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Full text of "Le Costume ancien et moderne ; ou, Histoire du gouvernement, de la milice, de la religion, des arts, sciences et usages de tous les peuples anciens et modernes, d'après les monumens de l'antiquité et accompagné de dessins analogues au sujet"

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1 


LE  COSTUME 


DES 


HÂBITANS  DES  ILES  BRITANNIQUES 


DECRIT 


PAR  MJ  AMBROISE  LEVATI. 


y.. 


PRÉFACE. 


J_Ja  Grande-Bretagne ,  dont  l'extrême  opulence  est  le  fruit 
d'une  industrie  qui  lui  a  donné  l'empire  des  mers ,  et  l'a  place'e 
dans  le  petit  nombre  des  états  qui  décident  du  sort  des  empires, 
la  Grande-Bretagne,  disons-nous,  présente  un  spectacle  magnifique 
aux  yeux  du  philosophe,  du  guerrier  et  du  politique.  L'univers  voit 
avec  e'tonnement  la  supériorité  que  l'Angleterre  a  acquise  depuis 
un  demi-siècle  sur  les  autres  étals  ,  et  les  immenses  progrès  qu'elle 
a  faits  dans  tous  les  arts  qui  contribuent  au  bonheur  de  la  vie  pri- 
vée, et  à  la  grandeur  des  nations. 

La  prospérité  et  la  puissance  de  l'Angleterre  sont  une  nou- 
velle preuve  d'une  vérité  incontestable  consacrée  par  l'histoire,  c'est 
que  tous  les  peuples  qui  se  sont  adonnés  à  la  marine  ont  joué  un 
rôle  important  sur  la  scène  du  monde.  Tyr,  devenue  la  reine  des 
mers,  s'enrichit  des  dépouilles  de  l'univers,  et  la  peupla  de  ses  co- 
lonies. Athènes  domina  par  ses  flottes  sur  les  autres  états  de  la  Grèce. 
Carthage  disputa  à  Rome  l'empire  de  l'univers,  et  cette  dernière  ré- 
publique ne  commença  à  étendre  ses  conquêtes  hors  de  l'Italie ,  que 
quand  ses  vaisseaux  se  furent  répandus  sur  la  Méditerranée.  Venise  , 
du  sein  de  ses  lagunes,  fit  trembler  l'orient  par  sa  marine,  et  en- 
richit l'occident  par  son  industrie.  Peu  s'en  fallut  que  l'Espagne  ne 
parvînt  à  la  monarchie  universelle,  dans  les  te  m  s  où  ses  flottes  venaient 
de  découvrir  le  nouveau  monde.  La  Hollande,  pauvre  et  opprimée 
sous  la  tyrannie  du  sombre  Philippe  II,  trouva  dans  ses  vaisseaux 
la  source  de  ses  richesses,  ainsi  que  le  germe  de  sa  grandeur  et 
de  sa  liberté  (i).  Enfin,  du  milieu  de  sesécueils,  et  malgré  les  agi- 
tations d'un  gouvernement  non  moins  orageux  que  les  mers  dont 
elle  est  entourée,  l'Angleterre  est  arrivée  au  comble  des  richesses  et 
de  l'opulence,  et  a  fait  pencher  en  sa  faveur  la  balance  de  l'Europe. 

(i)  Thomas.  Elog.  du  Dugaay-Trouin  ^  pag.  2. 


8  P  11  É  F  A  C  E. 

Le  spectacle  cfu'oiïrent  la  marine  et  le  conimerce  de  l'Angle- 
terre n'a  point  d'exemple  dans  l'histoire  des  nations.  En  Europe, 
elle  tient  les  clefs  de  l'Adriatique  et  de  la  Méditerrane'ej  elle  com- 
mande l'embouchure  de  la  mer  Noire  comme  celle  de  la  Baltique, 
et  ses  flottes  dominent  dans  l'Archipel.  En  Ame'rique  elle  oppose  une 
barrière  à  la  Russie  vers  le  pôle,  et  aux  Etats-Unis  vers  les  régions 
tempérées.  Sous  la  zone  torride  elle  commande  dans  les  Antilles, 
entoure  le  golfe  du  Mexique,  et  occupe,  sur  la  route  de  l'Europe 
en  Asie,  le  roc  de  Sainte-Hëlène ,  dont  elle  a  fait  un  point  de  com- 
munication entre  les  deux  mondes.  En  Afrique,  du  sein  de  l'île 
consacre'e  autrefois,  sous  l'emblème  de  la  croix,  à  la  sûreté  des  pa- 
villons de  la  chrétienté  (i),  elle  tient  en  respect  les  puissances 
barbaresques.  Du  pied  des  colonnes  d'Hercule,  elle  porte  la  terreur 
jusques  au  fond  des  pays  du  More.  Elle  a  eleve'  sur  les  rivages  de 
l'Atlantique  les  forts  de  la  Côte-d'or  et  de  la  montagne  de  Léon  (2), 
et  c'est  de  là  qu'elle  s'élance  sur  la  proie  laisse'e  par  la  race  des 
Nègres  aux  nations  européennes.  Sur  le  môme  continent  au  delà  des 
tropiques,  et  dans  la  partie  la  plus  avancée  vers  le  pôle  austral, 
elle  s'est  assurée  un  asile  sous  le  cap  des  tempêtes.  A  l'endroit  oii 
l'Espagnol  et  le  Portugais  n'avaient  vu  qu'un  lieu  de  relâche  pour 
leurs  vaisseaux,  et  le  Hollandais  une  plantation,  l'Angleterre  a  fondé 
une  colonie,  qui  est  comme  une  nouvelle  population  britannique  j 
et  joignant  l'activité  anglaise  à  la  patience  du  Batave,  elle  va  re- 
culant maintenant  autour  du  cap  de  Bonne-Espérance  les  confins 
d'un  établissement,  qui  formera  dans  le  midi  de  l'Afrique,  un  état 
égal  à  celui  qu'elle  a  fondé  autrefois  dans  le  nord  de  l'Amérique. 
De  ce  nouvel  établissement  elle  étend  ses  regards  sur  la  route  des 
Indes,  choisit  et  occupe  les  stations  les  plus  convenables  aux  inté- 
rêts de  son  commerce,  et  domine  ainsi  sur  les  échelles  de  l'Afrique 
dans  un  autre  hémisphère.  Enfin ,  non  moins  redouté  dans  le  golfe 
persique  et  dans  la  mer  d'Erylrée,  que  sur  l'océan  pacifique  et  dans 
i'archipel  des  Indes,  l'empire  britannique,  auquel  sont  désormais  sou- 
mises les  plus  belles  contrées  de  l'orient,  voit  régner  ses  Facteurs 
sur  quatre-vingt  millions  de  sujets.  Les  conquêtes  de  ses  marchands 
commencent  en  Asie  au  point  où  ont    terminé   celles   d'Alexandre, 

(i)  L'ile  de  Malte. 
(2)  Sierra-Leone. 


I 


llislorleiis 
anglais. 


Préface.  o 

et  où  n'a  pu  arriver  le  dieu  Terme  des  Romains.  Aujourd'hui,  des 
rives  de  l'Indus  aux  frontières  de  la  Chine,  et  des  bouches  du  Gange 
aux  sommets  du  Tibet,  tout  reçoit  la  loi  d'une  compagnie  mar- 
chande, qui  a  ses  comptoirs  dans  une  rue  ëlroite  de  la  ville  de  Lon- 
dres. C'tst  ainsi  que  d'un  centre  unique,  au  moyen  d'institutions 
vigoureuses,  et  par  suite  de  ses  progrès  dans  tous  les  arts,  une 
ile,  qui  serait  à  peine  comptée  parmi  les  iles  du  troisième  ordre  de 
Tarchipel  océanique,  fait  sentir  les  effets  de  son  industrie  et  le  poids 
de  sa  puissance  jusqu'aux  extrémités  des  quatre  parties  du  monde, 
en  même  tems  qu'elle  en  peuple  et  en  civilise  une    cinquième  (i). 

Une  nation  aussi  fameuse  et  aussi  extraordinaire  ne  pouvait 
manquer  d'avoir  des  historiens,  comme  elle  en  a  eu  en  effet  d'ex- 
cellens  dans  les  Humes,  les  Robertson ,  les  Henry  et  les  Âdams. 
Le  premier  écrivit  une  Histoire  générale  de  ï Angleterre  depuis 
ï invasion  de  César  jusqii en  i485,  où  elle  se  rattache  aux  histoires 
particulières  des  maisons  de  Tudor  et  de  Stuart.  Robertson  a  com- 
posé une  Histoire  de  ÏEcosse  sous  les  règnes  de  Marie  Stuard 
et  de  Jacques  F,  jusqu'à  Vavènement  de  ce  prince  à  la  couronne 
d Angleterre,  et  a  mis  à  la  tête  un  Abrégé  de  ï histoire  de  ÏE- 
cosse dans  les  tems  qui  ont  précédé  ces  époques.  Adams  a  donné 
aussi  un  Abrégé  de  t histoire  d'Angleterre,  où  il  a  traité  avec  autant 
d'érudition  que  de  nouveauté,  de  la  religion,  des  franchises,  des  lois, 
des  sciences,  des  lettres,  des  arts,  du  commerce,  de  la  monnaie 
de  la  navigation,  des  usages  et  de  mœurs  de  sa   nation  (2). 

L'Angleterre  a  eu  aussi  d'habiles  écrivains   qui   ont  illustré  ses       -^«'««^ 
antiquités,  et  retracé  le  costume  de  ses  habitans  au  moyen  de  plan-  -'Vl^.'iL 
ches  bien  gravées  et  bien  coloriées.  Parmi  le  grand  nombre  de  ses       """'"" 
écrivains,  dont  il  serait  trop  îoag  de  rapporter  ici  les  noms,  nous 
nous  bornerons  à  citer  deux  des  principaux,  dont  l'un  est   Strutt 
qui,  artiste  lui-même,  a  fait  un  ouvrage  sur  les   antiquités    de  son 
pays,  et  sur  les  variations  du  goût  et  des  habitudes  nationales  re- 

(i)  Dupin.  Force  commerciale  de  la  Grande-Bretagne  .Introduction 
(2)  M/  Bertolotti  ,  qui  est  très-versé  dans  la  connr.issance  de  la  lan- 
gue et  de  la  littérature  anglaises,  a  traduit  l'ouvrage  d'Adams ,  et  recueilli 
sur  les  habitans  de  la  Grande-Bretagne  une  foule  de  notions  nouvelles 
qu'il  nous  a  communiquées;  ensorte  que  le  public  devra  lui  savoir  gré 
d'une  partie  de  la  description  que  nous  allons  faire  du  costume  de  ce  peuple. 

Europe    Fol,   VI. 


anglais. 


10  Préface. 

lativement  aux  arts;  et  l'autre  est  Smith,  lequel  a  donne'  dans  deux 
ouvrages  la  description  des  mœurs  des  habitans  des  iles  Britanni- 
ques, à  partir  de  l'e'poque  la  plus  ancienne  jusqu'aux  tems  mo- 
dernes. Ces  deux  e'crivains  ont  cela  de  particulier,  qu'ils  procèdent 
toujours  par  ordre  chronologique,  et  conduisent  comme  par  la  main 
le  lecteur  de  siècle  en  siècle,  et  de  révolution  en  révolution. 

Dupin.  Outre  ses  e'crivains  nationaux  l'Angleterre  en  a  encore  eu  d'é- 

trangers, parmi  lesquels  on  distingue  plus  qu'aucun  autre  M."^  Du- 
pin,  qui  a  publie'  en  1B20  la  relation  de  ses  voyages  dans  la  Grande- 
Bretagne,  depuis  1816  jusqu'en  1819  (i).  Cet  écrivain  a  cherche  à 
se  former  une  juste  ide'e  de  ce  que  fut  la  puissance  britannique  dans 
le  tems  de  ses  plus  grands  efforts ,  et  à  connaître  ses  forces  phy- 
siques, et  encore  plus  les  élémens  et  les  effets  admirables  de  sou 
industrie.  Son  grand  ouvrage  est  divise'  en  trois  parties,  dont  la 
première  traite  de  l'e'tat  de  l'arme'e  sous  le  titre  de  force  mili- 
taire de  la  Grande-Bretagne 'j  la  seconde  de  sa  marine  sous  celui 
ÙQ  force  navale,  et  la  troisième,  intitulée  force  commerciale ,  ^^xé- 
sente  le  tableau  merveilleux  de  son  commerce. 

Un  autre  Français,  qui    avait    demeure'    plus  de    vingt  ans   en 

Voyage  Amërîque ,  voulut  voir  l'Angleterre  et  y  passa  deux  ans,  libre  de 
toute  affaire  d'intérêt  et  de  tout  soin.  Il  eut  pour  compagne  de  son 
voyage  son  épouse  qui  était  Anglaise,  et  à  laquelle  il  fut  redeva- 
ble, entre  autres  avantages,  de  la  connaissance  et  de  l'amitié  d'un 
grarid  nombre  de  personnes  également  recommandables  par  leur  sa- 
voir, par  leur  caractère  et  par  les  agrémens  de  leur  esprit.  Il  avait 
fait  une  e'tude  profonde  de  la  langue  anglaise,  qu'il  parlait  et  e'crî- 
vait  avec  facilite';  ensorte  que  loin  de  rencontrer  en  cela  un  obsta- 
cle à  ses  vues,  il  y  trouvait  au  contraire  un  moyen  facile  de  s'ins- 
truire :  son  journal  fut  môme  d'abord  e'crit  en  Anglais,  puis  traduit. 
Ayant  réfléchi  ensuite  qu'il  n'existait  pas  de  relation  de  voyage  en 
Angleterre  écrite  par  un  Français,  ou  au  moins  qu'on  n'en  connais- 
sait aucune  qui  méritât  d'être  cite'e,  ce  voyageur  voulut  supple'er 
à  ce  défaut.    «  Faujasde  Saint-Fond  ne  chercha    et  ne    décrivit   que 

(i)  J^oya^es  dans  la  Grande-Bretagne  entrepris  relativetnent,  aux 
services  publics  de  la  guerre ,  de  la  marine ,  eu  des  ponts  et  chaussées 
en  1816^   1817,   1818^  et  1819 /?flr  Charles  Dapin.  Paris  ,  1820. 


iVun  l'rauqais. 


P  R  É  F  A  C  K.  II 

les  minéraux.  Mesdames  Rolland,  de  Genlis,  et  de  Staël  n'ont  parlé 
qu'incidemment  de  ce  qu'elle  ont  vu,  et  ont  été  plus  curieuses  de 
se  faire  connaître  elles-mêmes  que  l'Angleterre.  Le  chevalier  Hamil- 
ton  n'a  donné  que  la  chronique  scandaleuse  d'une  cour  plus  que 
galante,  et  bully  ne  s'est  occupé  que  de  son  ambassade  »  (i).  Ces 
considérations  l'engagèrent  donc  à  publier  son  voyage ,  qui  fut  ac- 
cueilli avec  beaucoup  de  faveur  comme  étant  e'crit  sans  préjugé  et 
sans  passion,  et  uniquement  dicté  par  l'amour  de  la  vérité.  Lorsqu'il 
conçut  le  dessein  de  voyager  et  d'écrire,  il  ne  s'assujétit  à  aucun 
système,  ayant  résolu  seulement  d'examiner  avec  toute  l'attention 
dont  il  était  capable  les  divers  objets  qui  s'offriraient  à  sa  vue,  et 
de  les  décrire  dans  une  indépendance  absolue  de  toute  passion  et 
de  tout  préjugé   national  ou  anli-nalional  (2). 

Après   avoir  fait  un  long  séjour  en   Angleterre,  le  comte  Ferri 
de  Saint-Constant  a  publié  un   ouvrage    considérable    intitulé  Lon-  ^" 'or»je >er,j 

_  7  ^        7     •       /  o  \      T  !        1  ?  de  s.  Coiisutnt. 

ares  et  Les  Anglais  [6).  Il  observe  dans  son  introduction  qu'il  y 
a  bien  peu  d'écrivains  qui  aient  dépeint  les  Anglais  d'une  manière 
fidèle  et  impartiale:  et,  dans  ce  nombre,  il  ne  fait  mention  que  de 
l'auteur  du  Tableau  de  la  Grande-Bretagne ,  qui,  selon  lui,  mé- 
rite beaucoup  d'éloges.  Il  cite  néanmoins  dans  le  cours  de  sou 
ouvrage  d'autres  écrivains,  qu'il  dit  avoir  fait  d'excellentes  observa- 
tions sur  l'Angleterre  et  sur  les  Anglais,  tels  que  l'auteur  de  Lon- 
dres Grossey,  l'auteur  anonime  du  Voyage  philosophique  d'Angle- 
terre ^  et  celui  de  l'ouvrage  qui  a  pour  titre  Mémoires  de  mes  voya- 
ges en  Angleterre.  Ces  écrivains  sont  en  effet  les  seuls  qui  aient 
bien  peint  la  nation  anglaise  3  et  c'est  une  chose  bien  remarquable 
qu'ils  soient  tous  étrangers,  et  qu'aucun  Anglais  n'ait  traité  cette 
matière.  Les  nombreuses  relations  qu'ont  publiées  les  Anglais  sur  la 
Grande-Bretagne  en  général,  et  sur  presque  toutes  ses  parties,  se 
bornent  ou  à  l'histoire  naturelle  du  pays,  ou  aux  particularités  pu- 

(i)  Voyage  d'un  Français  en  Angleterre  pendant  les  années  1810 
et  181 1,  avec  des  observations  sur  Vétab  politique  et  moral ,  les  arts  ,  et 
la  littérature  de  ce  pays  ,  et  sur  les  mœurs  et  les  usages  de  ses  habi- 
tans.  Tom.  II.  in  8."  Paris ,    1816. 

(2)  Ibid.  Préface. 

(5)  Londres  et  les  Anglais  par  J.  L.  Ferri  de  S/  Constant.  Paris  , 
Colnet  et  Debray  ,  an  XII.   1804  ,  4  vol.  ia  8.° 


ylutres 
écrwains 


Barctti 
Rezzonioo, 


ï2  Préface; 

rement  topographiques,  ou  enfin    à  quelques    descriptions  pittores- 
ques et  sentimentales  (i). 

Des  quatre  e'crivains  que  nous  venons  de  citer,  aucun,  comme 
l'a  observé  le  comte  Ferri,  n'a  embrasse  dans  toutes  ses  parties  le 
sujet  qu'il  avait  à  traiter;  et  s'attachant  de  préférence  à  quelques- 
unes  d'elles,  ils  n'ont  donne'  sur  les  autres  que  des  notions  im- 
parfaites. L'auteur  même  du  Tableau  de  la  Grande-Bretagne ,  qui 
passe  pour  l'ouvrage  le  plus  considérable  sur  l'Angleterre,  a  donné 
avec  beaucoup  d'exactitude,  pour  le  tems  où  il  écrivait  (  1788), 
h  Description  de  l'empire  britannique^  le  tableau  de  sa  consti- 
tution et  de  ses  lois,  ïétat  de  son  commerce  et  de  ses  finances, 
tandis  qu'il  passe  rapidement  sur  tout  ce  qui  se  rapporte  aux  scien- 
ces, aux  lettres,  aux  beaux  arts,  et  aux  opinions  politiques.  En 
s'imposant  plus  de  concision  que  n'en  a  rais  M.^  Baert  dans  les 
matières  qu'il  a  traitées.  M.""  Saint-Constant  s'est  flatté  de  donner 
aux  autres  parties  une  étendue  suffisante,  et  l'on  peut  dire  qu'il  a 
atteint  son  but. 

Baretti  a  donné  dans  ses  Lettere  famigliari  une  description 
agréable  de  divers  endroits  de  l'Angleterre,  oii  il  avait  séjourné 
près  de  dix  ans:  pays  qu'il  appelait  la  noble,  la  glorieuse  An- 
gleterre, et  sur  lequel  il  priait  Dieu  de  répandre  toutes  sortes 
de  biens.  Il  était  si  versé  dans  la  connaissance  de  la  langue  an- 
glaise, que  son  Dictionnaire  est  encore  le  plus  estimé  des  An- 
glais-mêmes: ce  qui  l'a  mis  en  état  d'acquérir  des  notions  exactes 
sur  divers  lieux  et  sur  plusieurs  usages  de  l'Angleterre,  et  par 
conséquent  d'en  parler  savamment.  Un  autre  Italien  ,  le  comte  Rez- 
zonico  délia  Torre,  a  fait  en  1787  un  voyage  en  Angleterre,  et 
en  a  décrit  les  parties  principales  dans  uu  Journal,  qui  commen- 
çait au  î6  août  et  finissait  au  21  septembre  de  la  même  année. 
Il  a  été  fait  des  ouvrages  d'une  profonde  érudition  sur  le  gouver- 
nement, sur  les  richesses,  sur  la  politique  et  sur  les  mœurs  de 
l'Angleterre;  mais  nous  ne  connaissons  pas  d'autre  Italien  qui  ait 
étendu,  comme  Rezzonico,  ses  recherches  sur  un  aussi  grand  nom- 
bre d'objets  dans  les  différentes  parties  de  cette  contrée,  ni  qui 
ait  mis  la  même  vivacité  de  coloris  dans  les  descriptions  qu'il  fait 
des  parcs,  des  édifices,  des  collections,  des  ruines  de  châteaux,  de 

(i)  Bibliothèque  universelle  des  voyages,  Tom.  III.  pag.  226. 


Préface.  ï3 

monastères  et  de  temples  anciens,   de   l'horreur  des  cavernes,    des 
charmes  de  la  campagne  et  de  l'industrie  des  villes  (i). 

Tels  sont  les  e'crivains  que  nous  avons  particulièrement  pris 
pour  guides  dans  le  tableau  que  nous  allons  pre'senter  du  costume 
d'une  nation,  qui  n'est  pas  moins  extraordinaire  sous  le  rapport  de 
son  gouvernement  et  de  sa  religion,  que  sous  celui  de  ses  usages* 
de  ses  arts,  de  son  commerce,  de  sa  navigation  et  de  ses  re'volutions : 
ce  qui  a  donné  à  Thompson  un  juste  motif  d'appeler  la  Grande- 
Bretagne:  la  terre  superhe  ^  où  vit  encore  le  souvenir  d ancien- 
nes querelles  qui  coûtèrent  tant  de  sang  à  î Angleterre,  jusqiià 
ï heureuse  époque  oit  la  paix  resserrant  les  liens  de  la  concorde , 
ï industrie  et  Vahondance,  qui  sont  les  uniques  lois  et  les  fidèles  gar- 
diennes de  la  liberté,  assurèrent  à  ses  en  fans  t  empire  du  monde  j 
dont  elle  fit  elle-même  ï  admiration  (2). 

(i)  Voyez  les  ouvrages  du  comte  Rezzonico  Jd//«  Torre ,  publiés  par 
Mocchetti ,  professeur  ,  ainsi  que  son  Voyage  en  Angleterre ,  imprimé 
dernièrement  à  Venise  par  les  soins  de  M.'  Barthélemi  Gamba. 

(2)  Thompson.  jLej  Saisons  traduites  par  M/  Leoni. 


DESCRIPTION  GÉOGRAPHIQUE 

DES   ILES   BRITANNIQUES. 


Di.isio»  A-^E  pays  qu'on  appelle  à    présent  Royaume   de   la   Grande- 

ei  confins,  jj,.^^^^^^  comprcnd  l'Angleterre  proprement  dite,  l'Ecosse  et  la 
principauté  de  Galles,  l'Irlande,  les  archipels  des  Orcades,  de 
Shetland  et  des  Hebudes  qui  appartiennent  à  l'Ecosse  ,  celui  des 
Sorlingues,  les  iles  de  Wighl,  d'Anglesey  et  de  Man  apparte- 
nant à  l'Angleterre,  et  sur  les  côtes  de  France  les  iles  Guerne- 
sey,  Jersey,  Jark  et  Alderney  (i).  Que  si  nous  ne  parlions  pas 
ici  seulement  de  la  division  géographique,  mais  encore  de  là  di- 
vision politique  de  ce  pays,  nous  devrions  ajouter  à  ces  posses- 
sions, Gibraltar  en  Espagne,  le  groupe  d'HelgoIand  vis-à-vis  l'em- 
bouchure de  l'Elbe  et  du  Wëser,  le  groupe  de  Malte  dans  la  Mé- 
diterranée, et  les  établissemens  immenses  qu'a  cette  puissance  dans 
les  deux  Indes,  et  dont  nous  venons  de  faire  mention.  Mais  nous 
ne  nous  proposons  de  donner  ici  que  la  description  des  iles  de  la 
Grande-Bretagne,  c'est-à-dire  de  celles  qui  forment  l'archipel  bri- 
tannique qu'entoure  l'océan  atlantique,  qu'on  appelle  la  mer  d'Al- 
lemagne et  du  nord  à  l'est,  et  la  Manche  au  midi  de  l'Angleterre. 
Cet  archipel  s'étend  en  longitude  depuis  le  i.^"^  degré  aS'  jusqu'au 
i3.*,  et  en  latitude  depuis  le  5o.®  jusqu'au  6i.^  degré. 
Connaissances  Lcs  ancicns  n'curent  que  peu  de  notions  sur  la  géographie  de 

^d<>?'«L/e»r    ces  iles.  Cësar,  qui  le  premier  y  arbora  l'étendard  de  Rome  ,  et  les 

sur  la  Grande-  ,  Il  r»  .    . 

jSrewg'ie.  moutra  a  ses  successeurs  sans  les  leur  transmettre,  fut  aussi  le  pre- 
mier qui  en  donna  la  description.  «  Cette  ile,  dit-il,  a  la  forme 
d'un  triangle  (2),  dont  un  des  côtés  est  tourné  vers  la  Gaule:  un 
des  angles,  qui  est  dans  le  lieu  appelé  Canzius,  là  où  abordent 
presque  tous  les  navires  qui  viennent  des  Gaules,  regarde  l'est, 
et  l'autre  le  midi.  Ce  côté  a  environ  cinq  cents  milles  de  longueur. 

(i)  Voyez  V Abrégé  de  Géographie  Universelle  conformément:  aux 
dernières  transactions  politiques ,  et  contenant  les  plus  récentes  décou- 
vertes dAdrien  Balbi ,  Venise   tSig. 

(2)  Insula  natura  triquetra.  Gœs.  Cora.  De  Bello  Gai. ,  chap.  12. 


DESCRIPTION    GÉOGRAPHIQUE   DES    ILES    BRITANNIQUES.  l5 

L'autre  regarde  l'Espagne,  et  le  soleil  couchant.  C'est  de  ce  côté  que 
se  trouve  l'Hibernie  (i),  qu'on  croit  être  la  moitié  moins  grande  que 
la  Bretagne,  et  qui  est  à  peu  près  à  la  même  distance  de  la  Gaule 
que  la  Bretagne:  entre  les  deux  rivages  se  trouve  Vile  appelée  Mona 
(  Man  ).  On  prétend  qu'outre  cette  ile  il  y  en  a  plusieurs  autres  plus 
petites,  où,  au  dire  de  quelques-uns,  il  fait  nuit  dans  le  solstice  d'hi- 
ver trente  jours  de  suite.  Nous  ëlant  informe's  de  cette  particula- 
rité, nous  avons  seulement  appris  que,  d'après  une  certaine  méthode 
qu'on  y  a  de  mesurer  le  tems  avec  l'eau  (2),  les  nuits  y  sont 
bien  moins  longues,  qu'elles  ne  le  sont  en  terre  ferme.  La  longueur 
de  ce  côté  de  l'ile  est  évaluée  géaéraleraent  à  sept  cent  milles.  En- 
fin son  troisième  côté  regarde  le  nord,  et  n'a  en  face  aucune  terre, 
et  l'angle  se  trouve  particulièrement  vers  la  Germanie:  on  présume 
que  ce  côté  a  huit  cents  lieues  de  longueur  ,  ensorte  que  l'ile  en- 
tière a  deux  mille  milles  de  tour  ». 

Tacite  s'est  trouvé  en  état  de  décrire  d'une  manière  plus  éten-  description 
due  et  plus  précise  la  Bretagne,  par  le  moyen  d  Agricola  son  ami  Tacw. 
et  son  parent,  qui  s'y  couvrit  de  gloire,  et  qui  par  conséquent 
avait  eu  le  tems  de  la  connaître.  «  Je  parlerai,  dit-il,  après  beaucoup 
d'autres,  du  pays  et  des  peuples  de  la  Bretagne,  non  pour  montrer 
plus  de  savoir  et  plus  d'exactitude  qu'eux,  mais  parce  que  c'est 
pour  la  première  fois  qu'elle  a  été  soumise;  et  je  ferai  connaître 
ce  qu'il  y  a  de  vrai  en  certaines  choses,  dont  les  anciens  ont  ac- 
crédité l'idée  par  leur  éloquence  sans  les  savoir.  La  Bretagne,  la 
plus  grande  ile  que  nous  connaissions,  a,  au  levant  la  Germanie,  au 
couchant  l'Espagne,  au  midi  et  presqu'en  vue  la  Gaule,  et  au  nord 
elle  est  baignée  par  une  mer  immense  où  il  n'y  a  plus  de  terres. 
Tite-Live  et  Fabius  Rusticus,  les  plus  élégans  écrivains,  le  premier 
des  anciens,  et  le  second  des  modernes,  la  comparent  pour  la  for- 
me à  une  hache  où  à  une  longue  targue:  telle  est  en  effet  de  ce 
côté  la  figure  de  la  Calédonie,  et  c'est  pour  cela  qu'on  a  cru   qu'elle 

(i)  Nous  nous  sommes  servis  de  la  célèbre  traduction  de  Baldellï , 
qui  a  mérité  d'être  ornée  des  dessins  de  Palladio,  mais  en  évitant  les 
anachronismes  et  les  altérations  de  noms  qu'on  y  trouve,  n'y  ayant  pas 
de  raison  à  mettre  dans  la  bouche  de  César  les  noms  d'Angleterre  et 
d'Jbernia  y  au  lieu  de  ceux  de  Britannia  et  à'Hibemia. 

(2)  Selon  Vossius  ,  la  méthode  de  mesurer  avec  l'eau  n'est  autre  chose 
que  l'usage  des  clepsydres.   Com.  cum  JSotis  Dyonissii  Vossii. 


i6  Description  géographique 
avait  généralement  cette  figure.  Mais  l'espace  immense,  qui  [s'ëtend 
de  là  le  long  de  la  mer,  va  se  resserrant  ensuite  en  forme  de  cône: 
l'armée  romaine  en  ayant  doublé  la  pointe  reconnut  que  la  Breta- 
gne était  une  ile,  et  elle  découvrit  en  même  tems  de  nouvelles  iles 
dites  Orcades,  dont  elle  s'empara.  Tilë  fut  aussi  aperçue  au  milieu 
des  neiges  et  des  glaces,  dans  lesquelles  elle  paraissait  comme  en- 
sevelie   Il  n'y  a  pas  d'endroit  sur  le  globe  où  la   mer  soit 

plus  orageuse 5  elle  fait  remonter  puis  rentraîue  avec  elle  une  grande 
partie  des  rivières.  Non  contente  de  s'agiter  dans  ses  rivages,  elle 
les  franchit,  et  s'étend    entre   les  collines  et  les  montagnes  ^comme 

dans  son  propre  lit On  ne  trouve  sur  ces    plages  lointaines 

ni  oliviers,  ni  vignes,  ni  aucun  des  arbres  qui  croissent  dans  les 
pays  chauds:  l'humiditë  de  la  terre  fait  que  les  moissons  y  crois- 
sent proraptement  et  en  abondance,  mais  celle  de  l'air  empêche 
qu'elles  n'y  mûrissent.  Cette  contrée  produit  de  l'or,  de  l'argent 
et  des  métaux,  qui  sont  le  prix  de  sa  conquête:  la  mer  fournit 
aussi  des  perles,  mais  qui  sont  un  peu  ternes  et  livides,  faute,  dit- 
on,  de  savoir  les  détacher  vives  des  rochers,  comme  cela  se  fait 
dans  la  Mer-Rouge,  tandis  qu'ici  on  les  recueille  sur  les  rivages  (i)  ». 
Voilà  à  quoi  se  réduisaient  les  notions  des  anciens  sur  la  géogra- 
phie des  iles  Britanniques,  dont  nous  avons  aujourd'hui  une  con- 
naissance parfaite,  fondée  sur  les  relations  d'un  grand  nombre  de 
géographes  et  de  voyageurs. 
Eiymoiogie  Lcs  Celtcs  OU  Ics  Gauloîs,  comme    nous    le    verrons    ensuite, 

aéBreugne,  out  pcuplé  Ics  ilcs  britanniques j  et  c'est  de  leur  langue  que  dëri- 
e«  dAugîe l'erré,  vent  Ics  dcux  mots  d'Albion  et  de  Bretagne.  Le  premier  vient  du 
mot  Alpj  qui  signifie  pays  montueux,  et  le  second  est  la  même 
chose  que  beact'in,  qui  signifie  ile  peinte  de  diverses  couleurs: 
dënominalion  qui  lui  est  venue,  ou  de  l'aspect  que  prësente  le 
pays,  ou  de  l'usage  où  ëtaient  la  plupart  de  ses  habitans  de  se 
barbouiller  le  corps  d'une  couleur  bleue,  ou  enfin  de  leurs  vête- 
mens  bigarrés  (2).  Quelques-uns  font  aussi  dériver  du  Celtique  le 
mot  Angleterre,  qui,  selon  eux,  signifie  pays  plat '^  mais  il  y  a  plus 
d'apparence  de  véritë  dans  l'opinion  de  ceux  qui  dëduisent  ce   nom 

(1)  Tacite,  vita  dl  Giulio  Agricola  traduite  par  B.  Davanzati. 
(3)  Macpherson  ,  Discours  sur  les  Calédoniens  mis  en  tête  des  poé- 
sies dOssian  j  et  traduit  par  l'abLé  Gesarotti. 


DES    Iles    Britanniques.  17 

du  mot  Anglen,  qui  est  le  nom  d'une  province  de  Dannemarck , 
d'où  sont  sortis  la  plupart  des  aventuriers  saxons,  qui  sont  venus 
s'établir  en  Angleterre. 

L'Angleterre  avec  la  principauté  de  Galles  est    maintenant  di-       ^"J/"' 
vise'e  en  cinquante-deux  corate's.  Dans  celui  de  Middlesex  se  trouve    ^^ps^'j^re. 

T-  .  Londres, 

Londres,  capitale  de  tout  le  royaume,  et  l'une  des  villes  les  plus 
considérables  du  monde  par  sa  vaste  étendue,  par  l'immensité  de 
son  commerce  et  de  ses  richesses,  et  par  sa  nombreuse  population 
qu'on  évalue  à  i, 160,000  habitans.  Ainsi  que  l'ancienne  Rome ,  elle 
est  le  centre  d'un  ëtat  puissant  et  d'un  grand  commerce,  la  pro- 
tectrice des  arts,  et  l'objet  de  l'admiration  de  l'Europe.  Devenue 
comme  le  marché  général  de  la  nation,  une  foule  de  personnes  y 
affluent  chaque  jour  en  voiture,  ou  par  un  nombre  infini  de  bar- 
ques qui  couvrent  la  Tamise.  Au  moyen  de  ce  fleuve,  Londres, 
qui  est  à  environ  vingt  lieues  de  la  mer,  jouit  de  tous  les  avantages 
de  la  navigation,  sans  avoir  à  craindre  une  surprise  de  la  part  d'une 
flotte  ennemie,  ni  les  dëgals  des  marées.  Cette  ville  s'étend  le  long 
des  bords  du  fleuve,  embrasse  un  vaste  espace  d'orient  en  occident, 
forme  une  espèce  d'amphitéâtre  vers  le  nord,  et,  à  vingt  milles  à  la 
ronde,  est  entourée  de  palais  magnifiques,  de  bourgs  opulens,  et 
des  maisons  de  plaisance  des  nobles  et  des  négocians  qui  viennent 
de  toutes  parts  pour  y  respirer  un  air  plus  pur  (i).  «Ce  matin, 
dit  le  voyageur  français  (2),  nous  sommes  partis  de  très-bonne 
heure  pour  la  ville  (  c'est  le  nom  par  excellence  donné  à  Londres 
dans  toute  l'Angleterre),  et  nous  sommes  arrivés  vers  le  midi  à  la 
barrière  de  Hyde-Park-Gorner.  Cette  entrée  promet  beaucoup,  mais 
à  mesure  que  nous  avancions,  les  rues  me  parurent  devenir  tou- 
jours plus  étroites,  plus  sales  et  plus  enfumées.  Tout  l'extérieur 
est  de  la  même  couleur,  c'est-à-dire  d'un  gris  de  fer  noirâtre  •  mais 
à  travers  les  portes  et  les  fenêtres  des  boutiques,  on  n'aperçoit  que 
des  objets  qui  charment  la  vue  par  leur  propreté  et  leur  beauté 
ainsi  que  par  l'éclat  et  la  variété  de  leurs  couleurs.  De  chaque  côté 
des  rues  il  y  a  des  marche-pieds,  où  l'on  n'a  point  à  craindre  la 
rencontre  des  voitures,  qui  se  suivent  au  milieu  en  tenant  chacune 
sa  droite.  Enfin,  au  sortir    d'une    vilaine    rue,    nous  nous  sommes 

(i)   Géograph.  de  Malte-Brun  et  Mentelle ,  Tom.  III.  pag.    i45. 
(2)  Voyage  d'un  Français  en  Angleterre ,  Tom.  I.  pag.   26  et  suiy. 

Europe-    Vol,  VI,  3 


iB  Description  cÉocRApHiQtJE 
trouves  sans  y  penser  au  pied  d'un  grand  édifice,  que  je  recon- 
nus être  Saint-Paul Je  me  suis  mis  à  étudier  la  carte  topo- 
graphique de  cette  ville,  que  je  connais  déjà  assez  bien  pour  pou- 
voir la  parcourir  sans  me  tromper,  à  l'aide  de  deux  grandes  rues, 
qui  sont  Riccadilly,  Strand-Oxford-Street  et  Holborn ,  lesquelles  se 
réunissent  à  Saint-Paul,  d'oii,  comme  d'un  centre  commun,  elles 
se  séparent  encore  pour  former  deux  autres  grandes  rues,  qui  se  di- 
rigent vers  l'est  et  l'ouest,  et  se  nomment  Goruhill  et  Bischopsgate- 
Street.  Ces  deux  rues  sont  comme  les  artères  de  ce  grand  corps  , 
et  toutes  les  autres  sont  comme  autant  de  veines  qui  en  dérivent. 
Il  est  plus  aisé  de  se  reconnaître  à  Londres  qu'à  Paris,  où  l'on 
n'a  pas  un  point  de  réunion  aussi  marqué,  .excepté  cependant  la 
Seine  par  qui  cette  dernière  viile  est  partagée  plus  également,  que 
Londres  ne  l'est  par  le  Tamise.  L'autre  côté  de  ce  fleuve  n'est 
qu'un  grand  faubourg,  tandis    que    des    deux    côtés  de  la  Seine  on 

a  la  moitié  de  la  ville Londres    est   un  géant,  dont  on  ne 

peut   aspirer  qu'à  baiser  les  pieds  (i)  ». 
Edifices  A  l'article  de  l'architecture  nous  donnerons  une  description  des 

el  jardins  ..,-,.  ^  *■ 

de  Londres,  principaux  édifices  de  Londres.  Nous  nous  bornerons  à  dire  main- 
tenant, qu'outre  la  cathédrale  de  Saint  Paul  et  l'église  collégiale  d(^ 
Westminster,  on  y  compte  encore  cent-deux  églises  paroissiales, 
soixante-neuf  oratoires  consacrés  au  culte  dominant ,  vingt-une  cha- 
pelles de  Protestans  français,  onze  à  l'usage  des  Allemands,  des 
Hollandais  et  des  Danois,  vingt-six  assemblées  d'Indépendans ,  trente- 
quatre  de  Presbytériens,  vingt  d'Anabaptistes,  dix-neuf  chapelles 
catholiques  pour  les  ambassadeurs,  et  trois  synagogues:  d'où  l'on 
voit  qu'il  n'y  a  pas  moins  de  trois  cent-cinq  édifices  destinés  au 
culte  dans  l'intérieur  de  la  ville,  sans  compter  vingt-une  églises 
paroissiales  extra  muros.On  compte  en  outre,  tant  dans  la  ville  qu'au 
dehors,  cent  maisons  de  charité,  environ  vingt  hospices,  trois  col- 
lèges et  dix  prisons.  Mais  ce  qui  étonne  et  charme  en  même  tems 
la  vue  dans  cette  ville  immense,  ce  sont  ses  grandes  places,  au  milieu 
desquelles  est  un  espace  planté  d'arbres ,  avec  des  plate-formes  bien 

(i)  La  ville  de  Londres,  dit  le  comte  Rezzonico  ^  est  à  environ  60 
milles  de  la  mer  ,  avec  laquelle  elle  communique  par  le  moyen  de  la 
Tamise  ,  rivière  large  et  profonde  ,  qui  coule  avec  majesté  à  travers  cette 
ville  immense  ,  et  sur  laquelle  remontent  d^innomhrables  vaisseaux  qui 
transportent  jusques  dans  son  sein  les  richesses  de  toute  la  terre. 


DES    Iles    Britanniques.  19 

fournies  de  gazon,  et  des  sentiers  sables.  Ces  espèces  de  jardins 
sont  entoures  d'une  grille,  qui  les  met  à  l'abri  des  dégâts  que  pour- 
rait y  faire  la  canaille,  sans  en  intercepter  la  vue:  les  liabitans  des 
environs  payent  un  tant  pour  leur  manutention,  et  chacun  d'eux 
eu  a  la  clef.  Un  de  ces  jardins,  appelé  Lincolns-Jim-Fields,  dit  le 
voyageur  français,  m'a  paru  être  au  moins  de  cinq  ou  six  arpens,  et 
d'une  étendue  égale  à  la  base  de  la  plus  grande  des  pyramides  de 
l'Egypte:  les  maisons  d'alentour  sont  d'une  architecture  fort  simple, 
et  de  couleur  grise  (i).  Le  comte  Ferri  de  S.*  Constant  observe, 
qu'à  l'exception  de  S.*  Paul,  du  Monument,  et  de  quelques  ponts 
de  Londres,  les  édifices  publics  n'ont  rien  de  bien  remarquable 5 
qu'hormis  quelques  palais  tous  les  autres  sont  de  mauvais  goût, 
et  les  maisons  des  particuliers  d'une  triste  uniformité j  que,  dans 
la  nouvelle  ville,  les  rues  sont  larges  et  droites  et  avec  des  marche- 
pieds, mais  que  dans  l'ancienne  ville  elles  sont  laides  et  étroites; 
qu'en  général  les  boutiques  sont  fort  belles 5  que  la  ville  est  bien  pour- 
vue d'eau  ;  que  les  ponts  sont  masqués  de  manière  à  n'offrir  qu'une 
perspective  difficile  à  voir;  que  les  hospices  des  invalides  sont  ma- 
gnifiques, et  surtout  celui  de  Greenwich;  que  le  parc  de  Kinsing- 
lon  ,  remarquable  surtout  par  ses  belles  allées  de  gazon,  est,  au 
printems ,  le  rendez-vous  de  la  plus  brillante  compagnie  qu'on  puisse 
voir  dans  aucune  autre  ville  du  monde;  que  le  silence  et  la  mé- 
lancolie régnent  dans  ces  lieux  de  réunion,  comme  au  Wauxhall  et 
à  Renelagh,  dont  on  n'a  jamais  pu  égaler  la  magnificence  sur  le 
continent,  et  dont  les  ornemens  ont  résisté  aux  changemens  du 
goût  et  à  l'empire  de  la  mode  (2}.  La  planche  n.'^  %  offre  la  vue 
de  la  ville  de  Londres  (3). 

Le  comté  de  Norlhumberland  a  pris  son  nom  de  sa    position        Comu 
au  nord  de  l'Humber.  Newcastle ,  qui  en  est  la  capitale,  est   bâtie     ^ww 
sur  les  bords  de  la  Tyne,   appelée  autrefois   Tinna,  qui  peut  être 
remontée  par  des  bâtimens  de  trois  à  quatre  cents  tonneaux.  Cette 
ville,  avec  une  population  de  40,000  habitans,  a  des  maisons  pro- 
pres et  bien  ornées;  et  son  nom,  dit  le  voyageur  français,  est  iden- 

(i)  Voyage  d'un  Franc,  en  Angleterre,  Tom.  I.  pag.  27. 

(2)  Ferri  de  iS".'  C.  Londre  et  les  Anglais,  Tom.  I. 

(3)  Cette  vue  de  Londres,  qui  est  prise  du  pont  de  Blackfriars^  est 
copiée  de  l'ouvrage:   The  Thames  a  PicUiresque  Dellneation  etc. 


de  Northnm- 

herland 
et  Neweastle. 


20  Description    géogbaphique 

lifîé  avec  le  charbon  fossile,  dont  son  territoire  renferme  des  cou- 
ches immenses,  et  qui  y  est  l'objet  d'un   grand    commerce.    «J'ac- 
ceptai   avec    plaisir,    ajoute-t-il,  la    proposition  qui  me  fut  faite  de 
descendre  dans  une  mine  de  charbon  fossile:  opération  qui  ne  laisse 
pas  d'être  un  peu  effrayante.  La  corde  qui  sert  à  tirer  le    charbon 
de  la  raine  est  repliée    à  l'un  de  ses   bouts,  de   manière  à    former 
une  boucle,  dans  laquelle  on    passe    une   jambe.  Après    qu'on  s'est 
place  ainsi  comme  à  cheval  sur  cette    corde,    qu'on  tient  en  outre 
fortement  des  deux  mains,  on  est  lancé  hors  de  la  plate-forme  au- 
dessus  d'un  abîme ,  dont  l'obscurité  dérobe  la  profondeur.  Un  mineur 
avait  passé  la    jambe  à    côté  de  moi,  et  nous  commençâmes   à  de- 
scendre. Bientôt  l'entrée  de  ce  grand  puits  ne  me    parut   plus    que 
comme  un  point  lumineux  5  je  fermai  les  yeux  dans  la  crainte  que 
la  tête  ne  me  tournât,  et  nous  ne  tardâmes  point  à  toucher  le  fond, 
qui  est  à  378  pieds  de  profondeur.    Il  descendit    deux  autres   per- 
sonnes après  nous.  Après  que  nous  eûmes  endossé  par  dessus  nos 
habits  un  vêtement  de  grosse  laine,  nous  nous  avançâmes,    en  te- 
nant une  chandelle  à  la  main,  par    une   longue   rue,    qui    avait    le 
roc  pour  plancher  et  pour  plafond ,  et  de  chaque  côte  un  mur  noir 
et  luisant.  Deux  bandes  de  fer,  assurées  dans  le  pavé  de  celte  rue, 
recevaient  les  roues  des  chars  employés    au    transport    du   charbon. 
Ces  chars  occupent  cinquante  à  soixante  chevaux,    qui  sont  gardés 
dans  une  grande  écurie,    et    abreuvés   par  un  filet  d'eau  qui    coule 
près  de  là:  leur  poil  est  fin,  doux  et    luisant   comme    celui    d'une 
taupe.  Quoiqu'ils  vivent    presque    toujours   dans    ce    souterrain,  on 
ne  laisse  pas  de  les  en    tirer    quelquefois    et  avec  beaucoup   de  fa- 
cilité, en  les  enveloppant  dans  un  grand  sac.  Les  chars  portent  cha- 
cun huit  grands  paniers  de  charbon,  qui  sont    conduits  l'un   après 
l'autre  à  la  rue  principale  sur  d'autres  petits  chars  traînés  par  des 
enfans  dans  des  rues  transversales,  qui  coupent  la  principale  à  an- 
gle droit:  ces  rues  secondaires  n'ont    guères    que  la    hauteur  de  la 
couche    de    charbon,  c'est-à-dire  quatre  pieds  et  deux  pouces:  ce  qui 
fait  qu'on  ne  peut  les  parcourir  que  le  dos  courbé  j  mais  la  grande  a 
environ  dix-huit  pouces  de  plus  taillés  dans  le  roc  pour  le  passage 
des  chevaux.  Ces  rues  ont    vingt-quatre    pieds    de  largeur,  et    sont 
à  trente-six  les  unes  des  autres.  D'autres  rues  parallèles  à  la  grande 
traversent  les  premières;  et  comme  elles  ont  la  même  largeur  et  le 
même  intervalle,  il  s'ensuit  que  toute  la  mine  est  partagée  en  mas- 


DES    Iles    Britanniques.  21 

ses,  qui  ont  trente-six  pieds  sur  toutes  faces.  Il  se  dégage  conti- 
nuellement du  charbon  une  quantité  de  gaz  hydrogène,  avec  une 
espèce  de  sifflement  très -sensible,  et  il  importe  essentiellemeat  que 
ce  gaz  soit  emporté  au  dehors  par  un  courant  d'air  extérieur.  Pour 
e'tablir  ce  courant,  on  divise  du  haut  en  bas  l'ouverture  de  la  raine 
ou  le  puits  par  une  cloison  en  planches  :  ce  qui  forme  deux  is- 
sues, par  l'une  desquelles  l'air  sort  en  même  tems  qu'il  entre  par 
l'autre.  Cette  cloison  se  prolonge  dans  les  rues,  jusqu'à  ce  qu'elle  en 
rencontre  une  autre  qui  revienne  au  pied  de  l'ouverture:  car  alors 
la  circulation  s'établit  d'une  rue  à  l'autre,  sans  retourner  par  la 
même.  Lorsqu'un  autre  puits  est  ouvert  au  fond  de  la  mine,  alors 
le  courant  d'air  descend  par  l'une  de  ces  ouvertures  et  remonte 
par  l'autre.  Il  faut  néanmoins  beaucoup  d'art  pour  établir  cette  cir- 
culation d'air  dans  toutes  les  rues  sans  en  oublier  une  seule,  car 
quelques-unes  de  ces  mines  sont  plus  étendues  que  celles  de  Phi- 
ladelphie, et  la  moindre  erreur  à  cet  égard  peut  produire  quelque- 
fois une  imflammation  de  gaz  idrogène,  et  causer  par  conséquent 
les  plus  graves  accidens.  Les  rues  sont  tracées  au  moyen  de  la 
boussole,' et  mesurées  avec  une  telle  exactitude,  qu'une  nouvelle  ou- 
verture commencée  à  la  surface  de  la  terre,  va  aboutir  précisément 
à  un  point  déterminé  de  telle  rue  ou  de  telle  galerie,  et  à  plu- 
sieurs centaines  de  pieds  au  dessous  de  cette  ouverture.  La  mine 
ainsi  percée  dans  toutes  ses  parties  ,  il  ne  faut  pas  croire  pour  cela 
que  les  masses  ou  piliers  de  trente-six  pieds  carrés  restent  abandon- 
nés. En  commençant  par  l'extrémité  la  plus  éloignée  de  l'ouverture, 
on  sape  ces  piliers  les  uns  après  les  autres 5  et  ce  n'est  qu'a  près  qu'il 
a  été  laissé  un  espace  de  200  à  3oo  pieds  sans  soutien,  que  la  voûte 
commence  à  gémir  horriblement  et  à  s'affaisser  peu  à  peu,  jusqu'à 
ce  qu'elle  touche  au  pavé.  Pendant  ce  tems,  les  ouvriers  ne  cessent 
point  de  saper  sans  inquiétude  les  piliers  qui  restent,  et  les  terres 
continuent  à  s'affaisser,  ensorte  que  ce  dernier  travail  étant  porté 
jusqu'au  pied  de  l'ouverture,  il  ne  reste  plus  de  charbon  dans  la 
mine,  et  l'espace  même  qu'elle  occupait  a  disparu  ».  Continuant  son 
récit  le  voyageur  nous  apprend,  que  les  lits  de  charbon  sont  gé- 
néralement un  peu  inclinés;  que  l'excavation  se  fait  en  remontant, 
ensorte  que  les  rues  ou  galeries  vont  en  descendant  vers  les  puits: 
ce  qui  donne  de  la  facilité  pour  le  transport  du  charbon  et  pour 
l'enlèvement  des  eaux,  qui  se  fait  avec  une  pompe  à  vapeur;  qu'en 


et   York, 


2^3.-  Description    géographique 

creusant  les  puits  les  mineurs  connaissent  quand  ils  approchent  du 
charbon;  qu'après  l'ardoise  noirâtre  vient  un  lit  de  pierre  composé 
de  sable  blanc,  qui  recouvre  celui  du  charbon,  au  dessous  duquel  se 
trouve  un  autre  lit  de  pierre  blanche;  que  la  consommation  de  charbon 
qui  se  fait  à  Londres  est  augmentée  d'un  quart  depuis  quelques  an- 
nées; que  l'impôt  sur  le  charbon  dans  cette  seule  ville  produit  à 
l'état  un  revenu  d'environ  600,000  livres  sterlings;  que  666  bâti- 
mens  sont  employés  à  ce  seul  commerce  entre  Newcastle  et  Lon- 
dres; que  les  roues  des  chars  qui  transportent  le  charbon  de  la 
mine  au  fleuve  sont  en  fer,  et  roulent  sur  deux  bandes  aussi  en 
fer  disposées  sur  deux  lignes  parallèles;  que  ces  ^chemins  de  fer 
s'appellent  en  anglais  rajlwaisj  enfin  qu'un  char  chargé  peut  être 
traîné  aisément  par  un  seul  cheval  (i). 
S^::tZiTL\  ^'^  ''^''^^^  ^^  Cumberland  renferme    aussi    plusieurs    mines    de 

roZ  '  ^^^"^°^  "^^  ^^  cuivre;  mais  celles  de  plomb  sont  les  plus  nombreuses 
et  les  plus  abondantes.  Sa  capitale,  appelée  maintenant  Carlisie,  et 
anciennement  Lugwallum^  ne  présente  rien  de  remarquable,  et  le 
voyageur  français  observe  qu'on  n'en  peut  dire  ni  bien  ni  mal.  Il 
en  est  de  même  des  deux  comtés  de  Westmorland  et  de  Durham 
ainsi  que  de  leurs  capitales  qui  sont,  l'une  Kendale  sur  le  Kent 
et  l'autre  Durham  sur  la  Were.  Le  comté  d'York,  plus  remarqua- 
ble que  le  précédent,  abonde  en  bétail,  en  beaux  chevaux  en 
poisson  et  en  gibier,  et  l'on  y  trouve  le  port  de  Hull  qui  est 
comoïe  l'entrepôt  de  ses  marchandises;  sa  capitale,  qui  porte  le  même 
nom,  et  s'appelait  autrefois  Eboracum^  est  très-ancienne,  et  elle  était 
très-célèbre  du  tems  des  Romains.  Elle  a  une  forteresse  qui  a  été 
bâtie  par  Guillaume  le  conquérant;  mais  sa  grosse  tour,  construite 
sur  une  éminence ,  est  encore  plus  ancienne.  Sa  cathédrale,  qui  porte 
le  nom  de  Minster,  est  une  des  plus  fameuses  de  l'Angleterre  c'est 
même  le  plus  bel  édifice  gothique  qui  y  existe,  et  nous  nous  réser- 
vons d'en  parler  à  l'article  de  l'architecture.  Le  voyageur  français 
rapporte  que ,  sur  toutes  les  portes  des  villes  et  des  bourgs  de  ce 
comté,  ou  lit  cette  épigraphe:  (2)  tous  les  gens  vagabonds  et  sans 
domicile  j  menant  une  vie  oisive  et  déréglée  y  (jui  seront  trouvés  ici 

(i)  Voyage  d'un  Franc,  en  Angleterre,  Tom.  II.  pag.  77  et   suiv. 
Mines  de   Charbon. 

(2)  Voy.  d'un  Franc.  Tom  II.  pag.  g5. 


DES     Iles    Britanniques.  23 

^seront  poursîvis  avec  toute  la  rigueur  des  lois.  Les  deux  villes  de 
Leeds,  el  d'Hallifax  autrefois  OZ/ca/zar,  appartiennent  au  comté  d'York. 
Le  comté  de  Lancastre  est  d'une  étendue  assez  considérable,  et 
fait  un  riche  commerce.  Sa  capitale,  qui  porte  le  même  nom,  est 
une  petite  mais  jolie  ville  sur  le  Low,  et  la  plupart  de  ses  maisons 
et  de  ses  ponts  sont  bâtis  d'une  belle  pierre  jaune  veinée  comme 
le  marbre.  On  y  voit  un  vieux  château  qui  sert  de  prison,  et  oii 
la  cour  civile  et  criminelle  lient  ses  séances:  l'huroanilé  avec  la- 
quelle sont  traités  les  prisonniers  est  le  fruit  de  la  bienfesance  ac- 
tive de  M.^  Howard,  auquel  nous  rendrons  ailleurs  le  tribut  de 
louanges  qu'il  mérite.  Manchester,  située  sur  les  deux  rivières  d'Irk 
et  d'irwelle,  est  une  ville  belle,  riche  et  peuplée,  où  se  trouvent 
un  collège,  une  bibliothèque,  une  grande  place,  une  école  de  cha- 
rité, un  hôpital,  et  une  belle  collégiale.  Il  y  a  de  l'élégance  et 
môme  de  la  noblesse  dans  la  construction  de  ses  édifices,  et  l'opu- 
lence se  montre  avec  le  luxe  dans  les  maisons  des  particuliers, 
dont  les  richesses  ont  leur  source  dans  les  manufactures,  et  surtout 
dans  la  fabrication  des  velours  de  coton  connus  sous  le  nom  de 
velours  de  Manchester.  Liverpool  est  une  ville  belle  et  peuplée  (i), 
où  l'on  voit  plusieurs  édifices  publics  d'une  bonne  architecture.  Ses 
habitans  armèrent  en  i^SS  et  1784  des  corsaires,  dont  les  riches 
et  nombreuses  prises  firent  le  commencement  de  sa  prospérité.  Elle 
envoya  ensuite  un  grand  nombre  de  vaisseaux  à  la  traite  des  nègres 
s'ur  les  côtes  de  Guinée  et  d'Angola,  d'où  ils  fesaient  voile  avec 
leur  chargement  pour  les  colonies  anglaises.  Aujourd'hui  cette  ville 
est  très-fréquentée  par  les  Américains,  qui  ont,  dit  le  voyageur  fran- 
çais, plus  de  deux  cents  bâtimens  dans  son  port.  Les  magasins  y 
sont  d'une  hauteur  prodigieuse,  et  ont  jusqu'à  onze  étages;  on  as- 
sure qu'il  y  en  a  même  de  treize,  qui  sont  souvent  soutenus  par 
des  pilastres  en  fer  (aj. 

Le  comté  de  Chester  offre    beaucoup    de  plaines,  où  paissent 
les  vaches  qui  font  le  fromage  si  connu  sous   le    nom    de  Chester, 


Lanca/tre. 


Chester  , 

Derby, 

lYoUingham 

et  Lincoln, 


(1)  On  fait  monter  la  population  de  Manchester  à  plus  de  55,ooo 
habitans  ,  et  celle  de  Liverpool  à  80^000.  Geograph.  de  Malte-Brun.  Tom. 
III.  pag.   i58.  Voy.  d'un  Franc,  Tom.  I.  pag.  32g. 

(2)  Les  deux  chap.  concernant  Manchester  et  Liverpool ,  dans  l'ouvrage 
de  M.r  Dupin  ,  méritent  d'être  lus.  For.   Corn.  liv.  V. 


^4  Description    géographique 

et  l'on  vante  la  salubrité  de  son  climat.  Sa  capitale,  qui  porte  le 
même  nom,  et  que  les  anciens  appelaient  Dem^  a  un  air  antique, 
mais,  dit  encore  le  voyageur  français,  d'une  antiquité  plus  barbare 
que  classique.  Les  rues  y  sont  dans  les  maisons,  et  non  les  mai- 
sons dans  les  rues:  car  le  rez-de-chaussée  forme  un  enfoncement 
et  ressemble  à  une  espèce  de  corridor  ou  de  galerie  sombre  et  tor- 
tueuse, avec  des  inégalités  de  deux  ou  trois  degrés  qu'on  n'aper- 
çoit pas,  et  oîj.  l'on  court  risque  de  se  casser  le  cou  à  chaque 
instant.  L'usage,  de  cette  singulière  architecture  remonte,  dit-on  ,  à 
l'époque  où  les  Gallois  fesaient  de  fréquentes  excursions  sur  le  terri- 
toire de  Ghester  dont  ils  étaient  voisins,  et  alors  les  habitans  se 
défendaient  dans  leurs  galeries,  qui  s'élèvent  à  quelques  pieds  au  des- 
sus du  sol.  Ghester  a  en  outre  pour  enceinte  un  rempart  fort  épais  , 
qui  forme  une  promenade  publique,  d'où  la  vue  plane  en  même 
lenis  sur  la  ville  et  sur  la  campagne.  Les  maisons  modernes  n^ont 
point  de  galetie  intérieure,  et  ressemblent  à  celles  du  reste  de  l'An- 
gleterre, auxquelles  elles  ne  le  cèdent  pas  non  plus  en  propreté  ni 
en  commodité.  Le  pays  environnant  est  un  jardin  continu  (i).  ïl  y 
a  dans  ce  comté  une  autre  ville  qui  est  Nantwick,  située  sur  la 
Veawer,  rivière  qui  la  divise  en  deux  parties:  cette  ville  a  plusieurs 
forges,  où  l'on  travaille  continuellement  à  des  ouvrages  en  fer.  Le 
climat  du  comté  de  Derby  est  froid  et  humide,  et  par  conséquent 
d'un  aspect  moins  gai  et  moins  agréable;  ses  montagnes  de  l'ouest 
fournissent  du  plomb,  du  marbre,  de  l'albâtre,  du  fer  et  du  char- 
bon :  on  y  trouve  aussi  en  abondance  de  cette  espèce  de  terre, 
connue  sous  le  nom  de  terre  pesante,  en  ce  qu'elle  semble  tenir 
le  milieu  entre  la  terre  et  les  métaux.  Derby,  qui  est  la  capitale  de 
ce  comté,  est  une  ville  riche,  marchande,  peuplée  et  bien  bâtie; 
ses  fabriques,  et  surtout  celles  de  porcelaine,  ne  le  cèdent  à  aucune 
autre  de  l'Angleterre.  Le  comté  de  Nottingham  jouit  d'un  climat 
plus  tempéré,  et  son  sol  est  un  des  plus  fertiles  et  des  plus  agréa- 
bles de  la  Grande-Bretagne.  Nottingham,  qui  en  est  la  capitale,  est 
une  fort  belle  ville  située  sur  le  penchant  d'un  rocher;  elle  domine  la 
Frent,  qui  coule  au  midi,  et  sur  le  bord  de  laquelle  on  trouve 
Newark,  qui  est  la  seconde  ville  de  ce  comté.  Lincoln,  appelée 
par  les  anciens  Lînditm-Colonia ,  et  capitale  du  comté  de  ce  nom^ 

(0  ^^J,«  ^^'"'^  Franc,  Tom.  I.  pag.  SaS. 


DES    Iles    Britanniques.  2B 

est  bien  déchue  de  ce  qu'elle  était  anciennement,  a  cause  de  son 
voisinage  de  plusieurs  grandes  villes  plus  avantageusement  situées 
qu'elle  pour  le  commerce. 

Le  comte  de  Shrop  offre,  entre  autres  productions,  une  grande       ^^'-"P' 
quannte    de   charbon,    qui   a    cela    de    particulier,    qu'étant  mis  en      ^^'-cestcr, 
poudra,  et  après  avoir  bouilli   dans    leau,    il   en  sort  une  matière      Ji^rcfoni. 
bitumineuse,  à  laquelle   l'evaporation    donne    la   consistance    de   la 
poix,  et  dont  on  se  sert  particulièrement  pour  le  calfatage  des  vais- 
seaux. Schrewsbory,  capitale  du  comte,  est  le  principal  magasin  des 
draps  qui  se  fabriquent  dans  le   comté    de    Montgomery.    Stafford  , 
capitale    du  comté    de   ce    nom,   a   aussi    de   bonnes    manufactures 
de  draps;  et  Litcfield,  autre  ville   du  même  comté,  renferme    une 
belle  cathédrale  de  style  gothique,  qui  pourtant  est  moins   grande 
que  celle  d'York.  Les    peintures    de   ses    vitraux,    dit    le    voyageur 
français,  sont  bien  supérieures  à  tout  ce  que  nous  avons  vu  pour 
l'éclat  des  couleurs,  et  la  composition  du  dessin.  Ces  fenêtres   ap- 
partenaient à  une  église  de  Flandre,  d'oii  elles  ont  été  transportées 
il  y  a  deux  cents  ans.  La  cathédrale  môme,    commencée    en   657, 
ne  fut  achevée  que  dans  le  XII.^  ou  le  XIIL^  siècle  (i).  Leicester', 
anciennement  Ratae,  qui  a  donné  son  nom  au  comté  dont  elle  est 
capitale,  souffrit  beaucoup  dans  les  guerres  civiles  du  XVIL^  siècle , 
et  fut  prise  d'assaut  par  Charles  L"  :  ce  qui  fait    qu'on  n'y  trouve 
rien  de  bien  remarquable,  pas  plus    que    dans    le    petit    comté    de 
Rutland,  et  dans  la  ville  d'Oakam  qui  en  est  le  chef-lieu.  Le  comté 
d'Hereford  est  au  contraire  renommé  pour  la  salubrité  de  son   cli- 
mat, et  pour  l'abondance  de  ses  productions  en  grains,  en  laine  et 
en  cidre.  On  est  dans  l'usage  de  dire  en  Angleterre,  pain  de   Lei- 
cester,  hierre  de  Wahhley ,   cidre  dHereford.  C'est  dans   ce  comté 
que  se  trouve    la  fameuse   colline   ambulante  appelée  Marslez-hîll 
parce  qu'en   1574  un  tremblemeat  de  terre  détacha  vingt-six  arpens 
de  terrain,  qui  changèrent  de    place   pendant   trois    jours    consécu- 
tifs (2).  La  compagnie  des  Indes  a  institué  dans  la  ville  d'Hereford, 
appelée  par  les  anciens  Areconium  et  capitale  de  ce  comté,  un  col- 
lège magnifique  pour  les  jeunes  gens  destinés  à  son   service. 

(1)  Voy.  d'un  Franc.  Tom.  II.  pag.   122. 

(2)  Malte-Brun.  Géogroph.  Tom.  III.  pag.   i65. 

Europe.  Vol.   VI.  f 


^6  Description    géographique 

frat"!ch;  Worcester,  capitale  du  comte  du  même  nom,  a  un  beau  pont, 

^Hull^ÙItt:  ""^  cathédrale,  neuf  paroisses,  sept  hôpitaux  et  trois  écoles  lati- 
^'a%7lstr/  "^^'  ^^"^  ^^^^^  ^^^  encore  moins  célèbre  que  celle  de  Warwich, 
chef-lieu  de  ce  comte,  ainsi  appelée  pour  avoir  donne'  le  jour  à 
l'immortel  Shakespeare,  et  parce  qu'elle  renferme  un  château  vrai- 
ment remarquable.  Le  chemin  qui  y  conduit ,  selon  le  voyageur 
français,  attire  encore  plus  particulièrement  l'attention:  c'est  une  es- 
pèce de  fossé  de  i5  ou  20  pieds  taillé  à  pic  dans  le  roc,  qui  s'élève 
de  chaque  côté  comme  un  mur.  On  arrive  bientôt  au  pied  d'une  an- 
cienne muraille  couverte  de  lierre  et  flanquée  de  tours  à  chacune 
de  ses  extrémités,  et  l'on  entre  dans  le  château  par  un  grand  vesti- 
bule voûté  qui  aboutit  aune  grande  cour,  d'un  aspect  majestueux  . 
A  gauche  on  voit  une  longue  file  d'édifices  gothiques  bas  et  irrégu- 
liers, et  en  face  un  terre-plein  en  forme  d'escarpe  ombragé  d'ar- 
bres, et  couronné  d'une  crête  de  murs,  de  tours  et  d'anciennes 
fortifications,  qui  semblent  avoir  été  placés  là  par  la  main  da 
peintre  pour  l'effet  :  au  milieu  est  une  ouverture  ou  espèce  de 
voûte,  à  travers  laquelle  la  vue  s'échappe  au  loin  dans  la  campagne. 
Au  côté  droit  de  la  cour  on  trouve  une  grosse  tour  avec  un  mur 
chargé  de  lierre,  et  deux  ou  trois  énormes  sapins,  qui  étendent 
de  grosses  branches  d'une  couleur  noirâtre,  et  dont  le  sommet  est 
sans  feuilles.  L'espace  renfermé  dans  ce  carré  d'un  air  sombre  et 
antique,  est  tapissé  de  gazon  d'un  beau  vert,  et  peut  avoir  envi- 
ron deux  arpens  d'étendue.  De  là  on  entre  dans  une  grande  salle  de 
60  pieds  de  long  sur  35  de  large,  aux  murs  de  laquelle  sont  sus- 
pendus une  quantité  d'armures  antiques ,  de  lances,  d'épées  et  d'os 
de  cerf  (i).  Bermingham,  qui  est  la  seconde  ville  de  ce  comté,  a 
une  population  considérable,  dont  elle  est  particulièrement  redeva- 
ble à  ses  fabriques  d'acier.  Viennent  ensuite  les  comtés,  de  Nor- 
ihampton,  qui  a  pour  chef-lieu  une  ville  du  même  nom,  et  dont 
le  territoire  est  un  des  plus  salubres  et  des  plus  fertiles  du  royau- 
me ;  d'Hungtington ,  qui  a  donné  son  nom  à  sa  ville  principale  où 
est  né  Cromwel;  de  Monmouth,  qui  a  une  ville  et  une  vallée  du 
même  nom  .-(celte  vallée  qui  a  environ  20  milles  de  longueur  et 
autant  de  largeur,  est  cultivée  comme  un  jardin} 5  et  enfin  de  Gio- 
cester,  dont  la  capitale,  qui  porte  le  même  nom ,  s'appelait  ancien- 
nement Claudia  castra. 

(0  ^•^JK-  d'un  Franc.  Tom.  IL  pag.  i35. 


DES     Iles    Brit anniql'es.  27 

Nous  voici  à  Oxford,  capitale  du  comté  du  même  nom,  où  Oxfori. 
se  trouve  la  plus  grande  université  d'Angleterre,  et  qui  se  fait  en- 
core particulièretnent  remarquer  par  la  magnificence  de  ses  édifices 
publics.  «  Sôs  rues,  dit 'le  voyageur  français,  m'ont  cependant  paru 
silencieuses  et  désertes,  et  je  n'y  ai  rencontré  que  quelques  étudians 
qui  se  promenaient  d'un  air  triste  (  je  crois  que  c'était  le  tems  des 
vacances),  en.  robe  noire  et  portant  un  bonnet  de  taffetas  noir, 
avec  des  franges  qui  indiquaient  leurs  degrés  »  .  Quelques  historiens 
prétendent  qu'Alfred  ne  fut  que  le  restaurateur  de  cette  université; 
il  la  fit  réparer  en  872,  la  dota  de  revenus,  lui  accorda  des  pri- 
vilèges et  des  immunités,  et  ordonna  par  une  loi  expresse  à  tous 
ceux  qui  possédaient  deux  hides  de  terre  (i)  d'y  envoyer  leurs  en> 
fans  (2).  Supprimée  par  Guillaume  le  Conquérant,  elle  ne  tarda 
pas  à  se  relever:  sous  le  règne  de  Henri  ÎII,  au  Xlîl.®  siècle ,  on 
y  comptait  trente  mille  étudians,  et  ce  nombre  était  encore  de 
quinze  mille  après  les  guerres  civiles:  à  présent  il  est  réduit  à  deux 
ou  trois  mille,  répandus  dans  les  vingt-cinq  collèges  que  renferme  cette 
ville.  La  principale  bibliothèque  est  appelée  Bodlejan  ,  du  nom  d'un  ^'^-'°thèqas 
de  ses  londateurs,  qui  employa  quinze  ans,  c'est-à-dire  de  1597 
à  161 2,  à  recueillir  par  toute  l'Europe  un  grand  nombre  de  livres 
précieux;  ii  ne  fut  pourtant  pas  le  premier  à  travailler  à  cette  col- 
lection, car  dès  l'an  il^l\o,  Humphrey,  duc  de  Glocester,  s'en  était 
occupé  en  jetant  les  fondemens  de  l'édifice.  Ce  bâtiment,  qui  a  la 
forme  d'un  H.  est  regardé  comme  un  chef-d'œuvre  d'architecture 
gothique,  et  renferme,  dit-on,  plus  de  livres  qu'aucune  autre  bi- 
bliothèque de  l'Europe,  excepté  celle  du  Vatican.  On  y  trouve  une 
autre  bibliothèque  des  plus  modernes,  appelée  Radcliffës^  du  nom 
de  son  fondateur,  laquelle  est  aussi  un  chef-d'œuvre  d'architecture 
grecque,  comme  l'autre  l'est  d'architecture  gothique.  C'est  une  es- 
pèce de  rotonde,  de  quatre-vingts  pieds  de  diamètre  à  l'intérieur,  sur 
à  peu  près  autant  de  hauteur,  et  décorée  intérieurement  de  colon- 
nes corinthiennes.  Cet  édifice,  dont  la    construction    offre    tout    ce 

(1)  Deux  Hfdes  de  terre  forment  environ  quatre  arpens. 

(2)  Hume  Hist.  d Angleterre  ,  chap.  n.  Alfred.  Gambden  dit  que 
la  sage  antiquité  consacra  Oxford  aux  muses  dès  les  premiers  siècles  5 
mais  quelques-uns  ont  observé  qu'il  serait  ridicule  de  supposer  que  les 
sauvages  Bretons  sussent  ce  que  c'était  que  les  muses,  avant  que  César  oU 
Agricôla  le  leur  eussent  appris. 


^S  Description    géographique 

que  l'on  peut  imaginer  de  magnifique,  a  coûte'  4o,ooo  livres    sfer- 
ling,  et  a  été  achevé  en   1749;  son  fondateur,  qui  était   médecin, 
a  voulu  le  doter,  et  y  a  établi  un  hôpital,  auquel  il  a  affeclé  un 
fond  pour  faire  voyager  les  jeunes  médecins  à  l'étranger  (i). 
Autres  comtés.  La  brièvclé ,  dont  nous  nous  sommes  fait  un  devoir  dans  cette 

description  géographique,  ne  nous  permet  de  faire  qu'une  simple 
mention  des  comtés,  de  Buckingam  et  de  Bedford ,  dont  les  capitales 
portent  les  mêmes  nomsj  de  Norfolk,  qui  est  la  contrée  la  mieux 
cultivée  de  l'Angleterre,  et  où  se  trouvent  les  villes  de  Norwich  et 
de  Yarmouth;  de  Suffolk,  qui  a  pour  capitale  Ipswichj  de  Gara- 
bridge,  dont  la  capitale  bâtie  sur  la  Gam,  rivière  dont  elle  a  pris 
son  nom,  a  une  célèbre  université;  de  Hartford;  d'Essex  avec  les 
villes  de  Colchester,  de  Ghelrasford  et  de  Harwich;  de  Kent  avec 
Cantorbery,  appelée  anciennement  Duro^ernum,  dont  l'archevêque 
est  prince,  premier  pair  du  royaume  et  aumônier  des  rois  qui  sont 
couronnés  par  lui,  avec  Douvres,  port  de  mer  en  face  de  Galais  , 
ou  abordent  ordinairement  ceux  qui  passent  de  France  en  Angle- 
terre, et  avec  Greenwich,  ville  recommandabîe  pour  l'hôpital  qui  y 
a  été  fondé  par  Guillaume  IIJ  pour  les  invalides  de  la  marine; 
de  Sussex,  qui  comprend  Ghichester,  et  Arundell  si  renommée  par- 
mi les  savans  pour  les  marbres  que  le  comte  d'Arundell  y  a  fait 
transporter  de  Paros,  et  qui  indiquent  les  époques  des  règnes  de- 
puis Gécrops  fondateur  d'Athènes,  jusqu'à  TArchonte  Diognète,  c'est- 
à-dire  durant  un  espace  de  i3i8  ans.  Suivent  les  comtés  de  Surrey 
avec  Guilford;  de  Haut  ou  Southampton  avec  Winchester,  qui  est  le 
Fenta  Beîgarum  des  anciens,  et  avec  Portsmoulh,  qui  est  située 
sur  une  péninsule  fortifiée,  et  a  un  port  commode  et  un  grand 
arsenal;  de  Berks  ou  Barks  avec  Windsor  fameuse  par  son  château, 
qui  est  la  maison  de  plaisance  des  rois  d'Angleterre;  et  de  Wilts 
avec  Malmesbury  et  Salisbury  qui  en  est  la  capitale.  «  Ayant  en- 
tendu parler  plusieurs  fois  avantageusement  de  cette  ville,  dit  Ba- 
retti,  je  voulus  la  parcourir  à  pied  d'un  bout  à  l'autre,  et  j'ob- 
servai ainsi  en  courant,  son  marché  qui  est  fort  beau  et  bien  ap- 
provisionné; je  fus  enchanté  des  canaux  d'eau  courante  qui  rasent 
le  devant  des  maisons  de  ses  rues  principales,  et  j'admirai  sa  ca- 
thédrale qui  est  très-grande,  d'une  forme  singulière  et  d'une  cons- 

(0  '^oy.  d'un  Franc.  Tom.  II.  pag.   146  et  suiy. 


l 


DES    Iles    Britanniques.  29 

truction  des  plus  gothiques  (i)».  C'est  dans  le  territoire  de  Saîis- 
bitry  qu'on  trouve  l'édifice  appelé  Stone-hènge^  dont  nous  parlerons 

en  son  lieu.  ^  ^  ^.^^^^^^ 

Le  comté  de  Sommerset  a  pour  capitale  Bristol,  qui  passe  pour  ao  Som'Lrset 
la  seconde  ville  d'Angleterre  sous  le  rapport  du  commerce,  des  ri- 
chesses et  de  la  population.  On  y  trouve  aussi  Bath,  appelée  an- 
ciennement Jcjuae  solis,  et  qui  a  pris  son  nom  actuel  des  bains 
chauds ,  qui  y  attirent  au  printems  surtout  et  en  automne  une  quan- 
tité d'étrangers  (2).  Ses  rues  sont  toutes  belles  et  neuves,  et  le 
voyageur  français  assure  qu'elle  paraît  avoir  été  faite  au  moule.  Le 
comté  de  Dorset  a  aussi  une  belle  capitale  qui  est  Dorchester,  ville 
très-ancienne,  où  il  semble,  d'après  quelques  médailles,  que  les 
Romains  tenaient  quelques  légions  campées.  Excester  est  la  capitale 
du  comté  de  Devon;  mais  Plymouth  lui  est  supérieure  par  son  port, 
qui,  après  celui  de  Portsmouth,  est  le  meilleur  de  l'Angleterre. 

La  nature  a  placé  à  l'entrée  du  port  de  Plymouth  une  petite  ^  P^on^^^^^ 
ile,  dite  de  S.*  Nicolas.  «  Après  en  avoir  visité  les  fortifications,  dit 
Baretti  (3),  ce  qui  fut  fait  en  moins  d'une  demi-heure,  ce  lieu 
étant  moins  une  ile  qu'un  écueil,  on  tourna  de  nouveau  la  proue 
vers  la  terre  ferme,  c'est-à-dire  vers  la  citadelle,  qui  est  vraiment 
très-forte  et  garnie  de  batteries  en  bon  ordre Ce  fut  Char- 
les II  qui  fit  bâtir  cette  citadelle  ;  pour  tenir  en  respect  les  habi- 
tans  de  Plymouth,  qui,  dans  les  guerres  civiles,  s'étaient  révoltés 
contre  son  malheureux  père ,  et  jetés  dans  le  parti  de  Cromwel.  Il 
y  a  quelques  années  qu'on  a  ajouté  à  ces  fortifications  de  nou- 
veaux ouvrages  du  côté  de  la  mer,  pour  la  défense  du  port  et  de 
l'arsenal  5  ensorte  que  si  celte  citadelle  incommode  d'un  côté  les 
habitans,  de  l'autre  elle  les  rassure  contre  toute  entreprise  de    dé- 

(1)  Baretti.  Leùt.  Fam.  Lett.  II. 

(2)  Le  comte  Rezzonico  nous  a  donné  une  bonne  description  de  Bath , 
et  ses  bains  ont  été  illustrés  par  Franck  dans  son  voyage  médical  en  An- 
gleterre ,  par  Lucas ,  Gharlton  ,  Falconer  et  surtout  par  Gibbes ,  qui  a  dé- 
montré que  la  température  de  l'eau  s'y  élève  quelquefois  de  go  à  114  de- 
grés ,  et  qu'elle  contient  beaucoup  de  vertus  médicales  en  diverses  propor- 
tions. Note  du  docteur  Mocchetti  au  'voyage  en  Angleterre  de  Rezzonico. 

(3)  Ayant  comparé  la  description  de  Plymouth  faite  par  Baretti  avec 
celle  du  voyageur  français ,  nous  avons  préféré  la  première  ,  comme  réu- 
nissant à  Vexactitude  plus  de  vivacité  dans  le  style. 


3o  Description    géographique 

barquement.  M'ëtanl  rembarque  après  diner  avec  le  même  ingénieur,' 
nous  nous  dirigeâmes  vers  une  colline  appelée  Mont  Edgecumbe, 
qui,  du  côté  de  la  mer,  présente  une  forme  arrondie,  et  qu'on 
devrait  par  conséquent  nommer  promontoire.  C'est  la  propriété  de 
lord  Edgecumbe,  qui  a,  à  mi-côte,  une  maison  de  peu  d'appa- 
rence, avec  un  jardin  médiocre  et  un  parc,  où  les  daims  ne  sont 
pas  en  grand  nombre.  Nous  fîmes  le  tour  de  ce  promontoire  par  un 
sentier  assez  large,  de  chaque  côté  duquel  on  a  une  des  plus  bel- 
les perspectives  qu'il  y  ait  au  monde:  car  à  droite  on  a  la  vue  de 
la  mer,  et  d'un  phare  qui  est  à  dix  ou  douze  milles  de  la  terre 
ferme,  et  s'élève  sur  un  roc  appelé  Eddy-Stone;  et  à  gauche  les 
regards  planent  sur  un  vaste  espace  qui  renferme  le  port  de  Ply- 
mouth  avec  l'ile  de  S.^  Nicolas,  ainsi  que  la  ville  et  la  citadelle,  une 
quantité  de  vaisseaux,  dont  les  uns  sont  à  l'ancre  et  les  autres  dans 
le  môle,  un  grand  nombre  de  barques  grandes  et  petites,  et  plus 
loin  des  plaines  et  des  collines:  ce  qui  forme  le  plus  magnifique 
tableau  qu'on  puisse  imaginer.  Enchanté  de  la  beauté  de  ce  site, 
l'amiral  qui  commandait  la  fameuse  expédition  navale  de  Philippe 
II  contre  la  Reine  Elisabeth,  plein  d'une  confiance  présomptueuse 
dans  le  succès  de  cette  entreprise,  demanda  au  monarque  espagnol 
la  propriété  du  mont  Edgecumbe;  mais  les  vents  contraires,  et  les 
navires  incendiaires  appelés  aujourd'hui  brûlots  par  les  Français 
qui  furent  inventés  alors  par  l'amiral  Drak  commandant  la  flotte  an- 
glaise, firent  échouer  cette  expédition  ....  Le  phare  est  construit 
sur  uri  roc  absolument  nu,  contre  lequel  viennent  se  briser  les  va- 
gues d'une  mer  souvent  orageuse.  Pour  prévenir  les  dégradations  que 
les  flots  y  pourraient  faire,  et  en  assurer  encore  davantage  la  soli- 
dité, on  a  fait  venir  de  Rome  de  cette  espèce  de  sable,  qui  y  est 
connue  sous  le  nom  de  pozzolana,  laquelle  s'incorpore  avec  la  chaux 
et  s'attache  tellement  à  la  pierre,  surtout  sous  l'eau,  qu'elle  en 
contracte  bientôt  toute  la  dureté.  Les  hommes  chargés  d'allumer 
ce  phare,  pour  éclairer  les  vaisseaux  pendant  la  nuit,  y  montent 
par  une  échelle,  et  il  y  a  au  sommet  de  petits  réduits ,  qui  doivent 
toujours  être  remplis  de  provisions  pour  ces  hommes  de  garde  ,  qui 
sont  quelquefois  obligés  de  rester  là  six  mois  en  hiver,  n'y  ayant 
pas  moyen  de  leur  porter  des  secours  pendant  tout  ce  tems  (i)». 

(i)  Baretti,  Letù.  Fam.  Lett,  IIL 


DES    Iles    Britanniques.  3i 

Le  comté  de  Cornouailles  ou  Cornwall,  où  se    trouve    Laun-        <^''«««' 

de 

ceston  qui  en  est  la  capitale,  et  Falmouth  qui  a  un  bon  port  dé-  Comouaiiiei. 
fendu  par  deux  châteaux,  possède  des  mines  d'étain  surtout,  et 
offre  une  vue  singulière.  Ayant  laissé  Falmouth  derrière  nous,  dit 
le  voyageur  français,  nous  traversâmes  uoe  contrée,  qui  est  une 
espèce  de  désert  hérissé  de  buissons  épineux  toujours  verts,  avec 
des  fleurs  jaunes  que  broutent  quelques  chèvres  et  quelques  mou- 
tons. Dans  le  pays  fermé,  mis  en  culture,  il  n'y  en  a  pas  un  quart 
où  l'on  voie  des  arbres.  Cette  étrange  nudité  ne  laisse  pas  cepen- 
dant d'offrir  quelque  chose  de  grand  dans  un  horison  de  collines, 
qui  fuient  et  se  perdent  les  unes  derrière  les  autres ,  en  passant  par 
toutes  les  nuances  du  brun,  du  vert  et  du  céleste  (i). 

Le  pays  de  Galles  était  autrefois  plus  étendu  qu'à  présent,  et  dTcSs. 
avait  pour  confins  la  Saverne  et  la  Dee;  mais  quand  les  Saxous 
s'emparèrent  des  plaines,  les  Gallois  ou  les  anciens  Bretons  furent 
contraints  de  se  retirer  dans  la  partie  occidentale.  On  y  trouve  à 
présent,  selon  le  voyageur  français,  plus  de  villages  qu'en  aucune 
autre  partie  de  l'Angleterre.  Les  maisons  y  sont  d'une  blancheur 
éblouissante;  souvent  même  la  cheminée,  le  toit  et  le  pavé  des 
rues  le  long"  des  maisons  y  sont  blanchis.  L'île  d'Anglesey,  qui 
forme  le  comté  le  plus  occidental  de  cette  principauté,  était  célèbre 
chez  les  anciens  sous  le  nom  de  Mona-,  et  c'est  là  surtout  que  les 
Druides  célébraient  leurs  mystères  redoutables  ,  comme  l'attestent 
les  monumens  qu'on  y  voit  encore:  le  chef-lieu  de  cette  i!e  est 
Beaumaris,  qui  fut  embellie  par  Edouard  L^' Viennent  ensuite  les 
comtés  de  Caernarvon  ,  de  Denbigh,  de  Flint,  de  Montgomery,  de 
Cardigan,  de  Radnor,  de  Brecknok,  de  Pembroke ,  de  Carmarthen , 
dont  les  capitales  portent  les  mêmes  noms.  Le  comté  de  Mérîonet  à 
pour  ville  principale  Harlech,  et  celui  de  Clamorgan  Gardiff.  Parmi 
les  curiosités  naturelles  qu'on  y  trouve  on  cite  les  fameux  puits, 
dits  de  S**  Vénéfride,  où,  au  rapport  des  légendes,  se  sont  opé- 
rées des  guérisons  miraculeuses.  L'eau  s'y  précipite  d'un  roc  à  gros 
bouillons,  et  va  se  jeter  dans  un  puits  ayant  la  forme  d'un  poly- 
gone soutenu  par  des  colonnes,  et  surmonté  d'une  voûle  taillée  dans 
le  roc.  Au  dessus  il  y  a  une  chapelle  presque  ruinée,  mais  d'une 
architecture  gothique  du  meilleur  goût  (2). 

(  i)  P^oy.  d'un  Franc.  Tom.  I.  pag.  7. 

(2)  Géograph.  de  Malte-Brun  et  Men telle  ,  Tom.  III.  pag,  248. 


^2  Description    géographique 

^nL'p:i^:f  ^es  pays  dont  nous  venons  de  donner  la    description    offreot 

un  aspect  singulier.  Dans  toute  l'Angleterre,  les  couvées  et  les  an- 
ciens châteaux  sont  pour  la  plupart  dégrades  à  l'extérieur:  ce  qui 
a  fait  dire  ingénieusement,  que  deux  célèbres  architectes,  Crom- 
wel  et  Henri  FUI  y  avaient  rempli  de  belles  ruines  l'intérieur  de 
la  Bretagne,  îun  en  détruisant  les  habitations  des  moines,  Vautre 
en  atterrant  les  tours  des  seigneurs.  On  voit  quelquefois  ces  rui- 
nes au  milieu  de  campagnes  magniEques,  et  dans  des  lieux  embel- 
lis par  l'art  au  défaut  de  la  nature.  Rezzonico  dit,  en  parlant  du 
comte  de  Kent,  que  la  vue  de  l'Angleterre  lui  a  beaucoup  plu.  Des 
tapis  de  verdure  entrecoupes  de  bandes  purpurines,  de  champs  di- 
versement cultivés,  de  jardins,  de  laiteries,  de  maisons  rustiques 
et  de  bosquets,  y  forment  un  paysage  des  plus  riches  et  des  plus 
animés,  et  j'étais  enchanié  surtout  de  l'air  d'aisance  qu'offraient  les 
maisons  des  agriculteurs,  où  l'on  ne  voit  rien  de  cette  malpropre- 
té, qui  n'annonce  que  trop  la  misère  en  d'autres  lieux.  Tout  ici 
est  propre  et  riant:  les  champs  sont  ombragés  de  beaux  d'arbres, 
et  entourés  de  charmilles  ou  de  haies  de  rosiers  et  d'aube-pine ,  et 
parsemés  d'herbes  qui  embaument  les  environs  (i). 
de  ubZye  Dans  le  nombre  des  ruines  dont  le  pinceau  du  comte  Rezzo- 

nico nous  a  laissé  une  peinture  si  animée,  nous  ne  pouvons  nous 
dispenser  de  faire  mention  de  celles  de  l'abbaye  de  Tiolero.  Après 
avoir  passé  la  Saverne,  il  alla  à  Chepstow,  et  de  là  à  Piercefields, 
où  le  roc  taillé  à  pic  sur  la  rivière  offre  de  dessus  une  terrasse  des 
jardins  de  M.""  Smith,  un  précipice  de  3oo  pieds  de  hauteur.  On 
donne  à  ce  précipice  le  nom  de  Levers' s  Leap ,  qui  signifie  le  saut 
de  l'amante,  peut-être  à  l'imitation  des  Grecs,  qui  avaient  à  Leu- 
cade  un  roc  semblable,  d'où  se  précipita  la  malheureuse  Sapho.  «  Da 
toutes  les  ruines  que  j'ai  vues  dans  mes  longs  voyages,  continue  le 
même  auteur,  aucunes  ne  m'ont  plu  autant  que  celles  de  l'abbaye  de 
Tintern,  qui  est  à  six  milles  de  Chepstow  et  de  Piercefields.  J'y 
allai  exprès,  quoique  le  chemin  soit  très-mauvais  et  flanqué  des 
deux  côtés  d'une  taillis  épais,  qui  souvent  en  dérobe  la  vue.  Les 
moines  de  Cistello,  auquel  appartient  cette  abbaye,  ont  pour  règle 
de  passer  leur  vie  dans  la  solitude;  et  en  effet,  ce  n'est  qu'après 
avoir  fait  de  longs  tours  dans   une  vallée  silencieuse    et   inhabitée 

(i)  Rezzonico,  Lett,  sulVInghiltQrra.  La  province  de  Kenè. 


DES    Iles    Britanniques.  33 

qu'on  aperçoit  les  murs  de  cet  ancien  temple.  Il  n'y  reste  plus  rien 
du  toit:  quelques  arceaux,  des  piliers,  de  hautes  et  larges  fenêtres 
partagées  par  de  colonnes  gothiques  minces  portent  dans  l'âme 
un  charme  austère.  L'ceil  étonné  erre  librement  au  milieu  des  sou- 
tiens chancelans  de  ces  voûtes,  qui  jadis  se  courbaient  majestueu- 
sement sur  une  forêt  de  petites  colonnes  réunies  sur  d'énormes  pi- 
liers. Un  vert  tapis  de  lierre  recouvre  les  murs,  et  ses  branches 
s  y  suspendent  en  festons,  s'entrelacent  dans  les  rosons  en  pierre 
qui  décoraient  les  fenêtres,  et  montent  jusqu'à  la  pointe  des  arcs 
en  ogive,  qui,  n'ayant  plus  de  contreforts,  menacent  à  chaque  instant 
de  s'écrouler.  Des  pièces  de  sculpture  détachées  de  la  voûte  gissent 
éparses  ça  et  là,  ainsi  que  des  chapiteaux  gothiques,  avec  les  frag- 
mens  de  la  statue  d'un  guerrier,  qu'on  dit  avoir  été  un  comte  de 
Pembrocke  surnommé  Strongbow  ou  de  l'arc  fort,  avec  des  pierres 
sépulcrales  et  des  urnes  renversées  et  ouvertes.  Le  tems  qui  a  dé- 
truit ce  grand  édifice,  est,  selon  l'expression  des  poètes,  assis  et 
triomphant  sur  son  sommet ,  et  la  majesté  de  ses  ruines  en  embellit 
même  l'horreur.  La  longueur  du  temple,  d'orient  en  occident,  est 
de  23 1  pieds,  et  sa  largeur  de  i55  du  nord  au  midi.  Il  a  vingt- 
quatre  piliers  et  dix-huit  fenêtres.  On  voit  môme  encore  une  par- 
lie  du  monastère}  mais  il  est  tellement  ruiné  et  encombré  de  terre, 
qu'on  le  prendrait  pour  une  retraite  de  bêtes  fauves  (i)  ».  Cette 
abbaye  fut  fondée  en   ii3i. 

Le  pays,  auquel  on  donne  maintenant  le  nom  d'Ecosse,  était  ^' 
1  ancienne  Caledonie,  que  les  poésies  d  Ossian  ont  rendue  si  célè- 
bre. Les  habitans  de  cette  partie  de  la  Grande-Bretagne,  furent 
c'onnus  des  Romains  sous  le  nom  de  Maïats  et  de  Calédoniens.  Ils 
se  trouvaient  dans  la  partie  la  plus  méridionale  de  l'Ecosse,  et  dans 
l'espace  de  territoire  qui  est  à  l'est,  et  qu'on  appelle  maintenant 
Terre-Basse,  à  cause  de  ses  plaines  fertiles;  tandis  que  les  autres 
plus  au  nord  fesaient  leur  séjour  sur  la  côte  à  l'ouest,  dite  la  Terre- 
Haute,  attendu  qu'elle  est  hérissée  de  montagnes  stériles  et  en- 
trecoupée d'un  grand  nombre  de  bras  de  mer.  Macpherson  a  fait 
dériver  la  signification  du  mot  Calédoniens  du  pays  montueux 
qu'habitait  ce  peuple,  et  qui  voulait  dire,  selon  lui.  Celtes  de  la 
montagne.  Celle  étymologie  semble  plus  raisonnable  que  celle  donnée 

(i)  Rezzonico.  Ibld. 

Eruope.    Fol.  VI.  K 


,cosse 
ou  Caledonie. 


Division 
de  l'Ecosse. 


34  Description   géoghaphique 

par  Bucanan,  qui  sachant  que  le  pays  des  Calédoniens  était  couvert 
de  noyers ,  appelés  en  langue  celtique  Calden,  a  cru  que  de  ce  nom 
la  nation,  ainsi  que  sa  ville  capitale,  avait  pris  son  nom.  Le  lieu  où 
l'on  croit  que  se  trouvait  cette  ville  portait  encore  du  tems  de  cet 
écrivain  le  nom  de  Dun  calden  j  ou  colline  des  noyers  (i). 

Ainsi  que  l'Angleterre  l'Ecosse  est  divisée  en  comtés,  qui  y 
sont  au  nombre  de  33  :  ceux  qui  sont  au  midi  du  Firth  ou  Forth 
ont  pour  capitale  Edimbourg,  qui  l'est  aussi  de  tout  le  royaume; 
et  les  autres,  situés  au  nord  de  cette  rivière,  ont  pour  ville  prin- 
cipale Aberdeen.  Voilà,  dit  Malte-Brun,  comment  l'Ecosse  était 
autrefois  divisée  par  les  géographes;  mais  quelques  modernes  peu 
scrupuleux  en  matière  de  géographie  l'ont  partagée  en  pays  de  mon- 
tagnes, et  en  pays  de  plaines,  à  cause  de  la  différence  que  présen- 
tent les  usages  et  les  mœurs  de  ses  habitans  (2). 
Edimbourg.  Après  avoir  traversé,  dit  le  voyageur  français,  plusieurs  riviè- 

res qu'ont  illustrées  le  poète  Calédonien,  et  le  célèbre  Walter  Scott 
le  romancier  moderne  de  l'Ecosse,  nous  arrivâmes  à  Edimbourg, 
dont  la  population  est  de  quatre-vingt-dix  à  cent  raille  habitans. 
Cette  ville  comprend  trois  parties  entièrement  distinctes  l'une  de 
l'autre,  savoir;  la  vieille  ville  et  la  nouvelle,  qui  sont  jointes  par 
un  pont  long  et  très-élevé,  jeté  sur  un  large  fossé  semblable  au  lit 
d'un  grand  fleuve  desséché;  et  la  troisième,  qui  est  le  port,  lequel 
se  trouve  à  un  mille  sur  le  Frith  of  Forih.  Les  artisans,  les  bou- 
tiquiers et  le  bas-peuple  habitent  la  vieille  ville,  dont  les  maisons 
noirâtres  et  mal  conservées  sont  disposées  eu  amphithéâtre,  et  ont 
l'air  de  tours  de  huit  à  dix  étages.  La  nouvelle  ville  est  située  au  aii- 
lieu  d'une  belle  campagne,  n'a  point  de  faubourg,  et  a  été  pour  ainsi 
dire  formée  d'un  seul  jet,  il  n'y  a  pas  encore  cinquante-ans:  le  pont 
qui  joint  ces  deux  villes  n'a  été  achevé  qu'en  1769.  Outre  ce  pont 
il  y  a  encore  un  autre  moyen  de  communication,  qui  est  un  énorme 
boulevard  de  cents  pieds  de  haut,  sur  environ  deux  cents  de  large 
à  son  sommet,  qui  a  été  fait  avec  la  terre  enlevée  pour  la  cons- 
truction de  la  nouvelle  ville.  Le  château  d'Edimbourg,  taillé  dans 
le  roc  et  très-élevé,  s'appelait  anciennement  Alatum  Casîrum  ^  et 
n'offre  rien  d'intéressant  que  sa  position,  d'où  l'on  a  une  vue  pit- 

(i)  Màcpherson  ,  Discours   sur  les  Calédoniens.    Gesarotti.   Not.  sur 
le  2x7  V.  de  la  guerre  d'Inistone  d'Ossian. 
(2)   Géograph.  Tom.  IIL  pag.  276. 


DES    Iles    Britanniques.  35 

toresque  et  très-étendue.  D'un  côté  les  regards  plongent  dans  la 
difformité  vénérable  de  l'ancienne  ville,  et  se  perdent  dans  le  la- 
byriule  obscur  et  tortueux  de  ses  petites  rues  appelées  close  ^  qui 
ressemblent  plutôt  à  des  tranchées  ouvertes  pour  les  approches 
du  château 5  de  l'autre  on  aperçoit  un  vaste  et  profond  précipice, 
et  les  maisons  avec  leurs  toits  en  tortue  pr(^sentent  un  front  uui- 
forrae  et  impe'netrable,  à  l'exception  des  intervalles  qui  en  mar- 
quent les  divisions.  On  voit  à  une  certaine  distance  les  montagnes 
du  comté  de  Fife  ,  et  le  Firth  of  Forth  ^  qui  est  un  bras  de  mer 
de  six  à  sept  milles  de  largeur  formé  par  l'embouchure  de  cette 
rivière.  Une  longue  rue  en  pente  conduit  de  ce  château  à  un  autre 
appelé  HolyrooclHouse ,  qui  est  un  édifice  triste,  moitié  cloître 
et  moitié  château,  où  ^les  monarques  de  l'Ecosse  fesaient  autre- 
fois leur  demeure.  On  y  entre  par  une  façade  flanquée  de  qua- 
tre tours  dans  une  cour,  autour  de  laquelle  se  trouvent  les  ap- 
parteraens,  dans  le  nombre  desquels  on  remarque  celui  qu'habita 
l'infortunée  Marie  Stuart,  ainsi  que  le  cabinet  oii  entrèrent  les  as- 
sassins pour  tuer  Rizio  qui  soupait  avec  elle.  L'archive  est  un  bel 
édifice  d'une  construction  récente  j  les  précautions  qui  ont  été  pri- 
ses pour  le  préserver  de  l'incendie  lui  ont  fait  donner  le  nom  d'in- 
combustible (i).  La  chapelle  de  ce  palais  actuellement  ruinée,  la 
cathédrale,  l'hôpital  et  le  collège  fondé  par  [Jacques  IV,  sont  les 
monumens  les  plus  renommés  de  celte  ville.  Elle  a  aussi  une  célè- 
bre université,  qui  est  supérieure  à  celles  de  S.»  André,  de  Glascow 
et  d'Aberdeen  que  possède  encore  l'Ecosse.  Parmi  les  autres  villes 
que  nous  passons  sous  silence  dans  la  même  contrée,  nous  devons 
cependant  faire  mention  ,  d'Inverness  ,  capitale  d'un  comté  du  môme 
nom;  d'Hamillon,  qui  a  un  aspect  riant  et  un  joli  château  avec  un 
beau  parc  appartenant  au  duc  d'Hamilton  ,  premier  pair  de  l'Ecosse, 
et  de  Glascov^,  qui  est  très-marchande  et  au  bord  de  la  Clyde. 

L'Irlande  est  située  à  l'ouest  de  l'Angleterre ,  entre  le  7.^  degré       i^iaude 
55  minutes,  et  le   12.^  degré  55   minutes  de  longitude   occidentale 
et  entre  le  5i.^  et  le  55.'^  degrés  3o   minutes  de  latitude  septenlr-o- 
nale;  cette  contrée  était  connue  des  anciens  sous  le  nons   à'Hiber- 
nia,  et  des  Calédoniens  sous  celui  d'Erin.  L'Irlande    semble    avoir 
été  originairement  peuplée  par  deux  nations  différentes,  savoir  ;  par 

(0  ^^y-  ^'"'^  Franc.  Tom    I    pag.  SSg  et  suiv. 


Dublin. 


Chaussée 
des  géans 


36  Description    géographique 

les  Firbolgs  ou  Belges,  habilans  de  la  partie  de  la  Bretagne  qui  est  ^ 
en  face  de  cette  ile  ,  dont  la  sépare  le  canal  de  S.*  Georges,  et  par 
les  Caels  ou  Celtes,  qui  de  la  Calëdonie  et  des  Hébrides  passèrent 
dans  rUlster  (i).  Elle  est  divisée  en  quatre  provinces ,  qui  sont  le 
Leinster,  VUhter^  le  Connaugt,  le  Munster,  lesquelles  comprennent 
trente-deux  comtés.  La  capitale  de  toute  l'ile  est  Dublin,  qui,  au 
rapport  du  voyageur  français,  est  une  des  plus  belles  villes  de  l'Eu- 
rope} sa  population  est  de  3oo,ooo  habitans,  et  s'augmente  rapide- 
ment; le  commerce  et  les  manufactures  s'y  accroissent  également  à 
vue  d'œil  (2).  Il  y  avait  à  Dublin  un  palais  raa.gnifique,  où  s'as- 
semblait autrefois  le  parlement,  et  dont  l'architecture  était  d'ordre 
dorique}  ce  palais  était  décoré  d'un  beau  portique,  et  éclairé  inté- 
rieurement d'une  manière  admirable,  c'était  enfin  un  des  plus  beaux 
monumens  d'architecture  qu'il  y  eût  en  Europe}  mais  le  27  février 
1792,  il  fut  réduit  en  cendres. 

La  curiosité  la  plus  remarquable  de  l'Irlande  est  la  Chaussée 
des  Géans,  qui  se  trouve  à  environ  trois  lieues  de  Coleraine  dans 
le  comté  d'Antrira.  Cette  chaussée  est  composée  de  pilastres  angu- 
laires, avec  cette  différence  que  les  uns  ont  trois  côtés  et  les  au- 
tres huit.  La  pointe  orientale,  à  l'endroit  où  elle  rejoint  le  roc,  se 
termine  par  une  pente  presque  perpendiculaire ,  que  forment  les  côtés 
des  pilastres,  dont  quelques-uns  ont  jusqu'à  33  pieds  et  4  pouces 
de  hauteur:  chaque  pilier  est  construit  de  plusieurs  blocs  de  pierres 
posés-  les  uns  sur  les  autres ,  qui  ont  de  six  pouces  à  un  pied  d'é- 
paisseur} et,  ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier,  c'est  qu'il  y  en  a  quelques- 
uns  de  convexes,  qui  forment  presqu'un  quart  de  sphère,  autour  du- 
quel il  y  a  un  rebord  par  lequel  ils  se  trouvent  fortement  liés  ensem- 
ble. Chaque  bloc  est  concave  du  côté  opposé,  et  s'adapte  parfaite- 
ment à  la  partie  convexe  du  bloc  correspondant.  Les  piliers  ont 
depuis  un  jusqu'à  deux  pieds  de  diamètre,  et  sont  généralement 
composés  de  quarante  blocs,  dont  plusieurs  peuvent  être  aisément 
séparés  des  autres}  et  l'on  peut  se  promener  sur  le  sommet  de  ces 
pilastres  jusqu'au  bord.  Mais  les  différens  lits  de  pierre,  qui  compo- 
sent cette  chaussée,  sont  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux  et  de  plus 
extraordinaire.  Depuis  la  base  de  cette  construction,  qui  est  d'une 
pierre  noire,  jusqu'à  la  hauteur  d'environ  soixante  pieds,    les   blocs 

(t)  Introduction  historique  au  poème  de  Temora  d'Ossian. 
(2)  Voyage  d'un  Franc.  Tom.  II.  pag.  43 1^ 


DES    Iles    Britanniques.  87 

de  pierre  sont  sépares  les  uns  des  autres,  à  des  distances  e'gales, 
par  des  couches  légères  d'une  espèce  de  ciment  rouge,  d'environ 
quatre  pouces  d'épaisseur.  Sur  cette  première  couche  il  règne  un 
autre  lit  de  pierres  noires,  surmonte'  de  même  d'un  lit  de  pierres 
rouges  de  cinq  pouces  d'e'paisseur,  au  dessus  duquel  s'ëtend  un  au- 
tre de  l'épaisseur  de  dix  pieds,  et  partagé  de  la  même  manière:  en- 
fin au  dessus  est  un  autre  lit  de  pierres  rouges,  de  vingt  pieds  d'épais- 
seur, sur  lequel  les  pilastres  s'élèvent  perpendiculairement.  Au  des- 
sus de  ces  mêmes  pilastres  s'étend  un  autre  lit  de  pierres  noires,  de 
vingt  pieds  d'épaisseur,  lequel  est  enfin  surmonté  d'une  file  d'au- 
tres pilastres  également  perpendiculaires,  dont  les  uns  arrivent  jus- 
qu'au sommet  du  roc,  et  les  autres  restent  au  dessous:  plusieurs 
mêmes  s'élèvent  au  dessus  et  sont  appelés  chemin.  Cet  amas  de 
pierres  a  environ   une  lieue  de  longueur  (i):  voy.  la  planche  2. 

Nous  avons  dit  que,  dans  le  royaume  de  la  Grande-Bretagne  Ues  de  Man 
sont  compris  les  archipels  des  Orcades,  de  Schetlîand  et  des  Hébudes  ^  ^  '^  ' 
appartenant  à  l'Ecosse  5  celui  des  Sorlingues  et  les  iles  de  Wight , 
d'Anglesey  et  de  Man,  dépendant  de  l'Angleterre,  et  celui  des  iles 
voisines  des  côtes  de  France.  Man  est  une  ile  bien  différente  de 
celle  à  laquelle  Tacite  donne  le  nom  de  Mona ,  et  que  les  Anglais 
appellent  Anglesey.  Quelques-uns  ont  cru  que  son  nom  lui  vient 
de  Mangy  mot  saxon,  qui  signifie  entre,  à  cause  de  la  position  de 
cette  i!e  dans  le  canal  de  S.'  Georges,  à  une  distance  à  peu  près  égale 
de  l'Angleterre  ,  de  l'Ecosse  et  de  l'Irlande.  Castle-Town  en  est  la 
capitale  et  le  siège  du  gouvernement.  Peeîe  et  Douglas  font  le  meil- 
leur commerce  de  l'ile,  et  la  seconde  est  redevable  de  l'accroisse- 
ment de  sa  population  et  de  sa  richesse  à  la  sûreté  de  son  port, 
et  à  la  beauté  de  son  môle  qui  s'avance  beaucoup  dans  la  mer. 
L'ile  de  Wight,  qui  se  trouve  en  face  de  la  côte  de  l'Hampshire,  fait 
partie  du  comté  de  Southampton,  et  dépend,  pour  le  spirituel,  de 
l'évêché  de  Winchester.  La  pureté  de  son  air,  la  fertilité  de  son  sol 
et  la  beauté  de  ses  sites  l'ont  fait  appeler  le  jardin  de  l'Angleterre. 
La  ville  de  Newport,  qu'on  en  regarde  comme  la  capitale,  est  au 
centre  de  l'Ile  j  et  le  château  de  Carisbrook  est  devenu  célèbre,  par 
la  détention  de  Charles  î."  et  de  sa  famille. 

(i)  Cette  description  est  du  savant  Pococke ,  et  a  été  insérée  dans  la 
Géogr,  de  Malùe-Brun,  Tom.  III.  pag.  356. 


38  Description    géographique 

Sorih^nes,  Lcs  îles  Sorlingucs,  appelées  Silures  par  les  anciens ,  sont  un 

'^'orcldef/'  ^^^^  d'écueils  dangereux  au  nombre  de  i4o,  à  environ  dix  lieues 
Hébrides'  de  l'extrëmitë  du  comté  de  Gornouailles.  L'Angleterre  a  encore  dans 
la  Manche,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  quatre  autres  iles  qui 
sont,  Jersey,  Guernesey,  Âlderney  et  Sark;  elles  forment  une  es- 
pèce de  groupe  dans  la  baie  du  mont  S.'  Michel,  entre  le  cap  de 
Ja  Hogue  en  Normandie,  et  celui  de  Frebelle  en  Bretagne.  Jersey, 
connue  des  Romains  sous  le  non  de  Cœsarea,  a  des  vallées  fertiles 
et  de  nombreux  troupeaux;  mais  l'abondance  du  cidre  qui  y  est 
un  grand  objet  d'exportation,  et  quelques  manufactures,  y  ont  fait 
négliger  l'agriculture.  Sa  capitale,  dit  de  S}  Hilaire,  a  environ  4oo 
maisons,  un  bon  port  et  un  beau  château:  c'est  là  que  demeuraient 
les  Carterets,  famille  de  Normandie,  connue  par  son  attachement 
au  parti  du  roi.  Le  climat  en  est  si  sain,  que,  du  tenis  de  Cam- 
deu ,  on  disait  quim  médecin  y  serait  mort  de  faim.  Les  iles  de 
Setland  situées  au  nord-est  des  Orcades,sont  au  nombre  de  qua- 
lante-six,  et  pour  la  plupart  inhabitées.  Mainland,  qui  est  la  plus 
grande^  a  vingt  lieues  de  longueur  sur  six  de  largeur.  Les  Orcades 
sont  au  nombre  de  trente,  et  se  trouvent  au  nord  du  cap  Dungby  : 
Pomone  est  la  plus  considérable:  les  autres  passent  pour  être  pres- 
qu'entièrement  désertes.  lona ,  une  des  Hébrides,  connue  des  an- 
ciens sous  le  nom  d'Hébudes ,  était  autrefois  le  sanctuaire  des  sciences 
dans  ces  iles,  et  le  tombeau  des  rois  de  l'Ecosse,  de  la  Norvège 
et  de  l'Irlande:  ces  iles  ont  sans  doute  souffert  une  grande  re'volu- 
tion.  Elles  furent  d'abord  habite'es  par  les  Druides ,  et  l'on  voit 
encore  dans  la  plupart  des  restes  de  leurs  temples.  Ces  e'difices 
étaient  entourés  de  bois  épais,  dont  il  reste  à  peine  aujourd'hui 
quelques  vestiges  :  on  y  voit  cependant  encore  quelques  troncs  de 
vieux  arbres,  ainsi  que  des  restes  d'édifices  postérieurs  a  l'établis- 
sement du  christianisme  dans  ces  contrées.  La  cathe'drale  de  Rirk- 
wall,  capitale  des  Orcades,  est  un  bel  édifice  gothique  dédié  à 
S.'  Magne. 
iieetccK'crne  La   uature  3  enfante'  des  merveilles  dans  ces    iles,    et    surtout 

ds  Staff.  ^^^^  ^g|j^  ^j^  Staff,  qui  a  un  mille  de  longueur  et  un  demi  de  lar- 
geur. «  A  notre  arrivée,  dit  sir  Joseph  Banks  (i),  nous  fûmes  frap- 
pés   d'un    spectacle,    dont    la    magnificence    surpassa    notre    attente. 

(i)  Voyez  la  relation  du  voyage  qu'il  a  fait  dans  les  Hébrides  en  1772. 


DES    Iles    B ri ta]M niques.  39 

Toute  rexlrémîle  de  cette  ile  est  soutenue  par  des  rangées  de  co- 
lonnes naturelles,  dont  la  plupart  ont  plus  de  cinquante  pieds  de 
hauteur,  et  sont  disposées  en  colonnades  qui  suivent  la  direction 
des  baies  et  des  côtes.  Sur  ces  colonnades  s'élève  une  couche  de  roc 
informe  et  solide,  sur  laquelle  repose  le  sol  de  l'ile,  dans  une  épais- 
seur qui  varie  nécessairement  selon  la  suite  alternative  des  coteaux 
et  des  valle'es.  Chaque  colline  s'élève  comme  un  large  frontispice  sur 
les  colonnes  qui  lui  servent  de  support.  Chacun  de  ces  frontispices 
a  plus  de  soixante  pieds  de  hauteur  de  la  base  au  sommet,  et  les 
espèces  de  cannelures  que  la  nature  y  a  tracées,  leur  donne  une  cer- 
taine ressemblance  avec  celles  qui  sont  usitées  en  architecture.  Mais 
l'objet  le  plus  extraordinaire  qu'offre  ce  théâtre  de  merveilles  est  la 
caserne  de  Fingah  «Nous  nous  avançâmes,  continue  Banks,  le  long 
du  rivage  sur  une  autre  chaussée  du  Géant,  dont  chaque  pierre  est 
taille'e  en  polygone  re'gulier,  et  bientôt  nous  arrivâmes  à  l'entrée 
de  la  caverne  la  plus  magnifique,  qui  ait  jamais  été  décrite  par  au- 
cun voyageur.  Il  est  difficile  de  pouvoir  se  former  l'idée  d'une 
perspective  plus  majestueuse  que  celle  de  cette  immense  cavité,  dont 
la  voûte  est  soutenue  par  des  rangs  de  colonnes,  et  qui  a  pour 
toit  les  fragraens  de  celles  qui  se  sont  brisées.  Entre  les  angles  des 
colonnes  il  s'est  formé  un  mastic  jaune,  qui  sert  à  les  faire  dis- 
tinguer, en  même  tems  qu'il  en  varie  la  couleur  d'une  manière  très- 
e'ie'gante.  Pour  ajouter  encore  au  charme  de  ce  tableau,  la  caverne 
reçoit  la  lumière  du  dehors,  de  manière  que  de  l'entrée  on  en  voit 
parfaitement  le  fond:  le  mouvement  continuel  du  flux  et  reflux  de 
la  mer  fait  que  l'air  intérieur  en  est  pur  et  sain  ,  et  exempt  des  va- 
peurs que  renferment  toutes  les  cavernes  creusées  par  la  nature  (i)  ». 

Après  avoir  donné  la  description   des  sauvages  et  sublimes   ta-         Vne 

11  ,  I  Ti         T»    •  ■  •!  •  ^■>  de  Richemond- 

Dleaux  que  présentent  les  lies  Britanniques ,  il  est  juste  d  en  repre-  J^m. 
senter  aussi  les  beautés;  et  pour  en  donner  un  essai,  nous  croyons 
à  propos  d'offrir  ici  à  nos  lecteurs  la  peinture  de  Richmond-Hill  ^ 
lieu  des  plus  célèbres  au  rapport  du  voyageur  français.  De  dessus 
une  émiuence  de  aSo  à  3oo  pieds  de  hauteur,  on  d^'couvre  une 
vaste  plaine,  à  travers  laquelle  serpente  la  Tamise,  dont  les  bords 
sont  couverts  de  prairies,  et  oii  les  troupeaux  errent  en   liberté.  De 

(i)  Les  notions  qu'a  données  sir  Banks,  ont  été  confirmées  par  Pen- 
nant ,  qui  a  fait  la  même  année  un  voyage  dans  les  Hébrides. 


4o  Description    géographique 

grandes  masses  d'arbres    s'avaucent    kregulièreraent    sur   cette    terre 
tapissée  d'un  gazon  épais,  où  leurs    ombres   noirâtres   forment    des 
espèces  de  baies  et  de  promontoires,  et  se  détachent  en  beaux  grou- 
pes, comme  des  iles  pressées  les  unes  contre  les  autres  sur  une  mer 
de  verdure.  On  voit  çà  et  là  quelques  grands  chênes    isolés,  dont 
les  branches  vigoureuses    s'élancent   du    tronc    à   angle  droit:    plus 
souvent  c'est  un  orme  qui  élève  en  étages  ses  rondes  masses.  Quel- 
ques maisons  à  demi  cachés  par   les   branchages   des    arbres,  quel- 
ques sentiers  légèrement  tracés  sur  la  verdure  pour  aller  à  ces  mai- 
sons,  sont  les  seuls  vestiges  humains  qu'on  y  aperçoit:  on  n'y  voit 
point  de  fossés,  point  de  haies,  point  d'enclos,  point  de  chemins, 
et  rien  n'y  est  aligné.  Aussi  loin  que  la  vue  peut  s'étendre  sur  l'im- 
mense demi-cercle  qu'on  a  devant  soi,  c'est  toujours    la  même  dé- 
coration, mais  variée.  A  mesure  que  tous  ces  objets  échappent  aux 
yeux,  le  moindre  changement  de  niveau  dessine  le  plus  proche  sur 
le  fond  sombre  et  azuré   du   plus   éloigné,   jusqu'au   point    où  un 
horizon  de  collines,  d'une  teinte  encore  plus  belle  et  aussi  un  peu 
azurée,  termine  la  perspective.  Sans  prétendre  à  une  grande  subli* 
mité,  cette  vue  présente  un  genre  de  beauté  orné,  doux    et  aima- 
ble. Ce  n'est  point  une  forêt,  car  on  n'y  voit  rien  de  rustique,  de 
grossier  ni  de  négligé.  Ce  n'est  point  un  jardin,  car  il  n'y    a  aucune 
apparence  d'art:  la  simplicité  et  l'unité  du  dessin  et   des    moyens, 
qui    consistent  toujours  en  arbres  et  en  gazons/  ainsi  que  sa  vaste 
étendue ,  lui  impriment  le  caractère  de  la  nature.  Ce  n'est  pas  non 
plus  un  paysage,  car  on  n'y  découvre  aucune  culture:  c'est  un  ob- 
jet unique.  Cet  effet  magique  vient  en  grande  partie  de  ce  que  deux 
riches   propriétaires,    lord  Dysart  et    M.*"    Cambridge,    auxquels  ap- 
partient tout  le  territoire  qui  est    au    pied    des    colline,  ont   formé 
avec  leurs  parcs,  appelés  en    anglais    grounds ,    la    scène  antérieure 
du   tableau:  le  reste  de  la  campagne    est  assez  garni  d'arbres  pour 
faire  continuation.  Les  arbres  du    parc    de   Richmond    sur    le    pen- 
chant de  la  colline  font    comme    la    corniche   du  tableau:  nous    re- 
marquerons que  les  arbres  des    parcs    en  Angleterre  ont  un    carac- 
tère de  magnificence  qu'on  ne  voit    nulle  part  ailleurs  ,  et  forment 
seuls  un  paysage.  Il  est  bien  dommage  que  cette  belle  vue,  si  ge- 
lîéialement  admirée,  se  trouve  si  près  de  Londres,  dont  elle    n'est 
éloignée  que  de  huit  à  dix  milles,  à  cause  des  maisons  qui  vont  s'ac- 
cumulant  chaque  jour  sur  le    sommet   de    Richmoud-Hill^  où    elles 


DES    Iles    Britanniques.  4^ 

forment  une  rue  ou  plutôt  un    ordre  de  construction  en  forme    de 
terrasses,  qui  masquent  un  peu  la  perspective  (i).  Voy.  la  planche  3. 

On  n'a  eu  iusqu'à  présent,  disait  il  n'y  a  pas  long-teras  Malte-     Population 

■n  1  .11  1     /'  1  ^     -77  ,.    .  de  la   Grande- 

Jorun,  que  des  calculs  hypothétiques  ou  de  vieilLes  traditions  pour  Bruai^ae. 
fixer  les  idées  sur  l'e'tat  de  la  population  des  iles  Britanniques. 
Persuadés  avec  raison  qu'il  y  avait  eu  en  cela  un  accroissement 
considérable,  les  Anglais  évaluaient  la  population  de  leur  pays, 
y  compris  la  principauté  de  Galles,  à  onze  millions  d'habilans. 
Traitant  l'Irlande  et  l'Ecosse  avec  moins  de  faveur,  ils  trouvaient 
un  total  de  dix-sept  raillions  d'habitans  dans  tout  l'empire  bri- 
tannique. Les  Français  opposaient  à  ces  opinions  des  raisonne- 
mens  encore  plus  faibles  et  plus  vagues.  On  prétendait  d'abord  que 
la  population  de  l'Angleterre  proprement  dite  était  demeure'e  sta- 
tionnaire  depuis  un  siècle,  et  qu'elle  était,  en  i8oo,  de  sept  à  huit 
millions  comme  en  1700.  On  déclamait  ensuite  sur  les  émigrations 
en  Amérique;  et  de  déclamation  en  déclamation,  on  en  était  venu 
jusqu'à  imaginer  que,  dans  toutes  les  iles  britanniques,  il  n'y  avait 
pas  plus  de  dix  à  onze  millions  d'habitans.  Enfin  les  tableaux  of- 
ficiels présentés  au  parlement  le  2  juillet  1801,  ont  mis  fin  à  tou- 
tes ces  discussions,  et  l'on  sait  qu'à  cette  époque  la  population 
était  savoir; 

HabiCans. 
En  Angleterre  avec  la  principauté  de  Galles,    de     .      .     8,923, i65 
En  Ecosse  et  dans  les  iles,  dont  pourtant  le  cens  n'était 

pas  encore  terminé,  de 1,600,000 

En  Irlande,  de ..:...     3,197,920 

Les  individus  de  l'armée  ,  de  la  marine  ,  les  marins  ins- 
crits et  les  autres  classes  non  comprises  dans  le 
cens,  avec  les  habitans  des  Iles  de  Man,  de  Guer- 
nesey.   Jersey  et  autres  donnent 582, cno 

Total  i4,3o3,o85 
Il  faut  se  rappeler  en  outre,  que  l'Angleterre  possède  un  grand 
nombre  de  colonies  très-peuplées;  que  les  habitans  de  ces  colonies 
sont  au  nombre  de  24  à  25, 000,000,  et  que,  de  ce  nombre,    en- 

(0  Voyage  d'un  Franc.  Tom.  I.  pag.  200  et  suiv.    La    planche   est 
prise  de  l'ouvrage.   The  Thames  a  Pic  tares  que  Delineatione  etc. 

EruGpe-    Vol.   VI>  Q 


42  Description   géographique 

vîron  un  million  et  demi  sont  Anglais  (i).  Mais  cette  population 
s'est  encore  augmentée  de  beaucoup  depuis  1801 ,  et  quelques  géo- 
graphes la  fesaient  monter  à  17,300,000,  en  comprenant  dans  ce  cal- 
cul toutes  les  possessions  Européennes,  excepté  le  royaume  de  Ha- 
novre (2).  Que  si  l'on  réfléchit  à  la  rapidité  de  cet  accroissement , 
on  sera  étonné  que,  maigre  les  discordes  civiles,  les  incendies  et 
les  pestes,  il  ait  pu  être  aussi  considérable.  Sir  William  Petty, 
écrivain  très-renomnaé  en  aritJimétique  politicjue ,  a  observé  que  la 
population  de  l'Angleterre  ne  s'élevait  qu'à  deux  millions  d'habitans 
du  tems  de  la  conquête  en  1066:  or  en  comparant  ce  nombre  avec 
celui  des  habitans  actuels,  on  voit  que  la  population  a  double  tous 
les  trois  siècles  (3). 

ch1r"^ofuion  ^°  ^  ^"^^^  remarqué  que  la  principale    cause  de    l'état    florîs- 

tourlamarTne  ^^"^  ^^  ^^  marine  anglaise,  est  dans  la  situation  physique  de  l'An- 
gleterre même,  et  de  ses  principales  villes.  Londres  se  trouve  sur 
le  plus  grand  fleuve  du  royaume,  et  où  l'on  voit  flotter  les  pavil- 
lons de  toutes  les  natious:  Edimbourg  est  au  bord  du  plus  beau 
golfe  de  FEcosse,  et  Dublin  s'élève  en  face  de  l'Angleterre,  et  sur 
l'endroit  de  la  côte  le  plus  favorable  à  la  célérité  des  communica- 
tions entre  Londres  et  l'Irlande.  Les  capitales  des  trois  royaumes 
ne  sont  pas  les  seules  qui  jouissent  de  cet  avantage,  et  plusieurs 
villes  de  premier  ordre  sont  bâties  de  même  sur  le  rivage  de  la 
mer,  ou  au  bord  de  grandes  rivières  navigables  comme  Bristol,  Hull, 
Liverpool,  Dundee,  Aberdeen  et  Glascow.  Belfast,  Cork  et  Wal- 
terford  sont  liées  par  le  commerce  avec  toutes  les  villes  manufactu- 
rières de  l'ijQtérieur ,  et  les  intérêts  des  villes  maritimes  sont  en 
même  tems  les  intérêts  de  tout  le  territoire.  Par  une  combinaison 
des  plus  heureuses,  les  mêmes  circonstances  favorisent  le  commerce 
et  la  navigation  dans  les  autres  établissemens  anglais.  Québec  est 
située  sur  le  fleuve  S.'  Laurent,  qui  est  la  Tamise  du  Canada;  Cal- 
cutta  se  trouve  sur  les  bords  du    Gange,  Hallifax  sur  la  côte   sep- 

(i)  Voyez  sur  la  population  de  l'Angleterre  :  Malte-Brun,  Recherches 
sur  les  accroissemens  de  la  population  dans  la  Grande-Bretagne  et 
dans  Virlande  ,  et  premier  tableau  pour  la  statistique  ou  la  géographie 
politique  de  la  Grande-Bretagne.  Pitts-Caper  ^  statistical  account ,  ainsi 
que  l'ouvrage  de  Sinclair  sur  l'Ecosse. 

(2)  Balbi_,    Compendio  di  geografia  univers  aie ,  pag.   io5. 

(3)  Petty.  Political.  Arithmetic. 


DES     Iles    Britanniques.  43 

lénlrionale  de  l'Amérique,  et  la  ville  du  Cap  sur  la  côte    me'ridio- 
na-Ie  de  l'Afrique.  En  un  mol,  dans  toutes  les  parties  du    monde 
les  points  centraux  de  la  puissance  britannique  participent  aux  bien- 
faits du  commerce  maritime,  et  contribuent  ainsi  à  l'opulence,  à  la 
prospérité  et  à  la  splendeur  de  cet  ëtat  (i). 

L'Angleterre  a  la  forme  d'un  triangle  alongé,  dont  la  petite 
base  est  au  midi  et  le  sommet  au  nord.  Une  grande  chaîne  de  mon- 
tagnes est  parallèle  au  côte  du  couchant,  et  une  chaîne  secondaire 
est  également  parallèle  à  la  base  méridionale,  dont  elle  est  très- 
proche:  ce  qui  fait  que  les  eaux  du  midi  n'ont  qu'une  pente  peu 
considérable:  les  plus  grands  bassins  tels  que  ceux  de  la  Tamise,  du 
Wash,  de  l'Humber  ,  du  Forlh  et  du  Tay  ont  leur  direction  vers 
le  nord.  Les  eaux  qui  viennent  de  l'ouest  sont  très-rapides  vers 
le  midi,  et  plus  profondes  au  nord,  comme  celles  de  la  Mersey  et 
de  la  Clyde:  le  bassin  de  la  Saverne  présente  seul  une  exception 
à  cette  règle.  Tels  sont  les  moyens  que  la  nature  a  préparés  pour 
la  navigation  intérieure  de  la  Grande-Bretagne,  et  dont  les  Anglais 
ont  encore  considérablement  augmenté  les  avantages  par  la  cons- 
truction d'une  foule  de  canaux,  dont  nous  parlerons  à  l'article  de 
l'architecture.  L'extrême  longueur  de  cette  ile  du  nord  au  midi 
comparativement  à  sa  largeur  ,  a  dû  faire  sentir  de  bonne  heure 
l'utilité  qu'il  y  aurait  eue  à  ouvrir  de  distance  en  distance  ,  dans  le 
sens  de  cette  largeur,  une  navigation  artificielle,  pour  communiquer 
des  côtes  du  levant  qui  regardent  l'Europe,  avec  celles  du  cou- 
chant qui  sont  en  face  de  l'Irlande  et  du  nord  de  l'Amérique.  xAinsi 
les  canaux  les  plus  împortans  de  l'Angleterre  devaient  se  diriger 
d'orient  en  occident,  pour  faciliter  les  communications  d'un  port  à 
l'autre   à   travers   cette   ile   ^2J. 


Kifièrcs  , 

canaux 

et  navigation 

inwrieure. 


(i)  Dupin.  For.  navale,  Tom.  II.  liv.  I.  chap.   i. 

(2)  Dupin.  For.  Corn.  Tom.  I.  liv.  IV.  chap.  i.  Les  Anglais  ont  dépensé 
des  sommes  immenses  pour  ouvrir  au  commerce  toutes  les  voies  hydrauli- 
ques dont  il  pouvait  avoir  besoin,  et  le  porter  ainsi  au  plus  haut  degré 
de  prospérité.  Selon  Sutcliffe  ,  auteur  du  traité  sur  les  canaux  et  sur  les 
réservoirs  ,  il  a  été  dépensé  ,  depuis  1790  jusqu'en  i8i5,  plus  de  700,000,000 
de  francs  en  construcduns  de  canaux.  M.^  Dupin  assure  en  outre  que  la 
partie  qu'il  appelle  canalisée  en  Angleterre,  surpasse  en  étendue  la  moi- 
tié du  territoire,  et  qu'en  proportion  ds  la  grandeur  du  sien,  la  France 
na  pas  la  vingtième  partie  des  canaux  de  sa  rivale.  En  Angleterre ,  sous 


44  Description    géographique 

deflnittre  ^^  P^^^^^  ^^  P^^^  ^^^^'^^  ^^  l'Écosse    Orientale,  qui    comprend 

a^ecPÈcosse.  les  bassins  du  Forth  et  du  Tay,  n'arrive  cependant  pas,  pour  la 
population,  au  terme  moyen  de  celle  de  la  partie  la  plus  stérile  de 
l'Angleterre  orientale.  La  contrée  la  plus  pauvre  de  l'Ecosse  est,  à 
surface  égale,  cinq  fois  moins  peuplée  que  le  Norlhumberland ,  et 
dix-neuf  fois  moins  que  le  bassin  de  la  Tamise.  Pour  donner  rai- 
son de  cette  étonnante  disproportion,  il  faut  observer  d'abord,  qu'à 
l'exception  d'une  seule  province  voisine  de  l'Ecosse,  la  côte  orien- 
tale de  l'Angleterre  est  généralement  fertile,  tandis  qu'au  contraire 
la  plus  grande  partie  du  sol  de  l'Ecosse  est  perdue  pour  l'Angle- 
terre, et  ne  présente  que  des  rocs  dépouilles  de  toute  végétation 
par  la  main  du  tems ,  ou  des  landes  dont  le  sol  est  une  tourbe 
stérile.  D'ailleurs,  ce  pays  se  trouvant  plus  voisin  du  pôle,  son 
climat  est  encore  bien  moins  favorable  à  la  vége'tation  que  celui  de 
l'Angleterre.  Il  y  a  même,  dans  l'intérieur  de  l'Ecosse  méridionale 
certains  cantons,  où  il  faut  attendre  les  mois  d'octobre  et  de  no- 
vembre pour  y  recueillir  le  froment,  et  souvent  chercher  sous  la 
neige  des  moissons  flétries  par  les  gelées  avant  d'être  parvenues  à 
leur  maturité.  Mais  dans  les  cantons  mêmes,  où  la  nature  moins 
avare  a  préparé  le  germe  de  quelque  fertilité,  avec  quelle  constance 
et  avec  quel  travail  les  habitans  n'ont-il  pas  cherche  à  en  augmenter 
les  productions?  Les  chevaux  et  les  moutons  étaient  en  petit  nom- 
bre et  de  mauvaise  race  en  Ecosse,  à  pre'sent  ils  y  sont  nombreux 
et  de  si  bonne  qualité,  que  leur  exportation  y  est  devenue  l'objet 
d'un  commerce  considérable,  et  fait  la  richesse  de  la  Haute-Ecosse. 
Enfin  la  nature  a  fait  beaucoup  pour  faire  de  l'Ecosse  un  état  ma- 
ritime important.  Ses  côtes,  qui  sont  coupe'es  avec  une  certaine  ir- 
régularité, offrent  des  golfes  magnifiques,  des  baies  spacieuses  et  d'ex- 
cellens  ports.  Ces  côtes,  d'autant  plus  étendues  qu'elles  ont  plus 
de  sinuosités,  et  les  rivages  de  près  de  trois  cents  iles  dispersées 
autour  de  la  terre  ferme,  forment  un  immense  littoral.  Des  familles 
isolées  et  des  bourgades  entières  y  vivent  de  cabotage  et  de  pê- 
che. Les  mers  dangereuses  où  se  font  cette  pêche  et  ce  cabotage,  et 
surtout  la  navigation  à  travers  les  Orcades,  forment  des  marins  in- 

un  ciel  moins  pur,  avec  un  climat  moins  chaud  et  un  sol  moins  fertile, 
la  terre  alimente,  terme  moyen,  8107  habitans  par  myriamétre  carré, 
tandis  que  sur  le  même  espace  de  terrein  ,  la  France  n'en  a  que  568o. 


DES    Iles    Britanniques.  4^ 

'trépides  à  l'épreuve  des  fatigues  et  de  tous  les  périls  de  la  mer, 
de  la  même  manière  que  les  rocs  escarpes,  la  stërililë  du  sol,  et 
le  ciel  orageux  de  l'Ecosse ,  forment  les  meilleures  troupes  de  l'An- 
gleterre (i). 


GOUVEBNEMENTET      LOIS. 


Bretons 
du  tant 


Les  anciens  auteurs  s'accordent  tous  à  nous  représenter  les 
premiers  habitans  de  la  Bretagne  comme  une  colonie  de  Gaulois  ou  ^^  ^^''"■' 
de  Celtes,  qui  passa  du  continent  dans  cette  ile.  Cësar  nous  a  tra- 
cé l'état  et  les  mœurs  de  cette  colonie  au  tems  où  il  pénétra  dans 
cette  ile,  non  pas  tant  par  l'appât  du  butin,  que  dans  le  désir  de 
porter  les  armes  romaines  dans  un  monde  encore  nouveau,  et  jus- 
qu'alors totalement  inconnu.  «De  tous  les  peuples  de  cette  ile, 
dit-il ,  ceux  qui  habitent  Canzium  surpassent  tous  les  autres  en  hu- 
manité ;  et,  quant  aux  mœurs,  ils  ne  diffèrent  guères  des  Gaulois: 
cette  province  est  tout  près  de  la  mer.  Les  habitans  plus  avancés 
dans  l'intérieur,  ne  s'occupent  nullement,  pour  la  plupart ,  du  soin 
d'ensemencer  les  terres 5  ils  vivent  de  viande  et  de  lait,  et  s'habil- 
lent de  peaux.  En  général,  les  peuples  de  la  Bretagne  sont  dans 
l'usage  de  se  teindre  la  peau  avec  une  herbe  dite  glassum  (2),  dont 
le  suc  leur  imprime  une  couleur  brune:  ce  qui  leur  donne  un  air 
effrayant  et  horrible  dans  les  combats.  Ils  portent  les  cheveux  longs, 
et  se  rasent  tous  les  poils  sur  le  corps,  à  l'exception  des  cheveux 
et  de  la  barbe  à  la  lèvre  supérieure.  Il  y  a  en  outre  dans  chaque 
famille  des  femmes  au  nombre  de  dix  ou  douze,  qui  sont  commu- 
nes, surtout  entre  les  frères,  et  entre  les  pères  et  les  enfans;  mais 
les  enfans  qui  en  naissent  sont  toujours  censés  appartenir  à  celui 
d'entre  eux  qui  a  cohabité  le  premier  avec  la  mère  (3)  » .  Le  n.°  i 
de  la  planche  4  offre  l'image  d'un  Breton  vêtu  et  armé  à  la  ma- 
nière dont  nous  l'apprend  César,  et  tel  qu'on  le  trouve  représenté 
dans  l'ouvrage  de  Smith  (4). 


(i)  Dupin.  For.   Com.  Tom.  IL  liv.  III.  chap,  i. 

(2)  Le  texte  dit:  omnes  se  Britanni  vitro  injiciimt ,  quod  caeruleum 
efjiciù  colorent.  De  Bell.   Gai.  Liy.  V. 

(3)  Cœs.  De  Bell  Gai.  Liv.  V.  chap.   14.  Trad.  de  Baldelli. 

(4)  Planche  I. 


Anciens 
Calédoniens^ 


Gouvernement 
des  Bretons. 


La  Brcta^na 

subjuguée 

par 

les  lioinains. 


catait 
me 
de  cer 


46  Gouvernement   ET   LOIS 

Les  anciens  Calédoniens  allaient  presque  nus,  et  ils  portaient 
des  colliers  de  fer  à  mailles,  qu'ils  regardaient  comme  un  orne- 
ment aussi  précieux  que  s'il  eût  été  d'or  ou  d'argent.  Ils  avaient 
le  corps  peint  de  couleurs  imprimées  dans  la  peau:  ce  qui  s'exé- 
it  à  l'aide  d'incisions  faites  dans  la  chair  avec  une  aiguille  com- 
nous  l'apprend  Isidore,  et  en  exprimant  sur  ces  incisions  le  jus 
:erlaines  plantes.  Le  deux  Calédoniens  qu'on  voit  aux  n.°*  2  et 
3  de  la  même  planche  (i),  peuvent  donner  une  idée  de  cet  usage 
en  même  tems  qu'ils  montrent  les  armes  dont  se  servait  ce  peuple. 
L'un  tient  une  massue  qui  se  lançait,  et  que  le  guerrier  retirait  en- 
suite à  l'aide  d'une  corde  au  bout  de  laquelle  elle  était  attachée- 
l'autre  brandit  une  lance,  à  laquelle  est  fixée,  du  côté  oii  elle 
ne  peut  blesser,  une  boule  de  cuivre  creuse,  dans  laquelle  sont 
renfermés  quelques  morceaux  de  métal,  que  les  guerriers  fesaient 
resonner  dans  les  combats  contre  la  cavalerie. 

Les  Bretons  étaient  divisés  en  petites  peuplades  ou  tribus.  Ces 
peuples  naturellement  guerriers,  et  qui  ne  possédaient  que  leurs 
armes  et  leurs  troupeaux  ,  aimaient  trop  les  douceurs  de  la  liberté 
pour  que  leurs  chefs  pussent  les  assujélir.  Leur  gouvernement  quoi- 
que monarchique,  était  libre  comme  chez  toutes  les  nations  celtiques: 
le  peuple  semble  même  avoir  joui  chez  eux  de  plus  de  liberté  qu« 
chez  les  Gaulois  dont  ils  descendaient.  Chaque  état  était  divisé  pac 
des  factions,  et  troublé  sans  c«sse  par  la  jalousie  que  lui  inspiraient 
les  états  voisins;  ensorte  que  dans  la  profonde  ignorance  oh.  ils 
étaient  des  arts  de  la  paix,  les  habitans  de  la  Bretagne  ne  con- 
naissaient pour  ainsi  dire  d'autre  occupation  que  la  guerre,  et  l'hon- 
neur de  se  signaler  dans  les  combats  qui  formait  le  principal  objet 
de  leur  ambition   (2). 

Après  avoir  reçu  les  otages  des  Bretons  dans  sa  première  ex- 
pédition. César  ramena  ses  troupes  dans  les  Gaules;  mais  avant 
su  qu'ils  n'exécutaient  pas  les  conditions  du  traité  ,  il  se  proposa  de 
les  en  punir  l'été  suivant.  Ayant  df^barqué  dans  l'ile  avec  une  ar- 
mée plus  considérable,  il  battit  en  plusieurs  rencontres  Cassive- 
launus  un  de  leurs  princes,  donna  la  souveraineté  des  Trinobaates 
à  son  allié  Mandubrazius,  et  s'en  revint  dans  la  Gaule  après  avoir 
soumis  la  Bretagne  à    la    domination    de    Rome    plus  en    apparence 


(i)  Smith.  Planche  III. 

(^2)  Hume.  Hisù.  d'Anglet.  chap.  i. 


D  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  47 

cependant  qu'en  effet  (i).  Les  guerres  civiles  des  Romains  sauvèrent 
la  Bretagne  du  joug  réel,  que  ces  maîtres  du  monde  voulaient  lui  im- 
poser. »  Le  divin  Jules,  dit  Tacite,  le  premier  Romain  qui  pénétra 
en  Bretagne  avec  une  arme'e,  non  sans  avoir  dû  en  venir  aux  mains, 
jeta  l'épouvante  parmi  les  habitans,  et  ne  fit  que  montrer  cette  ile 
à  ses  successeurs  sans  la  leur  remettre.  Durant  les  guerres  civiles  qui 
e'cîalèrent  ensuite  à  Rome,  les  grands  prirent  les  armes  contre  la  ré- 
publique, et  après  le  rétablissement  de  la  paix,  la  Bretagne  fut  encore 
long-teras  oublie'e.  Ce  qu'Auguste  appelait  prudence,  Tibère  s'en  fit 
une  loi,  et  ce  dernier  empereur  ayant  cherché  à  pénétrer  dans  celte 
contrée,  il  s'y  jeta  en  quelque  sorte  dans  sa  fureur  aveugle,  après  avoir 
reconnu  l'inutilité  de  ses  efforts  contre  les  Germains.  Claude  tenta  d'y 
faire  une  expédition,  et  y  envoya  des  légions  et  autres  secours.  Ves- 
pasîen   y  soumit  des  nations,  prit  des  rois  et  s'illustra  par  des  vic- 
toires qui  furent  le  commencement  de  sa  grandeur.  Le  premier  gou- 
verneur qui  y  fut  envoyé  fut  Aulus  Plautius,  et  après  lui  Ostorius 
Scapula  ,  tous  deux  vaillans  guerriers.  Peu  à  peu  la  partie  de  deçà 
de  la  Bretagne  fut  assujélje:  on  y  envoya  une  colonie  de  vétérans, 
et  l'on  donna  quelques  villes  au  roi  Cogidunus,   qui    est    demeuré 
fidèle  jusqu'à  nos  jours  (2)»    Mais  de  tous  les  généraux   romains, 
celui  qui  se  distingua  le  plus  fut   Svetonius  Paulinus ,  qui    attaqua 
l'ile  de  Mona  qu'habitait  une    tribu    puissante,    et    où    les    rebelles 
trouvaient  un  asile.  Tandis  qu'il    cherchait    à  y  débarquer    sur    des 
bateaux  plats,  on  voyait  les  Bretons  armés  sur  le    rivage,  et    leurs 
femmes  échevelées  et  habillées  de  noir,  courir  au  milieu  d'eux  avec 
des  torches  à  la   main  comme  des  furies,  en  môme  tems  que  les  Drui- 
des ou  prêtres,  les  mains  levées  au  ciel,  fesaient  d'horribles  impré- 
cation contre  les  Romains  qui  venaient  les  attaquer  et   les  défirent 
La  Bretagne  ne  fut  cependant  point  réduite  à  l'obéissance  par  cette 
victoire,  car  Baodicée,  reine  des   Icènes ,  leva   l'étendard    de  la  ré- 
volte pour  se  venger  des  infâmes  traitemens  qu'elle  avait  reçus  des 
tribuns  romains.  Dans  cette  guerre,    Londres,    qui    était    déjà    une 
colonie  florissante  par    son    commerce    fut   mise  en  cendres,  et    ses 
habitans  furent  tous  massacrés.  Svetonius  étant  accouru  pour  punir 
cet  acte  de  cruauté,    présenta   la    bataille    à   Baodicée,  qui    montée 

(i)  Csesar.  De  Bell.   Civ,  liv.  V.  chap.   14  et  suiv. 

(2)  Tacite.  Viùa  di  Agricola  ,   i3  et  suiv.  Trad.  de  Davanzati. 


en  Breiasne. 


4^  G0UVER]\EMENTETL0IS 

sur  son  char  avec  ses  filles  devant  elle,  exhortait  ses  soldats  à  com- 
battre vaillamment;  mais  ses  efforts  furent  inutiles:  huit  mille  Bre- 
tons restèrent  sur  le  champ  de  bataille,  et  Baodicée  s'empoisonna 
pour  ne  point  survivre  à  son  malheur  (i).  On  voit  au  n.^  4  de  la 
planche  4  celte  reine  portant  un  manteau  agrafé  sur  sa  poitrine, 
et  une  espèce  de  jupe  à  raies  appelée  par  les  latins  gaunacum  ; 
avec  un  collier  et  des  bracelets  en  or.  Elle  parle  à  ses  troupes  de 
dessus  un  tertre,  et  derrière  elle  est  son  char  sur  lequel  sont  ses 
filles,  avec  quelques  Bretons  occupes  de  divers  soins  militaires  (2).  Le 
nom  de  Baodicée  signifiait  dans  le  langage  du  pays  la  victorieuse. 
yigricoia  Celui  qui  soumit  vraiment  cette  ile  à    la    domination    romaine 

fat  Agricola,  qui  la  gouverna  avec  beaucoup  de  sagesse  et  de  gloire 
sous  les  règnes  de  Vespasien,  de  Titus  et  de  Domilien.  Il  porta  ses 
armes  triomphantes  dans  les  parties  septentrionales  de  l'ile;  péné- 
tra dans  les  forets  et  dans  les  montagnes  les  plus  inaccessibles  de 
la  Galédonie;  en  chassa  les  habilans,  qui  préféraient  la  guerre  et 
la  mort  au  joug  d'un  conquérant;  les  défit  dans  une  bataille  ran- 
gée où  ils  étaient  commandés  par  Galcacus,-  fit  bâtir  une  muraille 
pour  couper  toute  communication  entre  les  parties  les  plus  sauva- 
ges de  l'ile  et  les  provinces  romaines  (3)  ,  et  mit  garnison  entre 
les  détroits  de  la  Clyde  et  du  Forth.  Malgré  ses  entreprises  militaires, 
il  ne  laissa  pas  cependant  de  s'occuper  des  arts  de  la  paix;  il  ci- 
vilisa les  Bretons,  leur  donna  des  lois,  leur  apprit  à  se  procurer 
toutes  les  commodités  de  la  vie,  introduisit  chez  eux  la  langue  et 
les  usages  des  Romains,  et  n'oublia  rien  pour  leur  faire  trouver 
moins  pesantes  les  chaînes  qu'il  leur  avait  données  (4).  Le  n.°  i 
de  la  planche  5  représente  un  Breton  vêtu  à  la  romaine,  avec  un 
manteau  à  diverses  couleurs  et  quadrillé,  comme  le  portent  encore 
à  présent  les  Ecossais,  et  avec  la  sagutn  de  couleur  rouge  à  la 
manière  des  Gaulois;  et  sous  les  n.°^  2  et  3  on  voit  deux  Bretonnes 
avec  la  jupe  et  le  gaunacum,  jaune  à  l'une,  et  bleu  céleste  à  l'autre  (5). 

(i)  Tacite.  Annall ,  iiv.  XIV.  chap,  29  jusqu'au  38. 

(2)  Smith.   The  costume.  Planche  XII. 

(3)  Ossian  appelle  ,  par  dérision  ,  la  muraille  d'Agricola ,  son  tas 
amoncelé.  Les  Calédoniens  regardaient  ces  murailles  comme  des  monu- 
mens  publics  de  la  peur  des  Romains,  et  comme  un  aveu  de  leur  fai- 
blesse. Voy,  le  poème  de  la  guerre  de  Garos. 

(4)  Tacite.   P'ita  di  Agricola. 

(5)  Smith.  The  costume._  Planche  XIII,  et  XIY. 


^ 


Calédoniens 

Tésistent 
aux  Romains. 


desBretons.  4n 

Après  le   départ    d'AgricoIa,  les  Calédoniens  recouvrèrent  une         Les 
grande  partie  des  pays  qu'ils  avaient  perdus.  Adrien  ayant  passé  en      ''rlî/éL'' 
Bretagne,  et  désespérant  de  subjuguer    la    nation    féroce    des  Calé- 
doniens,  ne  pensa  qu'à  s'assurer  de  la  partie  méridionale  de    l'ile  • 
et,  dans  cette  fin,  il  fit  élever    une  muraille    ou-  espèce  de  retran- 
chement de  quatre- vingt  milles  de  long,  depuis  l'embouchure  de  la 
Tine  près  de   Newcastle,    jusqu'au    golfe  de  Solwai.  Cette  muraille 
traversait  l'ile  dans  toute  sa  largeur,  et  divisait  la  Bretagne  romaine 
de  celle  qui  était  encore  barbare.  Les  Calédoniens  l'ayant  franchie, 
Lollius  Urbicus,  général  d'Antonin  le  Pieux,  après  les  avoir  défaits 
et  étendu  les    frontières    de    l'empire    romain    dans    l'île,  bâtit    une 
nouvelle  muraille,  qui,    à   ce    qu'on   croit,    s'étendait   obliquement 
depuis  la  rivière  d'Esk   jusqu'à    l'embouchure    de    la  Twede.  Celte 
muraille  fut    encore    franchie    par   les   Calédoniens  sous    Commode, 
qui  envoya  Ulpius  Marcellus  pour  les  réduire.  Enfin  ,  sous  Septime 
Sévère,  tandis  que  cet  empereur  fesait  la    guerre  aux    Parthes     les 
Calédoniens,  réunis  aux  Maïats,  attaquèrent  de  nouveau  la  Bretagne 
romaine,  et  obligèrent  Lupus  à  acheter  d'eux  la  paix.    Malgré    son 
âge  avancé  et  ses  infirmités,  Sévère  résolut  de  se  rendre  en  personne 
dans  l'ile  pour  les  soumettre  ;  après  plusieurs  échecs,  il  parvint  enfin 
à  les  repousser,  et  obtint  d'eux,  par  un  traité,  l'espace  de  terreîa 
compris  entre  la  muraille  d'Antonin   et  les  golfes  de  la  Clyde  et  du 
Forth.  Pour  les   tenir  renfermés    dans    ces    limites,  il    fit  construire 
près  de  ces  deux  golfes  une  muraille,  dont  ou  voit  encore  les  res- 
tes, et  qui  servait  plutôt  de    borne    aux    conquêtes    des    Romains, 
que  de  fortification  contre  les  invasions  des  Calédoniens.  En  effet , 
les  Romains   ne   s'avancèrent  jamais  au  delà  de  cette  limite  (i);  mais 
bientôt  après,  profitant  de  la   maladie  dont  Sévère  mourut  à  York 
et  de  la  faiblesse  de  son  fils  Caracalla,  qui  n'avait  rien  de  plus  près- 

(i)  On  cite  avec  éloge  les  vers  suivans  de  Bucanan  sur  le  Garron  ,  qui 
se  jette  dans  le  Forth  ,  et  qui  formait  la  limite  de  la  domination  romaine. 

Genùesque  alias  cum  pelleret  armis 

Sedcbus,  aub  vicias  vilem  servareù  in,  usum 
Serviùli,  hic  contenta  suos  defendere  fines 
Roma  secuîigeris  praetendit  maenia  scotis. 
Hic  spe  progressas  posita   Carronis  ad  undam  , 
Terminus  Ausonii  signât  dinortia  regni. 

Europe.   Vol,    Viy 


5o  GOUVERNEMENTETLOIS 

sant  que  de  s'en  retourner  à  Ronoe,  les  Calédoniens  forcèrent  ce 
dernier  empereur  à  leur  abandonner  toutes  les  conquêtes  de  son  père 
et  à  faire  ensuite  avec  eux  une  paix  honteuse  (i).  L'intervalle  de 
tems  compris  entre  les  dernières  années  de  l'empereur  Sévère  et 
les  premières  du  règne  de  Diocletien  ,  embrasse  l'histoire  qui  fait 
le  sujet  des  poésies  d'Ossian. 
coufeniemetn  A  considércr  la    forme    du  gouvernement  des  Calédoniens,  on 

Calédoniens,  trouvc  quc  c'était  une  espèce  de  théocratie,  où  les  Druides  exer- 
çaient l'autorité  principale,  et  avaient  la  faculté  d'élire  un  roi  tem- 
poraire, appelé  dans  la  langue  du  pays  Fergobret^  ou  l'homme  du 
jugement,  lequel  quittait  le  commandement  à  la  fin  de  la  guerre. 
Mais  l'autorité  de  ces  prêtres  commença  à  décliner  dans  les  pre- 
miers tems  du  second  siècle,  et  un  des  ancêtres  d'Ossian ,  élu  Ver- 
gobret  sans  le  consentement  des  Druides,  excita  une  guerre  civile, 
qui  finit  par  la  destruction  presque  totale  de  cet  ordre.  Le  petit 
nombre  de  ceux  qui  survécurent  se  retirèrent  dans  les  forêts ,  et  se 
renfermèrent  dans  des  enceintes  dites  cercles  de  pierre,  oii  ils  se 
livraient  à  leurs  méditations,  et  célébraient  leurs  rites.  Celui  des 
ancêtres  d'Ossian  qui  opéra  cette  révolution,  et  qui  battit  les  Bre- 
tons de  la  province  romaine,  obtint  pour  prix  de  sa  valeur,  que 
l'autorité  suprême  devînt  héréditaire  dans  sa  famille.  Il  semble  néan- 
moins que  ses  descendans  étaient  les  chefs  honoraires  du  peuple,  plu- 
tôt que  ses  souverains  et  ses  maîtres  absolus:  au  moins  leur  gou- 
vernement avait-il  de  la  ressemblance  avec  celui  de  la  féodalité.  La 
nation  était  partagée  en  tribus,  qui  étaient  composées  de  familles 
issues  d'une  même  souche,  et  qui  obéissaient  à  un  chef.  Quelques 
vallées  entourées  de  collines,  et  divisées  par  de  grandes  boulaies, 
près  desquelles  coulait  un  ruisseau  ou  un  torrent,  formaient  une 
espèce  de  petite  principauté,  où  les  chefs  des  tribus  fesaient  leur 
résidence.  Tout  l'hommage  qu'ils  prêtaient  au  roi  était  de  lui  offrir 
leurs  services  et  celui  de  leurs  gens  (2). 
La  guerre  était  Lcs  Calédonicus  fesaicut  de  la  guerre    leur  principale    occupa- 

la  principale         .  ,(        ,       .  .  m   i  «      m  x       d-  •     •  l 

occupation      tion  j  iis  étaient  si  sensibles  a  l  honneur    et    a    1  ignominie ,    que  la 
CaUdoniens.    pcinc  la  plus  gravc  pour  eux  était  de  ne  point  être  admis  aux  com- 

(i)  Cesarotti.  Piagionamento  intorno  ai  Caledonj ,  en  tête  des  poé- 
sies d'Ossian. 

(2)  Macpherson.  Discours  préliminaire  aux  poésies  d'Ossian. 


DESB  RETONS.  5l 

bats^  et  par  là  d'être  coodanuës  à  passer  leurs  jours  dans  un  repos 
honteux,  et  de  ne  point  être  invite's  aux  chasses  et  aux  banquets  (i); 
aussi  Fingal  voulant  punir  Hidallan,  lui  dit:  on  ne  te  verra  plus 
prendre  part  à  mes  banquets ,  ni  poiirsawre  avec  moi  les  bêles  fau- 
ves,  et  mes  ennemis  ne  tomberont  plus  sous  ton  glaive  (2).  Dans 
sa  douleur  profonde  Hidallan  annonce  lui-même  à  Lamor  que  Fin- 
gal l'a  exclus  de  l'honneur  des  combats  (3). 

Les  déclarations  de  euerre  se  fesaieat  par  le  moyen  d'un    he'-    ,  ^y^^^'^'^ 

'J  *■  -J  de  ladeeiarer, 

raut,  et  l'on  trouve  dans  Ossian  un  exemple  curieux  de  la  manière 
dont  elles  se  fesaient.  Un  barde  attachait  à  la  pointe  d'une  lance  un 
flambeau  allumé,  et,  après  l'avoir  agite,  il  enfonçait  en  terre  cette 
lance,  et  accompagnait  cet  acte  de  paroles  de  défi.  Un  étranger 
abordant  sur  le  rivage  tenait-il  la  pointe  de  sa  lance  tournée  vers 
le  pays,  c'était  un  signal  de  guerre:  portait-il  au  contraire  le  man- 
che de  sa  lance  en  avant,  c'était  une  démonstration  de  paix  et 
d'amitié.  Si  le  héraut  offrait  la  paix,  il  jetait  sa  lance  aux  pieds 
de  celui  à  qui  il  était  envoyé;  et  le  môme  acte  entre  guerriers 
était  un  témoignage  de  bienveillance  et  de  réconciliation,  ou  indi- 
quait que  le  guerrier  se  déclarait  vaincu.  Les  infortunés  et  les  op- 
primés se  présentaient  tenant  d*une  main  un  bouclier  teint  de  sang, 
et  de  l'autre  une  lance  rompue:  le  bouclier  annonçait  la  mort  de 
leurs  amis,  et  la  lance  leur  infortune  et  le  désespoir.  Lorsque  le  chef 
se  décidait  à  les  secourir,  il  leur  présentait  une  coquille,  en  signe 
d'hospitalité  et  d'amitié.  Si  l'infortuné  qui  avait  besoin   de    secours 

(i)  Nous  citerons  souvent^  à  l'appui  des  mœurs  des  Calédoniens,  des 
vers  d'Ossian  ,  de  qui  on  peut  dire  ce  qu'on  a  dit  d'Homère  par  rapport 
aux  Grecs  ,  qu'il  était  le  premier  peintre  des  mémoires  des  Calédoniens, 
Les  odes  et  les  poèmes,  dit  Blair ,  sont  les  premières  histoires  des  nations, 
et  nous  offrent  le  portrait  le  plus  authentique  de  leurs  mœurs.  Cette  es- 
pèce d'histoire  doit  intéresser  également  les  philosophes  et  les  poètes  3 
Blair^  Dissertation  critique  sur  les  poèmes  d'Ossian. 

(2)   Ossian.  Poème  de   Comala. 

(5)  Tu  le  sais  Lamor  ,  je  ne  connais  pas  la  crainte,  affligé  de 
la  mort  de  Comala  ,  Fingal  m'a  banni  du  champ  de  bataille,  Mal- 
heuj'eux  ^  in  a-t-il  dit,  retournes  au  fleuve  qui  ta  va  naître:  retournes- 
y  pour  t'y  consumer  ,  comme  le  chêne  renversé  par  les  -vents  sur  le 
Balva  languit  dépouillé  de  son  feuillage  pour  ne  se  relever  jamais.  La- 
mor se  tue  pour  ne  pas  survivre  au  déshoneur  de  son  his.  Ossiaii  ^  la 
guerre  de    Caros. 


^2  Gouvernement  et  tois 

était  éloigné,  celui  qui  embrassait  sa  défense  lui  envoyait  sa  pro- 
pre epëe  (i).  Macpherson  rapporte  une  autre  cérémonie  qui  se  pra- 
tiquait encore  en  pareil  cas  chez  les  montagnards  de  l'Ecosse,  dans 
des  tems  très-rapprochés  de  nous,  et  dont  l'origine  pourrait  bien 
remonter  jusqu'au  siècle  d'Ossian.  Lorsqu'on  apportait  à  la  rési- 
dence du  chef  la  nouvelle  de  l'approche  de  l'ennemi,  ce  chef  tuait 
aussitôt  avec  son  glaive  une  chèvre,  dans  le  sang  de  laquelle  il 
trempait  le  bout  d'un  morceau  de  bois  à  demi-brûlé,  qu'il  don- 
nait à  un  des  siens  pour  le  porter  à  l'habitation  la  plus  proche. 
Ce  tison  était  ainsi  porté  avec  la  plus  grande  célérité  d'une  ha- 
bitation à  l'autre,  et  en  peu  d'heures  le  clan  ou  la  tribu  était 
tout  en  armes,  et  se  réunissait  dans  un  lieu  indiqué,  dont  le 
nom  était  le  seul  mot  qui  accompagnait  la  remise  du  tison  Si  la 
guerre  n'était  point  inopinée,  un  barde  se  rendait  dans  le  milieu 
de  la  nuit  à  la  salle  où  les  tribus  s'assemblaient  pour  les  fêtes,  et 
y  entonnait  le  chant  de  guerre,  en  invitant  par  trois  fois  les  ombres 
des  anciens  guerriers  à  venir  sur  leurs  nuages  contempler  les  ex- 
ploits de  leurs  enfans.  Avant  le  combat,  les  rois  étaient  dans  l'usage 
de  se  retirer  sur  une  colline  pendant  trois  nuits  consécutives,  ou 
au  moins  la  nuit  qui  devait  le  précéder,  pour  s'y  entretenir  avec 
les  ombres  de  leurs  pères.  Pendant  ce  tems  ils  frappaient  par 
intervalles  avec  la  pointe  émoussée  d'une  lance  sur  un  bouclier,  qui 
était  celui  du  plus  renommé  de  leurs  ancêtres,  et  qui  reposait  sur 
deux  lances  pour  inspirer  aux  troupes  une  espèce  d'enthousiasme 
religieux  (2). 
Char,  Dans  leurs  guerres  les  Calédoniens  ne  fesaient  point  usaee  de 

des  guerriers.         i  <  i        i  t  i  O 

chevaux,  a  cause  de  la  rareté  de  ces  animaux  dans  leur  pays  mon- 
tueuxj  c'est  pourquoi  ils  désignaient  ceux  qu'ils  avaient  par  les  mots 
de  chevaux  de  ï étranger ^  attendu  qu'ils  leur  venaient  de  la  Scan- 
dinavie ou  de  la  Bretagne.  Cependant  les  chefs  montaient  souvent 
sur  un  char,  soit  pour  montrer  la  dignité  de  leur  rang,  soit  pour 
être  mieux  aperçus  de  leurs  guerriers:  motif  pour  lequel  ces  mots 
de  fils  du  char,  ou  de  né  au  char,  avaient  chez  ce  peuple  la  même 

(1)  Dans  le  petit  poème  d'Oinamora  ,  Ossian  venu  au  secours  de 
Malorcol  roi  de  Furféda  ,  lui  envoie  son  épée  par  ordre  de  Fingal.  Le 
roi  des  braves  envoie  l'éclair  mortel  de  mon  épée  au  secours  de  Malor- 
col ,  dans  le  danger  pressant  qui  le  menace.  Trad.  de  G.  Torti. 

(2)  Macpherson.  Discours  cité. 


t)  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  53 

signification  que  ceux  de  ne'  pour  le  trône  parmi  nous  (i).  On  trouve 
dans  le  premier  chant  du  poème  de  Fingal  une  description  détail- 
le'e  du  char  de  Cuchunin,  que  nous  croyons  à  propos  de    rappor- 
ter ici.  Paraît,  comme  un  astre  de  mort,  le  char  rapide  et  reten- 
tissant de  Cuchullin  fils   de  Semo.    Derrière    il   a   la  forme    d'un 
arc,  semblable  à  la  vague  qui  embrasse  le  roc ,  ou  au  nuage  doré 
qui  revêt  la  colline.  Ses  flancs   sont   incrustés   de  pierres    de   di- 
verses couleurs,  dont  ï éclat  imite  celui   des    ondes   blanchissantes 
sous  la  rame  pendant  la  nuit.  Le  timon  est  d if  poli,  et  le  siège 
a  T  éclat  de  î  ivoire.  Ce  char  est  hérissé  de  lances,  et  le  fond  est 
foulé  par  les  pieds  des  héros  ....  Mille  courroies  le  tiennent  sus- 
pendu. Les  mors  de  ses  fougueux  coursiers  étincellent  dans  des  flots 
d'écume,  et  les  rênes  parsemées  de  pierres  précieuses  flottent  sur 
leurs  cous  majestueux  ....  sur  le  char  s'élève  le  chef  le  terrible  fils 
de  Tépée,  le  vaillant  Cuchullin. Oa  voit  par  cette  description  que  lea 
chars  des  chefs  Calédoniens  e'taient  arme's  de  faux,  et  qu'ils  devaient 
être  traine's  avec  beaucoup  de  vitesse  ,  pour  faire  plus  de  mal  à  l'en- 
nemi: ce  qui  est  d'autant  plus  probable,  que  les  guerriers  se  battaient 
à  outrance  et  sans  discipline.  La  nuit  seule  pouvait  se'parer  les  cora- 
battans^  et  c'e'tait  une  lâcheté'  que  d'attaquer  l'ennemi  dans  les  ténèbres. 
Après  la  guerre ,  la  chasse  était  l'exercice    favori    des    Calédo- 
niens, pour  qui,  à  défaut  d'agriculture,  c'était  l'unique  moyen    de  chasse, Cham 

r     .    ^  rp  1  .  .  .  ,,  -1       ,      T  «'  Bardes, 

suDsistance.  xous  les  guerriers  se  piquaient  dy  montrer  de  la  bra- 
voure; mais  s'ils  en  manquaient  à  la  guerre,  ils  n'en  passaient  pas 
moins  pour  des  lâches,  qui  n'inspiraient  que  du  mépris  (2).  Cepen- 
dant, le  goût  le  plus  remarquable  des  Calédoniens  était  celui  du 
chant;  et,  selon  Cesarolti ,  on  ne  pouvait  pousser  plus  loin  qu'eux 
l'eathousiasme  pour  la  musique  et  la  poésie.  Les  guerres  commen- 
çaient et  se  terminaient  par  des  chants  (3.  Le    chant  était  le  prin- 

(i)  Voyez  le  lâchant  de  Fingal^  où  Cuchullin  est  appelé  le  fa- 
meux conducteur  du  char  d^Erin. 

(2)  Après  avoir  vaincu  Svaran  ,  Fingal  invite  ses  guerriers  à  la  chasse  : 
allons  ,  dit  Fingal ,  quon  appelle  les  leojriers ,  les  rapides  enfans  de  la 

chasse Que  les  cris  joyeux  de  la  chasse  éclatent  de  toutes  parts '. 

que  les  chevreuils  et  les  cerfs  du  Cromla  en  soient  effrayés ,  et  qu'ils 
s  élancent  du  fond  de  leurs  retraites.  Fingal  Vl.e   chant. 

(3)  Fingal  invite  un  barde  à  réjouir  par  ses  chants  Svaran  qu'il  a 
vaincu  :  Ullin  ,  entonne  le  chant  de  la  paix  ;  calme  les  esprits  agités 
du  héros  ,  et  fais-lui  oublier  le  bruit  des  armes.  Fingal  Yl.e  chant. 


54  Gouvernement    et   lois 

cipal  agrément  de  leurs  banquets  (i).  Les  honneurs  funèbres  se 
rendaient  aux  morts  en  chantant  (2).  Les  guerriers  s'endormaient 
aux  chants  ou  aux  sons  de  la  harpe  (3)  des  bardes.  On  allait  à  la 
rencontre  des  hôtes  pour  lesquels  on  avait  le  plus  de  conbidëration 
ou  d'amitié,  en  fesant  entendre  des  chants.  Enfin  la  musique  entrait 
dans  toutes  les  affaires  serieures  ou  d'agrément  chez  les  Calédo- 
niens, et  l'on  pouvait  dire  en  quelque  sorte  que  la  vie  de  celte 
nation  était  toute  musicale.  Dès  les  tems  les  plus  reculés,  elle  avait 
des  bardes  chargés  de  mettre  en  vers  ses  faits  les  plus  édatans, 
de  célébrer  les  exploits  des  héros,  et  de  chanter  leur  hymne  funè- 
bre après  leur  mort  (4).  Chaque  chef  avait  près  de  lui  un  barde 
suivi  de  plusieurs  autres  d'un  ordre  inférieur,  qui  l'accompagnaient 
de  leurs  harpes  dans  les  chants  solennels.  Ces  bardes  fesaient 
l'office  de  hérauts  et  d'ambassadeurs  5  ils  animaient  sur  le  champ 
de  bataille  même  les  guerriers  par  des  chants,  qui  ne  respiraient 
que  la  bravoure  militaire  (5),  et  y  chantaient  les  louanges  de  ceux 
qui  avaient  péri  en  combattant  vaillamment.  Leur  caractère  inspi- 
rait le  respect,  et  était  sacré  pour  l'ennemi  même;  et  leurs  chants 
étaient  la  plus    douce    récompense    des    héros,    la    consolation    des 


(^i)  La  joie  éclate  sur  le  •visage  des  chefs  \  ils  s'' asseyent  sur  la 
bruyère:  on  prépare  le  banquet; ,  et  les  bardes  entonnent  à  V envi  des 
chants  de  gloire.  Temora  \.^^  chant. 

(2)  Guchullin  prés  de  mourir  se  console  en  disant:  il<fa/j  ma  renom- 
mée est  grande^  et  mon  nom  est  célébré  dans  les  chants  des  Bardes. 
La   mort  de  Guchullin. 

(3)  Ils  se  couchèrent  alors  sur  la  bruyère  de  Mora.  Les  vents  sif- 
flaient à  travers  les  chevelures  des  héros ,  et  l'on  entendait  par  intervalles 
les  sons  des  voix  et  des  harpes.  Fingal  VI. ^    chant. 

(4)  Nous  nous  assîmes  pleins  de  joie  sur  les  bords  verdoyans  du, 
Lubar  pour  entendre  les  sons  mélodieux  de  la  harpe,  yissis  du  côté  de 
l'ennemi  Fingal  prêtait  V oreille  aux  chants  du  barde.,  dans  lesquels 
étaient  célébrés  les  noms  de  ses  illustres  ancêtres.  Fingal  chant  III '^ 

(5)  Fingal  voyant  Gaul  pressé  par  Svaran  dit  à  Ullin  :  P^a  trouver 
Qaul ,  et  rappelle-lui  les  exploits  de  ses  pères  :  soutiens-le  par  tes  chants 
dans  ce  combat  inégal  :  que  tes  accens  prennent  un  nouvel  essor ,  et 
ranime  le  courage  du  héros.  Macpherson  observe  que  l'usage  d'animer 
les  guerriers  au  combat  par  des  chants  improvisés  s'est  presque  conservé 
jusqu'à  nos  jours,  et  qu'il  existe  plusieurs  de  ces  chants  belliqueux  ,  qui 
ne  sont  qu'un  assemblage  d'épithétes  sans  aucun  mérite  poétique. 


renommée. 


D  E  S      B  R  E  T  O  N  S.  55 

Tïîourans,  et  la  condition  indispensable  pour  le  bonbeur  d'une  autre 
vie.  Nous  observerons  que  les  plus  estimes  de  ces  chants  s'ensei- 
gnaient aux  jeunes  gens  pour  être  transmis  à  la  postérité,  et  que  leur 
suite  formait  l'histoire  traditionnelle  des  Calédoniens.  On  voit  re- 
présente' au  n.°  4  ^6  la  planche  5  un  barde  avec  le  vêtement  dis- 
linctif  de  son  ordre:  ce  vêlement  était  de  couleur  céleste,  et  offrait 
dans  l'uniformité  de  sa  couleur  l'emblème  de  la  paix  et  de  la  fidé- 
lité. Sa  harpe  a  douze  cordes  formées  de  crins   tressés   (i). 

Outre  les  chants  des  bardes    destine's   à   perpétuer    le  souvenir    Pi^-rm  dUe$ 

.  ,  ,  '^"  souTeair 

des  faits  les  plus  mémorables  de  leur  nation  ,  il  était  encore  élevé'  ,  ""  ''^ 
à  cet  effet  des  monumens  en  pierre,  dits  du  souvenir  et  de  la 
renommée.  Un  guerrier,  suivi  d'un  ou  de  plusieurs  bardes,  se  ren- 
dait sur  le  lieu  où  était  arrivé  le  fait,  dont  on  voulait  conserver 
la  me'moire.  Là  il  posait  un  flambeau  sur  un  tronc  de  chêne,  com- 
me pour  inviter  les  ombres  de  ses  ancêtres  à  regarder  d'un  œil 
favorable  ce  trophée  de  la  gloire  de  leurs  descendans.  On  plaçait 
sous  la  pierre  une  e'pe'e  avec  quelques  cercles  des  boucliers  des  en- 
nemis ,  et  on  amoncelait  la  terre  autour  de  cette  pierre,  tandis  que 
le  barde  continuait  à  célébrer  le  fait  pour  lequel  on  élevait  le  mo- 
nument. Macpherson  assure  qu'il  existe  encore  dans  le  nord  de 
l'Ecosse  plusieurs  de  ces  pierres  du  souvenir.  Les  monumens  de  la 
renommée  étaient  consacrés  à  honorer  la  mémoire  des  guerriers 
morts  à  la  guerre,  et  ils  consistaient  en  quatre  pierres  grises,  qui 
servaient   à  indiquer  la   grandeur  de  la   sépulture   (2). 

L'hospitalité  était  pour    les    Calédoniens    un    devoir    si    sacré,     Hospitalité 
qu  ils  1  exerçaient  même    envers    leurs    ennemis:  ainsi    Lucnullin    et 
Fingal  invitèrent  Svaran   à  leur  banquet.  Ils  buvaient  dans  des    co- 
quilles, comme  le  font  encore  les  montagnards  de  nos  jours;  c'est 
pourquoi  on   trouve  souvent,  dans  les  poésies  d'Ossian,  le  mot  de 

(i)  Smith.  The  costume  etc.  planche  VIL  Les  bardes  étaient  déjà  re- 
nommés du  tems  de  Lucain  ,  comme  l'attestent  les  vers  suivans.  Phar.  Liv.  I," 

T^os  quoque  qui  fortes  animas  helloque  peremptas 
Laudibus  in  longum  vates  dimittitis  aevum 
Pluriutn  securi  fudistis  carmina  Bardi. 

(2)  Fergus  ,  pour  annoncer  à  Cuchullin  la  mort  de  Cathar ,  lui  dit: 
maintenant  quatre  pierres  s^élèuent  sur  la  tombe  de  Catbar.  Fingal  , 
chant  I.er 


56  GOUVERNEMEN  TET    LOIS 

coquille  employé  pour  celui  de  banquet,  et  l'on  donnait  au  roi 
dans  les  banquets  le  nom  de  roi  des  coquilles,  qui  signifiait  roi 
humain  et  hospitalier.  Les  hôtes,  en  se  quittant,  échangeaient  l'un 
contre  l'autre  leur  bouclier,  qu'ils  gardaient  ensuite  dans  leurs  sal- 
les, pour  que  ces  gage  d'amitié  fût  toujours  présent  à  la  mémoire 
de  leurs  fils.  Si,  dans  la  chaleur  même  du  combat,  deux  guerriers 
venaient  à  apprendre  qu'il  y  eût  eu  quelque  relation  d'hospitalité 
entre  leurs  pères,  ils  baissaient  aussitôt  les  armes,  et  renouvel- 
laient  entre  eux  cette  ancienne  alliance.  C'était  une  lâcheté  de  la 
part  d'un  guerrier,  et  une  sorte  de  prétexte  pour  éviter  le  combat, 
que  de  demander  à  l'ennemi  son  nom,  ou  de  lui  dire  le  sien,  et 
l'expression  d'homme  qui  dit  son  nom  à  l'ennemi  était  une  injure 
passée  en  proverbe.  Quant  aux  banquets  qui  se  fesaient  après  la 
chasse,  M.^  Macpherson  nous  assure  que  la  manière  dont  ils  se  pré- 
paraient nous  a  été  conservée  par  la  tradition.  On  creusait  une 
espèce  de  puits,  dont  les  parois  étaient  en  pierres  unies,  et  l'on  for- 
mait alentour  un  amas  d'autres  pierres  unies  et  plates  de  la  na- 
ture des  pierres  à  feu,  qu'on  fesait  chauffer  ainsi  que  le  four  avec 
des  bouleaux.  On  déposait  ensuite  au  fond  du  puits  une  partie  du 
gibier  qu'on  recouvrait  aussitôt  d'un  lit  de  pierres,  et  ainsi  de  suite 
jusqu'à  ce  que  ce  puits  fût  rempli.  Après  cela  le  tout  était  re- 
couvert de  bouleaux  pour  empêcher  la  fumée.  Je  ne  puis  assurer, 
ajoute  Macpherson,  que  cela  fût  ainsi,  mais  je  sais  qu'on  montre 
encore  à  présent  quelques  puits,  que  le  vulgaire  dit  avoir  servi  à 
cet  usage  (i). 
eSe..  Vers  la  fin  du  III.^   et   au   commencement  du  IV.*  siècle,  on 

n'entend  plus  parler  des  Calédoniens,  et  l'on  trouve  les  Scottes  éta- 
blis dans  le  nord  de  la  Bretagne.  Porphyrius  est  le  premier  qui 
en  fait  mention  à  cette  époque.  Les  Scottes  tiraient  leur  origine 
des  Celtes;  d'abord  ils  s'étaient  arrêtés  en  Irlande;  ayant  passé  de 
là  dans  la  Calédonie,  ils  domptèrent  les  Pietés,  et  donnèrent  le 
nom  d'Ecosse  au  pays  qu'ils  avaient  conquis.  Les  Pietés  semblent 
avoir  été  des  descendans  d'une  colonie  de  Bretons,  qui,  repoussés 
dans  le  nord  par  Agricola,  s'y  étaient  mêlés  avec  les  anciens  habi- 
tans.  L'usage  de  se  peindre  le  corps  à  la  manière  de  certains  Bre- 
tons, apporté  par  eux  en  Ecosse,  leur  fit  donner  par  les  Romains 

(i)  Macpherson  ,  note  au  chant  1»^'  de  Fingal. 


det  Saxons. 


desBretons.  5t 

le  nom  de  Pietés.  Cette  nation,  ainsi  que  les  Scotes,  fut  soumise 
par  une  légion  romaine  5  mais  après  les  guerres  intestines  qui  dé- 
solèrent l'empire,  les  Romains  durent  abandonner  pour  toujours,  en 
448,  les  iles  britanniques,  dans  la  plupart  desquelles  ils  avaient  com- 
mande pendant  plus  de  quatre  siècles.  Les  Pietés  et  les  Scotes  re- 
gardèrent alors  ces  iles  comme  une  propriété  assurée,  et  ayant  at- 
taqué les  Bretons,  ils  les  obligèrent  enfin  à  leur  abandonner  le 
terrein  et  à  se  retirer  dans  les  forets  et  sur  les  montagnes,  d'où 
ces  derniers  peuples  sortaient  ensuite  pour  les  attaquer  à  leur  tour. 
Tel  fut  l'état  de  guerre,  d'anarchie  et  de  désordre  où  fut  plongée 
la  Bretagne  depuis  le  départ  des  Romains  jusqu'à  l'invasion  des 
Saxons  (i). 

En  proie  aux  discordes  civiles,    et    menacés    par   les    ennemis       Jn.aùon 
extérieurs,  les  Bretons  suivirent  les  conseils    de   Vortigern,    prince      "  ' 
de  Dumnonium,  et  engagèrent  les  Saxons  à  venir    à  leurs    secours. 
Cette  nation  était  une  des  tribus  les  plus    belliqueuses  de  la  Ger- 
manie, laquelle  s'était  répandue  dans  la  partie  septentrionale  de  cette 
contrée  et  de  la  Chersonnèse  Ciœbrique,  et  qui  avait  occupé  toutes 
les  côtes  de  la  mer,  depuis  l'embouchure  du  Rhin  jusque  dans  le 
Jutland.  Engiste  et  Horsa,  deux  frères  et  chefs  Saxons,  qui  se  van- 
taient d'être  issus  du  dieu  Woden  môme,  accueillirent  avec  empres- 
sement le  projet  d'invasion,  qui  leur  fut  proposé  par    les    Bretons. 
En  449  ou  45o  ils    embarquèrent    leurs    troupes   sur    trois    navires 
et  débarquèrent  sur  la  côte  mille  six  cents  hommes,  avec  lesquels 
ils  vainquirent  les  Pietés  et  les  Scotes j    puis    quittant    le    masque, 
ils  se  déclarèrent  les  ennemis  de    ceux    dont    ils    s'étaient    dits    les 
défenseurs.  Les  Bretons  alors  coururent  aux  armes  pour  se  défendre 
à   leur  tour:  il  se  donna  plusieurs  batailles,  dont  le  succès  fut  va- 
rié, et  dans  l'une  desquelles  Horsa  fut  tué,  en    suite    de    quoi    le 
commandement  resta  à  Engiste  seul,  qui  mit  le   pays   à   feu    et    à 
sang,  sans  aucune  distinction  de  rang,  d'âge  ni   de  sexe.  Dans  cet 
affreux    état    parut    un    héros    breton    et    chrétien,    qui    fut    Artur , 
prince  des  Silures,  lequel  ranima    la    valeur    presqu'éteinte    de    ses 
compatriotes,  et  défit  les  Saxons  dans  plusieurs  combats.  Mais  après 
une  longue  suite   de  batailles,  ces  derniers   s'emparèrent  de   tout  le 
territoire  au  midi  de  la  Ciyde  et    du    Forth,à  l'exception    du  pays 

(i)  Hume.  Hist   chap.   i. 

Europe.  Fol.  FL 


Portrait 
d'Engisle, 


y 


Hepiarchle 
Saxonne, 


SS  Gouvernement   ET  LOIS 

de  Galles  et  de  Cornouailles,  où  les  infortunés  Bretons  trouvèrent 
un  asile  (i). 

Le  n,°  I  de  la  planche  6  représente  le  féroce  Eogisle,  foulant 
aux  pieds  un  ennemi  vaincu.  La  chose  qui  se  fait  le  plus  remar- 
quer dans  son  armure  est  son  casque  à  quatre  pointes  ;  sa  cuirasse 
ressemble  à  la  lorica  des  Romains;  il  a  une  longue  et  pesante  lance 
et  le  milieu  de  son  bouclier  qui  est  convexe,  se  termine  en  pointe. 
La  coupe  qu'il  tient  en  main  a  l'air  d'un  crâne  humain,  et  atteste 
sa  férocité  (2).  Ce  guerrier  s'établit  dans  la  partie  méridionale  de 
l'ile,  où  il  fonda  le  royaume  de  Kent;  il  fixa  sa  résidence  à  Gan- 
torbery,  et  y  mourut  vers  l'an  488,  laissant  ses  états  à  son  fils  Escus. 

Durant  leurs  guerres  avec  les  Bretons  ,  les  Saxons  fondèrent 
les  sept  royaumes  de  Kent,  de  Sussex ,  de  Wessex,  de  Mercia , 
de  l'Anglia  orientale,  de  Northumberland  et  d'Essex ,  qui  formèrent 
ce  qu'on  appelle  communément  l'Heptarchie  Saxonne.  Toute  la  par- 
tie méridionale  de  l'ile,  excepté  les  pays  de  Galles  et  de  Cor- 
nouailles,  changea  d'habitans,  de  langage,  d'institutions  et  de  mœurs. 
Les  Bretons  civilisés  disparurent,  ou  furent  réduits  au  plus  vil  es- 
clavage, et  les  Anglo-Saxons  firent  prendre  à  ce  pays  un  tout  au- 
tre aspect.  Leur  gouvernement  dut  présenter  quelques  variétés  dans 
les  différens  règnes  de  l'Heptarchie:  cependant  nous  savons  que, 
sous  tous  ces  règnes,  il  y  eut  une  assemblée  nationale  dite  Fittena- 
gemoty  ou  assemblée  de  sages,  par  laquelle  les  lois  étaient  sanction- 
nées, et  qui  se  composait  de  la  noblesse,  des  dignitaires,  du  clergé 
et  de  tous  les  seigneurs  qui  possédaient  une  certaine  quantité  de 
terres.  Les  Anglo-Saxons  formaient  trois  ordres,  qui  étaient  les  no- 
bles, les  hommes  libres  et  les  esclaves.  Les  nobles,  appelés  Tani 
ou  barons,  étaient  les  représentans  de  la  nation  chez  les  anciens 
Germains,  et  les  compagnons  d'armes  de  leurs  princes:  c'était  eu 
tems  de  guerre  l'élite  des  troupes.  Les  hommes  libres  se  nommaient 
Céorîes,  et  les  travaux  de  la  campagne  fesaient  leur  principale  oc- 
cupation. Celui  d'entre  eux  qui  parvenait  à  avoir  en  propriété  cinq 
arpens  de  terre,  sur  lesquels  il  y  eût  une  église  avec  un  clocher, 
une  cuisine   et  une  grande  porte,  obtenait  un  sceau  et   un    emploi 


(i)  Adams.  Storia  délia  Gran  Bretagna  traduite  par  David  Bertolotti  j 
Liv.  II.  chap.   I. 

(2.)  Smith.  The  costume  etc.  pi.  XXIII. 


desBretons.  59 

à  la  cour  du  roi,  et  était  répute  noble  ou  Tane.  Le  Céorle  qui 
s'adonnait  à  l'étude,  ou  qui  parvenait  à  se  faire  ordonner  prêtre, 
à  s'enrichir  par  le  commerce,  ou  à  se  distinguer  à  la  guerre,  était 
élevé  au  même  rang.  De  cette  manière,  dit  Adams ,  le  temple  de 
l'honneur  était  ouvert  aux  Céorles,  soit  qu'ils  se  livrassent  à  l'agri- 
culture ou  au  commerce,  à  l'e'tude  des  lettres  ou  à  la  profession 
des  armes,  qui  étaient  les  seules  conditions  dignes  d'un  homme  li- 
bre. Tant  que  les  Saxons  demeurèrent  attachés  au  paganisme,  et 
encore  quelque  tems  après  qu'ils  eurent  embrassé  le  christianisme, 
les  esclaves  formèrent  une  classe  nombreuse,  et  se  divisèrent  en 
deux  espèces,  l'une  des  esclaves  domesliques  ,  et  l'autre  des  villa- 
geois ou  vilains,  qui  se  vendaient  comme  le  bétail  avec  le  fond  (i). 

On  voit  au  n.'^  2  de  la  plaache  6  un  roi  Anglo-Saxon  du  VIII.®       Ponra'i 

La  d/un  roi  de 

siècle  avec  son  écuyer,    armés  l'un    et    l'autre   pour  le  combat.    Le    t'Hepuitchie. 
roi  a  une  cotte   de  maille  en  cuir  couverte  d'anneaux  de  fer  à  maille, 
un  glaive  à  deux  tranchans,  et  la  tête  ceinte  d'une  couronne,    qui 
consiste  en   un  cercle  surmonté  de  trois  fleurs  de  lys  (1). 

Après  biens  des  révolutions  les  sept  royaumes  furent  réunis  deToanll 
en  un  seul  par  Egbert,  roi  de  Wesse,  en  827  ,  et  ne  formèrent  plus 
qu'une  grande  monarchie,  qui  comprenait  à  peu  près  ce  qu'on  ap- 
pelle proprement  aujourd'hui  Angleterre.  Mais  les  Danois  la  rava- 
gèrent bientôt  par  leurs  incursions.  C'était  des  payens  Saxons,  qui 
s'étaient  réfugiés  vers  le  nord  du  Jutland,  pour  se  soustraire  à  l'in- 
tolérance religieuse  de  Charlemagne.  Ayant  trouvé  dans  cette  con- 
trée un  peuple  avec  les  mêmes  mœurs,  ils  en  furent  bien  accueil- 
lis, et  il  ne  se  passa  pas  iong-tems  qu'ils  n'entraînassent  avec  eux 
les  naturels  dans  des  entreprises,  qui  devaient  améliorer  leur  sort. 
II  firent  une  irruption  sur  les  côtes  de  France,  où  ils  furent  con- 
nus sous  le  nom  de  Normans,  qui  leur  fut  donné  par  allusion  à 
la  position  géographique  du  pays  d'où  ils  venaient.  Leurs  petits 
navires  les  mettaient  en  état  de  suivre  toutes  les  sinuosités  des 
côtes,  et  de  remonter  le  cours  des  fleuves;  et,  à  peine  débarqués 
il  se  répandaient  par  petits  détachemens  dans  tout  le  pays^  d'où 
ils  enlevaient  tout  ce  qu'ils  pouvaient.  Enflés  de    leurs    succès,  ils 

(i)  Adnis.  Histoire,  Liv.  IL  chap.  4. 

(2)  Smith.  Sélections  of  tlie  ancient  costume  an.  760.  Cet  ouvrage  , 
où  n'est  incliqué  ni  le  nombre  des  pages  ni  celui  des  planches,  est  divisé 
par  siècles  et  par  années. 


^0  Gouvernement   ET   LOIS 

débarquèrent  en  si  grand  nombre,  de  l'ile  de  Thanet  où  ils  s'étaient 
établis,  dans  la  Bretagne,  qu'ils  mirent  cette  contrée  à  feu  et  à 
sang,  et  ils  seraient  venus  certainement  à  bout  de  la  soumettre  tout 
entière,  si  Alfred  le  grand  ne  les  avait  entièrement  défaits  (i). 
d'Ti^-lk  .  .  ■^^^^^^'  surnommé  par  Thompson  prodige  dans  la  guerre,  et 
etd^Edgard.  divinité  tutélaire  dans  la  paix,  est  un  des  plus  grands  princes  dont 
l'histoire  fasse  mention.  On  lui  ëieva  à  Slhourhead  un  monument 
avec  une  inscription,  où  sont  rappelées  toutes  ses  grandes  entreprises. 
Lan  du  Christ  879,  Alfred  le  grand  déploya,  sur  cette  éminence, 
son  étendard  contre  les  Danois.  Cest  à  lui  que  nous  sommes  re- 
devables de  t institution  des  Jurys,  de  l'organisation  de  la  milice 
et  de  la  création  dune  force  navale.  Flambeau  dun  âge  ténébreux 
Alfred  fut  philosophe  et  chrétien ,  le  père  de  son  peuple ,  et  le  fon- 
dateur de  la  liberté  et  de  la  monarchie  anglaise  (2).  On  voit  au 
n.  I  de  la  planche  7  le  portrait  de  ce  prince,  copié  de  l'original 
qui  se  trouve  dans  la  bibliothèque  Boldejan  d'Oxford.  Il  a  la  cou- 
ronne en  tête,  et  une  fourrure  d'hermine  qui  lui  couvre  la  poitrine 
et  les  épaules.  Pour  donner  une  idée  plus  précise  du  costume  des 
rois  de  cette  époque,  nous  avons  encore  retracé  à  la  même  planche, 
n.°  2,  le  portrait  d'Edgard,  à  côlé  duquel  est  un  jeune  gentilhom- 
me Angîo-Saxon.  Il  a  la  tête  ceinte  d'une  simple  couronne  d'or,  et 
porte  une  tunique  de  pourpre,  qui  laisse  voir  ses  genoux  à  nu: 
son  manteau  est  bordé  en  or,  et  attaché  sur  l'épaule  avec  une 
agrafe  du  même  métal,  et  le  sceptre  qu'il  tient  en  main  est  d'une 
forme  bizarre. 
Danois  Après  avoir  été  plusieurs  fois  repoussés  par  les  Anglo-Saxons, 

taiiil'dTns  ^es  Danois  parvinrent  enfin  à  s'établir  en  Angleterre  sous  Canut  le 
laBrctasn..  g^and ,  quî  oblîgca  Edmond,  surnommé  Cote  de  fer  a  cause  de  sa 
force  extraordinaire,  à  partager  le  royaume  avec  lui.  Edmond  ayant 
été  assassiné.  Canut  demeura  seul  maître  du  royaume,  où  il  régna 
en  paix  jusqu'à  sa  mort,  qui  arriva  en  io35,  et  fut  aussi  le  terme 
de  la  gloire  des  Danois  en  Angleterre.  Mais  peu  de  tems  après, 
c'est-à-dire  en  1066,  les  Normans  s'emparèrent  de  la  Bretagne  sous 
Guillaume  le  Conquérant,  qui  vainquit  Arold  dans  la  fameuse  ba- 
taille d'Haslings,  et  renversa  la  dynastie  des  Anglo-Saxons  après  une 

(i)  Hume.  Hlsù.  chap.  2. 

(2)  Voyez  la  description  du  monument  d'Alfred  dans  le  Viaggio  du 
comte  Rezzonico. 


K 


D  E  s      B  1\  E  T  O  N  s.  6l 

existence  d'environ  six  cents  ans.  Nous  avons  repre'serité  à  la  plan- 
che 8  la  flotte  de  Guillaume  fesanl  voile  pour  l'Angleterre  :  on  y 
remarque  le  vaisseau  du  commandant,  avec  un  autre  vaisseau,  et 
un  troisième  qui  transporte  les  chevaux.  Le  dessin  en  est  pris  des 
célèbres  tapisseries  de  Bayeux,  qui  ont  e'té  faites  bien  sûrement 
aussitôt  après  la  conquête  (i). 

Le  portrait  de  Richard  I.",  que  son  grand  courage  a  fait  sur-  cœuJ^dTLn, 
nommer  Cœu7'  de  lion,  nous  donne  aussi  une  idée  du  costume  des  dVlan^ulur. 
rois  Anglo-Normans.  Il  est  pris  d'un  des  sceaux ,  que  ce  monarque 
fit  exécuter  durant  son  règne.  Son  casque  a  la  forme  d'une  ellipse, 
et  est  attaché  à  son  cou  et  sous  son  menton  avec  un  morceau 
d'étoffe:  son  corps  et  ses  jambes  sont  entièrement  couverts  d'un 
ouvrage  à  mailles ,  et  Ton  aperçoit  deux  figures  de  lion  sur  son 
bouclier:  voy.  le  n.°  i  de  la  planche  9.  On  a  l'image  d'un  autre 
costume  singulier  dans  celui  du  comte  Thomas  de  Lancaster,  qui 
vécut  long-tems  après  Richard  L^'',  c'est-à-dire  vers  l'an  i3i4.  Ce 
prince  nous  offre  un  des  plus  anciens  exemples  de  l'usage  des  ar- 
moiries sur  la  sarcotte;  il  porte  un  voile  derrière  son  casque,  qui 
est  surmonté  d'un  dragon,  lequel  est  répété  sur  la  tête  du  che- 
val entre  deux  cornes  droites:  voy.  le  n.°  2  de  la  même  planche. 
La  reine  d'Angleterre,  qu'on  voit  à  côté  de  lui  sur  la  môme  plan- 
che, est  Philippine  de  Hainaultj  elle  porte  une  couronne  d'orj  sa 
chevelure  est  ornée  de  perles,  et  son  manteau  est  attaché  sur  son 
épaule  avec  un  cordon  d'or:  voy.  le  n.°  3.  Enfin  le  n.°  4  repré- 
sente Richard  II,  et  Janne  Planlagenet  princesse  de  Galles,  sur- 
nommée la  Belle  enfant ,  avec  son  mari  Edouard  dit  \e  Prince  noir. 
Ce  dernier  est  armé  de  toutes  pièces;  il  a  un  haume  pointu,  une 
gorgerette  de  maille  et  une  sarcoite  oh.  sont  les  armes  de  France 
et  d'Angleterre.  Une  simple  couronne  de  perles  distingue  Jeanne; 
et  Richard  II  a  son  habit  parsemé  de  fleurs  de  lys  (2). 

Mais  il  convient  que  nous  suspendions  ici  pour  quelques  ins-       Ongme 

j.  1         1  •     .'  1  1  •  T5  .         t  ^  de  la  srande 

tans  la  description    du    costume    des   rois    d  Angleterre,    pour    faire       '''""«'• 
mention  d'un  grand  événement,  qui    a   servi  de  base  au  gouverne- 
ment de  ce  pays.  Le  roi  Jean  s'était  rendu  odieux  à  la    nation  an- 
glaise et  surtout  aux  barons,    pour   avoir    teint   ses  mains    dans  le 

(i)  Smith.  Selecùions  of  the  ancient  costume  an.   1060. 

(2)  Ces  figures  sont  prises  des  ouvrages  de  Smith  et  de  Strutt. 


02  Gouvernement   et   lois 

sang  du  prince  Artur  son  neveu,  et  pour  s'être  déshonoré  par  des 
actes  d'imprudence  et  de  lâcheté,  qui  lui  firent  perdre  presque  tou- 
tes ses  possessions  en  France.  Bien  loin  de  chercher  à  appaiser  les 
barons,  Jean  porta  le  déshonneur  dans  leur  famille  par  ses  liaisons 
licencieuses.  Il  leur  défendit  par  une  loi  la  chasse  de  toutes  sortes 
de  volatiles,  dont  ils  fesaient  leur  plus  doux  passe-tems  j  il  ordonna 
d'arracher  toutes  les  haies  et  autres  clôtures  champêtres  dans  le 
voisinage  de  ses  forêts,  pour  que  ses  daims  pussent  aller  paître 
plus  facilement  dans  les  campagnes.  Après  avoir  accablé  la  nation 
d'impôts  et  de  taxes  arbitraires,  et  se  voyant  haï  de  tous  les  ba- 
rons, il  exigea  d'eux  des  otages  pour  gage  de  leur  fidélité,  et  les 
contraignit  à  lui  livrer  à  ce  titre  leurs  enfans,  leurs  neveux,  et 
leurs  plus  proches  parens.  Une  vive  altercation  s'étant  éleve'e  entre 
ce  monarque  et  le  pape  Innocent  III, ce  pontife  lança  contre  lui  l'ana- 
ihême,  et  lui  suscita  en  même  tems  un  ennemi  dans  le  roi  de  France. 
Mais  Jean  chercha  trop  bassement  à  se  faire  absoudre  de  son  ex- 
communication,  en  publiant  un  ban  par  lequel  il  déclarait  que, 
pour  la  rémission  de  ses  péchés  et  de  ceux  de  sa  famille ,  il  avait 
cédé  ï Angleterre  et  V Irlande  à  Dieu,  à  S.'  Pierre  et  à  S.*  Paul, 
au  pape  Innocent  et  à  ses  successeurs.  A  tant  de  bassesse  les  ba- 
rons anglais  coururent  aux  armes,  et  obligèrent  le  roi  à  signer  le 
fameux  acte  connu  sous  le  nom  de  grande  charte.  Il  ne  fallut  riea 
moins  que  ce  trait  de  fermeté'  de  leur  part,  pour  l'amener  à  cette 
mémorable  transaction,  qui  fut  conclue  le  19  juin  121 5  à  Runy- 
mode,  entre  Windsor  et  Staynes. 
jriieies  II  uQ  scra  pas  hors  de  propos  d'examiner  ici  les  articles  prîn- 

^  ihans'!  ^  cipaux  de  cette  grande  charte,  par  laquelle  d'importaus  privilèges 
et  autres  immunités  ont  été  accorde's  à  tous  les  ordres  du  royaume, 
c'est-à-dire  au  clergé,  à  la  noblesse  et  au  peuple.  Le  gouvernement 
féodal,  dit  Hume,  introduit  en  Angleterre  par  Guillaume  le  Con- 
quérant, avait  restreint  considérablement  les  libertés  imparfaites,  dont 
les  Anglo-Saxons  jouissaient  sous  leurs  anciens  souverains.  Le  peu- 
ple entier  se  trouvait  réduit  à  l'état  de  servitude  sous  le  roi  ou  sous 
les  barons,  et  même  en  grande  partie  à  celui  d'esclavage.  La  né- 
cessité de  confier  un  pouvoir  étendu  à  un  prince  obligé  de  main- 
tenir un  gouvernement  militaire  sur  une  nation  vaincue,  obligea  aussi 
les  barons  uormans  à  se  soumettre  alors  à  une  autorité  plus  abso- 
lue et  plus  rigoureuse,  que  celle  qui  était  communément  établie  sur 


desBretons.  63 

la  noblesse  dans  les  autres  gouvernemens  fe'odaux.  Les  prérogatives 
de  la  couronne  une  fois  portées  à  un  aussi  haut  degré  ne  purent 
plus  être  limitées,  et  durant  cent  cinquante  ans  la  nation  eut  à 
gémir  sous  une  tyrannie  inconnue  dans  les  e'tats  fondés  par  tous 
les  conquérans  du  nord.  Henri  I."  donna  aux  x\nglais  une  charte 
des  plus  favorables  à  leurs  libertés,  pour  obtenir  d'eux  la  préfé- 
rence sur  son  frère  Robert.  Etienne  l'avait  renouvelée,  |et  Henri  II 
la  confirma;  mais  les  concessions  de  ces  princes  étaient  toujours 
restées  sans  effet,  et  leurs  successeurs  continuèrent  à  exercer  la 
même  autorité  illimitée,  ou  au  moins  une  autorité  irrégulière.  Le 
roi  Jean,  qui  refusa  d'abord  de  confirmer  la  charte  de  Henri, 
dont  l'archevêque  de  Cantorbery,  confédéré  avec  les  barons ,  disait 
avoir  trouvé  une  copie  dans  un  ^monastère,  fut  ensuite  obligé  de 
signer  la  grande  charte  contenant  les  décisions  suivantes,  savoir;  que 
le  clergé  procéderait  librement  à  ses  élections,  et  qu'elles  n'auraient 
pas  besoin  d'être  confirmées  par  l'autorité  royale;  qu'il  serait  per- 
mis à  tout  citoyen  de  sortir  du  royaume  quand  il  lui  plairait;  que 
les  barons  jouiraient  de  certains  privilèges  tendant  à  diminuer  la 
rigueur  de  la  loi  féodale,  et  à  déterminer  les  articles  qui  y  avaient 
été  omis,  ou  qui  étaient  devenus  arbitraires  et  ambigus  dans  la 
pratique;  que  la  redevance  à  payer  par  les  héritiers  d'un  fief  mili- 
taire pour  en  prendre  possession,  serait  de  cent  marcs  pour  un 
comte  et  pour  un  baron,  et  de  cent  schellins  pour  un  chevalier; 
que  si  l'héritier  était  mineur,  il  entrerait  en  possession  de  son  pa- 
trimoine sans  payer  aucun  droit  aussitôt  qu'il  aurait  atteint  sa  ma- 
jorité; que  le  roi  ne  pourrait  vendre  le  droit  de  tutelle,  ni  frapper 
les  biens  des  pupilles  de  contributions  préjudiciables  à  la  propriété; 
enfin  qu'il  s'obligerait  à  l'entretien  des  châteaux,  des  moulins,  des 
parcs  et  des  réservoirs  d'eau,  avec  promesse  que,  dans  le  cas  oij 
il  y  aurait  lieu  à  confier  l'administration  du  patrimoine  à  un  sché- 
rif  ou  autre  fonctionnaire  public,  celui-ci  serait  tenu  de  donner  cau- 
tion. Ces  dispositions  étaient  suivies  de  plusieurs  autres  sur  la  tu- 
telle portant;  que  la  grande  assemblée  du  royaume  avait  le  droit 
d'imposer  les  scutages  ou  subsides  ,  excepté  dans  les  trois  cas 
spécifiés  par  la  loi  féodale,  et  qui  étaient  la  prison  du  prince, 
l'élévation  de  son  fils  aîné  au  rang  de  chevalier,  et  le  mariage  de 
sa  fille  aînée;  que  les  prélats,  les  comtes  et  les  barons  seraient 
appelés  à  ressemblée  par  un  ordre  spécial,  et  les  barons  inférieurs 


64  Gouvernement    et   lois 

sur  la  simple  iavitation  du  scherif;  que  le  roi  ne  pourrait  s'empa- 
rer des  terres  d'aucuo  baron  pour  cause  de  dettes  envers  la  cou- 
ronne, dans  le  cas  où  le  débiteur  aurait  assez  de  propriele's  en 
biens  fonds  pour  éteindre  sa  dette;  que  personne  ne  serait  obligé 
pour  son  fief  à  un  service  plus  onéreux  que  ne  l'exigeait  le  rriôme 
fief;  qu'aucun  châtelain  ou  gouverneur  d'un  château  ne  pourrait 
exiger  d'un  cavalier  aucune  taxe  pour  la  garde  de  ce  château,  lors- 
que ce  dernier  s'offrait  à  en  faire  le  service  personneliement,  ou 
à  s'y  faire  reraplacer  par  une  personne  convenable;  que  le  che- 
valier se  trouvant  en  campagne  par  ordre  ,  il  serait  exempt  de 
tout  autre  service  du  même  genre;  et  qu'il  ne  serait  permis  à  au- 
cun vassal  d'aliéner  une  partie  de  ses  fonds  telle,  qu'elle  le  mît  dans 
l'impuissance  de  prêter  à  son  seigneur  le  service  qu'il  lui  devait. 
Telles  furent  les  dispositions  qui  furent  prises  dans  l'intérêt  des 
barons;  et  voici  celles  qui  furent  adoptées  en  faveur  du  peuple,  pour 
le  mettre  à  portée  de  contribuer  avec  les  premiers  à  la  prospérité 
nationale.  Ces  dernières  portaient,  que  les  franchises  et  les  préro- 
gatives des  barons  seraient  étendues  par  eux  à  leurs  vassaux  infé- 
rieurs, à  l'effet  de  quoi  le  roi  promit  de  n'autoriser  aucun  baron 
à  lever  des  subsides  sur  ses  vassaux,  excepté  dans  les  cas  spéci- 
fiés par  la  loi  féodale;  qu'il  serait  établi  dans  le  royaume  un  sys- 
tème uniforme  de  poids  et  mesures;  que  les  marchands  auraient  la 
faculté  d'entreprendre  toute  espèce  de  commerce,  sans  avoir  à  crain- 
dre aucune  taxe  ou  imposition  arbitraire;  que  tout  citoyen  aurait 
le  droit  de  sortir  du  royaume  et  d'y  rentrer  à  sa  volonté;  que  Lon- 
dres, ainsi  que  les  autres  villes  et  bourgades,  conserveraient  leurs 
anciennes  libertés  et  leurs  franchises;  qu'on  n'exigerait  d'elles  aucun 
subside  sans  l'assentiment  de  la  grande  assemblée;  qu'aucune  ville 
m  aucun  individu  ne  serait  obligé  à  l'entretien  des  ponts  que  con- 
formément aux  usages  établis  ;  que  tout  homme  libre  pourrait  dis- 
poser de  ses  biens  comme  bon  lui  semblerait;  que  l'individu  mort 
sans  avoir  fait  testament  aurait  pour  successeurs  ses  héritiers  na- 
turels; qu'aucun  officier  de  la  couronne  ne  serait  autorisé  à  faire 
des  réquisitions  de  chevaux,  de  chars  ni  de  voitures  quelconques 
sans  le  consentement  du  propriétaire;  que  les  cours  de  justice  du 
roi  seraient  stationnaires  ,  au  lieu  d'être  à  sa  suite  comme  aupara- 
vant ;  que  l'accès  en  serait  ouvert  à  tout  le  monde,  et  que  la  jus- 
tice n'y  serait  plus  vendue  ou  refusée,  ni  même    différée;  que  les 


D  E  s      B  R  E  T  0  N  s.  65 

tribunaux  de  justice  subalternes,  la  cour  du  comte,  le  schërif  de 
tour  et  la  cour  fondiaire  se  réuniraient  à  une  époque  et  dans  un 
lieu  détermine;  que  les  sche'rifs  ne  pourraient  plus  prendre  la  dé- 
fense des  intérêts  de  la  couronne  ,  ni  citer  quelqu'un  en  jugement 
sur  un  simple  soupçon  ou  sur  un  bruit  vague,  mais  seulement  d'a- 
près la  déposition  de  témoins  avoues  par  la  loi;  qu'aucun  homme 
libre  ne  pourrait  être  arrêté,  incarcéré,  prive  de  ses  biens  on  de 
ses  franchises,  proscrit  ou  relègue,  offense  ou  le'sé  d'une  manière 
quelconque  ,  qu'en  vertu  d'un  jugement  légal  rendu  par  ses  pairs, 
ou  d'après  une  disposition  de  la  loi  territoriale-,  que  quiconque 
aurait  souffert  quelque  dommage  sous  les  deux  règnes  précédens, 
en  obtiendrait  la  pleine  et  entière  réparation;  que  l'amende  à  in- 
fliger à  un  homme  libre  serait  proportionnée  au  délit,  et  jamais 
de  nature  à  pouvoir  le  ruiner;  enfin  qu'aucun  esclave  ou  colon  ne 
pourrait  être  privé  de  ses  chars,  de  ses  charrues  ou  autres  instru- 
mens   d'agriculture   (i). 

Les  barons  obligèrent  le  roi   à  laisser  la  ville    de    Londres  en       Consru. 
leur  pouvoir,  et  à  remettre  au  primat  la  garde  de  la   tour    jusqu'à    'conicrwauûrs. 
la  moitié  du  rnois  d'août  suivant,  en    exécution  de    divers    articles 
de  la  grande  charte.  Pour  s'assurer  de  leur  accomplissement  ils  élu- 
rent vingt-cinq  d'entre  eux,  comme  conservateurs    des    libertés  pu- 
bliques, avec   des  pouvoirs  illimités  dans  leur  nature  et  dans    leur 
durée.  En  cas    d'accusation    en    contravention    portée    contre  le  roi 
dans  la  personne  des  ministres  de  la  justice,  des  schérifs  ou  autres 
officiers,  quatre  barons  pouvaient  inviter  le  monarque  même   à    re- 
médier à   l'abus  dénoncé;   et   s'il   n'était  pas  fait  droit  à  leurs  instan- 
ces, ils  avaient  la  faculté  de  convoquer  le  conseil    des    vingt-cinq, 
qui,  de  coocert  avec  la  grande  assemblée,   pouvait  l'obliger  à  l'exé- 
cution de  la  charte,  et  en  cas  de  refus    prendre    les    armes    contre 
lui,  attaquer  ses  châteaux,  et  user  de  tous  les  moyens  coactifs  né- 
cessaires,   excepté  contre  sa  personne,  et  contre  celles    de    la  reine 
et  de  ses  enfans.  Les  habitans  du  royaume  furent  obligés,  sous  peine 
de  confiscation  de  leurs  biens,  de  prêter  serment  d'obéissance  aux 
barons,  et  les  propriétaires  libres  dans  chaque  comté,  d'élire  douze 

(i)  Hume.  Hist.  cVAng.  Jean  I.«  Nous  avons  cité  ici  les  principaux 
articles  de  la  grande  charte ,  comme  formant  la  base  du  gouvernement 
anglais. 

Europe.  Vol.  VI. 


66  Gouvernement  et  lois 

chevaliers ,  charge's  de  leur  dénoncer  les  abus ,  qui ,  d'après  la  grande 
charte,  re'clamaient  une  reforme  (i). 
Origine  Lcs  de'pcHSes  e'cormes  qu'avaient  entraînées  les  guerres  fréquen- 

tes où  Edouard  ï."  s'était  trouvé  engagé,  avaient  souvent  mis  ce 
prince  dans  la  ne'cessilé  de  recourir  à  l'assemblée  des  barons  pour 
en  avoir  des  subsides.  Pour  les  augmenter  il  imagina  un  expédient, 
qui  fut  de  réunir  au  parlement  les  repre'sentans  des  bourgs,  du  con- 
sentement desquels  il  préféra  obtenir  ces  subsides  ,  plutôt  que  de 
leur  en  imposer  l'obligalion.  Pour  éviter  les  diffîcuUës  et  les  lon- 
gueurs qu'il  aurait  rencontrées  à  traiter  avec  chaque  bourg  en  par- 
ticulier, Edouard  vit  que  le  moyen  le  plus  prompt  pour  arriver 
à  son  but,  était  d'assembler  les  députés  de  chaque  bourg,  de  leur 
exposer  les  besoins  de  l'état,  d'en  discuter  les  motifs  en  leur  pré- 
sence, et  de  les  engager  à  acce'der  à  ses  demandes.  Il  donna  donc 
l'ordre  aux  schérifs  d'envoyer  au  parlement,  avec  deux  chevaliers 
de  Ja  province,  deux  députés  de  chacun  des  bourgs  de  leur  comté,/ 
munis  par  leurs  communes  de  pouvoirs  suffîsans  pour  adhérer,  au 
nom  de  leurs  commettans,  à  toutes  les  demandes  qui  leur  seraient 
faites  par  le  roi,  et  par  son  conseil;  et  cela,  disait  le  roi  dans  le 
préambule  de  son  ordre,  «  parce  qu'il  est  souverainement  juste,  que 
ce  qui  est  de  l'intérêt  de  tous,  soit  approuvé  par  tous  ceux  que 
cet  intérêt  touche,  et  que  les  dangers  communs  soient  écartés  par 
tous  les  efforts  réunis  ».  Après  leur  élection,  qui  se  fesait  par  les 
Aldermans  et  par  le  conseil  communal,  ces  dépuiés  devaient  s'en- 
gager sous  caution  à  se  présenter  au  roi  et  au  parlement,  dont  ils 
ne  fesaient  pas  alors  une  partie  essentielle.  Ils  y  siégeaient  à  part  des 
barons  et  des  chevaliers;  et,  après  avoir  consenti  les  impositions 
qu'on  leur  demandait,  ils  s'en  retournaient  chez  eux,  encore  que 
le  parlement  dût  prolonger  la  durée  de  sa  session.  Mais  la  réunion 
de  ces  représentans  donna  insensiblement  plus  d'importance  à  l'or- 
dre entier;  et,  en  reconnaissance  de  leur  complaisance  à  accorder 
les  subsides,  il  leur  fat  permis  de  pre'senter  au  trône  des  pétitions 
pour  demander  la  réparation  de  quelqu'abus  particulier,  dont  ils 
avaient  eu  sujet  de  se  plaindre.  Plus  les  demandes  du  prince  deve- 
naient fréquentes,  plus  ces  instances  se  multipliaient  et  acquéraient 

(i)  On  peut  hre  dans  Hume  les  noms  des  vingt-cinq  premiers    con- 
servateurs. 


desBretons.  67 

de  poids:  ce  qui  mit  le  roi  dans  l'impossibilité  de  rien  refuser  à 
des  hommes  qui  s'étaient  prêtes  à  ses  vœux  pour  le  soutien  du 
trône,  et  à  l'assistance  desquels  il  pouvait  se  trouver  encore  bien- 
tôt dans  le  cas  d'avoir  recours.  Les  communes  ne  laissaient  pas 
cependant  d'être  encore  loin  du  pouvoir  de  la  législature 5  et  leur 
pétitions,  quoique  appuyées  de  la  saticlion  verbale  du  monarque, 
n'étaient,  pour  ainsi  dire,  que  des  projets  de  loi.  Les  juges  re- 
çurent dans  la  suite  la  faculté'  de  donner  aux  lois  une  certaine 
forme;  et,  en  les  revêtant  de  sa  sanction,  quelquefois  sans  la  par- 
ticipation des  nobles^  le  roi  leur  donna  de  la  validité.  On  recon- 
nut par  la  suite,  qu'il  ne  pouvait  être  établi  de  loi  pour  une  classe 
de  personnes,  sans  que  toutes  les  autres  n'y  fussent  aussi  intéressées. 
On  s'attendait  à  voir  l'assentiment  de  la  chambre  des  pairs,  qui  était 
l'ordre  le  plus  puissant  de  l'état,  devenir  exclusivement  nécessaire 
pour  la  sanction  des  ordonnances;  mais,  sous  le  règne  de  Henri  V, 
les  communes  s'opposèrent  à  ce  qu'il  fût  fait  aucune  loi  à  l'instance 
des  pairs  seuls,  à  moins  que  les  statuts  n'en  eussent  été  rédigés 
par  les  communes  mêmes,  et  n'eussent  passé  dans  leur  chambre  en 
forme  de  bill  ou  de  proposition   (i). 

Pendant  que  le   gouvernement  de    l'Angleterre    se    raffermissait 
sur  ses  bases,  cette    contrée    était    déchirée    par   les    deux    factions 
d'Yorck  et  de  Lancaster,   qui  devaient  entrainer  l'anéantissement  de 
la  dynastie  des  Plantagenètes.  La  première  avait  pris  le  nom  de  rose 
blanclwy  et  la  seconde  celui  de  rose  rouge.  La  couronne  avait  été 
ravie   à  la   maison  de  Mortimer  par  le  duc  de  Lancaster,  qui  régna 
sous  le  nom  de  Henri  VI.  Richard,  duc   d'Yorck,  héritier  de  cette 
maison,  tenta  de  faire  valoir  ses  droits  contre  le  faible  Henri,  qu'il 
fit  prisonnier  en    i455,  et  se    contenta,   en    lui  laissant  le    titre  de 
roi,  de  prendre  celui    de    protecteur.    La    reine    Marguerite,  femme 
d'un  rare  courage,  et  comparable  aux  plus  grandes  héroïnes  de  l'an- 
tiquité, s'efforce  envaiu  de  venger    les    droits    de    son  mari  ;    après 
quelques  heureux  succès  elle  perd    la    couronne    et    la  liberté.    Ce- 
pendant le  parti  de  Lancaster  se  ranime:  Henri ,  comte  de  Richmond 
et  neveu  d'Owen  Tudor,    s'empare    du  trône,  et,  à  la  maison   des 
Plantagenètes,  succède  ceile  de  Tudor.  Le  n.°  i   de  la    planche  10 
représente  Henri  VI  avec  un  bonnet  de  velours  cramoisi,  un  man- 


de  la  rose 

blanchs 

et  de  la  rose 

rouge. 


(i)  Hume.  Hist.  d'Angl.  Edouard  //'• 


68  Gouvernement  et   lois 

teau  bleu  bordé  en  or ,  et  une  chaîne  d'un  travail  grossier  et  d'un 
poids  énorme  autour  du  cou 5  sa  couronne,  qui  est  sur  la  table,  est 
la  première  de  ce  genre  qui  ait  été  portée  par  les  rois  d'Angleterre. 
Marguerite  d'Anjou  sa  femme,  n.®  2,  porte  un  voile  riche,  élégant 
et  parsemé  de  perles;  sa  robe  est  d'une  étoffe  d'or  avec  de  larges 
manches  doublées  d'hermine.  La  fig.  3,  qui  représente  un  homme 
de  cour,  a  un  vêtement  d'une  étoffe  d'or  avec  des  franges  d'argent; 
et  elle  a  une  bourse  de  couleur  bleue  brode'e  en  or  et  pendante 
à  son  côté  (i). 
fclZrine  ^  ^^  dynastic  qui  succéda  aux  Plantagenètes  sur  le  trône  d'An- 

d'Arragon.  gletcrrc  appartient  le  fameux  Henri  VIII,  dont  les  amours  avec 
Anne  Bolena  ont  eu  des  suites  qui  leur  ont  donné  tant  de  céle'- 
britë.  Pour  lever  tout  obstacle  à  la  répudiation  qu'il  voulait  faire 
de  Catherine  d'Arragon  son  épouse,  et  mettre  Anne  à  sa  place,  il 
se  sépara  ainsi  que  son  royaume  de  l'église  catholique,  s'arrogea 
la  suprématie  ecclésiastique,  fit  couler  le  sang  de  ceux  qui  ne  vou- 
laient pas  le  reconnaître,  supprima  les  monastères,  et  fit  dire  à 
Charles-Quint  qiiil  avait  tué  la  poule ^  qui  lui  pondait  des  œufs 
dor,  parce  qu'en  effet  il  s'était  privé  des  taxes  énormes,  qu'on 
imposait  aux  couvens  et  aux  églises.  On  le  voit  à  la  planche  i  r 
avec  un  simple  bonnet  de  velours  noir  orné  de  plumes  blanches  : 
sa  femme  Catherine  d'Arragon  s'est  jetée  à  ses  pieds  en  présence 
des  légats  du  pape,  devant  qui  devait  se  traiter  la  cause  du  divorce; 
elle  est  vêtue  en  noir,  et  n'a  qu'un  simple  ornement  de  perles  au- 
tour de  la  tête  et  du  cou,  et  elle  porte  sur  la  tête  un  voile  blanc  (2). 
Eihaheih.  Le  nom  de  la  fille  de  Henri  VIII    et    d'Anne    Bolena,   de   la 

fameuse  Elisabeth,  réveille  encore  aujourd'hui  dans  le  cœur  des 
Anglais  le  plus  vif  enthousiasme  pour  la  liberté  de  leur  pays.  Celte 
princesse  mérite  -le  titre  de  restauratrice  de  la  gloire  nationale 
dans  la  marine,  et  de  reine  des  mers  du  nord-,  elle  eut  pour  prin- 
cipe de  se  concilier  l'affection  de  ses  sujets  protestans,  et  d'occu- 
per ses  ennemis  dans  ses  propres  états.  Elle  disait  souvent  que 
l'argent  se  trouvait  mieux  placé  dans  la  poche  de  ses  sujets,  que 
dans  son  échiquier  (3).  On  voit  à  la  planche   12  cette  reine  à  che- 

(i)  Smith.  Sélections  of  the  ancienb  costume  an,   i45o. 
(2)  A  séries  of  one  Hunfred  etc.  N.°  92. 

(5)  La  cour  de  l'échiquier  est  chargée  de  la   conservation    des  reve- 
nus de  la  couronne. 


D  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  6g 

val,  à  la  journée  de  Tilbury,  annonçant  à  ses  troupes  l'intention 
de  les  mener  elle-même  au  combat.  Elle  a  un  costume  de  guerre, 
et  tient  le  sceptre  en  main.  Les  historiens  parlent  de  la  vanité  pué- 
rile qui  la  portait,  même  dans  les  dernières  années  de  sa  vie,  à 
vouloir  passer  pour  la  plus  belle  femme  de  l'Europe,  et  ils  impu- 
tent à  un  sentiment  de  jalousie  la  cruelle  perse'culion  qu'elle  exerça 
envers  sa  cousine",  la  belle,  la  vertueuse  et  infortune'e  Marie  Stuard. 
Elisabeth  refusa  constamment,^  de  se  marier,  et  Lally-Tollendal  , 
qui  nous  a  donné  sa  biographie,  fait  à  ce  sujet  les  questions  sui- 
vantes. «  Sa  répugnance  pour  le  mariage  ne  venait-elle  pas  de  la 
crainte  de  se  donner  un  maître,  ou  de  partager  avec  un  e'poux 
l'autorité  royale  ?  Quelque  vice  de  conformation  ne  lui  fesail-il 
pas  du  célibat  une  loi  impérieuse,  qu'elle  ne  pouvait  violer  sans 
danger  pour  sa  vie?  Voilà  des  questions  qu'il  est  difficile  de  ré- 
soudre maintenant,  s'il  est  vrai  qu'on  ait  strictement  exécuté  l'ordre 
donné,  dit-on,  par  elle,  de  ne  point  ouvrir  ni  môme  d'examiner  son 
corps  après  sa  mort   (i)  », 

Malgré  la  liberté  de  conscience  accordée  par  Elisabeth,    et    îa         ^'«« 

,    .      ,  '^  de  fAnglelerre 

sévérité  avec  laquelle  elle  réprima  les  Catholiques  et  les  Puritains,  sou,  Ehsubeih. 
il  ne  laissa  pas  d'y  avoir  des  guerres  civiles  pendant  son  long  rè- 
gne, qui  dura  quarante-quatre  ans.  Le  parlement  fut  toujours  docile 
à  ses  volontés,  et  les  tribunaux  connus  sous  les  ï\oms  àe  chambre 
étoilée  et  de  haute  commission,  n'étaient  également  que  des  ins- 
trumens  de  despotisme,  comme  l'était  aussi  la  loi  martiale,  qui 
formait  pour  les  troupes  un  code  judiciaire  plus  rigoureux,  dont 
l'application  était  plus  prompte,  et  qui,  dans  plusieurs  cas ,  s'éten- 
dait encore  à  des  personnes  étrangères  à  la  milice.  Toutefois  Eli- 
sabeth n'en  mérita  pas  moins  les  respects  et  l'affection  de  ses  sujets. 

Jacques  VI  roi  d'Ecosse  et  le  premier  de  ce  nom  en  Angle-  Maison 
terre,  succéda  à  Elisabeth,  dont  il  était  le  plus  proche  parent,  ^'"^'"'"^^'• 
et  réunit  ainsi  sur  sa  tête  les  couronnes  des  trois  royaumes,  aux- 
quels on  donne  maintenant  le  nom  de  Grande-Bretagne.  L'Ecosse 
avait  eu  une  longue  suite  de  rois,  dont  l'histoire  peut  êlre  divisée 
en  quatre  périodes,  qui  s'étendent;  la  première,  depuis  l'origine 
delà  monarchie  jusqu'au  règne  de  Kennelh  II;  la  seconde ,  depuis 
la  conquête  de  Kenneth  sur  les  Pietés  jusqu'à  la   mort  d'Alexandre 

(i)  Biographie  Universelle.  Artic.  EHsab. 


70  Gouvernement   ET   LOIS 

III î  la  troisième,  qui  va  jusqu'à  la  mort  de  Jacques  V,  et  la  qua- 
trième qui  se  prolonge  jusqu'à  reiëvation  de  Jacques  VI  au  trône 
d'Angleterre.  La  première  période  n'offre  que  des  fables  et  des 
conjectures;  dans  la  seconde,  quelques  rayons  de  lumière  commen- 
cent à  percer  à  travers  les  ténèbres;  la  troisième  forme  l'époque 
la  plus  importante  et  la  plus  authentique  de  l'histoire  d'Ecosse, 
comme  il  conste  des  monumens  qui  se  sont  conserve's  en  Angle- 
terre ;  la  quatrième  se  lie  si  étroitement  aux  histoires  des  autres 
nations,  qu'elle  n'intéresse  pas  moins  les  étrangers  que  les  Anglais 
mêmes.  Les  anciens  monarques  de  l'Ecosse  furent  presque  toujours 
dans  la  dépendance  de  ceux  de  l'Angleterre,  surtout  depuis  l'épo- 
que  ou  Bruce  et  Baliol  se  disputèrent  le  trône.  La  féodalité'  régna 
dans  ce  pays  comme  dans  les  contrées  voisines;  et,  selon  Robert- 
son,  la  puissance  des  barons  fut  plus  grande  en  Ecosse  qu'en  au- 
cun autre  lieu:  ce  qui  peut  être  attribué;  i."  à  la  nature  niéme  du 
pays,  qui  offrait  aux  nobles  des  asiles  inexpugnables  dans  les  mon- 
tagnes; 2.°  au  petit  nombre  de  grandes  villes ,  oii  il  règne  toujours 
plus  d'ordre  ,  et  où  l'administration  marche  toujours  avec  plus  de 
régularité;  3.^  a  la  division  de  la  population  en  clans  ou  tribus 
où  la  noblesse  avait  toujours  beaucoup  de  crédit;  4-°  aux  alliances 
formées  entre  les  barons,  et  qui  s'appelaient  ligues  de  défense  mu- 
tuelle, ou  entre  les  barons  et  le  peuple,  et  qui  se  nommaient  li- 
gues de  servitude  ou  de  vasselage,  et  enfin  aux  minorités  des  sou- 
verains, qui  étaient  fréquentes  en  Ecosse.  Mais  le  parlement  écos- 
sais déclara  ces  ligues  illégitimes  sous  Jacques  I.",  lequel  ayant  fait 
condanner  plusieurs  barons  et  confisqué  leurs  biens,  jeta  les  fon« 
démens  d'un  pouvoir  plus  étendu,  qui,  après  le  renversement  de 
la  famille  de  Douglas,  ne  trouva  plus  d'opposition  ,  et  devint  pres- 
que absolu  sous  les  derniers  Stuards  (i). 
Charles  I.  L'histoire  des  dernières  années  du  règne  des  Stuards  est  écrite 

en  lettres  de  sang,  et  nous  apprend  que  le  trône  est  souvent  l'asile 
du  malheur.  Tout  le  monde  connaît  la  fin  tragique  de  Marie  Stuard, 
qui,  après  avoir  long-temps  gJ^mi  dans  une  prison  obscure,  périt  par 
la  main  du  bourreau.  Charles  I.",  son  neveu,  fut  victime  des  sec- 
tes des  Presbytériens  en  Ecosse,  et    des    Puritaius    en    Angleterre, 

(i)  Robertson.  Hist:.  d'Ecosse.    Liv.  I    Abrégé    de    l'Hist,    d'Ecosse 
avant  la  mort  de  Jacques  V^. 


et    Croinwel. 


desBretons.  71 

auxquels  se  joignirent  les  Indépendans.  Sous  prétexte  de  se  tenir 
à  la  lettre  de  l'Evangile,  ces  sectaires  se  livrèrent  à  tous  les  ex- 
cès du  fanatisme  et  de  la  superstition.  Partout  ils  voyaient  l'abo- 
inînalion,  l'œuvre  de  salan,  le  règne  de  l'anléchrist.  Les  lodëpen- 
dans,  qui  se  pre'tendaient  inspires  du  Saint-Esprit,  et  professaient 
la  doctrine  d'une  parfaite  e'galité  entre  tous  les  hommes,  ne  vou- 
laient point  de  prêtres,  d'ëvêques  ,  de  cérémonies  religieuses,  ni 
de  la  dignité  royale,  dont  les  Puritains  se  contentaient  de  restrein- 
dre les  prérogatives.  Ces  sectaires  trouvèrent  un  chef  dans  Oiivier 
Cromwel ,  qui,  l'ëpe'e  d'une  main  et  l'Evangile  de  l'autre  ,  montra, 
sous  le  masque  de  la  religion,  les  qualités  les  plus  brillantes  alliées 
aux  vues  ambitieuses  d'un  usurpateur  (i).  Le  malheureux  Charles 
L^*"  succomba  dans  cette  crise  funeste  de  troubles  et  de  fanatisme: 
condanné  par  un  jugement  injuste,  il  perdit  la  tête  sur  un  échaf- 
faud  dressé  devant  son  palais  en  1649.  Et  pourtant  la  nation  ne 
laissa  pas  ensuite  de  se  soumettre  au  joug  de  Cromwel,  qui  abolit 
le  parlement  eu  reprochant  à  ses  rmembres,  d avoir  négligé  le  bien 
public  y  de  s  être  montrés  les  fauteurs  des  bas  intérêts  des  Presby- 
tériens y  qui  étaient  les  suppôts  de  la  tyrannie  des  légistes ,  da^>oir 
voulu  perpétuer  le  pouvoir,  et  d'être  devenus,  aux  yeux  du  Sei- 
gneur,  par  plusieurs  autres  indignités ,  un  instrument  abominable , 
quil  fallait  faire  disparaître  (2).  Le  conseil  militaire  lui  conféra 
ensuite  le  titre  de  Protecteur ,  qui  était  usile'  durant  la  minorilé 
des  souverains,  et  de  cette   manière  l'Angleterre    se    vit   assujëtie    à 

(i)  Il  est  certains  traits  qui  caractérisent  Tesprit  d'un  grand  homme, 
mieux  que  ne  pourrait  le  faire  l'historien  le  plus  habile.  C'est  pour  cela 
que  plusieurs  de  ceux  qui  ont  lu  l'histoire  de  Cromwel  faite  par  plusieurs 
écrivains,  ont  douté  si  ce  célèbre  usurpateur  n'était  pas  un  hypocrite  ou 
un  fanatique  de  bonne  foi ,  jusqu'au  moment  où  une  circonstance  fort 
simple  est  venue  les  éclairer.  Un  jour  qu'il  était  à  diner  avec  ses  amis, 
et  au  moment  où  tenant  une  bouteille  d'une  main  ,  il  cherchait  de  l'autre 
quelque  chose  sous  la  table ,  il  entra  un  de  ses  confidens  pour  lui  an- 
noncer que  des  ambassadeurs  demandaient  à  lui  être  présentés.  Dites-leur , 
répondit  Cromwel^  dans  le  langage  mystérieux  dont  il  usait  souvent,  que 
nous  sommes  ici  à  chercher  le  Seigneur.  Puis  se  retournant  vers  ses  amis, 
il  leur  dit  :  ces  imbécilles  croient  que  je  cherche  le  Seigneur ,  et  cest 
le  bouchon  que  je  cherche,  C.  Ferri ,  Spett.  Ital.  Tom.  IV,  pag.   i55. 

(2)  Le  lendemain  on  vit  écrit  sur  la  porte  de  la  chambre  :  maison 
'vide  à  louer.  Hist.  de   Cromwel.  Liv.  VI. 


72  G  0  U  V  E  R  N  E  M  E  N  T     E  T     L  0  I  s 

un  maître  bien  plus  redoutable  que  les  précëdens.    La  planche    i5 
représente   Cromwel  au  moment   où  il  dissout  le  parlement,  et  en 
donne  la  masse  à  un  soldat. 
^ts^6^rd^!  Cromwel    mourut   paisiblement   après    avoir    nommé  pour    son 

successeur  son  fils  Richard,  qui,  bien  différent  de  son  père,  ab- 
diqua le  pouvoir  pour  passer  sa  vie  dans  les  loisirs  d'une  retraite 
obscure:  exemple  que  suivit  son  frère,  qui  était  gouverneur  de  l'ir-? 
lande.  Le  conseil  militaire,  qui  demeura  en  possession  du  pouvoir,| 
rassembla  les  restes  épars  du  parlement  qu'avait  licencié  Cromwel; 
mais  celte  assemblée,  composée  d'environ  4^  membres,  devint  si 
méprisable  qu'on  lui  donna  le  nom  de  rump ,  c'est-à-dire  de  der- 
rière. Enfin  Georges  Monck,  gouverneur  de  l'Ecosse ,  convoqua  un 
parlement  libre,  qui  releva  la  monarchie  des  Stuards  ,  et  reconnut 
Charles  II,  lequel  au  milieu  des  acclamations  et  de  la  joie  univer- 
selle, s'assit,  dans  le  mois  de  mai  i66o,  sur  le  trône  teint  du  sang 
de  son  père. 
La  maison  Cct  évèncmeut  semblait  devoir  rendre  la  paix    et    la  liberté  à 

7l"^''      l'Angleterre;  mais  de  nouveaux  troubles  ne  tardèrent  point  à  écla- 
te    Brunswick     ,  'il  •  •  1'  t  -r\        •  ^>^ 

occupe  le  trône  tcr  par  suite  de  la  conjuration  dite  des  Papistes,  d  ou  a  tiré  sou 
origine  le  lest  ou  serment  du  parlement,  qui  taxait  le  papisme 
d'idolâtrie.  Un  second  parlement  veut  exclure  de  la  couronne  le  duc 
d'Yorck,  et  propose  le  fameux  acte  de  XHaheas  corpus,  portant 
que  tout  détenu  doit  être  présenté,  sur  sa  demande,  devant  une 
cour  de  justice,  accusé  et  jugé  dans  le  délai  prescrit  par  la  loi;  et 
s'il  est  renvoyé  absous  par  les  juges,  il  ne  peut  plus  être  arrêté 
pour  le  môme  motif.  Le  bill  est  approuvé,  et  celte  loi  devient  un 
des  principes  fondamentaux  de  la  liberté  anglaise.  A  cette  époque 
la  nation  se  divise  en  deux  sectes,  l'une  des  FTighs  ou  partisans 
du  système  républicain,  et  l'autre  des  Tory  ou  partisans  du  sys- 
tème monarchique  (i).  Les  sectes  se  déch.ùnent  plus  que  jamais 
sous  Jacques  II,  qui  est  contraint  de  prendre  la  fuite.  Les  communes 
déclarent  alors,  «  que  Jacques  ayant  fait  tous  ses  efforts  pour  ren- 
verser la  constitution  du  royaume,  en  rompant  le  pacte  originaire- 
ment établi  entre  le  roi  et  le  peuple  ;  après  avoir  violé  les  lois  fon- 
damentales par  le  conseil  des  Jésuites  et  autres  esprits  dangereux, 

(i)  Botta  appelle  les  Wighs  libéraux ,  et  les  Tory  royalistes.  Storia 
delta  guerra  americana,  Liv.  VI. 


D  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  78 

et  s'être  enfui  du  royaume,  il  est  conside're'  comme  ayant  abdiqué, 
et  par  conséquent  le  tiône  est  déclaré  vacant  ».  Jacques  avait 
deux  filles,  Marie  et  Anne  :  la  première  avait  épouse'  Guillaume 
prince  d'Orange,  et  la  seconde  le  prince  Georges  de  Dannemarck. 
11  fut  donc  décide',  que  la  couronne  serait  possédée  par  Marie,  et 
par  Guillaume  d'Orange  qui  devait  avoir  seulement  l'administration 
du  royaume,  et  qu'après  leur  mort  la  succession  serait  dévolue  à 
Anne,  princesse  de  Danuemarck,  et  à  sa  postérité  après  celle  de 
Marie.  En  effet  Anne  monta  sur  le  trône  en  1702,  et  la  réunion 
de  l'Ecosse  à  l'Angleterre  eut  lieu  quatre  ans  après.  Il  fut  encore 
décidé,  que  le  royaume  uni  de  la  Grande-Bretagne  serait  représenté 
par  un  seul  et  même  parlement  ;  que  l'Ecosse  aurait  pour  repré- 
sentans  seize  pairs,  et  quarante-cinq  membres  des  communes;  que 
tous  les  pairs  de  l'Ecosse  le  seraient  aussi  de  la  Grande-Bretagne, 
et  siégeraient  immédiatement  après  les  pairs  anglais ,  selon  leur  rang 
et  leur  condition.  Dans  le  même  tems  Anne,  dernier  rejeton  ré- 
gnant de  la  malheureuse  famille  des  Sluards  ,  se  trouva  dans  la  né- 
cessité de  proscrire  sa  propre  famille,  et  de  décréter  qu'en  cas  qu'elle 
mourût  sans  enfans,  la  couronne  d'Angleterre  passerait  â  la  ligne 
protestante  de  la  race  des  Stuards ,  c'est-à-dire  à  la  veuve  princesse 
Sopîiie,  électrice  de  Hanovre  et  nièce  de  Jacques  I.".  Après  la 
mort  de  la  reine,  Georges,  fils  d'Ernest  Auguste,  électeur  de  Ha- 
novre et  de  Sopbie,  fut  proclamé  roi  (i). 

D'après  l'aperçu  rapide  que  nous    venons    de    donner   des    di-       JS'Mure 
verses  époques  de  l'histoire    politique    de    l'Angleterre  ,   il    ne    sera    gouJrrLnent 
pas  difficile  à  nos  lecteurs  de  se  former  une  idée    exacte    du    gou-       ""»""' 
vernement  de  cet  état.  C'est  une  monarchie  tempérée  ,  où  l'autorité 
du  roi  est  balancée  par  celle  de  deux  assemblées.  La  première,  dite 
la  chambre  haute,  est    composée    de    pairs    héréditaires:    ses    mem- 
bres, depuis  l'union  de  l'Irlande  en   1801  ,  sont  au  nombre  de  35o.  ' 
La  seconde,  dite  la  chambre  basse,  est  composée  des  représentans 
ou  députés  élus  par  le  peuple,  qui,  depuis  la   même  époque ,  sont 
au  nombre  de  658.  Selon  les  maximes  de  Chamber,  de  Delolme  et 
de  Blarkslon,  le  roi  a  le  droit  de  faire  la  guerre  et  la  paix,  de  con- 
clure des  traités  d'alliance  et  autres,    et    de    lever    des    troupes    de 
terre  et  de  mer:  les   munitions,  les  forteresses,  les  ports,  les  vais- 
seaux de  guerre  et  les  monnaies  sont  du  domaine  de  son  autorité. 

(i)  Adams.  Histoire  d'Anglsùerre  ,  Liv,  VIII.  chap.   i. 

Europe    Vol.   Vï.  10 


74  Gouvernement  et  lois 

îl  a  de  même  le  droit  de  convoquer,  d'ajourner,  de  proroger,  de 
dissoudre  le  parlement,  et  de  le  transporter  ailleurs.  Il  nomme  à 
tous  les  emplois  civils  et  militaires,  et  aux  dignités  ecclésiastiques. 
Il  peut  faire  grâce  et  commuer  les  peines  inflige'es  aux  condannés, 
et  nul  acte  du  parlement  n'est  valide  s'il  n'est  revêtu  de  la  sanc- 
tion royale.  Comme  chef  de  l'ëglise^  le  roi  peut  convoquer  un  sy- 
node provincial  ou  même  national,  et  faire  des  canons  du  consente- 
ment de  cette  assemblée;  mais  il  ne  peut  faire  de  nouvelles  lois  ni 
imposer  de  nouvelles  taxes,  sans  l'approbation  des  deux  chambres  (i). 
Usage  Les  ministres  sont  dans  la  dépendance  du  roi,  et  ils  peuvent 

de  changer         ai_/i5\ 

h  minisière.  efrc  chaugés  d  après  un  usage,  dont  Botta  a  traite'  avec  beau- 
coup de  discernement  dans  sa  Storia  délia  guerra  delVindipen- 
denza  degli  Stati-Uniti  d' America:  voici  comment  il  s'exprime  à 
ce  sujet.  «  Il  y  a  cela  de  bon  dans  la  constitution  anglaise,  que 
quand  il  a  ëtë  présente'  sur  quelqu'affaire  importante  une  adresse, 
dont  on  vient  ensuite  à  reconnaître  qu'il  pourrait  résulter  un  grand 
préjudice  pour  l'état,  n'y  ayant  plus  moyen  de  la  retirer  sans  bles- 
ser la  dignité  du  gouvernement,  on  cherche  aussitôt,  et  l'on  ne 
tarde  pas  à  trouver  un  motif  tout-à-fait  éloigné  du  véritable,  pour 
servir  de  pre'texte  au  renvoi  des  ministres,  ce  qui  a  lieu  immédia- 
tement. De  cette  manière,  ils  diviennent  seuls  repréhensibies  de  la 
faute  qui  a  e'té  faite,  et  alors  l'affaire  est  mise  de  nouveau  en  dé- 
libération, mais  sous  un  autre  forme:  d'où  l'on  voit  que,  par  le 
seul  changement  des  ministres,  on  obtient  en  Angleterre,  ce  qui, 
dans  d'autres  gouvernemens  oii  le  roi  est  absolu,  ne  pourrait  se 
faire  sans  l'abdication  du  roi  même,  autrement  l'ëtat  courrait  les 
plus  grands  risques.  Par  là  on  donne  au  peuple  une  satisfaction, 
qui  ne  compromet  nullement  le  respect  dû  au  gouvernement,  ni 
la  sûreté  de  l'état.  Mais  il  y  a  pourtant  en  cela  un  inconvénient, 
(  eh!  qu'y  a-t-il  de  parfait  dans  les  choses  humaines),  c'est  que  les 
nouveaux  ministres  se  trouvent  d'abord  très-embarrassés:  car,  s'ils 
prennent  en  tout  le  contre-pied  de  leurs  prédécesseurs,  ils  flattent 
et  favorisent  ainsi  les  passions  et  les  entreprises  des  factieux  et 
des  ennemis  de  l'état;  et  s'ils  marchent  sur  leurs  traces,  ils  main- 
tiennent le  mal  qu'on  veut  éviter;  c'est  pourquoi  ils  sont  obligés 
de  tenir  une  conduite  ambiguë,  qui   a  rarement   un  bon  eifet  (2)  ». 

(i)  Voyez  dans  Blackston  et  dans  Malte-Brun  la  formule  du  serment 
que  prêtent  les  rois  d'Angleterre. 

(2)  Botta.  Storia  délia  guerra  deirindipend.  degll  Stati'Uniti  d' Amer. 


desBretons.  <j5 

Avant  d'en  finir  sur  ce  qui  concerne  le  gouvernement  de  l'An-     VicUsUudes 

...  -11  .     •        1  ,     ,  ,.         ^e  l'Irlande. 

glelerre,  il  importe  aussi  de' donner  un  précis  des  evenemens  poli- 
tiques qui  se  sont  passés  en  Irlande.  Cette  ile,  divisée  entre  plu- 
sieurs petites  princîpaule's  ennemies,  fut  conquise  sans  beaucoup  de 
peine  par  les  Anglaise  sous  le  règne  de  Henri  II  vers  l'an  1172.  Ses 
habilans  furent  laisse's  on  possession  de  leurs  biens,  et  quelques 
Anglais  s'établirent  parmi  eux,  en  nombre  trop  peu  conside'rable 
sans  doute  pour  identifier  les  deux  nations,  mais  suffisant  pour 
rappeler  aux  Irlandais  leur  assujétissement.  La  haine  et  les  vengean- 
ces mutuelles  perpétuèrent  parmi  eux  les  divisions  et  les  distinc- 
tions nationales,  et,  après  quatre  siècles  de  troubles  et  d'anarchie, 
celte  ile  fut  enfin  soumise  vers  la  fin  du  règne  d'Elisabeth  en  i6o3. 
Quarante-ans  environ  après  cette  époque  (  i64i  ),  les  Irlandais, 
dans  un  transport  de  vengeance  dont  on  ne  trouve  d'exemples  qu& 
chez  les  sauvages  de  l'Amérique  ,  renouvelèrent  les  horreurs  de 
la  S.*  Barthélémy ,  en  massacrant  tous  les  Anglais,  et  même  jus- 
qu'aux enfans,  auxquels  ils  firent  souffrir  les  plus  cruels  tourraens. 
Loin  de  songer  à  les  punir,  Charles  I.^',  qui  était  déjà  en  querelle 
avec  le  parlement,  dut  en  venir  à  un  arrangement  avec  eux,  et 
donna  ainsi  motif  à  ses  ennemis  de  dire,  que  le  catholicisme  for- 
mait une  espèce  de  lien  naturel  entre  eux  et  lui.  Crorawel  et  Ire- 
lon  les  soumirent;  et  Petty,  auteur  contemporain  ,  assure  qu'il  pe'- 
rit  en  onze  ans  604,000  Irlandais,  et  112,000  Anglais  par  le  fer  et 
le  feu,  ou  par  les  effets  de  la  peste  et  de  la  famine.  Après  le  re'- 
tablissement  de  la  monarchie,  les  Irlandais  protestans  et  les  Anglais 
qui  avaient  tout  perdu  dans  le  soulèvement  de  1641  ,  avaient  de 
justes  droits  au  recouvrement  de  leurs  biens,  et  il  en  était  de  mê- 
me de  ceux  qui  avaient  ëtë  dépouillés  par  Cromv^el;  mais  ils  n'ob- 
tinrent rien  ni  les  uns  ni  les  autres,  et  si  ce  dernier  persécuta  les 
Catholiques,  Jacques  II  poursuivit  les  Protestans.  Ainsi  l'Irlande  pre'- 
sente  un  spectacle  à  la  fois  unique  et  affreux;  sous  Charles  II,  elle 
lutta  pour  la  liberté  et  fut  ravagée;  sous  Cromwel,  elle  défendit 
l'autorité  royale,  et  fut  en  proie  aux  déprédations;  elle  combattit 
pour  Jacques  H,  et  fut  dépouillée.  De  cette  manière  sa  population 
fut  divisée  en  Anglais,  en  Irlandais,  en  Protestans  et  en  Catholi- 
ques; mais  la  distinction  qui  y  subsiste  réelement  est  celle  des  //?- 
vestis  et  des  désitwestis  des  terres  des  rebelles  de  1641  ;  et,  selon 
Petty,  le  principal  sujet  de  la  haine  du  clergé  catholique  contre  le 
clergé  prolestant,  c'est  que  ce    dernier    possède    les    bé.iëfices.    Du 


^^  Gouvernement  ET  LOIS 

tems  de  cet  écrivain  ,  qui  était  médecin  de  l'armée  anglaise  en  Ir- 
lande vers  le  milieu  du  XVII.«  siècle,  les  Protestans,  les  Anglais 
et  l'Eglise  étaient  en  possession  des  trois  quarts  des  terres  et  de 
toutes  les  places  fortes.  On  comptait  dans  l'ile  3oo,ooo  Anglais  et 
800,000  papistes  (  c'est  le  nom  qu'on  donnait  aux  Catholiques),  dont 
660,000  vivaient  comme  des  brutes  dans  de  misérables  huttes.  Sous 
Guillaume  d'Orange  le  joug  s'appesantit  sur  les  catholiques  irlan- 
dais: leur  sort  fut  adouci  en  17825  mais  il  devint  plus  déplorable 
encore  en  1798,  par  suite  d'une  révolution  qui  y  avait  éclaté  et 
qui  fut  étouffée  par  le  général  Hurabert.  Et  pourtant ,  depuis  1678, 
la  population  de  cette  ile  s'est  prodigieusement  accrue:  car  à  pré- 
sent on  n'y  compte  pas  moins  de  4,000,000  de  Catholiques,  et  de 
1,000,000  de  Protestans,  dont  la  moitié  sont  Anglicans  et  les  au- 
tres Presbytériens  (i). 
Lois  et  jurys.  D'après  ce  que  nous  avons  dit  de  la  grande  charte,  de    VHa- 

heas  corpus  et  autres  actes  publics,  nos  lecteurs  ont  déjà  pu  se 
former  une  idée  de  l'esprit  des  lois  anglaises.  Nous  observerons 
seulement  avec  Robertson ,  que  les  Normans  tentèrent  vainement 
de  plier  à  leurs  institutions  les  Anglo-Saxons,  qui,  quoique  vaincus, 
étaient  encore  plus  nombreux  que  leurs  vainqueurs.  Les  lois  nor- 
mandes étaient  tyranniques  et  odieuses  au  peuple:  motif  pour  le- 
quel elles  tombèrent  pour  la  plupart  en  désuétude;  et  l'on  remar- 
que encore  de  nos  jours,  tant  dans  la  constitution  politique  que 
dans  la  langue  des  Anglais,  plusieurs  points  essentiels,  qui  sont 
évidemment  d'origine  saxonne  et  non  normande  (2).  Tel  est  l'ins- 
titution des  jurys,  attribuée  par  Hume  à  Alfred,  et  que  d'autres 
prétendent  lui  être  antérieure.  Nul  ne  peut  être  condanné  en  An- 
gleterre, sans  avoir  auparavant  été  déclaré  coupable  par  douze  ci- 
toyens qui  soient  de  la  même  condition  que  lui,  ou  ses  égaux.  Il  peut 
récuser  un  certain  nombre  de  ses  jurés,  sans  en  alléguer  le  motif; 
mais  dans  les  récusations  ultérieures  qu'il  lui  est  encore  permis  de 
faire,  il  est  obligé  d'en  exprimer  la  raison  ,  et  l'on  continue  à  pro- 
céder ainsi  jusqu'à  ce  qu'il  se  trouve  douze  jurés  qu'il  ne  puisse 
plus  récuser,  et  qui  soient  ses  voisins,  ou  qui  aietJt  au  moins  leur 
domicile  dans  le  lieu  011  a  été  commis  le  délit.  Ces  jurés  prêtent 
serment  de  juger  avec  vérité  et  loyauté,  de  prononcer  entre  le  roi 

(1)  Voy.  le  Voyage  d'un  Français  en  Angleterre.  Vol.  II. ,  art.  Irlande^ 

(2)  Robertson.  Inùroduzione  alla  Storia  di  Carlo  V.  Sez.  L,  note  4; 


desBretons.  nrj 

et  V accusé  soumis  à  leur  eocamen  d après  T évidence,  et  selon  les 
lumières  de  leur  conscience.  Les  lémoins  entendus,  et  l'accusé  ayant 
e'te  interrogé,  le  juge  fait  un  résume'  du  procès  aux  jure's,  qui  de'- 
clarent  ensuite  si  Taccuse'  est  coupable  ou  non.  En  cas  de  disparité' 
de  suffrages,  ils  se  retirent  dans  une  salle  avec  une  copie  de  l'acte 
d'accusation,  et  y  demeurent  renferme's  jusqu'à  ce  qu'ils  soient  tous 
de  la  même  opinion:  si  quelqu'un  d'eux  venait  à  mourir  dans  cet 
intervalle,  l'accusé  serait  absous:  lorsqu'il  est  condanné,  le  schécif 
est  chargé  de  l'exe'cution  de  la  sentence.  Dès  les  tems  d'Etelrède  il 
fut  statué,  que  si  le  pre'venu  était  étranger,  le  jury  serait  composé  la 
moitié  d'étrangers,  et  l'autre  moitié  de  nationaux.  Beretti  ayant  été 
traduit  en  jugement  pour  avoir  tué  un  Anglais  à  son  corps  défen- 
dant, refusa  de  faire  usage  de  ce  privilège,  s'en  rapportant  pleine- 
ment à  l'intégrité  du  jury  anglais  (i)  «  A  Rome,  dit  Montesquieu , 
les  juges  déclaraient  seulement  que  l'accusé  était  coupable  de  tel 
délit,  et  la  peine  se  trouvait  dans  la  loi.  De  même  en  Angleterre, 
les  jurés  déclarent  si  l'accusé  est  coupable  ou  non  du  fait  sur  le- 
quel ils  sont  appelés  à  prononcer:  s'il  est  déclaré  coupable,  le  juge 
lui  applique  la  peine  portée  par  la  loi:  chose  pour  laquelle  il  ne 
faut  que  des  yeux  (2)  k  . 

Il   n'est  guères  possible  de  parler  des  lois  criminelles  de  l'An-     PhUa,itropic 

1    ,  £>  •  .1      TT  T  i    •  .  ^^  Howard. 

gleterre  sans  taire  mention  de  Howard,  anglais,  qui  a  parcouru  toute 
l'Europe  pour  s'y  instruire  de  tout  ce  qui  pouvait  tendre  à  amé- 
liorer le  sort  des  détenus,  et  qui,  de  retour  dans  sa  patrie,  établit 
dans  les  prisons  et  dans  les  hôpitaux  un  régime,  qui  alliait  les  droits 
de  la  justice  avec  les  sentimens  de  l'humanité.  «  Que  ta  mémoire 
soit  toujours  en  honneur,  ô  vertueux  Howard,  s'écrie  le  comte  Ferri. 
Tu  a  parcouru  toute  l'Europe  ,  non  pour  admirer  la  magnificence 
des  palais  et  des  temples,  ni  pour  contempler  les  raonumens  des 
grandeurs  passées,  ni  pour  recueillir  des  médailles  ou  des  manus- 
crits, mais  pour  pénétrer  dans  l'obscurité  des  cachots,  pour  res- 
pirer l'air  souvent  infect  des  hôpitaux,  dans  la  vue  de  comparer 
entre  elles  les  misères  de  l'homme  dans  chaque  pays.  Tes  voyages 
philantropiques  ont  été  couronnés  d'un  heureux  succès  ,  puis  qu'ils 
ont  fait  rougir  de  leur  coupable  négligence  les  princes  et  les  mi- 
nistres, et  ont  apporté  quelque  soulagement  au  funeste  état  de  tant 
de  victimes  de  la  corruption  et  de  l'indigence  (3)». 

(i)  Voy.  la  r^ita  del  BareUi  écrite  par  P.   Gustodi. 

(2)  Esprit  des  loix.  Liv.  VI,  cap.  3.  (3)  Spettab,  Ital.  Tom.  III.  pag,  172 


Rcfenris 
de  PyJugieterre 


7^  Gouvernement    ET   LOIS 

Les  revenus  de  l'Angleterre  forment    une    masse    de 


^  _  ,  .  fonds  qui 

za  tÇe'.e  ^1''""^'  '^  ^"'  ^'^  ^"  "'^™«  ^^^s  un  sujet  de  méditation  pour  l'homme 
6/o"^r'/V.  ^^^^^^'  ^^  (Courrier,  journal  anglais,  nous  en  a  présenté  cette  année 
même  l'état,  d'après  des  documens  consignés  dans  les  archives  du 
gouvernement  (i).  Il  résulte  de  cet  état,  que  l'Angleterre,  qui  n'avait 
sous  Gudlaume  le  Conquérant  que  4oo,ooo  livres  sterling  de  re- 
venu, en  a  en  1826,  sous  le  règne  de  Georges  IV,  58,ooo,ooo  mê- 
me valeur.  On  y  trouve  en  outre,  qu'en  i8i5,  sous  le  règne  de 
Georges  lïl,  les  frais  de  la  guerre  montèrent  à  7i,i5o,i42  livres 
sterling.  Voici  le  tableau  de  ce  revenu  donné  par  le  môme  jour- 
nal, et  répété  par  les  journaux  français. 


V  lanière 
de  voinbatlre 
dm  Jjretous. 


Année.  Liv.  sterl. 
Guillaume  le  Con- 
quérant  1066  .  .  4oO;Ooo 

Guillaume    le 

Houge 1087  .  .  35o,ooo 

Henri  L^r    .  .   .  .   iioo  .  .  3oo,ooo 

Etienne ii35  .  .  200,000 

Henri  II ii54  .  .  200,000 

Richard  I."   dit 

Cœur  de  Lion.   1189  .  .   i5o,ooo 

Jean  S  ans- Terre    1199  .  .   100,000 

Henri  III 1216  .  .     80,000 

Edouard  I.^"^   .  .  .1271   .  .   i5o,ooo 

Edouard  II.    ...   1807   .  .   100,000 

Edouard  III   ..  .   1827  .  .   i54,i4o 

Richard  II 1^77  .  .   i3o,ooo 

Henri  IV 1^99  .  .   100,000 

Henri  V i4i3  .  .     ^jQ^G^^ 

Henri  VL    ....  1422  .  .     64,976 

Edouard  IV.  .  .  .   1460  .  .   100,000 

Edouard  V.    .  .  .   i473  .  .   100,000 


Richard  III.  . 
Henri  VII.  .  . 
Henri  VH!  . 
Edouard  VI. . 

Marie 

Elisaheth.  .  . 
Jacques  I.  .  . 


Jnnée.  Liv.  ster. 

^^^"^ 100,000 

'  ^485 400,000 

1^07 800,000 

ï5o9 400,000 

i555  ......  45o,ooo 

^5->o 5oo,ooo 

^,-,   ^,      ,.  1602 600,000 

Charles  I       .  .   1625 895,000 

La  république.   1643 1,517,247 

Charles  II dem 1,800,000 

P  T''  "  ;r;  •  '^^^ 2,001,855 

Guillaume  IH.     1688 3,8q5  2o5 

La  reine  Anne 

{union)  ...    1706 5,691,803 

Georges  I    ...   17 14 6,752,643 

Georges  II     .  .1727 8,522,54o 

GeorgesIiï.(i778)i76o 15,872,971 

ft''' '^°° 50,720,00a 

Idem.  .         .    .  i8i5(g-^^erre^)7r,r5o,r42 
Georges  IV.  .  .  1826 58,ooo,ooo 


ART      MILITAIRE. 


XA.PRÈS  les  dessins  que  nous  avons  donnés  à  la  planche  n.*^  i 
d'un  Breton  et  de  deux  Calédoniens  en  habit  militaire,  il  ne  nous 
resté  ici  qu'à  faire  naention  de  leur  manière  de  combattre.  César  nous 
apprend  que  les  Bretons  combattaient  le  plus  souvent  sur  des  chars- 
qu'ils  n'en  venaient  jamais  aux  mains  en  troupes  considérables*  que 
dans  le  combat  ils  se  tenaient  toujours  à  une  assez  grande  distance 
les  uns  des  autres,  et  que  leurs  corps  de  troupe  étaient  disposés  de 
manière,  qu'une  partie  des  combattans  étaient  successivement  rele- 

(i)  Voy.  le   Courrier  du    16  octobre  1826. 


■*^*^.T,W 


D  E  s      B  R  E  T   O  N   s.  79 

\és  par  d'autres  qui  n'étaient  point  fatigues.  Arrivé  au  bord  de  la 
Tamise,  le  général  romain  vit  la  rive  opposée  défendue  par  des 
pieux  aigus  enfoncés  en  terre.  Il  y  avait  également  d'autres  pieux 
enfoncés  dans  le  lit  du  fleuve,  et  qui  étaient  cachés  sous  l'eau. 
Mais  les  légions  romaines  surmontèrent  tous  ces  obstacles.  Déses- 
pérant de  pouvoir  leur  résister,  Cassivelannus ,  chef  des  Bretons, 
fit  débander  ses  soldats,  et  n'en  gardant  avec  lui  qu'environ  qua- 
tre mille  qui  coudDaltaient  sur  des  chars,  il  observa  avec  eux  les 
mouvemens  des  Romains,  en  ayant  soin  toutefois  de  marcher  hors 
des  routes  et  par  des  lieux  sauvages  et  remplis  d'obstacles;  et,  dans 
tout  les  pays  où  il  savait  que  devait  passer  l'armée  romaine,  il  or- 
donnait que  les  hommes  et  les  animanx  se  retirassent  dans  les  fo- 
rêts. Tous  ces  moyens  lui  furent  inutiles;  et  il  dut  se  soumettre  à 
César,  qui,  en  parlant  de  cette  guerre,  dit  que  les  Bretons  appe- 
laient terre  ou  château  certaines  forêts  défendues  par  des  retranche- 
mens  et  des  fossés,  et  qu'ils  s'y  reliraient  pour  se  soustraire  aux 
poursuites   des  ennemis   (i). 

Après  avoir  été  subjugués  par  les  Romains,  les  Bretons  adop-  ^''l-fj^^Z''*' 
tèrent,  ainsi  que  les  autres  peuples,  leurs  usages  et  même  leur  ha-  ^%^lf^' 
billement,  et  combattirent  sous  leurs  aigles.    Mais    les   Saxons    qui    et  ./e' Angio- 

'  °  ...  Danois. 

s'étaient  établis  en  Bretagne  conservèrent  leur  costume  militaire:  le 
n.°  I  de  la  planche  i4  représente  un  chef  des  troupes  Anglo-Sa- 
xonnes, portant  un  bouclier  convexe  avec  une  pointe  au  milieu, 
et  ayant  pour  coiffure  un  casque  en  forme  de  cône  dont  le  bord 
est  doré,  et  pour  vêtement  un  sagum.  Les  deux  guerriers  Anglo- 
Danois  sont  couverts  au  contraire  d'une  espèce  de  jaque  de  mailles 
en  fer:  leur  casque  est  plus  sphérique  que  celui  des  Saxons,  et  la 
partie  antérieure  se  rabat  sur  le  visage  et  se  joint  à  l'armure  du 
buste  :  voy.  la  fig.  2. 

Les  Anslo-Normans  formaient  une  nation  non  moins  belliqueuse     ^e*  Angio- 

•        1  I     1   Ml  Normans. 

que  les  Saxons,  et  leur  armure  était  leur  habillement  ordinaire 
comme  leur  plus  belle  parure.  L'esprit  de  chevalerie  ,  qui  fut  porté 
par  les  Normans  en  Angleterre  au  onzième  siècle,  changea  l'éduca- 
tion de  la  jeune  noblesse,  et  fit  naître  en  elle  le  plus  vif  désir  de 
se  rendre  digue  des  honneurs  de  la  chevalerie,  qui  formaient  alors 
l'objet  de  l'ambition  universelle.  Les  jeunes  gens  destinés  à  la  pro- 
fession des  armes  et  à  être  chevaliers  ,  étaient  ôlés  de  bonne 
heure  des  mains  des  femmes,  pour  être  placés  dans  la  maison    de 

(i)  Cœsar.  De  Bell.   Gai  Liv.  V. 


Tournois. 


80  A  R  T       M  î   L  I  T  A  î  R  E 

quelque  prince  ou  de  quelque  baron.  Leur  premier  emploi  dans  ces 
écoles  de  chevalerie  était  celui  de  page  ou  de  donzel ,  qui  n'avait 
rien  de  servil,  et  dans  lequel  on  voyait  souvent  les  frères  et  les  en- 
fans  mêmes  des  rois.  L'éducation  qu'ils  y  recevaient  avait  pour  ob- 
jet de  leur  apprendre  les  lois  de  la  courtoisie  et  de  la  loyauté,  ainsi 
que  l'art  de  monter  à  cheval  et  autres  exercices  militaires,  pour 
les  mettre  en  état  de  paraître  avec  honneur  dans  les  cours,  dans 
les  tournois  et  sur  le  champ  de  bataille.  Après  avoir  été  pages  pen- 
dant quelque  tems,  ils  étaient  élevés  au  rang  d'écuyer,  qui  les  rap- 
prochait davantage  des  chevaliers  et  des  dames  de  la  cour;  et  leur 
étude  alors  consistait  à  se  perfectionner  dans  la  danse,  dans  Téqui- 
taiion,  dans  la  chasse  aux  chiens  et  au  faucon,  et  dans  tout  ce  qui 
tenait  au  métier  des  armes.  Enfin  les  cours  des  rois,  des  princes 
et  des  grands  barons  étaient  des  espèces  de  collèges  de  chevale- 
rie (i).  On  voit  au  u°  3  de  la  planche  i4  le  chevalier  sire  Hugues 
Bardolf,  qui  vivait  au  commencement  du  treizième  siècle;  il  est  en 
costume  militaire,  l'épée  au  côté  et  la  lance  en  main;  ion  habille- 
ment consiste  en  un  sagum  rouge,  et  en  un  vêtement  de  dessus  cra- 
moisi à  fleurs  jaunes  ,  et  ses  genoux  ainsi  que  ses  jambes  et  ses 
bras  sont  couverts  de  plaques  en  fer.  La  fig.  4  représente  un  che- 
valier écossais,  ou  un  chef  des  iles,  qu'on  croit  être  un  descendant 
des  anciens  rois  de  Man.  On  distingue  sur  son  bouclier  l'image  d'un 
navire  avec  ses  voiles:  ce  qui  indique  que  sa  race  tirait  son  ori- 
gine de  nord,  et  le  lion  rampant  est  une  des  armes  de  l'Ecosse.  Il 
porte  suspendue  derrière  lui  la  trompette  guerrière,  dont  il  se  ser- 
vait pour  appeler  les  tribus  aux  armes;  son  casque  ressemble  à 
celui  des  Anglo-Saxons  du  onzième  siècle,  et  son  vêlement  de  des- 
sus est  d'une  étoffe  quadrillée,  comme  on  le  porte  encore  à  pré- 
sent en  Ecosse  [2). 

A  cette  époque  les  joutes  appelées  tournois  formaient  Tamu- 
sement  le  plus  agréable.  Lorsqu'un  prince  voulait  donner  un  tour- 
nois, il  envoyait  dans  les  cours  et  dans  les  pays  voisins  des  hé- 
rauts pour  l'annoncer,  et  pour  engager  tous  les  braves  et  loyaux 
chevaliers  à  l'honorer  de  leur  présence.  Cette  invitation  était  reçue 
avec  joie  ,  et  un  grand  nombre  de  gentilshommes  et  de  dames 
s'empressaient  ordinairement  à  s'y  rendre.  Les  chevaliers    qui    vou- 

(1)  Adms.  Histoire  d'Angleterre,  Liv.  III.  chap.  8. 

(2)  Toutes  les  figures  de  cette  planche  sont  prises  de  l'ouvrage  de  Smith 


uJ 


desBretons.  8i 

laient  se  présenîer  en  lice  ,  suspendaient  auparavant  leurs  boucliers 
dans  un  cloître,  où  ils  étaient  passe's  en  revue  par  les  dames  et 
par  les  chevaliers.  Si  une  dame  touchait  à  l'un  de  ces  boucliers, 
cet  acte  était  regarde'  comme  une  accusation  contre  celui  auquel 
appartenait  le  bouclier,  et  aussitôt  il  était  cite  devant  les  juges  du 
tournois  et  solennellement  jugé:  s'il  était  trouvé  coupable  d'avoir 
outragé  une  dame,  ou  d'avoir  commis  quelqu'action  indigne  du  ca- 
ractère d'un  loyal  et  courtois  chevalier,  il  était  dégradé  et  chassé 
de  l'ordre  avec  opprobre.  L'enceinte  où  se  donnait  le  tournois 
était  coœpose'e  de  tours  et  d'échaffauds  en  bois,  où  se  plaçaient  les 
princes  et  les  princesses,  les  dames,  les  barons,  les  chevaliers,  les 
juges,  les  maréchaux  et  les  ménestrels,  espèces  de  poètes  ou  de 
troubadours,  chacun  selon  son  rang,  et  dans  ses  plus  beaux  atours. 
Les  cornbaltans,  montés  sur  un  beau  coursier  et  armés  de  toutes 
pièces,  étaient  conduits  dans  l'enceinte  chacun  par  la  dame  en  l'hon- 
neur de  laquelle  il  devait  combattre,  et  une  musique  belliqueuse 
accompagnait  les  acclamations  de  la  foule  des  spectateurs.  Toutes 
les  actions  de  guerre  étaient  représentées  dans  ces  exercices,  de- 
puis le  combat  singulier  jusqu'à  un  engagement  général,  et  avec 
toutes  les  espèces  d'armes  usitées  alors,  telles  que  la  lance ,  l'épée, 
la  hache  d'armes  et  le  poignard.  Chaque  jour,  à  la  fin  du  tournois, 
les  juges  proclamaient  les  vainqueurs,  et  leur  décernaient  les  prix, 
que  leur  présentaient  les  dames  les  plus  distinguées  de  l'assemblée 
par  leur  noblesse  et  leur  beauté;  après  quoi  ils  étaient  accompagnés 
en  triomphe  jusqu'à  la  cour,  où  ils  étaient  dépouillés  de  leur  armure 
par  les  dames ,  et  admis  à  la  table  du  souverain.  En  un  mot  ils  de- 
venaient les  favoris  des  belles,  et  l'objet  de  l'admiration  universelle. 
Le  plus  magnifique  tournois  qu'on  vit  dans  ces  tems  fut  celui  qui 
fut  donné  par  Heuri  II  roi  d'Angleterre  dans  la  plaine  de  Beucaire 
et  auquel  il  ne  vint  pas  moins  de  dix  mille  chevaliers,  outre  les 
dames  et  les  spectateurs  (i).  Le  tournois  représenté  à  la  planche  i5 
fut  donné  vers  l'année  i45o.  On  voit  au  milieu  de  l'arène  un  cham- 
pion, la  lance  enfoncée  dans  le  bouclier  de  son  adversaire,  qui 
est  renversé  à  l'autre  côté  de  la  barrière  avec  sa  lance  brisée.  Ils 
ont  l'un  et  l'autre  avec  eux  leurs  écuyers  ,  dont  l'office  était  de 
fournir  à  leurs  chevaliers  de  nouvelles  lances,  et  de  les  remettre 
en  selle  lorsqu'il  étaient  désarçonnés.  On  voit  au  fond  les  pavillons 

(0  Adams.  Histoire  cV Angleterre ,  Liy.  III.  chap.  8. 

Europe.  Fol.  FI, 


Milice 
des  Anglaise 


82  Abt      MILITAIRE 

rouges  des  deux  chevaliers,  avec  leurs   boucliers   de    guerre    et   de 
paix  qui  y  sont  suspendus  (i). 
c/;.Swe  L'invention  de  l'artillerie    fit,    comme  on    le    sait,    changer  de 

da  XV.  siècle,  facc  à  l'art  militaire,  et  ne  diminua  pas  peu  l'honneur  attaché  à  la 
bravoure  personnelle.  Bientôt  parurent  en  Angleterre  les  bombardes, 
qu'on  voit  représentées  au  côté  gauche  de  la  planche  i6,  et  dont 
une  est  au  milieu.  Un  soldat  porte  un  énorme  pavois  ou  grand 
bouclier,  pour  servir  de  défense  aux  artilleurs.  Au  milieu  sont  deux 
soldats  avec  l'arbalète,  et  un  troisième  avec  l'arc.  Au  fond  à  droite 
on  voit  le  capitaine  avec  le  porte-étendard  et  l'écuyer.  Les  tours 
avec  leurs  crenaux  nous  offrent  une  idée  des  fortifications  de  ce 
tems-là,  où  l'art  d'ouvrir  une  tranchée  n'était  pas  encore  connu  (2). 

La  milice  est  la  seule  force  armée  qui  soit  vraiment  nationale 
en  Angleterre,  et  son  origine  remonte  jusqu'à  Alfred  qui  s'en  servit 
pour  délivrer  sa  patrie  du  joug  des  Danois.  Et  en  effet  cette  force 
est  essentiellement  défensive:  la  crainte  d'une  invasion  la  fit  renou- 
veler en  1756,  et  son  organisation  fut  successivement  améliorée 
sous  les  règnes  de  Georges  II  et  de  Georges  III.  Sous  le  premier 
de  ces  princes  la  force  de  la  milice  fut  fixée  à  87,740  hommes, 
mais  ensuite  elle  a  été  considérablement  augmentée,  et,  depuis  l'acte 
26  de  Georges  III,  la  durée  du  service,  qui  n'était  auparavant  que 
de  trois  ans,  a  été  portée  à  cinq.  Dans  l'origine,  les  milices  de  l'Ir- 
lande et  de  la  Grande-Bretagne  ne  pouvaient  être  appelées,  sous 
aucun  prétexte,  hors  de  leurs  pays  respectifs;  mais  en  181 1  on  a 
écarté  pour  toujours  cet  obstacle  aux  services  de  la  milice  hors  de 
certaines  parties  des  trois  royaumes.  La  loi  constitutive  de  ce  corps 
militaire  mérite  d'être  connue,  et  le  préambule  mis  en  tête  des  statuts 
de  1802  décèle  l'intention  du  législateur.  Considérant-^  i.^  qu  une  force 
militaire  respectable  sous  le  commandement  d'officiers  qui  possèdent 
une  propriété  sur  le  sol  de  la  patrie^  est  essentielle  à  la  constitu- 
tion'^ 2.°  que  la  milice^  telle  quelle  est  instituée  par  la  loi,  tou- 
jours prête  à  rendre  un  service  effectif  et  avec  la  plus  grande  cé- 
lérité, a  été  jugée  de  la  plus  grande  importance  pour  la  défense 
intérieure  du  royaume,  le  roi  etc.  (3). 

Dans  l'armée   Anglaise,    le    cordon    sur    l'épaule    droite    est    la 
marque  distinctive    des    officiers    généraux:    les    officiers    supérieurs 

(i)  Smith.  Sélection  etc.  an.   i45o. 

(2)  Ibidem  depuis  iSyô  jusqu'en   i425 

(5)  Dupin.  Force  milicaire  de  la  Grande  Bretagne  ,  Liv.  III.  chap.  5. 


Uaijormo 
des  troupes 
aualaises' 


D  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  83 

portent  deux  épaulettes,  et  les  autres  une  seule.  Les  sous-officiers 
se  reconnaissent  à  des  ornemens  en  or  ou  en  argent  sur  la  manche 
droite,  et  à  une  ceinture  avec  des  franges  au  dessus  du  ceinturon 
de  leur  sabre.  Le  soldat  porte  en  éle'  des  pentalons  et  des  cu- 
lottes courtes,  et  en  hiver  il  est  en  guêtres;  il  a  pour  coiffure  un 
chacot  avec  un  rebord  en  avant  pour  parer  le  visage  des  rayons  du 
soleil,  et  un  autre  rebord  en  arrière  pour  mettre  le  cou  à  l'abri  de 
la  pluie.  11  porte  un  sac  carré,  large,  plat,  léger  et  fait  d'une  toile 
impe'nëtrable  à  l'eau.  L'infanterie,  à  l'exception  d'un  seul  régiment , 
est  habillée  en  rouge,  et  chaque  régiment  se  dislingue  à  lu  couleur 
et  aux  ornemens  du  collet  et  des  paremens    de   son    uniforme.    Le  i 

montagnard  écossais  avec  sa  petite  jacque ,  ses  cuisses  nues,  son 
brodequin,  son  bonnet  de  peau  d'ours  et  sa  bande  de  toile  à  l'ou- 
verture de  la  chemise,  est  le  seul  qui  se  distingue  des  autres  sol- 
dats par  son  vêtement.  Dans  la  crainte  que  lui  inspirait  l'attache- 
ment de  ces  montagnards  pour  les  Sluards,  ainsi  que  l'esprit  na- 
tional de  cette  race  d'hommes  belliqueux,  le  gouvernement  anglais 
aurait  voulu  leur  faire  quitter  une  forme  d'habillement  qui  leur  rap- 
pelait l'indépendance  des  clans  ou  tribus  militaires  de  la  Haute- 
Ecosse  5  mais  il  s'est  contenté  de  diminuer  le  nombre  de  leurs  ré- 
gimeus  (i^. 

Dans  le  nombre  des  châlimens  militaires  en  usage  dans  les  Chdumem 
troupes  anglaises,  celui  du  triangle  mente  d  être  remarqué.  Lors-  .  «Zu  uiaugie. 
qu'un  soldat  est  condanné  au  fouet,  on  prend  trois  hallebardes  de 
sergent,  et,  en  ayant  enfoncé  le  bout  en  terre,  on  en  joint  les 
hampes  avec  une  corde",  à  laquelle  on  attache  les  mains  du  condanné 
réunies  sur  sa  tête.  Ces  trois  hallebardes  disposées  ainsi  forment 
une  espèce  de  triangle:  une  quatrième  est  attachée  horizontalement 
à  deux  des  premières  à  la  hauteur  du  ventre  du  condanné,  dont 
chacun  des  pieds  est  fixé  au  bas  des  hallebardes.  Dans  cette  situa- 
tion pénible  il  est  frappé  à  nu  sur  les  épaules,  sur  les  reins  et 
même  plus  bas,  selon  la  nature  du  délit,  avec  un  fouet  à  neuf 
cordes,  dont  chacune  a  autant  de  nœuds.  Les  tambours  du  régi- 
ment donnent  l'un  après  l'autre  chacun  vingt-cinq  coups  au  con- 
danné, en  présence  de  l'adjudant-major,  qui  veille  à  ce  que  le 
nombre  de  coups  porté  par  la  sentence  soit  strictement  donné.  Le 
chirurgien  major  ou  son  aide  doit  aussi  être  présent  à  l'exécution 
pour  juger  jusqu'à  quel  point  le  condanné    peut    être    frappé    sans 

(2)  Ihid.  Liv.  IV.  chap.  5. 


84  A  R  T       M  r  L  I  ï  A  I  E  E 

danger  pour  sa  vie.  Si  ce  danger  se  manifeste  avant  que  le  patient 
ait  reçu  le  nombre  de  coups  prescrit,  on  suspend  l'exécution,  et 
on  lave  les  blessures  avec  de  l'eau  et  du  sel,  et  lorsquelles  com- 
mencent à  se  cicatriser,  l'exécution  recommence  pour  être  acheve'e 
de  la  même  manière  (i).  Voy.  le  n.*'  i  de  la  planche  17. 
Fmèes  dits  Lcs  IndicHs  ont  ete  les  premiers  à  faire  usage  des  fusées  à  la 

Congrève,  dont  ce  général  a  donne  connaissance,  comme  d'une 
chose  de  son  invention.  Les  Indiens  forment  leurs  fusées  avec  une 
espèce  de  tube  en  fer  attaché  à  un  bambou.  Tippo-Saïb  s'en  servit 
avec  succès  contre  les  Anglais,  durant  le  siège  de  Seringapatam  en 
^799-  ^^  ^'^st  qu'en  i8o5  que  Congrève,  qui  n'était  alors  que 
lieutenant-colonel,  fit,  en  présence  des  ministres,  l'expérience  de 
ces  machines  incendiaires.  L'essai  en  fut  fait  ensuite  plus  en  grand 
aux  bombardemens  de  Boulogne,  de  Copenhague  et  de  Flessingue. 
Jusque  là  on  ne  s'en  était  servi  que  sur  les  vaisseaux,  et  l'on  a 
fini  par  en  introduire  l'usage  dans  les  armées  de  terre.  Vers  la  fia 
de  la  dernière  guerre  il  fut  créé  un  corps  de  razzistes  (du  mot  an- 
glais rackets)  à  l'instar  d'une  compagnie  d'artillerie  à  cheval.  Voici 
comment  sont  ces  fusées,  dont  la  composition  a  été  perfectionnée 
par  Congrève  même.  La  tête  de  fer  BC ,  ou  le  chapiteau,  a  i65 
millimètres  de  diamètre  à  sa  base,  et  le  tube  ou  cartouche  en  a  ii4 
à  son  extrémité  La  carcasse  est  remplie  d'une  composition  très- 
compacte  et  très-dure:  la  flèche  ou  la  queue  FG  a  cinq  mètres 
et  demi  de  longueur,  et  pour  la  tenir  fortement  et  instantanément 
en  action,  il  ne  faut  que  la  passer  d'abord  dans  les  deux  manches 
creux  IK,  et  en  fixer  les  bouts  avec  des  vis  dans  l'anneau  /,  qui  la 
rend  inséparable  de  la  fusée.  Voy.  le  n.'^  2  de  la  planche  17  (2). 
Caserne  La  brièvcté  dont  nous  nous  sommes  fait  une  loi  dans  cet  ou- 

dv.  sénie  ,  /  i  -i  i>  • 

«  chatam.  vragc,  nc  nous  permet  pas  de  nous  étendre  davantage  sur  1  art  mi- 
litaire des  Anglais.  Ceux  qui  voudraient  avoir  des  notions  plus 
particulières  à  cet  égard  pourront  consulter  l'ouvrage  de  Dupin , 
qui  a  traité  au  long  des  autorités  royale  et  législative  et  de  leurs 
relations  avec  l'armée,  du  commandement  des  forces  et  des  armées 
en  tems  de  paix  et  en    tems    de    guerre,    de    la    force    morale    des 

(i)  Ibid.  Tora.  II.  Liv.  I.  chap.  4- 

(2)  Pour  ce  qui  est  de  l'emploi  des  fusées  à  la  Congrève  dans  les 
bombardemens,  il  faut  lire  un  mémoire  important  publié  dans  \q  Diction- 
naire de  Falconer  édit.  de  Burney  ) ,  et  Dupin  Force  militaire. 'Tom.  II. 
Liv.  III.  chap.   g. 


V 


.D  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  85 

troupes,  des  écoles  militaires,  des  exercices  et  des  armes,  des  ar- 
senaux, des  parcs  d'artillerie,  et  des  constructions  appartenant  au 
génie  militaire.  Nous  nous  bornerons  à  faire  mention  ici  de  la  ca- 
serne du  génie  à  Chatam  ,  qui  mérite  d'être  citée  comme  un  modèle 
d'ordre,  de  noblesse,  de  propreté  et  en  même  tems  de  simplicité. 
Le  n.°  3  de  la  planche  17  en  offre  la  perspective,  prise  d'une  hau- 
teur qui  est  devant  la  grande  cour.  On  y  voit  les  logemens  des 
officiers  et  des  troupes,  les  cuisines  qui  sont  isolées,  les  écuries  et 
les  remises,  et  l'arsenal  où  est  gardée  l'artillerie  de  campagne.  On 
y  remarque  encore  les  grilles  de  l'entrée  du  côté  de  la  cour,  et  les 
grandes  grilles  du  côté  des  fortifications. 


RELIGION,     MARIAGES     ET     FUNERAILLES. 


D. 


'e  toutes  les  religions  de  l'antiquité,  la  plus  redoutable  a  été  Druide» et  leur 

t  -vi  •!•;'  If  religion. 

sans  contredit  celle  des  Druides;  et  quoiquil  en  ait  déjà  ete  parle 
dans  le  Costume  des  Gaulois,  nous  croyons  devoir  en  faire  ici  une 
mention  particulière,  en  réfléchissant  que  l'Archi-Druide  fesait  sa  ré- 
sidence dans  les  iles  Britanniques.  Ces  Druides  n'étaient  pas  seule- 
ment les  ministres  et  les  régulateurs  du  culte,  ils  étaient  encore 
chargés  de  l'instruction  delà  jeunesse,  traitaient  les  affaires  civiles 
et  criminelles,  décidaient  souverainement  de  toutes  les  contesta- 
tions qui  s'élevaient  entre  les  états  comme  entre  les  particuliers, 
et  ils  étaient  exempts  de  tout  service  militaire  et  de  toute  es- 
pèce de  taxes.  César  nous  a  donné  des  renseignemens  sur  les  pri- 
vilèges et  l'autorité  des  Druides,  tant  dans  les  Gaules  que  dans  la 
Bretagne.  «  Il  y  a  dans  les  Gaules,  dit-il,  deux  classes  d'hommes 
qui  jouissent  de  quelque  considération,  car  pour  le  peuple  il  est 
à  peu-près  esclave,  et  n'est  capable  de  rien  entreprendre  ni  ad- 
mis à  aucun  conseil Ces  deux  classes  sont,   l'une  celle  des 

Druides,  et  l'autre  celle  des  chevaliers.  Les  premiers  président  aux 
choses  sacrées,  aux  sacrifices  publics  et  privés,  et  enseignent  la  re- 
ligion; ils  sont  chargés  aussi  de  l'instruction  de  la  jeunesse,  et  le 
droit  qu'ils  ont  de  juger  presque  tous  les  différends  en  matière 
d'intérêts  publics  et  privés  ,  les  met  en  grande  vénération.  En  cas 
d'homicide  ou  autre  délit  quelconque,  de  môme  que  dans  les  contesta- 
tions pour  héritage  ou  pour  fixation  de  limites,  ce  sont  eux  qui  pro- 
noncent les  peines  ou  les  réparations  civiles,  et  qui  décident  du  droit. 
S'il  arrive  qu'un  particulier,  ou  même  une  population  entière,  se  mon- 


86  Religion,  mariages,  et  funérailles 
tre  méconlent  de  leur  jugement,  ils  le  privent  des  sacrifices.  Cette 
sorte  de  peine  est  des  plus  graves:  car  ceux  qui  l'encourent  sont 
regardés  comme  des  êtres  coupables  et  malfaisans:  tout  le  monde 
les  fuit  et  croirait  se  compromettre  de  la  manière  la  plus  dange- 
reuse en  s'enlretenant  avec  eux:  il  n'est  fait  aucun  droit  à  leurs 
demandes,  et  ils  ne  parcipent  à  aucun  honneur.  Ces  Druides  ont 
un  chef  qui  jouit  d'une  grande  autorité  parmi  eux  (i).  Lorsque  ce 
chef  vient  à  mourir,  celui  d'entre  eux  qui  est  supérieur  aux  autres 
en  dignité  est  élu  à  sa  place,  et  s'ils  sont  plusieurs  égaux  en  grade, 
leur  élection  est  mise  au  scrutin  parmi  les  autres  Druides  :  quel- 
quefois aussi  ils  disputent  de  la  souveraineté  les  armes  à  la  main, 
A  certains  tems  de  l'année,  ils  viennent  sur  les  confins  du  pays 
des  Carnutes,  qu'on  croit  être  au  milieu  de  toute  la  Gaule,  et  se 
réunissent  dans  un  lieu  consacré  à  cet  objet.  Tous  ceux  des  pays 
d*alenlour  qui  ont  quelque  contestation  se  rendent  à  ce  lieu,  pour 
y  réclamer  un  jugement  auquel  ils  se  soumettent  entièrement.  On 
croit  que  cette  manière  de  juger  les  affaires  litigieuses  a  éié  d'abord 
établie  en  Bretagne,  d'où  ensuite  elle  a  été  transportée  dans  les  Gau- 
les ,  et  c'est  encore  là  que  vont  souvent  aujourd'hui  ceux  qui  veu- 
lent s'instruire  à  fond  dans  cette  matière.  Les  Druides  ne  sont  point 
obligés  d'aller  à  la  guerre,  et  ne  sont  sujets  à  aucune  imposition. 
Ils  sont  de  même  exempts  de  la  milice  et  de  tous  les  frais  qu'elle 
entraîne.  Tant  de  prérogatives  engagent  un  grand  nombre  de  Gau- 
lois à  entrer  dans  cet  ordre  ;  plusieurs  même  y  sont  mis  par 
leurs  parens.  Ils  y  sont  exercés,  dit-on,  à  apprendre  un  grand 
nombre  de  vers,  et  il  eu  est  quelques-uns  qui  passent  vingt  ans 
à  cet  exercice:  il  ne  leur  est  pas  permis  d'écrire  ces  vers,  quoique 
pourtant  ils  fassent  usage  de  l'écriture  grecque  dans  toutes  les  au- 
tres affaires  publiques  et  privées.  J'imagine  que  cette  disposition  a 
deux  motifs,  l'un  qui  est  d'empêcher  que  la  connaissance  de  leur 
discipline  ne  se  répande  parmi  le  peuple,  et  l'autre  qui  est  de  pré- 
venir dans  ceux  qui  doivent  apprendre  ces  vers  un  relâchement  d'ap- 
plication s'ils  avaient  à  les  étudier  par    écrit Un  de    leurs 

principaux  dogmes  c'est  que  nos  âmes  ne  sont  point  mortelles,  et 
qu'après  la  mort  elles  passent  successivement  dans  d'autres  corps; 
ils  regardent  ce  dogme  comme    un    moyen    des  plus  efficaces    pour 

(i)  C'est  l'Archidruide  ,  qui  fesait  sa  résidence,  non  dans  les  Gaules, 
mais  en  Bretagne,  et  dans  les  bois  sacrés  qui,  sous  Néron,  furent  coupés 
par  ordre  de  Svetonias. 


D  E  s      B  R  E  T  0  N  s.  87 

exciter  les  hommes  à  la  vertu  et  pour  leur  faire  me'prîser  la  mort. 
Ils  instruisent  encore  la  jeunesse  sur  la  matière  des  étoiles  et  sur 
leurs  mouvemens,  sur  l'étendue  de  la  terre  et  du  monde,  sur  la 
nature  des  choses,  ainsi  que  sur  la  force  et  la  puissance  des  dieux 
immortels  (i)  », 

Les  Druides  adoraient  Jupiter,   Apollon   et  Minerve;    mais  ils       Dhinités 

•        !•  HT  >•!  1     •  m  *'  sacrifices 

rendaient  un  culte  particulier  à  Mercure  qu  ils  appelaient  Teutatès,  des  Druides. 
et  à  Mars  auquel  ils  donnaient  le  nom  d'Esus.  Ils  étaient  dans 
l'usage  barbare  d'appaiser  ces  divioile's  par  des  sacrifices  humains, 
comme  nous  l'apprennent  Ce'sar,  Tacite,  Lucain  et  Lactance  (2). 
Leur  opinion  était  que,  pour  la  vie  d'un  homme,  leurs  idoles  ne 
pouvaient  être  appaisées  que  par  le  sacrifice  d'un  autre  homme  ; 
et  ce  sacrifice  se  fesait  publiquement.  Les  victimes  étaient  renfer- 
mées dans  des  espèces  de  grandes  statues  faites  en  osier,  auxquel- 
les on  mettait  le  feu 5  et,  à  défaut  de  voleurs  ou  d'assassins,  on  pre- 
nait des  innocens  qu'on  fesait  périr  ainsi.  Tout  le  butin  fait  à  la 
guerre  était  offert  à  Mars,  et  l'on  en  voyait  dans  beaucoup  de  vil- 
les des  tas  amoncelés  aux  endroits  consacrés  à  cet  effet,  c'est-à- 
dire  dans  les  bosquets  où  les  Druides  célébraient  leurs  rites  cruels. 
On  lit  dans  Tacite  qu'après  avoir  subjugué  les  habitans  de  l'ile  de 
Man,  Svetonius  fit  couper  les  bois  qui  y  étaient  consacrés  à  ces 
horribles  cérémonies;  luci  saevis  superstitionibus  sacri,  où  les  au- 
tels fumaient  du  sang  des  prisonniers,  et  où  l'on  cherchait  la  con- 
naissance de  l'avenir  dans  les  entrailles  de  victimes  humaines  (3). 
Lucain  parle  des  croyances  et  des  rites  religieux  des  Druides  dans 
son  livre  I." 

Selon  César,  le  premier  des  Druides  en  dignité  et  en  pouvoir,     Jiahuhment 

des  Druides. 

s'appalait  archidruide.  La  planche  18  nous  offre  le  portrait  de  ce 
personnage;  il  porte  une  couronne  de  rayons,  un  collier  à  plusieurs 
files  jointes  ensemble,  et  une  ceinture  rouge  avec  une  agrafe  sur  la 
poitrine.  Son  manteau  déployé  par  derrière  lui  sert  comme  de  pa- 
villon: le  serpent  qui  boit  à  côté  de  lui,  l'instrument  qu'il  tient 
en  main,  les  vases  et  la  figure  peinte  sur  le  voile  sont  autant 
d'objets  mystérieux.  L'habillement  des  Druides  qui  sont  à  ses  côtés 
consiste  en  une  longue  robe  passée  par  dessus  un  manteau  attaché 

(i)  Cœsar.  De  Bell.  Gai.  Liv.  VI.  chap.   i5. 

(2)  Csesar.  Ibld.  Luc.  Phar.  I.  446. 

(3)  Tacit.  An.  Liv.  XIV.  chap.  3o.  Voy.  Lucain  Liv.  I. 


88  Religion,    mariages    et   funérailles 

sur  l'ëpaule:  l'ua  d'eux  tient  eu  main  un  croissant  et  l'autre  une 
espèce  de  sceptre  (i).  Le  vêtement  de  l'archidruide  et  des  deux 
Druides  est  blanc,  et  Pline  nous  apprend  qu'il  était  toujours  de 
cette  couleur,  ainsi  que  les  taureaux  que  ces  prêtres  étaient  dans 
l'usage  de  sacrifier  en  certaines  occasions  (2). 
^ol^TeÏT  ^^  temple  circulaire  des  Druides,  dont  on  voit  encore  les  rui- 

deTDruides  ^^^  ^^^^  ^^  Salîsbourg,  ct  appelé  en  anglais  Stone-Henge  est  une 
chose  qui  étonne.  Imaginez,  dit  Barelli,  une  campagne  unie  ayant 
plusieurs  milles  d'étendue  en  tous  sens,  et  garnie  d'une  herbe  d'un 
si  beau  vert,  qu'on  croirait  qu'elle  est  couverte  d'un  tapis.  Dans 
toute  cette  étendue  de  terrein  on  n'aperçoit  pas  une  seule  pierre 
même  de  la  grosseur  d'un  pois,  et  il  est  bien  reconnu  qu'il  n'y  en 
a  d'aucune  sorte.  Et  pourtant  on  trouve  au  milieu  de  cette  vaste 
plaine  des  pierres  d'une  grandeur  énorme,  que  le  peuple  croit,  à 
son  ordinaire,  avoir  été  transportées  là  par  le  diable,  ne  pouvant 
imaginer  que  cela  puisse  avoir  été  exécuté  par  aucune  force  hu- 
maine. Ces  masses  ont  la  forme  de  parallélogrames:  un  homme,  les 
bras  étendus,  ne  peut  point  en  embrasser  la  largeur,  et  leur  épais- 
seur excède  la  hauteur  de  deux  hommes  d'une  taille  élevée.  Elles 
sont  disposées  en  cercle,  et  accouplées  deux  à  deux.  Ces  pierres 
sont  surmontées  d'une  troisième  placée  en  travers,  et  qui  a  l'air 
d'un  architrave;  ensorte  que  ces  trois  pierres  forment  une  espèce 
de  porte  d'une  dimension  au  dessus  de  l'ordinaire.  H  y  a  deux  de 
ces  cercles  de  portes,  enclavés  l'un  dans  l'autre.  Autour  de  ce  cer- 
cle extérieur  on  aperçoit  encore  des  traces  évidentes  d'un  massif, 
qui  entourait  tout  cet  édifice  circulaire,  si  l'on  peut  appeler  édifice 
une  quantité  de  pierres  ainsi  disposées  deux  à  deux,  et  surmon- 
tées d'une  autre  mise  en  travers.  Quelques-unes  de  ces  pierres  ont 
été  renversées  par  le  tems,  et  le  hazard  a  voulu  qu'une  d'elles 
tombât  en  travers  sur  une  autre,  et  y  prît  un  équilibre  si  par- 
fait, que  la  moindre  pression  suffit  pour  la  faire  mouvoir  mal- 
gré sa  grosseur  énorme  (3).  Le  transport  de  ces  masses  suppose 
des  connaissances  mécaniques  supérieures  à  celles  qu'on  a  de  nos 
jours,  et  encore  est  il  à  remarquer  qu'elles  ont  dû  être  conduites 
là  de  bien  loin,  car  on  n'en  a  point  encore  découvert  de  sembla- 
bles dans  aucune  partie  de  l'ile.  Pour  expliquer    ce    prodige,  on  a 

("i)  Smith.   The  costume,  planche  IV.  et  X. 

(2)  Plin.  Hist.  Natur.  Liv.  XVI.  vers  la  fin. 

(3)  Baretti.  Lett,   Fum.  IL 


D  E  s      B  R  E  T  0  Tv   s.  89 

imagine  que  ces  pierres  n'étaient  point  une  production  naturelle, 
mais  une  composition  artificielle.  Si  cela  e'tait  prouve' ,  ajoute  Ba- 
retti,  il  n'y  aurait  pins  rien  de  merveilleux  dans  l'édifice  de  Stone- 
Henge ,  et  l'on  n'aurait  plus  à  se  mettre  l'esprit  à  la  torture,  pour 
savoir  d'où  ont  été  tirées  et  comment  ont  pu  être  transportées  les 
masses  qui  le  composent.  Mais  aussi  il  n'est  pas  aise'  de  prouver 
qu'elles  soient  l'effet  d'une  combinaison  de  pierres  communes  pulve'- 
risëes,  et  liées  ensemble  par  une  espèce  de  ciment  dont  le  secret  s'est 
perdu.  D'autres  pre'tendent  que  ce  monument  est  un  ouvrage  des 
Romains;  mais  il  a  ëte'  trouvé  un  autre  Stone-Henge  dans  les  Orca- 
des  où  les  Romains  n'ont  jamais  pénétré.  Voy.  la  planche   19  (i). 

Les  autres  monumens  des    Druides    ont    tous  le  même   air   de     l'y-ramides 

...  .  de  Bourough- 

grandeur  et  inspirent  une  religieuse    terreur.  Les    pyramides,    dites       /»'gde, 
Dewls  arrows ,  ou  les  /lèches  du  diable  ,  se    composent    de  trois    ^"  Brimham. 
'    e'normes  rocs  à  obélisque,  avec  des    cannelures    irréguîières    à  leur 
sommet:  ces  rocs  sont  à  quelque  distance    les  uns    des    autres,    et 
ranges  sur  la  même  ligne  du  nord  au  midi.  Il  me  semble  voir  ici,  à 
n'en   pas  douter,  dit  le  comte  Rezzonico ,  les  anciens  Betiles  érigés 
par  les  Druides  comme  des  simulacres    à    la   divinité.    On   retrouve 
les  mêmes  objets  dans  les  rochers    de    Brimham  ,   et  dans  les    mer- 
veilleuses cavernes  où  les  Druides    exerçaient    leurs    impostures  sa- 
cerdotales. De    grands    obe'lisques,    continue    Rezzonico,    des    tours 
de  diverses  formes,  des  pyramides  tronquées,  des   murs,    des    cré- 
naux  et  des  arcs  s'offrirent  à  ma  vue  par  groupes,  et  la  désolation 
s'étendait  au  loin  sur  les  campagnes  voisines,   qui  sont  absolument 
nues,  solitaires  et  incultes.    En    approchant   je    découvris    ces    rocs 
figurés,  qui  ont   moins    l'air    d'une    ville    tombée    en    ruine,    qu'un 
amas  confus  des  débris  du  monde.  Leur  grandeur  menaçante,  leurs 
form.es  imposantes,  leurs  flancs  enlr'ouverts ,   et  les  vastes    ombres 
qu'ils  projetaient  au  loin  sur  la  terre,  me  tinrent  long-tems  suspendu 
entre  l'étonneraeat  et  l'effroi.  Curieux  d'aller  épier  les  secrets  de  la 
nature  et  scruter  l'art  des  anciens  Druides,  je  pris  un  jeune  homme 
pour  me  servir  de  guide  dans  cet  espèce  de  labyrinthe.    Parmi  les 
masses  énormes  éparses  ça  et  là,  on  en  recherche  particulièrement 
deux  qui  se  meuvent  en  se  promenant  dessus,  ou  en  les  touchant 
simplement  avec  la   main.   L'une  peut  être  du  poids  de  5o  tonneaux, 
et  l'autre  n'en  pèsera  pas  moins    de    loo.    La    première,    qui    est  à 

(x)  Smith.   The  cosUime  etc.  y  pi.  XL 

JLarope.   Vol,    VI,  ,  J2 


9^  Religion,   mariages   et  funérailles 

demi  enfouîe  en  terre,  se  meut  quand  on  met  le  pied  dessus,^ 
comme  si  l'on  était  sur  une  trappe  mal  assurée;  la  seconde,  qui  a 
la  forme  d'une  grande  barque,  repose  sur  une  autre  pierre  un  peu 
arquée,  et  y  est  tellement  en  équilibre,  qu'elle  se  meut  à  la  moin- 
dre pression  qu'on  exerce  à  l'une  ou  à  l'autre  de  ses  extrémite's.  On 
rapporte  que  les  Druides  fesaient  accroire  au  peuple  que  ces  pierres  se 
mouvaient  par  miracle,  et  que  d'après  leur  mouvement  ils  jugeaient 
de  l'innocence  ou  de  la  culpabilité'  des  accuses.  Outre  ces  pierres 
mobiles  je  remarquai  encore  une  ouverture,  qu'on  appelle  canon  ,  à 
cause  de  sa  ressemblance  avec  cet  instrument  de  guerre  ;  elle  a  dix- 
huit  pieds  de  long,  sur  un  et  peut-être  plus  de  diamètre.  Cette 
ouverture  est  voisine,  d'un  côte',  de  deux  autres  masses,  entre  les- 
quelles un  homme  pouvait  se  cacher  aisément  et  parler  ou  lancer 
par  cette  cavité  des  flammes,  sans  qu'on  pût  l'apercevoir  du  côté 
opposé  à  cause  de  l'élévation  du  sol,  et  de  l'artifice  de  cette  ouver- 
ture. De  là  je  fus  conduit  à  un  groupe  de  pierres  encore  plus  sur- 
prenantes, et  qu'on  nomme  tlie  Needles,  ou  les  aiguilles.  C'est  un  lieu 
qu'on  dirait  avoir  été  disposé  à  dessein  pour  servir  à  la  fraude  et 
à  l'imposture.  On  ne  peut  y  entrer  c[ue  difficilement  par  une  fente 
très-longue,  qui  va  en  s'élargissant  jusqu'au  haut  et  laisse  voir  le 
ciel:  en  continuant  à  s'avancer  on  sort  de  l'autre  côté,  d'oii  l'on 
peut  descendre  dans  la  vallée  sans  être  vu.  En  suivant  un  autre 
roc  qui  se  joint  au  premier,  on  arrive  par  un  passage  trés-étroit 
à  une  caverne  qui  s'enfonce  dans  le  roc  même,  oià  l'on  trouve  une 
fenêtre  ou  espèce  de  porte,  par  où  l'on  peut  descendre  en  sautant, 
sans  beaucoup  de  peine,  d'un  roc  à  l'autre.  C'est  dans  ces  retraites 
solitaires  qu'habitaient  les  Druides,  qu'ils  conduisaient  leurs  élèves  , 
et  qu'ils  exerçaient  les  rites  mystérieux,  qui  leur  acquirent  tant  de 
crédit  aux  yeux  d'un  peuple  ignorant  et  toujours  avide  de  merveil- 
les, jusqu'à  l'époque  où  ils  furent  détruits  par  les  Romains  [i). 
Qnciùons  L^s  poèmes  d'Ossian  ne  furent  pas  plutôt    publiés,    que    plu- 

""  ''«^^^^'S'°«  sieurs  personnes  crurent  voir  dans  les  Calédoniens  ua  peuple   d'a- 
vaiêdnnicns.    jjj^^g ^  q^j  Qg  recouuaissai t  point  de  Dieu,    n'avait    aucun    culte    et 
n'admettait  point  la  spiritualité  de    l'âme.    On    aurait    cru    qu'après 
avoir  été  si  long-tems  sous  la  puissance  des  Druides,  les    Calédo- 
niens devaient  conserver  encore,  du  tems  d'Ossian,  la  religion  de 

(i)  Voyez  dans  le  Viaggio  in  Inghilterra    du   comte  Rez-zonico  les 
descriptions  des  pyramides  de  Borougbrigde  et  des  rochers  de   Brimham. 


desBretons.  91 

kurs  anciens  maîtres,  et  avec  d'autant  plus  de  raison,  que,  soit 
par  l'effet  d'une  longue  habitude,  soit  par  la  nature  même  des  cé- 
re'monies  dont  elle  était  accompagne'e ,  cette  religion  devait  avoir 
jetë  dans  les  esprits  de  profondes  racines.  Et  pourtant,  on  est 
étonné  de  ne  trouver  dans  les  poésies  de  cet  ancien  barde  au- 
cune trace,  non  seulement  de  la  religion  des  druides,  mais  même 
d'aucune  autre  religion  proprement  dite:  on  n'y  de'couvre  aucune 
idée  d'un  ou  de  plusieurs  êtres  supérieurs,  qui  aient  quelqu'in- 
fluence  sur  les  choses  humaines,  et  il  n'y  est  fait  aucune  men- 
tion de  culte  ni  de  sacrifices.  Ce  phénomène  est  vraiment  difficile 
à  expliquer,  et  même  à  concevoir.  Macpherson  a  cru  en  trouver 
la  principale  raison  dans  l'abolition  de  l'ordre  des  druides.  Les 
guerres  continuelles  que  les  Calédoniens  eurent  à  soutenir,  dit-il, 
contre  les  Romains,  ne  permirent  point  à  la  noblesse  de  s'initier 
selon  l'ancien  usage  dans  les  mystères  de  cet  ordre.  La  connais- 
sance des  pre'ceptes  de  sa  religion  se  réduisit  par  conséquent  à 
un  petit  nombre  de  personnes,  et  elle  ne  pouvait  intéresser  que 
bien  faiblement  un  peuple  accoutumé  à  la  guerre.  L'ane'antissement 
des  druides  entraîna  le  mépris  de  l'ordre,  et  ceux  qui  pouvaient 
avoir  quelque  notion  de  leur  religion  étant  morts  successivement, 
la  nation  entière  finit  par  plus  avoir  aucune  connaissance  de  leurs 
cérémonies  et  de  leurs  rites. 

Malgré  toutes  ces  considérations,  on  ne  peut  pas  croire  que  les         Loi 

v-.,,-..  11  ^^>•  ^  r  ^  \'     '  ..  Calédoniens 

Calédoniens  manquassent  absolument  d  idées  de  religion  ,  quoiqu  on     changèrent 

•  !•  lljl"il  1  >  .de  religion 

ne  puisse  pas  dire  quelle  était  la  leur;  et,  de  ce  qu  on  ne  voit  après  lu  chute 
pas,  dans  les  poésies  d'Ossian  ,  les  dieux  se  mêler  des  actions  des 
hommes  ,  on  ne  doit  pas  conclure  que  ce  peuple  fût  s.'ins  religion. 
Cela  aurait  re'pugne',  selon  Macpherson,  à  l'usage  inve'téré  des  bardes 
calédoniens,  et  aux  idées  extraordinaires  de  ce  peuple  en  fait  d'hon- 
neur militaire.  Toute  assistance  prêtée  à  un  guerrier  dans  le  com- 
bat, était  regardée  comme  un  atteinte  portée  à  sa  renommée,  et  la 
gloire  de  l'action  e'tait  transportée  aussitôt  par  les  bardes  à  celui 
qui  avait  prêté  cette  assistance.  Si  Ossian  avait  fait  venir,  comme  l'a 
fait  Homère,  les  dieux  au  secours  de  ses  guerriers  ,  il  n'aurait  point 
adressé  ses  louanges  aux  héros  calédoniens  ,  mais  seulement  aux 
êtres  supérieures  qui  les  auraient  protégés:  ainsi  son  silence  sur  les 
dieux,  ne  prouve  point  que  les  Calédoniens  fussent  sans  religion, 
quoiqne  celle  des  druides  n'existât  plus.  Ces  raisonnemens  ,  tout  in- 
génieux qu'ils  sont,  n'ont  pas  paru  concluans  à  Cesarotti ,  qui  était 


92  Religion,   mariages  et  funérailles 

d'une  opinion  contraire.  Le  manque  de  druides,  (  et  pourtant  ces  prê- 
tres n'étaient  pas  encore  tous  e'teints  du  teras  d'Ossian  ),  ne  pouvait 
entraîner  tout  au  plus  que  celui  de  la  doctrine  secrète  des  initiés  ; 
mais  le  peuple  ne  va  pas  chercher  tant  de  finesse  dans  ces  sortes  de 
choses.  Il  lui  suffit  de  la  moindre  trace  pour  pousssr  loin  ensuite 
par  lui-même,  et  plus  les  doctrines  sont  abstruses  ,  plus  il  donne  car- 
rière à  son  imagination.  Il  n'est  peut-être  pas  impossible  qu'un  peu- 
ple soit  privé  pendant  quelque  tems  de  toute  idée  de  religion;  mais 
une  fois  que  sa  curiosité  a  été  excitée  sur  cette  matière,  il  est  plus 
facile  pour  lui  de  passer  d'extravagance  en  extravagance  aux  absur- 
dités les  plus  choquantes,  que  de  contenir  son  imagination  dans 
l'état  d'une  froide  indifférence.  C'est  pourquoi,  la  puissance  des  drui- 
des une  fois  abattue,  les  traditions  et  les  opinions  religieuses,  et  le 
souvenir  des  principaux  rites  semblaient  devoir  se  conserver  dans 
le  peuple,  mais  surtout  les  premières  qui  étaient  exposées  en  vers. 
Nous  voyous  en  effet  conservées  dans  les  poésies  d'Ossian  quel- 
ques notions,  qui  dérivent  immédiatement  de  la  doctrine  des  drui- 
des. Gomment  se  peut-il  donc  que  ce  poète  ne  fasse  aucune  men- 
tion de  providence  générale,  d'influence  d'esprit  supérieur  sur  les 
actions  et  sur  les  évèneraens  de  la  vie  humaine,  ni  d'histoire  my- 
thologique quelconque  qui  leur  soit  relative,  comme  l'ont  fait  tous 
les  poètes  des  autres  nations?  Son  silence  à  cet  égard  est  encore 
plus  étonnant,  si  l'on  considère  que  la  religion  est  la  principale 
source  du  merveilleux,  et  le  levier  le  plus  puissant  de  la  poésie.  La 
raison  que  M.""  Macpherson  donne  de  ce  silence  ne  me  paraît  guères 
plus  convaincante.  H  y  a  dans  les  poésies  d'Ossian  plusieurs  situations, 
où,  sans  qu'on  eût  besoin  de  les  importuner,  les  dieux  pouvaient 
figurer  convenablement  et  avec  éclat;  et  pourtant  ie  poète  ne  laisse 
échapper  sur  ce  point  aucun  trait  de  lumière,  ni  aucune  allusion. 
A  bien  examiner  le  caractère  d'Ossian,  le  traducteur  italien  penchait 
à  croire,  qu'ayant  trouvé  les  idées  de  la  divinité  défigurées  par  une 
foule  de  superstitions,  comme  cela  est  très-probable,  choqué  de 
leur  extravagance,  et  ne  pouvant  pas  changer  l'opinion  de  la  mul- 
titude, il  jugea  plus  convenable  de  les  passer  sous  silence,  et  de 
ne  prendre  des  idées  populaires  que  celles  qui  flattaient  le  plus 
l'imagination,  et  qui  étaient  les  moins  incompatibles  avec  la  raison. 
Je  ne  puis  pas  assurer,  dit-il,  que  la  chose  soit  ainsi,  mais  elle  ne 
paraîtra  pas  tout  à  fait  invraisemblable  à  quiconque  observera  que^ 


Calédoniens, 


D   E  S      B  R  E  T  O  S  S.  ()3 

^ans  les  caractères  et  dans  les    sentimens,  comme  dans  les  objets 
Ossian  a  pour  principe  de  polir  et  d'ëpurer  la  nature  (i). 

A  part  ces  questions  cherchons  dans  le  témoignage  de  ce  poète ,         ^''«" 

,  1  1»!   •  •  1  •  .  religieuset 

qu  on  peut  appeler  1  historien    de  sa  nation,  ce  que  pouvaient  être  /^es 

les  ide'es  des  Cale'doniens:  car  quoiqu'on  n'y  trouve  point  de  no- 
tions distinctes  de  religion,  on  y  découvre  néanmoins  des  opinions 
qui  en  approchent,  et  qui  peuvent  en  quelque  manière  en  tenir 
lieu.  Il  est  souvent  parlé,  dans  ses  ouvrages,  d'une  classe  d'esprits, 
qui  semblent  être  d'un  ordre  supérieur  aux  esprits  des  morts,  ou 
à  lenrs  ombres.  Ces  esprits  n'ont  point  de  noms  particuliers,  et  ils 
sont  désignes  seulement  sous  celui  des  objets  de  la  nature,  cju'ils 
semblent  le  plus  affectionner:  tels  sont  les  esprits  du  ciel^  des  col- 
lines <,  des  montagnes,  de  la  nuit,  de  la  tempête  y  si  souvent  répé- 
tés dans  les  chants  de  ce  poète.  L'air  était  peuplé  de  ces  esprits, 
et  c'était  à  eux  qu'on  attribuait  les  phénomènes  les  plus  frappans 
de  la  nature.  11  semblerait  d'après  cela,  que  les  Celtes-Calédoniens 
partageassent  l'opinion  des  Celtes-Danois,  ou  de  leurs  bardes  appelés 
Scaldes,  qui  croyaient,  selon  M.""  Mallet,  que  non  seulement  les 
élémens  et  les  astres,  mais  encore  les  forêts,  les  fleuves,  les  mon- 
tagnes, les  vents,  la  foudre  et  les  tempêtes  avaient  chacun  leur  gé- 
nie particulier.  Il  semble,  d'après  les  expressions  d'Ossian,  que  chez 
les  Calédoniens,  l'esprit  du  ciel  avait  quelque  supériorité  sur  les 
autres,  et  qu'il  portait  avec  lui  quelque  chose  de  lumineux  et  d'ai- 
mable. Mais  son  influence,  comme  celle  des  autres  esprits,  ne  s'éten- 
dait qu'aux  objets  physiques.  Les  désordres  occasionnés  souvent  par 
eux  dans  les  élémens,  étaient  un  effet  de  leur  caprice  plutôt  qu'un 
acte  d'une  providence  particulière.  Ils  excitent  les  tempêtes  et  dé- 
chaînent les  vents  comme  par  passe-tems,  ou  dans  la  vue  de  faire 
la  guerre  à  quelqu'aulre  esprit  qui  est  leur  ennemi.  11  n'est  dans 
tout  Ossian  qu'un  seul  endroit,  où  l'on  pourrait  supposer  que  ces  es- 
prits s'intéressassent  quelquefois  aux  choses  et  aux  personnes;  c'est 
celui  où  un  guerrier  semble  adresser  ses  prières  à  un  esprit  du  ciel, 
pour  qu'il  éloigne  des  écueils  le  vaisseau  sur  lequel  est  monté  son 
ami;  mais  en  examinant  cet  endroit  plus  attentivement,  on  trouve 
qu'il  s'agit  plutôt  d'un  vœu  que  d'une  prière  formelle,  faite  dans 
la  persuasion  intime  de  la  puissance  de  cet  esprit.  Du  reste,  coi 


3m  me 


(i)  Voyez  la  Dissertation  de  Macpherson  sur  les  Calédoniens  ,  et  le 
Ragionamento  crlbico  de  l'abbé  Gesarotti  en  tête  des  poésies  d'Ossian. 


94  Religion,    mariages    et    funérailles 

les  Calédoniens  attribuaient  le  même  pouvoir  aux  ombres  des  morts 
sur  les  éle'mens,  il  n'y  a  pas  raison  de  croire  que  ces  esprits  fus- 
sent d'un  ordre  essentiellement  différent. 
Génies  Les  Calëdouiens  avaient  les  mêmes  opinions  que  les  autres  peu- 

ples relativement  aux  esprits  lutélaires.  Chacun  d'eux  avait  son  gé- 
nie particulier,  sous  la  garde  duquel  il  était,  et  de  qui  lui  venaient 
toutes  ses  inspirations,  comme  on  le  dit  du  fameux  génie  de  So- 
crate.  Celait  comme  le  mauvais  génie  de  Brutus,  qui  apparut  à  ce 
fier  romain  avant  la  bataille  de  Philippes.  Les  esprits  gardiens  des 
Calédoniens  étaient  toujours  de  mauvais  augure,  et  annonçaient  la 
mort  prochaine  de  leur  protège'.  On  supposait  que  la  nuit  du  jour 
,  qui  précédait  sa  mort,  son  génie  tutëlaire  en  empruntait  la  figuia 
et  la  voix,  et  qu'il  apparaissait  à  quelqu'un  de  ses  proches  ou  de 
ses  amis,  dans  l'e'tat  oii  la  personne  devait  mourir.  De  même  les 
génies  des  guerriers,  qui  devaient  pe'rir  dans  le  combat ,  erraient  au- 
tour d'eux  sur  le  champ  de  bataille.  Ces  esprits  se  montraient  ge'- 
ne'ralement  sur  un  me'teore,  et  fesaient  deux  ou  trois  tours  autour 
du  lieu  où  le  guerrier  devait  tomber,  puis  ils  suivaient  la  voie 
par  où  devait  passer  le  convoi  funèbre,  en  poussant  des  cris  par 
intervalles.  Ces  cris  étaient  appelés  la  voix  de  la  mort:  expres- 
sion fréquemment  usitée  dans  Ossian.  Ce  poète  fait  encore  men- 
tion de  génies  tutëlaires  d'un  pays,  et  d'ombres  prépose'es  à  la  garde 
des  tombeaux ,  lesquelles  semblent  quelquefois  être  différentes  de 
celle  du  mort. 
imrnortaïué  11  a  été'  élevé  sur  la  religion  des  Calédoniens  une  autre  ques- 

et^tcfuiure.  tion ,  qui  ctait  de  savoir  si  ce  peuple  croyait  a  l  immortalité  cJe 
l'âme.  Celte  croyance  était  un  des  principaux  dogmes  de  la  doc- 
trine des  druides,  qui  le  confondaient  avec  celui  de  la  métem- 
psicose,  qui  s'est  conservé  chez  les  Calédoniens.  Le  mépris  de  la 
mort  dont  font  pompe  leurs  héros  reposait  sur  ce  fondement.  Ce 
n'est  pas  qu'ils  crussent  que  l'âme  fût  immatérielle;  ils  se  la  figu- 
raient au  contraire  comme  un  être  subtil,  aérien  et  semblable  à 
l'idole  des  Grecs.  On  trouve  dans  Ossian  ,  sur  les  ombres  des 
morts,  plusieurs  traits  qui  ne  permettent  point  de  douter  de  cette 
vérité'.  Les  idées  des  Calédoniens  sur  l'état  des  hommes  après  la 
mort  étaient  des  plus  étranges.  A  peine  un  guerrier  était-il  mort , 
que  son  ombre  errait  autour  du  tombeau  qui  devait  le  renfermer. 
La  privation  de  la  sépulture  était  chez  eux,  comme  chez  les  Grecs 
et  les  Romains,  le  comble  du  malheur;  mais  pourtant  l'accomplisse- 


D  E  s      B  R  E  T  0  N  s.  gS 

ment  de  ce  devoîr  ne  suffisait  pas  pour  assurer  leur  félicité,  il 
fallait  que  le  chant  de  leur  hymne  funèbre  s'y  joignît  encore  ,  et 
cette  espèce  d'ëlégie  devait  être  chantée  sur  la  tombe  même.  Il  sem- 
ble néanmoins  que,  dans  les  cas  où  la  chose  était  impossible,  on 
croyait  pouvoir  se  dispenser  d'une  telle  circonstance,  et  que  l'hymne 
funèbre  tournait  à  l'avantage  de  l'ombre  du  défunt  partout  où  il 
était  chanté.  Tant  que  cet  honneur  ne  lui  avait  pas  été  rendu,  elle 
errait  dans  les  nuages  les  plus  près  de  la  terre,  où  elle  était  le  jouet 
des  vents,  comme  un  vaisseau  en  but  aux  flots  agités  par  la  tem- 
pête. Si  par  l'effet  de  quelqu'accidenl  le  mort  ne  recevait  pas  aussitôt 
ce  tribut  religieux,  l'ombre  de  quelqu'un  de  ses  ancêtres  amoncelait 
autour  de  sa  tombe  quelques  brouillards,  comme  pour  former  un 
asile  où  son  esprit  errant  pût  trouver  quelque  repos.  Cet  état  néan- 
moins était  encore  jugé  fort  triste  et  digne  de  compassion;  c'est  pour- 
quoi on  n'avait  rien  de  plus  empressé  que  de  faire  chanter  cet  hymne 
funèbre,  pour  tirer  l'âme  du  défunt  de  ce  séjour  de  brouillard  où  elle 
semblait  croupir.  Ce  devoir  de  piété  rempli ,  l'ân^e  s'envolait  aussitôt 
à  la  région  aérienne  la  plus  élevée  et  la  plus  pure  ,  où  elle  rece- 
vait une  espèce  de  récompense  ou  de  châtiment  pour  sa  conduite 
passée.  Les  hommes  qui  s'étaient  rendus  recommandables  par  leur 
valeur,  ou  par  des  actions  généreuses  et  magnanimes,  voyaient  venir 
au  devant  d'eux  les  ombres  de  leurs  pères  toutes  resplendissantes 
de  lumière,  et  ils  étaient  reçus  dans  une  espèce  de  palais  aérien, 
où  chacun  occupait  une  place  plus  ou  moins  élevée,  selon  qu'il 
s'était  plus  ou  moins  signalé  par  son  courage  ou  par  ses  vertus. 
On  trouve  'dans  Ossian  une  sublime  description  d'un  de  ces  palais 
de  nuages.  Au  contraire,  les  hommes  d'une  dme  sombre,  c'est-à-dire 
superbe  et  cruelle,  devenaient  un  objet  d'horreur  pour  leurs  pères 
irrités,  qui  les  repoussaient  avec  indignation  loin  de  la  demeure 
des  héros,  et  les  abandonnaient  à  la  fureur  des  vents.  Les  guerriers 
timides,  les  lâches,  et  en  général  tous  ceux  qui,  comme  le  dit 
Dante,  avaient  vécu  sans  honte  et  sans  honneur,  étaient  plongés 
dans  les  brouillards,  séjour  digne  de  leur  pusillanimité  et  de  leur 
bassesse  (i). 


(i)  Dans  tout  ce  que  nous  venons  de  dire  concernant  les  idées  religieu- 
ses des  Calédoniens',  nous  avons  suivi  les  deux  traducteurs  d'Ossian' cités 
plus  haut,  comme  ayant  traité  ce  sujet  l'un  et  l'autre  avec  une  profonde 
critique. 


Schisme 

de 

V  ^nglelerre. 


g6  Religion,    mariages    et   funérailles 

^/élhéTéiabu  ^^^  bûchers  et  les  simulacres  gigantesques  des    druides    firent 

la  'crandc-  P^^^^  ^^^  idolcs  dc  Romc ,  auxquelles  succédèrent  à  leur  tour  celles 
Bretagne,  des  Saxous ,  dout  le  culte  se  maintint  jusqu'à  l'ëpoque  où  ce  peu- 
ple reçut  la  lumière  de  l'évangile.  Sous  le  règne  d'Etelbert,  le  moine 
Augustin,  légat  du  pape  Grégoire,  arriva  daos  le  royaume  de  Kent 
l'au  557  et  y  prêcha  le  christianisme,  d'abord  au  roi,  puis  à  ses 
sujets  ,  qui  accoururent  en  foule  pour  se  faire  baptiser.  Ou  vit  bien- 
tôt des  églises  et  des  couvens  s'élever  sur.  les  ruines  des  temples 
payons,  et  les  habitans  de  la  Grande-Bretagne  adopter  les  rites 
des  autres  peuples  catholiques.  Nous  avons  pris  dans  l'ouvrage  de 
Strutt  les  portraits  des  deux  prélats  qu'on  voit  à  la  planche  20  ; 
ils  vivaient  au  X.^  siècle,  et  leur  costume  est  le  même  que  celui 
des  prélats  des  autres  pays:  l'un  est  l'abbé  Elfnoth,  présentant  un 
livre  de  prières  au  monastère  de  S.'  Augustin,  et  l'autre  est  Wulslan, 
second  archevêque  d'York  de  ce  nom^  lequel  est  après  à  écrire  (i). 
Henri  VIII,  roi  d'Angleterre,  opéra  dans  la  religion  de  ce 
pays  une  révolution  fameuse,  dont  nous  avons  déjà  fait  mention. 
Ce  monarque  s'arrogea  la  puissance  ecclésiastique,  et  se  fit  chef, 
dans  son  royaume,  d'une  religion  qui  a  pris  le  nom  d'Anglicane. 
Les  dogmes  dont  elle  se  compose  sont  au  nombre  de  trente-neuf, 
dont  un  attribue  au  roi  la  suprématie  en  matière  de  religion  : 
dogme  duquel  on  a  déduit  en  principe,  que  l'autorité  épiscopale, 
comme  celle  de  toute  magistrature  séculière,  érriane  du  monarque, 
et  que  par  conséquent  il  a  le  droit  de  conférer  à  qui  bon  lui  sem- 
ble le  pouvoir  de  faire  un  évêque.  D'après  ce  principe,  l'évêque  ne 
recevant  ses  pouvoirs  que  de  l'autorité  royale,  c'est  en  vertu  de 
la  même  autorité  qu'il  fait  les  ordinations.  La  formule  même  et  les 
prières  de  l'ordination,  tant  pour  les  évoques  que  pour  les  prêtres, 
furent  réglées  dans  le  parlement,  et  il  en  fut  de  même  de  la  li- 
turgie, ainsi  que  de  l'administration  des  sacremens.  Ces  innovations 
étaient  toutes  fondées  sur  la  maxime,  dont  le  parlement  s'était  fait 
un  article  de  foi,  savoir;  «qu'il  n'y  a  point  de  juridiction  séculière 
ni  ecclésiastique,  qui  ne  doive  dériver  de  l'autorité  royale,  comme 
de  sa  source  (2)  ». 

Les   dignitaires  de  l'église  anglicane,  tels  que    les    doyens ^    les 
prébendes  et  autres,  jouissent  d'un  revenu  assez  considérable,  comme 


Revejius 

du  clergé 
anglais. 


(1)  Strutt.  u4  complet  View  etc.,  pi.  XXVI.  et  XXVII. 

(2)  Malte-Brun.  Hist.  des  Variât,  Liv.  VIL 


DES      B  H  E  T   O  K  S.  97 

on  le  verra  par  le  tableau  ci-après.  La  dixrae  qu'ils  perçoivent  est 
proportionnée  aux  produciions  de  l'agriculture,  qui  est  portée  déjà 
depuis  quelque  tems  à  un  haut  degré  de  perfection  en  Angleterre  (i). 

Livres  sterling. 

Sant'Asaph 187 

Salisbury i385 

Bangor i5i 

Norwïch  .......  834 

Clocester  .......  3x5 

Lincoln 8g4 

Landaff 164 

Bristol .  294 

Carlisie     , 53 1 


Livres  sterling. 

Contorbery     ......  2682 

York 16 10 

Londres 2000 

Durham 1821 

Winchester 3x24 

Ely 2i54 

Bath  et  Wells 533 

Hereford 768 

Rochester 558 

Litchlield  et  Conventry  .     .  559 

Chester 420 

Worcester.     ....      .     .  929 

Chicliester 677 


Exeter 5oo 

Péterborougli 414 

Oxford. 38 1 

S.t  David 426 


Depuis  le  schisme,  il  s'est  formé  un  grand   nombre  de  sectes  en 
Angleterre.  Les  Presbytériens,  en  refusant  toute  supériorité  aux  évê-  ' 
ques ,  prêchèrent  l'égalité  entre  les   prêlres    et    la    liberté    des    doc- 
trines;  confondus   avec  les  Puritains   ils   se  divisèrent  en  deux  grands 
corps,  connus  en   Ecosse  sous  les  noms  de  Burghes  et  ^Antihur- 
giies.  Que    les    Puritains    professassent    dès    les    commenceraens    les 
principes  intolérans  et  cruels  qui  les  rendirent  si  funestes  à    l'état, 
c'est  ce  c[ue  prouve  évidemment  ce  propos  d'un  de  leurs  chefs  du 
lems   de  Marie:    «  Je  soutiens,  qu'aussilôt    qu'on   vit  cette    seconde 
Jézabel  conjurer  contre  l'Evangile,    les    nobles,    les    magistrats,    le 
peuple,  tous  enfin  devaient    la    mettre    en    pièces    avec    les    prêtres 
et  les  fauteurs  qui  l'entouraient  (2)  n.  Outre  ces  sectes  il  s'en  forma 
d'autres,   telles  que  celles    des    Unitaires,    des    Méthodistes    et    des 
Quakers:   nous  avons   parlé   de  ces    derniers    dans    le    Costume    des 
babirans  des  Etats-Unis.  Les  Unitaires  eurent  pour  chef  le  docteur 
Priestley,  chimiste  renommé,  qui  posant  pour  principe  de    ne    de- 
voir croire  que  ce  qui  est  avoué  par  .notre  entendement,    rejeta  le 
mystère  de  la    Trinité,    et    n'admit    qu'une    seule    personne    divine. 
C'est  pourquoi  on  donna  le  nom  d'Unitaires  aux  partisans  de  cette 
doctrine,   qui   ne  fit   pas   d'abord  autant  de   progrès    qu'elle    en    fait 
maintenant  dans  les  Etats-Unis.  La  secte  des  Méthodistes  va    aussi 
se  propageant  dans  ce  dernier  pays  comme  en  Angleterre;  elle  prit 

(i)  Malte-Brun.   Géogr.  Angleterre.  Revenus  du   Clergé. 
(2)  Villemain.  Hist.  de  Cromwel.  Liv.  I.^"^ 

Europe.   Vol.  y\.  13 


SerAcs 

reU^leu$es 

'l    Aii^teterrs 


98  Religion,   mabiages  et  fu>^éîiailles 

naissance  en  1780,  époque  à  laquelle  deux  prédicateurs  représen- 
tèrent avec  les  plus  vives  couleurs  l'église  anglicane  à  laquelle  ils 
appartenaient,  comme  ayant  dégénère  de  sa  sainteté  primitive.  La 
véhémence  de  leurs  discours  leur  fit  un  grand  nombre  de  prosé- 
lytes, surtout  dans  le  peuple;  et  la  régularité  méthodique  de  leur 
vie  les  fit  appeler  Méthodistes.  Ces  sectaires  chantent  des  hymnes 
autour  du  lit  des  mourans  pour  leur  donner  du  courage  ;  ils  affectent 
entre  eux  des  sentimens  fraternels,  et  regardent  les  autres  hommes 
comme  des  pécheurs  et  des  êtres  immondes,  pour  lesquels  ils  n'ont 
que  du  mépris.  Ils  admettent  une  espèce  de  confession  publique, 
et  accompagnent  d'étranges  cérémonies  la  réception  de  leurs  pro- 
sélytes. Les  candidats  sont  conduits  près  d'une  chaire  ,  où  le  prédi- 
cateur enveloppé  dans  un  manteau  noir,  crie  comme  un  forcené, 
puis  il  en  descend  en  parlant  avec  Jésus-Christ;  et  se  mettant 
à  genoux  ,  il  continue  à  s'entretenir  avec  lui  comme  s'il  était 
présent,  en  même  tems  que  les  assistans  poussent  des  gémïsse- 
mens,  des  sanglots  et  des  cris  tout  à  la  fois.  Si  le  nouveau  métho- 
diste se  laisse  tomber  de  lui-même  dans  cette  circonstance,  c'est  une 
preuve  qu'il  est  converti,  et  alors  aux  démonstrations  de  douleur 
succèdent  des  acclamations  et  des  cantiques  de  joie.  Les  deux  cé- 
rémonies religieuses  des  Class- meeting ,  et  des  Camp-meeting,  sont 
encore  plus  singulières:  la  première  consiste  en  une  réunion  d'hom- 
mes et  de  femmes  qui  se  renferment  dans  une  chambre,  et  se  con- 
fessent quelquefois  les  uns  aux  autres;  la  seconde  est  rassemblée 
des  champs,  qui  se  tient  une  fois  l'an  dans  quelque  grand  bois 
loin  des  habitations.  Les  Méthodistes  s'y  rendent  sur  de  grands  chars 
couverts,  et  portant  avec  eux  des  provisions  pour  quinze  ou  vingt 
jours.  Là,  chacun  a  le  droit  de  prêcher;  et  en  effet  l'on  y  voit  sou- 
vent des  hommes  de  la  dernière  classe  du  peuple  prendre  la  parole, 
et  crier  à  tue-tête.  Après  le  sermon  les  auditeurs  se  partagent  en 
groupes  ,  au  milieu  desquels  celui  qui  se  croit  le  mieux  inspiré  se 
met  à  faire  la  prière.  L'obscurité  du  bois  jointe  à  celle  de  la  nuit 
dit  assez  ce  qu'on  est  obligé  de  passer  ici  sous  silence:  aussi  ces 
sortes  d'assemblées  ont  elles  été  défendues  dans  l'un  des  Etats-Uni?  (i). 
mariages  Lc   mariage  a   toujours  été  regardé  chez  tous   les  peuples  comme 

chez  les  Arnilo-  ^         ^  i  ■  .  .•«  "M  »  !••  r^L 

iiarnns        uu   actc   dcs   pIus    importans    en    n^atiere    civile    et    religieuse.    Lihez 

(1)  Nous  avons  suivi,  en  parlant  de  ces  sectes,  le  P.  Grassi ,  qui  a 
publié  il  n'y  a  pas  long-tems  un  livre  intitulé:  Notizie  'varie  sullo  stato 
présente  délia  repuhhlica  degli  Stati-Uniti  ^  écrit  vers  l'an   1818. 


•  D   E  s       B   R   E  T  O  N  s.  QQ 

les  Anglo-Saxons,  le  jour  qui  précédait  les   noces,  les  parens  et  les 
amis  de  l'ëpoux,  sur  l'invitation   qui  leur  en  était  faite,  se  rendaient 
tous  à  son  habitation,  et  y  passaient  le   tems  à  faire  bonne  chère  et 
à  se  préparer  pour  la  cérémonie  du  lendemain.  Le  malin,  les  amis 
de  l'époux  montaient  à  cheval  aroiés  de  toutes  pièces,  et  se  trans- 
portaient en  bon  ordre  chez  l'épouse    pour    l'escorter    à    la    maison 
de  l'époux.  La   troupe  prenait  cet  aspect  belliqueux,  tant  pour  faire 
honneur    à    l'épouse  ,    que    pour    empêcher  qu'elle    ne    fut    enlevée 
ou    attaquée    par    quelqu'amant    antérieur.    Après    avoir    donné    aux 
époux  la    bénédiction    nuptiale,    le    prêtre  les    paraît    chacun    d'une 
couronne  de  fleurs,  qu'on   tenait  dans  l'église  à  cet  effet.  Celte  rai- 
son et  autres  fesaient  que  les   mariages  se  célébraient  ordinairement 
en  élé.  Les  habits  de   noce  de  l'épouse  et  de  trois  de  ses  suivantes, 
ainsi  que  ceux  de  l'époux,  étaient    d'une    couleur    et    d'une    forme 
particulière,  qui  ne  pouvait  être  employée  que  dans  cette  seule  occa- 
sion: ces  habits  se  donnaient  anciennement  aux  ministrels  qui  assis- 
taient à  la   nocej  mais  ces  espèces  de  poètes  ou  de  musiciens  ayant 
perdu   toute  considération    dans    la    suite,    on    en    fesait    présent    à 
quelqu'église  ou  à  quelque  monastère.   La   nuit  venue,  on    condui- 
sait les  nouveaux  époux  dans   leur  chambre,  et  après  qu'ils  s'étaient 
mis  au  lit,  ils  vidaient  la  coupe  nuptiale  avec  tous  les  assistans.  Le 
lendemain  matin   toute  la  compagnie   revenait  avant  que    les    époux 
fussent  levés,  pour  entendre  la  déclaration  que  devait  faire  le  mari  au 
sujet  du  présent  du  matin ,  ou  du  cadeau  qu'il  se  proposait  de  faire 
à  l'épouse;  et,  sur  cette  déclaration,  plusieurs  de  ses  parens  se  ren- 
daient caution  de  l'accomplissement  de  sa    promesse.    Les    fêtes    et 
\vs   réjouissances  duraient  p  usienrs  jours   après   le    mariage      et    ra- 
rement  elles   finissaient  avant   que  toutes  les  provisions  fussent  épui- 
sées. Pour  indemniser  le  mari  de  ces  dépenses,  les  parens  des  deux 
côtés  lui  fesaient  des  présens  (i^. 

Chez  les  Anglo-Saxons  les  lois  du  mariage  étaient  sévères"  sur-         Lou 
tout  pour  le  fait  d'adultère.  Le  mari  de  la  femme  aui    s'était    vpn     '««"■'f''«''«^e^ 

*•  _  ^  M  "  V.I.U11,      icu-       gi  éducation 

due  coupable  de  ce  crime  lui  coupait  les  cheveux,  et   après  l'avoir     ^^' "'f""'- 
dépouillée  de  presque  tous  ses  vètemens,   il  la  chassait  de  la  mai- 
son et  la    poursuivait    à    coups    de    fouet    d'un    bout    du    village    à 
l'autre.  La  femme  qui    avait    subi    ce    traitement    honteux    ne    pou- 
vait   plus    prétendre    au    titre    d'épouse  ,    et    il    n'y    avait    plus    ni 

(i)  Adams.  Histoire  d' Angleterre  ^  liv.  II,  chap.  8. 


Mariages 
des  Anglo- 


ïoo  ReligioNj  mariages  et  funérailles 
jeunesse,  ni  beaulé,  ni  richesses  qui  pussent  lui  faire  trouver  un 
autre  mari.  Les  pères  aimaient  à  s'assurer  de  bonne  heure  si  leurs 
enfans  auraient  du  courage,  et  pour  cela  il  leur  fesaient  subir  di- 
verses épreuves,  entre  autres  la  suivante.  A  un  certain  jour,  le  père, 
en  présence  des  parens  et  des  amis  appelés  à  cet  effet,  portait  l'en- 
fant sur  le  toit  de  la  maison,  et  le  plaçant  au  bord  il  l'y  laissait  : 
si  la  crainte  de  tomber  fesait  pousser  des  cris  à  l'enfant,  c'était  une 
preuve  qu'il  serait  d'une  âme  pusillanime,-  mais  si  au  contraire  il 
cherchait  à  s'accrocher  sur  le  toit,  sans  montrer  aucun  effroi,  ou 
en  concluait  qu'il  ferait  un  jour  un  vaillant  guerrier  (i). 

Les  princes  AngloNormans  célébraient  leurs  mariages  avec  plus 
Normans       (Je  pompe.  Mathilde ,  fille    de    Malcolm    III    roi  d'Ecosse,  et    nièce 

Henri  I,  ^      *■  ^  '         ^  ' 

d'Edgard  Alheling ,  avait  ëtë  conduite  en  Angleterre  après  la  mort 
de  son  père  et  durant  les  re'volutions  de  l'Ecosse,  et  elle  y  avait 
ëte'  ëleve'e  sous  la  direction  de  sa  tante  Christine,  c[ui  était  dans  le 
couvent  de  Rumsey.  Elle  y  avait  pris  le  voile,  mais  sans  faire  de 
vœux:  ce  qui  mit  Henri  I.*'''  dans  la  nécessite  de  la  faire  déclarer 
libre  par  un  concile,  pour  l'épouser.  La  cëlébration  de  ce  mariage 
se  fit  avec  la  plus  grande  magnificence;  et  le  n.°  i  de  la  planche  21 
représente  ce  même  prince  donnant  la  main  et  l'anneau  à  la  prin- 
cesse en  prësence  de  l'archevêque  Anselme,  qui  les  bénit.  L'ëpouse 
est  enveloppée  dans  un  grand  voile,  qui  pourtant  ne  lui  couvre 
point  le  visage  (2). 

Les  noces  de  Henri  III,  qu'on  voit  représentées  à  la  planche 
22,  ne  furent  pas  célébrées  avec  moins  de  pompe  vers  l'an  i25o. 
L'épouse  monte  un  palefroi ,  et  marche  sous  un^ais  à  l'abri  des  rayons 
du  soleil.  Elle  est  suivie  d'une  troupe  de  demoiselles  et  de  minis- 
trels,  et  le  roi  vient  à  sa  rencontre  avec  une  escorte  de  chevaliers  et 
d'écuyers  armés  de  toutes  pièces  (3).  L'époux  est  Edouard  L",  qui, 
après  son  avènement  au  trône,  réunit  la  principauté  de  Galles  à 
la  couronne,  et  donna  le  premier  le  titre  de  prince  de  Galles  à 
son  fils  aîné. 

Dans  ce  tems,  et  long-tems  encore  après,  les  femmes  recevaient 
de  Pordre      ^^^  chevalicrs  une  espèce  de  culte,  comme  le  prouve  l'aventure  sui- 

de  la  Jarre  liere.  r  '  i        i  i      •      i  t 

vante,  qui  a  donné  naissance  à  l'un  des  ordres  de  chevalerie  les  plus 
distingués  de  l'Angleterre.  La  comtesse  de  Salisbury  ayant,  dit-on, 
laissé  tomber  sa  jarretière  dans  un  bal  en  i349,  le  roi  Edouard  111, 


Murtase 
de  Henri  111. 


InsUlnlion 


(i)  Adams.  Ibid.  (2)  A  séries  etc.  N.°  2g. 

(3)  Smith.   Sélections  etc.  an  1260. 


DESB  RETONS.  lOI 

son  amant,  s'empressa  de  la  ramasser:  ce  monarque  s'apercevant 
que  quelques  courtisans  souriaient  comme  dans  la  pensée  qu'il  ne 
devait  point  cette  faveur  au  hazard,  il  dit  à  haute  voix:  honni  soit 
qui  mal  y  pense ,  et  en  mémoire  de  cet  événement  il  institua  un 
nouvel  ordre  dit  de  la  jarretière,  dont  I9  décoration  se  porte  au 
dessous  du  genou  comme  une  jarretière,  et  qui  fut  compose  de 
vingt-quatre  chevaliers  seulement,  non  compris  le  roi.  L'exclama- 
tion du  monarque  forme  la  devise  de  cet  ordre  singulier:  voy.  le 
n.°  2  de  la  planche  21    (i). 

L'Angleterre  nous  offre,  dans  les  mariages,  l'étrange  spectacle  Etrange, 
de  femmes  marchandées  et  vendues,  et  d'infidélités  commises  exprès 
pour  ope'rer  un  divorce.  L'infidëiite'  du  mari  n'entraîne  point  la  dis- 
solution du  mariage  en  Angleterre  comme  en  Ecosse;  mais  celle 
de  la  femme  produit  cet  effet  dans  les  deux  pays.  Alfieri  eut,  avec 
une  dame  anglaise,  des  relations  qui  furent  cause  d'un  divorce.  «  Je 
n'ai  pas  peu  à  me  louer,  dit-il,  de  la  conduite  du  mari  qui  se 
croyait  offensé;  il  ne  voulut  point  me  tuer,  comme  il  l'aurait  pu 
vraisemblablement;  il  ne  chercha  pas  non  plus  d'indemnités  comme 
le  portent  les  lois  de  ce  pays,  oii  il  n'y  a  pas  d'offense  qui  n'ait 
sa  taxe  ,  et  cette  taxe  est  même  très-forte  pour  les  offenses  du  genre 
de  la  mienne:  car,  si  au  lieu  de  me  faire  tirer  l'épée,  il  m'avait 
fait  mettre  la  bourse  à  la  main,  je  n'en  aurais  pas  été  quitte  à  bon 
marché;  et  j'ai  tout  lieu  de  croire  que  si  cette  inderoniié  eût  été 
calculée,  comme  cela  se  pratique,  au  taux  de  l'amour  passionné  qu'il 
avait  pour  sa  femme,  et  par  conséquent  du  tort  que  je  lui  avais 
fait,  je  ne  m'en  serais  pas  tiré  à  moins  de  dix  ou  douze  mille  se- 
quins,  et  peut-être  encore  davantage  (2)  ».  On  lit  dans  le  Voya- 
geur français  que,  durant  son  séjour  en  Ecosse,  un  mariage  hété- 
roclite fesait  le  scandale  d'Edimbourg:  c'était  celui  de  l'épouse 
répudiée  d'un  lord  écossais  avec  son  amant ,  auquel  une  galanterie 
de  ce  genre  avait  coûté  dix  mille  livres  sterling  (3). 

Nous  avons  dit,  en  parlant  des  Calédoniens,  que  l'assemblage  F^n^érames 
de  quatre  pierres  était  chez  ce  peuple  l'indice  constant  d'une  se-  *' *'=>"''"^^" 
pulture,  qu'Ossian  appelle  Vétroite  demeure.  Ainsi  que  les  Bretons 

(i)   A  séries  etc.  N."  5o. 

(2)  Vita  deir  Alfierl  écrite  par  lui-même.  Epoque  III ,  chap.   1 1 

(3)  Voyez  dans  le  Voyage  dhm  Français  en  Angleterre.  Tom.  II, 
pag.  58  et  suiv.  ,  quelques  anecdoctes  curieuses  concernant  les  divorces  ' 


102  Religion,    mariages    et    funérailles 

et  tous  les  Gaulois,  les  Calédoniens  étaient  dans  l'usage  de  jeter 
sur  le  bûcher  des  iDorts  qu'ils  brûlaient,  ou  dans  leur  fosse  lors- 
qu'ils les  enterraient,  les  ustensiles  et  même  les  animaux  auxquels 
le  défunt  était  le  plus  attaché:  il  arrivait  même  quelquefois  qu'on 
jetait  dans  les  flammes  du  bûcher  ceux  de  ses  esclaves  et  de  ses 
amis  qu'il  aimait  le  plus,  pour  y  être  consumes  avec  lui.  On  ren- 
fermait ensuite  avec  ses  cendres,  ses  livres  de  con)ptes  et  les  notes 
écrites  de  sa  main  pour  argent  prêté  durant  sa  vie  ,  afin  qu'il 
pût  en  réclamer  le  payement  dans  l'autre  monde.  Les  urnes  sépul- 
crales étaient  ordinairement  déposées  sous  de  grands  amas  c'ircw 
laires  de  terre  et  de  pierres.  On  a  trouvé  néanmoins  dans  quelques- 
unes  de  ces  sépultures  des  osseraens  humains  sans  aucun  signe  de 
combustion:  ce  qui  donne  lieu  à  présumer  que,  dans  certaines  oc- 
casions, les  habitans  de  la  Bretagne  méridionale  enterraient  leurs 
morts  au  lieu  de  les  brûler.  Les  iinglo-Saxons  étaient  si. habitués  à 
ne  creuser  C{u'à  la  surface  du  sol  leurs  sépultures,  et  de  les  re- 
couvrir ensuite  d'un  peu  de  terre  et  de  pierres,  qu'ils  continuèrent 
à  en  faire  de  même  lorsqu'ils  se  mirent  à  enterrer  leurs  morts  dans 
les  églises;  et  le  pavé  de  quelques-unes  de  ces  églises  se  trouva 
ïDême  tellement  dégradé,  par  la  quantité  des  buttes  de  terre  qui 
s'élevaient  de  tous  côtés  ,  qu'il  fallut  renoncer  à  y  célébrer  le  ser- 
vice divin.  Les  inconvéniens  de  cet  usage  furent  à  la  fin  si  vive- 
ment sentis,  qu'il  fut  défendu  d'enterrer  personne  dans  les  églises, 
excepté  les  saints,  les  prêtres  et  ceux  qui  auraient  bien  payé  pour 
obtenir  ce  privilège;  et  il  fut  prescrit  en  outre,  à  l'égard  de  ces 
derniers  ,  que  les  fosses  auraient  une  profondeur  convenable.  La 
mcîison  du  mort,  avant  qu'il  en  fût  emporté  pour  être  enterré,  se 
changeait,  pour  ainsi  dire,  en  un  lieu  de  fêtes,  où  l'on  ne  fesait 
que  boire  et  manger,  chanter,  danser  et  se  divertir.  Dans  quelques 
endroits  au  nord  de  l'ile,  on  ne  donnait  point  au  mort  la  sépul- 
ture, jusqu'à  ce  que  tout  son  bien  n'eût  été  consumé  de  cette  ma- 
nière. Cet  usage,  né  dans  le  teras  du  paganisme,  fut  réprouvé  par 
l'église;  mais  il  s'accordait  trop  au  goût  de  la  nation  pour  qu'il 
passât  si  vite  (i). 
Funèraiiiei  L'usagc  où  étaient  les   Romains  de  fermer  les  yeux  aux  morts 

de'nos'fours.     est   pratiqué  encore   à   présent  en  Angleterre.  Aussitôt  que  quelqu'un 
est  mort,  ses  proches   lavent  son  cadavre  et  le   parent  pour  la  der- 

(i)  Adams.  Histoire  d'Angleterre ,  liy.  II,  chap.  8. 


D  E  s      B  R  E  T   O  N   s.  I  o3 

nîère  fois.  On  lui  laisse  le  visage  découvert  jusqu*au  moment  de  le 
mettre  dans  le  cercueil.  Dans  l'intervalle  on  fait  venir  les  visiteuses, 
qui  sont  des  femmes  charge'es  de  reconnaître  si  l'individu  n'est  mort 
que  par  un  effet  naturel.  Cette  formalité  remplie,  on  place  le  corps 
sur  un  lit  de  parade,  où  ses  parens  et  ses  ainis  viennent  le  voir 
pour  la  dernière  fois,  avant  qu'il  soit  enlevé'  pour  toujours  à  leurs 
regards.  Le  drap  funéraire  n'est  pas,  comme  ailleurs,  de  toile  de  lin, 
mais  d'une  e'toffe  de  laine,  conformément  à  un  statut  du  parlement 
de  l'an  i666.  UUndertaker  (  c'est  le  nom  qu'on  donne  à  tous  ceux 
qui  sont  chargés  des  détails  d'un  enterrement)  doit  être  présent 
à  la  déposition  du  mort  dans  le  cercueil.  S'il  doit  être  enterré  dans 
l'église,  ce  cercueil  est  en  plomb,  et  il  est  en  bois  si  on  le  porte 
au  cimetière.  Il  est  d'usage  en  Angleterre  de  garder  huit  jours  en- 
tiers dans  la  maison  le  cercueil  avec  le  cadavre  c[u'il  renferme,  et 
l'on  ne  pourrait  se  dispenser  de  le  faire  sans  s'exposer  aux  repro- 
ches du  public.  Rien  de  plus  naturel  sans  doute  à  la  piété  filiale, 
à  l'amour  conjugal  ou  à  la  tendresse  paternelle,  que  de  reculer 
autant  qu'il  est  possible  l'instant  de  cette  éternelle  et  douloureuse 
séparation;  néanmoins  il  faut  avouer  que  la  raison  et  la  bienséance 
ne  peuvent  point  approuver  un  semblable  usage,  par  lequel  les 
pauvres  gens  sont  réduits  à  la  nécessité  de  vaquer  aux  soins  do- 
mestiques, de  manger  et  de  dormir  à  côlé  d'un  cadavre  (i). 

Il  est  mort  dans  la  maison  oi^i  nous  logeons,  dit  le  Voyageur  Chars  funèbre 
français,  une  femme  de  peu  de  fortune,  qui  ayant  eu  rarement  le 
plaisir  d'aller  en  voiture  pendant  sa  vie,  en  a  été  dédommagée  à 
sa  mort.  Elle  est  partie  pour  sa  dernière  demeure  dans  une  voi- 
lure à  six  chevaux  couverts  de  housses  noires,  avec  de  grands  pa- 
naches de  même  couleur:  celte  voiture  était  suivie  de  quatre  au- 
tres, et  un  nombre  assez  considérable  d'hommes  payés  à  cet  effet 
habillés  en  deuil  et  avec  de  grandes  plumes  noires  marchaient  de- 
vant. On  rencontre  à  chaque  instant  de  ces  convois  dans  les  rues 
les  plus  fréquentées  de  la  ville,  et  leur  pompe  funèbre  forme  un  con- 
traste à  la  fois  lugubre  et  risible  avec  les  voitures  rapides  et  lé- 
gères des  vivans  qui  les  éclaboussent  ,  et  avec  la  foule  qui  passe 
sans  daigner  même  jeter  un  regard  sur  ce  dernier  effort  de  la  vaniié 
humaine.   Les   parens  et   les  amis   sont   dans   les   voilures  C£ui  suivent 

(i)  Ces  notions  sont  prises  de  VHermite  de  Londres  ,  Paris  1821. 
Voyez  Amore  e  i  sepolcrl  de  Davide  Bertolotti.  Ghap.  XI  RUi  funebri 
di  Londra. 


io4  Religion,    mariages    et   funérailles 

celle  où  est  le  mort,  et  dans  les  campagnes  ils  le  suivent  à  pied, 
l'ëpoux  derrière  le  cercueil  de  l'épouse,  celle-ci  derrière  celui  du 
mari:  le  père  accompagne  de  même  son  fils,  et  l'amant  son  amante  (i). 

d'iZcnemlu.  "^^  ^  ^  ^^"^  ^^  cimctière  de  Chelsea  (2)  une  chapelle,  où  se  trouve 

une  cloche  dite  des  morts.  Cette  cloche  sonne  depuis  le  moment 
où  l'on  va  prendre  le  cadavre,  jusqu'à  celui  où  il  est  mis  dans 
la  fosse.  Lorsque  le  convoi  est  arrivé  à  la  porte  du  cimetière,  le 
cercueil  est  tire  hors  du  char  par  des  hommes  destines  à  cela,  et 
porte'  dans  la  chapelle.  Là,  un  minisire  eu  surplis  fait  les  prières 
accoutumées,  après  lesquelles  quatre  hommes  employés  aux  enterre- 
mens  chargent  le  cercueil  sur  leurs  e'paules.  Le  drap  mortuaire  dont 
il  est  couvert  retombe  de  tous  côtés  sur  eux,  et  ils  ne  le  relèvent 
qu'autant  qu'il  le  faut  pour  pouvoir  marcher  librement.  Ils  s'avan- 
cent ainsi  lentement  suivis  du  prêtre,  des  parens  et  des  amis  du  de'- 
lunt.  Le  cercueil  étant  pose'  au  bord  de  la  fosse,  le  ministre  va  se 
placer  vis-à-vis  dans  une  petite  loge  portative  où  il  récite  debout 
les  dernières  prières,  et  quand  elles  sont  acheve'es ,  on  descend  le 
cercueil  dans  la  fosse,  au  fond  de  laquelle  les  parens  et  les  amis 
portent  leurs  regards,  comme  pour  donner  un  dernier  adieu  à  l'objet 
dont  ils  vont  se  séparer  pour  toujours  (3). 
^^^  ^^  Les   repas   funèbres  sont  très-usilés   en    Angleterre,    et    l'on    y 

funèbres.  £gjj^  d'aboudantcs  libations  aux  mânes  du  défunt:  chacun  y  vante, 
au  milieu  des  bouteilles  et  des  verres,  les  qualités  Cj[u'il  avait.  Nous 
ferons  mention  à  ce  sujet  d'une  réunion  de  ce  genre,  qui  eut  lieu 
le  16  mai  181 7,  à  l'occasion  des  funérailles  d'un  riche  Ecossais. 
On  avait  envoyé  dans  tous  les  comtés  voisins  des  invitations  pour 
le  banquet  funèbre,  auquel  se  trouvèrent  plus  de  trois  cents  con- 
vives, tellement  animés  du  désir  de  faire  honneur  à  la  mémoire 
du  défunt  en  mangeant  et  buvant  bien  ,  qu'un  homme  et  une 
femme  y  moururent  d'intempérance.  A  l'exenjple  des  anciens  qui 
croyaient  honorer  leurs  morts  par  des  jeux  de  gymnastique,  plu- 
sieurs des  convives  se  battirent  à  coups  de  poing,  de  bâton  et  de 
pierres,  et  quelques-uns  d'entre  eux  furent  blessés   (4). 

CO   T^'^y^ë'  ^'^'"^  Franc.  Tom.  II.  pag.  67. 

(2)  Chelsea  est  un  village  à  deux  milles  de  Londres^  qui  ^  dans  uti 
certain  nombre  d'années  se  trouvera  réuni  aux  nouvelles  constructions  de 
la  capitale. 

(3)  De  VHermite  de  Londres. 

(4)  Ibid.  et  essais  moraux  eu  littéraires  de   f^ashlngton.  Irvina, 
Londres  ,   1821. 


D  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  Io5 

Le  dimanche  est  pour  les  Anglais  un  jour  de  recueillement  et  CimeUères. 
de  mélancolie,  qu'ils  emploient  à  visiter  les  cimetières  où  ils  ont  soin 
de  planter  des  fleurs  et  des  arbustes.  C'est  ce  qu'on  voit  pai'ticuliêre- 
raent  à  Swansea,  dans  le  pays  de  Galles,  où  chacun  va  le  samedi  . 
au  soir  consacrer  quelque  teras  à  cette  culture  autour  des  sépultures 
de  ses  proches.  Chaque  âge  y  est  désigne'  par  des  fleurs  qui  lui 
sont  analogues,  telles  que  la  violette  et  le  bouillon  blanc  pour  l'en- 
fance, la  rose  et  le  chëvre-feuille  pour  la  jeunesse  et  l'âge  mûr,  et 
l'immortelle  pour  la  vieillesse.  La  quantité  de  fleurs  dont  ces  ci- 
metières sont  se'més,  fait  qu'il  s'en  exhale  une  odeur  embaumée: 
malheur  à  la  main  impie  qui  oserait  en  arracher  une  seule;  un  pa- 
reil acte  serait  presque  considère'    comme  un  sacrilège  (i). 


Marine   et   commerce. 


Pc 


anaenue'iie'Ut 


ouR  se  former  une  juste  idée  de  la  puissance    maritime    de         Etat 

-,  .  ,  .  1  •     •       •.        1  »       1  \  '  \     r  '■i^  la   marine 

1  Angleterre  et  juger  de  ses  vicissitudes  et  de  ses  progrès,  il  tant  re-       a„giaù 
monter  à  une  époque   très-reculée:  ce   qui   ne   nous    sera    pas    très- 
difficile,  d'après  la  description  que   Dupin  (2)   nous  a  donnée  de  la 
puissance  maritime  des  divers  rois  d'Angleterre  en  tête  de  sa  Force 
na^>ale  de  la  Grande-Bretagne. 

Avant  le  neuvième  siècle  la  Grande-Bretagne,  alors  sans  ma- 
rine ,  devint  la  proie  de  tous  les  peuples  navigateurs  qui  vou- 
lurent s'en  emparer.  Cette  conquête  du  prédécesseur  d'Auguste  et 
d'Agricola  fut  à  la  fin  dédaignée  et  môme  oubliée  par  les  der- 
niers empereurs,  avant  Augustule.  Avilis  par  quatre  siècles  d'es- 
clavage ,  les  Bretons  devinrent  alors  incapables  de  soutenir  leur 
indépendance;  et,  au  lieu  de  songer  à  défendre  d'eux-mêmes  leur  pa- 
trie et  leur  liberté,  ils  allèrent  mendier  chez  des  peuples  encore  à 
demi-barbares  de  l'occident  la  protection  d'un  maître  contre  les  bar- 
bares du  nord.  De  cette  manière,  pour  n'avoir  pas  su  compter  sur 
leurs  forces  navales,  ils  virent  pendant  cinq  autres  siècles  leur  ter- 
ritoire envahi  et  désolé  simultanément  par  sept  tyrannies  connues 
sous  le  nom  d'Eptarchie,  qui  s'attaquaient,  se  dépouillaient,  s'épui- 

(i)  C.  Ferri  .  Spettat.  lùal.  Tom,  IV.  pag.  58i. 

(2)  Force  navale  de  la   Grande-Bretagne  ^  chap.    i.    Coup  d^œil   sur 
la  puissance  marUime  des  rois  d Angleterre.  Domination  des  mers. 

Europe.  Vol.  VI.  ij 


Alfred 

fondateur 

de  la  puissance 

maritime 


io6  Marine   et   commerce 

saient  les  unes  les  autres,  et  qui  furent  enfin  englouties  parla  mo- 
narchie des  Saxons.  C'est  ici  que  commence  l'histoire  de  la  force 
navale  de  l'Angleterre,  dont  nous  allons  parcourir  rapidement  les 
époques  principales. 

L'Angleterre  est  le  seul  état  qui  compte  une  longue  suite  de 
rois  parmi  ses  amiraux  les  plus  renommés.  Depuis  le  règne  des  Sa- 
de l'Angleterre,  xons ,  OU  y  voit  cu  moins  d'uu  siècle  quatre  souverains  gagner  en 
personne  des  batailles  navales:  ces  souverains  sont  Alfred,  Edouard 
l'ancien,  Alhelstan  fils  d'Edouard,  et  Edgard.  Alfred  créa  la  marine 
britannique,  et  fit  construire  des  galères  plus  grandes  que  toutes  celles 
qui  s'étaient  vues  depuis  les  beaux  lems  de  la  marine  des  anciens.  Il 
triompha  des  flottes  comme  des  armées  de  terre  des  Danois,  brisa 
le  joug  des  étrangers  qui  pesait  sur  son  royaume,  purgea  les  cô- 
tes britanniques  des  corsaires  qui  les  infestaient 5  et,  souverain  des 
mers  étroites  qui  entouraient  ses  états,  il  se  fit  appeler  le  roi  des 
détroits  (  the  King  of  the  straigt  ).  Ce  prince  mérite  d'être  admiré, 
pour  avoir  envoyé  dans  le  neuvième  siècle  vers  le  pôle  boréal  des 
vaisseaux  à  la  découverte  d'un  passage,  dont  il  pressentait  l'impor- 
tance, et  qu'on  a  vainement  tenté  de  découvrir  depuis  cette  époque 
jusqu'à  nos  jours.  Nous  devons  admirer  encore  davantage  la  belle 
loi  rendue  par  Atheîstan,  en  vertu  de  laquelle  tout  négociant  qui 
avait  fait  à  ses  frais  deux  longs  voyages  sur  mer,  obtenait  des  titres 
de  noblesse,  qui  ailleurs  ne  sont  accordés  qu'à  quiconque  s'est 
illustré  par  la  défense  de  son  pays,  ou  par  des  conquêtes.  Il  fallait 
avoir,  dit  Hume,  un  esprit  plus  qu'ordinaire,  pour  imaginer  une 
loi  aussi  propre  à  encourager  le  commerce  (i). 
Edgard  Edgard,  successeur  d'Athelstan,  déploie  des  forces  encore  plus 

considérables  que  celles  d'Alfred  le  grand,  et  en  compose  trois  flottes 
permanentes,  destinées  à  protéger  l'orient,  l'occident  et  le  nord  de 
ses  côtes.  Il  s'embarquait  lui-même  chaque  année  au  printeras  sur  la 
flotte  d'occident,  parcourait  les  côtes  qui  sont  en  face  de  la  France, 
visitait  les  rades  et  les  ports  de  la  Manche  jusqu'à  l'extrême  frontière 
du  midi,  entrait  dans  la  flotte  de  l'ouest,  fesait  le  tour  de  l'Irlande 
et  des  Hébrides,  et  gagnait  enfin  la  flotte  du  nord,  avec  laquelle 
il  rentrait  dans  la  Tamise.  Lorsqu'il  avait  sa  cour  à  Chester,  il 
obligeait  les  souverains  de  l'Ecosse ,  du  Cumberland  et  de  l'ile  de 
Man,  avec  cinq   petits  rois  de  l'ouest  et  du    nord    de  l'Angleterre, 

(1)  Hume.  Hisù.  d'Angl.  Tom.  I.  chap.  II.  2.  Athelslan. 


desBretons.  107 

à  ramer  dans  une  barque,  dont  il  tenait  lui  même  le  timon.  II 
descendait  ainsi  la  Dée  jusqu'à  l'Abbaye  de  S.'  Jean-Baptiste,  où 
ces  princes  juraient  de  reconnaître  et  de  défendre  sa  souveraineté 
par  terre  et  par  mer.  Les  prétentions  d'Edgard  étaient  telles  sur  ce 
point,  que  tous  ses  ëdits  commençaient  par  ces  mots:  Moi ^  Ed- 
gard  roi  d Albion,  souverain  de  toutes  les  iles  environnantes  y  et 
de  t océan  qui  les  entoure  etc.  (i). 

Depuis  lors  la    marine   anglaise    déchut   insensiblement    de  cet        --^.utre, 
état  de  splendeur j  relevée  ensuite  par  la  loi  d'Elhelrède,  qui  obligea     de'ia'mJine 

,  ,      .  ^  ,  ,,.  ,  n     .  britannique. 

tout  propriétaire  de  cent  arpens  de  terre  a  equipper  à  ses  frais  un 
vaisseau  pour  la  défense  des  côtes  (2} ,  puis  ruinée  de  nouveau  par 
l'effet  des  trahisons,  elle  fut  tout  à  fait  anéantie  durant  les  discordes 
civiles;  ensorte  que  l'héritage  d'Alfred  se  trouva  enfin  sans  dtîfense 
contre  les  rois  de  Dannemarck,  qui  étaient  à  la  fois  conquérans  , 
navigateurs  et  pirates  redoutables.  Après  avoir  occupé  l'Angleterre 
et  obtenu  le  surnom  de  grand,  Canut  s'arrogea  l'empire  de  la  mer, 
sans  avoir  pourtant,  comme  Xerxès  ,  la  prétention  de  la  soumettre 
à  sa  volonté.  Pour  montrer  à  ses  courtisans  le  peu  de  cas  qu'il  fe- 
sait  des  assurances  qu'ils  s'efforçaient  de  lui  donner  sur  ce  point, 
il  fit  dresser  son  trône  sur  le  rivage,  que  le  reflux  avait  laissé  à 
sec.  Alors  il  commanda  aux  flots,  bien  sûr  de  ne  point  en  être  obéi, 
de  se  retirer  encore  davantage,  et  voilà  au  contraire  qu'ils  s'avan- 
cent de  nouveau,  et  enveloppent  indistinctement  le  trône  de  ce 
sage  roi  avec  ses  vils  adulateurs.  Les  successeurs  de  Canut,  non 
moins  imprudens  que  ceux  d'Edgard,  négligèrent  la  marine,  qui 
est.  la  défense  naturelle  de  l'Angleterre,  et  exposèrent  ainsi  ce  pays 
à  être  envahi  par  d^aulres  barbares. 

Les  Normaus,  après  avoir  envahi  les  deux  Siciles,  tournent 
leurs  regards  vers  l'Angleterre.  Ils  accourent  sous  les  étendards  de  ^"^'' 
Guillaume  le  conquérant  pour  marcher  à  cette  nouvelle  conquête, 
et  se  partager  les  dépouilles  des  vaincus.  Après  avoir  fait  garder 
pendant  quelque  tems  par  sa  flotte  le  canal  de  la  Manche,  Arold 
Toi  d'Angleterre  ,  rentre  dans  ses  ports  et  désarme  ses  vaisseaux. 
Guillaume  aborde  alors  sans  obstacle  sur  les  côtes  de  ce  pays,  et 
Arold  perd  en  même  lems  la  couronne  et  la  vie  dans  une  bataille. 
Le  vainqueur  apprend    par    son    triomphe    même   combien    est    im- 

(i)  Entick  ,  naval  History  of  the  hritish  marine.  Introduc,  pag.  n, 
(2)  Chron.  Saxon,  pag.  i36.  Hume.  HlsC.  dAngl.  chap.  5.  Ethelred. 


1^1  an  ne 
sous 
onnans. 


sons  Richard 

et 

sous  Edouard, 


io8  Marine   et   commerce 

portante  la  force  navale  à  la  conservation  de  sa  conquête,  et  la 
défense  des  côtes  à  la  sûreté  du  territoire.  Il  voit  dans  les  rivages 
du  Kent  le  boulevard  de  l'Angleterre  du  côte  de  la  France,  et  ne 
tarde  point  à  y  fonder,  pour  la  défense  de  ce  point,  une  féoda- 
lité maritime,  dont  on  de'couvre  encore  des  traces  dans  la  consti- 
tution britannique.  Des  cinq  ports,  de  Douvres,  Hastings,  Hithe, 
Roraney  et  Sandwich  (i)  il  forme  un  corps  politique,  auquel  il 
accorde  de  grands  privilèges,  sous  la  seule  obligation  de  lui  fournir 
pour  quinze  jours,  et  quand  il  le  demandera,  cinquante-deux  vais- 
seaux armés,  ayant  chacun  un  équipage  de  vingt-quatre  marins. 

if^m'cZrd  .  ^^^^'''^^  ^<^"r-de-lion ,  de  concert  avec  Philippe  Auguste,  fait 
voile  pour  la  Terre-Saînte,  force  Ploléraaïde  à  se  rendre,  détruit 
la  flotte  des  Infidèles,  et  mérite  par  ses  exploits  le  beau  litre  de 
capitaine  général  des  forces  des  Chrétiens  en  Asie  (2).  C'est  ainsi 
que  l'Angleterre  montrait  en  elle  aux  Vénitiens  une  rivale,  qui, 
quatre  siècles  plus  tard  ,  devait  leur  enlever  l'empire  de  la  mer  et 
les  trésors  de  l'orient.  Edouard  III  accroît  dans  la  suite  la  marine 
britannique,  et  remporte  avec  ses  vaisseaux  de  grandes  victoires. 
En  i34o  il  gagne  une  bataille  navale  contre  Philippe  de  Valois 5 
détruit  six  ans  après  tous  les  bâtiraens  français  qu'il  peut  atteindre 
à  Cherbourg,  à  Barfleur  ,  et  à  la  Hogue;  fait  bloquer  Calais  par 
mer,  et,  pour  se  venger  d'une  insulte  des  Espagnols,  s'embarque 
avec  son  fils ,  et  bat  leur  flotte  complètement.  Mais  à  la  fin  de 
son  règne  il  essuya  plusieurs  échecs ,  dont  les  communes  attri- 
buèrent la  cause  au  mauvais  état  de  la  marine:  motif  pour  lequel 
elles  adressèrent  au  roi  une  pétition,  tendant  à  ce  qu'elle  fût  remise 
sur  un  pied  convenable. 

Marine  Jusqu'au  règne  de  Henri  VIII,  la  marine  militaire  ne  se  com- 

sous  Henri  .  t       i   a    •  «i  .1. 

vni,  eisous  posait  que  de  batiraens    appartenant    a  des    particuliers,  et  mis   en 

Elisabeth,  ,...  ^      1        i  •         r^  •»>  '    ,., 

réquisition  au  moment  du  besoin.  Ce  monarque  vit  1  avantage  qu  il 
y  aurait  pour  l'état  à  avoir  des  vaisseaux  qui  fussent  sa  propriété, 
et  des  officiers  en  service  permanent  pour  les  commander.  C'est 
donc  à  lui  que  l'Angleterre  est  redevable  de  la  création  de  sa  ma- 
rine militaire.  A  cet  effet,  il  établit  le  conseil  et  l'office  naval  pour 
le  service  et  les  travaux  dans  les  ports;  institua  la  confrérie  des 
pilotes ,  connue  sous  le  nom  de  Maison   de  la  Trinité;    fonda   les 

(  ï)  JVinchehea ,  Rye  et  Senford  furent  ensuite  réunis  à  ces  cinq  ports. 
(2)  Lediard.  Hisb.  nav.  d' Anglet,  Liv.  I.  chap.  6, 


desBretons.  109 

arsenaux  de  Deplford,  de  Woolwich  et  de  Portsmoulh,  et  fit  for- 
tifier Gravesend  et  Tilbury  pour  prole'ger  l'entrée  de  la  Tamise, 
en  mémo  tems  que,  pour  défendre  la  côte  qui  est  en  face  de  la 
France  ,  il  fesait  construire  les  forts  de  Porllaud,  Hurt,  Cowes ,  Gatn- 
ber,  Southsea ,  Sandgate,  Walmer,  Deal  etc.  Elisabeth,  sa  fille, 
favorisa  e'galement  la  marine  j  elle  fit  bâtir  Upnor-Caslle  pour  pro- 
le'ger l'arsenal  de  Chatam,  augmenta  le  nombre  de  ses  vaisseaux, 
veilla  à  la  conservation  des  bois  propres  aux  constructious  navales, 
se  montra  disposée  à  repousser  l'attaque  du  redoutable  Philippe  II, 
hâta  en  personne  l'armement  de  sa  flotte,  communiqua  à  tout  son 
peuple  son  énergie,  triompha  de  la  flotte  du  monarque  espagnol, 
et  mérita  ainsi  le  titre  glorieux  de  restauratrice  de  la  gloire  ma- 
ritime, et  de  souveraine  des  mers  du  nord.  Pour  donner  une  idée 
de  la  fierté  que  les  Anglais  avaient  conçue  alors  de  la  prospérité 
de  leur  marine,  il  nous  suffira  de  rapporter  les  deux  anecdotes  sui- 
vantes. En  i554  une  flotte  espagnole  de  cent  soixante  voiles,  sous 
le  commandement  de  Philippe  II,  qui  devait  épouser  la  reine  Ma- 
rie, rencontre  dans  la  Manche  la  flotte  de  l'Angleterre  commandée 
par  le  grand  amiral.  Philippe  voulait  passer  outre  sans  baisser  le 
pavillon  royal:  le  superbe  amiral  anglais  fait  tirer  un  coup  de  ca- 
non à  boulet  sur  le  vaisseau  qui  portait  le  fils  d'un  empereur  fiancé 
à  sa  reine,  et  l'oblige  à  baisser  pavillon  le  premier,  et  à  amener 
ses  grandes  voiles.  Sous  Elisabeth,  une  flotte  espagnole  qui  trans- 
portait Anne  d'Autriche  aborde  à  Plimouth,  et  oublie  d'amener  son 
pavillon:  un  boulet  lancé  sur  le  vaisseau  qui  portait  la  princesse, 
avertit  l'amiral  étranger  de  rendre  l'hommage  accoutumé  au  pavil- 
lon anglais  (i_). 

Sous  le  règne  de  Jacques  I.*''  successeur  d'Elisabeth,    les    An-       Marine 
glais  se    déclarèrent    maîtres    absolus    des    mers    britanniques.    Sous  "'"*'^^',7"'' ^^ 
cette  dénomination  ils  ne    comprenaient   pas    seulement    celles    qui  '""' ^'"*'^^"^- 
baignent  les  côtes  de  leur  pays  et  celles  des  iles  voisines,  mais  encore 
tout  l'océan  qui  s'étend  jusqu'aux  côtes  de  l'Espagne,  de  la  France, 
de  la  Hollande,  du  Dannemarck  et  de  la  Suède.  Cet  empire  absolu  leur 
fut  contesté  sous  Charles  I."  par  les  Provinces-Unies,  et  Grotius  écri- 
vit en    1629  son  livre  intitulé  Mare  liberum ,  pour  prouver  que  les 
prétentions  de  l'Angleterre  étaient  contraires  au  droit  des  gens.  Sel- 
den  lui  répondit  par  un  autre  livre  intitulé    Mare   clausum,    dont 

(i)  Voyez  la  Chronologie  navale  de  Schomberg.  Tom.  I.  pag.  aS. 


iio  Marine   et   commerce 

Charles  I.^-^  ordonna  qu'un  exemplaire  fût  déposé  à  la  cour  de  l'Ami- 
rauté, comme  un  témoignage  de  la  souveraineté  de  l'Angleterre  sur 
la  mer.  Les  provinces-Unies  durent  ensuite  rendre  un  hommage 
humiliant  à  ce  prétendu  droit.  Six  de  leurs  vaisseaux  ayant  été 
rencontrés  par  une  flotte  anglaise,  l'amiral  de  cette  dernière  les 
obligea  à  amener  par  trois  fois  leur  pavillon,  et  à  ne  point  le  dé- 
ployer tant  qu'ils  navigueraient  dans  le  voisinage  des  côtes  de  la 
Grande-Bretagne.  Les  Hollandais  battus  partout,  et  bloqués  dans  tous 
leurs  ports,  durent  enfin  s'engager ,  par  un  traité  formel,  à  baisser 
leur  pavillon  dans  toutes  les  rencontres  devant  celui  de  l'Angleterre. 
denaTaiion  "^^^  coutentc  d'être  reconnue  souveraine  des  mers,  cette  puis- 

,ous  Crlmwd.  sancc  voulut  encore  s'en  arroger  la  propriété  avec  le  monopole  du 
commerce:  c'est  à  quoi  tendait  son  fameux  acte  de  navigation,  dont 
elle  fut  redevable,  moins  au  génie  qu'aux  passions  de  Gromwel.  Pour 
punir  l'ile  de  la  Barbade  de  son  attachement  aux  Stuards ,  Cromwel 
imagina  d'obliger  ses  habitans  à  ne  se  servir  que  de  bâtimens  anglais 
pour  le  transport  de  ses  productions,  qui  ne  pouvaient  être  ven- 
dues que  sur  les  marchés  de  la  métropole.  C'est  à  ce  sentiment 
de  vengeance  ,  ou  pour  mieux  dire  à  cette  espèce  de  loi  pénale, 
que  l'Angleterre  est  redevable  de  ce  système  colonial,  qui  a  été  pour 
elle  la  source  de  tant  de  prospérité.  Quoiqu'il  en  soit,  cette  puis- 
sance ne  s'aperçut  pas  plutôt  des  avantages  qu'elle  pouvait  retirer 
des  restrictions  imposées  à  la  navigation  d'une  de  ses  colonies,  qu'elle 
s'empressa  de  les  étendre  à  toutes  ses  possessions  d'outremer.  Char- 
les II  étant  monté  sur  le  trône  se  garda  bien  d'annuller  l'acte  de 
l'usurpateur,  et  il  se  contenta  de  lui  donner  sa  sanction. 
But  de  racle  D'après  l'acte  de  navigation  il   n'était  permis  d'importer  en  An- 

e  nu^'!sauou.  g|g^gj.j.g  jpg  productions  de  l'Afrique,  de  l'Amérique,  de  la  Russie 
et  de  la  Turquie  d'Europe  que  sur  des  bâlimens  anglais.  Aux  ter- 
mes de  cet  acte,  les  navires  des  autres  états  du  continent  ne  pou- 
vaient importer  dans  les  ports  de  l'Angleterre  que  des  productions 
de  leur  sol  ou  de  leur  industrie,  tandis  que  les  Anglais  se  réser- 
vaient de  porter,  les  armes  à  la  main,  leurs  productions  et  celles 
du  monde  entier  dans  tous  les  ports  de  l'univers.  Si  les  peuples  de 
l'Europe,  dit  Dupin,  eussent  éié  alors  aussi  avisés  que  les  Anglais, 
ils  auraient  fait  tomber  aussitôt  cette  loi  prohibitive  en  usant  de 
représailles;  mais  elle  ne  parut  dirigée  d'abord  que  contre  les 
Hollandais,  et  ne  porta  point  d'ombrage  aux  autres  nations.  Les 
Hollandais  étaient  alors  les  facteurs  de  tous  les  peuples  du    conti- 


DEsBrETONS.  III 

nent,  et  ces  derniers  ne  pre'virent  point  les  préjudices  qu'ils  res- 
sentiraient dans  la  suite  d'une  mesure,  qui  ne  les  frappait  pas  di- 
rectement. Après  une  guerre  sanglante  l'Angleterre  triompha  des  Pro- 
vinces-Unies, et  alors  la  France  et  l'Espagne  commencèrent  à  voir 
le    danger  du  système  établi  par  l'Angleterre. 

Nous  aurions  de  quoi  faire  un  gros  volume,  si  nous  voulions 
donner  une  description  de'laille'e  de  la  marine  anglaise;  mais  nous  nous 
bornerons  à  parler  ici  du  nombre  de  ses  marins  et  de  ses  vaisseaux. 
Celui  des  premiers  s'élève  à  douze  ou  ireÀze  mille  en  tems  de  paix, 
et  il  fut  porte  par  le  parlement  à  26,000  pour  le  service  de  i584. 
Autrefois  il  était  de  5o,ooo  en  tems  de  guerre  ,  mais  dans  les  guerres 
d'Amérique  il  fut  accru  jusqu'à  100,000  et  plus,  en  y  comprenant 
les  re'gimens  de  la  marine,  et  au  commencement  de  ce  siècle  il  était 
au  moins  de  120,000.  Dans  la  guerre  contre  la  France,  l'Angleterre 
eut  jusqu'à  775  vaisseaux  de  guerre,  dont  deux  cents  environ  e'iaient 
de  haut  bord  (i). 

La  marine  anglaise  est  ordinairement  divisée  en  trois  escadres 
qu'on  distingue  sons  les  noms  de  rouge,  de  blanche  et  de  bleue,  selon 
la  couleur  du  pavillon  que  porte  chacune  d'elles.  Elles  ont  également 
chacune  leur  amiral,  mais  celui  de  l'escadre  rouge  a  le  commandement 
de  toutes  ces  forces,  et  prend  le  litre  de  vice-amiral  de  la  Grande- 
Bretagne.  Chacun  de  ses  amiraux  a  sous  ses  ordres  un  vice-amiral 
d'arrière-garde,  mais  le  commandement  suprême  appartient  au  roi,  et 
réside  près  des  Lords  de  l'amirauté.  Le  code  d'Oîéron  est  encore 
le  fondement  de  la  législation  de  la  marine  anglaise.  Convaincu  que 
la  navigation  fesait  la  principale  occupation  de  ses  sujets,  Richard 
L^""  fit  dresser  dans  le  douzième  siècle  un  code  maritime,  qui  fut  dit 
d'Oleron,du  nom  de  l'ile  ainsi  appelée  qui  se  trouve  sur  les  côtes 
de  France,  et  qui  appartenait  alors  à  l'Angleterre;  et  telle  est  l'ex- 
cellence des  lois  de  ce  code,  qu'elles  ont  servi  de  bases  aux  ins- 
titutions maritimes  de  tous  les  autres  états  de  l'Europe. 

"Un  vaisseau  de  ligne  est  une  masse,  ou,  pour  mieux  dire,  une 
ville  flottante,  et  l'on  fait  une  fête  quand  il  est  lancé  à  l'eau. 
Il  est  défendu  de  chaque  côté  par  une  ligne  formidable  de  ca- 
nons, dont  on  a  simplifié  la  forme  par  suite  des  perfectionnemens 
qui  se  sont  opérés  dans  l'artillerie  de  la  marine.  On  a  fait  dispa- 
raître la  plupart  des  vains    ornemens    dont    ils    étaient    surchargés, 


IVornbie 

de$  marins 

et 

des  faisseaux. 


Division 

de  la  marine 

anglaise. 


Vaisseau 
dit  le  Nelson. 


(i)  Géographie  par  Malte-Brun  et  Mentelle.T.  III.  pag.  i38  et  iSg. 


112  Marine   et   commerce 

et  l'on  n'a  plus  cherche  qu'à  leur  donner  le  degré  de  force  ne'ces- 
saire,  comme  on  peut  le  voir  par  les  deux  canons  reprëseote's  au 
n.°  I  de  la  planche  23  (î).  Le  ge'néral  Gongrève  a  fait  fondre,  il 
y  a  peu  d'années,  des  canons  légers  et  d'un  fort  calibre.  On  voit 
encore  à  la  même  planche  le  vaisseau  de  ligne  le  Nelson,  avant  et 
au  moment  d'être  lancé  à  l'eau,  d'après  lequel  on  pourra  se  former 
une  idée  de  ces  masses  prodigieuses  (2). 
Presse  L'obîet  Ic  plus  curieux  qu'offrent,   les    chantiers    de    la    marine 

^"les^boir  ^"§^^'*^  ^^^  ^^  machine  dite  la  presse  hydraulique  qui  sert  à  pla- 
ner les  bois.  Elle  consiste  en  une  roue  horizontale  en  fer,  d'en- 
viron trois  mètres  de  diamètre  ,  laquelle  est  solidement  fixée  à 
son  axe  par  des  traverses,  et  par  quatre  clefs  en  fer  formant  avec 
elle  un  angle  de  45  degrés.  Cette  roue  ouvrière  est  divisée  eu  trente- 
deux  parties  égales,  et,  à  chaque  point  de  division,  il  y  a  une 
cavité  traversée  par  le  tronc  d'un  fer  tranchant.  Les  entailles  ont 
la  figure  de  demi  cylindres  circulaires,  dont  l'axe  forme  un  angle 
d'environ  3o  degrés  avec  l'horison:  ce  sont  des  gouges  obliques 
très-fortes.  A  chacune  des  exirémilés  de  l'axe  il  y  a  un  char  alon- 
gé,  dont  les  flasches  parallèles  soutiennent  horizontalement  la  pièce 
de  bois  qu'on  veut  planer,  et  qui  est  fortement  attachée  à  ces 
flasches  par  des  vis  de  pression.  Les  gouges  ne  sont  pas  tou- 
tes disposées  de  ^manière  à  faire  sur  le  bois  une  entaille  de  la 
même  profondeur.  Il  faut  les  concevoir  comme  groupées  cinq  à 
cinq  ou  six  à  six;  ensorte  que  la  première  des  cinq  ou  des  six, 
qui  est  la  plus  éloignée  de  l'axe  de  rotation  ,  fait  une  entaille 
moins  profonde;  la  suivante,  qui  est  un  peu  plus  près  de  l'axe, 
en  fait  une  qui  l'est  un  peu  davantage,  et  ainsi  de  suite.  Les 
pièces  de  bois  reçoivent  leur  dernier  poli,  au  moyen  d'un  raboC 
qui  est  adapté  à  la  circonférence  de  la  roue  ouvrière.  Quand  tou- 
tes les  gouges  ont  fait  chacune  leur  entaille,  les  bavures  en  sont 
enlevées  d'un  coup  de  rabot.  L'axe  de  la  roue  est  armé  de  fers 
tranchons,  et  roule  dans  un  trou  en  forme  de  cône  sur  la  tête 
d'un  piston,  qui  est  lui-même  dans  le  cylindre  d'une  presse  hydrau- 
lique. Lorsque  l'eau  est  introduite  dans  ce  cylindre,  elle  soulève  l'axe 
de  la  roue,  et  avec  elle  le  plan  horizontal  des  fers  tranchans  dont 
elle  est  armée.  L'effet  contraire  a   lieu  lorsqu'on   laisse  couler  l'eau. 

(i)  Dupin.  Force  navale.  Artillerie  de  marine.,  chap.   i. 
(2)  Le  dessia  de  ce  vaisseau  est  pris  de    l'ouvrage    The    Thames  a 
Picturesque  clelineatlon  etc. 


desBretons.  ,  ii3 

Un  indicateur  adapté  à  une  échelle  graduée,  qui  est  tracée  sur  un 
des  leviers  dont  la  roue  est  surmontée,  marque  l'épaisseur  du  bois 
mis  en  travail;  de  manière  qu'en  ouvrant  ou  en  fermant  la  soupape 
par  où  entre  ou  sort  l'eau  de  la  presse  hydraulique,  on  peut  mettre 
la  roue  dans  la  position  convenable  au  travail  qui  doit  être  exé- 
cuté (i).  Voyez  le  n."  3  de  la  planche  23. 

Les  arsenaux  de  la  marine  anglaise  sont  gardés  avec  autant  ^rsenauK. 
de  rigueur  que  ceux  de  l'artillerie:  un  étranger  ne  peut  y  entrer 
sans  un  ordre  de  l'amirauté  même,  ou  du  contrôleur  de  la  marine. 
Le  voyageur  français  s'élant  présenté  à  l'arsenal  de  Portsmouth,  ii 
fut  prié  d'écrire  sur  un  registre  son  nom  et  le  lieu  de  sa  résf- 
dence,  et  ayant  déclaré  qu'il  venait  de  la  Nouvelle- York,  il  lui  fut 
défendu  d'aller  plus  loin  (2).  Quelques  personnes  ont  eu  cepen- 
dant la  permission  d'entrer  dans  cet  arsenal;  et,  de  ce  nombre  ont 
été,  récemment  Dupin,  et  Baretti  avant  lui.  «Je  fus  conduit,  dit 
celui-ci,  dan-  les  endroits  les  plus  secrets  de  l'arsenal  (  de  Ply- 
moulh  ),  où  je  vis,  non  sans  un  grand  serrement  de  cœur,  une 
quantité  de  canons  et  de  boulets  amoncelés  de  toutes  parts,  qui 
n'attendaient  que  le  moment  d'être  mis  en  œuvre  au  profit  du  genre 
humain.  J'y  vis  encore  quantité  de  mâts  étendus  dans  un  vaste 
enclos;  de  longues  chambres,  où  des  hommes  font  en  reculant  au 
galop  les  cordes  dont  se  composent  les  cables;  de  grandes  chau- 
dières pleines  de  goudron,  où  l'on  fait  bouillir  ces  cordes,  et  une 
roue  immense  mise  en  mouvement  par  des  hommes  nus  comme  la 
main  et  renfermés  dedans,  qui  la  font  tourner  avec  beaucoup  de 
vitesse:  roue  qui  donne  elle-même  le  mouvement  à  une  presse, 
au  moyen  de  laquelle  les  cordages  sont  purgés  du  goudron  dont  ils 
sont  imprégnés.  Je  vis  enfin  dans  cet  arsenal  une  telle  quantité  de 
choses,  que  je  défierais  bien  Briarée  de  les  décrire  dans  toute 
une  année  (3)  » . 

Le  mot  Docks,  dérivé  du  grec  et  qui  signifie  réservoir,  est  em-        Dock, 
ployé  par  les  Anglais  pour  désigner  un  bassin,  où  les  vaisseaux  sont 

(i)  Ceux  qui  voudraient  avoir  des  notions  plus  étendues  sur  cette 
machine  admirable,  dont  nous  ne  donnons  ici  qu'une  courte  description, 
pourront  consulter  Dupin  :  Force  militaire,  Liv.  V,  chap.  5,  tl  Légende 
explicative  des  planches.  N.°  g. 

(2)   Voyage  d'un  Franc.   Tom.  IL  pag.    i25. 

(5)  Baretti.  Lett.  Fam.  lil. 

Europe.   Vol.   VL  i5 


et  pharts. 


ii4  Marine  ET   commerce 

tenus  à  flot.  Ce  n'est  qu'en  1800  qu'ont  été  construits  ces  vastes 
bassins,  qui  n'ont  pas  peu  contribué  à  la  prospérité  commerciale 
(le  la  métropole.  Celui  de  Londres  a  la  forme  d'un  rectangle:  on  y 
entre  par  la  Tamise  en  suivant  le  courant  de  l'eau,  au  moyen  d'un  ca- 
nal qui  aboutit  à  un  bassin  alongé.  Voyez  le  n.""  i  de  la  planche  24. 
Les  phares  dissémines  sur  les  côtes  sont  construits  avec  beaucoup 
de  magnificence:  celui  de  Belle-Roch  entre  autres  éclaire  parfaite- 
ment les  golfes  de  Fort  et  de  Tay.  L'édifice,  composé  de  grosses 
pierres,  est  d'une  forme  circulaire,  dont  la  circonférence  va  en  dimi- 
nuant par  degrés,  jusqu'à  son  sommet  où  est  la  chambre  du  fanal, 
dont  le  parapet  n'a  pas  plus  de  quatre  mètres  de  diamètre.  Le  pavé 
des  différens  étages  est  en  pierre,  et  l'on  communique  de  l'un  à 
l'autre  par  des  escaliers  en  bois,  excepté  celui  qui  conduit  à  la 
chambre  du  fanal,  que  la  crainte  du  feu  a  fait  construire  en  fer. 
Il  y  a  deux  fenêtres  seulement  à  chacun  des  trois  appartemens 
inférieurs  ,  et  quatre  à  chacune  des  chambres  supérieures.  Les 
châssis  de  ces  fenêtres  sont  tous  doubles,  avec  des  carreaux  en 
verre,  et  une  espèce  de  paravent  en  bois  les  met  à  l'abri  des 
vagues  durant  la  nuit  et  dans  les  tempêtes.  Le  mur  qui  sert  de 
parapet  à  la  chambre  des  fanaux  a  une  porte,  qui  donne  sur  le 
balcon  formé  par  la  corniche  autour  de  la  partie  supérieure  de 
l'édifice,  et  ce  balcon  est  garni  d'une  grille  en  fer.  La  lumière  du 
fanal  est  alimentée  par  l'huile  d'une  lampe  à  l'Argant,  dont  les  ré- 
flecteurs en  cuivre  argenté  sont  fixés  au  milieu  d'un  grand  châssis 
en  fer  ayant  quatre  faces  verticales:  les  verres  de  deux  de  ces  faces 
sont  blancs,  et  ceux  des  deux  autres  en  couleur;  et,  au  moyen  d'un 
singulier  mécanisme  qui  les  fait  mouvoir,  ces  lampes  donnent  une 
clarté  tantôt  blanche  et  tantôt  colorée  (i).  Voy.  le  n.°  2  de  la  pi.  24. 
Cloche  pour  Nous  uc  pouvous  nous  dispenser    de    faire    mention    ici    d'une 

desocndre  ...  , 

dam  Peau,  autre  machiue  curieuse,  dite  cloche  pour  descendre  dans  l'eau,  de 
laquelle  on  se  sert  en  Angleterre  pour  travailler  jusqu'à  sept  et  même 
huit  mètres  sous  l'eau.  Cette  cloche  est  en  fer  fondu  d'un  seul 
jet,  et  a  la  forme  d'un  tronc  de  pyramide  quadrangulaire,  dont  la 
partie  supérieure  a  douze  trous  circulaires  fermés  par  des  verres 
transparens.  L'intérieur  de  la  cloche  présente;  i.°  deux  bancs  sur 
lesquels  sont  assis  les  ouvriers;  2.°  des  anneaux  auxquels  sont  atta- 

(i)  On  trouve  dans  Dupin   une    plus    ample    description   des    Docks 
Ç  Force   Cojn.    rem.  IL  Liv.  I.  chap.  4  )  et  des  phares;  (  ibid.   chap.  3). 


desBretons.  ii5 

chés  par  des  cordes  les  outils  des  ouvriers,  qui,  de  cette  manière, 
n'out  , point  à  craindre  de  les  perdre  dans  la  mer;  3.°  des  cordes 
attachées  à  d'autres  anneaux  fixés  à  la  partie  supérieure  de  la  clo- 
che, pour  y  suspendre  les  corps  qu'on  veut  tirer  de  l'eau.  L'air  est 
introduit  dans  la  cloche  au  moyen  d'un  tube  en  cuir  (i).  Voyez  le 
n.°  3  de  la  planche  24. 

L'opulence,  la  splendeur  et  la  puissance  de  l'Angleterre  ont  e^ZmpaZie 
leur  source  dans  l'immense  commerce  qu'elle  fait  depuis  long-teras  '^^'  ''"^'''' 
avec  tous  les  autres  peuples.  Les  annales  d'Artur  Young  (2)  nous 
offrent  le  tableau  des  progrès  ëtonnans  qu'ont  faits  la  marine  et  le 
commerce  de  la  Grande  Bretagne.  Selon  la  statistique  commerciale, 
établie  d'après  les  registres  d'entrée  et  de  sortie  des  objets  de  com- 
merce de  l'Angleterre,  ses  exportations  e'taient  évaluées  avant  1798 
à  3i;000;,ooo  de  livres  sterling,  et  ses  importations  â  23, 000.000  :  ce 
qui  donnait  un  avantage  de  8,000^000,  ou  de  192,000,000  de  francs. 
Quelques-uns  ont  prétendu  que  ce  bénéfice  était  exagéré,  et  l'ont 
réduit  à  72,000,000  seulement;  et  pourtant  les  Anglais  assurent 
que  leur  commerce  extérieur  ne  fait  pas  la  sixième  partie  de  leur 
commerce  intérieur.  La  compagnie  des  Indes,  dont  la  première  idée 
fut  conçue  sous  le  règne  d'Elisabeth,  et  qui  commença  d'abord  par 
des  actions  de  cinquante  livres  sterling  chacune,  étend  aujourd'hui 
sa  puissance  colossale  sur  de  vastes  possessions,  qui  ont  plus  de 
trente-mille  lieues  carrées,  et  sur  plus  de  cinquante  millions  d'ha- 
bitans.  Celte  compagnie,  comme  celle  de  la  banque  et  de  la  mer 
du  sud,  sont  les  seuls  corps  qui  aient  une  existence  légale,  et  avec 
lesquels  le  gouvernement  ait  contracté  des  dettes,  excepté  cepen- 
dant la  banque  milionaire,  dont  le  capital  n'est  que  d'un  million, 
et  qui   n'a  été  établie   que  pour  la  revision  des  billets  de  l'échiquier. 

Dupin  a  consacré  un  chapitre  à  traiter  de  ce  qu'il  appelle  la 
popularité  de  la  marine  de  l'Angleterre  :  mot  sous  lequel  il  entend  ^'""'^^^^'■•'"'"'" 
seulement  les  causes  morales  qui,  avec  les  physiques,  ont  concouru  de7/m!'r''^ 
a  donner  à  cet  état  une  grande  supériorité  de  puissance  maritime. 
La  capitale  renferme  dans  son  sein  le  port  le  plus  fréquenté  de 
l'univers,  et  c'est  à  la  faveur  de  son  commerce  maritime,  que  cette 
ville  est  devenue  la  plus  peuplée  et  la  plus  opulente  de   l'Europe. 

(i)  Dupin.  Force  navale,  Tom.  II.  Liv.  V.  chap.   5. 
(2)  yin.  vol.  XXXVIII.  pag    211.   Voyez  dans  Malte-Brun  le  second 
tableau  statistique  de  la   Grande-Bretagne. 


ti6  Marine   et   commerce 

On  voit  les  vaisseaux  de  cent  peuples  différens  déployer  leurs  pa- 
villons sur  la  Tamise,  qui  coule  au  milieu  de  cette  ville  immense, 
et  pourtant  les  seuls  bâtimens  anglais  y  sont  encore  en  plus  grand 
nombre.  L'habitant  de  Londres  s'enorgueillit  à  juste  titre  à  la  vue 
du  grand  nombre  de  vaisseaux  marchands,   qui,  tous  les  jours  arri- 
vent de  la  mer  ou  s'y  rendent,  les  premiers  pour  lui  apporter  les 
productions  et  les  trésors  de  l'étranger,  et  les  seconds  pour  expor- 
ter au  dehors  les  produits  de  l'industrie  nationale;  il  ne   peut    re- 
garder un  moment  ce  mouvement  continuel  sans  être  persuadé,  que 
c'est  au  commerce  et  à  la  supériorité  de    sa    marine,    que  sa    ville 
natale  est  redevable  de  sa  vaste  étendue  et    de    ses    richesses.    Du- 
rant une  partie  de  l'année,  la  classe  opulente  va  respirer  sur  les  ri- 
vages de  la  mer  un  air  pur  et  bienfesant,  dont  le  séjour  de  la  ville 
lui  fait  sentir  le  besoin  et  souhaiter  les  agre'mens.  Pendant  les  mois 
où  les    tempêtes    sont    rares    et    peu    durables,    la    vue    magnifique 
d'une  mer   toujours  paisible  fait  naître  le  désir  de  la    parcourir:  les 
personnes  timides  se  bornent  d'abord  à  quelques  petites  excursions 
dans  les  beaux  jours  de  l'été  et    dans    un    tems    de    calme.    L'idée 
d'un  danger  incertain  s'éloigne,  à  mesure  que  Tobjet  qui    la    fesait 
naître  approche,  sans  présenter  le  môme  danger.  Mais  les  hommes 
doués  par  la  nature  d'un  esprit    hardi  et    d'une    imagination    forte, 
sont  entraînés  à  la  vue  d'une  mer  qui  se  perd  au    delà    d'un    im- 
mense horizon,  et  sur  laquelle  s'ouvrent    devant  lui  des    routes  li- 
bres, pour  aller  par  toute  la  terre j  de  là  cette  passion  des  voyages, 
par  l'effet    de   laquelle    s'embarquent    une    foule    de    gens,    qui    re- 
viennent ensuite  dans  leur  patrie  avec  des  trophées,    des    richesses 
ou  de  nouvelles  lumières.    Aux    yeux    d'un    Anglais    la    marine    est 
l'élément  naturel  de  la  puissance  de  sa  nation,  et  les  vaisseaux  sont 
les  boulevards  flottans  de  son  pays.  Ce    n'est    pas    seulement   dans 
le  langage  figuré  de  la  poésie,  mais  même  dans  le  discours  familier, 
qu'en  parlant  de  leurs  vaisseaux  les  Anglais  les  appellent  avec  em- 
phase nos  bastions  y  nos  remparts  de   bois,    sour   boulwarks,    our 
Wooden  Wals-^  ensorte  que  toute  la  nation  est  convaincue  de    la 
nécessité  d'entretenir  une  marine    formidable;  et    les  mots  suivans, 
qu'on  met  dans  la  bouche  des  Anglais    indiquent    assez    clairement 
leur  opinion  à  cet  égard.   «  Ce  n'est  que  par  circonstance  que  nous 
devons  être  soldats,  et  encore  alors  ne  devons  nous  l'être  qu'avec 
réserve.  Ainsi  que  les  autres  amphibies  il  nous  faut    prendre    terre 
quelquefois;  mais  la  mer  ebt  plutôt  notre    élément,  et  c'est  sur  la 


erce 
esclaves  , 


desBreïons.  117 

mer,  qu'aussi  bien  que  ces  animaux,  nous  trouvons  notre  plus 
grande  force  ».  Aussi  le  service  de  mer  est-il  généralement  préfère' 
chez  les  Anglais  à  celui  de  terre;  et  même  dans  les  classes  infé- 
rieures, on  trouvera  dix  individus  disposés  à  entrer  dans  le  pre- 
mier, contre  un  qui  voudra  servir  dans  l'infanterie  ou  dans  la  cava- 
lerie. Dans  les  classes  supérieures ,  les  jeunes  gens  des  premières  fa- 
milles ne  dédaignent  point  d'entrer  sur  un  vaisseau  comme  simples 
mousses,  pour  parvenir  dans  la  suite  à  tous  les  grades  (i). 

Il  nous  reste  enfin  à  parler  d'un  commerce    que  fesaient   par-     Comm 

t  ^  "^  des  escl. 

ticulièrement  les    Anslais  ,    c'est-à-dire    d'un    trafic    où  les    hommes     /"X"'^'' 

°  ^  des  Nègres. 

étaient  à  la  fois  marchands  et  marchandises,  ou  de  rinfâme  traite 
des  Nègres.  Cet  affreux  trafic  doit  être  regardé  comme  une  des  plus 
grandes  calamités  qui  aient  affligé  l'espèce  humaine,  et  qui  lui  a  été 
plus  funeste  que  les  tremblemens  de  terre,  la  famine  et  la  peste: 
car  on  prétend  que,  de  compte  fait,  et  pendant  l'espace  d'environ 
deux  cents  ans  qu'il  a  duré,  il  n'a  pas  coûté  à  l'Afrique  moins  de 
soixante  millions  d'hommes,  sans  compter  tous  ceux  qui  ont  péri  vic- 
times des  discordes  intestines  dont  il  a  été  la  cause  dans  ce  continent. 
Qu'il  nous  soit  permis  de  nous  arrêter  encore  un  instant  sur  les  gé- 
néreux efforts  qui  ont  été  faits  par  des  personnages  de  la  plus  haute 
considération,  pour  l'abolition  de  cet  horrible  commerce,  et  notamment 
par  Wilberforce  et  par  Fox.  Les  Anglais  ont  attaché  tant  d'impor- 
tance à  cette  grande  question,  que  Clarckson  a  composé  un  ouvrage 
sur  le  commencement,  les  progrès  et  l abolition  de  la  traite-,  et, 
après  en  avoir  provoqué  de  tous  ses  efforts  l'abolition  ,  il  en  a  laissé 
une  histoire  complète  (2).  On  a  encore  de  lui  un  opuscule  renom- 
mé, ayant  pour  titre:  Impolitique  du  commerce  des  esclaves,  dans 
lequel  sont  exposés  tous  les  motifs  qui  ont  engagé  le  parlement 
anglais  à  l'abolir.  Son  premier  livre  est  néanmoins  plus  intéressant , 
en  ce  qu'il  comprend  l'exposé  de  tout  ce  qui  s'est  fait  pour  l'ex- 
tirpation de  ce  cancer  social  ,  ainsi  que  des  moyens  employés  pour 
y  parvenir;  de  la  patience  avec  laquelle  l'exécution  de  ce  généreux 
projet  a  été  suivie;  des  vaines  raisons  et  des  craintes  pusillanimes 
mises  en  avant  pour  l'empêcher,  et  enfin  du  glorieux  succès  qu'il 
a  obtenu. 


(i)  Dupin.   Force  navale ,  Tom.  II.  Liv.  I.  chap.  i. 
(2)   The  History  of  the  abolition  Slave-Trade.  Histoire  de  l'abohtion 
du    commerce  des   esclaves  de  Clarkson  ,  vol.  II.  in  8."  Londres^  1808. 


Il8  MARINli     ET     COMMERCE 

/S'S  ^"^  ^  judicieusement  observe,  que  i'idée  de  ce  trafic    criminel 

sur  lu  traite,  fut  prëscntëe  d'abord  sous  de  fausses  couleurs,  tant  en  France  qu'en 
Angleterre,  qui  sont  les  deux  états  où  elle  s'est  le  plus  propagée. 
Louis  XIII  fut  trompé  par  l'assurance  qu'on  lui  donna,  que  le  prin- 
cipal but  de  ceux  qui  achetaient  des  Nègres  était  de  les  convertir 
au  christianisme;  mais  Elisabeth  soupçonna  qu'il  pouvait  y  avoir 
de  l'exagération  dans  ce  qu'on  lui  disait  des  morts  cruelles,  aux- 
quelles ces  malheureux  africains  étaient  condanoés  dans  leurs  pays, 
et  du  désir  qu'ils  avaient  d'être  transportés  dans  des  contrées  plus 
heureuses;  elle  montra  même  de  l'inquiétude  au  seul  doute  que 
quelqu'un  d'entre  eux  pût  être  enlevé  à  sa  terre  natale  sans  son 
consentement,  et  invoqua  la  vengeance  du  ciel  contre  quiconque 
se  rendrait  coupable  d'un  tel  forfait. 
Immoralité  Les  politiqucs  anglais  (  et  les  Danois  en  ont    fait    de  même  ^ 

produite  par  .  .  --"^    y 

ce  commerce.  Qut  été  Ics  prcmicrs  à  se  recrier  contre  l'immoralité  dont  ce  com- 
merce était  la  source,  et  contre  les  maux  qui  en  étaient  la  suite: 
Clarksou  a  même  dépeint  avec  énergie  les  effets  funestes  et  les  con- 
séquences qu'il  produisait  (  tant  en  Afrique,  que  durant  la  traver- 
sée et  en  Amérique  ),  sur  les  individus  qui  y  étaient  employés,  et 
particulièrement  sur  les  commandans  et  sur  les  équipages  des  vais- 
seaux employés  au  transport  des  esclaves.  Des  écrivains  distingués 
et  des  hommes  d'état  du  premier  ordre  ayant  entrepris  d'éclairer 
à  ce  sujet  l'esprit  public,  en  réveillant  en  même  tems  la  sensibilité 
dans  tous  les  cœurs,  ont  préparé  pour  ainsi  dire  ,  par  leur  géné- 
reux efforts,  les  nombreux  matériaux  qu'ont  recueillis  ensuite  et 
mis  en  œuvre  ces  associations  philantropiques,  auxquelles  ils  ont 
donné  naissance.  Parmi  les  noms  de  ces  amis  de  l'humanité,  on 
doit  citer  avec  distinction  ceux  de  Georges  Fox,  le  fondateur  de 
la  Société  des  amis,  et  de  Jean  Woolman,  Quaker,  mais  assuré- 
ment anti-sectaire  par  bonté  de  cceur ,  et  par  la  sincérité  de  ses 
principes  religieux. 
Efforts  Les  Quakers  ont  beaucoup  fait  pour    l'abolition    de  la    traite 

des  Quakers  ^  *■  ^  J 

pour l'ahoution  g[  jjg  ge  distinguent  en  deux  classes,  dont  la  première  est  regardée 

de  ce  commerce.  *^  ^    _  '■  O  ^ 

comme  un  corps  religieux,  dans  lequel  les  efforts  de  tous  les  mem- 
bres concourent  au  même  but,  et  dont  la  seconde  comprend  ceux 
des  membres  du  Comité  réuni,  qui  ont  réclamé  avec  le  plus  de  zèle 
et  de  persévérance  contre  le  commerce  des  esclaves.  En  1727,  et 
plus  encore  en  1758,  les  Quakers  invitèrent  instamment  leurs  con- 
frères, dans  les  premières  assemblées  qu'ils  tinrent,  à  s'abstenir  scru- 


D  E  s      B  1\  E  T  O  N   s.  119 

puleusement  de  ce  commerce  odieux.  Dans  l'assemblée  annuelle  de 
1761,  ils  allèrent  même  jusqu'à  adopter  une  re'solution,  en  vertu  de 
laquelle  ceux  d'entre  eux,  qui,  à  l'avenir,  y  prendraient  part  di- 
rectement ou  indirectement,  seraient  aussitôt  chasses  de  leur  société'. 
Depuis  lors,  le  zèle  qu'a  fait  naître  l'idée  de  cette  noble  entreprise 
s'accrut  encore  parmi  les  membres  de  la  Société  des  amis,  qui  osè- 
rent, même  reclamer  par  des  voies  extraordinaires  contre  l'esclavage 
honteux  d'une  partie  de  leurs  semblables.  En  1783,  cette  société 
adressa  une  pétition  à  la  chambre  des  communes  contre  le  trafic 
des  Nègres;  et,  dès  ce  moment,  ses  membres  prtrent  à  lâche,  tant 
individuellement  que  collectivement,  soit  par  la  voie  de  la  presse, 
soit  par  des  correspondances  particulières,  et  même  en  entreprenant 
des  voyages  exprès,  d'éclairer  pleinement  tous  les  hommes ,  et  par- 
ticulièrement la  génération  naissante,  sur  tout  ce  qui  a  rapport 
à  cet  objet. 

A  la  faveur  dès  fréquentes  communications  qu'ils  avaient  avec  Cette  secte  mmu 

.  .  1)  »         1  A         r    -  •     P^"*  '^'^  moyens 

leurs  missionnaires,  qui  passaient  d  Angleterre  en  Amérique  et    qui      gu'aucum 
en  revenaient,  les  Quakers  furent  en  effet  plus  à  portée  qu'aucune    en  cnmiafire 

,,.,  .  ..  1,  ririjiislice. 

autre  société  anglaise  d  avoir  des  notions  positives  sur  les  horreurs 
de  la  traite;  et,  d'un  autre  côté,  ils  durent  aussi,  par  la  nature 
même  de  leurs  principes  religieux,  en  être  plus  profondément  in- 
dignés. Clarkson  nous  apprend  que,  trois  ou  quatre  ans  avant  l'éta- 
blissement de  ce  comité,  aux  sollicitudes  persévérantes  duquel  nous 
sommes  redevables  de  l'abolition  du  commerce  des  esclaves,  les 
Quakers  formaient  déjà  une  sociéié  privée,  qui  avait  pour  bout 
d'éclairer  le  public,  et  d'empêcher  la  continuation  de  ce  cruel  abus. 
A  cet  effet,  ils  s'étaient  réservé,  dans  deux  journaux  de  Londres, 
et  dans  plusieurs  de  la  province,  un  certain  espace,  pour  y  faire 
insérer  les  articles  qu'ils  croiraient  les  plus  propres  à  l'objet  qu'ils 
se  proposaient.  Clarkson  ajoute  qu'en  1787,  il  s'était  occupé  pour 
la  première  fois  de  ce  grand  projet,  à  l'occasion  de  la  thèse  sui- 
vante proposée  par  un  bachelier  dans  l'université  de  Cambridge  : 
udn  liceat  invitas  in  servitutem  dareP;  et  qu'ayant  découvert  alors 
l'existence  de  cette  petite  institution  philantropique ,  il  s'y  associa, 
et  éleva  sur  cette  première  base  le  grand  édifice  du  comité,  qui 
prit  dans  la  suite  un  caractère  public. 

Les  généreux    efforts    des    Quakers    seraient    restés    néanmoins  Lepariementse 

PP  >•>  »  •  ,      ,  i  ,  1  1  ,  déclare  contre 

sans  eiiet ,  sus  n  avaient  pas  été  secondés  par  des  membres  du  par-       la  iraue. 
lement,  et  par  le  ministère.  A   la  tête  des  premiers  on  trouve  Wil- 


120  Marine   et   commerce 

berforce^  dont  le  nom  est  déjà  immortel  dans  l'esprit  des  amis  de 
l'humanité',  et  aux  louanges  duquel  il  n'est  plus  permis  de  rien  ajou- 
ter dans  aucune  partie  du  monde  civilisé.  «C'est  lui,  dit  ClarksoO;^ 
qui  le  premier  a  tire'  le  monstre  des  ténèbres  où  il  se  tenait  ca- 
ché, et  qui  ne  l'a  plus  quitté  jusqu'à  ce  qu'il  l'ait  immolé  sur  l'au- 
tel de  la  justice.  C'est  lui  qui;,  pendant  vingt  ans,  n'a  pas  cessé  de 
veiller  à  la  conservation  de  l'étincelle  du  feu  sacré  qu'avait  allumée 
son  éloquence,  et  qui  l'a  soigneusement  entretenue  malgré  le  soufle 
dangereux  d'une  fausse  politique  et  d'une  corruption  contagieuse,  qui 
menaçait  de  l'étouffer.  C'est  lui  enfin  qui,  lorsque  cette  précieuse 
étincelle  semblait  s'éteindre  aux  yeux  du  reste  des  hommes  devant 
des  clartés  plus  éblouissantes,  sut  la  tenir  toujours  eu  vue,  et  la 
changer  enfin  en  un  éclair,  qui  a  brisé  les  fers  de  l'oppression,  et 
dissipé  les  ténèbres  du  crime.  Wilberforce  est  donc  incontestable- 
ment le  premier  d'entre  les  généreux  provocateurs  de  l'abolition 
de  la  traite  des  Nègres 5  et,  sans  le  courage  et  l'habileté  de  cet 
homme  infatigable,  leur  cause  aurait  été  perdue,  ou  du  moins  aban- 
donnée pendant  long-tems  *. 
"^^^dï"*  Granville  Sharp  s'est  appliqué  pendant  trois  ans  consécutifs  à 

jurisconsuiies.  l'étude  dcs  loîs  auglaises ,  dans  le  dessin  formel  de  se  rendre  plus 
habile  à  la  défense  de  cette  cause  fameuse.  Dans  l'ouvrage  publié 
par  lui  en  1769  sous  le  titre  di  Exposé  de  ï injustice  et  de  la  ten- 
dance dangereuse  cjiiil  y  a  à  tolérer  t esclavage  en  Angleterre ,  et 
postérieurement  dans  ses  laborieuses  et  savantes  recherches  sur  les 
commencemens  de  l'esclavage,  ce  docte  écrivain  a  réfuté  par  des  argu- 
mens  invincibles  l'opinion  d'York  et  de  Taibot,  procureurs  fiscaux , 
et  a  opposé  à  leur  autorité  celle  d'un  des  plus  grands  légistes  de 
l'Angleterre,  le  lord  Holt,  premier  président  des  tribunaux,  lequel 
avait  déjà  déclaré  que,  par  une  conséquence  nécessaire  de  ce  prin- 
cipe consacré  en  Angleterre,  que  la  force  ne  peut  être  employée 
contre  qui  que  ce  soit  sans  un  procès  légal,  un  esclave  devenait 
libre  du  moment  où  il  mettait  le  pied  en  Angleterre:  les  lois  du 
pays  ayant  établi  une  distinction  sacrée  et  inviolable ,  entre  la  per- 
sonne, et  la  propriété.  Cette  grande  c[uestion  fut  enfin  résolue  dans 
la  fameuse  cause  de  Sommersel,  qui  fut  traitée  en  1772,  et  où, 
après  trois  séances,  il  fut  arrêté  que  désormais  tout  esclave  recou- 
vrerait par  le  fait  sa  liberté,  en   mettant  le  pied  sur  le  sol  anglais. 

r^  mmïsière  Lg^  mat^riaux  ainsi  préparés  pour  l'accomplissement  du  proi^t 

se  déclare  aussi  .  ,  tvt  -1       r   il     •  i     • 

coniraire       d'abolitiou  dc  U   traite    des    INegres,    il    tallail    encore    lui    trouver 

à  la  traite.  " 


DEsBrETONS.  121 

un  appui  dans  le  parlement  et  dans  le  ministère,  et  ses  généreux 
défenseurs  eurent  le  bonheur  de  voir  Pitt  et  Fox  se  re'unir  à  eux. 
L'exemple  et  rautorilé  de  ce  dernier  surtout  ne  pouvaient  manquer 
d'être  d'un  grand  poids  aux  yeux  mêmes  de  ses  antagonistes,  mais 
particulièrement  à  ceux  du  parti  nombreux,  qui  plaidait  pour  la  cause 
du  peuple  et  pour  la  propagation  des  lumières.  Mais  maigre  le  sa- 
voir, le  patriotisme  et  les  vertus  qui  distinguaient  éminemment  plu- 
sieurs de  ses  membres,  on  ne  peut  pas  se  dissimuler  que  le  zèle  qu'ils 
professaient  pour  la  liberté  constitutionnelle,  n'était  considère  par 
les  membres  du  parti  contraire  que  comme  un  artifice ,  sous  lequel 
ils  déguisaient  leurs  sentimens  réels.  Au  moindre  mot  d'innovation 
on  criait  aussitôt  aux  revers,  à  la  perle  des  propriétés,  au  renver- 
sement de  l'ordre;  et  si  Fox  n'eut  point  été  soutenu  dans  le  par- 
lement de  toute  la  confiance  qu'inspiraient  la  loyauté  et  les  vertus 
de  Wilberforce  et  de  tous  ses  amis  ,  peut  être  que  la  cause  des  mal- 
heureux Africains  eût  été  abandonnée  d'un  grand  nombre  de  mem- 
bres du  parlement.  Mais  ce  qui  la  servit  plus  efficacement  encore 
que  tout  autre  chose,  ce  fut  l'autorité  de  Pitt,  sans  laquelle  les 
manufacturiers  et  les  négocians  auraient  taxé  d'enthousiasme  et  de 
fanatisme  le  zèle  vertueux  des  partisans  de  l'abolition.  Dans  ses 
entretiens  particuliers  avec  Clarkson,  Pitt  avait  déjà  manifesté  l'in- 
tention, non  seulement  d'abolir  la  traite  des  Nègres,  mais  encore 
de  dédommager  les  Africains  de  leurs  calamités  passées ,  par  un 
système  de  commerce  bien  dirigé  ,  dont  le  principal  objet  serait  de 
leur  porter  les  bienfaits  de  la  civilisation.  Néanmoins  ses  compa- 
triotes lui  ont  reproché  de  ne  point  avoir  mis,  dans  l'exécution  de 
ce  projet,  tout  le  zèle  qu'on  attendait  de  ses  promesses,  et  l'on  a 
prétendu  que  ce  fait  résulte  de  circonstances,  qui  ne  permettent 
pas  d'en   douter. 

Si  Fox,  devenu  ministre,  changea  d'opinion  sur  certains  objets      La  traite 

•       .  •  ^     '      ^  ■!        >       .  -^  **'  abolie. 

politiques,  il  ne  varia  jamais  sur  celui  dont  li  s  agit.  Dès  la  pre- 
mière discussion  qui  fut  entamée  au  sujet  de  la  traite,  il  se  déclara 
pour  ceux  qui  en  demandaient  l'abolition.  Dans  la  séance  du  lo 
juin  1806,  il  adressa  à  la  chambre  des  communes  ces  paroles  di- 
gnes d'un  ami  déclaré  de  l'humanité.  »  11  y  a  quinze  ou  seize  ans 
que  l'abolition  de  la  traite  des  Mores  fût  proposée  par  un  honorable 
membre  (  M.''  Wilberforce),  et  je  n'aurais  point  entamé  ce  sujet , 
si  son  auteur  avait  montré  l'intention  d'y  revenir  dans  la  présente 
session.  Je  me  suis  donc  chargé  de  le    traiter;  et  si  la   proposition 

Europe.   Vol.  VI.  16 


122  Marine  et   commerce 

que  je  vais  faire  est  approuvée,  je  croirai  avoir  bien  employé'  le 
tems  que  j'ai  consacré  au  parlement,  c'est-à-dire  un  espace  qui  ne 
comprend  pas  moins  de  trente  à  quarante  ans  de  ma  vie  ». 

La  proposition  fut  adoptée  à  la  pluralité  des  suffrages,  et  il 
fut  même  décidé  que  la  traite  des  Nègres  était  contraire  aux  principes, 
de  la  justice,  de  l'humanité  et  d'une  saine  politique.  L'honorable 
membre  fit  le  tableau  des  moyens  artificieux  qu'on  employait  pour 
arracher  de  leur,  pays  les  malheureux  Africains,  et  s'éleva  avec  force 
contre  l'iniquité  et  la  barbarie  de  cet  infâme  trafic.  Il  fit  allusion  aux 
opinions  manifestées  par  Pitt  et  par  lord  Sidraouih  (M/  Addington), 
durant  leur  administration  respective.  Le  premier  était  d'avis  qu'il  fal- 
lait abolir  immédiatement  ce  honteux  commerce  ;  mais,  comme  nous 
venons  de  l'observer,  il  n'agissait  pas  avec  un  zèle  bien  décidé;  le 
second,  tout  en  ne  voulant  qu'une  abolition  graduelle,  ne  laissait 
pas  de  montrer  qu'il  avait  la   traite  en  horreur. 

Depuis  long-tems  il   avait  été  résolu  qu'elle  cesserait  en  1800, 
et  pourtant  la  moitié  de  l'an   1806  s'était  déjà  écoulée,  sans    qu'il 
eût  encore  été  pris  à  ce  sujet  aucun  parti.  Quoique  Fox  sentît  bien 
qu'il  serait  impossible  de    faire    passer  un    semblable    projet  de  loi 
dans  les  deux  chambres,  durant  la  session  actuelle,  il  ne  crut  pas 
cependant  pour  cela  devoir   se  dispenser    de    proposer    une    mesure 
aussi  juste  et  aussi  politique.  Il  exposa  donc  en  détail  l'objet  de  la 
décision  qu'il  se  proposait  de  provoquer,    et  s'étendit  en  raisonne- 
mens  sur  la    nécessité    de    l'approuver,    comme    un    préliminaire    de 
l'abolition    entière    du    plus    affreux    trafic,    qui    ait    jamais    outragé 
l'humanité.  Les  propositions  qu'il  mit  en  délibération  furent  les  sui- 
vantes:   «La  chambre  pense  que  le   trafic    des    Mores  est    contraire 
aux  principes  de  la  justice,  de  l'humanité  et  de  la  saine  politique.  La 
chambre   prendra   le  plutôt  possible  des  mesures  efficaces,  pour  qu'il 
soit  aboli  dans  l'espace  de  tems  qui  lui  paraîtra  le  plus  convenable. 
Cette    motion    fut    combattue,    comme    à    l'ordinaire,    par    les 
lords  Liverpool,  Bristol  et  autres  personnages,  qui  avaient  un  grand 
intérêt  à  la  continuation  de  ce  commerce;  mais    les    vives    et  cou- 
rageuses instances    de   Wilberforce    et    autres    partisans    de    l'admi- 
nistration la  firent  passer  enfin,  à  la  majorité  de  cent  quatorze  voix 
contre  quinze.  Depuis  lors  il  n'y  eut  plus  d'obstacles  à    l'abolition 
totale  de  la   traite. 

Ainsi,  parmi    les    consolations    qui    ont    adouci    la    fin    de    ses 
derniers    moQiens  ,  Fox,  cet  homme  également    reconimandable    par 


D  E  s      B   R  E  ï  O  N  s.  123 

la  grandeur  de  ses  sentirnens  et  par  la  bonté  de  son  cœur,  a  pu 
compter  l'abolilion  complète  de  la  traite  des  Nègres,  comme  l'ou- 
vrage de  son  court  ministère,  ouvrage  qui,  de  tous  les  ëvènemens 
étrangers  aux  Européens,  a  été  le  plus  marquant  et  le  plus  cher 
aux  amis  de  l'humanité'  (i). 

Le  zèle  infatigable  et  l'éloquence  de  Clarkson  et  de  Wilber-  ^,-^^,/',W(A , 
force  firent  triompher  l'humanité,  des  passions  basses  et  des  froids  An^ipl'^ate. 
calculs  de  l'avarice.  Sidney-Smith  forma  une  société  ,  dite  Antipi- 
rate ^  ou  des  chevaliers  libérateurs  des  hommes  blancs  esclaves  en 
Afrique.  Cette  société  est  devenue  une  des  institutions  qui  hono- 
rent le  plus  le  genre  humain,  eu  ce  qu'elle  a  pour  fondement  les 
nobles  et  généreux  sentirnens,  qui  formaient  le  caractère  distinctif 
des  anciens  ordres  chevaleresques.  De  grands  hommes  et  de  grands 
princes  se  sont  fait  un  honneur  d'entrer  dans  cet  ordre.  On  comptait 
dans  le  nombre  de  ces  derniers  Louis  XVIII ,  et  l'empereur  Alexan- 
dre le  premier  dans  tous  les  projets  et  dans  toutes  les  entreprises 
qui  portent  l'empreinte  de  la  grandeur  et  d'une  noble  libéralité  d'idées 
et  de  sentirnens.  Cette  illustre  société  n'a  épargné  ni  soins  ni  sacri- 
fices pour  étendre  ses  relations,  et  pour  se  procurer  une  influence 
salutaire  dans  les  cours  de  l'Europe ,  ainsi  qu'à  Conslantinople ,  en 
Barbarie,  chez  les  Arabes  du  grand  désert,  et  même  jusques  chez 
les  peuples  nomodes  qui  habitent  les  vas(es  régions  en  deçà  et  au 
delà  de  l'Atlas.  C'est  sans  contredit  à  Sidney  Smith  qu'on  est  re- 
devable, du  moins  en  grande  partie,  des  mesures  énergiques  qui 
ont  été  prises,  et  des  dispositions  où  est  le  gouvernement  anglais 
d'en  prendre  encore  de  plus  rigoureuses,  s'il  était  nécessaire,  contre 
les   pirates   qui   peuplent  les   côtes   de   la  Barbarie   (2). 

Les  armes  des  alliés   venaient  à   peine   de  rendre  îa  paix  à  l'Eu-     Les  piraie$ 

•■  i  reparaissent 

rope,  lorsque  les  corsaires  de  Tunis  et  de  Maroc,  qui  depuis  quel-  a^rè/'iir cnx 
que  tems  ne  se  montraient  plus,  reparurent  en  mer,  ainsi  que  les  '^e ''■^'"•"p» 
escadres  d'Alger,  et  firent  des  débarquemens  dans  la  Marche,  en 
Calabre  ,  à  Malaga  et  au  cap  d'Anzo  ,  d'où,  après  avoir  ravagé  le 
pays,  ils  emmenèrent  captifs  les  malheureux  habitans.  Ils  tentèrent 
de  même  un  débarquement  dans  l'ile  d'Elbe,  qu'ils  menaçaient  des 
mêmes  désastres  que   lui   fit  jadis   essuyer  Barberousse,   mais   ils  en 

(i)  Ces  notions  intéressantes  sont  toutes  prises  de  l'ouvrage  de  Clark- 
son ,  et  des  articles  qui  en  ont  été  insérés  dans  la    Revue    d'Edimbourg. 
(•£)  Pananti.  Viaggio  in  Barberia ,  ou  Avvenbure  ed  osservazioni. 


1^4  Marine  et   commerce 

furent  vaillamment  repousses  par  un  bataillon  toscan.  Ces  pirates 
osèrent  même  insulter  le  pavillon  anglais.  Le  général  Maidand  à 
Tunis,  et  l'amiral  Exmouth  à  Alger  demandèrent  satisfaction  et  l'ob- 
tinrent en  quelque  manière,  par  la  restitution  qui  fut  faite,  moyen- 
nant une  rançon  mode'rëe ,  d'un  nombre  considérable  de  Chrétiens 
qui  gémissaient  dans  l'esclavage  ;  mais  pendant  qu'on  éiait  en  né- 
gociation pour  ce  traité,  les  Barbaresques ,  et  surtout  le  dey  d'Alger, 
qui  dissimulaient  leurs  mauvaise  foi  et  ne  cherchaient  qu'à  gagner 
du  tems,  envoyaient  des  ambassadeurs  au  grand  seigneur,  rassem- 
blaient des  troupes  et  des  vaisseaux,  et  entretenaient  des  intri- 
gues à  Méquinez,  au  Caire  et  à  Istamboul.  L'envoyé  anglais  à  Al- 
ger dut  passer  dans  les  rues  au  milieu  des  janissaires,  qui  brandis- 
saient leurs  sabres,  et  montraient  dans  leurs  regards  féroces  la  soif  de 
la  vengeance.  Il  fut  même  mis  en  délibération  si  l'on  se  jeterait 
sur  l'amiral  anglais  pour  le  mettre  en  pièces.  Cet  amiral  n'était 
pas  encore  hors  du  defroit  avec  son  escadre,  qn'une  nuée  de  cor- 
saires se  répandit  aussitôt  sur  les  eaux:  le  consul  anglais  fut  mis 
aux  fers:  le  capitaine  Daxhwod  el  le  chirurgien  qui  avaient  tente' 
d'enlever  l'épouse  et  le  fils  du  consul  furent  de  même  traînés 
en  prison,  au  milieu  des  injures  et  des  coups.  Le  seul  récit  des 
horreurs  qui  furent  commises  à  Oran,  et  le  massacre  qui  fut  fait 
des  marins  occupés  alors  à  la  pêche  du  corail  sur  les  côtes  de  Bona , 
font  frémir  d'horreur. 
^'SSr"'  Informé  de  ces  attentats,  l'amiral  anglais  ne  tarda  point  à  re- 

paraître avec  sa  flotte  devant  Alger.  Elle  portait  une  artillerie  for- 
midable, avec  des  fusées  à  la  Congrève  et  tout  ce  qui  était  néces- 
saire pour  tirer  à  boulets  rouges,  et  les  troupes  qu'elle  avait  à 
bord  étaient  composées  d'Anglais  et  de  Hollandais.  Le  dey  d'Alger, 
homme  d'un  caractère  ferme  et  déterminé  ,  s'était  mis  à  la  hauteur 
des  évènemens.  Il  avait  prévu  le  danger,  et  s'était  préparé  à  une 
affaire  meurtrière.  Mille  bouches  à  feu  tonnaient  de  la  double  en- 
ceinte de  la  ville:  trente  mille  hommes,  tant  Mores  qu'Arabes,  étaient 
campés  :  le  dey  avait  fait  dresser  sa  tente  dans  l'endroit  le  plus 
exposé:  le  peuple  le  comblait  de  bénédictions,  baisait  ses  vêtemens 
et  le  portait  en  triomphe  par  toute  la  ville.  On  combattit  avec  tant 
de  fureur,  qu'on  s'approcha  à  portée  de  pistolet,  et  les  vergues  du 
vaisseau  amiral  touchaient  presque  les  toits  des  maisons.  Les  Al- 
gériens déployèrent  dans  cette  circonstance  toute  la  valeur  du  fa- 
natisme musulman:  leurs  canonniers  pris  à  revers  par  l'effet   d'une 


desBretons.  laS 

belle  manCBUvre  de  l'escadre  anglaise,  à  mesure  qu'ils  tombaient, 
étaient  aussitôt  remplacés  par  d'autres,  qui  s'avançaient  avec  une 
froide  intrépidité',  et  tombaient  de  même  sur  les  cadavres  de  leurs 
compagnons.  On  combattit  plusieurs  heures  dans  la  fumée  et  dans 
l'obscurité'.  Les  canons  vomissaient  la  mort  de  part  et  d'autre  ,  et 
le  feu  qui  partait  de  l'escadre  anglaise  ressemblait  à  une  éruption 
volcanique.  Les  Barbaresques  se  défendaient  avec  un  courage  qui 
approchait  de  la  fureur.  Le  sort  du  combat  demeura  incertain  pen- 
dant plus  de  deux  heures  j  mais  enfin  la  victoire  se  déclara  pour 
le  parti  qui  re'unissait  l'habilelé  à  la  valeur.  Les  bombes  pleuvaient 
à  la  fois  sur  les  vaisseaux  barbaresques,  sur  l'arsenal  et  sur  les  ma- 
gasins de  la  ville,  où  tout  était  couvert  de  cendres  et  de  fumée: 
=les  flammes  enveloppaient  les  maisons,  les  tours  s'écroulaient  avec 
fracas;  et  les  Mores,  muets  et  immobiles,  cédant  à  la  puissance  du 
destin,  attendaient  sur  ces  ruines  fumantes  leur  destruction  :  encore 
une  heure  de  combat,  et  la  ville  n'aurait  plus  ëte'  c]u'un  monceau. 
de  décombres,  sur  lequel  le  ge'nie  vengeur  des  nations  aurait  e'crit: 
ici  fut  yilger.  Dans  ces  extrémités,  le  dey  fut  enfin  oblige'  de  fle'- 
chir  et  d'implorer  la  gëne'rosilé  du  vainqueur.  Les  Anglais,  lui  re'- 
pondit  l'amiral  Exmouth,  ne  font  point  la  guerre  aux  habitans  pai- 
sibles; ils  ne  se  réjouissent  point  sur  les  ruines  des  cités,  ils  aiment 
et  recherchent  la  paix,  et  l'accordent  avec  plaisir  à  l'ennemi  qui 
la  demande  avec  soumission  et  loyauté.  Le  bruit  de  la  guerre  cessa 
aussitôt:  on  en  vint  à  des  conventions  amicales;  et,  selon  les  ex- 
pressions du  prince  régent  dans  sa  réponse  à  la  députation  de  Lon- 
dres, le  traité  de  paix  fut  tel  que  devait  le  dicter  un  peuple  bon, 
grand  et  libre.  Le  dey  fut  oblige  de  restituer  les  sommes  que  lui 
avaient  payées  les  princes  d'Italie,  renvoyer  sans  rançon  tous  les 
esclaves  chre'tiens,  et  promettre  de  s'abstenir  désormais  de  toute 
piraterie  (i). 


ARTS       ET       SCIENCES. 


L. 


iE  comte  Ferri  de  Saint-Constant  n'hésite  point  à  dire,    que    Architecture, 
l'Angleterre  rivalise  la  France  et  l'Italie    en    architecture  :    pour    le 
prouver  il  trace  l'histoire  des  monumens  improprement  appelés  go- 

(i)  Nous  avons  emprunté  ces    notions    du    bel  ouvrage    de    Pananti 
sur  la  Barbarie. 


126  Arts     ET     SCIENT  CE  s. 

thiques;  et  passant  à  l'architeclure  moderne,  il  indique  les  cons- 
tructions qui  ont  immortalisé  les  noms  d'Inig,  de  Jones  et  de 
Wraen.  Au  premier  appartiennent  l'hôtel  de  Greenwich,  ou  des 
invalides  de  la  marine,  l'église  de  S/  Paul  à  Covent-Garden,  la 
Bourse  royale,  et  autres  édifices  somptueux;  et  su  second  la  ca- 
thédrale dé  S/  Paul,  le  Monument,  l'église  de  S.*  Etienne  de 
Walbroek,  le  collège  de  Ghelsea,  le  théâtre  d'Oxford  etc.  Quoi- 
que l'Angleterre  n'ait  plus  aujourd'hui  d'architectes  de  ce  me'rite  , 
on  ne  peut  pas  dire  cependant  ,  que  l'architecture  y  aîl  dége'- 
nëre,  et  il  s'y  trouve  encore,  au  rapport  du  même  écrivain,  di- 
vers artistes,  dont  les  talens  se  font  remarquer  chaque  jour  dans 
la  construction  de  charmantes  maisons  de  plaisance  ,  à  l'imita- 
tion de  celles  qu'on  voit  de  Palladio  sur  les  bords  de  la  Brenta, 
ou  dans  d'autres  parties  de  l'Italie.  Rezzonico  dît  avoir  remar- 
qué dans  ce  pays  des  édifices  d'architecture  moderne  d'une  grande 
beauté,  et  particutièrement  celui  qu'on  appelle  Demi-Lune  Royale 
ou  Royal  Crescent ,  qu'il  désigne  sous  le  nom  de  fer  à  cheval^ 
et  qui  se  voit  à  Bath.  Cet  édifice  est  assurément,  dit-il,  un  des 
plus  beaux  que  j'aie  vus  en  Angleterre.  Il  est  d'ordre  ionique, 
et  cet  ordre  embrasse  toute  la  hauteur  de  la  construction,  qui  se 
termine  par  une  élégante  balustrade.  Le  socle  sur  lequel  s'e'ièvent 
les  colonnes  sert  de  premier  étage,  et  les  fenêtres  sont  dispo- 
se'es  les  unes  au  dessus  des  autres  dans  les  intervalles;  ensorle 
qu'on  a  trois  e'tages  dans  un  seul  ordre  d'architecture,  d'une  con- 
ception également  noble  et  simple.  La  demi-lune  n'est  pas  éloignée 
du  Cercle  Royal  :  c'est  le  nom  qu'on  donne  à  une  autre  place  par- 
faitement ronde,  que  coupent  trois  rues  seulement,  et  dont  la  cir- 
coriférence  est  bien  ordonnée.  L'artiste  a  voulu  déployer  dans  sa 
construction,  tout  le  luxe  de  l'architecture,  en  y  réunissant  les 
trois  ordres  ionique,  dorique  et  corinthien,  sous  la  forme  de  trois 
larges  bandes  qui  entourent  les  édifices,  dans  les  proportions  et 
avec  la  dignité  propres  à  chacun  d'eux.  En  i^SS  il  fut  élevé  sur 
une  autre  place,  dite  de  la  Reine,  un  obélisque  de  soixante-dix  pieds 
de  haut,  en  l'honneur  de  Frédéric  prince  de  Galles  et  de  son  épouse, 
sous  la  protection  desquels  était  Baih.  Le  même  architecte,  nom- 
mé Richard  Nash,  avait  fait  élever  un  autre  obélisque  au  prince 
d'Orange,  avec  cette   inscription: 


D  E  s      B  R  E  T  O  N   s.  I27 

IN  MEMORIAM 

SANITATIS 

PRINCIPI  AURIACO  AQUARUM 

THERMALIUM  POTU 

FAVENTE  DEO 

OVANTE  BRITANNIA 

FELICITER  RESTITUT^ 

M.  DGG.  XXXIV. 

L'abbaye  de  Westminster,  bâtie  par  Edouard  le  Confesseur,  -^ihary^pont 
et  restaurée  en  vertu  d'un  ordre  du  parlement  par  le  chevalier  Jf^eumimur. 
Wren,  qui  fit  élever  deux  grandes  tours  à  sa  façade,  est  dans  le 
style  appelé  golhique-saxon.  C'est  l'ëglise  la  plus  magnifique  de 
Londres,  quoique  pourtant  la  cathédrale  de  S.*  Paul,  qui  est  dans 
le  style  grec-romain,  lui  soit  généralement  préférée.  Cette  superbe 
abbaye  a  donné  son  nom  au  quartier  où  elle  se  trouve  dans  Lon- 
dres, qui  est  divisée  comme  Paris  en  trois  parties,  savoir  ;  la  cité, 
Westminster  et  Soulwark.  Ce  quartier  renferme  trois  ponts  qui 
sont  ceux,  de  Westminster,  de  Black-Friars,  et  de  Londres.  Le 
premier,  qui  porte  le  nom  de  l'abbaye,  a  I223  pieds  de  long,  et 
la  Tamise  est  en  cet  endroit  de  3oo  pieds  plus  large  qu'au  pont 
de  Londres.  Dutens  observe,  comme  une  chose  qui  paraît  étrange 
à  bien  des  personnes,  que  le  pont  de  Westminster  contient  deux 
fois  autant  de  matériaux  qu'il  y  en  a  dans  la  cathédrale  de  S.*  Paul. 
Ce  qui  le  rend  plus  remarquable,  c'est  la  difficulté  des  obstacles 
que  présentait  sa  position;  mais  il  est  à  regretter,  selon  Rezzonico, 
qu'on  ait  élevé  sur  les  deux  côtés,  des  constructions  qui  masquent 
la  vue  pittoresque  et  majestueuse  de  la  Tamise.  «  Il  ne  convient 
pas,  dit-il,  d'intercepter  la  vue  de  l'eau  par  des  balustrades ,  et  en- 
core moins  par  des  maisons  et  des  boutiques,  comme  elle  l'est  sur 
le  pont  de  Rialto  à  Venise,  et  sur  le  pont-neuf  à  Paris:  défaut 
d'autant  plus  sensible  ici,  qu'il  prive  le  spectateur  du  beau  tableau 
qu'offrent  les  bords  de  la  Tamise.  Celte  vue  aurait  pu  être  encore 
plus  magnifique,  si,  au  lieu  de  la  nudité  monotone  qui  règne  entre 
les  maisons  et  les  rives  du  fleuve,  il  y  avait  tout  le  long  des 
quais  comme  à  Paris  (i)  ». 

(i)  Rezzonico.  La  città  di  Londra. 


128  Arts      ET      SCIENCES. 

Monmnem  L'églîse  de   l'abbaye    renferme    plusieurs    tombeaux   anciens    et 

TTcs'.mimter.  modemcs ,  tant  en  marbre,  qu'en  bronze,  en  cuivre  et  en  bois. 
Celui  de  Newton,  exécuté  par  Rysbrack,  offre  un  groupe  de  gé- 
nies, qui  tiennent  suspendues  au  bras  d'un  long  levier  les  planètes 
placées  à  leurs  distances  relatives,  et  auxquelles  fait  e'quilibre  le 
soleil,  qui  est  à  l'autre  extrémité.  Il  a  été  aussi  élevé  à  Shakespeare, 
au  moyen  d'une  souscription  volontaire,  un  monument  dont  Kent 
a  donné  le  dessin,  et  qui  a  été  exécuté  par  Scheemakers:  c'est  le 
plus  estimé  sous  le  rapport  du  dessin,  et  pour  le  fini  du  travail. 
.  La  figure  du  personnage  a  été  traitée  avec  beaucoup   d'intelligence 

par  l'artiste,  et  les  beaux  vers  rapportés  sur  le  rouleau  qu'il  tient 
en  main,  ont  été  choisis  avec  beaucoup  de  discernement  dans  ses 
ouvrages.  On  voit  sculptées  sur  le  piédestal  les  têtes  de  Henri  V, 
de  Richard  III,  et  de  la  reine  Elisabeth,  qui  sont  les  trois  prin- 
cipaux caractères  de  ses  drames.  La  statue  de  Guillaume  Pitt  se 
fait  particulièrement  remarquer  dans  ce  temple:  ce  grand  person- 
nage est  représenté  dans  son  costume  de  chancelier  de  l'échiquier, 
et  le  bras  étendu,  comme  quand  il  fesait  entendre  sa  vois  élo- 
quente dans  la  chambre  des  communes.  A  côté  de  lui  la  Trahison 
semble  rugir  et  se  débattre  sous  les  pesantes  chaînes  dont  elle  est 
chargée;  à  gauche  est  le  génie  de  l'histoire  tenant  un  livre  ouvert. 
On  lit  sur  la  base  cette  inscription.  Ce  monument  a  été  élevé  par 
le  parlement  à  Guillaume  Pitt,  comte  de  Cjiatham,  en  témoignage 
de  reconnaissance  pour  les  sen^ices  éminens  rendus  par  lui  à  létat , 
et  de  regret  pour  la  perte  irréparable  de  ce  ministre  grand  et  dé- 
sintéressé. Il  mourut  le  iZ  jamier  1806  dans  la  quarante  septième 
année  de  son  âge  (i). 
Chapelle  Les   tombeaux  des  rois  se   trouvent  dans   la  chapelle    de  Henri 

VII,  appelée  par  les  Anglais  la  merveille  du  monde  et  l'ouvrage 
des  anges,  à  cause  de  la  perfection  de  sa  construction.  Son  archi- 
tecture est  d'ordre  gothique,  et  d'une  admirable  légèreté.  On  monte 
à  cette  chapelle  par  un  escalier  le  long  d'un  portique  sombre  et 
magnifique  5  elle  est  fermée  par  de  grandes  portes  en  bronze  d'un 
beau  travail,  et  les  murs  en  sont  parsemés  de  toutes  sortes  de 
sculptures  d'ornemens ,  et  de  niches  avec  des  statues  de  sainfs. 
L'usage  où  l'on  était  anciennement  d'y  proclamer  solennelleuient 
les  chevaliers  du  bain,  fait    qu'on    y    voit    aussi    le    statues    de  ces 

Ti)  Voyage  d'un  Franç^  Tom.  II.  Ahbaye  de  Westminster, 


.  j!iii/i£rij'. 


desBpvEtons.  129 

mêmes  chevaliers,  avec  leurs  enseignes  et  leurs  armoiries.  Mais  le 
monument  qu'on  admire  le  plus  dans  cet  édifice,  tant  pour  l'anti- 
quité' que  pour  la  supériorité  du  travail,  c'est  le  magnifique  tom- 
beau de  Henri  VII  et  de  son  épouse  Elisabeth,  la  dernière  de  la 
maison  d'Yock,  qui  ait  porté  la  couronne  d'Angleterre.  On  y  voit 
plusieurs  sculptures  avec  des  devises,  qui  font  allusion  à  sa  fa- 
mille et  à  ses  liaisons  de  parenté.  Les  roses  entrelacées  et  surmon- 
tées d'une  couronne  y  rappellent  l'union  des  deux  maisons  d'York 
et  de  Lancaster,  et  la  couronne  dans  un  buisson  fait  allusion  au 
recouvrement  de  celle  de  Richard  III,  qui  fut  trouvée  dans  uu 
buisson  près  du  camp  de  Boswort,  où  se  donna  la  fameuse  ba- 
taille ,  par  suite  de  laquelle  le  trône  d'Angleterre  fut  dévolu  à 
Henri,  qui  voulut  que  son  couronnement  se  fît  sur  le  champ  de 
bataille,  avec  la  couronne  même  que  son  rival  avait  perdue  (i). 

Une  porte  à  arc  aigu  donne  accès  dans  l'intérieur  de  l'abbaye.  intérieur 
La  grandeur  de  l'édifice-  forme  avec  les  voûtes  basses  des  cloîtres  "  '  '^"'^' 
un  contraste  frappant,  et  l'œil  contemple  avec  étonnement  ces  co- 
lonnes gigantesques,  sur  lesquelles  s'appuient  des  arcs  qui  s'élèvent 
à  une  grande  hauteur.  On  y  remarque  trois  figures  grossièrement 
sculptées,  qui  sont  celles  des  trois  premiers  abbés  du  monastère. 
Les  épilaphes  sont  entièrement  effacées,  et  l'on  n'y  lit  plus  que 
leurs  noms,  qui  y  auront  sans  doute  été  sculptés  de  nouveau  dans 
des  terns  plus  rapprochés  de  nous.  Vitalis.  Abbas,  1082.  Gïsleber- 
tus.  Crispinus.  Abbas.  \\\!\.  Laurentiiis.  Abbas,  11  76.  Voy.  la  pi.  25. 

La  cathédrale  d'York  est  regardée  à  juste  titre  comme  un  des      CaihèàraU 
plus   beaux    monumens    que    puisse    vanter    l'architecture    gothique.       '^^^°'^- 
L'archevêque  Thomas,   qui  avait  été  chapelain  de  Guillaume  le  Con- 
quérant^   rebâtit    en    1070    cette    cathédrale,    qui    avait    été    consu- 
mée par  un  incendie;  devenue    de    nouveau    la    proie  des  flammes 
l'archevêque  Roger,  célèbre   antagoniste    de   Béchet,    commença    en 
Î17T   à  en  faire  reconstruire   le    chœur  et  les    voûtes,    et    ses    suc- 
cesseurs en  ayant  fait  continuer  les  travaux,    il    se    trouva   entière- 
ment   achevé   en   1370,    c'est-à-dire    au    bout    de    deux    siècles.   De 
quelque    côté,  dit  Rezzonico,  que  l'on  considère  ce  vaste    édifice, 
la   vue    de    ses  tours,  de  ses  combles,  de    ses    fenêtres,  ainsi   que 
des  colonnes,    des    rosons    gothiques,    des    sculptures    à   jour,  des 

(i)  Voyez  les  Essais  moraux  et  littéraires  d'Irving,  Londres,  i8ai 
et  La  Badia  di  Westminster  dans  les  Sepolcri  de  David  Bertolotti. 

Europe,  roi.  VI.  ij 


i3o  Arts    et    sciences 

statues  et  des  pyramides  nombreuses  dont  il  est  décore',  offre  un 
tableau  non  moins  véne'rable  que  majestueux:  on  est  étonne  de 
tant  d'ornemens;  et,  malgré  le  mauvais  goût  qui  règne  nécessaire- 
ment dans  cette  confuse  multiplicité'  d'objets,  on  ne  peut  s'empê- 
cher d'admirer  la  solidité  de  cette  construction,  et  surtout  ses  vastes 
dimensions  qui  sont  de  524  pieds  en  longueur,  et  de  222  en  lar- 
geur à  la  croix.  La  lanterne  du  clocher  qui  est  au  milieu  a  i85 
pieds  de  hauteur  jusqu'à  la  voûte,  et  2i3  jusqu'à  la  plus  haute 
partie  du  comble,  qui  est  en  plomb.  Cette  lanterne  est  supportée 
par  quatre  grands  pilastres,  composes  chacun  d'un  faisceau  de  co- 
lonnes rondes,  ce  qui  donne  un  air  plus  svelte  à  toute  la  cons- 
truction. On  admire  particulièrement  la  fenêtre  du  côté  de  l'orient, 
dont  la  hauteur  et  la  largeur  sont  presque  la  moitié  de  celles 
du  chœur ,  qui  en  reçoit  beaucoup  de  lumière.  Les  ornemens  à 
jour  qui  en  forment  la  partie  supérieure  sont  d'une  extrême  déli- 
catesse, et  le  reste  de  l'ouverture  est  divisé  en  cent  dix-sept  com- 
partimens  avec  des  vitres,  dont  les  peintures  représentent  divers 
sujets  tirés  de  la  bible.  Celte  grande  fenêtre  est  traversée  au  des- 
sous de  la  saillie  du  grand  arc  par  une  galerie  d'environ  neuf  pieds, 
qui  établit  une  communication  entre  toutes  ses  parties.  On  remar- 
que également  le  chapitre  qui  est  de  forme  octangulaire,  et  a  soi- 
xante-trois pieds  de  diamètre:  la  voûte,  qui  a  soixante-sept  pieds 
et  dix  pouces  de  hauteur,  n'est  soutenue  par  aucun  pilier;  et  au 
milieu  «st  une  grosse  figure  géométrique  à  plusieurs  nœuds,  vers 
laquelle  semblent  converger  toutes  les  forces  de  l'édifice,  et  qui  tient 
la  voûte  suspendue  comme  par  enchantement  (i). 

,   ^°"';  Ce  qu'on  appelle  la  Tour  de  Londres  est  un  assemblage  cou- 

de Londres.  n.  L  i  o 

fus  de  tours  et  de  divers  édifices,  entouré  d'un  mur  et  d'un  grand 
fossé  plein  d'eau,  lequel  a  environ  1200  pieds  de  tour,  et  com- 
prend un  espace  de  trois  à  quatre  arpens.  Sa  principale  tour  appelée 
la  tour  blanche^  a  été  construite  par  Guillaume  le  Conquérant, 
pour  servir  d'asile  en  cas  de  soulèvement;  elle  est  sur  une  pe- 
tite éminence,  et  domine  la  rivière  et  la  ville.  Dans  la  suite  on  y 
renferma  les  prisonniers  d'état,  qui  étaient  exécutés  sur  la  plate- 
forme, puis  enterrés  dans  la  chapelle,  mais  sans  la  tête.  Ces  cons- 
tructions comprennent  en  outre  plusieurs  magasins  d'armes  et  d'ar- 
tillerie ,  et  l'arsenal  présente  100,000  fusils  rangés  dans  un  or- 
dre admirable.  On  y  conserve   aussi    les  débris  de  la  fameuse  flotte 

(i)   Viaggio  de  Rezzonico.   Cattedrale  di  York. 


DEsBllETONS.  ï3l 

espagnole  envoyée,  sous  le  titre  fastueux  d'invincible,  à  la  con- 
quôle  de  l'Angleterre  sous  le  règne  d'Elisabeth  ;  et  l'on  y  voit  en- 
core la  hache  avec  laquelle  Anne  Bolena  fut  décapitée,  ainsi  que 
celle  qui  servit  de  mêuie  à  l'exécution  du  comte  d'Ëssex  favori  d'Eli- 
sabeth, et  une  longue  file  de  guerriers  à  cheval,  armés  de  toutes 
pièces,  qui  sont  les  rois  de  la  Grande-Bretagne,  depuis  Guillaume 
le  conquérant  jusqu'à  Georges  II.  Les  bijous  de  la  couronne  sont 
gardés  dans  une  autre  chambre,  et  il  y  a  un  lieu  ferme  où  sont 
les  bétes  féroces  (i). 

Le  château  de  Windsor  a  été  bâti  de  même  par  Guillaume  le  ^,^^Xr. 
conquérant,  qui  fut  épris  de  la  beauté  des  sites  et  des  charmes 
de  la  perspective,  au  point  de  couvrir  de  bois  une  grande  éten- 
due de  pays,  pour  se  donner  le  plaisir  de  la  chasse  au  daim  et 
au  cerf.  Ce  château  fut  agrandi  par  Henri  I."  et  entouré  d'une 
forte  muraille.  Edouard  III,  non  content  de  l'ancien  édifice,  et 
plein  d'idées  de  magnificence  après  les  victoires  qu'ils  remporta  en 
France,  éleva  sur  les  ruines  du  premier  celui  que  l'on  voit  aujour- 
d'hui, et  fit  bâtir  la  belle  chapelle  de  S.'  Georges  en  l'honneur 
de  l'ordre  de  la  Jarretière,  dont  il  est  le  fondateur.  Henri  VII  et 
Henri  VIII,  ainsi  qu'Elisabeth  et  Charles  II,  augmentèrent  le  châ- 
teau de  plusieurs  autres  édifices,  et  l'enrichirent  d'objets  précieux. 
On  a  continué  à  l'agrandir  et  à  l'embellir  jusque  dans  ces  derniers 
tems  ,  et  dans  le  mois  de  juillet  1824  les  journaux  annonçaient, 
qu'on  avait  commencé  autour  du  château  de  Windsor  des  ouvrages, 
qui  ne  pouvaient  être  achevés  qu'au  bout  de  cinq  ans,  en  y  em- 
ployant chaque  jour  six  cents  ouvriers   (2). 

La   position   de   ce  château  sur  une  érainence    est  d'un    bel   ef-  /^«s 

,,,,,-,  ,      .  .  de  ce  efidican 

fct ,  et  lui  donne  1  air  dune  de  ces  créations  romantiques  propres 
à  Walter-Scott:  ce  qui  suffit,  dit  le  voyageur  français,  pour  en  faire 
l'éloge.  Le  profil  irrégulier  de  ses  édifices  construits  à  divers  épo- 
ques, de  ses  terrasses,  de  ses  remparts,  de  ses  tours  et  de  ses 
étendards  flottans  se  dessine  nettement  sur  la  face  du  ciel,  et  les 
bouffées  de  vent  en  apportent  par  intervalles  les  sons  d'une  musi- 
que guerrière.  La  Tamise  qui,  en  cet  endroit,  est  large  et  naviga- 
ble, baigne  le  pied  de  cette  résidence  royale,  et  les  grands  arbres 
du  parc  étendent  au  loin  leurs  ombres  sur  la  côte  et   sur    le    pays 

(0  Voyage  d'un  Franc.  Tom.  II.  La-Tour. 

(a)  Voyez  dans  le  Viagglo  de  Rozzonico  Le   Châtiau  de  TVindsor. 


i32  Arts  ET   SCIENCES, 

d'alentour.  Le  parc  est  magnifique,  et  la  fameuse  forêt  de  Windsor 
a  fourni  à  Pope  le  sujet  d'un  petit  poème.  Les  apparleraens  du 
château  n'ont  cependant  rien  de  remarquable,  à  l'exception  des  ta- 
bleaux qui  les  décorent,  et  dans  le  nombre  desquels  l'auteur  du 
Voyage  d'un  Français  evo  Angleterre  distingue  une  belle  Judith 
portant  la  tête  d'Holopherna,  de  Charles  Dolce  (i).  Voy.  la  pi.  26. 
Chapelle  La  chapello  de  S.*  Georges,  fondée  par  Edouard  IIÏ,  agrandie 

d.  ô,  Georges.  ^^^  Edouard  IV  et  par  Henri  Vlï,  est  un  bel  édifice,  qui  me  pa- 
raît être,  dit  Rezzonico  ,  un  essai  d'élégance  gothique,  surtout 
dans  les  admirables  ouvrages  à  jour  de  la  voûte  et  du  chœur. 
Outre  une  Résurrection  dessinée  par  West,  et  peinte  par  Jarvis  sur 
les  vitres  de  la  fenétr-e.^  on  remarque  encore  la  belle  sculpture  du 
chœur,  dont  le  dessin  est  de  Sandby,  et  qui  est  en  parfaite  har- 
monie avec  le  style  gothique  du  chœur.  Il  est  difficile  de  se  for- 
mer une  idée  du  coup-d'œil  enchanteur  qu'on  a  de  dessus  la  ter- 
rasse, qui  est  un  ouvrage  de  la  reine  Elisabeth:  de  là  la  vue  em- 
brasse une  suite  non  interrompue  de  bosquets,  de  prairies  et  de 
champs  fertiles  qui  s'étendent  jusqu'à  Londres,  où  l'on  découvre 
dans  un  lointain  azuré  la  coupole  de  S.'  Paul,  et  dans  les  jours 
sereins  plusieurs  autres  édifices  (2^. 
Peintures  Vcrilo ,  peintre   napolitain,  a   exercé  son  pinceau  dans  plusieurs 

'^"'' "d^ms""^^  appartemens  du  palais,  et,  au  rapport  de  Rezzonico,  ses  peintures, 
ce  château,  qjjj  sortcnt  de  la  classe  du  médiocre,  ont  même  quelque  chose  de 
poétique  et  de  grandiose,  et  «  font  quelqu'honneur  à  l'Italie:  on  aper- 
çoit dans  les  groupes  des  principales  figures  plusieurs  traits  des 
meilleures  écoles,  et  le  coloris  eu  est  très-bon.  J'ai  vu  avec  plaisir  les 
portraits  d'Edouard  et  du  prince  Noir:  le  premier,  qui  se  fait  re- 
marquer par  d'épaisses  moustaches,  et  par  une  grande  barbe  blonde 
qui  lui  tombe  sur  la  poitrine,  est  plein  de  majesté;  le  second  res- 
pire une  noble  fierté,  et  le  souvenir  de  leurs  gestes  au  siège  de 
Calais  et  aux  batailles  de  Crécy  et  de  Poiiiers  me  les  a  fait  consi- 
dérer pendant  long-tems.  Il  existe  encore  dans  ce  palais  d'autres 
tableaux  dignes  d'attention,  tels  que  les  deux  avares  de  Quinto 
Matsyes,  dont  la  figure  refrognée  annonce  bien  l'amour  du  gain  et  des 
métaux  précieux;  les  fêtes  champelies  de  David  Teniers;  la  famille 
de  Duprés;  une  bonne  copie  de  celle  du  marquis  de  Vasto  faite  sur 
l'originale  du  Titien;  une  Judith  de  la  première  manière  de  Guido; 

CO   Voyage  cTun  Franc,   Château  de  IVindsor.  Tom.  II. 
(2)  Rezzonico.  Ihid. 


DES    Bretons.  i33 

les  belles  de  Charles  II 5  d'anciennes  tapisseries  exécutées  d'après  des 
dessins  du  Rubens,  et  quelques  paysages  avec  de  petites  figures  du 
Poussin  ».  Verrio  a  peint  encore  dans  la  salle  de  S.*^  Georges  l'ins- 
titution de  Tordre  de  la  jarretière;  et  il  a  représente  les  hauts  faits 
du  prince  Noir  et  de  son  père  Edouard  dans  de  belles  fresques, 
à  la  manière  des  pompes  triomphales  de  l'ancienne  Rome. 

La  construction  de  l'ëglise  de  S.*  Paul,  qui  est  de  Sir  Christophe  aJ^i^'^aiU 
Wren  ,  et  a  éié  achevée  en  1710,  n'a  dure  que  trente-cinq  ans,  et  a  à  Londres, 
coûté  736,752  livres  sterling.  Ce  vaste  édifice  a  5oo  pieds  de  longueur 
sur  25o  de  largeur:  sa  coupole  a  34o  pieds  d'élévation,  et  il\S 
pieds  de  diamètre  au  dehors.  Je  ne  puis  me  lasser,  dit  le  Voya- 
geur français,  d'admirer  ce  temple  magnifique.  L'intérieur  en  est 
nu,  et  seulement  comme  ébauche;  néanmoins  j'ai  été  frappé  de 
sa  grandeur,  qui  perd  un  peu  au  premier  coup-d'œil  par  le  man- 
que d'ornemens  et  de  ce  qu'on  appelle  détails.  Je  me  l'étais  figuré 
plus  pesant  et  plus  vaste;  mais  je  n'ai  jamais  rien  vu  de  plus  no- 
ble, de  plus  riche,  de  plus  magnifiquement  simple  ni  de  mieux 
proportionné,  et  cela  malgré  la  situation  désavantageuse  de  cet  édi- 
fice, qui  se  trouve  entouré  et  comme  étranglé  de  tous  côtés  par 
quatre  rangées  de  mauvaises  maisons,  qui  ne  permettent  pas  d'en 
envisager  l'ensemble  à  une  distance  convenable.  Il  est  en  outre 
noirci  en  plusieurs  endroits  par  la  fumée,  qui  couvre  en  tout  tems 
la  ville  de  Londres  (i).  Voyez  la  planche  27. 

Il  fut  proposé,  vers  l'an    1790,  de  rompre  l'uniformité  mono-     Mommens 

■.  -.  .  .,  de  o.  l'auL 

tone  des  masses  architectoniques  dans  l'intérieur  de  S.' Paul,  en  y 
élevant  des  monumens  et  des  statues  en  l'honnenr  des  grands  hommes 
décédés,  pour  ajouter  en  même  tems  à  l'impression  que  la  vue  de  celte 
magnifique  construction  produit  sur  l'esprit  du  spectateur.  Le  pre- 
mier de  ces  monumens  fut  consacré  à  la  mén^oire  de  Jean  Howard  , 
que  sa  philantropie  a  rendu  si  recommandable.  Sa  statue  foule  aux 
pieds  des  chaînes  et  des  fers;  elle  tient  dans  la  main  droite  les 
clefs  d'une  prison,  et  dans  la  gauche  un'  rouleau  sur  lequel  on  lit 
ces  mots:  projet  pour  r amélioration  des  prisons  et  des  hopitaujc. 
On  admire  encore  dans  S.*  Paul  les  statues  du  docteur  Johnson, 
critique,  poète  et  moraliste;  du  chevalier  Guillaume  Jones,  qui  a 
été  un  prodige  d'érudition;  de  Reynolds,  le  premier  des  peintres 
de  l'Angleterre,  ainsi  que  les  cénotaphes  de  divers  généraux,  ami- 
Ci)  Cette  planche  est  prise  de  l'ouvrage  intitulé:  Vitruvlus  Britannicus. 


de   Greenwich, 


î34  Artsetsctences 

raux,  al  autres  gens  de  guerre  de  terre  et  de  mer,  qui  se  sont  si- 
gnale's  dans  la  dernière  guerre.  Mais  le  mausolée  le  plus  remarqua- 
ble qu'on  voie  dans  ce  temple  est  celui  qui  a  été  consacré  à  la 
rae'moire  de  Nelson,  et  exe'cute'  par  Flaxman.  Cet  amiral  y  est  re- 
présente revêtu  de  la  pelisse  dont  le  Grand-Seigneur  lui  6t  présent, 
et  appuyé  à  une  ancre.  A  sa  droite,  mais  plus  bas,  on  voit  la 
Grande-Bretagne  montrant  à  deux  marins  le  grand  homme  qui  doit 
leur  servir  de  modèle,  et  de  l'autre  côté  le  lion  britannique  veil- 
lant à  la  garde  du  monument.  Sur  la  corniche  du  piédestal  sont 
écrits  ces  mots:  Copenaghen ,  NU,  Trafalgar,  qui  rappellent  les 
batailles  navales  les  plus  mémorables  gagnées  par  Nelson.  Les  figures 
sculptées  sur  le  piédestal  représentent  la  mer  d'Allemagne,  la  mer 
du  nord,  la  Méditerranée  et  le  Nil. 
Hospice  L'hospice  maritime  de  Greenwich  ,  de  la  fondation  duquel  nous 

avons  fait  mention  plus  haut,  est  bâti  au  bord  de  la  Tamise  à  cinq 
milles  au  dessous  de  Londres.  L'édifice,  au  dire  du  voyageur  fran- 
çais,  est  de  la  plus  grande  beauté:  la  disposition  en  est  singulière; 
car  au  lieu  de  présenter  une  grande  ffiçade  du  côté  du  fleuve,  il 
s'avance  en  deux  corps  séparés  par  un  intervalle  d'environ  trois 
cents  pieds,  au  milieu  duquel  s'élève  la  statue  en  marbre  de  Geor- 
ges II,  et  derrière  ces  deux  corps  il  y  en  a  deux  autres,  qui  sont 
également  séparés  l'un  de  l'autre.  L'espèce  d'allée  de  colonnes  do- 
riques que  présentent  ces  deux  édifices  ,  aboutit  du  côié  du  nord  à 
la  Tamise,  qui ,  en  cet  endroit,  est  un  grand  fleuve  portant  des 
flottes,  et  du  côté  du  midi  au  parc  de  Greenwich,  dont  les  hau- 
teurs couronnées  de  beaux  arbres  font  de  cet  hospice  le  lieu  le  plus 
gai  ,  le  plus  salubre  et  le  plus  magnifique  qu'on  puisse  voir.  On  y 
compte  deux  mille  et  quatre  cents  marins  invalides,  et  cent  cin- 
quante veuves  de  marins  pour  soigner  les  malades:  outre  cela,  il 
Y  a  au  dehors  trois  mille  autres  invalides,  qui  reçoivent  de  l'éta- 
blissement chacun  sept  livres  sterling  par  an,  et  deux  cents  eofans 
de  marins,  qui  sont  élevés  dans  la  profession  de  leurs  pères,  hn 
chapelle  de  l'hospice,  qui  a  iio  pieds  de  longueur  sur  Sa  de  lar- 
geur se  fait  remarquer  par  la  beauté  de  ses  proportions  et  par  la 
délicatesse  de  ses  ornemens.  Ou  conserve  dans  une  des  salles  le  char 
funèbre  qui  servit  à  transporter  le  corps  de  Nelson,  et  qui  est  ua 
trophée  digne  de  ce  lieu.  Le  parc  est  plein  d'inégalités  pittoresques 
et  offre  de  beaux  points  de  vue.  L'observatoire  national,  d'où  lus 
Anglais  comptent  leurs  longitudes,    est  bâti    sur  la  principale    hau- 


DES    Bretons.  '  i35 

teur,  et  s'appelle  Flatnstead,  du  nom  de  celui  pour  qui  Charles  II 

le  fit  élever.  Quelle  impression  ne  doit  pas  faire  l'aspect  majestueux 

de  ce  magnifique  établissement  sur  l'esprit  des  jeunes  marins,    qui 

descendent  et  remontent  chaque  jour  la  Tamise  (i)!  Voy.  la  pî.  28. 

Le  Monument  est  une  grande  colonne  qui  se  voit  près  du  pont    ^'monument 

.^  i-  ou  la  colonne 

de  Londres,  et  dans  la  construction  de  laquelle  il  a  plu  à   Wren,     de  Loud,^,. 
qui  en  a  été  l'architecte,  d'excéder  d'un  module  ou  d'un  demi-dia- 
mètre les  dimensions  ordinaires  de  l'ordre.   L'érection  de  cette  co- 
lonne a  eu  pour  objet  de  perpétuer  le  souvenir  du  terrible    incen- 
die, qui    ravagea    Londres    en   1666.    On    lui    a    donne    la    hauteur 
extraordinaire  de  202  pieds,  pour  indiquer  que  c'est   à  la  distance 
de  deux  cent  deux  pieds  de  là,  que  commença  l'incendie.  Le  fut  en 
est  cannelé:  ce  que  Rezzonico  a  trouvé  très-bien  imagine ,  yoowr  mas- 
quer le  grand  nombre    de  soupiraux  destinés   à  éclairer   ï escalier 
intérieur^  qui  a  345  marches  en  marbre  noir.  La  façade    orientale 
du  piédestal  est  décorée  d'un   grand  relief,  où  la  villa    de  Londres 
est  représente'e  couchée  sur  des  ruines,  la  tête  baissée,  et    laissant 
tomber  la  main  sur  son  épée.  Le  tems  qui  est  derrière  elle  la  sou- 
lève doucement  de  terre  ,  et   une  femme  lui  montre  avec  un  sceptre 
ailé  l'abondance  et  la  paix,  qui  descendent  du  ciel  pour  la  consoler, 
en  lui  présentant  la  corne   d'abondance    et   une   branche    d'olivier: 
emblèmes  auxquels  se  joint  une  ruche,  pour  exprimer  que  le  travail 
et  l'industrie  réparent  les  plus  grands  désastres.  Quelques  assistans 
applaudissent  à  la  patrie  renaissante:  le  roi,  le  front  ceint  d'un  laurier 
et  le  sceptre  en  main,  ordonne  à  trois  personnes  d'accourir  à  son  se- 
cour,  savoir;  à  la  Sagesse,  qui  a  des  ailes  aux  tempes  et  autour  d'elle 
des  enfans  nus  qui  dansent;  à  l'Architecture,  qui  tient  \e.  type  de  la 
ville,  la  règle  et  l'équerre;  et  à   la  Liberté,   qui  secoue  son  pilée,   et 
se  réjouit  à  la  vue  de  cette  rapide  restauration.  On  voit  derrière  le 
roi  le  duc  d'York  son  frère,  ainsi  que  la  Justice  et  la  Force    avec 
le  diadème  et  le  lion   retenu  par  un   frein;  au  dessous  est  une    ca- 
verne d'où  sort  l'envie  qui  dévore  un  cœur,  et  exhale  de  sa  bouche 
un  souffle  empesté,  et  au  dessus  sont  représentés  un  grand  nombre 
d'ouvriers  travaillant  avec  ardeur  à  la   reconstruction    des     maisons. 
Plus  de  quatre-vingts  églises  et  une  quantité  d'édifices  publics,  de 
palais  et  de  bibliothèques  furent  la  proie  de  l'incendie  dont  il  s'agit; 
et,  de  vingt-six  quartiers  qui  composaient  la  ville,  quinze  furent  en- 
tièrement détruits. 

(i)  Voyag.  d'un  Français.  Tom.  I.  Hôpital  de  Greenwich. 


i36  Arts   et   sciences 

Canaux.  C'cst  daos  ses  canaux,  dans  ses  ponts  et  dans  ses  routes 'que 

l'Angleterre  étale  toute  la  magnificence  de  son  architecture.  Il  n'y 
a  pas  plus  d'un  demi-siècle  que  l'usage  des  canaux  s'y  est  propagé, 
et  l'on  y  est  redevable  des  avantages  immenses  qui  en  résultent  à 
l'esprit  entreprenant  du  duc  de  Bridgewater,  dont  le  nom,  qui  si- 
gnifie pont  et  eau.,  semblerait  avoir  été  imagine  pour  caractériser 
le  rare  mérite  de  celui  qui  le  portait. 
Canal  da  duo  Lc  duc  dc  Bridgcwatcr  a  fait  construire  près  de  Liverpooî  un 

Bridgewater,  canal  qui  porte  son  nom,  et  dont  l'ingénieur  Brindley  a  dirigé  les  tra- 
vaux. De  tous  les  obstacles  qui  s'opposaient,  dit  Rezzonico,  à  l'exécu- 
tion de  ce  canal,  le  plus  grand  fut  celui  qui  se  présenta  à  Barten,  où 
il  fallait  franchir  la  rivière  d'Irw^el  et  le  pont  qui  la  traverse,  sans  in- 
terrompre la  navigation  de  la  première  et  le  passage  du  second.  Et 
pourtant  Brindley,  homme  sans  instruction  et  le  digne  e'mule  des  Fer- 
racina  et  des  Zabaglia,  conçut  ce  projet  hardi,  qu'il  ne  put  expliquer 
au  parlement  qu'à  l'aide  d'un  dessin  grossièrement  trace'.  Ce  canal  est 
soutenu  par  un  aqueduc  élevé  au  dessus  du  lit  de  la  rivière,  qu'il 
coupe  presqu'à  angle  droit,  ensorte  qu'un  homme  à  cheval  sur  la 
galerie  en  bois,  qui  règne  au  bas  du  pont,  avec  lequel  elle  joint  la 
route,  peut  se  trouver  avec  une  barque  sous  ses  pieds,  et  une  au- 
tre au  dessus  de  sa  tête.  Pour  abaisser  ensuite  la  route,  qui,  avant 
d'arriver  au  pont,  fesait  une  montée,  il  a  fallu  tailler  le  roc  vif, 
et  y  pratiquer  une  arche  comme  les  deux  qui  embrassent  le  lit  de 
rli'wel,  pour  y  faire  passer  les  hommes  et  les  chevaux,  au  dessus 
desquels  coulent  les  eaux  dans  l'aqueduc. 
Canal  ni -oint  Entre    GUsgow   ct   Dumbartou    on    trouve  le   canal    qui   joint 

ics  deux  mers.  |gg  ^g^j^  Qjers ,  ct  dout  la  navigation  semble  être  très-aclive.  Il  a 
trente-cinq  milles  détendue  entre  le  Forth  et  la  Glyde,  et  s'élève 
dans  cet  espace  à  la  hauteur  de  i6o  pieds  au  moyen  de  trente- 
neuf  écluses.  Il  porte  des  bâlimens  qui  tirent  huit  pieds  d'eau,  et 
ont  73  pieds  de  long  sur  19  de  large.  Il  traverse  plusieurs  vallées 
sur  des  aqueducs,  dont  le  principal  a  1^5  pieds  de  hauteur  et  420 
pieds  de  longueur.  Ce  beau  canal,  qui  n'est  fini  que  depuis  vingt 
ans,  n'a  coûté  que  200,000  livres  sterling.  Le  grand  canal  militaire 
qui  traverse  le  nord  de  l'Ecosse,  d'une  mer  à  l'autre  comme  le 
premier,  c'est-à-dire  depuis  Inverness  jusqu'au  fort  WiUiam,  a  coûté 
trois  fois  davantage  sans  être  aussi  utile  (i). 

Ti)  Voyag.  d'un  Français.  Canaux. 


DES    Bretons.  137 

Les  parcs  ou  jardins  anglais,  où    l'art    s'efforce    de    réunir    les  Paras  et  jardins 
différentes  beaute's  de  la  nature,  sont  désormais  imites    dans    près-       ""^"■" 
que  toute  l'Europe,  ou  au  moins  dans  les  pays  où  l'on  s'est  pique' 
d'avoir  de  ces  jardins  de  délices.  Nous  n'examinerons  pas  ici  si  les 
Anglais  en  sont  re'element  les  inventeurs,  ou  s'ils  les  ont  imites  eux- 
mêmes  des  Chinois,  comme  le  prétend  l'abbé  Grosier  (i),  ni  si  l'art 
de  les  faire  était  connu  du  tems  du  Tasse  et  de  l'Arioste,  qui    en 
ont  donné  des  descriptions,  l'un  dans  les  jardins  d'Armide  ,  et  l'au- 
tre dans  l'ile  d'Alcine.  Il  en  est  même  qui  prétendent  que  l'usage  eu 
était  connu  dès  le  tems  d'Homère,  et  qui  croient  en  voir  la  preuve 
dans  la  belle  description  que  fait  ce  poète   des    jardins    d'AIcinoùs. 
Quoiqu'on  puisse  dire  d'ailleurs  à  cet  égard,  on  ne  peut  nier    que 
la  neuvième  strophe  du  XVl."  chant  de  la  Jérusalem  délivrée  n'of- 
fre la  plus  belle  peinture  d'un  jardin  anglais.  Le  parc  Pains   Hill 
est,  selon  Rezzonico,  un  des  plus   magnifiques  de    l'Angleterre;    il 
a  coûté  des  sommes  immenses  à  M."^  Hamillon,  qui  a  voulu  l'éta- 
blir, en   dépit  de  la  nature,  dans  un  lieu  aride  et  sauvage.  Les  cy- 
près  de  la  Virginie,  les  cèdres  du  Liban,   les    saules    de    B^bylone 
et    autres    arbres    exotiques,    y    déploient    leurs    ombrages.    Des    fo- 
rêts, des  ruisseaux,  des    collines,    un    temple   gothique,  une    tour 
quelques  ponts,  une  lente  à  la   turque,  une    grotte,    une    cascade 
un   mausolée  ayant    la    forme    d'un    ancien    colombier    romain,    une 
petite  cabane,  un  hermitage,  des    roches    éboulées    et    des    sentiers 
tortueux,  tels  sont  les  divers  objets  que  renferme  ce  lieu  de  délices  ^^2). 

Les  routes  sont  généralement  plus  larges  qu'il  ne  faut  pour  le  ^o.u,  e.  fer. 
passage  de  deux  voitures  à  côté  l'une  de  l'autre  j  elles  ne  sont 
point  pavées;  mais,  ce  qui  vaut  beaucoup  mieux,  elles  sont  cou- 
vertes de  pierres  broyées,  ou  d'un  gros  gravier.  Ce  lit  une  fois  durci 
ménage  les  roues,  et  malgré  la  boue  qui  se  forme  souvent  à  sa 
surface,  on  n'y  voit  point  d'ornière.  Les  inégalités  y  sont  bientôt 
applanies  sous  le  poids  des  chars  ,  dont  les  roues  ont  de  seize  à 
dix-huit  pouces  de  largeur.  En  Ecosse,  les  transports  se  font  sur 
de  petites  charrettes  attelées  d'un  seul  cheval,  et  un  seul  charre- 
tier suffit  pour  conduire  une    longue    file   de    ces    charrettes,    sans 

(i)  Description   Gén.  de  la   Chine.  Paris  ,   18 18.  Jardins, 
(2)  Voyez  VAne  di  formare  i  giardini  IngLesi  du  comte'  Silva    no- 
tre compatriote,  le   Viaggio  de  Rezzonico,  et  la  note  de  l'éditeur  de  Gomo 
au  parc  de  Duncombe  prés  d'Yorck. 

Earoi,^.   Fol.  FI.  ^g 


i38  Abtsetsctences 

craindre  que  chaqne  cheval  ne  continue  à  tirer  selon  ses  forces. 
Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux  à  voir,  c'est  la  marche  des  chars 
sur  les  routes  en  fer  (  iron  rail-roads).  Ces  routes,  qui  ne  servent 
qu'au  transport  du  charbon  de  terre,  consistent  uniquenjent  en  deux 
barres  de  fer  fixées  sur  une  base  en  bois  ou  en  fer,  dans  lesquelles 
il  y  a  une  rainure  où  roulent  les  quatre  petites  roues  aussi  en  fer 
des  chars,  qui  sont  construits  exprès,  et  dont  chacun  porte  qua- 
rante quintaux  de  charbon.  J'ai  vu,  dit  le  voyageur  français,  cinq 
de  ces  chars  attachés  à  la  suite  les  uns  des  autres,  et  traînés  par 
trois  chevaux,  qui  en  traiuent  ordinairement  six.  Lorsqu'il  se  pré- 
sente quelque  montée,  od  détache  ces  chars,  pour  les  faire  traî- 
ner ensuite  un  à  un,  ou  deux  à  deux.  La  rainure,  au  lieu  d'être 
pratiquée  dans  la  barre  de  fer  fixée  en  terre,  l'est  plus  générale- 
ment à  la  circonférence  de  la  roue  même,  dans  laquelle  alors  s'en- 
castre la  barre  de  fer:  ce  qui  empêche  que  cette  rainure  puisse 
être  jamais  obstrue'e  par  de  petites  pierres,  ou  par  quelqu'auire 
corps  étranger  (i). 
',  ou  galerie  C'cst  îci  le  licu  dc  faire  mention    d'un    ouvrage    qui    s'exécute 

*  la  Tamiie.  ^  °  ^ 

en  ce  moment  à  Londres,  et  dont  la  renomrae'e  a  publié  l'éton- 
nante entreprise  par  toute  l'Europe.  Cet  ouvrage  est  une  rue  ou 
galerie  creusée  sous  le  lit  de  la  Tamise,  par  où  l'on  pourra  passer 
d'une  rive  du  fleuve  à  l'autre,  en  même  teras  que  de  gros  vaisseaux 
vogueront  à  pleines  voiles  au  dessus  de  cette  voie  souterraine.  L'e- 
xe'cution  de  ce  hardi  projet  a  été  commencée  et  se  continue  sous 
la  direction  de  François  Brunel ,  ingénieur  français  (2). 

L'idée  d'ouvrir  une  Isrge  rue  à  Rolherhilbe  sous  la  Tamise, 
qui  a,  en  cet  endroit,  io4o  pieds  de  largeur  (3)  pouvait  paraître 
au  moins  présomptueuse,  après  les  vaines  tentatives  faites  en  1809 
pour  la  réaliser.  En  examinant  les  causes  qui  firent  échouer  cette 
première  entreprise,  il  paraît  qu'on  ne  doit  les  attribuer  qu'à  l'im- 
perfection des  machines  qui  furent  alors  employées.  Brunel  a  préparé 

(i)   'F'oyage  d'un  Français.  Tom.  I.  Routes  ,  Ronds. 

(2)  N'y  ayant  pas  encore  d'ouvrage  qui  nous  donne  une  description 
complète  de  cette  rue  ,  nous  avons  pris  ce  que  nous  en  disons  ici  des 
Annales  universelles  de  Statistique. 

(5)  Le  tiers  du  Yard  ou  pied  anglais  est  divisé  12  parties^  comme  le 
pied  de  Paris.  Voici  le  rapport  de  ces  deux  mesures  comparées  avec  le  mètre. 

Pied  de  Londres mètres  05,047,989 

de  Paris »  05,248,394 


desBretons.  189 

le  succès  de  la  sienne  par  des  observations  atleniives  qu'il  a  faites 
sur  le  teredo,  espèce  de  ver  testacëe,  qui  se  fait  jour  à  travers  les 
bois  les  plus  durs,  et  a  été  Dommé  pour  cette  raison  par  Linnée 
calamitas  navium. 

L'ouverture  de  la  nouvelle  excavation  est  de  34  pieds  de  lar- 
geur sur  18  et  demi  de  hauteur  j  et,  pour  cette  opération,  l'ingénieux 
artiste  a  inventé  une  machine  parfaiiemeni  égale  en  dimension  à 
l'ouverture,  et  qui,  à  mesure  quelle  avance  par  l'effet  de  l'excava- 
lion,  est  immédiatement  suivie  de  la  construction  qui  se  fait  en 
briques,  et  avec  l'espèce  de  ciment  romain  appelé  pozzolana.  La 
grandeur  de  cette  machine  et  le  frottement  de  ses  parties  extérieu- 
res avec  les  terres  pouvant  empêcher  de  lui  imprimer  le  mouvement 
nécessaire,  elle  a  été  divisée  en  onze  machines  perpendiculaires  sub- 
divisées en  trois  cases,  dans  chacune  desquelles  il  y  a  un  travail- 
leur,  fig.  I  et  2.  Ces  cases  sont  ouvertes  sur  le  derrière,  et  ont  la 
forme,  du  côté  du  terrein,  d'une  espèce  de  bouclier  formé  de  pe- 
tites planches.  Le  travailleur  en  ôte  une,  et  après  avoir  creusé  de 
trois  à  six  pouces  de  profondeur,  il  la  remet  à  sa  place  avant  de 
passer  à  une  autre,  et  ainsi  de  suite:  les  autres  travailleurs  en  ayant 
fait  autant  à-peu-près  dans  le  môme  tems,  il  est  facile  de  pousser 
toujours  en  avant  les  machines,  qui  par  censéquent  se  trouvent  tou- 
jours appliquées  contre  le  terrein.  Pour  plus  de  sûreté  ,  ces  machi- 
nes ne  s'avancent  pas  toutes  dans  le  même  tems  ni  sur  la  même 
ligne,  et  tandis  qu'on  en  met  six  en  action,  les  cinq  autres  restent 
immobiles.  Au  moyen  de  cet  ingénieux  mécanisme,  trente-trois  hom- 
mes poussent  en  avant  l'excavation  indépendamment  les  uns  des 
autres.  Chaque  ouvrier  travaille  sur  la  surface  du  terrain  qui  est 
devant  lui,  comine  un  maçon  qui  voudrait  pratiquer  dans  un  mur 
une  niche,  pour  y  encadrer  un  corps  de  la  même  dimension. 

Dans  l'excavation  pratiquée  en  1809,  et  qui  fut  continuée  l'es- 
pace de  loii  pas,  le  terrein  ne  présenta  aucun  obstacle:  on  ob- 
serva même  que  sa  densité  empêchait  la  filtration.  Dans  le  cas  ce- 
pendant où  il  arriverait,  comme  alors,  qu'un  banc  de  sable  ouvrît  aux 
eaux  quclqu'issue,  les  combinaisons  de  la  machine,  et  les  moyens 
que  les  ouvriers  savent  employer  en  pareil  cas,  font  espérer  de  pou- 
voir y  apporter  remède  ,  et  de  voir  achevé  un  ouvrage  qui  de- 
viendra   une  des   merveilles   du  monde. 

Pour  plus  de  sûreté  et  de  solidité,  le  passage  sera  divisé  en 
deux  arcades,  séparées  l'une  de    l'autre    par    an    mur    solide     dont 


i4o  Arts   et   sciences 

l'une  servira  pour  l'aller,  et  l'autre  pour  le  retour  (  fig.  3  ).  Le  som- 
met de  leur  voûte  sera  d'environ  17  pieds  au  dessous  du  lit  de 
la  rivière.  Il  sera  pratiqué  dans  ce  mur  de  séparation,  à  des  dis- 
tances convenables,  de  larges  ouvertures,  dans  lesquelles  seront  pla- 
cées de  grandes  lanternes,  qui  éclaireront  sans  cesse  ce  souterrain. 
La  voie  qui  y  conduit  est  à  quelque  distance  du  fleuve,  et  de- 
scend par  un  plan  incliné  de  forme  circulaire,  ou  en  limaçon  (fîg.  4), 
Cette  construction  extraordinaire  sous  tous  les  rapports  surpassera 
en  longueur  le  pont  de  Vaterloo  (  fig.  5  ) ,  et  sera  achevée  dans  un 
peu  plus  de  deux  ans.  Les  dépenses  en  ont  été  évaluées  à  170,008 
livres  sterling  réparties  comme  il  suit: 

Dépenses  préparatoires 9,000  livres. 

Exécution      .     : 24,000 

Matériaux 87,000 

Achat  du  terrein ^0,000 

Dépenses  imprévues 24,000 

Appareils  à  vapeur    .........       6,000 

Total      170,000  livres, 
ou  4)25o,ooo    francs. 
Les  travaux  sont  déjà  très-avancés,  et  tout  fait  espérer  le  plein  et 
entier  succès  de    celte    entreprise    vraiment    magnifique  (i).   Voyez 
la  planche  29. 
AJathines  Pulsquc  Hous  avOHS  fait  mention  des  machines  à  vapeur,  nous 

nous  croyons  en  devoir  d  en  donner  ici  quelques  notions  particu- 
lières, surtout  d'après  l'état  de  perfection  oià  elles  ont  été  portées 
en  Angleterre.  Ces  machines  sont  une  des  inventions  les  plus  im- 
portantes qui  aient  été  faites  depuis  la  renaissance  des  lettres.  Si 
l'on  voulait  envisager  cette  invention  dans  son  origine,  il  faudrait 
peut-être  remonter  jusqu'au  tems  de  l'empereur  Charles-Quint:  car 
le  Baron  de  Zach  nous  apprend  qu'il  a  été  trouvé  en  Espagne  des 
documens,  constatant  qu'un  particulier  y  avait  conçu  le  projet  de 
faire  usage  de  certaines  machines  à  vapeur  pour  j'exécution  d'ou- 
vrages publics:  il  faudrait  néanmoins  avoir    une    connaissance    pré- 

(i)  Description  avec  planches,  représentant:  i.°,  le  pont  sur  le  Tare 
et  sur  la  Trebbia  dans  les  duchés  de  Parme  et  Plaisance  ;  2.",  la  galerie 
ou  rue  sous  la  Tamise;  3.°,  le  pont  de  corde  en  Amérique  ;  4«°)  les  ponts 
en  fil  de  fer  en  France  ;  5,**,  les  ponts  et  les  routes  en  fer  en  Angleterre. 
Extrait  des  Anfiales  universelles  de  Statistique  etc. 


a  vapeur. 


s 


^ 

k 


DES    Bretons.  i/|,i 

cise  des  idées  qu'il  s'était  formées  à  cet  égard,  pour  pouvoir  en  ju- 
ger sainement.   Qu'il   nous  soit  permis  d'observer  à    ce    sujet,    que, 
dans  un  livre  publie'  à  Rome  en    1629,  et    intitulé,    Macchîne   di- 
verse del  signor  Giovanni   Branca,    l'auteur    conseille    d'employer 
comme  moteur  le  choc  de  la  vapeur  de  l'eau:  un  pareil  agent,  bien 
différent  sans  doute  des  principes  d'après  lesquels  sont  construites 
les  machines  à   vapeur,  ne  pouvait  produire  qu'un  bien  faible  effet; 
mais    Vidée    de    son    emploi    n'en    prouve    pas    moins    que    les    Ita- 
liens s'appliquaient  dès  lors  à  l'ëlude  des  sciences.  Certain  Salomon 
de  Caus,  architecte  du  roi    de  France,  semble    avoir  fait    quelques 
essais  sur  la  force  expansive  de  la  vapeur,  qui  est  le  vrai    moteur 
des  machines  actuelles,  comme  on   le  voit  par  un  livre  qu'il  fit  im- 
primer en    161 5.  Il  en   fut  fait  des  essais  plus  eu  grand  en  Angle- 
terre par  le  marquis  de  Worcester,  vers  l'an     i663.    Mais    les  pre- 
mières machines  utiles,  oii  ce  puissant  agent  de  la  nature  a  été  mis 
à  profit,  sont  dues   à  deux  autres  Anglais    nommés    JNewcomen    et 
Cawley,   qui  en   conçurent  le  plan  vers  le  commencement  de  1700, 
et  dont  certain  Savery,  qui  s'était  associé  à  eux,  tenta  de  s'arroger 
le  principal  honneur.  Les  avantages   considérables  qu'on  espéra  aus- 
sitôt de  pouvoir  tirer  de  cette  importante  découverte  la  firent  soi- 
gneusement cultiver  par  plusieurs  hommes  instruits,   et  surtout  par 
Watt  et  autres  ,  qui  lui  donnèrent  de    grands    développemens.    Oa 
redoubla  l'effet  de  la  force  expansive  ,  en  l'appliquant  aux  deux  ex- 
trémités d'un  cylindre  mobile,-  on  rendit  le   mouvement  continu  au 
moyen  du  volant:  on  régla   la  sortie  de  la  vapeur  à  l'aide  des  forces 
centrifuges,  et  l'on  avisa  même  à  des  moyens  de  précaution   contre 
les  dangers  de  l'explosion   (i).  Quant  à   l'application,  ces    machines 
furent  d'abord  employées  à  élever  à  une  grande  hauteur    les    eaux 
des  rivières  et  des  canau.t,  et  l'on  s'en  sert  maintenant  avec  le  plus 
grand  succès  pour  le  dessèchement  des  mines.  On  les  a  employées 
depuis  à  plusieurs  autres   usages,  et  particulièrement    comme    force 
motrice  dans  les  moulins,  et  dans  une    infinité  d'autres  instrumens 
adaptés  aujourd'hui  aux    différens    travaux    des    manufactures.    Mais 
de  toutes  les  applications  qui   en   ont  été  faites,  il  n'en  est  pas  de 
plus  heureuse  que  celle   dite  des  barques  à    vapeur,    qui    marchent 
avec  une  extrême  vitesse  sans  le  secours   des  rames  ni  du  vent,  et 
dont  l'invention  est  de  ces  derniers   tems.  On  a  même  eu  la  pensée 

(i)  Ce  qui  se  fait  particulièrement  à  Taide  de  soupapes,  dites  de  sûreté. 


el  iculplure. 


Graviirci 


14^  Arts    et   sciences 

d'appliquer  l'aclloQ  de  la  vapeur  aux  voitures  et  à  l'arlillerie;  mais 
l'effet  a  encore  besoin  d'en  être  attesté  par  l'expérience. 

Outre  les  avantages  qu'on  s'est  procures  de  la  force  expansive 
de  la  vapeur  dans  l'emploi  des  machines,  on  a  aussi  retire'  la  plus 
grande  utilité  de  la  faculté  qu'a  cette  vapeur  de  transporter  d'un  lieu 
à  un  autre  la  chaleur  qui  lui  est  propre,  et  de  la  déposer  là  où  elle 
se  condense.  Une  des  applications  les  plus  importantes  de  celte  der- 
nière propriété  est  celle  qui  en  a  été  faite  dans  les  filatures  de  soie  (i). 

Le  comte  Ferri  est  d'avis  que  c'est  à  l'esprit  de  puritanisme, 
qui  a  laissé  de  profondes  traces  en  Angleterre,  et  au  manque  d'ea- 
couragement  de  la  part  du  gouvernement,  beaucoup  plus  qu'à  l'iu- 
fluence  des  causes  physiques,  qu'il  faut  attribuer  le  peu  de  pro- 
grès qu'ont  faits  les  beaux  arts  en  Angleterre.  L'Académie  qui  y  a 
été  établie  sous  ce  nom  en  1769  ne  leur  a  pas  fait  prendre  un  vol 
beaucoup  plus  élevé.  L'école  de  peinture,  fondée  par  Rainolds,  a  eu 
plus  de  succès,  surtout  dans  le  genre  des  portraits.  La  sculpture 
a  fait  aussi  dans  les  derniers  tems  des  progrès  sensibles,  et  quel- 
ques femmes  se  sont  môme  fait  distinguer  dans  cet  art,  non  sans 
montrer  cependant  toujours  quelqu'imperfection  dans  le  dessin.  Ce 
défaut  ne  peut  pourtant  pas  être  attribué  au  manque  de  modèles: 
car,  à  l'exception  de  l'Italie,  il  n'y  a  pas  de  pays  qui  possède  un 
aussi  grand  nombre  de  statues  et  de  marbres  que  l'Angleterre:  c'est 
ce  dont  on  a  une  preuve  incontestable  dans  la  fameuse  collection 
des  marbres  d'Arundel,  dans  celle  du  comte  de  Pembrock,  et  dans 
les  fameux  marbres  du  Parthénon  qui  ont  été  récemment  transpor- 
tés dans  le  musée  britannique.  Outre  quatorze  autres  collections  de 
ce  genre  citées  par  le  même  comte  Ferri,  on  compte  encore  un- 
nombre  à  peu  près  égal  d'ouvrages  de  sculpture  dispersés  dans  les 
palais  de  divers  lords,  et  dans  les  habitations  de  plusieurs  riches 
particuliers.  Mais  peut-être  aussi  que  les  artistes  de  l'Angleterre 
auraient  fait  plus  de  progrès  dans  le  dessin,  si,  au  lieu  d'être  dis- 
séminés dans  des  mai^ons  de  plaisance  et  loin  de  la  capitale,  les 
grands  modèles  eussent  été  réunis  dans  des  élablissemens  publics 
où  il  eût  été  permis  de  les  étudier. 

Parnii  les  beaux  arts  la  gravure  est  un  de  ceux  où  les  Anglais 
se  sont  le  plus  signalés:  car  avec  de  l'application,  de    la    persévé- 


(r)  Ces  notions  sur  les  machines  à  vapeur  sont    prises    de    l'ouvrage 
de  M.'  Hachette  ,  intitulé  ;   Traicé  des  machines. 


D  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  1 43 

tance  et  de  bonnes  e'tudes,  on  peut,  sans  beaucoup  d'jmagination 
et  de  talent,  arriver  à  un  certain  degré  de  correction  dans  le  tra- 
vail :  d'un  autre  côté,  les  productions  de  cet  art  se  multiplient  tel- 
lement en  Angleterre,  qu'elles  y  sont  devenues  une  branche  de 
commerce  considérable,  et  l'usage  très-fréquent  qui  s'en  fait  dans 
tous  les  ouvrages  de  littérature,  est  un  puissant  moyen  d'encourage- 
ment pour  les  artistes.  Le  célèbre  Hogarth  n'a  pas  encore  eu  de 
rival  dans  le  genre  de  gravure,  aux  productions  duquel  on  donne 
le  nom  de  caricature j  ses  ouvrages  sont  autant  de  leçons  de  morale, 
tandis  que  les  artistes  qui  l'ont  suivi,  à  l'exception  de  Bonbury  , 
ont  souvent  déshonoré  leur  talent  par  des    productions    indécentes. 

Nous  laisserons  les  critiques  disputer    entre    eux    sur  les  pro-  ^'"'^''  anglaise 

vit  «AI  .  ^  de  gravure, 

gres  de  la  gravure  jen  Angleterre,  qui,  pour  avoir  été  cnltivée 
plus  tard  dans  ce  pays  que  dans  aucun  autre,  n'y  a  pas  moins  été 
portée  bientôt  à  sa  perfection.  Il  n'est  pas  un  genre  de  gravure, 
dit  un  moderne,  dans  lequel  les  Anglais  n'aient  montré  beaucoup 
de  talens;  et  même  dans  certains  genres,  tels  que  la  gravure  au 
pointillé,  la  gravure  en  couleur^  ou  à  l'imitation  du  crayon,  et  surtout 
dans  la  gravure  à  \ai  manière  noire,  on  peut  leur  accorder  la  supé- 
riorité sur  toutes  les  autres  nations.  Quoique  l'Angleterre  ail  eu  des 
graveurs  avant  Jean  Payne ,  cet  artiste  y  est  néanmoins  générale- 
ment regardé  comme  le  fondateur  de  l'école  de  gravure  au  burin, 
de  même  que  l'a  été  en  France  Callot,  qui  de  même  avait  eu  avant 
lui  d'autres  graveurs.  Après  Payne  sont  venus  Jean  Smith  ,  auteur 
de  la  Sainte  Famille,  et  Guillaume  Ryland  duquel  on  a  Anliochus 
et  Stratonice,  Edgard  et  Elfride,  ainsi  que  la  grande-charte.  Wool- 
let  s'est  plus  signalé  dans  le  paysage  que  dans  l'histoire,  quoique 
pourtant  sa  Mort  du  général  FFolf ,  et  sa  Bataille  de  la  Hogue 
soient  des  ouvrages  renommés.  Les  graveurs  anglais  les  plus  récens 
sont  Jean  Hall,  Jacques  Basire,  Jean  Dixon,  Jean  Sherwin  et  Guil- 
laume Sharp  ,  illustre  disciple  de  Bartolozzi ,  dont  on  vante  la  Sainte 
Cécile,  et  X Ombre  de  Samuel  etc. 

Les  Anglais  ont  réussi  dans  quelques  compositions  musicales, 
qu'on  trouve  citées  dans  l'ouvrage  qui  a  pour  titre:  Londres  et  les 
Anglais.  Les  auteurs  de  ces  compositions  ont  cherché  à  adapter  à 
la  langue  anglaise  le  caractère  et  le  goût  italien.  Mais  le  soin  qu'ont 
eu  les  entrepreneurs  de  l'opéra  italien  à  Londres  d'avoir  toujours  les 
premiers  virtuoses  de  l'Italie  a  découragé  l'opéra  national,  que  la 
classe  opulente  et  le  beau   sexe  ont  abandonné  pour  les  premiers. 


Musique. 


Liuèraluret 


Sa  iencet. 


Mécanique, 


^44  Arts    et    sciences 

En  fait  de  littérature  les  Anglais  n'ont  rien  à  envier  aux  au- 
tres peuples,  et  pour  en  être  convaincu,  il  ne  faut  que  rappeler 
les  noms  de  leurs  e'crivains  les  plus  renommes,  tels  que  Milton, 
Shakespeare,  Dryden,  Thompson,  Pope,  Addisson  ,  Richardson , 
Hume,  Robertson  ,  Gibbon,  Byron ,  Walter-Scolt ,  et  une  foule  d'au- 
tres dont  il  serait  trop  long  de  faire  l'énume'ralion.  L'opulence  de 
Walter-Scolt  prouve  que  les  lalens  sont  grandement  favorises  en 
Angleterre,  et  que  les  lettres,  ainsi  que  le  commerce  et  les  emplois 
publics  ,  y  conduisent  à  la  fortune.  D'ailleurs  l'éloquence  doit  ne'- 
cessairement  fleurir  sous  un  gouvernement  libre:  si  Démosthène  et 
Cicéron  ont  brille'  par  ce  talent  sublime,  le  premier  à  la  tribune 
d'Athènes,  et  le  second  aux  rostres  de  Rome,  les  Anglais  ont  l'avan- 
tage de  pouvoir  prétendre  au  même  honneur  dans  leur  parlement, 
où  paraît  s'être  réfugié  dans  les  tems  modernes  l'art  admirable 
de  commander  aux  hommes  par  la  puissance  de  la  parole.  Les 
Pitt,  Fox,  Shéridan  et  Buike  ont  trouvé  dans  cet  illustre  sénat  un 
vaste  champ,  ou  ils  ont  pu  faire  pompe  de  toute  la  force  de  leur 
éloquence. 

Laissant  à  part  les  nombreux  ouvrages  de  géographie,  et  la 
quantité  de  voyages  anglais  dont  plusieurs  nous  ont  été  d'une  grande 
utilité  dans  la  compilation  de  cet  ouvrage,  nous  donnerons  un  aperçu 
rapide  de  l'état  des  i-ciences  chez  cette  nation.  La  physique  est  une 
de  celles  qui  y  a  fait  le  plus  de  progrès.  Sans  remonter  au  XVU.^ 
siècle,  où  Newton,  Boyle  et  autres  donnèrent  tant  d'éclat  à  cette 
science,  nous  avons  vu  combien  s'y  sont  illustrés  depuis,  le  doc- 
teur Priestley  par  sa  doctrine  sur  l'air,  Nicholson,  Percival,  Papys 
et  Young,  par  d'autres  importantes  découvertes  dans  la  même  science. 
L'astronomie  a  eu  un  savant  du  premier  ordre  dans  Herschel ,  qui 
a  découvert  la  planète  à  laquelle  on  a  d'abord  donné  son  nom, 
puis  celui  du  roi  Georges,  et  enfin  celui  d'Uranus  qu'elle  porte 
maintenant.  Dauy,  qui  vit  en  ce  moment,  s'est  rendu  célèbre  dans 
la  chimie.  L'histoire  naturelle,  et  surtout  la  botanique  ont  aussi 
été  cultivées  avec  succès.  Enfin  la  médecine  est  redevable  de  ses 
progrès  à  l'école  d'Edimbourg,  qui  est  regardée  presque  géuérale- 
ment  comme  la  première  de  toute  l'Europe. 

Si  nous  avons  été  les  premiers  à  faire  usage  de  l'aimant  et  du 
télescope,  les  Anglais  ont  ^tellement  perfectionné  ces  deux  décou- 
vertes que  leurs  télescopes  et  leurs  boussoles  ont  fait  oublier  les 
nôtres-  et  du  reste,  en  fuit  de  fabrication  d'iustruraens  de  ce  genre 


D  E  s      B  R  E  T  O  N  s.  l45 

et  autres,  ils  n'ont  pas  encore  eu  de  rivaux.  On  a  disputé  sur  la 
cause  de  leur  supériorité  à  cet  égard,  et  quelques  écrivains  ont  cru 
pouvoir  l'attribuer  à  leur  tempérament  flegmatique,  à  leur  esprit 
réfléchi,  à  leur  extrême  patience,  à  la  répartition  des  différentes 
pièces  d'uu  ouvrage  entre  un  certain  nombre  d*ouvriers ,  ce  qui 
permet  de  donner  à  chacune  d'elles  tout  le  fini  dont  elle  est  suscep- 
tible, à  la  mulliplicilë  des  machines  qu'ils  emploient,  et  enfin  aux 
soins  que  prend  le  gouvernement  de  tenir  à  un  bas  prix  |les  den- 
rées de  première  nécessité,  et  d'empêcher  l'exportation  des  matières 
premières.  Et  pourtant  on  ce  peut  nier  que  le  grand  nombre  de 
mendians  et  de  voleurs  c[u'il  y  a  en  Angleterre,  malgré  les  secours 
provenant  de  la  taxe  des  pauvres,  n'ait  sa  principale  cause  dans  cette 
multiplicité  excessive  des   machines  appliquées  aux  manufactures  fi). 

Les  Anglais  ne  montrent  pas  moins  d'intelligence,  d'activité  ^sncuUw^, 
et  d'industrie  dans  l'agricullure.  Leurs  écrivains  les  plus  distingués 
dans  cette  science  sont  Young,  Anderson,  Marshall  et  Forseilh  5 
Uiais  le  troisième  est  celui  qu'on  estime  le  plus,  et  dont  la  mé- 
thode est  généralement  adoptée  en  Angleterre.  On  préfère  néan- 
moins l'ordre  c{ui  a  été  suivi  dans  la  traduction  française  de  son 
Agriculture  Pratique^  à  celui  du  texte  qui  ne  peut  guères  convenir 
qu'aux  Anglais.  En  parlant  du  monopole  des  fermes,  et  de  la  substi- 
tution des  terres,  il  montre  les  inconvéniens  graves  c|ui  en  résul- 
tent, et  entre  dans  les  moindres  détails  sur  les  mines  de  charbon 
fossile  ,   qui  sont  une   des   sources  de  la   prospérité  de    l'Angleterre. 

Quelques  personnes  sont  d'opinion  que  l'Anglais  est  la  plus  Langue 
riche  des  langues  de  1  Europe.  Le  dictionnaire  de  Johnson  contient 
40,090  mots;  il  est  vrai  c[u'il  y  en  a  un  grand  nombre  qui  ne  sont 
plus  usités,  mais  aussi  on  pourrait  leur  en  substituer  beaucoup  de 
nouveaux,  qui  ne  s'y  trouvent  point.  On  ne  compte  guères  que 
82,000  mots  dans  le  Français:  l'Espagnol  en  a  3o,ooo  et  l'Italien 
35,000  (2);  mais    l'Anglais    en    admet    de    nouveaux   plus    aisément 

(i)  Londres  ec  les  Anglais.  Tom,  IV. 

(2)  Les  rapports  établis  ici  par  Fauteur  du  Voyage  cVun  Français 
en  Angleterre  ne  s'accordent  point  avec  l'opinion  de  ceux  qui  prétendent 
que  le  dictionnaire  de  la  Grusca  coudent  quatre  mille  mots  de  plus  qu'il 
y  en  a  dans  le  dictionnaire  de  Johnson  et  dans  celui  de  l'Académie  Fran- 
çaise. Il  est  bien  vrai,  dit  Baretti ,  que  le  Dictionnaire  de  la  Grusca  contient 
44,000  mots,  mais  il  faut  observer  aussi  que  nous  ne  faisons  guère  usap-e  que 
du  tiers  au  plus,  dans  le  discours  comme  dans  nos  écrits^  tandis  que  les  An- 

Earojjc.  Fol.  FL  ,g 


ansta-  $e. 


î4^  Aets  et   sciences 

qu'aucune  autre  langue,  par  la  facilite'  qu'ont  les  orateurs  dans  le  par- 
lement de  les  créer  dans  la  chaleur  des  discussions.  Le  Cambre  est 
la  langue  qui  se  parle  dans  la  principauté'  de  Galles.  Il  est  vrai- 
ment étrange,  dit  Baretti,  que,  dans  un  pays ,  où  sont  cultivés  avec 
succès  tous  les  genres  de  littérature,  comme  dans  celui-ci,  il  ne  se 
soit  jamais  trouvé  personne  qui  ait  pu  dire  avec  sûreté,  si  l'Irlan- 
dais et  le  Cambre  ne  fesaient  originairement  qu'une  seule  langue, 
ou  non.  On  parle  aussi  dans  une  grande  partie  des  montagnes  de 
l'Ecosse  un  langage,  que  quelques-uns  prétendent  être  un  dia- 
lecte du  Cambre,  et  d'autres  de  l'Irlandais.  Il  est  bon  d'observer 
ici  que  la  plupart  des  Irlandais,  et  surtout  au  loin  de  Dublin, 
parlent  un  dialecte  qui  n'a  aucun  rapport  avec  l'Anglais  ,  et  qui 
dérive  probablement  de  la  langue  Cambre  de  la  principauté  de 
Galles  ,  ou  bien  la  langue  Cambre  de  Galles  est  elle-même  un 
dialecte  de  l'Irlandais.  Dans  tout  le  reste  de  l'Angleterre,  et  dans 
une  grande  partie  de  l'Ecosse,  on  ne  parle  aujourd'hui  que  ce  que 
nous  appelons  la  langue  anglaise,  qui  est  par  conséquent  une  sœur 
de  l'Allemand  moderne.  Celte  langue  y  fut  apportée  de  l'Allemagne 
il  y  a  plusieurs  siècles  par  les  Saxons  qui  s'emparèrent  de  l'ile , 
après  en  avoir  chassé  les  Danois  auxquels  elle  était  assujéiie.  L'An- 
glais actuel  n'est  par  conséquent  qu'un  dialecte  du  Saxon,  auquel 
se  sont  mêlés  dans  la  suite  plusieurs  mots  de  diverses  autres  lan- 
gues, et  particulièrement  du  Français,  dont  les  écrivains  anglais 
cherchent  tellement  à  s'approprier  les  mots  et  la  forme,  qu'ils  sem- 
blent vouloir  faire  de  leur  langue  un  dialecte  de  cette  dernière  (i). 

HABILLEMENT     ET     USAGES. 

Caractère  JLj  ORGUEIL  natioual ,  qui  est  toujours  le  même;  l'esprit  public 

qui  s'affaiblit  un  peu;  l'indépendance  des  opinions  que  la  lecture 
des  gazettes  ne  contribue  pas  peu  à  entretenir;  la  philantropie  qui 
se  fait  particulièrement  remarquer  dans  les  éiablissemens  de  bien- 
fesance;  l'humanité  qui  règne  dans  les   lois    criminelles    de    la    mé- 

glais  et  les  Français  emploient  dans  l'un  et  l'autre  cas  tous  les  mots  qui  se 
trouvent  dans  leurs  dictionnaires.  Que  les  Italiens  ne  se  servent  que  d'un 
bon  tiers  de  ceux  que  renferme  la  Crusca  ,  c'est  ce  qu'il  est  aisé  de  prou- 
ver :  il  ne  faut  pour  cela  que  parcourir  les  quatre  premières  pages  de  ce  dic- 
tionnaire; et  en  effet  Baretti  l'a  prouvé.  Voyez  la  Frusta  Letteraria  ^  N.**  25. 
(.)  Baretti.  Letb.  Fam.  IV. 


des  Anglais. 


DES    Bretons.  i4^ 

tropole,  et  ne  se  retrouve  plus  dans  les  colonies:  tels  sont  les  ële'- 
mens  dont  se  compose  en  général  le  caractère  des  Anglais  (i).  Ba- 
retti  qui  les  connaissait  assez  bien  pour  avoir  vécu  long-tems  chez 
eux,  dit,  qu'à  part  leur  esprit  de  partialité  pour  leur  pays  ;  à  part 
l'aveisioa  outrée  qu'ils  portent  aux  Français ,  et  leur  mépris  dérai- 
sonnable pour  tous  les  autres  peuples,  les  Anglais  ne  sont  pas  d'une 
humeur  tout-à-fait  insupportable.  Ils  montrent  du  courage  tant  sur 
terre  que  sur  mer ,  et  les  exemples  de  lâcheté  ne  sont  pas  communs 
dans  l'histoire  de  leur  nation.  Leur  caractère  propre  est  un  mélange 
de  simplicité  et  de  bienfesance:  car  après  qu'ils  se  sont  enrichis 
(  et  il  n'est  point  de  grandes  entreprises  dont  ils  ne  soient  capables 
pour  y  parvenir),  ils  dépensent  leur  argent  libéralement,  et  vous 
en  donnent  volontiers  si  vous  leur  en  demandez.  Si  vous  avez  quel- 
ques talents,  ils  vous  indiquent  les  moyens  de  les  faire  valoir  et 
de  gagner  honnêtement  votre  viej  et  quand  ils  vous  ont  reconnu 
pour  un  honnête  homme,  que  vous  soyez  de  leur  pays  ou  non, 
ils  s'empressent  aussitôt  de  vous  aider  de  tout  leur  pouvoir.  En 
Angleterre,  les  nobles  n'ont  ni  l'orgueil  ni  l'esprit  de  lësinerie  qu'on 
leur  trouve  dans  plusieurs  endroits  de  l'Italie.  A  la  manière  dont 
ils  agissent  avec  leurs  inférieurs,  on  dirait  qu'ils  cherchent  à  se 
concilier  leur  affection,  plutôt  que  leurs  respects.  On  en  trouve 
parmi  eux  de  très-instruits;  et  pendant  tant  d'années  que  je  suis 
resté  avec  eux,  dit  Baretti,  je  n'en  ai  pas  rencontré  un  seul,  qui 
n'eût  honte  de  se  croire  trop  ignorant  (2)». 

Le  caractère  des  Anglais  est  sans  contredît  plus  grave  et  plus 
réfléchi  que  celui  de  leurs  voisins  de  l'autre  côté  de  la  Manche  • 
il  l'est  cependant  moins  qu'on  ne  le  suppose  généralement ,  comme 
l'observe  l'auteur  du  Voyage  dunFrançais  en  Angleterre.  L'homme 
a  besoin  d'un  amusement  d'un  genre  opposé  à  son  état  habituel  et 
cette  disposition,  conforme  à  la  nature,  suffit  pour  expliquer  le  goût 
des  Anglais  pour  la  plaisanterie.  Les  gens  d'une  humeur  gaie  aiment 
au  contraire  les  représentations  ou  les  lectures  propres  à  exciter  en 
eux  de  tendres  émotions,  sans  cependant  leur  faire  verser  des  lar- 
mes, leur  tempérament  ayant  une  tendance  naturelle  au  plaisir-  tau- 
dis que  pour  les  esprits  sombres,  ces  sortes  de  fictions  approchent 
trop  de  la  triste  réalité,  et  sont  tout  autre  chose  qu'un  passe-tems. 
Pour  les  uns,  c'est  une  soude  qui  pénètre  jusqu'au  fond  d'une  vive 

(i)  Londres  et  les  Anglais  par  J.  L  Ferrl  de  Saint-Constant.  Vol.  I. 
(i)  Baretti.  Lett.  Fam.  VI. 


Gentleman 

ou  GerUils' 

hommes. 


Leur  éducation. 


148  Habillement  et   usages 

blessure,  et  pour  les  autres,  c'est  une  espèce  de  chatouillement  qui 
en  effleure  doucement  la  cicatrice  (1). 

La  dénomination  de  gentleman  n'a  pas  précisément  la  même 
signification  en  Angleterre,  qu'avait  autrefois  celle  de  gentilhomme 
en  France.  Cette  qualification  se  donne  communément  à  tous  ceux 
qui  exercent  une  profession  libérale,  ou  qui  vivent  de  leurs  rentes: 
celle  d'écuyer  y  est  encore  plus  commune.  En  se  déclarant  contre 
l'opinion  de  ceux  qui  prétendent,  qu'à  proprement  parler  il  n'y  a 
pas  de  vraie  noblesse  en  Angleterre,  en  ce  que,  selon  eux,  les  pairs 
mêmes  des  trois  royaumes  ne  sont  que  des  magistrats  héréditaires , 
le  comte  Ferri  est  porté  à  croire  qu'ils  représentent  l'ancienne  ma- 
gistrature féodale,  et  que  ce  n'est  point  par  une  simple  politesse 
qu'on  donne  aux  membres  de  leurs  familles  les  titres  de  lords  et 
de  lady,  puisque  la  gazette  même  de  la  cour  les  qualifie  ainsi. 
De  même,  les  qualifications  de  chevalier  d'un  ordre  quelconque  et 
de  baronet,  sont,  parmi  les  nobles,  des  titres  de  prééminence  pour 
ceux   qui  les  portent  (2). 

En  Angleterre,  l'éducation  est  basée  sur  les  mêmes  principes 
que  ceux  d'après  lesquels  on  y  fait  les  jardins  anglais.  La  nature 
seule  y  préside,  quoique  pourtant  elle  y  soit  souvent  guidée  par 
la  main  de  l'art,  qui  ne  doit  jamais  la  défigurer  ni  la  contraindre. 
L'indulgence  y  est  la  règle  générale  de  l'éducation;  et,  à  quelques 
inconvéniens  près,  cette  méthode  a  de  grands  avantages,  sur  tout 
celui  de  donner  aux  enfans  celle  liberté  de  penser  et  d'agir,  qui 
fait  le  caractère  particulier  des  Anglais.  Ce  n'est  pas  à  dire  pour 
cela,  que  l'éducation  des  nobles  et  des  gens  riches  soit  négligée;  il 
y  a  même  à  cet  égard  deux  méthodes  ,  dont  l'une  ou  l'autre  est 
adoptée  dans  ces  deux  classes.  Selon  la  première,  l'enfant  a  à  peine 
quitté  sa  robe,  qu'on  le  retire  des  mains  de  sa  gouvernante,  pour 
le  mettre  dans  quelqu'école  publique  ou  privée,  où  on  lui  ensei- 
gne sa  langue,  le  français,  le  laiin  et  le  grec,  ainsi  que  les  prin- 
cipes de  la  religion  et  de  la  morale.  Passé  le  premier  âge,  on  en- 
voie les  jeunes  gens  à  l'université,  ou  bien  on  les  met  dans  un 
collège,  oii  ils  sont  sous  la  direction  d'une  espèce  de  précepteur 
appelé  tuteur,  qui  reste  lui-même  dans  le  collège  pour  y  veiller 
aux  éludes  et  à  la  conduite  du  jeune  homme.  La  seconde  méthode, 


CO  ^oy.  d'un  Franc.  Tom.  II.  pag.   179. 
(2)  Londres  et  les  y4nglais.  Vol.  I. 


DES      B  R  K  T  O  N   S.  1 49 

■qui  est  celle  que  suit  un  petit  nombre  de  seigneurs,  c'est  de  faire  éle- 
ver l'enfant  dans  la  maison  paternelle,  jusqu'à  ce  qu'il  puisse  aller  à 
l'université;  et  le  gouverneur  choisi  pour  cela  est  ordinairement  un 
Ecossais,  un  Français  ou  un  Suisse:  car  il  serait  difficile  de  trou- 
ver un  Anglais  instruit,  qui  voulût  prendre  un  pareil  emploi:  ce 
gouverneur  est  chargé  en  outre  de  choisir  les  maîtres  subalternes 
et  de  les  diriger.  11  accompagne  ensuite  son  élève  à  l'université,  où 
il  lui  sert  de  tuteur,  puis  il  le  fait  voyager,  d'abord  en  France, 
où  il  apprend  le  français,  la  danse,  l'ëquiiation ,  la  géographie  et 
autres  choses  d'agrément  qu'on  trouve  réunies  particulièrement  à 
Paris.  De  là  il  passe  en  Italie,  où  il  étudie  les  antiquile's,  le  des- 
sin, la  musique  et  la  langue  italienne;  et  après  avoir  parcouru  l'Al- 
lemagne et  les  Pays-Bas,  il  rentre  en  Angleterre.  Son  éducation  finie 
de  cette  manière,   le  jeune  homme  est  livre  à  lui-même  (i). 

Nous  n'avons  parle  jusqu'ici  que  de  la  Bretagne  moderne;  mais 
avant  d'en  venir  à  l'habillement  et  aux  repas,  il  faut  remonter  aux 
anciens  tems  pour  voir  les  mœurs  de  ses  habîtans  aux  diverses  épo- 
ques. A  commencer  par  les  Anglo-Saxons,  les  historiens  nous  les 
repre'sentent  comme  e'tant  de  haute  stature,  robustes,  bien  faits, 
et  n'ayant  d'autre  occupation  que  la  guerre.  Frappe'  de  la  beauté 
de  quelques  jeunes  Anglais  qu'il  vit  expose's  sur  le  marche'  de  Ro- 
me, Gre'goire  le  Grand  s'e'cria  «oh!  quel  dommage  que  le  prince 
des  ténèbres  doive  avoir  d'aussi  beaux  sujets  ,  et  qu'une  nation  si 
bien  partagée  des  beautés  du  corps,  soit  prive'e  des  avantages  de 
la  grâce  divine.  Ils  ont  des  formes  vraiment  ange'liques,  et  sont  di- 
gnes d'être  les  compagnons  des  anges  dans  le  ciel  >> .  Les  Anglo- 
Saxons  e'iaient  très-hospitaliers,  mais  extrêmement  poriés  pour  la 
boisson,  et  querelleurs  lorsqu'ils  étaient  ivres.  Ils  étaient  si  pas- 
sionne's  pour  le  jeu,  qu'après  avoir  tout  perdu  ils  jouaient  souvent 
leur  propre  personne.  Les  Danois  qui  les  avaient  pre'céde's  étaient 
encore  plus  barbares,  car  dès  leur  enfance  leur  unique  occupation 
était  de  courir,  de  sauter,  de  grimper  sur  les  arbres,  de  nager  et 
de  combattre.  Ce  peuple  trouva  dans  les  naturels  des  mœurs  à  peu 
près  semblables  aux  siennes ,  comme  on  le  voit  par  une  loi  pu- 
bliée dans  le  pays  de  Galles,  portant  qu'aucun  des  courtisans  ne 
pourrait  frapper  la  reine  ni  lui  rien  ôter  des  mains  par  force ,   sous 


Mœurs 

des  Anglo- 

S a ions. 


Costume 
des  Anglo- 
Danois. 


(i)  Voyez  une  lettera  du  docteur  Cocchi  adressée  au  marquis  Rinuc- 
cini ,  relativement  à  Veducazione  ed  al  génère  di  'vita  degVInglesi. 


i5o  Habillement   et   usages 

peine  de  perdre  la  protectioa  de  sa  majesté  (i)».  On  remarquait  néan- 
moins au  milieu  de  cette  barbarie  une  belle  coutume,  qui  était  que 
les  femmes,  même  de  la  plus  haute  condition,  ne  rougissaient  point 
de  nourrir  elles-mêmes  leurs  enfans.Peu  de  tems  après,  cette  coutume 
se  perdit,  et  l'on  s'en  plaignait  même  en  disant:  «  il  s'est  introduit 
chez  les  gens  maries  un  usage  pernicieux,  c'est  qu'au  lieu  de  nour- 
rir elles-mêmes  les  enfans  qu'elles  ont  portés  dans  leur  sein,  cer- 
taines femmes  les  confient  à  d'autres  pour  les  allaiter  de  leur  lait  ». 

Bui,n  chauds.  Lcs  Anglo-Saxous  et  les  Danois   conservèrent   long-tems    pour 

les  bains  chauds  le  goût  qu'ils  tenaient  de  leurs  ancêtres.  Selon 
leurs  lois,  ces  sortes  de  bains  étaient  regardes  comme  un  des  be- 
soins de  la  vie,  et  non  moins  indispensable  que  celui  de  manger, 
de  boire  et  de  s'habiller.  Une  des  pénitences  imposées  alors  par 
les  canons  de  l'église  à  ceux  qui  avaient  commis  quelque  péché 
grave,  c'était  de  s'abstenir  du  bain  chaud  pendant  un  certain  tems, 
et  de  nourrir,  habiller,  loger,  chauffer  et  baigner  un  certain  nom- 
bre de  pauvres.  Leur  aversion  pour  le  bain  froid  était  si  forte, 
qu'on  l'imposait  pour  pénitence. 
Peu,  Les  nobles  dépensaient  la  plus  grande   partie    de    leur    revenu 

et  icinqueis.  ^^  {^i^s,  qu'ils  dounaicnt  à  leurs  amis  et  à  leurs  vassaux.  Il  régnait 
dans  leurs  festins  plus  d'abondance  que  de  délicatesse:  car  on  fe- 
sail  usage  alors  de  certains  alimens,  dont  personne  aujourd'hui  ne 
voudrait  manger, -si  ce  n'est  en  cas  d'extrême  besoin.  Les  Danois  de 
la  Norlhumbrie  surtout  fesaient  leurs  délices  de  la  viande  de  cheval. 
La  cerçoise  (  espèce  de  bierre  )  était  la  boisson  favorite  des  Anglo- 
Saxons  et  des  Danois,  comme  elle  l'avait  été  des  Germains  leurs 
ancêtres;  mais  on  ignore  à  peu  près  de  quels  ingrédiens  elle  était 
composée:  on  sait  seulement  que  c'était  un  grand  sujet  de  réjouis- 
sance, que  de  boire  la  cervoise  dans  le  crâne  de  ses  ennemis.  Le 
manque  absolu  de  commerce  fesait  que  le  vin  était  alors  fort  rare,  et 
coûtait  très-cher  dans  la  Bretagne.  L'hydromel  y  était  aussi  un  objet 
de  luxe,  et  il  n'y  avait  que  les  riches  qui  pussent  s'en  procurer.  Oa 
fesait  usage  aussi  d'une  autre  boisson  qui  était    très-estimée,    et  à 


(i)  Nons  observerons  ici  une  fois  pour  toutes,  que  ce  tableau  des  moeurs 
des  halDÏtans  de  la  Grande-Bretagne  à  diverses  époques ;,  est  pris  de  Hume, 
d''Adams ,  de  Lally-Tolendal  et  autres  écrivains ,  dont  les  descriptions  ont 
été  fondues  ensemble  par  Bertolotti.  Voyez  Scoria  délia  Gran  Bretagna 
en  continuation  du  Compendio  délia  Sùorla  Universale  du  comte  de 
Segur.  Milan,   1825,  vol.  8.° 


desBretons.  i5i 

laquelle  on  donnait  le  nom  de  nectar'^  c'était  une  liqueur  douce 
et  odorante,  composée  de  miel,  de  vin  et  d'épiceries.  Une  autre 
espèce  de  liqueur  rare,  et  qui  ne  paraissait  que  sur  la  table  des 
grands,  c'était  une  boisson  faite  avec  du  jus  de  mûres,  dans  lequel 
on  détrempait  du  miel. 

Les  Anglo-Normans  ne  fesaient  que  deux  repas    par   jour,  sa-       Fesuns 
voir;  le  diner,  et  le  souper.  Le  diner,    même  à  la  cour  et  chez  les      Komans"," 
plus  grands  barons,  e'tait  toujours    à    neuf  heures  du  matin,    et  le 
souper  à  cinq  de  Vaprès  midi.  Ce  genre  de  vie  passait  pour  être  le 
plus  salutaire,  comme  on  le  voit  par  les  verssuivans,  qu'on  citait 
alors  par  manière  de  proverbe: 

Lever  à  cînq^  dîner  à  neuf, 
Souper  à  cinq ,  coucher  à  neuf, 
Fait  vivre  dans  nouante  et  neuf. 

Aux  fêtes  de  Noël,  de  Pâques  et  de  la  Pentecôte,  le  roi,  les  no- 
bles et  les  prélats  se  traitaient  avec  une  magnificence -extraordinaire. 
Un  écrivain  renommé  de  cette  e'poque  rapporte  d'avoir  assiste'  à 
un  repas,  qui  dura  depuis  trois  heures  après  midi  jusqu'à  minuit: 
et  dans  lequel  on  servit  des  mets  et  des  boissons  qui  venaient  de 
Constantinople,  de  Babylone  ,  d'Alexandrie  et  de  divers  endroits  de 
la  Syrie.  11  est  à  présumer  que  ces  denrées  de  luxe  devaient  coû- 
ter beaucoup,  car  Thomas  Béchet  paya  cinq  livres  sterling,  qui  fe- 
saient plus  de  cent  francs,  un  plat  d'anguilles.  On  voyait  alors  sur 
la  table  desriches  certains  mets,  qu'on  n'a  plus  aujourd'hui  en  An- 
gleterre. Dans  un  repas  que  Henri  II  donna  le  jour  de  Noël,  à  Du- 
blin, aux  principaux  officiers  de  son  armée,  ainsi  qu'aux  divers  rois 
et  chefs  de  l'Irlande,  les  habitans  de  cette  ile  furent  étonnés  de  la 
prodigieuse  variété  des  mets  et  des  boissons  qui  avaient  été  ap- 
prêtés 5  et  ce  ne  fut  pas  sans  peine  qu'on  les  engagea  à  mangpr 
de  la  viande  de  gru,  espèce  de  mets  à  laquelle  ils  n'étaient  point 
accoutumés. 

Depuis  l'an    1216  jusqu'en   1899 ,  certains  rois  d'Angleterre  éta-         cour 

l^.^1  c  1  ...  »T  â!'  Anale  Le  rre 

erenl  a  leur  cour  un  taste,  qu  on  aurait  peine  a   trouver  même  de     depuis  ^-^ g 

nos  jours.  Voici   la  description  que  nous  fait  Stowe  de  celle  de  Ri^  7«'?"^«  '^99- 
chard  II.  »  La   grandeur  du  roi  était  telle,  que  partout  où  il  pas- 
sait la  nuit,  deux  cents  hommes  d'armes    veillaient    à    la    garde  de 
sa  personne.  11  avait  avec   lui   treize  évêques ,  outre   les  barons,  les 


i52  Habillement    ET    USAGES 

chevaliers,  les  écuyers,  et  un  si  grand  nombre  d'autres  gens  de  sa 
suite,  qu'on  ne  comptait  pas  moins  de  dix  mille  personnes,  qui 
dînaient  tous  les  jours  à  la  maison  royale  ».  Les  barons  de  ce  tenis 
n'affichaient  pas  moins  de  luxe  et  de  magnificence ,  comme  on  le 
voit  par  un  état  des  de'penses  particulières  du  comte  de  Lancasler 
en  i3i3,  duquel  il  résulte  que  l'entretien  de  la  maison  de  ce  sei- 
gneur, ne  coûta  pas  moins  de  7,3o9  livres  sterling  cette  même  an-, 
ne'e  :  la  consommation  du  vin  seul  s'éleva  à  371    tonneaux. 

ijospuaiaé  La  noblesse  en  gênerai  dépensait  presque  tous    ses    revenus  à 

exercer  l'hospilalilé  dans  ses  châteaux,  qui  étaient  toujours  ouverts 
aux  étrangers  de  qualité,  et  à  leur  suite.  Ces  habitudes  libérales 
commeDcèrent  à  décliner  vers  la  fin  de  cette  période;  car,  au  lieu  de 
prendre  leurs  repas  dans  la  grande  salle  avec  leur  nombreuse  suite, 
selon  l'ancien  usage ,  quelques  barons  commencèrent  à  se  retirer 
pour  cela  avec  leur  famille  et  leurs  amis  dans  une  chambre  parti- 
culière. Mais  le  peuple  voyait  de  mauvais  œil  cette  nouvelle  cou- 
lunie  ,  et  il  s'en  plaignait  amèrement  à  ceux  qui  la  suivaient. 

Galanterie.  Une  brillante  et  fastueuse  galanterie,  qui  respirait  le  plus  pro- 

fond respect  et  la  plus  haute  admiration  pour  les  vertus  et  la  beaulë 
des  dames,  formait  le  caractère  principal  des  barons,  des  chevaliers 
et  des  écuyers  anglais  de  cet  âge.  Cette  galanterie  se  montrait  avec 
toute  sa  pompe  dans  les  tournois,  dont  nous  avons  déjà  fait  men- 
tion, et  dans  les  fêles  solennelles,  où  les  femmes  assistaient  dans 
tout  l'éclat  de  leur  parure,  et  recevaient  les  honneurs  les  plus  dis- 
tingués. En  i344î  Edouard  III  donna  à  Windsor  une  fête  splen- 
dide ,  dite  de  la  table  ronde,  à  laquelle  fut  invitée  toute  la  no-; 
blesse  de  ses  domaines  et  des  pays  voisins,  et  où  assista  la  reine 
Philippine  avec  trois  cents  dames  des  plus  distingue'es  par  leur  nais- 
sance et  par  leur  beauté,  vêtues  toutes  de  la  môme  manière  et  avec 
la  plus  grande  magnificence,  et  auxquelles  on  rendit  des  hommages 
de  respect  et  d'admiration  romanesques.  Un  chevalier  réclamait -il 
la  palme  des  vertus  et  de  la  beauté  en  faveur  de  sa  dame,  s'il 
s'en  présentait  un  autre  qui  lui  disputât  cet  honneur,  la  querelle  se 
décidait  aussitôt  par  la  voie  des  armes.  Un  détachement  de  cavaliers 
anglais  ayant  rencontré  en  1379  près  de  Cherbourg  un  détachement 
de  cavaliers  français,  et  les  deux  partis  étant  près  à'en  venir  aux  mains, 
Sir  Lancelot  de  Lorres,  chevalier  français,  cria  que  sa  dame  était 
plus  belle  qu'aucune  autre  d'Angleterre.  Sir  Jean  Copeland  lui  ayant 
donné  un  démenti,  courut  aussitôt  sur  lui  à  toute  bride,  et  le  perça 


DES    Bretons.  i53 

d'un  coup  de  lance  qui  l'etendit  mon  sur  la  place.  Edouard  III 
ayant,  levé  une  grosse  arrae'e  pour  faire  valoir  ses  droits  à  la  cou- 
ronne de  France,  un  bon  nombre  de  jeunes  genlilshomraes  anglais 
se  mirent  sur  un  œil  une  pièce,  qu'ils  jurèrent  à  leurs  belles  de  n'ôter, 
que  quand  ils  auraient  fait  en  France  quelqu'exploit  en  leur  honneur. 

L'habillement  fut  sujet  aussi  à  des  modes,  dont    la    bizarrerie    Habaiemens  ; 

'  '  ^  ctr  anges 

excita  les  satyres  des  aristarques  du  lems.  Quoi  de  plus  extra  va-  ^ecetuépoque. 
gant  en  effet,  que  le  costume  d'un  e'iégant  du  XIV.^  siècle  en  An- 
gleterre! Il  portait  de  longs  souliers,  dont  la  pointe  e'tait  attachée 
au  genou  par  de  petites  chaînes  en  or  ou  en  argent.  Ses  bas  étaient 
chacun  d'une  couleur  différente.  Il  avait  des  hauts-de-chausse  qui 
ne  lui  arrivaient  qu'à  la  moitié  des  cuisses,  et  une  moitié  de  son 
pourpoint  était  blanche,  et  l'autre  bleue.  Il  portail  une  longue  barbe, 
un  capuchon  en  soie  avec  des  broderies  représentant  des  figures 
grotesques,  quelquefois  garni  en  or,  en  argent  ou  en  pierreries ,  et 
qui  se  boutonnait  sous  le  menton:  tel  était  le  non  plus  ultra  de 
la  mode  sous  le  règne  d'Edouard  III.  Voici  comment  Knygthon 
nous  dépeint  les  élégantes  de  celte  époque.  On  voit  dans  les  tour- 
nois des  femmes  de  la  première  condiiioa  et  d'une  grande  beaulë, 
"vêtues  d'une  robe  de  deux  couleurs,  dont  le  collet  est  très-court j 
leur  capuchon  est  petit  et  attaché  autour  de  leur  tête  avec  des  cor- 
dons. Leur  ceinture  et  leur  bourse  sont  ornées  en  or  et  en  argent , 
et  elles  portent  en  bandoulière  une  espèce  de  couteau  de  chasse  ou 
de  poignard,  qui  leur  pend  sur  la  poitrine.  Elles  montent  des  cour- 
siers richement  harnaches,  et  s'en  vont  dans  cet  e'quipage  à  la  piste 
des  tournois  de  pays  en  pays:  en  quoi  elles  consument  leur  fortune, 
et  perdent  souvent  leur  réputation  ». 

Ce  luxe  et  ces  profusions  attirèrent  enfin  l'attention  du  gouver-  Loh 
neraent.  Edouard  III  publia  une  loi  qui  ordonnait  à  certaines  per-  ''""^■""^'^"* 
sonnes,  sous  des  peines  sévères,  de  restreindre  les  dépenses  de  leur 
table  dans  de  justes  limites.  L'exemple  de  ce  monarque  était  bien 
loin  cependant  d'être  en  cohérence  avec  celte  loi:  car  le  repas  qu'il 
donna  à  l'occasion  des  noces  de  Lionel  son  fils  fut  de  trente  ser- 
vices, et  les  restes  suffirent  pour  donner  à  manger  à  un  millier  de 
personnes.  En  parlant  du  luxe  des  anciens  anglais,  nous  oe  vou- 
lons pas  omettre  de  dire  un  mot  de  ce  qu'on  appelait  les  vins.  On 
entendait  par  là  une  espèce  de  colation,  que  fesaient  les  grands  et 
les  gens  aise's  un  moment  avant  de  se  coucher,  et  qui  consistait 
en  liqueurs  chargées  d'e'piceries^    et  en  gâteaux  délicats.  Ces  vins  se 

Ewoije.  Fol.  VL  ao 


ï54  Habillement    et    usages 

servaient    quelquefois    immédiatement    après    le    diner  ,    et    à    toute 
heure  dans  les  visites  de  cérémonie. 
Map!jïcenc&  Le  XV.^  sièclc  vit  commencer  dans  l'esprit  chevaleresque  une 

et  hospilnlilo         •»,•.. 

£' f "^ v"  décadence,  qui  pourtant  ne  porta  aucune  atteinte  à  l'esprit  d'hos- 
jusqu'eu  i485  pîtalltë.  Lcs  châtcaux  des  puissans  barons  étaient,  pour  ainsi  dire, 
de  vastes  hospices,  où  étaient  accueillis  et  splendidement  traile's 
les  nombreux  partisans  de  leurs  seigneurs.  «  Neville,  comte  de  War- 
wick,  dit  Stowe,  jouit  toujours  d'une  grande  faveur  dans  les  com- 
munes, à  cause  des  vertus  hospitalières  qu'il  exerçait  partout  oij  il 
allait:  quand  il  venait  à  Londres,  on  consumait  dans  sa  maison 
six  bœufs  au  déjeuner,  et  les  tavernes  étaient  remplies  des  viandes 
qui  avaient  été  desservies  de  ses  tables  ».  En  Ecosse  les  comtes  de 
Douglas,  avant  la  chute  de  cette  grande  famille,  rivalisaient  avec 
les  souverains  mêmes  en  pompe  et  en  hospitalité.  Il  est  néanmoins 
probable  que  cet  appareil  de  magnificence  leur  était  suggéré,  moins 
par  un  sentiment  de  générosité  naturelle,  que  par  le  besoin  qu'ils 
avaient  de  multiplier  et  de  s'attacher  toujours  davantage  leurs  adhé- 
rens,  de  qui  dépendaient,  dans  ces  tems  de  troubles,  leur  étal  et 
même  leur  propre  sûreté.  Ces  adhérens  n'habitaient  point,  il  est 
vrai,  avec  leurs  seigneurs,  mais  ils  en  portaient  les  enseignes,  assis- 
taient à  leurs  festins,  formaient  leur  cortège  dans  toutes  les  grandes 
cérémonies,  et  les  accompagnaient  dans  leurs  voyages  et  à  la  guerre. 
Heures  A  cclte  époquo ,  l'usage  était  dans  les  grandes  maisons  de  faire 

quatre  repas  par  jour,  savoir;  le  déjeuner,  le  souper,  et  un  autre 
Tepas  appelé  livery ,  qui  se  composait  de  gâteaux  feuilletés  et  de 
vin  avec  du  sucre  et  des  épiceries,  et  se  fesait  dans  la  chambre  à 
coucher  un  moment  avant  d'aller  au  lit.  Comme  on  se  levait  de 
bonne  heure,  on  déjeûnait  à  sept  heures,  on  dînait  à  dix,  on  soupait 
à  quatre,  et  la  colation  se  fesait  de  huit  à  neuf  heures  du  soir. 
Au  contraire  les  gens  de  boutique,  les  artisans  et  les  ouvriers  dé- 
jeûnaient à  huit  heures,  dînaient  à  midi  et  soupaient  à  six  heures, 
et  par  conséquent  toujours  plus  tard  que  les  gens  de  condition: 
tant  les  coutumes  diffèrent  d'un  siècle  à  l'autre! 
oepuh  Le  goût  de  la  magnificence  se  soutint  encore  depuis  la  fin  du 

,/J?u'^«^*?547,  XV.'  siècle  jusqu'à  la  moitié  du  XVI.';  mais  les  commodités  de  nos 
jours  n'y  étaient  guères  connues.  Lorsque  la  reine  Marguerite  se  maria 
avec  Charles  IV,  elle  fit  son  entrée  à  Edimbourg  à  cheval  sur  une 
selle  de  femme ,  et  en  croupe  derrière  le  roi.  Chez  les  gens  riches ,  les 
salles  étaient  ornées  de  tapisseries,  et  elles  avaient  pour  tout  araeu- 


desBretons.  -  i55 

blement  un  buffet,  de  longues  tables,  des  bancs,  une  cliaise  et  quel- 
ques banquettes.  Les  lits  avaient  l'air  d'être  commodes  et  mêrae  ëlégans; 
mais  les  gens  du  peuple  couchaient  sur  une  natte  ou  sur  de  la  paille 
avec  une  couverture  grossière,  et  un  morceau  de  bois  pour  oreiller. 

Les  coiffures  larees  et  fantasques  des  dames  du  siècle  précé-  Coiffnre 
dent  firent  place  aux  coiffes  et  aux  bonnets  de  velours.  La  mode 
de  porter  les  cheveux  longs  dura  parmi  les  gentilshommes  de  toute 
l'Europe,  jusqu'au  moment  oii  l'empereur  Charles-Quint  fit  le  sa- 
crifice de  sa  chevelure,  pour  un  vœu  qu'il  avait  fait  dans  sa  mala- 
die 5  et  en  Angleterre,  Henri,  dont  la  tyrannie  s'étendait  jusques 
sur  le  maintien,  renforça  encore  cette  mode  au  moyen  d'un  ordre, 
par  lequel  il  obligeait  tous  ses  gens  et  ses  courtisans  à  couper 
leurs  cheveux.  Ce  fut  dans  le  même  esprit ,  qu'il  résolut  de  régler, 
par  des  lois  somptuaires  ,  l'habillement  de  ses  sujets.  Les  e'toffes 
d'or  et  d'argent  furent  réservées  aux  ducs  et  aux  marquis,  et  celles 
de  couleur  de  pourpre  à  la  famille  royale  seule.  L'usage  des  étoffes 
de  soie  et  de  velours  fut  restreint  aux  gens  riches  et  d'une  .cer- 
taine condition,  et  il  fut  défendu  de  porter  des  broderies  dans  tout 
état  au  dessous  de  celui  de  comte.  Les  manchettes  et  les  jabots  aux 
chemises  sont  des  inventions  de  cette  époque. 

Les  Anglais,  au  tems  dont  nous  parlons,  fesaient  un  usage  jyonrritnre 
immodéré  d'épiceries  et  autres  ingrédients  chauds,  qu'ils  mettaient 
dans  tous  leurs  mets.  Le  rang  des  convives  dans  les  repas  se  ré- 
glait suivant  leur  position  au  dessus  ou  au  dessous  de  la  salière, 
qui  était  toujours  placée  au  milieu  de  la  table,  et  le  maîlre-d'bôtel 
était  autorisé  à  faire  changer  de  place  les  convives,  qui  en  avaient  pris 
une  au  dessus  de  ceux  qui  leur  étaient  supérieurs  par  leur  rang  et  par 
leurs  richesses.  Parmi  les  gens  qui  servaient  à  table,  les  principaux 
se  tenaient  toujours  à  partir  de  la  salière  pour  aller  vers  le  haut, 
et  à  la  partie  opposée  servaient  les  domestiques  inférieurs,  qui  né- 
gligeaient les  convives,  dont  ils  étaient  traités  avec  mépris.  Les  ec- 
clésiastiques affectaient  un  cérémonial  particulier,  et  l'abbé  de  Saint 
Alban  affichait  dans  ses  repas  plus  de  faste,  que  les  nobles  de  la 
plus  haute  distinction.  Sa  table  s'élevait  à  quinze  pieds  au  dessus 
du  pavé  de  la  salle,  et  ses  moines  chantaient  des  hymnes  en  lui 
servant  les  mets.  Il  se  plaçait  seul  au  milieu  de  la  table,  dont  les 
deux  bouts  étaient  occupés  par  des  convives  du  plus  haut  rang. 
Après  son  repas,  les  moines  étaient  servis  avec  le  même  respect 
par  leurs  novices.  Dans  le  repas  que  Wolsey    donna    aux    aœbassa- 


Habillement, 


i56  Habillement   et  usages 

deurs  français,  les  convives  furent  appelés  au    son    de    trombe,    et 
chaque  nouveau  service  fut  pre'cedé  du  son  d'instrumens  de  musique. 
^^d^Eiltbetk!'  ^^^  ^^^"^  Elisabeth   résolut    sagement   de    limiter    par    un    édit 

les  de'penses  des  nobles  pour  l'entretien  de  leur  maison;  mais  en 
même  tems  elle  encouragea  en  quelque  sorte  le  faste  dans  l'exercice 
de  l'hospitalité',  par  les  fêtes  somptueuses  qu'elle  recevait  de  ses 
barons,  auxquels  elle  rendait  de  fréquentes  visites.  Le  comte  de 
Leicesler  lui  donna,  dans  son  château  de  Renilworth,  une  fêle  d'une 
magnificence  extraordinaire.  On  raconte,  entre  autres  parlicularile's , 
qu'il  s'y  but  trois  cent  soixante-cinq  tonneaux  de  bierre.  Le  comte 
avait  fortifié  ce  château,  et  il  y  avait  des  armes  pour  dix  mille 
hommes.  Le  comte  de  Derby  avait  deux  cent  quarante  personnes 
de  service;  et  Burghley  ,  quoique  sans  biens  fonds  et  vivant  avec 
frugalité,  ne  tenait  pas  moins  de  cent  valets.  Il  reçut  douze  fois 
dans  sa  maison  de  campagne  la  reine,  qui  s'y  arrêta  quatre  fois, 
et  jusqu'à  cinq  semaines  par  fois;  et  chacune  de  ces  visites  ne  lui 
coûtait  pas  moins  de  deux  ou  trois  mille  livres  sterling  (i). 

La  conduite  de  cette  reine  ne  s'accordait  guères  non  plus  avec 
un  autre  e'dit,  par  lequel  elle  avait  voulu  réprimer  une  autre  sorte 
de  luxe.  On  sait  qu'aucune  autre  femme  ne  porta  aussi  loin  qu'elle 
le  désir  de  plaire:  aussi  nulle  ne  montra  autant  de  recherche  dans 
la  variété  et  dans  la  richesse  de  sa  parure.  Chaque  jour  elle  chan- 
geait d'habillement,  et  elle  étudiait  toutes  les  modes  qui  pouvaient 
lui  offrir  quelque  nouveau  moyen  de  plaire,  ou  de  se  faire  remar- 
quer. Ses  vêteraens  lui  tenaient  tant  à  cœur,  qu'elle  ne  s'en  defesaic 
jamais,  et  à  sa  mort  on  trouva  dans  sa  garde-robe  tous  les  habil- 
lemens  qu'elle  avait  porte's,  et  dont  le  nombre  montait  à  trois 
mille.  Les  gants  parfumés  et  ornes  de  glands  de  soie  couleur  de 
rose,  avaient  tant  de  charmes  pour  elle,  qu'elle  ne  voulut  jamais 
se  faire  peindre,  sans  avoir  une  paire  de  gants  de  ce  genre,  dont 
le  comte  d'Oxford  lui  avait  fait  présent  à  son  retour  d'Italie.  Ce 
fut  encore  cette  princesse  qui  amena  la  mode  des  bas  de  soie. 
«  Quand  je  la  vis,  dit  Hentzner,  elle  était  dans  sa  soixante-septième 
année,  et  elle  avait  deux  pendans  d'oreille  en  perles,  avec  des  gout- 
tes de  la  plus  grande  richesse.  Elle  portait  une  chevelure  postiche 
de  couleur  rougeâtre,  et  avait  la  poitrine  découverte.  On  admirait 
dans  sa  parure  des  perles  de  la  grosseur  d'une  fève:  le  tissu  de 
son  manteau,  qui  était  en  soie  blanche,  était  entrelacé  de  fils  d'ar- 


(i)  Kenilworth  de  Walter-ScotL 


Uarhe. 


desBretows.  i57 

sent,  et  elle  portait  un  collier  oval  compose  d'or  et  de  perles. 
Partout  où  elle  passait  on  tombait  à  genoux  devant  elle».  Son  père 
Henri  avait  reçu  les  mêmes  marques  de  respect,  mais  Jacques  I.^"" 
permit  aux  gens  de  sa  cour  de  s'en  abstenir  envers  lui.  Marie  Stuard 
au  contraire  était  fort  simple  dans  son  habillement.  Nous  nous  dis- 
penserons de  répéter  ici  ce  que  nous  avons  dit  à  l'article,  où  nous 
avons  donné  les  portraits  d'Elisabeth,  de  Henri  VIII,  de  Cromwel 
et  d'autres  personnages  anglais  de  divers  âges. 

Sous  le  règne  de  Marie,  femme  de  Philippe  II  et  sœur  d'Eli- 
sabeth, on  portait  la  barbe  fort  longue.  Celles  de  l'évêque  Gardiner 
et  du  cardinal  Pol  sont  d'un  volume  prodigieux  dans  les  portraits 
de  ces  deux  prélats.  Dans  le  seizième  siècle  la  barbe  servait  à  quel- 
ques-uns comme  d'ëtui  pour  les  cure-dents ,  et  l'amiral  Coligni  ea 
portait  toujours  un  à  la  sienne. 

L'usage  de  fumer  du  tabac  s'introduisit  alors  en  Angleterre. 
Cette  plante  y  fut  apportée  en  l5g6  par  ceux  des  malheureux  qui 
revinrent  de  la  Virginie,  où  les  avait  conduits  le  chevalier  Gualtier 
Raleigh.  Cet  homme  avait  pris  un  goût  passionne'  pour  la  pipe,  et 
il  s'y  livra  pendant  long-tems  en  secret,  avant  que  personne  ne  s'en 
aperçût.  Un  jour  qu'il  était  à  fumer  seul  dans  sa  chambre,  son  do- 
mestique de  confiance,  auquel  il  avait  ordonne'  de  lui  apporter  un 
verre  de  bierre,  entra  tout-à-coup;  et,  à  la  vue  de  la  fumée  qui  sor- 
tait par  le  nez  de  son  maître,  qui  ne  pensait  plus  à  lui,  croyant 
que  sa  tête  e'tait  en  feu,  il  lui  versa  le  verre  dessus  comme  pour 
l'éteindre,  et  sortit  précipitamment  de  la  chambre  pour  annoncer 
l'étrange  accident  dont  il  venait  d'être  témoin.  Alors  Raleigh  ne  fit 
plus  un  mystère  de  son  habitude  de  fumer,  et  il  la  porta  si  loin, 
qu'il  fuma  deux  pipes  sur  l'échaffaud  même  où  il  perdit   la  vie 

Dans  le  XVII.®  siècle,  les  Anglais  commencèrent  à  préférer  le        '''^^"Jf, 

'  *-'  '■  au  X  (^  1 1, 

séjour  de  la  ville  à  celui  de  la  campagne,  et  Jacques  ï/"^  qui  crai-  "^^^''• 
gnait  leur  réunion,  chercha  à  les  ramener  à  leur  premier  genre  de 
vie,  en  leur  disant:  Messieurs,  à  Londres  vous  êtes  comme  des 
vaisseaux  en  pleine  mer  où  on  les  voit  à  peine,  tandis  que  dans 
vos  villages  vous  êtes  comme  des  vaisseaux  dans  un  fleuve ,  où  ils 
paraissent  dans  toute  leur  grandeur.  Mais  ces  seigneurs  ne  l'écou- 
tèrent  point  ,  et  continuèrent  à  vivre  à  Londres  avec  beaucoup  de 
faste.  Ce  fut  le  duc  de  Buckingam  qui  fit  voir  en  Angleterre  la  pre- 
mière chaise  à  porteur,  non  sans  exciter  une  sorte  d'indignation 
dans  le  peuple  qui   criait,   qu'il  se  servait  des   hommes  comme    de 


Mœurs 

des  derniers 

tems. 


Coiffure. 


i58  Habillement   et   usages 

bêtes  de  somme.  Sous  Cromwel  l'industrie  et  la  frugalité  furent 
en  honneur;  mais  il  est  à  croire  que  ce  personnage  extraordinaire 
n'aurait  pas  ëte  toujours  fidèle  à  ses  principes  de  modération,  du 
moins  à  en  juger  par  la  magnificence  qu'il  afficha  dans  sa  personne 
et  à  sa  cour  quelque  tems  avant  sa  mort. 

Sous  le  règne  de  Charles,  prince  qui  n'aimait  que  la  dissipa- 
tion et  la  débauche,  le  plaisir  était  l'idole  à  laquelle  tout  le  monde 
sacrifiait;  mais  sous  le  gouvernement  de  Guillaume,  le  peuple  de- 
vint plus  posé,  plus  grave  ,  et  moins  avide  d'amusemens  et  de  luxe. 
Il  y  eut  encore  moins  de  gaieté  à  la  cour  du  premier  roi  de  îa 
maison  de  Brunswick,  en  ce  qu'elle  manquait  d'une  reine  pour  l'em- 
bellir. Vers  la  fin  du  règne  suivant,  les  richesses  augmentèrent,  et. 
avec  elles  s'accrut  l'amour  du  luxe  et  de  la  magnificence. 

Durant  une  grande  partie  du  dernier  siècle,  la  perruque,  qui 
avait  ëtë  transportée  de  France  en  Angleterre  sous  le  règne  de  Char- 
les II,  fut  regardée  comme  un  ornement  essentiel  à  la  -tête  de 
l'homme.  L'opinion  où  l'on  e'tait  que  cette  coiffure  donnait  de  la 
dignité'  à  la  physionomie,  fit  qu'elle  se  conserva  pendant  long-tems 
parmi  les  gens  de  loi  et  les  me'decins,  qui  ne  la  quittèrent  que 
fort  tard.  A  cette  mode  en  succe'da  une  autre,  qui  consistait  à  por- 
ter un  grand  toupet  et  une  longue  queue;  mais  Pilt  ayant  fait  adop- 
ter une  loi  ,  d'après  laquelle  on  ne  pouvait  se  servir  de  poudre 
à,  poudrer  qu'en  payant  une  taxe  annuelle  ,  le  due  de  Bedford 
et  autres  seigneurs,  qui  étaient  opposes  à  la  cour,  commencèrent  à 
porter  les  cheveux  coupés  et  sans  poudre  :  usage  qui  s'est  propagé 
ensuite  dans  toute  l'Europe. 
H'.h'-iiement  Notrc  intcntiou   n'étant  pas   de  parler  ici  des  différentes  modes 

de'nol'fows.  usitées  en  Angleterre,  nous  ne  ferons  mention  que  de  l'habillement 
propre  à  certaines  classes  de  personnes,  et  qui  ont  un  caractère  par- 
ticulier. Les  montagnards  de  l'Ecosse  ont  encore  aujourd'hui  une 
'forme  d'habillement,  qui  a  beaucoup  de  rapport  avec  celui  des 
Etrusques.  Les  principales  parties  de  cet  habillement  sont  YHilt 
et  le  Tartan-Hose  ou  la  petite  casaque,  et  les  brodequins  qui 
arrivent  à  mi-jambe,  outre  le  plaid,  qui  est  une  pièce  d'étoffe  de 
laine  assez  semblable  au  camelot,  avec  des  raies  qui  se  croisent, 
de  neuf  pieds  de  longueur  sur  la  moitié  de  largeur,  sans  couture,  et 
dont  ils  s'enveloppent  tout  le  corps.  Quelques-uns  portent  des  bas  et 
des  caleçons,  qui,  avec  leurs  différentes  sortes  de  bonnets,  semblent 
les  distinguer  des  habitans  des  plaines,  Les  n.°*  i ,  2  et  3  de  la  planche 


DESB  RETONS.  l59 

3o  représentent  deux  Ecossais  des  montagnes,  et  un  habitant  du  pays 
plat.  L'auteur  du  Voyage  diin  Français  en  Angleterre  dit  avoir  vu 
dans  le  pays  de  Galles  une  vieille  mendiante,  qu'il  traite  de  sorcière 
importune  ,  parce  qu'elle  le  suivait  partout,  laquelle  avait  aussi  pour 
habillement  une  espèce  de  manteau  tombant  en  lambeaux ,  mais 
d'une  tout  autre  forme.  J'ai  repre'senlé  à  côte  d'elle,  ajoute  l'auteur, 
une  jeune  Galloise,  qui  ne  demandait  pas  l'aumône,  quoiqu'elle  eût 
pu  le  faire  avec  plus  de  succès.  Le  pâtre  du  même  pays ,  avec  son 
chien  à  côte  de  lui,  n'est  vêtu  de  même  que  d'une  simple  casaque. 
Voyez  la  même  planche  (i). 

Il  y  a  de  la  différence,  comme  on  le  sait,  entre  un  repas  an« 
glais  et  un  repas  français,  mais  cependant  moins  aujourd'hui  que 
par  le  passé:  car  la  cuisine  anglaise  est  à  présent  moitié' française, 
et  la  plupart  des  termes  y  sont  môme  empruntés  du  français.  Le 
maître  et  la  maîtresse  se  placent  aux  deux  extrémités  de  la  table: 
la  femme  occupe  le  haut  bout,  et  les  places  de  ce  côté  sont  aussi 
les  plus  distinguées.  Le  diner  se  compose  en  général  de  deux  ser- 
vices, non  compris  le  dessert.  En  voici  le  tableau,  dit  le  voya- 
geur français j  et  quoiqu'il  puisse  exciter  le  rire  de  mes  contempo- 
rains, je  ne  laisse  pas  de  croire  qu'il  intéressera  la  curiosité  de  ceux 
de  nos  neveux  qui  liront  mon  livre. 


lleptis. 


DINER  POUR  DIX  OU  DOUZE  PERSONNES. 


Plat  d'huîtres. 

Poisson. 

Epinards. 

Crème  au  lait. 

Ragoût  à  la  française. 

Selleri. 


Noix. 
Pommes. 
Raisins  secs  et  amandes. 


Premier  service. 

Volaille. 

Soupe. 

Jambon. 

Second  service. 

Pâtisserie. 

Crème. 
Massepains 

Troisième  service. 

Fruits. 
Gâteaux. 


Légumes 
Bœuf  rôti  ou  bouilli. 
Légumes. 

Choux-fleurs. 
Gibier. 
Pétés. 


Raisins  secs  et  amandes. 
Poires. 
Oranges. 


(i)  Voyage  d'un  Franc,  pag.  281  et  suiv.  Tom.  I. 


i6o  Habillemekt    et    usages 

La  soupe  est  toujours  assaisonne'e  d'épiceries,  avec  beaucoup  de 
bouillon.  Les  légumes  au  contraire  sont  apprôte's  dans  toute  la 
simplicité  de  la  nature,  à  peu  près  comme  le  foin  qu'on  donne 
aux  chevaux,  avec  cette  différence  qu'au  lieu  d'être  secs,  ils  sont 
un  peu  bouillis.  Voilà  le  dîner  de  gens  de  la  classe  moyenne. 
Mais  s'il  s'agit  de  personnes  du  bon  ton ,  le  maître  et  la  maî- 
tresse abandonnent  les  bouts  de  la  table:  les  plats  accommode's 
à  la  française  sont  en  plus  grand  nombrej  ils  y  sont  servis  les  uns 
après  les  autres,  et  ils  ne  s'y  montrent  point  tout-à-fait  in  natw- 
ralibus.  Dînez-vous  au  contraire  chez  quelque  bonne  et  ancienne 
famille  anglaise?  vous  n'y  verrez  point  de  soupe,  mais  seulement 
du  bouilli  et  du  rôli  : 

Selon  leurs  goûts ,  leurs  mœurs  et  leurs  besoins, 
Un  gros  rost-beef  que  le  beurre  assaisonne , 
Des  plum-puddings,  des  vins  de  la  Garonne. 

Voltaire. 

Le  plum-pudding  se  compose  d'une  masse  de  pâle,  faite  d'une  égale 
quantité  de  raie  de  pain  ou  de  farine,  et  dans  laquelle  il  entre  de 
la  graisse  de  bœuf,  des  œufs,  des  grains  de  raisin  secs  dont  on  a 
été  les  pépins,  et  des  corintlies ,  espèce  de  petit  fruit  sec  qui  vient 
de  la  Méditerranée.  On  y  môle  aussi  un  peu  de  lait  avec  un  peu 
de  cédrat  confit  pour  eii  relever  le  goût,  et  l'on  y  met  en  outre 
des  épices  et  un  peu  d'eau-de-vie.  Ce  mélange  fait,  on  renferme  le 
tout  dans  un  morceau  de  toile,  qu'on  suspend  dans  une  marmitte 
pleine  d'eau,  et  on  l'y  laisse  bouillir  cinq  à  six  heures:  le  plus 
long-tems  est  le  meilleur.  Le  puddings  forme  une  grosse  boule  qui 
se  coupe  en  tranches,  sur  lesquelles  on  verse  ensuite  une  espèce 
de  sauce  faite  avec  du  beurre,  du  sucre  et  du  vin  (i). 
Bissons.  En  général,  les  vins  que  les  Anglais  boivent  dans  leurs  repas 

sont  ceux  d'Oporto,  de  Madère  ou  de  Sherez.  Le  bordeaux  appelé 
claret,  le  bourgogne,  le  Champagne  et  autres  vins  de  France,  sont 
des  vins  de  luxe.  Il  ne  vient  pas  de  vin  en  Angleterre  ,  qu'on  n'y 
mêle  toujours  un  peu  d'eau  de  vie  pour  lui  donner  de  la  force. 
La  boisson  du  pays  est  une  bierre  plus  ou  moins  piquante,  qui 
se  verse  dans  des  verres  semblables  à   ceux  dont   on  se  sert   pour 

(â)  Voyage  d'un  Franc.  Vol.  L  Diner  Anglais, 


D  E  s      B  R  E  ï  O  N    s.  l6l 

boire  le  Champagne.  On  y  fait  usage  aussi  d'une  eau,  à  laquelle  on 
donne  un  goût  accidulé  au  moyen  du  gaz  carbonique.  Quant  au  vin, 
on  ne  le  boit  jamais  sans  y  mettre  de  l'eau.  11  est  place  sur  table 
dans  des  caraffes  d'un  beau  verre  blanc  ,  et  chacun  s'en  verse  quand 
il  lui  plait.  Il  y  eut  un  tems  où  les  convives  ne  pouvaient  boire  que 
deux  à  deux,  et  cet  u^^age,  quoique  moins  commun  aujourd'hui,  est 
encore  loin  d'être  entièrement  oublie'.  Le  mot  challenge  qui  l'expri- 
me signifie  une  espèce  de  défi,  qu'un  des  convives,  homme  ou  fera- 
n^e,  fait  à  un  autre  de  boire  un  verre  de  vin.  Le  défi  accepté  par  le 
convive  provoqué,  qui  pour  cela  fait  une  légère  inclinaison  de  tête, 
chacun  d'eux  se  verse  à  boire  en  regardant  son  adversaire  j  puis 
prenant  leur  verre  en  main  en  fesant  un  autre  salut,  ils  tournent 
leurs  regards  sur  chacun  des  convives,  qu'ils  nomment  l'un  après 
l'autre.  Cela  fait,  les  deux  champions  se  regardent  fixement  et  avec 
gravîlë;,  et  boivent  en  même  tems.  L'empressement  de  chacun  des 
convives  à  se  faire  de  ces  défis,  sans  s'embarrasser  de  ce  qui  se 
passe  autour  de  lui,  fait  qu'il  s'ensuit  une  quantité  d'œillades,  d'ap- 
pels de  noms  et  de  saluts  ,   qui  se  croisent  dans  tous  les  sens  (i). 

Un   peu  après  la  fin   du  diner,  les  dames  se  lèvent  avec  la  mai»        ^"'fi' 

I        1  .  .  ,  singulier. 

tresse  de  la  maison,  qui  est  la  première  à  sortir  de  table.  Pendant 
ce  mouvement  les  hommes  restent  debout,  et  après  que  les  pre- 
mières se  sont  retirées,  ils  s'asseyent  de  nouveau,  et  ont  l'air  de 
se  trouver  plus  à  leur  aise.  Alors  la  conversation  change  un  peu 
de  caractère,  c'est-à-dire  qu'elle  devient  moins  mesurée,  ou  plus 
licencieuse: 

Le  diner  fait ,  on  digère ,  on  raisonne 
On  conte,  on  rit,  on  médit  du  prochain. 

La  politique  en  fait  ordinairement  le  sujet.  Mais  ce  cj;ui  est  vrai- 
ment étrange,  c'est  qu'avant  que  les  dames  se  soient  retirées,  on 
apporte  devant  chaque  convive  un  verre  de  couleur  plein  d'eau, 
dans  lequel  il  se  rince  la  bouche  et  souvent  même  en  s'aidant  pour 
cela  du  doigt,  et  rejette  avec  bruit  l'eau  qu'il  a  aspirée.  Ensuite 
chacun  s'essuye  la  bouche  et  les  mains  à  la  nappe,  s'il  n'y  a  point 
de  serviettes.  Mais  cela  n'est  encore  rien  en  comparaison  de  ce 
qu'on   va  voir.  Après  avoir  bu  beaucoup  et  pendant  long-tems ,  les 

(i)  Ibid.   Usages  de  la  Cable. 

Europe.   Fol.  VI. 


de  GluL, 


162  Habillement   ET   USAGES 

convives  éprouvent  des  besoins  nalurels,  auxquels  il  leur  faut  bien 
satisfaire.  Croirait-on  qu'il  y  a  pour  cela  ,  dans  un  coin  de  la  cham- 
bre,  un  certain  vase  où  ils  vont  gravement  se  soulager,  sans  que 
le  bruit,  le  geste  ni  la  position  les  empêchent  de  continuer  la  con- 
versation. J'ai  demandé,  dit  l'auteur  du  Voyage  en  Angleterre^ 
pourquoi  ce  meuble  de  première  nécessité  n'est  pas  placé  plutôt 
dans  quelque  cabinet  voisin.  «  C'est,  m'a-t-on  répondu,  parce  qu'on 
a  reconnu  dans  le  tems,  que  cela  offrait  à  ceux  qui  ont  le  mal- 
heur de  ne  pas  aimer  à  boire,  ou  de  ne  pouvoir  pas  le  faire  im- 
punément, un  moyen  de  s'esquiver  avant  d'être  ivres:  ce  qui  a  dé- 
terminé nos  ancêtres  à  remédier  à  un  abus  aussi  grave,  au  moyen 
d'un  usage,  à  la  vérité  peu  honnête».  Ces  incongruités  n'arrivent, 
comme  nous  venons  de  le  dire,  qu'après  que  les  femmes  se  sont  re- 
tirées; mais  l'auteur  dont  nous  parlons  a  vu  le  meuble  en  question 
paraître  après  le  diner,  dans  une  maison  où  le  maître  n'était  pas. 
Il  faut  donc  croire  que  la  maîtresse  avait  donné  l'ordre  de  l'ap- 
porter j  et  cela  est  bien  scabreux  pour  la  délicatesse  d'une  dame 
anglaise  (i). 
Dmcs,  diu  On  donne  le  nom  de  club  à  certains  diners,  qui  finissent  or- 

dinairement par  quelque  scandaleuse  aventure.  Ces  repas  commen- 
cent le  plus  souvent  vers  le  soir,  et  durent  jusqu'au  lendemain 
matin.  L'auteur  français  dit  avoir  passé  une  nuit  entière  dans  une 
auberge  de  Petwort ,  sans  pouvoir  fermer  l'œil  pour  un  motif  sem- 
blable. Il  y  avait  un  diner  de  club  dans  la  chambre  voisine  de  la 
sienne,  et  la  conversation  semblait  fort  animée  quand  il  alla  se  cou- 
cher. Elle  devint  bientôt  si  bruyante,  que  tout  espoir  de  dormir 
s'évanouit j  il  lui  fallut  donc  se  lever,  allumer  une  chandelle  et  pren- 
dre un  livre;  mais  ce  fut  envain  qu'il  voulut  s'en  servir,  tant  le 
tapage  était  épouvantable.  Des  propos  tantôt  gais  et  tantôt  vio- 
lens,  des  enfantillages,  des  querelles,  des  chansons,  des  verres  et 
des  sièges  cassés,  tout  cela  fesait  un  vacarme  qui  se  prolongea 
jusqu'au  jour.  Ceux  qui  pouvaient  se  tenir  en  pied  se  retirèrent 
successivement,  et  les  autres  furent  laissés  sous  la  table.  Voilà  les 
vrais  diners  anglais  du  bon  vieux  teras,  dit  le  même  écrivain;  mais 
tout  dégénère,  et  ils  sont  aujourd'hui  bien  moins  fréquens  (2). 

Après  avoir  vu  comment  les  Anglais  se  conduisent  à  table,  il  con- 
vien  dire  quelque    chose    de  la    manière    dont  ils    sont    logés.    Les 

(i)  royage  d'un  Franc.  Tom,  I.  Usages  de  la  table. 
(2)  Ibid.  Tom.  II.  Diner  de  club.. 


D  E  s      B  I\  E  T  O  N  s.  l63 

maisons  de  Londres  ont  peu  d*ëlendue  et  sont  composées  de  plu- 
sieurs e'tages,  dont  le  souterrain  sert  de  cuisine,  le  rez-de-chassëe 
de  salle  à  mander,  le  premier  étage  de  chauibre  à  coucher,  le  se- 
cond de  salon  de  compagnie  ,  et  le  troisième  d'habitation  pour  les 
domestiques.  Le  mouvement  continuel  des  gens  de  la  maison  d'un 
étage  à  l'autre,  offre  l'image  d'une  cage  avec  des  oiseaux,  voltigeant 
de  haut  en  bas  et  de  bas  en  haut  sur  leurs  bâtons.  La  construction 
de  ces  maisons  est  uniforme  et  de  la  plus  grande  simplicité'.  A  cha- 
que étage  il  y  a  deux  pièces,  l'une  qui  a  deux  ou  trois  fenêtres 
sur  la  rue,  et  l'autre  qui  donne  sur  une  cour  souvent  très-petite. 
L'escalier  est  sur  le  derrière,  ou  au  milieu  de  la  maison,  c'est-à- 
dire  entre  les  deux  chambres,  et  reçoit  le  jour  par  une  fenêtre 
qui  est  pratiquée  dans  le  toit.  Une  pareille  habitation  ne  peut  être 
sans  doute  que  de  chétive  apparence;  mais  à  peine  a-t-on  franchi 
le  seuil  de  la  porte,  qui  est  toujours  fermée,  qu'on  est  frappe' 
de  l'ordre  et  de  la  propreté'  qui  régnent  partout.  Le  pavé  de  l'en- 
trée est  couvert  d'un  tapis,  les  murs  sont  décores  de  peintures 
à  l'huile  ou  tapissés  en  papier,  et  l'escalier  est  éclaire'  par  une 
lampe  ou  réverbère  suspendu  au  plancher:  tout  y  est  re'glé ,  dis- 
tribué et  rangé  avec  ordre.  On  voit  sur  le  marche-pied,  qui  est 
devant  chaque  maison  ,  un  trou  rond  de  quinze  à  dix-huit  pouces 
de  diamètre  ,  recouvert  d'une  petite  grille  en  fer,  par  oii  l'on  jette 
dans  un  cave'au  le  charbon  fossile,  pour  ne  pas  salir  l'inte'rieur  de 
la  maison.  Les  latrines,  qui  sont  dans  la  cour,  communiquent  par 
des  conduits  à  des  cloaques  souterrains,  qui  passent  le  long  de 
chaque  rue,  et  elles  n'ont  par  conséquent  jamais  besoin  d'être  vidées. 
Dans  les  palais  il  y  a  en  haut  de  l'édifice  une  citerne  appelée  Wa- 
ter-closet,  pour  recevoir  les  eaux  pluviales,  qu'on  tire  ensuite  par 
le  moyen  d'une  cannelle  pour  laver  les  vases,  qui  se  remplissent 
ainsi  d'eau  propre,  à  mesure  qu'on  fait  écouler  l'eau  sale  par  un 
trou  qui  est  au  fond  de  ces  vases.  Le  loyer  d'une  maison  particu- 
lière, telle  que  nous  venons  de  la  décrire,  varie  selon  les  diffé- 
rens  quartiers,  de  80  à  200  livres  sterling  par  an,  y  compris  l'im- 
pôt, qui  est  de  20  à  5o  livres  môme  monnaie.  Mais  les  maisons 
situées  dans  les  endroits  les  plus  agréables  de  Londres  se  louent 
de  quatre  à  cinq  cent,  et  même  jusqu'à  mille  livres  sterling.  Le 
noa»bre  des  domestiques,  dans  ces  maisons,  est  de  trois  à  six  hom- 
mes, et  à-peu-près  d'autant  de  femmes.  Le  salaire  des  premiers  est 
au  moins  de  quarante  livres  sterling    par    an,  y    compris    l'habille- 


i64  Habille  M  Eîs^T    et    usages 

ment,  et  celui  des  secondes  de  dix  à  douze  livres  même  monnaie.- 
Enfin  la  de'pense   annuelle  d'une  famille  aisée  est  de  quatre  à  huit 
mille  livres  sterling  par  an   (i). 
Grande  Lg   consommation   du  llië  est  trois  fois    plus    considérable    en 

consotnmatinti  ». 

de  thé.  Angleterre,  que  dans  tous  les  autres  pays  de  l'Europe  pris  ensem- 
ble. Le  célèbre  Tissot  et  le  comte  Ferri  en  ont  regarde  l'usage 
comme  le  germe  de  toutes  les  maladies  nerveuses,  auxquelles  les 
Anglais  sont  sujets.  Mais  l'opinion  de  ces  deux  écrivains  est  com* 
battue  par  M.""  Charpentier  de  Cossigny,  qui  dit  dans  son  Voyage 
à  Canton,  que  la  Chine  en  grand  partie  est  redevable  de  sa  nom- 
breuse population  à  l'usage  habituel  qu'on  y  fait  du  thë,  non  que 
cette  plante  ait  une  vertu  prolifique,  mais  parce  qu'elle  éloigne 
les  causes  les  plus  ordinaires  des  maladies.  Je  présume,  ajoute  ce 
voyageur,  que  l'usage  du  thé  est  la  cause  de  l'augmentation  con- 
sidérable, qui  se  fait  remarquer  depuis  un  deuii-siècle  dans  la  po- 
pulation de  l'Angleterre,  parce  que  cette  boisson,  en  môme  teras 
qu'elle  tient  lieu  des  liqueurs  fortes,  rend  les  maladies  plus  rares, 
et  en  général  moins  dangereuses.  Il  cite  à  l'appui  de  son  opiniori 
l'autorité  de  Buchan,  qui  peut  balancer  celle  de  Tissot.  «  La  lèpre, 
dit  cet  écrivain,  si  commune  autrefois  en  Angleterre,  semble  avoir 
beaucoup  de  rapport  avec  le  scorbut.  Peut-être  est-elle  à  présent 
moins  fréquente,  depuis  que  les  anglais  en  général  mangent  plus 
de  végétaux,  et  qu'ils  boivent  beaucoup  de  thé  (2)  a.^ 
Hospiiaiiié.  "  L'hospitalité  anglaise  n'est  pas  en  grand  crédit  chez  les  étran- 
gers, et  l'auteur  du  Voyage  que  nons  avons  souvent  cité  nous  ap- 
prend, que  la  plus  grande  partie  des  lettres  de  recommandation  qu'il 
avait  apportées  avec  lui ,  ne  lui  procurèrent  aucune  connaissance  utile 
ni  même  agréable.  Plusieurs  même  ne  furent  suivies  d'aucune  mar- 
que de  politesse  de  la  part  des  personnes  auxquelles  elles  étaient 
adressées;  j'ai  néanmoins  à  me  louer,  ajoule-t-i! ,  de  la  civilité  de 
quelques-unes  d'elles;  mais  le  nombre  en  est  très-petit,  et  je  me 
trouve  seul  dans  la  foule.  H  y  a  néanmoins  -une  exception  à  faire 
en  faveur  des  montagnards  de  l'Ecosse' (  Higlander  ),  dont  on  van- 
tait les  venus  hospitalières,  surtout  par  le  passé.  Il  ne  fallait  pas  ce- 
pendant que  l'étranger  cherchât  à  s'établir  dans   leur  pays  ,  ni  même 

(i)  Voyez  Voyage  d'un  Français.  Tom.  I.  Mû/>fo«^  depuis  la  pag.  69 

jusqu'à  la  73. 

(0.)  Médecine  pratique.  Ton.,  IIL  pag.   198.  édit.  de  Paris ,   1788. 


Mcenrs 
étrfin^es 


d' Ecosse . 


desBretons.  i65 

à  y  acheter  des  propriétés,  car  alors  ils  en  devenaient  jaloux,  et 
sa  vie  n'y  était  plus  en  sûreté.  Gordon,  Laird  ou  chef  de  Glen- 
bucket  était  devenu  propriétaire  de  quelques  terres  dans  une  tribu 
voisine,  qui  était  celle  de  Macpherson;  mais  ses  vassaux  ne  vou- 
laient point  le  reconnaître.  Après  bien  des  altercations,  six  d'entre 
eux  résolurent  de  s'en  défaire  de  la  manière  suivante.  Ils  entrèrent 
chez  lui,  et  commencèrent  à  lui  témoigner  d'un  air  humble  et  sou- 
mis leur  déplaisir  de  ce  qui  était  arrivé,  en  le  priant  de  vouloir 
bien  cesser  ses  poursuites  contre  eux,  et  en  se  déclarant  prêts  à  le 
reconnaître  pour  leur  seigneur  et  à  lui  payer  leurs  redevances.  Le 
Laird  était  alors  dans  son  lit,  et  comme  ils  le  connaissaient  pour 
un  homme  courageux,  ils  s'approchaient  de  lui  peu-à-peu  en  lui  par- 
lant, pour  ne  pas  lui  donner  le  tems  de  se  défendre  ou  de  crier  au 
secours.  Tout  à  coup  ils  se  précipitèrent  sur  lui,  et  le  tuèrent  tous 
ensemble  à  coup   de  poignard   (i). 

On  peut  juger,  d'après  le  Voyage  de  Pennaut  en  Ecosse  et 
dans  les  Hébrides ,  qu'aucun  pays  n'a  subi  des  changemens  de  mœurs  „„„jf",„,^, 
aussi  subits,  que  celui  qui  s'est  opéré  en  peu  de  tems  dans  la  vaste 
étendue  de  territoire,  qui  sépare  Arnisdale  de  Lochness  en  Ecosse. 
Partout  la  civilisation  s'est  propagée ,  et  même  jusques  dans  certains 
cantons  qui  n'étaient,  il  n'y  a  pas  plus  d'un  demi-siècle,  qu'un  re- 
paire de  voleurs  d'une  espèce  singulière.  Ils  avaient  fait  du  vol  un 
art,  qui  avait  ses  chefs,  ses  lois  et  ses  juges.  Le  plus  grand  crime 
parmi  eux  était  de  se  manquer  de  foi  les  uns  envers  les  autres* 
Celui  qui  s'en  rendait  coupable  était  jugé  sur  le  champ,  et  puni  de 
mort.  Leurs  jugemens  en  matière  civile  se  rendaient  sommairement. 
11  était  permis  au  créancier  de  prendre  à-  son  débiteur  autant  de 
têtes  de  bétail  (  c'était  leur  unique  propriété  )  qu'il  lui  en  fallait 
pour  se  payer,  en  s'obligeant  néanmoins,  sous  caution,  à  les  resti- 
tuer en  cas  de  payement.  Loin  d'envisager  le  vol  comme  une  vio- 
lation des  droits  de  la  nature,  ils  le  regardaient  comme  une  glorieuse 
entreprise,  que  leur  situation  et  leurs  besoins  leur  rendaient  nécessaire; 
et  quand  ils  concertaient  entre  eux  quelqu'expédition  contre  leurs 
voisins,  ils  invoquaient  avec  ferveur  le  secours  du  ciel,  comme  s'il  se 
fût  agi  de  la  chose  du  monde  la  plus  louable.  Seigneur^  disaient- 
ils ,  méfiez  la  terre  sens  dessus  dessous^  pour  que  ços  chrétiens 
puissent  trouver  du  pain:  c'était  là  la  seconde  partie  de  leur  Pater 

(i)   Voyage  d^un  Franc.  Tom.  IL  Hospitalité  Hirlandaise, 


ï66  Habillement    ET    USAGES 

noster.  Cela  n'empéchail  pas  cependant  qu'ils  ue  fussent  très-hos- 
pitaliers: en  quoi  ils  ressemblaient  parfaitement  aux  Arabes  du  dé- 
sert. Ils  se  fesaient  un  point  d'honneur  de  traiter  leurs  hôtes  ,  de  . 
quelque  pays  qu'ils  fussent,  avec  la  plus  grande  bonté,  et  jamais 
ils  ne  trahissaient  le  droit  sacré  de  l'hospitaliîé ,  comme  l'atteste  le 
fait  suivant.  Lorsque  le  fils  de  Jacques  111  passa  en  Ecosse,  deux 
fameux  voleurs  nommés  Kennedy  le  prirent  sous  leur  protection  j 
et  malgré  le  prix  extraordinaire  mis  à  la  tête  de  ce  prince,  ils  ne 
laissèrent  pas  de  le  garder  fidèlement,  et  mêtne  de  s'exposer  pour 
lui  aux  plus  grands  dangers.  Ils  entreprenaient  des  vols  dans  la  seule 
vue  de  pourvoir  à  sa  subsistance;  et  pour  lui  procurer  du  linge 
dont  il  avait  un  pressant  besoin  ,  ils  allèrent  jusqu'à  enlever  les 
bagages  à  un  officier  supérieur;  ils  poussèrent  même  l'audace  jusqu'à 
s'introduire,  sous  différens  déguisemens,  dans  la  ville  d'Inverness, 
pour  lui  acheter  des  provisions.  Peu  de  tems  après,  un  de  ces  bra- 
ves et  fidèles  montagnards,  qui  avait  eu  le  courage  de  résister  à 
la  tentation  d'une  trahison  qui  lui  aurait  valu  trente  mille  livres 
sterling  ,  fut  pendu  pour  avoir  volé  une  vache  de  la  valeur  d'une 
vingtaine  d'écus  (i). 
Fa/«^u.5!  Dans  le  nombre  de  ces  voleurs  il  y  en  eut  un ,  nommé  Evvîn 

écossais.  Caraeron,  qui,  dans  le  XVll.^  siècle,  eut  le  courage  de  résister  long- 
tems  à  la  puissance  de  Crorawel.  Mac  Grego-r  fut  appelé  le  roi  des 
voleurs,  et  il  aimait  à  se  qualifier  lui-même  de  défenseur  des  veu- 
ves et  des  orphelins.  Le  dernier  qui  se  fit  remarquer  parmi  ces  es- 
pèces de  brigands  fut  Carisoal,  qui ,  tout  en  commettant  toutes  sor- 
tes de  rapines,  avait  une  telle  estime  de  lui-même,  qu'il  voulait 
être  appelé  le  hienfaiteur  du  ^enre  humain^  et  le  conservateur  de 
la  tranquillité'  publique.  Il  avait  fait  graver  sur  la  lame  de  son  épée 
ces  deux  vers  de  Virgile  : 

Haec  tibi  erunt  artes  pacis  componere  mores , 
Parcere  subjeciis  et  debellare  superbos. 

Il  existe  en  Angleterre  un  usage  fort  louable,  qui  est  que  l'hom- 
œe,  lor.'^qu'il  est  arrivé  à  un  certain  âge,  quitte  la  maison  pater- 
nelle, pour  se  faire  lui-même  chef  d'une  nouvelle  famille.  C'est  pour- 

(i)  Voyez  le  Voyage  de  Pennant.  Tom.  IL  546^  et  un  article  de 
Bianconi  intitulé  :  Storia  e  costumi  degli  abitantl  delta  Scozia. 


DES    Bretons.  167 

quoi  les  nobles   du    second    ordre    se    trouvent   comme    obliges    de 
chercher  à   se  faire  un  état  dans  l'ëglise,  dans  la  robe,  dans  la  mé- 
decine, à  la  cour  ou  dans  la   milice.  L'opinion  même    ou   sont  les 
Anglais  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  contraire  à  l'honneur  d'un   gentil- 
homme que  la  pauvreté,  fait  que  beaucoup    d'entre  eux  se  livrent 
au  commerce:  profession  qui  n'a  rien  de  déshonorant,  dans  un  pays 
dont  elle  forme  la  splendeur.  Le  comte  Ferri  dislingue  les  habitans 
de  Londres  en   natifs  et  en  étrangers,    et  il  subdivise  les  premiers 
en  nëgocians  et  en  capitalistes,  dont  le  caractère  particulier  est  la 
soif  insatiable  de  l'or.  Les  étrangers,  qu'on  désigne  à  Paris  sous  le 
nom  de  provinciaux,  sont  à  Londres  ceux  qui  viennent  dans  cette 
-ville  des  provinces  de  l'Angleterre  proprement    dite,    ainsi    que    de 
l'Ecosse    et  de    l'Irlande,    et    on    les   y   reconnaît    en    général    à    la 
subtilité    de  leur  esprit,  à  leurs  connaissances   et    à    leur    politesse. 
Le  peuple,    qui  autrefois  était  si  ignorant,  si  grossier  et  si  brutal, 
va  se  civilisant  de  jour  en  jour,  à  la   faveur  des  écoles  de  charité , 
des  écoles    dites  du  dimanche,  instituées  par  un  philanlrope,  et  de 
celles  d'enseignement  mutuel  dit  à  la  Lancastre,  Il  faudra  donc  ra- 
battre   maintenant  quelque  chose  de  tout  le  mal  que    Baretti  a    dit 
de  la  populace  de  Londres;  mais  la  description  qu'il  nous  en  a  don- 
née est    si   piquante  et  si  véritable,  par  rapport  au  tems  où  il  écri- 
vait,   qu'elle  mérite  d'être  rapportée. 

«  Il  y  a  à  Londres  deux  fois  plus  de  pauvres  que  Milan  ne  J'i^!^,.^ 
contient  d'habitans,  et  qui  pis  est,  c'est  que  cette  classe  de  gens 
est  la  plus  malheureuse  qu'il  y  ait  peul-élre  dans  toute  la  chré- 
tienté. L'extrême  cherté  des  choses  les  plus  nécessaires  à  la  vie  dans 
cette  grande  ville,  fait  que  l'homme  probe  et  sans  fortune,  est  forcé 
de  travailler  comme  un  galérien,  pour  se  procurer  la  subsistance  à 
lui  et  à  sa  famille,  depuis  le  lundi  matin  jusqu'au  samedi  soir,  et 
que  pendant  tous  ces  six  jours,  il  mange  quand  il  peut,  comme 
il  peut  et  ce  qu'il  peut.  Vient  le  dimanche,  qui  est  le  jour  de  re- 
pos, et  qui  devrait  être  en  même  tems,  comme  il  l'est  en  Italie  et 
dans  d'autres  pays  catholiques,  un  jour  de  récréation  et  d'amusemeos 
honnêtes,  au  moins  dans  la  plus  grande  partie  de  l'après-diner.  Mais 
pour  l'homme  du  peuple  à  Londres  c'est  au  contraire  le  plus  triste 
de  toute  la  semaine,  toute  démonstration  de  joie  un  peu  bruyante 
lui  étant  rigoureusement  interdite  dans  ce  jour,  par  les  autorités  ci- 
vile et  religieuse.  Dieu  garde  qu'il  se  permette  de  danser,  de  chanter, 
déjouer  de  quelqu'instrument ,  de  courir,  de  sauter,  de  lutter,  et 


î68  Habillement   et   usages 

enfin  de  se  procurer  un  passe-tems  quelconque  par  queîqii'exercîce 
du  corps,  ou  par  tout  autre  sorte  d'amusement!  De  misérables  of- 
ficiers de  police  du  dernier  ordre,  qui  ne  visent  qu'aux  moyens 
de  lui  excroquer  le  peu  qui  lui  reste  du  gain  de  sa  semaine,  ame- 
ne's  par  le  hazard  ,  ou  par  un  espion  auquel  on  donne  le  nom  d'm- 
f armateur ,  se  saisiraient  de  lui,  le  conduiraient  aussitôt  en  prison , 
en  blasphémant  eux-mêmes  le  nom  de  Dieu  tout  le  long  du  che- 
min, et  lui  feraient  passer  ainsi  l'envie  de  s'amuser  le  moindrement. 
La  loi  prononce  une  amende  contre  quiconque  se  permettrait  de 
faire  quelque  chose  le  dimanche;  mais  elle  n'atteint  guères  les  ri- 
ches, dont  plusieurs  ne  se  font  pas  scrupule  de  passer  ce  jour-là  à 
jouer,  à  faire  de  la  musique  et  à  se  divertir  chez  eux,  sans  crainte 
de  la  justice.  De  ces  amendes,  qui  par  conséquent  ne  frappent  que 
les  gens  du  peuple,  une  partie  est  pour  X informateur  ^  et  l'autre 
pour  les  pauvres  de  la  paroisse  à  laquelle  appartient  le  dëlin- 
quent.  ïl  est  bien  rare  que  celte  dernière  ait  jamais  sa  destination; 
elle  est  employée  en  bombances,  que  font  les  repre'sentans  des  pa- 
roisses les  jours  qu'ils  s'assemblent  pour  traiter  des  affaires  de  la 
paroisse  ,  et  c'est  là  aussi  l'usage  qu'ils  font  en  grande  partie  de  la 
taxe  des  pauvres^  c'est~à  dire  de  la  contribution  que  chaque  House- 
Heeper  ou  chef  de  famille  est  obligé  de  payer  tous  les  trimestres, 
pour  Fentretien  des  pauvres  de  sa  paroisse:  or  celte  taxe  monte 
dans  tout  le  royaume  à  plus  d'un  million  de  livres  sterling  :  somme 
qui  suffirait  à  l'entretien  d'un  nombre  de  pauvres  double  de  celui 
qu'il  y  a  dans  le  rayaurae,  si  elle  n'était  pas  dilapidée  de  la  ma- 
ïiière  que  je  viens  de  le  dire.  Quant  à  la  partie  de  ces  amendes 
qui  revient  à  ï informateur ,  c'est  une  espèce  de  prime  d'encoura- 
gement, par  l'appât  de  laquelle  tout  vaurien  ou  fanatique,  comme 
ji  y  en  a  parmi  les  presbytériens  et  les  méthodistes,  est  en  quel- 
que sorte  sollicité  à  aller  se  poster  à  quelque  coin  de  rue  pour 
observer  qui  va  et  qui  vient,  et  pour  accuser  tel  ou  tel  d'avoir 
profané,  selon  leur  langage,  le  jour  du  seigneur.  Il  suit  de  là, 
que  faule  de  moyens  de  se  distraire  et  de  se  livrer  à  quelque 
passe-teras  honnête,  le  peuple  devient  triste  et  sombre;  plusieurs 
mêmes  ne  sachant  comment  passer  leur  tems  se  réfugient  dans 
les  cabarets,  d'où,  après  avoir  dépensé  tout  ce  qu'ils  avaient  et 
s'être  enivrés,  ils  reviennent  chez  eux,  battent  leurs  femmes  et 
maudissent  leurs  enfans.  Ceux  qui  n'en  ont  point,  et  quelquefois 
même  aussi  ceux  qui  en    ont,    vont    trouver   les    courlisannes,    qui 


DEsB  BETONS.  ï6g 

pour  la  plupart  fondent  sur  ce  jour-là  l'espoir  de  gagner  de  quoi 
vivre  toute  la  semaine,  ou  au  moins  de  s'enivrer  une  couple  de  jours. 
Il  suit  de  là  que  peu  d'ouvriers  se  trouvent  en  état  de  repren- 
dre au  lundi  leurs  travaux,  ou  sont  au  moins  obliges  d'en  passer 
la  plus  grande  partie  chez  eux  ou  même  dans  leur  lit,  pour  cuver 
la  bierre  ou  le  punch  dont  ils  se  sont  gorges,  ou  pour  se  refaire 
de  leurs  débauches.  De  là  cette  multitude  de  personnes  qui  se  pen- 
dent,  se  noient,  se  coupent  la  gorge  ou  se  brûlent  la  cervelle  dans 
Londres.  De  là  cette  quantité  prodigieuse  de  maladies  et  de  mi- 
sères de  tout  genre,  qui  ne    blessent    pas    moins    l'odorat  que    les 

yeux    dans    lOUles    les    mes.    De    là    aafîu    ce    grand    nombre    de     dotc- 

nus  dont  les  prisons  sont  toujours  encombrées,  malgré  les  fréquen- 
tes expéditions  qui  s'en  font  tous  les  ans  aux  colonies  oii  ils  sont  trai- 
tés en  esclaves,  ou  qui  sont  conduits  par  charretées  à  l'échaffaud  (i). 

La  folie  semble  être  une  maladie  assez  commune  en  Angle-  ,  ^'''"''<' 
terre,  surtout  dans  la  classe  des  nobles  et  des  riches.  Sur  huit  fa-  ""f"'""" 
milles  de  ducs  écossais  on  en  compte  trois,  où  il  s'est  manifesté 
de  tems  à  autre  des  maladies  de  ce  genre:  onze  earis  ou  comtes 
sur  trente-cinq,  qui  y  ont  été  sujets,  ont  fait  dire  que  c'était  une 
espèce  d'hérédité  (2).  C'est  à  ces  fréquens  égaremens  d'esprit,  à  la 
tristesse  du  climat,  au  tempérament  mélancolique  des  habitans  et 
aux  diverses  autres  causes  que  nous  avons  indiquées  plus  haut, 
qu'on  attribue  ordinairement  les  fréquens  suicides  qui  se  commet- 
tent parmi-  les  riches;  et  il  n'y  a  pas  encore  long-tems  que  le  mar- 
quis de  Londonderry  s'est  tué  dans  un  accès  de  délire,  malgré  tous 
les  efforts  de  sa  famille  pour  le  prévenir. 

Le  nombre  des  femmes  publiques  à  Londres  est  immense:  Co"ruscm,ies, 
Colquhonn,  chef  de  la  police  de  cette  grande  viile,  et  auteur  d'un 
excellent  traité  sur  ce  désordre  et  sur  les  moyens  d'y  remédier  fait 
Dionter  ce  nombre  à  cinquante  mille  au  moins,  outre  les  femmes  en- 
tretenues, qui  forment  aussi  une  classe  très-nombreuse,  à  cause  des 
dépenses  considérables  qu'entraîne  dans  le  mariage  le  luxe  des  fem- 
mes d'un  certain  rang.  Mais  ce  qui  étonnera  encore  davantage  les 
lecteurs,  c'est  l'effronterie  et  la  pétulance  de  ces  femmes,  aussi  bien 
que  la  misère  et  l'infamie  de  leur  existence,  et  surtout  l'âge  encore 
tendre  de  quelques-unes  d'elles.  J'en  ai  vu  de  mes    yeux,    dit    Ba- 

(i)  Baretn.  Leùc.  Fam.  XII. 

(2)  Koyage  crun  Franc,  Tom,  IL  Hospices  des  Foux. 

Europa.  FoL  FL 


170  Habille:ment   et   usages 

relli,  des  centaines,  qui  n'ont  pas  plus  de    dix    à    douze    ans;    et 
l'on   ne  saurait  imaginer  combien  de  ces  malheureuses  crpatures  sont 
sans  habitation,  et  restent  tous  les  douze  mois  de  l'année  dans  la 
rue,  vivant  au    hazard,    sans    pouvoir    manger  une  seule  fois    dans 
le  mois  à  satiété,  pleines   de  toutes  sortes  de    rnaux,    et    dans    un 
état   qui,  à  le  bien  considérer,  est  digne  de  la  plus    grande    com- 
passion. Des  centaines  de  ces  femmes  vous  assaillissent  le  soir  dans 
les  rues,  pour  vous   demander  effronléroent  ou  d'un  air  humble  de 
leur  payer  un   verre  de   vin,  c'est-à-dire  de  les  conduire    dans    une 
taverne  ou  dans  quelque  lieu  de  débauche,  qu'il  est  aisé    de    dis- 
tinguer   à   l'espèce    de    luxe    avôc    Ie<juel    la    porte  en    eet   éclairée.    On 
trouve  de  ces  endroits  à  tous  les  vingt    pas    dans    toutes    les    rues 
les  plus  fréquentées,  et  même  dans  celles  qui  sont  écartées.  Parmi 
ces  malheureuses    j'en    ai    remarqué    de    fort   belles,    mais    dont    la 
beauté  était  presque   méconnaissable    sous    leurs    haillons,    dans    la 
malpropreté  et  sous  l'air  de  mélancolie  empreint  en  caractères  frap- 
pans  sur  leur  physionnomie.  Souvent  encore  on  les  entend  tenir  les 
propos  les  plus  rebulans,  et  vomir  des   torrens  d'injures  et  de  ma- 
lédictions, surtout  lorsque  des   troupes  déjeunes  débauchés  à  demi- 
ivres,  comme  cela  arrive  souvent  (i)  ,    se    débandent  par  les  rues, 
dans  la   seule   vue   de   se  permettre  envers  ces   femmes   toutes  sortes 
de  libertés  et  même  d'outrages,  sans  aucun   respect  de  Dieu  ni  des 
hommes.   11  faut  bien   prendre  garde  dans  ces   rues   à  ses  poches  et 
à  sa  montre,    à    cause    du    grand    nombre    de    filous,  tant  femmes 
qu'hommes,  dont  celle  grande    ville    est    infestée,    et    qui    n'épient 
que  le  moment  de  pouvoir  vous  dépouiller.  Il  s'y  commet  en    ou- 
tre une   infinité  d'autres  crimes,  qui  ne  se  voient  dans  aucun  autre 
pays:  car   on   va  jusqu'à   y  voler  des  enfans  de  l'un  et  l'autre  sexe, 
dont  les  uns  sont  abandonnés  tout  nus  dans  quelque  lieu  écarté,  à  la 
garde  de  Dieu,  ou  à  la  merci  de  ceux  f[ui  veulent  en  prendre  soin, 
ou  chercher  leurs  parens  pour  les  leur  rendre,  et  dont    les    autres 
sont  ven^lus  à   d'autres  scélérats  qui   les   transportent  en  Amérique, 
où  ils  sont  vendus  de  nouveau  comme  esclaves  à  une  autre  espèce 
de  brigands,  qui  les  font  travailler  à  force  de  coups,  et  usent  en- 
vers  eux  de  tous   les  mauvais   traitemens    imaginables  (2_). 

(i)  Baretti  en  parlait  par  expérience,    car    ayant    rencontré    un  jour 

une  troupe  de  ces  vauriens,  il  fut  obligé  ,  pour  se  défendre  ,  de  se  servir 

d  un  petit  couteau  à  couper  le  fruit ,    et    blessa    un    d'eux    mortellement. 

Traduit  en  jugement  pour  ce  fait,  il  fut  absous  à  l'unanimité  des  suffrages. 

(2)  Baretti.  Leùù.  Fam.  XII. 


desBretons.  I'^I 

Dans  une  ville  aussi  bruyante,  et  peuplée  de  pareilles  gens,  les  Vie  de  t  riche  t. 
grands  et  les  riches  ne  passent  qu'une  petite  partie  de  l'année,  pour 
vaquer  à  leurs  affaires,  ou  pour  leur  amusement,  et  ils  habitent 
presque  toujours  à  la  campagne.  Le  comte  Ferri  nie  qu'il  soit  vrai, 
comme  le  prétend  Tauteur  du  Souvenir  de  mes  voyages  en  Angle- 
terre^ que  la  noblesse  anglaise  ne  se  montre  dans  les  provinces  que 
pour  y  répandre  l'abondance  et  le  bonheur.  La  magnificence  n-^  lui 
est  point  naturelle 5  elle  se  réduit  à  l'appareil  d'une  pompe  de  quel- 
ques jours,  et  n'est  que  le  résultat  du  calcul  et  de  l'intérôl.  Les 
repas  et  les  fêtes  que  donnent  les  nobles  ont  pour  unique  but  de 
réunir  tous  ceux  qui  ont  c[uelqu'iofluence  dans  les  élections,  et  de 
s'assurer  de  leurs  suffrages  (i). 

La  manière  de  frapper  à  la  porte  plus  ou  moins  vite,  et  avec  vmtes. 
plus  ou  moins  de  bruit,  annonce  la  qualité  de  celui  qui  a  frappé. 
Les  saints  sont  toujours  exagérés  et  accompagnés  de  sermens.  Les 
grandes  conversations  sont  souvent  interrompues  par  un  parfait  si- 
lence, et  leur  sujet  roule  presque  toujours,  parmi  les  gens  réflé- 
chis, sur  la  politique,  et  parmi  les  personnes  frivoles,  sur  les  fem- 
mes, sur  la  chasse  et  sur  les  chevaux.  Les  femmes  môirses ,  qui  ont 
reçu  une  bonne  éducation,  ne  s'entretiennent  que  des  affaires  de 
l'état,  et  se  montrent  instruites  dans  l'histoire,  dans  la  statistique 
et  dans  d'autres  matières  importantes.  Que  dirai-je,  s'écrie  Baretti, 
de  la  réserve  et  de  la  gentillesse  infinie  des  dames  anglaises,  qu'on 
pourrait  prendre  généralement  pour  des  créatures  célestes,  tant  el- 
les ont  de  grâces  et  de  vertus  I  Que  dirai-je  de  leurs  talens  dans 
les  langues  modernes,  de  leurs  connaissances  en  musique  et  en  des- 
sin, de  leur  habileté  dans  le  travail  des  fleurs  et  dans  la  broderie, 
de  leur  élégance  dans  la  danse,  de  leur  simplicité  naturelle  dans 
rhabillemeut  ,  de  leur  précision  dans  le  style  comme  dans  l'orto- 
graphe  et  dans  la  prononciation  ,  de  leur  goût  particulier  pour  la 
lecture  des  ouvrages  de  poésie  et  de  morale!  non,  il  n'est  rien, 
sous  le  ciel,  de  plus  aimable  ni  de   plus  parfait  (2). 

L'envie  démesurée  de  s'enrichir  fait  que  les  Anglais  sont  plus        Jeux. 
portés   qu'aucun  autre  peuple  du  monde  pour  les  jeux  de    hazard, 
quoique  sévèrement  prohibés  dans  leur  pays.  M.''  Colquhoun  ,  que 
nous  avons  déjà  cité  comme  chef  de  la   police  de   Londres ,  évalue 
à  7,225,000  livres  sterling,  ou  environ  178,400,000  livres  tournois, 

■    (i)  Londres  et  les  Anglais.  Vol.  I. 
(2)  Baretti.  Lebt.  Fam.  XII. 


'172  Habillement    et    usages 

les  perles  et  les  gains  qui  se  font  tous  les  ans  dans  les  maisons 
de  jeu  des  diverses  classes.  La  manie  des  paris  aux  courses  de 
chevaux,  aux  combats  du  coq  et  dans  plusieurs  autres  circonstan- 
ces, a  provoqué,  comme  celle  du  jeu,  plusieurs  actes  prohibitifs  de 
la  part  du  parlement.  Les  mascarades  sont  également  remarquables 
à  Londres  par  leur  bizarrerie  et  par  leur  indécence  (i). 
Combatducoq.  Le  combal  du  coq,  qui,  avec  celui    du    pugilat,    montre   en- 

core quelque  reste  de  férocité  dans  le  caractère    anglais,  a   été'  dé- 
crit avec  beaucoup  de  vivacité  par  le  comte  Magalotli  (2).  «  Figu- 
rez-vous, dit-il,  une  chambre  assez  grande,  au  milieu   de    laquelle 
s'élève  une  espèce  de  théâtre  en   bois,  semblable    à   celui    où    l'on 
fait  les  dissections  de  cadavres  dans  les  cours  d'anatomie,  avec  cette 
différence  que  la  table  qui  est  au  fond  de  ce  théâtre ,  est  beaucoup 
plus  grande  que  celle  sur  laquelle  est  posé  le  cadavre  à  disséquer, 
n'ayant  pas  moins,  à  mon  avis  ,  de  11  à  12  pieds  de  diamètre.  Celte 
table  est  entièrement  couverte  d'une  natte,  qui    m'a    paru    être    de 
sparto  comme  celle  dont  les  Espagnols  recouvrent  le  pavé  de  leurs 
appartemens,  et  qui  est  bien  tendue,  pour  que  les  coqs  puissent  s'y 
tenir  fermes  sur  leurs  pieds.  Les  spectateurs  ,  à  mesure  qu'ils    arri- 
vent,    vont    se  placer  sur  les  gradins  environnans,  et  laissent  vide 
le  plus  bas  qui  règne  tout  autour  de  la  table,  et  sur  lequel    vien- 
nent se  ranger  les  concurrens  avec  leur  coq,  qu'ils  portent  dans  un 
petit  sac  et  posent  à  côté  d'eux  sur  le  banc  oi:i  ils  sont  assis.  Quand 
il   y  a    dans   la  salle  assez  de  monde  pour  ouvrir  le  spectacle,  un 
des    concurrens  commence    à  tirer   son  coq,  et  à  le  faire  voir  tant 
en  l'air  que  posé  à  terre,  mais  sans  le  laisser    aller.    Cette    montre 
est  nécessaire  pour  faciliter  aux  parieurs  les  moyens  d'observer,  non 
seulement  le    manteau    de    l'animal,    mais    encore    les    divers    signes 
dont  il  doit  être  marqué,  et  qui  sont  pour  les  connaisseurs  des  in- 
dices non  moins  certains  de  sa  qualité,  que  ne  le  sont  ceux  qu'on 
a  ordinairement  pour  juger  de  la  santé,  de  la  force  et   du  naturel 
des    chevaux.   Si    le    champion  paraît   aux  autres   concurrens    d'une 
force  supérieure,  ils  restent  coi,  jusqu'à  ce  qu'il  en  vienne  un  autre 
avec  lequel  ils  croient   pouvoir    mieux    trouver    leur  compte.    Quel- 
qu'un d'eux  se  croit-il  en  éiat  de  tenter    le    sort?    il   présente    son 
coq  comme  a  fait  le  premier.  Alors  commencent  les  paris,    les  uns 

(1)  Londres  eu  les  Anglais.  Vol.  I, 

(2)  Lettera  de  Laurent  Magalotti  à  Mons.  Léon  Strozzi. 


DES     Bretons.  i'jS 

pour  le  brun  les  autres  pour  le  blanc,  au  nombre  quelque  fois  de 
trente  ou  quarante  sur  deux  coqs  seuls:  ce  qui  ne  se  fait  pas 
sans  beaucoup  ds  bruit  dans  toute  la  salle.  Ces  paris  faits,  on  lâ- 
che les  deux  coqs,  qui  aussitôt  se  pre'cipitent  avec  une  furie  incon- 
cevable l'un  contre  l'autre  les  ailes  déployées,  et  le  plus  souvent 
sans  loucher  à  terre.  Quand  ils  en  sont  au  point  de  s'élancer  l'un 
contre  l'autre,  on  les  voit  s'élever  de  dessus  la  table  la  hauteur  de 
deux  palmes,  les  ailes  aussi  étendues  qu'ils  le  peuvent,  se  heurter 
avec  une  violence  dont  le  choc  les  fait  reculer  en  arrière,  puis 
revenir  trois  ou  quatre  fois  à  la  charge,  et  continuer  à  s'attaquer 
ainsi  du  bec,  de  l'éperon,  et  surtout  à  se  heurter  de  la  poitrine 
avec  une  impétuosité,  qui  ne  les  épuise  pas  moins  que  la  perte  du 
sang  qu'on  voit  couler  de  leurs  blessures  sur  les  nattes.  Pendant  ce 
combat,  on  n'entend  par  tout  le  théâtre  que  cris,  que  mises  sur 
mises  à  mesure  que  s'accroissent  les  espe'rances  de  succès  :  on  di- 
rait des  inviti  (  invitations  )  qui  se  font  dans  notre  jeu  de  primiera. 
Souvent  aussi  un  des  parieurs,  se  voyant  réduit  à  mauvais  parti,  et 
sur  le  point  de  tout  perdre,  se  détermine  à  faire  un  sacrifice  quel- 
conque et  à  s'avouer  vanicu.  La  lutte  se  termine  ordinairement  par 
la  mort  d'un  des  deux  coqs,  et  souvent  même  de  tous  les  deux. 
On  remarque  dans  celui  qui  survit  des  mouvemens,  qui  manifestent 
en  lui  une  connaissance  certaine  et  le  plaisir  de  la  victoire,  et  l'on 
m'a  même  assuré  qu'il  y  a  eu  de  ces  combats,  oii  les  deux  cham- 
pions étant  crus  morts  l'un  et  l'autre,  un  d'eux  recouvrait  encore 
assez  de  force  pour  se  traîner  jusques  sur  le  corps  de  son  ennemi, 
puis  après  avoir  battu  des  ailes  et  fait  quelques  efforts  pour  chan- 
ter, tomber  mort  à  ses  pieds.  L'éperon  n'est  pas  une  arme  telle- 
ment inhérente  à  cette  espèce  de  cavalerie,  qu'il  soit  d'une  néces- 
sité indispensable  pour  le  combat.  Cette  arme ,  qui  est  en  fer  et 
tranchante,  s'attache  fortement  à  l'endroit  où  l'animal  a  l'ëperon 
naturel,  et,  autant  que  je  puis  me  le  rappeler,  à  une  seule  jambe,- 
mais,  je  le  repète,  cela  ne  se  fait  pas  toujours.  Les  coqs  destines 
à  ces  sortes  de  jeux,  sont  plutôt  petits  et  maigres  (i)  ». 

(i)  J'ai  toujours  aimé,  dit  le  comte  Ferri  de  S.'  Constant,  à  consi- 
dérer le  coq:  cette  crête  royale  qui  couronne  son  front,  cette  queue  re- 
courbée sur  son  dos ,  son  plumage  de  diverses  couleurs  ,  sa  poitrine  portée 
en  avant  quand  il  marche,  font  de  lui  le  plus  remarquable  de  nos  ani- 
maux domestiques L'inimitié  naturelle  de  coq  à    coq ,    donne   lieu  ;, 

en  l'irritant,  à  un  genre  de  combat,  qui  est  devenu  un    spectacle    amu- 


174  Habillement    et    usages 

^°t"poiusT  ^^  pugilat,  ou  combat  à  coups  de  poing,  est  eu  Angleterre  un 

exercice,  comme  l'escrime  l'est  en  France,  et  le  spectacle  en  est 
agréable  au  peuple.  Ce  combat  s'appelle  en  anglais  boxing,  et  les 
athlètes  y  prennent  un  gros  gant  bien  bourré  en  dehors,  nommé 
sparring.  Ils  sont  nus  jusqu'à  la  ceinture,  et  se  placent  pour  cela 
sur  une  petite  estrade  de  quinze  à  vingt  pieds  en  carré,  et  de 
trois  ou  quatre  d«  hauteur,  au  milieu  de  la  salle.  Avant  de  com- 
mencer ils  se  donnent  ia  main  en  signe  d'amitié,  ensuite  ils  se 
mettent  en  garde,  un  pied  en  avant,  les  genoux  un  peu  plies,  le 
corps  un  peu  en  arrière,  les  bras  racourcis,  les  poings  à  la  hau- 
teur du  visage,  et  à  environ  un  pied  de  distance.  Dans  cette  atti- 
tude ils  s'observent  l'un  l'autre  attentivement,  puis  ils  lancent  les 
coups  de  poing  en  alongeaut  le  bras,  qui  se  détend  tout  à  coup 
comme  par  un  ressort:  c'est  la  première  phalange  des  doigts  qui 
porte  le  coup,  et  s'il  est  bien  appliqué,  l'adversaire  est  terrassé. 
Les  coups   se  parent  d'une  main  et  se  portent  de  l'autre,  et  quel- 

sant  pour  certains  peuples,  même  civilisés.  Ce  cruel  passe-tems  est  d'une 
origine  ancienne,  et  il  a  pris  naissance  chez  les  Grecs.  Le  comhat  ducoq 
fut  d'abord  à  Athènes  une  sorte  d'institution,  qui  avait  à  la  fois  quelque 
chose  de  religieux  et  de  politique.  Les  Romains  l'adoptèrent  à  l'imitation 
des  Grecs  ;  mais  la  Grèce  étant  alors  sur  «on  déclin ,  et  l'utilité  de  cette 
institution  ayant  cessé  ,  on  n'y  vit  plus  qu'un  passe-tems  populaire  et  sans 
objet.  Le  combat  du  coq  remonte  à  une  haute  antiquité  chez  les  Chinois 
les  Malais,  les  Persans,  et  chez  quelques  peuples  barbares  de  l'Amérique. 
On  voudrait  le  bannir  ou  le  reléguer  chez  des  nations  sauvages  et  féroces, 
qui  n'ont  rien  de  commun  avec  les  mœurs  douces  et  polies  de  TEurope  , 
et  pourtant  il  fait  les  délices  d'un  des  peuples  les  plus  civilisés  et  les 
plus  renommés  de  ce  continent,  je  veux  dire  des  Anglais,  qui  recher- 
chent cet  amusement  avec  une  passion  ,  dont  ne  peut  se  former  une  idée 
quiconque  n'a  pas  été  chez  eux,  et  n'en  a  pas  été  témoin  ....  Il  m'est 
arrivé  une  seule  fois  de  me  trouver  à  un  combat  de  coqs ,  et  la  seule 
sensation  que  j'y  ai  éprouvée  a  été  une  sorte  d'horreur  pour  ce  cruel 
amusement ,  et  un  sentiment  de  compassion  pour  ces  pauvres  animaux. 
D'abord,  je  fus  choqué  de  la  manière  barbare  dont  ils  étaient  défigurés: 
leur  grande  queue  relevée  en  croissant  qui  leur  donne  tant  de  grâces  , 
avait  été  considérablement  racourcie ,  et  rassemblait  à  celle  de  l'autruche  , 
et  l'amputation  de  leur  crête  les  rendait  si  difformes    et    si    chètîfs,    que 

la  plus  misérable  poule  aurait  eu  l'air  d'une  reine  à  côté  d'eux Les 

Romains  armaient  leurs  coqs  d'un  éperon  ,  dont  Pline  fait  mention  sous 
le  nom  de  telum  ;  mais  la  gafle ,  espèce  de  crochet ,  a  été  inventée  par 
les  Anglais.  Spebiat.  Ital,  vol,  IIL  La  jnigna  dei  galLl. 


s  ç 


J'  D  E  s      B  1\  E  T  0  N  s.  I  '^5 

quefoîs  des  deux  ensemble.  Pour  être  bon  lutteur  il  faut  savoir 
me'nager  ses  forces,  ne  faire  aucun  mouvement  inutile,  ne  pas  per- 
dre i'e'quilibre,  ne  point  se  laisser  aller  à  l'emportement,  et  s'être 
rendu  impassible  aux  coups  les  plus  rudes.  Maigre  les  gants,  il  ne 
laisse  pas  que  d'y  avoir  du  sang  de  répandu  dans  les  simples  exercices 
de  ce  genre.  L'auteur  du  Voyage  d'un  Français  en  Angleterre  dit 
qu'on  lui  cita,  pour  les  lutteurs  les  plus  renommés  qu'il  y  eût  alors 
en  Angleterre,  Crib  le  jeune,  Guley  et  Belcher:  ces  trois  hommes 
étaient  d'une  stature  moyenne,  mais  très-agiles  et  d'un  tempérament 
flegmatique  (i). 

Les  combats  de  ce  genre  sont  soumis  à  certains  re'glemens, 
dont  une  sorte  de  courtoisie  et  de  générosité  semble  avoir  dicté 
les  dispositions.  Par  exemple,  on  ne  doit  jamais  frapper  un  ad- 
versaire terrassé,  et  il  faut  également  s'en  abstenir  quand  il  s'a- 
voue vaincu.  Deux  hommes  ne  doivent  jamais  se  battre  contre  un 
seul,  et  il  est  défendu  de  porter  l'es  coups  au  dessous  de  la  cein- 
ture. Ces  dispositions  ont  l'avantage  d'adoucir  la  brutalité  du  peu- 
ple, et  de  lui  inspirer  dans  ses  emportemeus  mêmes  une  espèce 
de  générosité  et  de  point  d'honneur.  Deux  hommes  se  préparent- 
ils  à  en  venir  aux  mains?  la  foule,  bien  loin  de  les  séparer,  forme 
cercle  autour  d'eux,  see  fair  plaj ,  et  veille  à  ce  que  les  choses  se 
passent  avec  honneur  et  en  toute  conscience. 

Cet  art  a,  comme  tous  les  autres,  ses  termes  techniques,  et 
l'on  dit  d'un  athlète  qu'il  est  game  ou  qu'il  a  bottom,  quand  il 
possède  à  un  haut  degré  cette  passivité  de  courage  appelé  en  An- 
gleterre force,  et  qui  consiste  à  endurer  sans  altération  les  coups 
et  les  blessures  les  plus  graves  ,  comme  un  nez  écrasé,  un  œil  hors 
de  la  tête,  quelques  côtes  enfoncées,  les  chairs  meurtries  ,  déchirées 
et  dégouttantes  de  sang.  Nous  observerons  encore,  que  ces  athlètes 
sont  obligés  de  mener  une  vie  sobre  et  réglée,  et  que  surtout  avant 
quelque  combat  d'appareil,  ils  passent  plusieurs  semaines  à  s'y  pré- 
parer par  une  abstinence  de  toute  liqueur  forte,  même  de  bierre, 
et  par  des  exercices  continuels,  mais  sans  excès  de  fatigue.  On  voit 
ordinairement  au  dehors  des  boutiques  des  graveurs  les  portraits 
des  maîtres  de  l'art  en  négligé,  pour  faire  mieux  ressortir  le  jeu 
de  leurs  muscles,  ainsi  que  la  grâce  et  l'expression  de  leurs  for- 
mes (2).  Voy.  la  planche  3i. 

(1)  Voyage  d'un  Franc.  Tom.  I.  pag.    168. 

(2)  Voyage  d'un  Français.  Tom,  I.  Pugilat. 


Lois 
de  ce  corabal. 


Régies 
de  cet  art.. 


\ 


^7^  Habillement   et   usages 

Théâtres.  Le  théâtre  n'est  pas  pour  les  Anglais  une  habitude  ni  une  mo- 

de; mais  il  n'y  en  a  pas  assez  à  Londres  en  proportion  de  la  vaste 
étendue  de  cette  ville.  Paris  en  a  neuf,  et  Londres  quatre  ou  cinq 
seulement,  encore  sont-ils  fermés  une  partie  de  l'année.  Le  parterre 
de  Topera,  ainsi  que  dans  tous  les  autres  théâtres  anglais,  a  la 
forme  d'un  fer  à  cheval:  les  loges  des  côtes  y  sont  mal  disposées 
pour  la  vue  de  la  scène,  et  celles  du  fond  trop  éloignées  pour  en- 
tendre les  acteurs:  outre  cela  la  hauteur  du  plafond  est  si  consi- 
dérable, que  la  voix  s'y  perd,  si  elle  n'est  pas  extrêmement  forte. 
Dans  les  théâtres  de  Londres,  les  deux  derniers  rangs  de  loges 
sont  vides  ou  remplis  de  spectateurs,  dont  la  présence  est  incom- 
mode et  scandaleuse:  car  ce  sont  pour  la  plupart  des  courtisan- 
nes  qui  y  font  trafic  de  leurs  charmes,  sans  s'embarrasser  d'ê- 
tre vues  du  public.  Le  lieu  en  face  de  la  scène,  et  qu'on  appelle 
en  France  le  Paradis,  est  occupé  parla  populace,  qui  s'y  amuse  à 
boire,  à  chanter,  à  crier,  à  sifler,  et  à  lancer  du  haut  des  cieux  ses 
foudres,  qui  sont  des  morceaux  de  pomme,  des  coquilles  de  noix 
et  des  écorces  d'oranges,  non  seulement  sur  les  acteurs  qui  n'ont 
pas  le  bonheur  de  lui  plaire,  mais  encore  dans  le  parterre  par  ma- 
nière de  passe-tems  (i). 

Comédie.  Voltairc  a  dit  que  le  langage  de  la  comédie  anglaise  n'est  pas 

celui  du  beau  monde  et  de  la  politesse,  mais  delà  licence.  Murait 
a  attribué  la  corruption  des  mœurs  de  Londres  authéâ(re,  comme 
à  sa  principale  cause.  Il  observe  que  le  théâtre  n'y  ressemble  nul- 
lement à  celui  des  autres  pays,  et  que  c'est  une  école  où  la  jeu- 
nesse des  deux  sexes  se  familiarise  avec  le  vice,  qui  n'y  est  jamais 
représenté  comme  tel,  mais  seulement  comme  un  sujet  de  moque- 
rie. Quant  à  la  comédie,  les  Anglais,  dit  Diderot,  n'en  ont  point: 
leurs  pièces  dans  ce  genre  ne  sont  que  des  satyres,  à  la  vérité 
pleines  de  railleries  et  de  force,  mais  sans  morale  et  sans  finesse. 
Lord  Raimes  observe  que  si  les  comédies  de  Congrève  n'ont  point 
causé  de  vifs  remords  à  leur  auteur,  dans  ses  dernières  années,  il 
fallait  qu'il  eût  perdu  tout  sentiment  de  vertu.  Jusqu'à  présent ,  dit 
l'auteur  du  Voyage  dun  Français  en  Angleterre ,  je  n'ai  point  vu 
de  morale  absolument  mauvaise  sur  le  théâtre,  mais  seulement  beau- 
coup de  mauvais   goût.   J'ai    trouvé    au    contraire,    dans  toutes   les 

(i)  Ces  désordres  ne  se  voient  point  à  l'opéra,  où  le  peuple    ne    va 
pasj  mais  ils  sont  communs  à  tous  les  autres  spectacles. 


desBretons.  177 

compositions  dramatiques  que  j'ai  vu  repre'senter,  de  beaux  traits 
de  vertu  et  de  patriotisme,  qui  y  sont  introduits  ça  et  là  de  gre' 
ou  de  force  (i). 

Les  grandes  conversations  ou  sociétés  en  Angleterre  sont  dé-  ^°'^'* 
sîgne'es  sous  le  nom  de  routs ,  et  les  invitations  dont  elles  sont  *'«*"''«««"o«'- 
l'objet  consistent  dans  l'avis  donne  quelques  semaines  auparavant 
par  celui  oh  doit  se  faire  cette  réunion,  que  tel  jour  il  sera  chez 
lui.  Pour  cela,  la  maison  est  debarrasse'e  du  haut  en  bas  de  tout  ce 
qui  pourrait  y  gêner  la  circulation:  lits,  garde-robe,  meubles  su- 
perflus, tout  est  ramassé  dans  un  coin,  pour  laisser  la  place  libre 
à  une  foule  de  personnes  bien  vêtues  qui  y  affluent,  et  sont  re- 
çues à  la  porte  de  l'appartement  principal  par  la  maîtresse  de  la 
maison,  qui  est  debout  comme  tous  les  autres,  et  accueille  les 
arrivans  avec  un  sourire  de  connaissance.  Là,  point  de  conversa- 
tion, point  de  jeu,  point  de  musique,  point  de  chant;  et  tout  le 
tems  s'y  passe  à  s'enlre-heurter,  et  à  se  traîner  d'une  chambre  à 
l'autre,  puis  au  bout  d'un  quart  d'heure  à  s'en  retourner,  après 
avoir  attendu  long-tems  sur  le  seuil  de  la  porte  la  voiture,  au  mi- 
lieu des  valets  de  ceu.^  qui  sont  encore  en  haut.  De  là  on  va  aussitôt 
à  une  autre  conversation  ,  d'où  l'on  sort  e'galement  pour  se  rendre 
à  une  autre,  non  sans  avoir  dû  attendre  de  même  quelquefois  une 
demi-heure,  à  cause  des  voitures  dont  la  rue  est  encombrée.  Les 
maisons  où  il  y  a  de  ces  sortes  de  passe-tems  se  reconnaissent  à 
deux  signaux,  savoir;  à  la  multitude  des  voitures  arrete'es,  et  aux 
rideaux  retroussés,  ainsi  qu'aux  portes  ouvertes,  qui  laissent  voir 
des  apparteraens  bien  éclairés,  où  circulent  en  tous  sens  des  têtes 
blanches  et  noires,  c'est-à-dire  avec  ou  sans  poudre.  Telle  est  la 
vie  des  nobles,  des  riches  et  des  gens  oisifs;  mais  ce  n'est  point 
celle  des  ne'gocians  de  cette  grande  capitale  du  commerce  de  l'uni- 
vers, lesquels  occupent  la  partie  orientale  de  la  ville  de  Londres^ 
appelée  la  cité.  La  partie  occidentale  est  habitée  par  les  gens  de 
qualité,  ou  qui  croient  l'être  (3). 


(i)  Voyage  d'un  Français  ,  Tom.  I.  L'opéra,  le  spectacle ,  le 
théâtre  anglais, 

(2)  Ibidem.  Tom.  I.  Londres.  Routs.  «Les  grandes  assemblées  s^ ap- 
pellent routs;  c'est-à-dire ,  que  dans  le  monde  on  dit j  telle  personne  a 
donné  à  rout ,  ou  à  party. 

Europe.   Fol.   FI.  a3 


178  Habillement  et  usages  des  Bretons. 

de^ïSais  ^'^^  Anglais  aiment  beaucoup  à  chanter,  mais    ils    ont    en  gé- 

pouriechant.  nëral  la  voix  rauque,  et  connaissent  peu  la  musique:  aussi  Baretti 
priait-il  le  ciel  de  le  préserver  de  leur  chant.  *  Leurs  cadences  , 
leurs  passages  forcés,  leurs  appogiatitres  de  fer,  et  leurs  roulemens 
estropiés  sont  autant  de  pierres,  ou  plutôt  de  coups  de  massue  qui 
vous  assomment.  Leur  Beard,  leur  Campness,  leur  Miss  Young  et 
leur  Mislriss  Cimber  vous  feraient  peur,  si  vous  les  entendiez  chanter 
sur  le  théâtre.  Groiriez-vous  que,  parmi  tant  de  dames  et  de  de- 
moiselles jeunes  et  belles,  qui,  de  toutes  les  parties  de  l'ile  vien- 
nent passer  ici  l'hiver, "à  peine  peut-on  en  compter  une  douzaine  qui 
aient  une  belle,  voix?  Je  ne  vous  dis  rien  de  celles  des  amateurs, 
on  croirait  qu'ils  hurlent  ou  qu'ils  beuglent  plutôt  qu'ils  ne  chantent. 
Et  pourtant  les  Anglais  ont  la  manie  de  vouloir  chanter,  et  d'en- 
tendre chanter;  ils  paient  même  fort  cher  les  maîtres  de  musique, 
et,  en  dépit  de  la  nature,  ils  veulent  que  cet  enseignement  entre 
dans  l'éducation  de  leurs  enfans  ,  et  quelquefois  même  qu'il  en  for- 
me la  partie  la  plus  soignée.  D'un  autre  côté,  (  chose  non  moins 
absurde),  ils  entendent  la  musique  avec  tant  d'indifférence,  du 
moins  à  en  jug'^r  par  leurs  yeux,  que  leur  physionomie  garde  l'immo- 
bilité d'une  figure  de  marbre,  lors  même  qu'ils' entendent  nos  meil- 
leurs chanteurs.  Néanmoins  leur  chant,  tout  dur  qu'il  est,  a  encore 
un  charme  inexprimable,  en  comparaison  des  cris  et  des  bruits, 
qui,  à  chaque  instant,  vous  déchirent  les  oreilles.  Il  n'est  pas  né- 
cessaire de  lire  le  Dante,  pour  vous  faire  une  idée  de  l'empire  de  sa- 
lan:  vous  n'avez  qu'à  venir  à  Londres,  et  vous  eu  aurez  une  image 
vivante  dans  le  bruit  infernal  des  chars,  des  chevaux,  des  voitures, 
et  dans  les  cris  des  charretiers  et  des  passans,  qui  vous  y  étour- 
dissent sans  cesse,  depuis  la  pointe  du  jour  jusqu'à  nuit  close  (i). 

(i)  Voyez  une  LeUera  sulla  descrizîone  di  Londra,  publiée  par  P. 
Gustodi ,  parmi  les  Scriùùi  inedlti  o  rari  de  G.  Baretti.  Milan ,  1822. 


LE    C  O  S  T  U 

ANCIEN   ET    MODERNE 


SCANDINAVES,  DES  SUÉDOIS,  DES  NORVÉGIENS 
ET  DES  DANOIS, 


PAR    LE    CHEVALIER    LOUIS    BOSSI. 

MEMBRE     DE     l'iNSTITUT     DES     SCIENCES  ,     DES     LETTRES     ET     DES     ARTS 

DU      ROYAUME     LOMBARD. 


DISCOURS     PRÉLIMINAIRE 
SUR    LA    SCANDINAVIE. 


J^A  plupart  des  traités  d'histoire  ou  de  géographie,  et  même  introducUou. 
le  Dictionnaire  Géographicjue  de  î Encyclopédie  méthodique ,  par 
une  erreur  étrange,  qui  naît  du  peu  de  soin  qu'on  met  à  étudier 
les  anciens  e'crivains,  nous  présentent  l'ancienne  Scandinavie  dans  les 
contrées  où  se  trouvent  maintenant  la  Suède;,  la  Norvège  et  le  Dan- 
nemarck,  comme  s'il  n'y  eût  point  eu  d'autres  Scandinaves,  que  les 
Suédois,  les  Norvégiens  et  les  Danois.  Il  est  bien  vrai  que  plusieurs 
des  îles  et  des  presqu'îles,  qui  forment  maintenant  les  trois  royau- 
mes dont  nous  allons  donner  la  description,  firent  partie  ancienne- 
ment de  la  Scandinavie;  mais  avant  d'entrer  dans  celte  description , 
il  ne  sera  peut-être  pas  inutile  de  faire  quelques  recherches  sur  cette 
ancienne  contrée,  sur  son  étendue  et  sa  population,  ainsi  que  sur  les 
mœurs  et  l'histoire  de  ses  habitans:  recherches  à  l'aide  desquelles 
seules  il  est  possible  de  donner  des  notions  exactes  et  satisfesantes 
sur  cet  ancien  peuple,  dont  le  vaste  territoire  est  occupé  en  partie 
seulement  par  la  Suède,  la  Norvège  et  le  Dannemarck.  D'ailleurs 
il  ne  conviendrait  en  aucune  manière  de  traiter  du  costume  de 
celte  nation,  sous  le  nom  générique  de  Scandinave,  qui  est  devenu 
presqu'antique  par  rapport  à  nous. 

De  tous  les  anciens  écrivains  dont  les  ouvrages  nous  sont  par-       ^X"'* 
venus,  Pline  est  le  premier  qui  ait  fait  mention  de  la  Scandinavie,  ^'^  ^aTunéèr'" 
et  qui*,  malgré  les  fables  absurdes  dont  est  mêlé   ce    qu'il   en    dit,     v»r  PUne. 
nous  ait  donné  quelques  notions  sur  cette  région.  11  avait  déjà  an- 
noncé, dans  le  second  livre  de  son  Histoire  naturelle,  qu'au  delà  de 
la  Germanie  se  trouvaient  des  iles  immenses,  inconnues  jusqu'alors  j 
et  Tacite  avait  aussi  parlé  de  vastes  régions  et  de  l'immense  espace 
qu'occupaient  dans  l'Océan  certaines  iles,  dont  la  guerre   avait   fait 
connaître  de  son  tems  quelques  populations  et  quelques  rois.  Mais 
Pline  revient  plus  au  long  sur  ce  sujet  dans  son    quatrième    livre, 
et,  sortant  de  la  Germanie  pour  tracer  les  dernières  limites  de  l'Eu- 
rope, il  passe  au  de  là  des  monts  Riphées  et  entre    dans    l'Océan 
septentrional,  dont  les    rivages    se    replient    sur    la    gauche   jusqu'à 
Gadès.  Là,  dit-il,  existent,  à  ce  qu'on  croit,  différentes  iles  incon- 
nues, dont  une,   appelée  Baltia  ^  est,  dil-on,  à  une  journée  de  che- 


i82  Discours   prélimiin aire 

mia  de  la  Scylhiej  c'est  d'elle  que  Timée  avait  dit  aussi  qu'au 
prÎDtems  les  flots  de  la  mer  rejetaient  l'ambre  sur  le  rivage.  Ou 
ne  sait  rien  de  positif,  ajoute  Pline,  sur  les  autres  terres:  partout 
s'étend  l'Océan  septentrional,  auquel  Ecathee  donue  le  nom  d'Arnal- 
chium,  depuis  le  Paropamise,  rivière  qui  baigne  la  Scylhie,  et  dont 
le  nom,  dans  la  langue  du  pays,  signifie  gelé  om  glacial.  V\i\\é  mon 
dit  que  les  Cimbres  l'appellent  Morimarusa  ou  mer  morte ^  jusqu'au 
promontoire  Rubeas,  et  au  de  là  est  le  Cronium.  On  lit  dans  Xe'- 
nophon  de  Lampsaque ,  que  des  bords  de  la  Scylhie  on  allait  ea 
trois  jours  de  navigation  à  l'ile  Baltîa,  qui  est  d'une  grandeur  im- 
mense, et  que  Pytlie'as  nomme  Basilia.  Il  est  parle  aussi  des^OoTîej 
ou  iles  des  Oons,  dont  les  habitans  ne  vivent  que  d'avoine  et 
d'œufs  d'oiseaux.  Il  en  est  d'autres,  dont  les  habitans  naissent  avec  des 
pieds  de  cheval,  et  sont  appelés  ]^our  CGtle  raison  Hyppopodes -,  el , 
dans  celles  des  Panodens  ^  les  hommes  ont  des  oreilles  qui  leur  cou- 
vrent tout  le  corps.  Les  notions  sur  ces  peuples  reculés  commen- 
cent à  s'éclaircir  chez  les  Ingevons,  qui  sont  les  premiers  en  allant 
vers  l'Allemagne.  On  trouve  dans  leur  pays  le  Sve'von  ,  montagne 
énorme,  non  moins  haute  que  les  monts  ^Riphées,  laquelle  forme 
un  grand  golfe  qui  s'étend  jusqu'au  promontoire  des  Cimbres,  ap- 
pelé Codanum.  Ces  parages  sont  remplis  d'iles,  dont  la  plus  con- 
sidérable est  la  Scandinavie,  sur  laquelle  on  n'a  d'autres  notions,  si 
ce  n*est  qu'une  partie  est  habitée  par  les  lierions,  qui  occupent 
cinq  cents  bourgs  ou  villages,  et  qui  donnent  à  celte  région  le 
nom  de  nouvelle  terre,  ou  nouveau  monde.  La  Finningie ,  dit  encore 
Pline,  n'était  pas  moins  renommée;  quelques-uns  sont  d'avis  qu'elle 
était  habitée  par  les  Sarmates  ,  les  Vénèdes,  les  Scyrres  et  les  Irris; 
que  l'autre  s'appelait  le  golfe  Chilipemmi ,  et  qu'à  l'embouchure  du 
fleuve  se  trouvait  l'ile  de  Latri,  puis  un  autre  golfe  nommé  La- 
gniim,  qui  confinait  avec  le  pays  des  Cimbres. 
àe  feTii'oiions.  L'olDSCurilé  de  ces  notions  prouve  évidemment,   comme  le  fait 

observer  Cluverius,  que  l'auteur  latin  les  avait  empruntées  lui-même 
de  divers  auteurs  ,  qui  avaient  traité  des  mêmes  objets  sous  diifé- 
rens  noms,  dont  quelques-uns  peut-être  n'ont  pas  été  entendus  de 
Pline,  et  dont  les  autres  auront  été  estropiés  dans  la  suite  par  les 
copistes  ou  par  les  typographes.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'à 
peine  sorti  du  continent,  et  voulant  parler  de  l'Océan  septentrional, 
il  fait  mention  d'abord  de  plusieurs  iles  inconnues,  puis  de  l'ile 
Baltia  ou  Basilic ^  à  laquelle  il  donne  uns  étendue  immense,    en- 


SUR     LA     ScANDINAVIF.  1 83 

suite  des  Oones  et  autres  îles  des  Hyppopodes  et  des  Panotiens,  et 
enfin  de  la  Scandinavie,  dont  la  grandeur  était  inconnue,  et  de  la 
Flnningie,  qui  alors  n'était  pas  moins  célèbre.  Cluverius  est  d'avis 
que  ces  iles  sans  nom,  e'taient  ces  groupes  nombreux  d'iles  de  dif- 
férentes grafideurs,  qui  se  voient  encore  aujourd'hui  le  long  des 
côtes  de  la  Laponîe  ,  du  Finmark  et  de  la  Norvège.  Peut  être  y 
aurait-il  plus  de  vraisemblance  à  dire,  qu'ayant  puisé  la  plus  grande 
partie  de  ces  notions  dans  les  écrits  des  Grecs,  qui  n'avaient  qu'une 
connaissance  bien  imparfaite  de  ces  régions,  Pline  n'a  pas  entendu 
les  indiquer  dans  leur  ordre  géographique,  comme  le  pense  Cluve- 
rius, mais  qu'il  a  voulu  seulement  les  décrire  en  masse,  ou  plutôt 
en  signaler  l'existence;  en  sorte  qu'il  ne  serait  pas  possible  d'assu- 
rer aujourd'hui  d'après  lui  ,  si  ces  iles  étaient  en  deçà  ou  au  de  là 
de  la  Scandinavie,  ou  bien,  ce  qui  est  plus  probable,  si  elles  en 
fesaienl  seulement  une  partie.  Il  ne  faut  donc  pas  s'étonner,  si,  avec 
des  idées  aussi  confuses ,  et  après  avoir  dit  que  file  Baltia  ou  Ba- 
billa était  d'une  immense  étendue,  Pline  parle  de  la  Scandinavie, 
comme  d'une  ile  dont  la  grandeur  n'était  pas  connue,  et  qui  était 
toute  différente  de  la  Baltia.  Cluverius  a  néanmoins  raison  de  croire, 
que  la  Scandinavie  de  Pline  comprenait  tout  l'espace  de  terre  qui  était 
compris  entre  le  golfe  Codanum,  la  mer  d'Allemagne  et  septentrionale 
et  le  golfe  Blanc  qui  a  la  forme  de  presqu'ile ,  et  renferme  aujour- 
d'hui la  Laponie,  la  Biarmie,  le  Finmark,  la  Norvège  et  la  Suède, 
avec  quelques  parties  seulement  de  la  Bothnie  et  du  Dannemarck: 
ce  qui  est  contraire  à  l'opinion  des  géographes,  qui  prétendent  res- 
treindre l'ancienne  Scandinavie  dans  les  limites  des  trois  royaumes 
du  nord  de  l'Europe. 

Qu'il  nous  soit  permis  également  de  hazarder  quelques  conjec-  HesdesOom, 
tures  sur  les  iles  Oones    ou    des    Oons,    ainsi    que    sur    celles    des     Hyppo[>odes 

1  et 

Hyppopodes  et  des  Panotiens,  qui  sont  probablement  les  mêmes  que   desPanoUem. 

celles  que  Pomponius  Mêla  plaçait  autour  du  pays  des  Sarmates,  et 

dont  il  désigne  les  habitans  sous  le  nom  de  Saimales,  au    lieu  de 

celui  de  Panotiens  que  leur  donne  Pline.  Il  n'est  pas  certain  non  plus, 

comme  le  fait  observer  Cluverius,  que  les  Svions  fussent,  ainsi  que 

le  prétend  Tacite,  des  habitans  de  la  Scandinavie,  comme  les  Fin- 

lies  Tétaient  de  la  Finningie,  et  qu'au  de  là  de  ceux-ci  se  trouvassent 

les  premiers,  sous  les  noms  à^Ellusiens  ou    de    Ossions:    mot    qui 

pourrait  être  néanmoins  une  corruption  du  nom  des  iles  Oones,  ou 

même  de  leurs  habitans.  Tacite  a  traité  de   contes    tous    les   récits 


i84  Discours    préliminaire 

qu'on  fesait  de  ces  régions,  aussi  bien  que  des  Ellusîens  et  des  O^- 
sîonSj  qu'on  disait  avoir  le  visage  d'homme,  et  le  corps  de  bêtes  sau- 
vages. Cluverius  a  de  même  imaginé  gratuitement,  que  ces  iles  epcore 
inconnues  en  partie  de  nos  jours,  se  trouvaient  dans  le  voisinage  du 
pôle  arctique,  et  que  de  ce  nombre  était  la  Nouvelle-Zemble.  C'est 
à  tort  sans  doute  qu'il  applique  encore  à  cette  dernière  un  passage 
d'Etienne,  concernant  l'ile  Elissona ,  ou  des  peuples  hyperborees, 
qu'il  dît  être  aussi  grande  que  la  Sicile,  et  située  ^u  de  là  de 
l'embouchure  du  fleuve  Carambice,  dont,  selon  Ecathe'e,  les  insu- 
laires appele's  Carambices  avaient  pris  leur  nom.  Ce  ge'ograpbe  grec,' 
cité  aussi  par  Pline,  n'a  connu  que  l'Ocëan  septentrional,  qu'il  dér 
signe  sous  le  nom  dH Amalchium.  Il  n'a  parlé  que  des  Iles  des  Scan- 
dinaves, peut-être  sous  le  nom  d'byperborées,  et,  selon  Cluverius, 
le  Carambice  n'était  autre  chose  que  l'Oby  actuel,  près  duquel  il 
place  les  limites  de  l'Europe  et  de  l'Asie,  et  qui  ne  pouvait  avoir 
aucun  rapport  avec  la  Nouvelle-Zemble.  Cluverius  s'est  plus  étranr 
gement  abusé  encore,  lorsqu'après  s'être  moqué  de  tous  ces  récits 
comme  de  fables  absurdes,  que  Pline  et  Tacite  jugeaient  peut-être 
aussi  comme  telles,  il  ajoute  qu'il  n'y  avait  de  vrai  dans  tout  cela 
que  l'existence  de  ces  iles,  et  que  les  figures  d'hommes  extraordi- 
naires, qui,  selon  les  écrivains  de  ce  tems  ,  avaient  été  vues  par 
les  navigateurs,  n'en  étaient  pas  les  habitans,  mais  que  c'étaient  des 
spectres  et  des  démons  qui  s'étaient  montrés  à  eux.  Dans  ces  tems 
reculés^  où  la  navigation  était  encore  dans  l'enfance ,  peu  d'hommes 
sans  doute,  et  poussés  peut-être  même  par  la  tempête,  avaient 
abordé  à  ces  iles  lointaines:  eux  seuls  par  conséquent  pouvaient 
en  attester  l'existence;  et,  soit  que  leurs  yeux  eussent  été  trompés 
par  de  vaines  apparences  qui  sont  l'effet  des  brouillards,  du  reflet 
des  roches  couvertes  de  glace,  ou  du  phénomène  appelle  mirage'^ 
soit  que  de  retour  d'un  voyage  périlleux,  que  d'autres  ne  seraient 
pas  tentés  d'entreprendre,  ils  voulussent  se  donner  encore  plus 
de  relief  dans  l'esprit  de  leurs  contemporains,  c'est  de  leurs  récits 
seuls  qu'ont  pris  naissance  les  Hyppopodes  et  les  Panotiens,  ainsi 
que  toutes  les  autres  fables  qu'on  a  rapportées  de  ces  peuples. 
^^"cofÈ""'  ^^''"  P^'^^^  ^^^^^  ^^"  mont  Sévon,   qu'il  égale    aux    monts    Ri- 

Coùanum,     phécs  :  ct  PHuc  uous  donne  une  description  exacte  du  golfe  Coda- 
^j.     .     n«m,  qu'il  dit  rempli  d'iles  ,  que  Pomponius  Mêla  distingue  en  gran- 
des et  petites,  parmi  lesquelles  on  citait  la  Scandinavie,  comme  étant 
d'une  grandeur  inconnue,  et  dont  une  partie  habitée  par  les  lllenonSy 


était  appelée  alors  Nouveau  monde.  Nous  ne  pouvons   encore 
ici  tout-à-fait  de  l'avis  de  Cluverius,  qui  croit  voir  dans  le  paj 


SUR   LA   Scandinavie."  i85 

être 
passage 

de  Pline  là  description  de  l'espace  de  terres  occupe'  aujourd'hui  par 
la  Norvège,  la  Suède,  le  Finmarck,  la  Biarmie  et  la  Laponie,  sans 
considérer  qu'il  serait  inutile  de  rapprocher  les  unes  des  autres  tou- 
tes ces  iles,  si  l'on  ne  pose  pas  d'abord  en  principe,  que  la  Scan- 
dinavie de  Pline  n'était  pas  une  ile,  mais  bien  la  réunion  d'une  pres- 
qu'île et  de  plusieurs  autres  iles,  qui  se  trouvaient  dans  le  golfe 
Codanumj  et  que  les  premiers  navigateurs  crurent  n'en  former  qu'une 
seule.  Le  mont  Sevon  ,  c[ui  nous  est  représente  comme  ne  le  cé- 
dant point  en  hauteur  aux  monts  Riphées,  est  sans  contredit  la 
chaîne  de  montagnes  qui  se  trouve  entre  la  Suède  et  la  Norvège, 
à  l'embouchure  du  golfe  Codanum  ou  de  la  mer  Baltique,  et  qui 
s'ëtend  l'espace  de  trois  cents  milles  en  face  de  l'ancien  promon- 
toire des  Gimbres.  Cette  contrée  n'était  donc  point  la  Scandinavie 
désigne'e  par  Pline,  comme  l'une  des  iles  du  golfe  Codanum;  mais 
bien  la  re'union  de  toutes  ces  iles  et  des  terres  adjacentes  compri- 
ses sous  la  dénomination  générale  de  Scandinavie.  Ce  n'était  pas 
non  plus  la  plus  grande  des  iles  germanic^ues,  comme  l'a  cru  So- 
]in,  mais  un  assemblage  d'Iles,  c|uî,  quoiqu'habitées  alors  pas  plu- 
sieurs peuples,  ne  formaient  peut-être  qu'un  seul  e'tat.  Paul  Dia- 
cre place  aussi  à  l'extrémité  de  la  Scandinavie  un  peuple  qu'il 
appelle  les  Scritofinnes ^  et  qui  se  trouve  peut-être  encore  vers  les 
dernières  limites  du  Finmarck  au  nord,  oii  était  le  promontoire  in- 
diqué par  Pline  sous  le  nom  de  Ruhens.  JJne  preuve  que  cet  an- 
cien historien  des  Lombards  p.arlait  ici  de  la  Scandinavie,  et  qu'il 
connaissait  en  grande  partie  l'étendue  de  celte  contrée ,  c'est  qu'il  y 
fait  mention  du  fameux  gouffre  appelé  alors  umhilicum  maris ^  qui 
absorbait  et  rejetait  deux  fois  par  jour  les  flots  de  la  mer,  lequel  est 
connu  aujourd'hui  sous  le  nom  de  3'Iuskesstroom  ou  Maelstroom ^ 
et  se  trouve  à  l'occident  du  Finmarck,  entre  les  iles  Loffode  et  Wero. 

Jornandès  a  aussi  indiqué  la  Scandinavie  sous  le  nom  de  Scan-    ^oms  du-ers 

'•Il  \      1)  1  ^  11      TT  1  \        ■%  1  ->       '^'^  celle  ré^  on< 

zia ,  pays  qu  il  place  a  lembouchure  de  la  Vislule,  et  près  du  goUe 
Granule.  Ptolomée  a  aussi  fait  mention  de  la  Scandie ,  qu'il  place 
à  l'endroit  où  se  trouve  la  partie  du  Dannemarck  appelée  Scauie, 
comme  la  nommaient  les  Romains.  On  pourrait  croire  avec  Cluve- 
rius, que  cette  diversité  de  noms,  ou,  avec  plus  de  raison  encore, 
que  l'obscurité  de  ces  notions,  vient  de  ce  que  le  nom  âe  Scaane 
ou  Scaand  donné  à  cette  région,  et  qui  a    été    cliangé    ensuite    en 

Europe,  {^oî.  yl.  2J 


i86  Discours   préliminaire 

celui  de  Scandinavie,  comme  pour  indiquer  îe  pays  des  Scannes , 
lui  a  été  donne'  d'abord  par  des  soldats  romains  échappes  au  nau-  . 
frage  de  la  flotte  de  Germanicus,  et  réduits  en  esclavage  dans  les 
iles  ou  sur  divers  points  du  golfe  Codanum.  Ce  qu'il  y  a  de  cer- 
tain, c'est  que  ce  furent  eux,  sans  doute,  qui  furent  les  premiers 
à  faire  connaître  dans  Rome  l'existence  de  terres  immenses  qui 
s'étendaient  au  loin  dans  l'Oce'an  septentrional,  et  qu'ils  avaient 
prises  pour  une  seule  ile ,  désignée  ensuite  par  Pline  sous  le  nom 
de  Scandinavie f  par  Ptolomëe  sous  celui  de  Scandie ,  et  par  Jor- 
nandès  appelée  Scdnzie.  Le  premier  de  ces  écrivains  a  fait  aussi 
mention  d'une  ile,  qu'il  nomme  Scandie,  et  il  en  a  cité,  sur  la  foi 
de  Timée,  plusieurs  autres  cj[ui  se  trouvent  à  six  jours  de  navigation 
des  côtes  de  la  Bretagne;  mais  il  n'a  fait  que  les  indiquer  d'après 
des  relations  incertaines,  et  les  a  placées  dans  la  direction  de  Thulé 
ou  Tilé,  ce  qui  nous  éloigne  beaucoup  de  la  Scandinavie.  II  sem- 
blerait donc  que  la  Scandie  de  Pline,  n'est  pas  la  même  chose  que 
la  Scandinavie  du  même  auteur:  ce  qui  laisse  néanmoins  encore 
quelque  doute  à  ce  sujet,  c'est  que,  dans  le  nombre  des  iles  voi- 
sines, il  cite  celles  de  Bergos  et  de  Nerigos ,  noms  oij.  l'on  retrouve 
les  lettres  radicales  de  Norige  et  de  ZVorg^e,  sous  lesquelles  le  vulgaire 
désigne  encore  aujourd'hui  la  Norvège;  celui  de  Bergos  est  aisé  à 
reconnaître  dans  le  nom  de  Bergen,  qui  est  une  des  principales  vil- 
les de  ce  royaume.  Peut-être  Pline  a-t-il  cru  que  la  Scandinavie  ne 
formait  qu'une  seule  ile,  comme  son  texte  semble  en  effet  l'annon- 
cer ;  mais  ayant  eu  dans  la  suite  des  notions  plus  certaines,  il  a 
distingué  cette  contrée  en  plusieurs  iles,  en  les  confondant  toutes 
néanmoins  avec  d'autres  plus  à  l'occident;  et  ce  sont  là  les  diverses 
contrées  indiquées  par  lui  sous  les  noms  de  Scandia ,  de  Dunna , 
de  Bergos  et  de  Nerigos.  Les  géographes  modernes  ont  pris  géné- 
ralement les  iles  Scandies  de  Ptolomée  pour  les  iles  Danoises,  dont 
la  plus  grande  est  appelée  Séeland  ou  Sélande,  qui  est  peut-être 
celle  indiquée  par  ce  géographe  comme  la  plus  grande  des  Scandies. 
Cluverius  doute  néanmoins  de  cette  identité,  en  alléguant  que  Pto- 
lomée se  serait  étrangement  trompé  sur  la  grandeur  de  cette  ile. 
Il  voudrait  concilier  Paul  Diacre  avec  Pline  et  Solin  sur  l'ile  à  la- 
quelle ils  donnent  le  nom  de  Scandinavie;  mais  c'est  à  tort  qu'il 
fait  à  l'historien  Lombard  un  reproche  d'avoir  déterminé  la  gran- 
deur de  cette  ile  d'après  la  carte  de  Ptolomée,  pour  en  faire  sortir 
les  peuples    dont    il   écrivait    l'histoire.    A    bien    examiner   le    texte 


SUR     LA     S  C  A  N  D  ï  N  A  V  I  E.  1  8  7 

de  Paul  Diacre  ,  on  voit  que  cet  e'ciivain  n'avait  pas  à  cet  ëgarJ 
des  idées  plus  claires  que  les  anciens  géographes,  car  en  parlant 
des  Viniles,  qu'il  représente  dans  l'âge  de  la  jeunesse,  il  dit  qu'ils 
ne  formaient  que  le  tiers  des  habilans  d'une  ile  de  peu  d'étendue 
non  nimiae  magnitudinis  ^  et  il  avait  déjà  indiqué  auparavant  les 
Scrîtojinnes  comme  les  derniers  habitans  de  la  Scandinavie,  et  ks 
plus  voisins  de  l'extrëraitë  de  la  terre.  Il  ne  sera  pas  difficile  ce- 
pendant de  faire  accorder  ensemble  ces  écrivains  ,  en  admettant 
en  principe  que,  sous  le  nom  de  Scandinavie,  ils  n'ont  jamais 
parlé  que  d'une  seule  ile,  quoique,  d'après  des  relations  infidèles, 
ils  en  aient  fait  tantôt  plusieurs  iles  et  tantôt  une  seule.  Cluverius  a 
eu  raison  de  traiter  d'absurde  la  description  que  Paul  Diacre  fait  de 
la  Scandinavie,  comme  d'une  ile  qui  se  trouve  moins  au  milieu  de 
la  mer  qu'enloure'e  des  vagues,  en  ce  que  les  rivages  en  sont  pres- 
qu'au  niveau  des  eaux;  mais  ce  paralogisme  même  prouve  e'videm- 
ment,  qu'au  lieu  de  la  Scandinavie  en  général,  cet  écrivain  n'a  voulu 
parler  que  de  l'ile  de  Zëlande,  dont  les  rivages  et  l'intërieur  sont 
au  niveau  de  la  mer. 

On  voit  par  les  paroles  de  Pline  que  les  terres  seplentiionales,  idéesdesCrecs 
avant  d'eire  connues  des  Romains  sous  les  noms  de  Scandie  et  de  la  Scandi:u,^:<. 
Scandinavie,  l'étaient  déjà  des  Grecs  sous  ceux  ô^'Aq  Baltia  on  Ba-  deiaBaïuqui. 
silia-y  et  Solin ,  qui  a  sans  doute  copie  Xénophon  de  Larapsaque, 
a  fait  aussi  mention  de  l'ile  Baltia  ^  qu'il  dit  être  à  trois  jours  de 
navigation  du  pays  des  Scythes,  d'une  grandeur  immense ,  et  pres- 
que semblable  à  un  continent.  îl  résulte  encore  de  ce  témoignage 
une  erreur  évidente,  qui  est  c[ue  les  anciens  ont  regardé  comme 
ne  fesant  qu'une  seule  et  grande  ile,  toutes  les  iles  et  toutes  les 
terres  situées  à  l'entour  de  la  Baltique.  Le  nom  de  Basilia  donné 
par  Pilhéas  à  la  Scandinavie,  a  étë  employé  aussi  par  Diodore 
en  parlant  de  la  situation  de  cette  ile,  qu'il  place  dans  l'Océan 
au  de  là  de  la  Gaule,  c'est-à-dire  de  la  Germanie,  et  vis-à-vis  la 
Scythie,  et  il  remarque  également  à  ce  sujet  que  les  vagues  y  jet- 
lent  une  grande  quantité  d'ambre  sur  le  rivage.  Pline,  dans  son 
XXXVIl.®  livre,  cite  encore  Pilhéas  à  ce  sujet,  et  parle  au  long  de 
cette  substance,  avec  cette  différence  pourtant  qu'au  nom  ùq  Basi- 
lia il  substitue  celui  d'Abalo,  en  ajoutant  que  Tiraée  confirme  le 
témoignage  de  Pithéas,  et  qu'il  désigne  cette  ile  sous  le  nom  de 
Baîtia,  et  non  sous  celui  à' Abalo.  Cluverius  est  d'avis  qu'au  lieu 
à'Abalo^  il  faut  lire  Basilia-,  mais  peut-être  convient-il   de  couser- 


i88  Discours   préliminaire 

ver  aussi  le  premier,  qui  aura  ële  celui  de  quelqu'ile  de  la  Balti- 
que: car  on  trouve  encore  dans  ces  contrées,  et  surtout  en  Fin- 
lande, beaucoup  de  lieux  portant  le  nom  diAbo,  qui  s'est  peut-être 
formé  du  mot  Abalo:  variation  que  rendent  d'ailleurs  très-proba- 
ble le  peu  de  connaissances  qu'on  avait  alors  de  ces  régions,  et  les 
différentes  dénominations  que  leur  ont  données  les  écrivains.  Il  se- 
rait encore  difficile  d'admettre  la  transformation  que  voudrait  faire 
Cluverius  du  mot  de  Bannomanna  en  celui  de  Baltia,  en  ce  qu'on 
ne  voit  pas  bien  si  ce  mot  de  Bannomanna  doit  se  donner  à  la 
Scytîiie,  ou  seulement  à  une  partie  de  celle  région ,  ante  S cythiani 
quae  appellatur  Bannomanna ,  ou  bien  à  l'ile  qui  en  ëlait  à  une 
journée  de  navigation.  Il  est  permis  de  croire  néanmoins,  que  du 
mot  Baltia  est  de'rive'  le  nom  de  Baltique,  et  peut-être  même  ce- 
lui de  Belt^  sans  avoir  besoin  de  supposer  que  les  anciens  aient 
donné  parliculièrement  le  nom  de  Baltia  à  l'ile  Codanonia ,  qui  était 
peut-être  la  Zelande  de  nos  jours.  Cluverius  rejeté  encore  le  mot 
de  Basilia,  dans  l'opinion  où  il  est,  qu'avant  Pline  les  écrits  de 
Pithéas  avaient  été  corrigés,  et  que  les  copistes  avaient  bien  pu 
mettre  par  erreur  le  mot  de  Basilia  à  la  place  de  celui  de  Baltia. 
On  pourrait  observer  encore  à  ce  sujet,  que  ces  iles  étant  en 
grand  nombre,  quoique  souvent  confondues  en  une  seule,  il  serait 
possible  que  les  navigateurs  grecs  aient  trouvé  dans  quelques-unes 
un  roi,  et  qu'ils  lui  aient  donné  le  nom  de  Basilia'^  on  est  mê- 
me fondé  à  former  cette  conjecture  d'après  Tacite,  qui  dit  que, 
par  suite  des  expéditions  militaires  des  Romains,  on  avait  connu 
de  son  tems  plusieurs  nations  et  plusieurs  rois  de  ces  régions 
nuper  cognitis  quibusclam  genlibus  ac  regibus.  Du  reste  il  est  in- 
différent de  savoir,  si  depuis  l'ile  Baltia,  à  laquelle  Xénophon  de 
Lampsaque  a  peut-être  été  le  premier  à  donner  ce  nom,  tout  le 
golfe  Codamim,  ou  la  mer  de  Suède  s'appelait  Baltique,  comme 
l'ont  cru  Albert  Cranzius  et  Ortelius  :  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est 
que  le  nom  de  Baltique  n'a  été  reçu  ou  au  moins  généralement 
adopté  que  dans  le  moyen  âge,  et  précisément  à  l'époque  où  vi- 
vaient Efraold  et  Adam  de  Brème. 
Fianingie.  Ouaut  à  l'ile  à  laquelle  Pline  à  donné  le  nom  de    Finningie  ; 

lie  de  Tilé.  ^  ^  ,  .  jioj' 

et  qui,  de  son  tems,  passait  pour  être  aussi  grande  que  la  bcandi- 
navie,  Cluverius  est  d'avis  qu'elle  se  trouvait  entre  la  Scandinavie 
même  et  le  pays  des  Vénèdes,  et  que  c'était  la  presqu'île  connue 
aujourd'hui  sous  les  noms  de  Finlande,  de  Bothnie  orientale  et  de 


sur,   LA   Scandinavie:  iSg 

Corellîe:  ce  qui  n'est  pas  moins  admissible,  que  la  substitution 
qu'il  fait  du  mot  de  Finningie  à  celui  d'Eningie,  qu'on  trouve  dans 
quelques  éditions.  Il  existe  plusieurs  monumens  historique,  qui  prou- 
vent que  toute  cette  presqu'ile  fut  habitée  par  les  F  innés ,  de  qui  elle 
a  peut-être  pris  son  nom  dès  les  tems  les  plus  recules:  observation 
qui  nous  conduit  naturellement  à  parler  des  anciens  habitans  de  la 
Scandinavie.  Il  importe  toutefois  de  remarquer  ici ,  que  Procope  a 
compris  toute  la  Scandinavie,  ou  au  moins  la  Norvège,  la  Laponie 
et  la  Suède  sous  le  nom  de  Thidé  ou  Tiîé:  erreur  d'après  laquelle 
Ortelius  a  prétendu,  que  cette  ile  était  la  même  que  la  Scandinavie 
de  Pline  et  la  Scandie  de  Ptolomëe;  mais  le  contraire  est  prouve 
par  le  témoignage  même  de  ces  deux  anciens  écrivains,  et  Pompo- 
Dius  Mêla  nous  représente  distinctement  l'ile  de  Tilé  comme  oppo- 
sée au  pays  des  Belges,  tandis  que  Pline,  qui  fait  de  la  Scandi- 
navie une  partie  ou  une  ile  de  la  Germanie,  distingue  formellement 
dans  son  deuxième  livre  la  Germanie  et  ses  iles  ,  de  celle  de  Tilé, 
qu'il  regarde  comme  la  dernière  terre:  ultima  omnium,  quae  me- 
morantur,  Thule. 

Cluverius  parle  au  long  des  iles  inférieures  de  l'Oce'an  septen- 
trional ou  germanique,  qui  se  trouvent  entre  Tilé  et  la  Germanie  ^"^'■""'^"•^^i'^' 
elle-même,  de  même  que  des  iles  du  golfe  Codanum  ou  de  la  Bal- 
tique, qui  e'iaient  habitées  par  les  Teutons,  les  Godani  ou  Codant,      '^dI^^^]' 
les  Dani  ou  les  Danois.  Nous  ne  pensons  cependant  pas    admettre     ^''svéonsT' 
avec  lui,  que  les  premiers  aient  pris  leur  nom  de  celui  de  la  divi-      GtllTlic 
nité  même,  c'est-à-dire  de  Theut  et  de  God,  ni  que  du  nom    des 
Teutons,  appelés  on  ne  saurait  dire  à  quelle  époque    The    Danon, 
les  Latins  aient  formé,  par  l'omissionde  la  première  particelle,  celui 
de  Danois.  Il    est  bien  vrai  que   la    dénomination    de    Dani    est    la 
plus  ancienne  que  nous  offrent  les  monumens  historiques:  car  on  la 
trouve  dans  Procope  et  dans  Jornandès  avant  le  sixième  siècle,  puis 
dans  Eginard  ,  dans  Elmold  et  autres.  Jornandès  donne  à  un  même 
peuple  les  noms  de  Dani  et  de  Teuti,  et  à  une  autre  nation  celui 
de  Svetoni  et  de  Svetidi.  Ptolomée  désigne  généralement  les  iles  Dani-    ■ 
(jiies  ou  Danoises  sous  le  nom  de  Scandies  ou  Scandinaves ,   qu'il 
met  au  nombre  de  trois,  tandis  que  Jornandès  plaçait  les  Dani  dans 
î'ile    Scanzia.   Eginard    s'est    expliqué   plus    clairement    en    plaçant 
dans  le  golfe  Codanum  plusieurs  iles,  auxquelles  il  donne  pour  ha- 
bitans divers  peuples,  tels  que  les  Danes,  les  Svions  et  la    nation 
dite  des  Normans,  qui  habitait  les   contrées    septentrionales   et   les 


Hahitam 
de 


19^  Discours   préliminaire 

lies  voisines,  tandis  que  vers  le  midi  se  trouvaient  les  Sclaves ,  leS 
Aistes  et  autres  peuples. 
p.^.pii.  Pour  ce  qui    est   des    peuples    de   la   Scandinavie,    Tacite    fait 

mention  des  Sveons  ou  Svions,  et  des  Sitons  que  Gluverius,  sur 
le  témoignage  de  ce  seul  écrivain,  croit  être  deux  peuples  d'origine 
svévique:  c'est  pour  cela  que  quelques-uns  ont  donne  aux  Sitons 
la  Norvège,  avec  le  Finmark  et  la  Scrifînnie,  et  aux  Svions  la  La- 
poaie,  la  Biarmie,  la  Bothnie  occidentale,  la  Svëdie  et  la  Gulie  avec 
quelques  parties  du  royaume  Danique,  tous  ces  peuples  étant  dési- 
gnes sous  le  nom  de  Svéons  par  Egiuard,  par  Elmold  et  par  Adam 
de  Brème.  Eginard  nous  montre  néanmoins  comme  reunis  les  Da- 
nes  et  les  Sve'ons  appelés  alors  Normans:  opinion  rejelée  par  Clu- 
verius,  qui  nie  que  les  Sve'ons  fussent  les  Normans.  Ces  peuples 
ont  été  indistinctement  désignes  par  les  Latins  sous  le  nom  de 
Sve'ons  ou  Svions,  puis  sous  celui  de  Svethi  et  S^edi^  quoiqu'au 
rapport  de  Tacite,  les  Svions  ne  formassent  pas  seulement  un  seul 
peuple,  mais  plusieurs  nations  reunies  en  une  seule.  Pline,  comme 
nous  l'avons  observé  dès  le  commencement,  place  dans  la  Scandi- 
navie les  Ellevions  ou  Illevions-^  et  l'on  ne  peut  rejeter  entièrement 
l'opinion  d'Adrien  Junius  qui  croit,  le  texte  de  Tacite  à  la  main, 
que  le  nom  de  Svions  doit  être  mis  dans  Pline  à  la  place  de  ce- 
lui à^Illevions ,  et  cela  sans  avoir  égard  aux  Levons ,  peuples  que 
Ptoîome'e  place  dans  la  plus  grande  des  iles  Scandies,  et  qui  pour- 
raient être  les  lllevions  de  Pline.  Au  dessus  de  ces  derniers  habi- 
taient les  Gates,  dont  Jornandès  et  autres  écrivains  font  descendre 
les  Golhs,  qu'ils  croient  établis  dans  les  Iles  Scandinaves  avant  les 
t,ems  d'Hercule  et  de  la  guerre  de  Troie;  et  en  effet  Procope  em- 
ploie le  mot  de  Goths,  et  le  pays  qu'ils  habitaient  porte  encore 
aujourd'hui  le  nom  dé  Gothie.  Ptoîome'e  place  aussi  dansées  iles  les 
Firèes ,  nom  dont  on  trouve  encore  la  trace  dans  le  mot  vulgaire 
de  Fiering,  tandis  qu'on  ne  peut  rien  dire  des  Cadias  et  des  Pa- 
vons cités  par  le  môme  géographe.  Les  Lupîons  mentionnés  dans  la 
Table  Itinéraire,  qui  pourraient  être  les  Levons  cités  par  d'autres 
écrivains,  semblent  offrir  à  Cluverius  quelques  traits  de  ressemblance 
avec  les  noms  de  Loppi,  de  Lapper  et  de  Lappen,  ou  Lapons ,  qui 
ont  été  donnés  à  quelques  peuples  limitrophes  des  Finues,  savoir;  le 
premier  par  les  Russes,  le  second  par  les  Suédois,  les  Danois  et 
les  Norvégiens,  et  le  troisième  par  les  Allemands;  et  ce  n'est  pas 
sans  raison  non  plus  que  cet   écrivain    croit    que    cette    nation    fût 


SUR   LA   Scandinavie.  191 

aussi  comprise  autrefois  sous  le  nom  de  Svëons.  L'antiquité  a  connu 
également  les  noms  des  Scritofinnes  o\x  Scricfinnes ,  qu'Adam  de  Brè- 
me plaçait  sur  les  confins  des  Svéons  et  des  Normans,  mais  pourtant 
sur  la  plage  du  nord.  Jornandès  avait  déjà  suppose'  que  les  Screto- 
fennes ,  comme  il  les  appelle,  habitaient  l'ile  Scanzie,  en  ajoutant 
qu'ils  ne  fesaient  point  usage  de  froment  ni  autres  grains  pour 
leur  subsistance,  mais  qu'ils  vivaient  de  la  chair  des  bêtes  féroces 
et  des  oiseaux j  et  l'on  trouve  encore  aujourd'hui  sur  les  confins 
de  la  Laponie  et  du  pays  des  Scritofinnes  un  lac,  dit  le  lac  blanc, 
extrêmement  abondant  en  poisson  et  en  oiseaux  acquatiques,  et 
dont  l'historien  des  Goths  a  fait  mal  à  propos  un  marais.  Paul 
Diacre  a  aussi  parlé  des  Scitofinnes,  mais  il  s'est  trompé  en  les 
plaçant  dans  le  Finmark,  peut-être  pour  les  avoir  confondus  avec 
les  Finnes  qui  habitaient  cette  province;  ils  étaient  bien  à  la  vé- 
rité de  la  race  des  Fennes  ou  des  Finnes  ^  mais  ils  formaient  un 
peuple  séparé.  Procope  leur  a  donné  le  nom  de  Scritijînnes ,  et  ils 
ont  été  désignés  sous  ceux  de  Scredevindes  et  de  Scredevindons 
dans  les  diplômes  impériaux  des  siècles  postérieurs.  Les  anciens 
écrivains  ne  nous  disent  autre  chose  des  Sitons,  sinon  qu'ils  étaient 
nombreux,  et  qu'ils  avaient  succédé  aux  Svions;  et  quant  aux  Fin- 
nes dont  Paul  Diacre  a  souvent  confondu  le  nom  avec  celui  des 
Scritofinnes^  on  trouve  dans  cet  écrivain  que ,  dès  les  lems  les  plus 
reculés,  ils  habitaient  le  Finmark,  qui  fait  aujourd'hui  partie  de  la 
Norvège.  Nous  ne  voulons  pas  omettre  d'observer  ici,  qu'il  parle 
des  neiges  perpétuelles  dont  cette  région  est  couverte,  même  pen- 
dant l'été,  de  l'usage  ou  étaient  les  habitans  de  manger  la  chair 
crue  des  animaux,  et  de  se  vêtir  de  leurs  peaux,  ainsi  que  de 
l'existence  d'un  animal  assez  fréquent  dans  ces  régions,  lequel  ne 
différait  pas  beaucoup  du  cerf,  et  qui  était  sans  doute  l'élan  ou 
cerf  du  nord.  Cluverius  pense  que  les  Finnes  ou  Scritofinnes 
étaient  soumis  aux  Sitons:  ce  qui  serait  difficile  à  prouver  d'après 
le  peu  de  mots  qu'en  dit  Tacite,  qui,  dans  l'ordre  de  son  dis- 
cours, les  fait  succéder  aux  Svions.  On  admettrait  plus  aisément 
que  les  Sitons  n'étaient  autre  chose  que  les  peuples,  dont  Eginard 
et  les  historiens  Normans  postérieurs  ont  fait  mention,  quoique 
pourtant  il  ne  soit  pas  vrai  que  le  mot  allemand  Normender,  équi- 
vale au  mot  latin  Norvagii  ou  Norvegii.  On  pourrait  seulement 
trouver  quelqu'analogie ,  comme  nous  l'avons  déjà  observé,  entre  le 
nom  de  Norège,  anciennement  JSorrige  ou  Norge ^   et  le   Nerigon 


192  Discours    préliminaire 

de  Pline,  dont  le  Cosmographe  Grec  inconsidëréraent  fait    le    mot 
Noricjue. 
r/?SoL  ^^  quelque  race  néanmoins  que  fussent  les  habitans  de  la  Scau- 

de  ces  peuples,  dinavic,  et  sous  quelque  dénomination  qu'ils  fussent  connus  dans  les 
anciens  tems ,  il  est  certain  que  l'histoire  ne  nous  a  transmis  au- 
cun renseignement  à  leur  égard;  qu'on  ne  sait  rien  de  leur  e'tat  po- 
litique, de  leur  religion  ni  de  leurs  mœurs  dans  les  siècles  anle'- 
rieurs  à  la  chute  de  l'empire  romain,  et  que  les  notions  que  nous 
en  avons  depuis  le  IV.®  ou  le  V.®  siècle  de  l'ère  vulgaire  jusqu'au 
XII.®,  sont  mêlées  de  tant  de  fables  et  enveloppe'es  d'une  telle  ob- 
scurité dans  les  traditions,  les  [légendes  et  les  po«^'sies  d'où  elles 
nous  viennent,  qu'il  n'en  peut  résulter  aucune  vérité  historique  re- 
lativement à  ce  premier  période,  et  fort  peu  d'éclaircissemens  par 
rapport  au  second.  D'après  cela,  on  ne  comprend  pas  comment  quel- 
ques écrivains  modernes  ont  pu  supposer  qu'il  n'existait  dans  la 
Scandinavie  qu'une  seule  nation,  qui  néanmoins  était  divisée  en  un 
grand  nombre  de  tribus,  ni  sur  quel  fondement  ils  ont  imaginé 
que  les  chefs  de  ces  tribus  prenaient  le  nom  de  rois,  sur  lequel 
d'autres  se  sont  crus  en  droit  de  disputer  s'il  équivalait  à  celui  de 
juge  ^  ou  plutôt  de  chef  militaire.  Les  anciens  écrits  ne  nous  of- 
frent à  cet  égard  d'autre  renseignement,  que  celui  que  nous  avons 
déjà  remarqué  dans  ce  passage  de  Tacite  où  il  est  dit,  que  la 
guerre  fit  connaître  quelques  populations  et  c[uelques  rois  de  ces 
régions  lointaines.  Il  n'y  a  donc  rien  que  d'imaginaire  dans  tout  ce 
que  les  auteurs  modernes  ont  rapporté  de  ces  prétendus  rois,  sa- 
voir; qu'ils  furent  en  proie  à  des  dissensions  qui  se  terminaient 
par  le  duel  ou  par  la  guerre,  que  les  vaincus  furent  assujétis  par 
les  vainqueurs,  et  que  c'est  de  là  que  viennent  les  divisions  qu'on 
voit  régner  encore  dans  plusieurs  de  ces  contrées.  Il  est  aisé  de 
voir  que  ces  écrivains  ont  jugé  de  l'état  des  anciens  habitans  de  la 
Scandinavie,  d'après  les  relations  qui  en  ont  été  faites  dans  des 
tems  postérieurs,  c'est-à-dire  durant  la  seconde  époque  que  nous 
avons  indiquée,  ou  tout  au  moins  qu'ils  ont  déduit  les  conjectures 
qu'ils  en  ont  portées,  des  évènemens  postérieurs  à  la  chute  de 
l'empire  romain.  Qu'il  nous  soit  permis  d'ajouter  à  toutes  ces  con- 
sidérations l'opinion  de  quelques  grands  hommes,  qui,  d'après  des 
observations  astronomiques  et  des  faits  relatifs  à  l'histoire  du  globe 
fondée  sur  l'étude  de  la  nature,  sont  d'avis  qu'il  fut  un  tems  où 
les  parties  de  notre  globe,  qu'un    froid    excessif  rend    presqu'inha- 


SUR   LA   Scandinavie.  ïp3 

bîtabîes,  jouirent  d'un  climat  tempéré,  et  qui  pour  cette  raison 
en  font  le  premier  berceau  de  la  civilisation  et  des  connaissances 
humaines  ,  et  croient  y  apercevoir  le  premier  modèle  du  gou- 
vernement politique,  en  un  mot  V Atlantide  de  Platon,  sur  la- 
quelle on  peut  voir  les  lettres  du  savant  et  infortuné  Bailîy. 
Cette  opinion  ferait  par  conséquent  remonter  à  une  date  encore 
bien  plus  ancienne   l'histoire   des    régions    septentrionales    et    de    la  ^ 

Scandinavie  j  et  bien  qu'on  ne  puisse  la  regarder  que  comme  une 
hypothèse  ing<''nieuse  et  hardie,  on  n'en  est  pas  moins  forcé  de 
convenir,  que  la  grande  quantité  d'os  d'éléphans  et  autres  animaux 
des  pays  chauds  qui  ont  été  trouvés  dans  ces  régions,  et  jusque 
dans  la  Sibérie,  est  pour  le  moins  un  phénomène  propre  à  faire 
présumer  avec  raison  que  la  température  pût  en  être  très-modérée 
à  une  époque  bien  reculée^  et  que  par  conséquent  leurs  habi- 
tans  fussent  arrivés  à  un  très-haut  degré  de  civilisation  et  de 
prospérité. 

Il  nous  importerait  donc  infiniment  d'avoir  des  renseigneniens  JZZTiulte. 
précis  sur  ces  tems  reculés,  non  seulement  pour  confirmer  ou  dé-  rnfilfweFeUe. 
truire  cette  hypothèse,  mais  encore  pour  pouvoir  nous  éclairer  sur  fjo',^;!,!^!^^^!^ 
l'origine  de  ces  anciens  peuples,  qui  firent  diverses    irruptions   jus- 
que dans  les  parties  centrales  de  l'Europe,  qui    renversèrent    enfin 
le  colosse  formidable  de  la  puissance  romaine,  et  qui,  sous  le  nom 
de  Goths  ou  Westrogots,  de  Normans,  Weslmans  ou  Ostmans,  par- 
coururent toutes  les  mers  sur  de  frêles  navires,  portèrent  la  terreur, 
le  ravage  et  la  mort  jusque  sur  les  plages  les  plus  éloignées,  et  sou- 
mirent à   un  joug  de  fer  tous  les  pays  environnans.  Cette  idée  d'an- 
tiquité a   tellement  exalté  l'imagination  des  écrivains  du  nord,    que 
quelques-uns    d'eux    ont    prétendu    répondre    par    cela    seul,    ou    à  - 

l'aide  des  pierres  runiques,  à  tous  ceux  qui  osaient  mettre  seule- 
ment en  doute,  que  les  Golhs  qui  ont  envahi  l'Europe  méridionale 
fussent  sortis  de  la  Suède.  Mais  ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit  plus 
haut,  il  n'existe  aucun  monument  qui  atteste  la  grandeur  supposée 
de  ces  anciens  peuples,  et  les  auteurs  classiques  de  l'antiquité  ne 
font  mention  que  de  l'existence  de  quelques  nations  et  de  quelques 
rois  indiqués  par  Tacite,  de  l'immense  étendue  d'une  ile  ou  de  plu- 
sieurs iles  généralement  reconnue  par  eux,  et  de  la  nombreuse  po- 
pulation d'une  seule  de  ces  nations  citée  par  Pline,  laquelle  occupait 
cinq  cents  villages  dans  une  partie  de  celte  ile  ou  péninsule  oii  elle 
était.  L'histoire  des  tems  postérieurs  n'est  guères  qu'un  tissu  de  fa- 

£urope.    Fol,  yi-  25 


T94  Discours   préliminaire 

blés,  dont  s'est  formée  la  mythologie  des  peuples  du  nord,  qui  peut 
à  juste  titre  passer  pour  une  des  plus  riches.  Si  la  fable  a  été  re- 
garde'e  par  plusieurs  e'crivains  comme  le  berceau  de  l'histoire  rela- 
tivement aux  anciens  peuples  qui  nous  sont  connus,  et  qui,  en  di- 
vinisant leurs  fondateurs  ou  leurs  premiers  héros,  ont  néanmoins 
rejeté  de  leur  histoire  positive  les  récits  fabuleux  dont  le  sujet  se 
perdait  dans  la  nuit  des  tems,  on  ne  peut  pas  en  dire  autant  à 
l'égard  des  Scandinaves ,  en  ce  que  leur  histoire  est  entièrement 
confondue  avec  la  fable  ,  qu'aucune  période  n'y  est  distinguée,  et 
que  les  traditions  mythologiques  y  sont  amalgamées  avec  des  faits 
postérieurs  même  au  XII.®  siècle.  Peut-être  faudrait-il  chercher  la 
raison  de  cette  différence  dans  l'imparfaite  civilisation  de  ce  peu- 
ple ,  dans  la  vie  presque  sauvage  à  laquelle  le  condanuait  la  rigi- 
dité du  climat  qu'il  habitait,  ou  bien  encore  dans 'ses  guerres  san- 
glantes, dans  ses  émigrations  et  dans  ses  funestes  rivalités.  Du  reste 
les  héros  Scandinaves  dont  il  nous  est  parvenu  quelque  notion,  ne 
se  distinguèrent  jamais  que  par  leurs  rapines,  leurs  pirateries  et 
leurs  cruautés  j  ils  obtinrent  dans  les  chants  de  leurs  poètes  les 
honneurs  de  l'apothéose,  et  il  ne  nous  est  resté  d'autres  monumens 
de  leur  gloire  que  de  grands  amas  de  pierre,  et  souvent  des  blocs 
grossièrement  posés  les  uns  sur  les  autres,  oii  l'on  aperçoit  rarement 
quelqu'inscription,  qu'on  a  eu  bien  de  la  peine  à  déchiffrer  dans  des 
lems  postérieurs,  et  dont  il  est  plus  difficile  encore  d'entendre  le 
sens.  Ce  n'est  pas  à  dire  pour  cela  cependant,  comme  l'ont  prétendu 
quelques  écrivains  modernes,  que  ces  caractères  appartinssent  à  la  ma- 
gie, dans  laquelle  les  Scandinaves  passaient  pour  être  très-versés.  Il 
est  bien  vrai  que,  dans  YEdda,  il  est  fait  mention  de  plusieurs  effets 
magiques;  mais  aussi  on  a  quelquefois  mal  entendu  le  mot  Saga^ 
qui,  dans  la  langue  de  ce  peuple,  signifiait  récit,  chant  ou  chapitre, 
et  avait  par  conséquent  un  tout  autre  sens  chez  les  Latins.  Du  reste 
XEdda  ne  prouve  pas  que  les  caractères  runiques  servissent  à  la  magie; 
et  s'ils  y  sont  désignés  comme  très-grands  et  très-puissans,  et  comme 
usités  par  Odin,  qui  y  est  cité  sous  ce  nom  parmi  les  dieux,  et  sous 
ceux  de  Daim  parmi  les  pasteurs,  de  Dualim  parmi  les  nains,  à'Asvin 
parmi  les  géans  etc.,  ce  n'est  que  pour  indiquer  que  ce  livre  ren- 
fermait tous  les  mystères  de  la  mythologie  des  Scandinaves.  De  ce 
nombre  sont,  toutes  ces  histoires  plus  ou  moins  bizarres  de  la  fille 
d'un  roi,  laquelle  était  d'une  rare  beauté,  et  devait  épouser  celui 
qui  aurait  tué  deux  terribles  dragons,  à  la  garde  desquels  elle  était 


SUR  LA   Scandinavie:  iq5 

confiée  5  ces  prodiges  étonnaos  opérés  par  Odin,  en  vertu  d'an 
pouvoir  divin,  et  non  par  effet  d'enclianlemens  j  ces  ge'ans  qui  ha- 
bitaient anciennement  la  Scandinavie,  et  les  dimensions  colossales 
de  leurs  membres:  histoires  qu'on  trouve  répétées  par  Deuter , 
par  Olas  Magnus  et  autres,  qui  ont  rapporté  comme  monumens  ou 
comme  preuves  authentiques  d'enchantemens  tout  ce  qu'ils  ont  trouvé 
dans  XEdda. 

Laissant  de  côté  ces  écrivains  peu  éclairés,  et  avec  eux    Mes- 
senius,  le  grammairien  Saxon  et  autres  de  la  même  époque,    nous 
observerons  qu'Arna  Magneus,    Puffendorf,    Torphceus  ,    Mallet    et 
Sturleson,  ont  tiré  avec  beaucoup  de  peine  quelques  vérités  de  cet 
amas  de    fables;    mais    ils    ont    laissé    encore    beaucoup    d'obscurité 
dans  la  chronologie;  ils  n'ont  pas  toujours  distingué,  dans  ces  ma- 
tériaux informes  le  vrai  du  fabuleux;  ils    n'en    ont    pas    fait    usage 
de  manière  à    en    tirer    des    éclaircissemens    pour   l'histoire,    et    ils 
ont  même  laissé  le  lecteur  dans  le  doute  entre    ce    qui    peut    être 
classé  parmi  les  faits  historiques,  et  ce   qui    ne    peut    être    regardé 
que    comme    une    hypothèse    mythologique.    Il    ne    servirait    à    rien 
de  diviser,  comme  d'autres  l'ont  fait,  l'histoire  Scandinave  en  plu- 
sieurs périodes,  à  cause  de  l'impossibilité    qu'il    y  aurait  à    séparer 
la  première  période  ou    celle   de    l'idolâtrie,   de    la  seconde  qui  fut 
l'époque  de  l'introduction    du   christianisme    dans    cette    région,    et 
attendu  encore,  que,  depuis  lors,  les  traditions    fabuleuses    et    les 
caractères  runiques  furent  conservés,  que  le  culte  d'Odin    ne    céda 
qu'avec  peine  à   la    nouvelle    religion,    et    que    la    continuité    de    la 
barbarie  prolongea  encore  la  croyance  aux  fables,  aux  sortilèges  et 
aux  songes,  ainsi  que  l'amour    du    merveilleux    si    dangereux    pour 
l'histoire.  Malgré  la  difficulté  de  l'entreprise,  nous  allons  essayer  de 
donner  un   précis  de  l'histoire  Scandinave  proprement  dite;  et  parmi 
les    fables    qui    y    sont    mêlées  ,    nous    ne    ferons    mention    que   de 
celles  qui  s'y  rattachent  par  quelqu'évènement,  et  qui  peuvent  être 
mises  en  parallèle  avec  les  mythologies  des  autres  peuples  :  ce  qui 
nous  conduira  ensuite  à  entrer  dans  la  description  des  niœurs  des 
peuples  et  des  états,  auxquels  la  division  de  la  Scandinavie  a  donné 
naissance. 

11  serait  oiseux  de  chercher  avec  Rudbeck  et  Puffendorf  l'ori- 
gine des  premiers  habitans  de  celte  région  parmi  les  petits-fils  de 
Noé,  ou  parmi  celte  multitude  d'hommes  des  premiers  tems,  qui, 
après  s'èire  divisés  au  pied  de  la  fameuse  tour  de  Babel  par  le  lan- 


Préeis 
de  rhisloire 
scaridinat'e- 

lucenairict. 
Odin. 
Gcaus. 


19^  Discours   préliminaire 

gage,  et  peut-être  par  les  sentimens  et  les  mœurs,  se  dispersèrent 
par  toute  la  terre,  et  formèrent  la  tige  des  premières  populations 
qui  l'ont  habitée.  Les  diffe'rentes  histoires  des  peuples  qui  offrent 
des  rapports  avec  les  anciennes  mythologies,  commencent  toutes 
par  des  dieux  ou  des  demi-dieux,  qui  nous  sont  repre'senle's  comme 
des  êtres  auxquelles  les  nations  sont  redevables  de  leur  existence, 
ou  au  moins  de  leur  civilisation:  et  telle  est  aussi  l'origine  de  la 
mythologie  et  de  l'histoire  des  Scandinaves.  Fesant  donc  abstraction 
des  traditions  vagues  qui  nous  sont  parvenues  sur  un  certain  Thor, 
qui  s'était  acquis  une  grande  puissance  aux  environs  du  golfe  de 
Bothnie;  sur  Gor  et  sur  Nor  ses  fils,  dont  le  premier  aurait  con- 
quis tout  le  pays  compris  entre  l'Océan,  le  Dovrefield  et  les  Alpes 
Dovrines,  et  le  second  toutes  les  iles  Scandinaves;  sur  un  Eric 
ancien  roi  de  Suède,  qui  aurait  envoyé  en  Dannemarck  une  colo- 
nie pour  peupler  cette  contrée;  enfin  sur  un  Osten^  autre  roi  de 
Suède,  qui  aurait  succédé  à  Thor,  et  contraint  les  Norvégiens  à 
prêter  hommage  à  un  chien,  nous  nous  bornerons  à  observer  que, 
selon  d'anciennes  chroniques,  le  chef  d'une  tribu,  dite  des  Azar, 
qui  vivait  sur  les  bords  du  Tanaïs,  effrayé  de  l'agrandissement  de 
la  puissance  romaine  en  Asie,  se  retira  dans  la  grande  péninsule 
Scandinave;  que  frappé  de  la  situation  d'une  vallée,  qu'on  croît 
être  rUpland  actuel,  il  en  chassa  les  anciens  habitans  et  s'y  éta- 
blit, et  que  ce  chef  se  nommait  Odin,  que  quelques  écrivains  croient 
néanmoins  avoir  été  la  divinité  la  plus  révérée  des  Scandinaves  avant 
cette  époque.  Nous  avons  déjà  vu,  dans  le  traité  du  costume  des 
Germains,  que  plusieurs  Odins  avaient  été  adorés  dans  le  nord. 
Celui  d'entre  eux  qui  eut  l'adresse  de  faire  croire  à  ses  compa- 
triotes, que  l'âme  du  premier  Odin  était  passée  en  lui,  et  par  con- 
séquent de  s'ériger  en  dieu  à  leurs  yeux,  fut  aussi  celui  qui  leur 
donna  un  gouvernement  et  des  institutions  civiles,  militaires  et  re- 
ligieuses conformes  à  leur  caractère  et  à  leur  état.  La  supériorité  de 
ses  lumières  attestée  par  toutes  ces  institutions  leur  fit  croire  aisé- 
ment, que  toutes  ses  actions  étaient  des  œuvres  de  magie  et  de  sor- 
tilèges. Nous  ne  parlerons  donc  pas  des  corbeaux  qu'il  tenait  pour 
conseillers,  et  qu'on  trouve  attribués  quelquefois  dans  la  mythologie 
des  Grecs  à  Minerve  et  à  Apollon,  ni  d'un  navire  merveilleux  qu'il 
portait  plié  comme  un  linge  dans  sa  poche,  et  qu'il  déployait  sur  les 
ondes  toutes  les  fois  qu'il  voulait  voyager  sur  mer,  figure  emblémati- 
que dans  laquelle  on  reconnaît  quelque  ressemblance  avec  l'Iris  des 


SUR   LA    Scandinavie;  197 

Grecs,  non  plus  que  de  In  faculté'  qu'on  lui  supposait,  comme  à  ua 
autre  Prole'e,  de  prendre  diverses  formes.  Nous  dirons  plutôt  qu'il 
sut  maintenir  constamment  l'union  parmi  ces  tribus  guerrières,  qui 
auparavant  étaient  toujours  divise'es  entre  elles;  qu'il  institua  des  fêles 
qui  avaient  pour  but  l'affermissement  de  celte  union;  que  la  prin- 
cipale force  de  l'ëtat  consistait  dans  celles  des  armes,  et  qu'il  insti- 
tua des  sacrifices  en  l'honneur  de  la  Fortune,  la  plus  importante  des 
divinités  pour  ces  peuples;  qu'il  imagina  un  lieu  de  récompenses  et 
un  autre  de  cbâtimens,  c'est-à-dire  un  paradis  et  un  enfer  après  la 
mort,  comme  un  moyen  d'augmenter  le  mépris  de  la  vie  dans  des 
hommes  qui  en  fesaient  déjà  si  peu  de  cas;  que,  dans  la  vue  de 
constituer  comme  organe  de  la  volonté  divine,  une  autorité  illimi- 
tée, il  réunit  dans  une  seule  personne  les  attributions  de  la  souve- 
raineté et  du  sacerdoce;  qu'il  confia  l'administration  de  la  justice  à 
des  hommes  choisis  par  le  peuple  parmi  les  plus  sages  et  les  plus 
éclairés,  et  voulut  que  les  jugemens  fussent  prononcés  en  public, 
enfin  que  pour  conserver  dans  la  race  Scandinave  les  formes  gigantes- 
ques qu'on  a  cru  lui  être  propres,  il  porta  la  sollicitude  jusqu'à  dé- 
fendre le  mariage  aux  jeunes  gens,  avant  que  leur  aptitude  physique 
h  cet  état  eût  été  reconnue.  A  propos  des  géans  de  la  Scandina- 
vie, dont  Olas  Magmis  nous  a  donné  une  description  détaillée, 
nous  observerons  que  toutes  les  nations  se  vantent  d'avoir  eu  dans 
leurs  commenceroens  de  ces  êtres  extraordinaires,  qui  n'étaient  pro- 
bablement que  des  hommes  d'une  force  et  d'une  valeur  surnaturel- 
les,  capables  d'entreprendre  les  plus  grandes  choses  et  de  résister  aux 
plus  rudes  fatigues,  et  auxquels  on  a  attribué  pour  tous  ces  titres 
des  formes  physiques  au  dessus  des  proportions  ordinaires.  On  rap- 
porte en  dernier  lieu  que,  vers  la  fin  de  ses  jours,  Odin  se  mon- 
tra avec  des  affections  propres  à  l'humanité:  car,  après  avoir  maintenu 
parmi  ses  peuples  l'union  qui  fesait  leur  force,  il  partagea  l'empire 
qu'il  avait  fondé  entre  ses  enfans,  ses  parens  et  ses  amis,  et  donna, 
savoir;  à  l'ainé  des  premiers  appelé  Séming,  la  Norvège;  au  second, 
nommé  Skioïd  la  Golhie,  la  Sélande  et  autres  Iles;  à  Heimdal  son 
parent  le  Dannemarck,  et  enfin  la  Suède  à  son  ami  Niord ,  qu'on 
suppose  avoir  été  nommé  par  lui  roi  d'Upsal,  nom  qui  fut  donné 
dans  la  suite  aux  rois  de  Suède  jusqu'à  l'an  1008.  Mais  ce  vieillard 
vénérable  n'avait  pas  renoncé  pour  cela  à  l'idée  de  son  apothéose: 
car  ayant  rassemblé  autour  de  lui  ses  principaux  guerriers,  il  leur 
dit  que  le  moment  était  venu  pour  lui  de  ^passer  dans  son  Valhall 


igS  Discours    préliminaire 

ou  paradis,  où  le  rejoindraient  ensuite  tous  ceux  qui    auraient    gé- 
néreusement sacrifie'  leur  vie,  puis  il  se  donna  la  mort.  Il    lui    fut 
élevé'  un  temple    dont    on    reconnaît    encore    quelque    vestige    dans 
l'église  d'un  village,  qui  est  à  peu  de  distance  d'Upsal. 
Continuation.  Si  l'oH  pouvait  regarder  comme  véritables    les    faits    rapportes 

Formation         j  i  •  i  •  r  r        i  »  -i  a 

âc  divers      dans  les  anciennes  chroniques,  et  énonces  dans  quelc{ues  chapitres 

royaumes  ,         ,,-w~,  i  i  .1  .  .  ,  •  ,  ,  ,  r\  f 

dans         de    1  Ji.ada ,    il    paraîtrait    que    les    premiers    étals    crées    par    Odin 

la  ScaruUnacie.      ,  1       r.  1.  •  >/  rp  m  i>  ^  1»         i  •   • 

Guerres  daus  la  bcandinavie  s  étant  aiiaiblis  peu  a  peu,  l  ambition  suscita 
des  discordes,  à  la  suite  desquelles  cette  région  fut  suhdivise'e 
en  plusieurs  autres  petits  e'tats,  qui  furent  comme  la  proie  des 
vainqueurs,  et  pour  eux  un  moyen  de  s'arroger  le  titre  et  les 
pre'rogatîves  de  l'autorité  royale.  De  là  ces  divers  souverains  dont 
les  noms  nous  sont  parvenus,  tels  que,  TJnrig  roi  de  la  Scanie , 
qui  entreprit  la  conquête  des  provinces  de  l'Halland;  Umblo  roi 
d'Upsal,  qui  subjugua  la  péninsule  cirabrique,  où  il  fit  régner  son 
fils  Dan  Mikillati,  qui,  par  son  mariage  avec  Olufa ,  fille  du  roi 
de  Sélande,  réunit  encore  cette  province  à  son  royaume;  Freycr, 
qui  régna  on  ne  sait  guères  en  quel  lieu,  mais  auquel  les  Scandi- 
naves décernèrent  les  honneurs  de  l'apothéose;  Donalder  ou  Donald, 
roi  d'Upsal,  que  son  peuple  sacrifia  aux  dieux  dans  une  affreuse 
disette  ,  sacrifice  dont  on  trouve  d'autres  exemples  dans  les  ancien- 
nes œythologies;  Sigtruc ,  autre  roi  d'Upsal;  Gram,  qui  re'gna  en 
même  teras  dans  le  Dannemarck,  et  enfin  Suibdager,  qui  fesaît  sa 
résidence  à  Drontheim  en  Norvège.  Nous  ne  parlerons  pas  des  guer- 
res sanglantes  que  se  firent  Gram  et  Sigtruc,  pour  le  refus  fait  par 
le  second  au  premier  de  lui  donner  sa  fille  Groa  en  mariage;  ni 
de  la  mort  de  Sigtruc,  qui  fut  tue  par  Gram,  lequel  épousa  en- 
suite Groa,  les  mains  encore  teintes  du  sang  de  son  père;  ni  du  sort 
de  celle-ci  que  son  époux  abandonna,  pour  demander  au  roi  de 
Finlande  sa  fille  Sigua,  que  ce  prince  lui  refusa  pour  l'accorder  à  Eric 
roi  de  Saxe  ;  ni  enfin  de  la  fureur  de  Gram,  qui  s'étant  rendu  au 
banquet  nuptial,  massacra  l'époux,  le  père  et  les  convives,  et  en- 
leva la  nouvelle  épouse,  après  quoi  il  marcha  contre  Suibdager,  roi 
de  Norvège,  qui  voulant  venger  la  mort  de  Sigtruc  son  parent,  fut 
tué  par  lui,  et  laissa  ainsi  le  vainqueur  maître  du  Dannemarck  et 
de  la  Suède,  et  peut-être  de  tous  les  pays  compris  alors  sous  le 
nom  de  Scandinavie.  Nous  ne  dirons  rien  non  plus  d'Adding  ,  fils 
de  Gram,  jeune  homme  renomme  pour  sa  valeur  et  ses  grandes  ac- 
tions, qui  le  firent  surnommer  le  magicien,  et   duquel    on   raconte 


SUR    LA   Scandinavie.  199 

qu'il  vengea  la  mort  de  son  père  en  tuant  dans  un  combat  naval 
Suibdager,  puis  Uffo  son  successeur:  après  quoi  les  Suédois  élurent 
pour  leur  roi  Unding  frère  du  défunt,  lequel  se  lia  d'une  amitié'  si 
étroite  avec  Adding,  qu'ils  jurèrent  tous  deux  de  se  tuer,  dès  que 
l'un  d'eux  apprendrait  la  mort  de  l'autre.  Quelques  écrivains  rap- 
portent que,  trompé  par  la  nouvelle  de  la  mort  de  son  ami,  qu'on 
disait  être  tombé  sous  le  fer  d'une  de  ses  filles  nommée  Uluida, 
Unding,  pour  maintenir  son  serment,  se  noya  dans  un  tonneau  de 
quelque  liqueur  spiritueuse,  qui,  sans  doute,  avait  beaucoup  d'at- 
trait pour  ces  peuples,  et  qu'à  cette  nouvelle  Adding  voulut  se 
donner  une  mort  moins  douce  en  s'étranglant.  Les  cbroiiiques  ci- 
tées plus  baut  font  encore  mention  de  Froton ,  fils  d'Adding,  guer- 
rier non  moins  ambitieux  que  vaillant,  mais  qui  n'eut  point  la  ma- 
gnanimité de  sa  sœur  nommée  Suanvita.  Sur  le  seul  bruit  de  la 
beauté  et  des  vertus  de  Régner,  fils  d'Unding,  auquel  une  marâtre 
avide  voulait  ravir  le  sceptre,  Suanvita  résolut  d'en  faire  son  époux 
et  de  le  remettre  sur  le  trône.  Après  avoir  erré  long-tems  par  les 
montagnes,  les  forets  et  les  déserts  pour  le  trouver,  elle  le  recon- 
nut enfin  sous  un  habillement  de  berger 5  et,  ranimant  en  lui  le  désir 
de  régner,  elle  força  par  son  habileté  et  par  sa  valeur  l'injuste  ma- 
râtre à  lui  abandonner  la  souveraineté:  ce  qui  a  fourni  dans  la  suite 
aux  Scaldes  ou  poètes  Scandinaves  un  sujet  fécond  de  romans  et  de 
poésies.  Suanvita  ne  borna  point-là  ses  exploits;  elle  défendit  encore 
le  royaume  d'Upsal,  contre  son  frère  Froton,  et  l'ayant  fait  prison- 
nier, elle  lui  rendit  la  liberté,  dont  il  ne  tarda  pas  à  abuser  en 
renouvellant  la  guerre,  qui  pour  cette  fois  lui  fut  fatale.  Régner 
étant  mort  après  un  règne  long  et  paisible,  Suanvita  son  épouse, 
pour  ne  point  lui  survivre,  se  tua  elle-même,  et  s'acquit  par  là 
une  grande  renommée  parmi  les  peuples  du  nord  ,  pour  avoir  fini 
ses  jours  à  l'exemple  d'Odin.  Régner  n'ayant  pas  laissé  d'enfans  ; 
Aldan,  roi  de  D.innemarck,  envahit  ses  étals:  ce  guerrier  joignait 
à  une  grande  force  beaucoup  d'audace  et  de  cruauté,  et  toutes  les 
entreprises  qu'on  raconte  de  lui  sont  marquées  par  le  sang  et  le 
carnage.  Sivaîd ,  dernier  rejeton  des  rois  d'Upsal ,  provoqua  en  duel 
Aldara  comme  usurpateur  ,  ainsi  que  ses  sept  fils  comme  étant  tous 
du  même  sang.  Aldan  accepta  le  défi,  mais  il  fut  terras&é  lui  et 
ses  fils  par  le  vaillant  Sivald,  On  raconte  encore  de  ce  dernier,  qu'il 
triompha  en  Norvège  d'un  géant,  ou  plutôt  d'un  guerrier  fameux 
par  sa  force  et  par  sa  valeur ,  nommé  Grim ,  qui  avait  défié  en  duel 


200  Discours    prélimiinaire 

[Ârald  roi  de  Danoemarck,  pour  obtenir  en  mariage  Torilda  fille  de 
ce  prince,  qui  l'accorda  ensuite  à  Sivald.  Aidan  a  donné  aussi  ma- 
tière à  un  grand  nombre  de  poésies  Scandinaves:  quelques  critiques 
modernes  ont  même  supposé  qu'il  y  avait  eu  plusieurs  héros  de  ce 
nom,  et  que  les  historiens -avaient  attribue'  a  un  seul  les  exploits 
Continuation,  de  lous  Ics  aulrcs. 
d'Awiida,  Sivald,  roi  des  Goths,  eut  une  fille  nomme'e    Alvida  ,   célèbre 

de  Fro'.onlllt  ■•  ,..  .  ,  -i-r-J' 

ou  Fil.  roi  par  sa  beauté  ainsi  que  par  son  extrême  pudeur,  qui  lui  lesait  ae- 
Danncmarch  Tobcr  SOUS  un  voile  e'pais  son  visage  aux  regards  des  hommes. 
Nous  ne  rapporterons  point  l'histoire  fabuleuse  des  deux  dragons 
nés  d'œufs  monstrueux,  que  le  père  d'Avilda  avait  trouvés  à  la 
chasse:  dragons  qui  dévoraient  un  bœuf  par  jour;  qui,  terribles 
à  tout  autre,  étaient  traitables  pour  elle  seule,  et  qui  en  croissant 
commencèrent  à  exhaler  un  souffle  mortel,  dont  tout  le  pays  fut 
infecté.  Nous  ne  dirons  rien  non  plus  des  exploits  d'Alfon,  fils  de 
Sigard  roi  de  Dannemarck,  c|ui  tua  ces  deux  dragons  et  obtint  la 
main  d'Avilda  pour  récompense;  ni  de  la  fuite  d'Avilda,  qui,  après 
avoir  souhaité  puis  rejeté  ce  mariage ,  s'enfuit  et  disparut  habillée  en 
homme  avec  ses  compagnes,  jalouses  comme  elles  de  garder  le  céli- 
bat, et  fut  retrouvée  par  Alfon  sur  un  navire  de  corsaires  qu'elle 
commandait,  et  dont  tout  l'équipage  fut  massacré  par  ce  guerrier; 
ni  enfin  des  prodiges  de  valeur  opérés  par  ce  même  Alfon,  depuis 
son  mariage  avec  Avilda  jusqu'au  moment  où  il  fut  tué  par  un 
corsaire  irlandais  nommé  Agabert,  lequel  étant  devenu  l'amant  de 
Sigua,  sœur  du  premier,  et  parvenu  à  la  séduire  sous  un  habit  de 
femme,  fut  pendu  par  ordre  du  père  devant  la  porte  de  cette  der- 
nière, qui  se  pendit  elle-même  de  désespoir,  ou,  selon  d'autres,  mit  le 
feu  à  la  maison  et  se  précipita  dans  les  flammes.  On  croirait  pou- 
voir reconnaître,  dans  les  deux  dragons  dont  il  vient  d'être  parlé, 
un  emblème  des  vertus  austères  et  de  la  mélancolie  d'Avilda ,  qui, 
pour  ne  pas  céder  aux  charmes  séduisans  du  vainqueur  des  mons- 
tres, reprit  sa  première  fierté  et  se  mit  à  errer  par  terre  et  par  mer, 
jusqu'à  ce  que  le  sort,  avec  l'aide  des  conseils  de  la  prudence ,  les 
unît  d'un  nœud  indissoluble.  De  cette  manière  on  fait  disparaître 
les  prodiges  et  les  récils  fabuleux,  mais  quelle  histoire  reste-t-iî  ? 
11  n'y  a  plus  d'ordre  chronologique  dans  les  faits  ai  dans  les  rè- 
gnes des  souverains,  plus  de  distinction  dans  les  évènemens  parti- 
culiers à  chaque  pays,  plus  de  liaison  dans  leur  suite,  plus  d'in- 
dication  même  partielle,  qui  fasse  connaître  d'une   manière    précise 


SUR     LA     ScANOINAVIE:  201 

les  lems  et  les  lieux.  On  peut  en  dire  autant    des    relations    qu'on 
a  au  sujet  d'un  Frolon ,  ^troisième  ou  septième  roi  de  Danneraarck, 
qui,  pour  avoir  fait  la  conqucle  de  la  Norvège,  perlé  la  guerre  en 
Russie  avec  des  succès  variés,  subjugué  la  Suède  qu'il  céda  ensuite 
à  son  ami  Eric,  rendu  trihulaires  les  Bretons,  et  leur  avoir  donné 
de  sages  lois,  dont  une  punissait  le  vol  avec  beaucoup  de  se'vérile, 
fut  appelé  l'Auguste  du  nord  ,  sans  doute  par  les  e'crivains  postérieurs  > 
puisqu'étant  mort  vers  la  fin  du  VI.*'  siècle,  il  ne  pouvait  y  avoir 
que  fort  peu  de  Scandinaves,  qui  eussent  quelqu'ide'e  d'Auguste.  II. 
mourut   d'un  coup  de  corne  de    vache,    et    cet    animal    fut    aussitôt 
transforme  en   sorcière  dans  les  îe'gendes  du  pays  :  sur  quoi  il  a  été 
invente'  d'autres  fables,  et  fait  par  les  modernes  des  allégories,  qu'il 
n'est  pas  nécessaire  de  rapporter  ici.  Nous  observerons  ne'anmoins  que 
le  nombre  des  Scaldes,  qui  e'taient  des  Bardes  ou  des  poètes  Scan- 
dinaves, e'tant  déjà  considérable    à    celte    époque,    on    proposa    un 
prix,  ou,  comme  d'autres  la  prétendent,  on  offrit  le  trône  même  à 
celui  d'eutre-eux  qui  aurait  le  mieux  célébré  dans  ses  vers  les  louan- 
ges de  Froton.  Le  Dannemarck  eut    certainement    avant    cette    épo- 
que une  longue  suite    de    rois,    parmi    lesquels    il    y    eut    plusieurs 
Frotons,  et  celui-ci  est  regardé  par  quelques-uns  comme  le  troisième, 
et  par  d'autres  comme  le  septième  de  ce  nom.  Et  en    effet,   il  est 
parlé  dans  les  chroniques  d'un  autre  Froton  antérieur,  non    moins 
renommé    aussi    par    sa    prudence    que    par    sa    valeur,    lequel    fut 
vaincu  et  tué  dans  une  bataille  par  certain   Araîd    qui    troublait    îe 
royaume,  et  était  peut-être  roi  de  quelque  état  voisin;  mais  les  his- 
toriens ne  sont  nullement  d'accord  entre  eux  sur  le  genre  de  sa  mort: 
les  uns  disent  qu'il  fut  brûlé  dans  son  palais  par  les  fils  d'Arald, 
et  que  sa  femme   liloïde  périt  écrasée  sous  les  ruines  en  cherchant 
à  se  sauver  des  flammes;  les  autres  assurent  qu'il  fut  tué  par  trahi- 
son dans  un  banquet,  auquel  il  avait  été  invité  par  un    roi    saxon 
wùmmé  Sverting,  que  Froton  avait  aussi  vaincu,    et    ensuite    traité 
généreusement. 

Mais  si  ce  Froton   ne  mourut  qu'au  commencement  du  YI.^  sîè-     ^•"•s>-^^fo7is 
de,  Il  avait  déjà  ete  lait  une  invasion  en  Bretagne  par  les  Scandî-    '^/«''^'««'^"■ 

>  ,      T  ,  A  ,  .71.  ''estrucûou 

naves,  c  est-a-dire  par    les    Angles,    qui    habitaient    une    partie    du      <^e,  pem, 
Dannemarck,  et  par  les    Saxons    ou    les   habitaus    de    la    péninsule  ^a'is  u  suéde. 

■1      .  .  •  1        T       i  •.  Inlroduclioji 

ciœbrique,  qui  occupaient  le  Jutland  et  les  duchés  actuels  de  Hols-      ,    "" 

J        Cl  •    1        TA  \  christuinisiiLs. 

tein  et  de  Sleswick.  Dans  le  même  siècle  et  à  l'époque  de  la  chute      ^'iraient. 

«        .j  .  .  s.        k  Foimadon 

de  l  empire  romain,  il  sortit  de  la  Scandinavie  plusieurs  hordes ,  oui       de^  tro^s 

*•  /T.  royaumes, 

Europe.   Vol,  VI.  ^g 


202  Discours    préliminaire 

porlèrenl  le  ravage  en  Italie  et  dans  les  provinces  voisines  soumi- 
ses auparavant  à  la  puissance  romaine;  mais  il  ne  nous  est  point 
parvenu  de  notions  précises  sur  ces  émigrations,  non  plus  que  sur  ces 
essaims  de  barbares  qui  parcoururent  une  grande  partie  de  l'Europe 
les  armes  à  la  main,  attendu  que  le  torrent,  parti  d'abord  du  fond 
du  nord,  alla  toujours  se  grossissant  de  la  reunion  d'autres  peuples 
sarmatcs,  germains  et  slaves ,  de  différentes  mœurs,  et  qui,  sous 
divers  noms,  se  dirigeaient  vers  le  midi  pour  y  trouver  un  climat 
plus  heureux:  ce  qui  porta  une  e'trange  confusion  jusque  dans  les 
noms  et  dans  le  langage  de  ces  peuples,  au  point  qu'il  ne  fut  plus 
possible  de  reconnaître  parmi  eux  ces  Scandinaves  qui  avaient  été 
les  premiers  peut-être  à  abandonner  leur  rigide  climat,  pour  en  aller 
chercher  un  plus  tempère  et  plus  fertile.  L'histoire  des  trois  premiers 
siècles  qui  ont  suivi  la  chute  de  l'empire  romain  est  enveloppée 
d'épaisses  ténèbres  j  mais  il  est  notoire  que  vers  le  comnjencement 
du  VlII.^  siècle  de  notre  ère,  la  Suède  était  partage'e  entre  plusieurs 
petits  princes,  qui  étaient  plus  ou  moins  indépendans  du  royaume 
d'Upsal,  comme  le  furent  dans  la  suite  les  premiers  grands  feuda- 
taires,  dans  les  états  des  successeurs  de  Charlemagne.  Que  ces  princes 
fussent,  comme  l'ont  cru  quelques-uns,  des  descendans  d'Odin ,  ou 
qu'ils  se  fussent  e'rigés  eux-mêmes  en  souverains  chacun  dans  son 
pays,  il  n'en  est  pas  moins  certain  qu'Ingiald  ,  ou  ,  comme  d'autres 
l'écrivent,  Ingel,  re'solut  de  se  défaire  de  ces  petits  tyrans,  et  de  se 
rendre  lui  seul  souverain  de  la  Suède.  On  raconte  qu'il  était  d'un 
naturel  fe'roce ,  pour  avoir  été  nourri  de  cœurs  de  loups  dans  son 
enfance,  et  qu'ayant  invité  tous  ces  petits  rois  à  un  banquet ,  lors- 
que tout  le  monde  fut  dans  la  joie,  il  fit  mettre  le  feu  au  palais 
après  en  avoir  fait  fermer  les  portes  et  disposer  des  satellites  tout 
alentour  pour  massacrer  tous  ceux  des  convives  qui  chercheraient  à 
s'échapper:  ce  qui  lui  fit  donner  le  surnom  d'illroda,  qui  signifie  per- 
fide. Attaqué  ensuite  lui-même  dans  sa  demeure  par  quelques-uns  de 
ces  princes,  qui]  n'étaient  point  venus  à  ce  funeste  banquet,  et  ne 
voyant  aucun  moyen  de  leur  échapper,  il  mit  lui-même  le  feu  à 
l'édifice,  et  périt  dans  les  flammes  avec  sa  fille  Asa,  qu'on  dit  n'avoir 
été  pas  moins  féroce  que  lui.  Il  ne  se  sauva  de  toute  sa  famille  que 
son  fils  Olas,  qui  alla  chercher  une  retraite  dans  le  Vermelande  où 
il  fonda  un  royaume,  après  avoir  éclairci  par  le  feu  les  épaisses 
forêts  qui  couvraient  ce  pays,  détruit  les  bêtes  farouch'^s  et  les 
reptiles  venimeux  dont  il  était  infesté,  et  en  avoir  rendu  le  sol  fer- 


SUR  LA   Scandinavie;  2o3 

tile.  Informes  des  avantages  que  leur  offrait  celte  contrée,  plusieurs 
Scandinaves  allèrent  s'y  établir;  et  à  la  vue  des  travaux  de  Tagri- 
culture  qui  leur  étaient  inconnus,  et  dont  ils  admiraient  les  heureux 
effets,  ils  imaginèrent,  selon  leur  coutume,  que  ces  changemfens 
étaient  l'ouvrage  d'une  vertu  surnaturelle  ou  d'opérations  magiques. 
L'accroissement  rapide  de  la  population  occasionna  bientôt  une  af- 
freuse disette,  qui  fut  regardée  de  même  comme  une  marque  de  la 
colère  des  dieux  contre  Olas;  et  l'auteur  de  tant  de  merveilles,  au- 
quel on  avait  donné  le  surnom  de  Troetelia,  c'est-à-dire  à'extirpateur 
des  bois  fut  sacrifié  comme  victime  expiatoire  en  faveur  de  son  peu- 
ple. Les  historiens  ne  s'accordent  pas  tous  néanmoins  sur  la  cause 
de  ce  sacrifice,  qui  toutefois  n'était  pas  nouveau  alors  dans  la 
Scandinavie.  Quelques-uns  supposent  môme  que  la  mort  de  ce  roi 
arriva  plus  tard  ,  c'esl-à-dire  à  l'époque  où  l'évangile  commençait  à 
être  prêché  dans  la  ville  d'Upsal  ;  que  ses  sujets  attribuèrent  à  son 
changement  de  religion  la  disette  qui  les  affligeait,  et  que  c'est  pour 
cela  qu'ils  le  sacrifièrent.  Mais  il  est  aisé  de  voir  que  ces  historiens 
n'ont  écoulé  en  cela  que  le  désir  d'acquérir  un  martyr  de  plus  à 
la  religion  chrétienne,  et  ce  désir,  s'il  est  permis  de  le  trouver  loua- 
ble, les  a  même  entraînés  à  altérer  la  chronologie  aussi  bien  que 
la  succession  des  anciens  rois  de  Suède,  parmi  lesquels  il  s'en  est 
trouvé  peut-être  plus  d'un  ayant  le  nom  d'Olas ,  indépendamment 
de  celui  qui  fut  immolé  à  la  colère  des  dieux.  On  raconte  que  la 
disette  n'ayant  point  cessé  ses  ravages  malgré  ce  sacrifice,  il  sortit 
de  la  Suède  un  grand  nombre  d'habitans,  qui  ayant  passé  la  chaîne 
des  monts  Dovrins,  allèrent  s'établir  dans  la  Norvège,  laquelle,  à  Tex- 
ception  du  territoire  de  Dronlheim,  était  encore  un  pays  inculte  et 
sans  population.  Alfdam  ,  fils  d'Olas,  passa  aussi,  dit  on,  avec  eux 
dans  cette  contrée.  Le  peu  de  petits  princes  qui  étaient  restés  en 
Suède  après  le  carnage  qu'en  avait  fait  Ingiald,  contre  lequel  ils  avaient 
invoqué  le  secours  des  Danois,  furent  subjugués  par  ces  auxiliaires, 
et  Biorno  roi  de  ces  derniers  étant  monté  sur  !e  trône  d'Upsal,  ne 
forma  de  ces  deux  étals  puissans  qu'un  seul  royaume.  Les  petits 
tyrans  se  trouvant  ainsi  dépouillés  de  tout,  cherchèrent  à  se  faire 
des  ressources  dans  la  piraterie,  et  c'est  alors  cju'on  vit  s'accroître 
prodigieusement  le  nombre  de  ces  corsaires  audacieux,  qui  pous- 
sèrent leurs  pirateries  jusques  sur  les  côtes  n^éridionales  de  l'Europe. 
Ce  système  de  rapine  dura  jusqu'au  tems  de  Charlemagne,  qui 
voyant  peut  être   le  peu  d'avantage  c[u'il  y  aurait  à   faire  usage  de  la 


2o4  Discours   préliminaire 

force  contre  ces  peuples  "guerriers,  conçut  le  dessein  d'adoucir  la  fé- 
rocité de  leur  caractère,  en  introduisant  parmi  eux,  à  la  place  du 
culte  de  Thor  et  d'Odin,  qui  était  tout  martial,  la  religion  du 
Christ  qui  ne  respirait  que  la  douceur  et  la  paix.  Ce  fut  alors  que 
Chariemagne  eut  à  combattre  Gothric,  roi  de  Dannemarck,  guer- 
rier d'un  grand  courage,  qui  régnait  aussi  en  Suède,  et  qui  avait 
pris  la  défense  de  Vitichinde ,  roi  ou  duc  de  la  Saxe,  et  son  beau- 
frère.  Gothric  vainquit  plusieurs  fois  les  Francs,  mais  au  milieu 
de  ses  triomphes  il  périt  de  la  main  d'un  de  ses  propres  soldats, 
que  le  fils  de  Chariemagne  avait  peut-être  gagné,  et  ce  fut  alors 
que  le  moine  Ausgar  fut  envoyé  dans  la  Scandinavie  pour  y  prê- 
cher la  religion  du  Christ.  On  trouve  dans  quelques  historiens  la 
description  de  l'accueil  brillant  qui  fut  fait  à  cet  apôtre  du  nord, 
à  la  rencontre  duquel  ils  font  même  venir  le  roi  Biorno,  qui  ne 
devait  plus  régner  alors,  s'il  est  vrai  que  Gothric  eût  déjà  réuni 
sous  son  sceptre  la  Suède  et  le  Dannemarck.  D'autres  préten- 
dent au  contraire  que  ce  moine  fut  renvoyé  du  pays:  toujours 
est-il  certain  ,  qu'il  n'y  fit  pas  un  long  séjour  ,  et  que  plu- 
sieurs autres  ecclésiastiques  qui  y  vinrent  après  lui  eurent  à  souf- 
frir beaucoup  de  persécutions:  ce  qui  ne  permet  guères  de  croire 
que  cette  première  mission  eut  un  grand  succès.  II  était  bien  dif- 
ficile d'ailleurs  de  faire  abandonner  aux  Scandinaves  une  religion 
aussi  favorable  que  la  leur  à  la  violence,  à  la  rapine  et  surtout  à 
la  piraterie,  et  de  leur  faire  oublier  le  paradis  de  leurs  Valkiries.  Et 
en  effet  les  choses  restèrent  dans  le  même  état;  et  encore  qu'il  fût 
vrai  que  Biorno  eût  fait  un  bon  accueil  au  moine  Ausgard,  il  n'ea 
serait  pas  moins  certain  que  ce  souverain  ne  suivit  en  aucune  ma- 
nière la  nouvelle  religion  qu'on  lui  prêchait:  car  vers  la  fin  de  ses 
jours  il  s'adonna  lui-même  entièrement  à  la  piraterie,  et  son  fils 
Asmund  abolit  partout  dans  ses  états  le  culte  du  Christ,  et  y  ré- 
tablit l'idolâtrie.  Les  Scaldes  continuèrent  à  célébrer  dans  leurs  chants 
les  actes  de  violence  et  de  cruauté;  et  pourtant,  malgré  les  éloges 
qu'ils  en  fesaient,  les  Scandinaves  ne  laissaient  pas  d'avoir  des  no- 
tions d'équité  et  de  vertu,  et  l'on  rendait  hommage  à  la  droiture 
de  certain  Slercater,  habitant  d'un  pays  de  la  grande-péninsule  Scan- 
dinave, qui,  malgré  la  rudesse  et  la  dureté  de  son  caractère,  mon- 
tra le  zèle  le  plus  ardent  pour  la  défense  des  opprimés,  pour  la 
punition  des  oppresseurs,  et  pour  le  maintien  de  l'ordre  dans  le  mode 
d'élection  et  de  succession  au  trône.  Des  historiens;  amis  du   merr 


SUR    LA   Scandinavie.  2o5 

veilleux,  ont  fait  également  de  ce  guerrier  un  ge'ant,  auquel  ils  ont 
attribué  des  actions  surnaturelles.  Alfdan  eut  pour  successeur  en 
Norvège  Arald  1.®'  surnommé  aux  beaux  cheveux ,  qui,  par  ses  con- 
naissances en  législation  et  en  politique,  contribua  à  la  fondation 
d'un  grand  royaume.  L'établissement  du  système  féodal  est  attri- 
bué au  contraire  dans  cette  région  à  un  autre  Olas  roi  de  Suède, 
qui  fit  un  partage  des  terres  entre  des  particuliers  pour  cju'ils  les 
cultivassent,  en  exigeant  d'eux  qu'ils  suivissent  le  souyerain  à  !a 
guerre.  On  raconte  de  ce  roi ,  qu'il  se  convertit  à  Ausgard  dans 
une  seconde  mission  que  fit  ce  moine,  et  que  s'étaut  refusé  à  l'in- 
timation que  lui  fesait  le  peuple  tourmenté  de  la  famine,  déman- 
ger de  la  viande  de  cheval  dans  un  sacrifice  qu'on  offrait  à  Thor, 
il  fut  immolé  devant  l'autel  même  de  ce  dieuj  mais  comme  il  n'est 
pas  à  supposer  que  le  premier  Oîas  ait  vécu  assez  long-tems  pour 
pouvoir  être  confondu  avec  le  second,  il  y  aurait  de  la  témérité  à 
leur  attribuer  à  l'un  et  à  l'autre  le  même  événement.  Emming,  qui 
avait  succédé  à  Gorhric  dans  le  royaume  de  Dannemarck,  entra,  dit- 
on,  en  négociation  avec  les  fils  de  Charlemagne,  et,  sous  Sivard  - 
son  successeur,  cet  état  nous  est  représenté  comme  en  proie  à  une 
guerre  civile.  Sivard  eut  pour  fils  Régner,  surnommé  Lodbroky  dont 
on  raconte  aussi  des  actions  étonnantes,  qui  sont  entremêlées  de 
beaucoup  de  fables.  On  sait  néanmoins  positivement  qu'il  recouvra  une 
partie  de  la  Norvège.  Il  épousa  une  jeune  héroïne,  nommée  Lod- 
garde,  qu'il  répudia  ensuite,  pour  demander  la  main  de  Thora  fille 
d'Ârald ,  roi  de  Suède  j  et,  pour  la  mériter,  il  tua,  selon  l'usage 
de  ces  tems  là  un  ours  féroce  qui  désolait  le  pays:  l'habitude  où 
il  était  de  se  couvrir  de  peaux  de  bêtes  sauvages,  lui  fit  donner 
le  surnom  de  Lodbrok.  Après  la  mort  de  son  épouse  il  fit  voile 
pour  l'Angleterre,  les  Orcades  et  les  Hébrides,  et  affermit  par  des 
prodiges  de  valeur  la  monarchie  Danoise,  dont  il  étendit  en  même 
tems  les  limites.  Ayant  passé  ensuite  en  Norvège,  il  s'éprit  d'amour 
pour  une  bergère  qui  gardait  les  chèvres,  l'épousa  et  en  eut  beau- 
coup d'enfans:  ce  qui  ne  l'empêcha  pas  de  continuer  ses  pirateries 
le  long  des  côtes  de  la  France  et  de  l'Espagne,  d'entrer  dans  le 
Méditerranée,  et  de  porter  la  terreur  de  son  nom  jusqu'en  Etrurie. 
Il  fit  même  une  excursion  dans  l'Hellespont,  et  de  retour  dans  son 
royaume,  il  eut  à  lutter  contre  son  fils  Ubbon,  qui,  à  l'aide  d'Es- 
bern  roi  des  Goths,  avait  occupé  le  trône  en  son  absence.  La 
victoire  le  suivit  aussi  en  Russie  ;  et  après  avoir  soutenu    de    nou- 


2o6  Discours    préliminaire 

Telles  guerres  en  Suède  et  en  Norvège,  il  passa  de  nouveau  en  Bre- 
tagne, où.  il  soutint  un  gros  parti  de  rebelles.  A  son  retour  en  Dan- 
nemarck,  il  trouva  Arald  devenu  puissant  à  l'aide  des  secours  que 
lui  avaient  prêie's  quelques  princes  chrétiens,  auxquels  il  avait  pro- 
mis d'embrasser  l'ëvangile  avec  ses  sujets,  aussitôt  qu'il  aurait  re- 
couvré la  possession  paisible  de  ses  étals.  Déjà  les  idoles  avaient 
été  renversées,  et  une  église  avait  môme  été  bâtie,  lorsque  Régner 
ayant  remonte  sur  le  trône  rétablit  le  culte  de  Thor.  Obligé,  sur 
la  fin  de  sa  vie,  de  passer  encore  en  Bretagne  pour  appaiser  une 
nouvelle  révolte,  il  tomba  entre  les  mains  des  ennemis,  qui  le 
jetèrent  dans  une  fosse^  pleine  de  serpens,  où  il  mourut  avec  fer- 
meté, non  seulement  sans  laisser  échapper  une  seule  plainte,  mais 
même  en  chantant  un  hymne  de  guerre  qui  se  trouve  iiisëré  dans 
TEdda,  et  dont  on  a  donne'  la  traduction  en  plusieurs  langues. 
Néanmoins  les  Danois  eurent  depuis  lors  l'avantage  sous  la  conduite 
d'un  fils  de  Régner,  appelé  par  quelques-uns  Ivar,  par  d'autres 
Remoîd  ou  Vidferd ,  et  connu  encore  sous  d'autres  noms,  lequel 
devint  dans  la  suite  roi  de  Dannemerck.  On  ne  raconte  de  ce 
roi  aucune  action  glorieuse;  mais  on  a  encore  des  doutes  au  sujet 
d'un  certain  Ivar  roi  de  Scanie,  qui,  selon  quelques  historiens,  ac- 
quit par  un  mariage  le  Jutland,  par  les  armes  la  Suède,  par  uu 
artifice  sordide  les  iles  du  Danneraarck,  et  s'empara  de  tous  les 
pays  voisins  de  la  Baltique  alors  habités  par  les  Wendes  et  par 
les  Slaves,  c'est-à-dire  la  Vestphalie  et  la  Norvège:  ce  qui  le  fit 
comparer  à  cet  énorme  serpent  marin  ,  qui  est  représenté  dans  quel- 
ques endroits  de  l'Edda  comme  embrassant  tout  le  continent.  On 
ne  sait  guêres  ce  qu'était  cet  îvar,  qui  forma  un  grand  empire  dans 
la  Scandinavie.  A  celte  époque  le  culte  catholique  fesait  de  nouveaux 
progrès  en  Daunemarckj  mais  ce  royaume  fut  enlevé  au  jeune  Eric 
descendant  de  Régner  par  un  usurpateur,  qui,  dans  la  crainte  de 
ne  pouvoir  conserver,  en  dépit  des  grands  et  des  principaux  habi- 
tans,  le  sceptre  qu'il  avait  usurpé,  et  voulant  se  rendre  agréable  au 
peuple,  abandonna  le  christianisme  qu'il  avait  embrassé  lui-môme, 
en  persécuta  les  ministres  avec  fureur,  et  rétablit  l'idolâtrie.  Se 
croyant  ensuite  affermi  sur  le  trône,  il  voulut  revenir  à  la  foi  pour 
s'attirer  aussi  la  faveur  des  grands;  mais  le  peuple  lui  ôta  la  vie  avec 
le  sceptre  qu'il  rendit  à  l'autre  Eric.  Effrayé  de  l'opposition  du  peu- 
ple au  christianisme,  ce  dernier  bannît  de  ses  étals  le  nouveau  culte, 
en  extermina  les  minisires ,  et  remit  en  honneur  les  images  de  Thor j 


SUR   LA    Scandinavie.  207 

îcais  devenu  plus  prudent  dans  la  suite,  il  laissa  à  chacun  de  ses 
sujets  la  liberlë  de  suivre  le  culte  qu'il  professait,  et  les  Chrétiens, 
tranquilles  sous  son  règne,  ne  furent  plus  troubles  que  sous  celui 
de  Gormo  successeur  de  Froton,  qui  serait  le  VI.^  de  ce  nom,  si 
l'on  pouvait  regarder  comme  le  troisième,  le  fameux  guerrier  ainsi 
nommé  dont  nous  avons  parle'  plus  haut.  Ce  Gormo  occupa  ne'an- 
moins  le  Julland  et  les  iles  adjacentes,  et  agrandit  considérablement 
la  monarchie  danoise.  De  son  tems  Arald  régnait  en  Norvège,  et 
Eric  en  Suède:  ces  deux  souverains  cherchaient  e'galement  à  éten- 
dre les  limites  de  leurs  états;  et  en  effet  le  second  parvint  à  y 
re'unir  la  Finlande,  le  Vermeland ,  la  Courlande,  la  Livonie  et  l'Es- 
tonie, malgré  les  montagnes,  les  forêts  et  les  rivières  qui  les  en  se'- 
paraient,  et  il  finit  de  détruire  tous  les  petits  tyrans  qui  montraient 
encore  quelques  idées  de  souveraineté  dans  certaines  parties  de  la 
Scandinavie.  Nous  ajouterons  ici  à  ce  que  nous  avons  déjà  dit  d'Arald, 
qu'il  vint  à  bout  d'étendre  sa  domination  sur  toute  la  Norvège  : 
projet,  à  l'accomplissement  duquel  il  avait  été  encouragé  par  Gida, 
fille  d'un  roi  de  l'Adaland ,  fameuse  par  sa  beauté,  laquelle  ne  con- 
sentait à  devenir  son  épouse,  que  lorsqu'il  serait  devenu  roi  de 
Norvège,  comme  avaient  fait  Eric  en  Suède,  et  Gormo  en  Danne- 
marck.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  d'abord  il  souoiit  par  la 
force  les  provinces  méridionales,  qu'il  ne  se  rendit  maître  de  celles 
du  nord  qu'après  de  longs  et  rudes  travaux,  qu'il  épousa  Gida, 
et  fut  le  fondateur  de  la  première  dj^nastie  monarchique  en  Nor- 
vège. C'est  de  celte  époque,  c'est-à-dire  de  la  fin  du  IX.®  siècle, 
qu'on  peut  dire  entièrement  changé  l'état  politique  de  la  Scandina- 
vie, et  que  date  l'origine  des  trois  grands  états  qui  se  sont  maintenus 
jusqu'à  nos  jours  ,  malgré  les  tentatives  faites  à  plusieurs  reprises 
par  les  petits  tyrans  pour  recouvrer  leur  autorité:  tentatives  qui  ne 
leur  réussirent  point,  et  après  lesquelles  plusieurs  d'entre  eux  al- 
lèrent augmenter  le  nombre  des  pirates,  et  entraînèrent  dans  leurs 
expéditions  sur  les  pays  du  midi  des  populations  entières,  parmi 
lesquelles  les  Normans  tiennent  le  premier  rang. 

L'histoire  ne  nous  offre  que  fort  peu  de  notions  sur  ces  royau-  DélowèrU 
mes  jusqu'au  XIV.^  siècle:  nous  dirons  ici  quelque  chose  de  leurs  ^evuiande. 
héros  et  de  l'origine  des  Normans.  Un  des  petits  rois  de  Nor-  ^'Hl^'aumtl 
vège,  qui  s'étaient  soumis  à  Arald  et  s'appelait  Rogvold,  avait  un  £^ca,mt 
fils  nommé  Rolîon ,  qui  désirant  signaler  sa  vaillance,  arma  un  na-  ^'^f^^^s'"''» 
y'ite  pour  exercer  la  piraterie  malgré  les  lois  rendues    par    le    nou-     ^^roisades. 


2o8  Discours   préliminaire 

veau  souverain  pour  l'empêcîier:  non  coulent  de  cela  il  ravagea  une 
province  qui  était  soumise  à  Arald,  et  fut  enfin  banni  comme  as- 
sassin. Ayant  passé  en  Dannemarck  avec  tous  ceux  de  ses  partisans, 
auxquels  déplaisait  comme  à  lui  la  se've'rité  des  lois  de  Gormo,  il 
alla  d'abord  en  Angleterre;  mais  intimide'  par  la  puissance  d'Alfred 
le  grand,  il  feignit  d'avoir  eu  dans  un  songe  l'avis  de  se  retirer  de 
ce  pays;  et  après  avoir  soutenu  avec  honneur  plusieurs  guerres  dans 
la  Belgique,  il  se  dirigea  vers  les  côtes  de  France,  où  il  finit 
par  étendre  ses  conquêtes  et  sa  puissance,  au  point  d'e'pouser  la 
fille  de  Charles  le  Simple  roi  de  ce  royaume,  et  de  s'ériger  lui-même 
en  souverain,  sous  le  nom  de  Robert  I.",  dans  la  partie  qui  a  em- 
prunté du  nom  de  ces  conquéraus  celui  de  Normandie,  qu'elle 
porte  encore  aujourd'hui.  C'étaient  encore  des  sujets  d'Arald  que 
ces  hardis  navigateurs,  dont  les  uns  abordèrent  aux  iles  de  Ferroé, 
et  les  autres  poussèrent  même  jusqu'en  Islande.  Nous  observerons 
ici,  au  sujet  de  cette  dernière  ile,  que  si  quelqu'Européen  y  aborda 
auparavant,  comme  i\  est  dit  dans  les  anciennes  chroniques,  ce 
ne  put  être  que  le  Scandinave  nommé  Flok,  qui  était  un  des- 
cendant de  Goa  fille  de  Thor.  Mais  tout  le  monde  sait  combien 
ces  récits  sont  équivoques  et  souvent  contradictoires:  ce  qu'il  y  a 
de  certain^  c'est  que  deux  chefs  Norvégiens  nommés  Ingolf  et  Jor- 
lef,  fondèrent  la  première  colonie  qui  s'établit  dans  l'Islande,  et  que 
cette  ile  n'a  jamais  cessé  depuis  de  faire  partie  d'un  royaume  Scan- 
dinave jusqu'à  nos  jours.  Nous  passerons  rapidement  sur  les  évène- 
raens  postérieurs,  qui  sont  encore  entremêlés  de  fables  et  de  faits 
incroyables,  et  nous  ne  nous  y  arrêterons  que  pour  en  déduire 
quelques  vérités  historiques.  Il  paraît  que  sur  la  fin  de  ses  jours  , 
le  grand  Arald,  fondateur  du  royaume  de  Norvège,  s'abandonna 
aux  douceurs  d'une  passion,  qui  énerve  le  courage  des  héros:  telle 
est  sans  doute  l'origine  de  ses  infidélités ,  des  fureurs  jalouses  de 
Gida  son  épouse,  et  de  la  naissance  de  divers  bâtards  entre  les- 
quels le  royaume  fut  partagé,  sous  l'obligation  de  rester  soumis 
à  Eric  le  fils  aine  ,  à  l'exclusion  de  l'un  d'eux  nommé  Acon  , 
qui  se  trouvait  en  Angleterre.  Eric  se  montra  extrêmement  cruel  , 
même  envers  ses  frères;  mais  chassé  du  trône  par  Acon  accouru 
de  l'Angleterre,  il  fut  obligé  de  se  réfugier  parmi  les  pirates  des 
Orcades.  Acon  tenta  d'introduir«  le  christianisme  en  Norvège,  mais 
le  peuple  s'y  opposa.  Il  repoussa  les  attaques  de  Gunilde,  femme 
d'Eric,    que   les    historiens    Scandinaves    donnent   pour    une    magi- 


SUR   LA    Scandinavie:  209 

cienne,  mais  il  fut  tué  dans  la  roêlëe  par  une  flèche,  ce  qui  per- 
mît à  cette  he'roïne  de  placer  sur  le  trône  son  fils  Arald ,  qui  re'- 
gna  sous  son  nom.  Survint  un  autre  Acon,  fils  d'un  Grand  auquel 
Gunilde  avait  ôle'  la  vie,  et  qui  ayant  tué  Arald  dans  une  bataille 
lui  succe'da  sur  le  trône.  A  celte  époque  l'établissement  de  la  re- 
ligion du  Christ  e'tait  puissamment  favorise'  par  les  souverains  de 
la  Scandinavie,  qui  la  regardaient  sans  doute  comme  un  moyen 
efficace  d'affermir  leur  pouvoir,  et  de  s'assurer  la  souveraineté': 
ce  qu'Acon  avait  déjà  tenté  de  faire  en  Norvège,  comme  nous 
l'avons  vu  plus  haut.  Dans  le  même  tems  Arald  cherchait  aussi  à 
propager  ce  culte  en  Dannemarck,  et  Eric  en  Suède:  ce  dernier 
fut  même  victime  de  son  zèle,  et  pourrait  par  conséquent  être 
mis  au  rang  des  martyrs  ;  mais  ces  peuples  encore  farouches 
étaient  trop  attachés  au  culte  de  leurs  pères  ,  et  sans  vouloir 
entendre  parler  d'aucune  innovation  sur  ce  point  ,  ils  s'écriaient 
qu'il  n'y  avait  pas  de  divinité  plus  grande  que  leurs  dieux.  L'ex- 
pédition de  Svénon,  roi  de  Dannemarck,  contre  l'usurpateur  Acon, 
les  secours  prêtés  à  ce  dernier  par  les  pirates  sous  les  ordres  de 
certain  Sigvald  ,  et  la  dispersion  de  leur  flotte,  nous  conduisent  à 
dire  un  mot  d'une  étrange  république  qui  s'était  formée  alors  dans 
la  Scandinavie.  Nous  avons  déjà  observé  que  ces  peuples  avaient 
un  penchant  naturel  pour  la  piraterie,  qu'ils  l'exerçaient  sur  leurs 
côtes,  et  que  par  l'effet  des  persécutions  et  des  guerres  civiles,  les 
personnages  les  plus  illustres  et  même  les  enfans  des  rois  y  pre- 
naient part.  Dans  le  X.®  siècle,  un  fameux  corsaire  nommé  Palma- 
tok  ,  homme  intelligent  et  hardi,  conçut  le  projet  de  donnera  ces 
aventuriers  une  existence  sociale,  et  d'en  former  une  république.  Il 
se  fit  donc  élire  pour  leur  chef,  et  les  ayant  rassemblés  dans  une 
des  iles  danoises,  il  "les  accoutuma  à  l'obéissance  et  à  l'ordre,  et 
fonda  ainsi,  au  dire  de  Torphœus  à  Josbourg,  dans  la  Vandalie, 
un  petit  état  qui  devint  puissant  et  redoutable:  quelques-uns  ont 
même  supposé  que  cet  état  obtint  la  protection  du  Dannemarck, 
ou  même  que  c'était  une  colonie  dont  un  roi  danois  avait  été  le 
fondateur.  Palmatok  avait  même  établi  une  ordre  de  succession  parmi 
les  chefs,  dont  l'un  fut  le  Sigvald,  que  nous  avons  vu  porter  à 
Svénon  des  secours  contre  l'usurpateur  de  la  Norvège.  On  trouve 
dans  les  chroniques  Scandinaves,  qu'Acon  se  voyant  attaqué  par 
des  ennemis  aussi  puissans,  eut  recours  à  l'ombre  d'une  fameuse 
magicienne  qu'il  révérait,  et  à   laquelle  il  sacrifia  même   un    de    ses 

ÊKrope.   Vol.   FI.  27 


2IO  DiSCOUBS    PRÉLIMINAIRE 

eofans,  et  qu'après  que  cette  magicienne  lui  eurpromis  la  victoire  , 
on  le  vit  courir  sur  les  flots,  exciter  une  tempête,  et  disperser  les 
vaisseaux  ennemis,  qui  tombèrent  au  pouvoir  d'Acon.  Tout  ce  qu'il 
y  a  de  vrai  dans  cette  histoire  fabuleuse ,  c'est    qu'Acon    fut    vain- 
queur dans  ce  combat  naval,  et  que  la  flotte  danoise  fut  dispersée 
par  une  tempête;  mais  Acon  ne  tarda  pas  à  être  renversé  du  trône 
et  même  tue'  :  ce  qui  fit  passer  le  sceptre    entre    les    mains    d'Olas 
surnommé  Trigéson,  neveu  du  fameux  Arald    aux   beaux    cheveux. 
La  re'putalion  que  ce  roi  de  Norvège  acquit  en  peu  de  tems  excita 
la  jalousie  des  rois  de  Dannemarck  et  de   Suède;   le    premier    prit 
contre  lui  les  armes,  et  le  second  lui  envoya  sa  belle-mère  nomme'e 
Sigride  VAItière,  pour  rechercher   son    alliance.  Sigride  conçut   une 
forte   passion    pour   ce   jeune    roi    qu'elle  aurait   épousé,    s'il   n'eût 
point  professé  le  christianisme  dont  elle  ne    voulait   nullement,    et 
qu'elle  outrageait  même  par  des  insultes.  Des  actes  de  violence  suc- 
cédèrent aux  propos,  et  Sigride  offensée  jura  de  se  venger.  Olas  fit 
tous  ses  efforts  pour  obliger  ses  sujets  à  embrasser  la  foi ,  il  sévit 
même  cruellement  contre  les  récalcitrans,  et  alla  jusqu'à  faire  mou- 
rir traitreusement  un  prêtre  de  Thor ,  qui  était    son    parent,    mais 
que  les  historiens  de  ce  pays  ont  fait  passer   pour  un    fameux  né- 
gromancien.  Ces  persécutions  irritèrent  le  peuple,  et  Olas  périt  vic- 
time de  la  vengeance  de  Sigride  qui  avait  épousé    le    roi    Svénon  , 
et  du  même  Sigvald,  chef  des  pirates  qui  avait  été  d'abord  malheu- 
reux dans  son  expédition  contre  l'usurpateur  Acron.  Quelques  écri- 
vains racontent  qu'Olas  se  voyant  perdu  se  jeta  à  la  mer:  ce  qu'il 
y  a   de  certain  c'est  qu'il  y  périt,    n'y  ayant  rien  que  de  fabuleux 
dans  ce  qu'ils  disent  ensuite  de  son  évasion  de  l'eau  à  la  nage,  de 
son  ascension  au  ciel,  de  son    pèlerinage  à  Rome  et  à  Jérusalem, 
et  de  sa  mort    dans   un   couvent  de  la  Sourie,  où  il  était    devenu 
abbé.    La   Norvège    fut   alors   partagée    entre    le    Dannemarck  ,     la 
Suède  et  les  fils  de   l'usurpateur   Acron,    et    l'on    ne   lit   pas    sans 
surprise,  que,  malgré   les    désordres  qui  avaient  accompagné  le  dé- 
membrement de  cet  état,  les  Norvégiens  n'avaient  jamais  été    plus 
heureux  qu'à  cette  époque,  de  la  même  manière  qu'on  trouve  dans 
Puffendorf  que  le  XI.^  siècle  avait   été   l'âge   d'or   pour  la   Suède. 
Dans  ce  dernier  état  le  trône  fut    successivement    occupé,    savoir; 
par  Amund,  qui  voulut  adoucir  le   naturel  féroce  de  ses  sujets,  et 
établit  la  peine    du    talion    contre    les  incendiaires;  par   Slenkil   et 
Ingo,  auxquels  fut  donné  le  nom  de  justes^  et  qui   firent  de^  vains 


SUR  LA  Scandinavie.  211 

efforts  pour  la  propagation  du  christianisme,  efforts  qui  coûtèrent 
même  la  vie  au  second,  qu'un  idolâtre  perça  d'une  flèche;  par 
Alstan,  qui,  par  sa  sagesse  se  fit  aimer  des  peuples,  et  par  Philippe 
qui  en  fut  aimé  encore  davantage,  enfin  par  un  autre  Ingo,  fils 
d'Alstan  ,  qui  chercha  à  rendre  les  Suédois  heureux,  et  qui,  aidé  de 
sa  femme  Raguilde,  travailla  à  propager  l'évangile  dans  ses  états, 
non  par  la  violence  et  les  persécutions,  mais  avec  une  douceur  et 
une  charité,  qui  leur  ont  fait  donner  après  leur  mort  le  nom  de 
saints  par  les  chrétiens ,  et  leur  ont  mérité  des  idolâtres  les  hon- 
neurs de  l'apothéose.  Ingo  ne  laissa  que  deux  filles,  qui  épousèrent 
les  rois  de  Dannemarck  et  de  Norvège:  ce  qui  amena  de  nouveaux 
changemens  dans  les  étas  du  nord.  A  cette  époque  Amul,  qui  fut 
surnommé  le  grand,  et  était  fils  de  Svénon,  monta  sur  le  trône 
de  Dannemarck.  L'Angleterre  fut  le  premier  théâtre  de  ses  exploits, 
puis  ayant  passé  en  Norvège  il  y  vainquit  Olas  iiraldson,  qui,  après 
avoir  été  simple  paladin  ou  chevalier  errant,  et  s'être  même  rendu 
célèbre  en  Italie,  était  parvenu  à  régner  sur  les  Norvégiens,  et  qui 
voulant  aus >i  user  de  violence  pour  détruire  l'idolâtrie,  fournit  à 
Canut  un  moyen  facile  de  débaucher  ses  troupes ,  et  fut  tué  enfin 
dans  la  tentative  qu'il  fit  pour  recouvrer  ses  états  à  l'aide  de  la 
Russie.  Canut  se  rendit  célèbre  par  sa  justice,  et  sous  son  règne  le 
culte  des  idoles  cessa  en  Dannemarck.  Après  avoir  cédé  ses  étals  à 
ses  deux  fils  nommés,  l'un  Arald,  et  l'autre  Ardicanut,  il  s'en  alla 
en  pèlerinage  à  Rome.  Svénon,  son  fils  naturel,  qu'il  avait  mis  sur 
le  trône  de  Norvège,  ne  larda  pas  à  en  être  chassé  par  les  grands, 
qui  y  firent  remonter  Olas  Magnus,  fils  de  l'Olas',  auquel  les  his- 
toriens ont  donné  le  nom  de  saint,  malgré  les  prétentions  d'Ardi- 
canut,  qui  aspirait  aussi  à  celte  partie  de  l'héritage  paternel:  on 
en  vint  à  des  négociations  avec  ce  dernier,  et  les  deux  souve- 
rains s'engagèrent  à  vivre  en  paix  chacun  dans  ses  états,  sous  la 
condition  que  l'un  d'eux  venant  à  mourir  sans  enfans  mâles,  l'autre 
lui  succéderait;  arrangement  par  l'effet  duquel  le  Dannemarck  tomba 
au  pouvoir  du  roi  de  Norvège.  Mais,  au  lieu  de  pardonner  comme 
il  l'avait  juré  à  ceux  qui  avaient  tué  son  père,  le  roi  Norvégien 
.conçut  le  dessein  de  s'en  venger  cruellement  ;  et  il  ne  renonça  à  sa 
résolution,  qu'aux  vives  instances  d'un  Sigwater  ou  barde,  espèce  de 
poètes  pour  lesquels  on  avait  beaucoup  d'estime,  comme  possédant 
le  talent  de  persuader,  et  qui  se  plaçaient  au  premier  rang  dans  les 
combats,  pour  ranimer  par  leurs    cliants    le    courage  des    guerriers. 


2  12  Discours   préliminaire 

Kevenu  à  des  senlîmens  plus  doux,  Magnus  relâcha  les  prisonniers 
et  rappela  les  fugitifs,  ce  qui  lui  mérita  le  surnom  de  [Bon.  En 
vain  Svënon  tenta  alors  de  lui  enlever  le  sceptre,  il  fut  lui-même 
oblige  de  prendre  la  fuite;  mais  alors  on  vit  paraître  dans  le  Dau-^ 
nemarck  Arald  Sigurtson,  descendant  d'un  des  petits  rois  de  la  Nor- 
vège, et  guerrier  renommé,  qui  avait  été  à  Constanlinople,  et  qui 
avait  combattu  les  Sarrasins  en  Afrique,  secouru  les  Normans  en  Si- 
cile, et  lue  un  énorme  serpent  avec  lequel  il  avait  été  renfermé  dans 
une  prison  par  ordre  de  l'impératrice  Zoé,  qui  l'avait  aimé  aupara- 
vant, et  dont  il  avait  excité  la  jalousie  pour  avoir  épousé  Elisabeth 
fille  de  Jeroslaw,  souverain  de  la  Russie.  Comme  il  était  fort  riche, 
il  conçut  bientôt  le  dessein  de  régner  sur  le  Dannemarck,  et  se  li- 
gua avec  Svénon  qui  avait  aussi  les  mêmes  prétentions;  mais  sur  la 
proposition  de  Magnus  ils  firent  la  paix,  à  condition  que  le  royaume 
de  Norvège  et  les  trésors  d'Arald  seraient  partagés  entre  eux  par 
moitié.  Cependant  il  fallut  encore  en  venir  aux  mains  avec  Svénon; 
et  Magnus,  après  s'être  illustré  par  ses  libéralités,  mourut,  laissant 
un  nom  si  révéré,  que  les  Danois  et  les  Norvégiens  se  disputèrent 
sa  dépouille  mortelle,  et  que  ses  vertus  furent  chantées  pendant 
long-teras  par  les  Scaldes.  Après  sa  mort,  Svénon  s'empara  du  trône, 
et  eut  Arald  pour  compétiteur;  mais  à  la  fin  ce  dernier  y  renonça 
pour  ne  s'occuper  que  de  la  conquête  de  l'Angleterre,  où  il  mou- 
rut dans  une  bataille.  La  Norvège  eut  alors  pour  roi  Olas,  fils 
d'Arald,  homme  sage  et  prudent,  qui  ne  songea  qu'à  maintenir  la 
paix  dans  ses  états;  il  voulut  même  y  abolir  l'esclavage,  favorisa  le 
commerce  et  l'agriculture,  et  bâtit  des  villes  et  des  villages;  maïs 
ayant  bientôt  cessé  de  vivre,  son  fils  Magnus,  d'un  caractère  tout- 
à-fait  opposé,  ne  tarda  pas  à  attaquer  logo  roi  de  Suède,  et  ne 
fut  arrêté  dans  son  invasion  que  par  l'amour  qu'il  conçut  pour 
Marguerite  fille  d'Ingo,  qui  la  lui  donna  en  mariage,  et  que 
les  Suédois  ont  surnommée  de  Femme  de  la  paix.  Mais  Ingo 
n'ayant  pas  laissé,  comme  on  l'a  dit  plus  haut,  d'enfans  mâles,  la 
nation  élut  pour  roi  Ragvald,  un  des  grands  du  royaume,  lequel 
avait  des  formes  gigantesques  et  la  force  d'un  taureau.  Devenu  odieux 
par  ses  injustices,  ses  violences  et  ses  cruautés,  Ragvald  fut  tué 
par  le  peuple,  qui  lui  donna  pour  successeur  Svercher,  homme 
juste,  affable  et  généreux,  qui  périt  également  victime  de  ses  com- 
plaisances pour  un  fils,  dont  les  rapines  et  les  excès  de  tout  genre 
avaient  jeté  le  trouble  dans  les  provinces.  Il  s'éleva  alors,  au  sujel 


SUR   LA   Scandinavie.  2i3 

de  l'élection,  de  grands  débats  qui  ne  se  terminèrent  qu'à  condition 
qu'Eric,  qui  e'tait  bien  vu  de  la  plupart  des  grands,  monterait  sur 
le  trône  ,  et  que  la  souveraineté  passerait  alternativement  à  ses  des- 
cendans  et  à  ceux  de  Charles,  fils  de    Svercher,    qui   la    réclamait 
aussi.  Eric  fut  un  prince  estimé,  qui  réunit  en  lui  à  l'amour  de  la 
paix  la  sagesse  d'un  législateur  et  le  courage  d'un  bon   guerrier  j  il 
mourut  les  armes  à  la  main  en  se  défendant  contre  quelques  grands', 
qui  ne  pouvaient  tolérer  sa  justice  rigoureuse:  ses  vertus  l'ont  fait 
mettre  au  rang  des  saints  par    les    Chrétiens,    et    quelques-uns    ont 
même  publié  qu'il    avait    péri   en    défendant    la   religion    du    Christ 
contre  les  idolâtres.  Canut,  roi  de  Dannemarck ,  qui  avait  succédé  à 
Arald  ,  fut  aussi  déclaré  saint.  Ce  fut  à  cette   époque,    c'est-à-dire 
vers  la  fin  du  XII.®  siècle,  que  les  peuples  de  la  Scandinavie  pri- 
rent part  aux  croisades,  qui  alors  étaient  de  mode,  et  qu'un  prince 
danois,  nommé  Svénon,  passa  en  Palestine   avec  un  corps  de  i5,oo 
hommes,  et  combattit  sous  les  étendards  de  Godefroi:  ce    dont    il 
est  aussi  fait  mention    dans    la   Jérusalem  délivrée   du    Tasse,    Ra- 
guilda,  reine  de  Suède,  avait  entrepris  déjà    auparavant    le    pèleri- 
nage de  la  Terre-Sainte,  et  elle  fut  imitée  par  Eric   successeur    de 
Canut,  en  même  tems  qu'un  prince  de  la  Norvège,  après  une  lon- 
gue navigation,  était  allé  à  Rome  pour  rendre  hommage  au    pape. 
La  plus  fameuse  des  croisades  du  nord  fut  celle  de  Sigur,  fils    de 
Magnus  roi  de  Norvège,  qui  a  été  aussi  célébré  par    le    Tasse,    et 
qui  sortit  des  ports  de    la    Scandinavie    avec    un    corps    de    10,000 
guerriers  portant  l'étendard  de  la  croix.  Après  avoir  combattu    des 
corsaires  sarrazins  dans  l'Atlantique,  et  forcé  contre  d'autres  le  pas- 
sage du  détroit  de  Gibraltar,  il  arriva  en  Sicile,  où  il  fut  bien  ac- 
cueilli par  les  Norraans;  et  ayant  passé  de  là  en  Asie,  il  se  réunit 
à  Baudoin,  battit  les  Turcs  dans  divers    combats,   attaqua    et   prit 
Sidon,  et  se  rendit  ensuite  à  Constantinople,  o\x  Alexis    Commène 
lui  fit  de  grands  honneurs,  et  lui  fournit  les  moyens  de  retourner  dans 
son  pays,  après  l'avoir  comblé  de  présens.  Ses  exploits  furent  chantés 
par  les  Scaldes.  Les  croisades  ne  contribuèrent  pas  peu  à  répandre 
dans  la  Scandinavie  la  religion  chrétienne,  qui,  avec  l'appareil  bel- 
liqueux   et    l'éclat    des    grandeurs    sous    lequel    elle    se    présentait 
dans  ces  tems  barbares,  ne  pouvait  manquer  de  plaire  aux  peuples 
guerriers  qui  habitaient  ces  contrées.  On  est  affligé    de    voir   seule- 
ment qu'il  s'y  forma  aussi  de  ces  croisades  contre  quelques-uns  des 
habilans  mêmes,  et  surtout  contre  les  Smolandais ^  qui  avaient  tué 


coraraunications  qu'ils  s'étaient  ouvertes  avec    quelques    nations    du 
midi  de  l'Europe,  et  à  la  propagation  de  la  religion  chre'tienne  dans 


2i4  Discours    préliminaire 

quelques  missionnaires  chrétiens,  et  relevé'  une  antique  et  grossière 
statue  de  bois  qui  représentait  Thor.  Les  chevaliers  Teutonîques 
qui  revenaient  de  la  Palestine,  ainsi  que  les  chevaliers  dits  de  la 
Hache  ayant  aussi  pris  part  à  cette  expédition,  les  idoles  furent 
renversées  de  toutes  parts,  et  les  idolâtres  mis  à  mort,  souvent 
d'une  manière  honteuse  et  cruelle. 
La  ciMUaiion  C'cst  de  cctle  époque  que  datent  les  progrès  des  Scandinaves 

ta  Scandir/afie  daus  la  civilisaliou  :  avantage  dont  ils  ont  pu   être    redevables    aux 

est  retardée.  "  ^ 

Sidle 
des  èi'eneniens 

principaux  , 
jusqii'au  traité 

de  Calmar,  \es  contrécs  septentrionales.  Leurs  relations  avec  les  autres  peuples,  et 
surtout  avec  ceux  du  centre,  ne  pouvaient  leur  procurer  beaucoup  de 
lumières  à  cause  de  l'e'tat  d'ignorance  et  de  barbarie  où  ils  étaient 
encore  plongés  eux-mêmes.  D'un  autre  côté,  la  rusticité  et  quel- 
quefois même  l'irrégularité  des  mœurs  des  ministres  de  l'évaDgile , 
jointes  aux  moyens  violens  qu'on  employait  pour  établir  le  nouveau 
culte,  ne  permettaient  point  de  retirer  tout  le  fruit  possible  de 
la  douceur  et  de  la  pureté  de  sa  morale,  pour  la  civilisation  d'un 
peuple  aussi  barbare  et  aussi  fortement  attaché  à  son  ancienne 
croyance.  Aussi,  l'art  de  la  magie,  sans  admettre  pourtant  toutes  les 
extravagances  rapportées  à  ce  sujet  dans  les  chroniques  Scandinaves, 
ne  laissa-t-il  pas  de  continuer  à  être  cultivé  dans  les  siècles  suivans, 
comme  on  le  voit  par  les  opinions  et  les  discours  des  écrivains  les 
plus  favorables  à  ce  peuple:  ce  qui  fut  cause  du  mélange  qui  se 
fit  alors  de  certains  rites  dérivant  du  paganisme,  avec  la  nouvelle 
religion.  On  continua  encore  à  recourir  aux  épreuves  du  feu  et 
du  fer  rouge,  et  à  décider  les  querelles  des  états  par  la  voie  du 
duel  ;  enfin  jusqu'au  XIV.^  siècle  ce  ne  fut  que  troubles  et  que  dé- 
sordres dans  toute  la  Scandinavie.  L'histoire  ne  nous  offre  dans 
cette  région  que  les  indices  manifestes  d'une  civilisation  encore  dans 
l'enfance;  en  Dannemarck,  des  règnes  inquiets  et  souvent  orageux; 
en  Norvège  des  troubles  sans  cesse  renaissans;  une  foule  de  pré- 
tendans  qui  se  disputent  le  trône  de  ce  pays  sous  le  règne  même 
de  Sigurt,  fameux  dans  les  croisades,  et  des  querelles  qui  se  pro- 
longent jusque  sous  le  règne  du  sage  et  valeureux  Acon;  un  arche- 
vêque assurant  que  la  couronne  de  Norvège  appartient  à  S.*01as, 
et  qui  prétend  la  donner,  au  nom  de  ce  saint,  à  qui  bon  lui  sem- 
ble; ce  royaume  mis  tout  en  feu  par  les  grands;  un  prince,  dit 
Sverrer,  forcé  de  recevoir  la  couronne  des  mains  d'une    troupe   de 


S"U  R    L  A     s  G  A  N  D  I  ^'  A  V  I  E;  2  I  5 

montagnarcls  appelés  par  mépris  Birkehenians  ^  dont  la  chaussure 
était  faite  d'écorce  de  peuplier,  et  qui  parviennent  néanmoins  à  tuer 
le  roi  légitime,  et  à  placer  sur  le  trône  l'homme  élu  par  eux;  les 
factions  tumultueuses  qui  se  renouvellent  après  la  mort  de  Sverrer, 
en  même  tems  qu'elles  bouleversent  la  Suède;  la  puissance  colossale 
de  certains  particuliers,  et  entre  autres  des  descendans  de  Folk,  ap- 
pelés ensuite  Folkungers,  qui  parviennent  à  s'asseoir  sur  le  trône 
de  Norvège;  enfin  un  Valdemar,  l'un  des  rois  de  cette  contrée,  qui 
abandonne  sa  cour  pour  s'en  aller  en  pèlerinage  à  Rome,  après  avoir 
remis  l'administration  de  ses  états  à  un  ministre,  qui  refuse  ensuite  de 
les  lui  rendre,  et  le  force  à  une  honteuse  abdication.  Et  pourtant, 
malgré  tous  ces  faits,  il  s'est  trouvé  des  écrivains,  qui  n'ont  pas 
craint  d'avancer  que,  durant  tout  ce  tems,  la  civilisation  fesait  les 
plus  grands  progrès  en  Dannemarck,  en  Suède  et  en  Norvège.  Il 
est  vrai  que  l'autorité  sacerdotale  s'était  déjà  étrangement  accrue, 
que  des  taxes  odieuses  avaient  même  été  imposées  pour  l'entretien 
et  la  propagation  du  culte;  que  le  sacerdoce,  entouré  de  luxe  et 
de  pompe,  avait  suscité  des  questions  dangereuses,  et  mis  les  sou- 
verains dans  le  cas  de  craindre  la  révolte  de  leurs  sujets;  enfin  que 
deux  prélats,  l'archevêque  Erland ,  et  l'évêque  Arnefast ,  avaient 
été  impliqués  dans  une  conjuration,  coupable  selon  les  historiens^ 
d'avoir  fait  empoisonner  Christophe  roi  de  Dannemarck.  On  vit  en- 
core à  cette  époque  le  clergé  disputer  le  trône  du  Dannemarck  à 
Eric  fils  de  Christophe,  et  sa  mère  régente  n'avoir  contre  cet  or- 
dre d'autre  soutien  que  l'affection  et  le  courage  de  son  peuple.  Mais 
le  roi  Magnus  qui  vint  après,  ôta  adroitement  à  l'archevêque  le 
droit  de  se  mêler  des  élections  des  rois.  Outre  la  peste  dont  il  était 
affligé,  le  Dannemarck  ne  laisse  pas  cependant  que  d'être  encore 
déchiré  à  cette  époque  par  des  guerres  intestines.  Le  roi  Eric  est 
tué  pour  sa  mauvaise  conduite,  et  une  guerre  terrible  est  déclarée 
à  la  Norvège  où  s'étaient  réfugiés  les  meurtriers.  Des  discordes  écla- 
tent dans  la  Suède  entre  les  enfans  de  Magnus  Ladulas,  dont  un 
fait  emprisonner  ses  frères  par  trahison,  et,  à  l'exemple  du  comte 
Ugolino,  les  fait  tous  périr  de  faim  dans  leur  prison.  Le  peuple  se 
soulève  contre  Birger,  qui  s'enfuit  et  va  mourir  en  Dannemarck, 
tandis  que  les  Suédois  irrités  font  décapiter  son  fils  Magnus,  et 
élisent  pour  leur  roi  un  autre  Magnus ,  fils  d'Eric.  Enfin  des  lois 
sévères  sont  publiées  en  Norvège  par  Acon  V  contre  les  grands  du 
royaume  et  les  courtisans,  qui  ne  payaient  point  leurs   dettes,    et 


2iC  Discours   préliminaire 

opprimaient  le  peuple:  ce  qui  prouve  que  la  civilisation  ne  pouvait 
pas  avoir  fait  beaucoup  de  progrès  chez  ces  peuples.  Il  faut  dire 
ici  cependant  à  la  louange  de  ce  même  Acon,  qu'à  la  magnifique 
ambassade  qui  lui  fut  envoyée  par  Hugues  de  Lusignan  pour  l'en- 
gager à  une  expédition  contre  les  Turcs,  il  repondit,  que  le  pre- 
mier devoir  d'un  bon  roi  était  de  ne  pas  abandonner  ses  sujets, 
mais  au  contraire  de  les  bien  gouverner.  Pendant  ce  tems  le  Dan- 
nemarck  était  malheureux  sous  un  autre  Christophe.  Les  ecclésias- 
tiques avaient  repris  leurs  privilèges  et  leurs  étranges  pre'tentions , 
et  les  grands  abusaient  toujours  davantage  de  leur  autorité.  Bientôt 
une  troupe  de  mécontens  se  réunit  et  proclama  roi  Eric  fils  de  Chris- 
tophe :  ce  dernier  se  réfugia  avec  ses  trésors  en  Allemagne  :  son  fils, 
qu'il  avait  envoyé  contre  les  rebelles,  fut  vaincu  et  fait  prisonnier, 
et  la  couronne  du  Dannemarck  fut  décernée  à  Valdemar  duc  de 
Sieswick,  durant  la  minorité  duquel  le  comte  Gérard  son  oncle 
prit  la  tutèle,  et  mit  tout  en  œuvre  pour  consommer  la  ruine  de 
ce  royaume.  Dans  le  même  tems  la  Suède  et  la  Norvège  se  trou- 
vaient dans  un  état  malheureux  sous  le  gouvernement  de  Magnus 
Ericson,  qui  avait  e'pouse'  Blanche  de  Namur,  femme  ambitieuse, 
cruelle  et  débauchée:  alors  la  concession  du  Dannemarck  fut  de- 
mandée au  pape,  auquel  on  dit  que  ce  royaume  appartenait  à  titre 
de  fief  Ce  pape,  qui  était  Benoit  XllI,  eut  la  prudence  de  ne  point 
se  prêter  à  la  demande  du  roi  de  Suède,  en  alléguant  de  vouloir 
bien  connaître  auparavant  les  principes  sur  lesquels  ce  droit  repo- 
sait; mais  ce  roi  fut  excommunié  bientôt  après,  pour  avoir  dissipé  en 
enterprises  imprudentes  contre  la  Russie,  le  tribut  qu'il  payait  à 
Bome  sous  le  titre  de  denier  de  S}  Pierre.  Les  Norvégiens  et  les 
Suédois  demandèrent  alors  pour  roi  Acon,  qui  fut  accordé  aux  pre- 
miers, et  non  aux  seconds.  Eric,  fils  de  Magnus,  déclara  la  guerre 
à  son  père,  puis  régna  avec  lui,  et  exerça  ensuite  les  plus  grandes 
violences  contre  les  favoris  de  ce  dernier,  et  contre  l'ami  et  le  con- 
fident de  sa  mère  qu'il  fit  mourir:  après  quoi  il  mourut  lui-même 
de  poison,  non  sans  le  soupçon  que  celle-ci  le  lui  eût  fait  donner. 
La  même  mort  enleva  aussi  Christophe,  fils  de  Valdemar  et  frère  de 
Marguerite,  mariée  alors  à  Acon  roi  de  Norvège.  En  Suède, Magnus 
tenta  de  renverser  le  sénat,  et  chassa  du  royaume  plusieurs  sénateurs  , 
qui  élurent  pour  roi  Albert  de  Mécklembourg.  Ce  nouveau  souverain 
est  attaqué  par  Magnus  et  par  Valdemar,  dont  le  premier  est  fait 
prisonnier  j  il  achète  ensuite  la  paix  de  Valdemar,  et,  après  l'avoir 


SUR    LA    Scandinavie.  217 

violée ,  se  ligue  avec  quelques  princes  de  l'AlIomagne.  A  la  mort 
de  Valdemar,  Olas  est  élu,  el,  après  lui,  Marguerite,  auparavant  ré- 
gente, est  proclaaie'e  reine,  et  réunit  sous  sa  puissance  la  Norvège 
et  le  Dannemarck.  Tandis  qu'Albert  se  rend  odieux  aux  Suédois, 
Marguerite  ne  néglige  rien  pour  gagner  leur  affection,  et  eu  effet 
ils  invoquent  son  secours  j  Albert  devient  son  prisonnier  dans 
une  bataille:  relâche  par  elle,  il  lui  cède  le  royaume  de  Suède, 
qu'elle  gouverne  avec  une  sagesse,  qui  la  fait  surnommer  par  quel- 
ques historiens  la  Sëmiramis  du  nord.  Getie  princesse  termine  soa 
glorieux  règne  par  le  fameux  traité  de  Calmar  conclu  en  1097  >  ^'^ 
vertu  duquel  les  trois  royaumes  de  Suède,  de  Norvège  et  de  Dan- 
nemarck, dans  une  assemblée  des  députés  de  ces  trois  états,  sont 
réunis  en  une  seule  monarchie:  traité  qui  peut  être  regarde  comme 
le  terme  de  l'hisloire  de  l'ancienne  Scandinavie.  Nous  parlerons  des 
évènemens  postérieurs  dans  la  description  que  nous  donnerons  en- 
suite de  chacun  de  ces   trois  royaumes. 

II  est  aisé,  d'après  les  faits    que   nous    venons    de   rapporter,     caractère, 
d'imaginer  quels  pouvaient  être  le  caractère,  les  mœurs,    les    lois. 


mœurs  ,  Ion 

gouvernement, 

religion  , 

milice  , 

sauvage,  leurs  entreprises  guerrières  et  leurs  pirateries,  en  les  iso-     de/Z7cns 


la   religion  ,  la   milice  et  les  armes  des  Scandinaves.  Leur  vie  d'abord      ''!!£" 

armes 
des  aneie 
Seanditicivct. 


lant  de  toute  relation  sociale  avec  les  autres  peuples,  auxquels  ils 
n'inspiraient  que  de  la  terreur,  contribuaient  à  endurcir  encore  da- 
vantage leur  caractère,  et  par  conséquent  à  retarder  leur  civilisation. 
Leurs  anciens  héros  ne  respiraient  que  la  guerre  et  le  carnage,  n'ai- 
maient que  les  armes  et  les  combats,  et  n'avaient  de  goût  que  pour 
la  piraterie,  qui  fesait  l'unique  occupation  des  jeunes  gens  et  des 
vieillards:  les  femmes  mêmes  y  prenaient  part,  et  il  n'était  par  rare 
de  voir  des  filles  de  rois  empoigner  la  hache,  se  mêler  dans  les 
combats,  ou  monter  sur  des  navires  armés  et  partir  pour  des  expé- 
ditions lointaines,  portant  partout  le  ravage  et  la  terreur.  La  rigidité 
du  climat,  peu  favorable  aux  travaux  de  l'agriculture,  leur  fesait  un 
besoin  de  se  livrer  à  la  chasse  et  à  la  pèche,  exercices  qui  devinrent 
pour  eux  comme  une  école  de  guerre,  de  navigation  et  de  piraterie. 
Les  disettes  fréquentes  auxquelles  les  exposait  quelquefois  la  stérilité 
du  sol  ou  l'insuffisance  de  la  pêche,  étaient  pour  eux  un  puissant  motif 
d'abandonner  un  sol  ingrat,  pour  aller  chercher  d'autres  climats  moivîs 
disgraciés  de  la  nature.  Leurs  armes  étaient  mal  faites  et  faciles  à  se 
rompre,  et  leurs  navires  mal  équipés;  et  pourtant  ils  ne  laissaient 
pas,  avec  ces  faibles  moyens,   d'aifronler  les  tempêtes  de  Tocéan^  ef 

Europe.  Fui.  FL  ^a 


Continuation, 

Habillement , 

armes  , 

habitations. 

£lections 

des  chefs. 

Poésie. 


218  Discours    préliminaire 

de  s'étendre  au  loiu,  fesant  leur  proie  de  tout  ce  qu'ils  rencon- 
traient sur  mer,  ainsi  que  des  dépouilles  et  même  des  moissons  des 
peuples  aises  et  tranquilles ,  chez  lesquels  ils  abordaient.  La  poésie , 
qui  pourtant  devait  être  très-ancienne  chez  eux,  ne  fut  jamais  con- 
sacrée à  chanter  les  amours  des  bergers,  mais  seulement  à  célébrer 
des  entreprises  hardies,  des  duels,  des  combats  et  des  ravages 
de  tout  genre.  Il  était  glorieux  d'exposer  sa  vie ,  et  plus  glo- 
rieux encore  de  la  perdre  dans  un  combat.  La  mort  naturelle  était 
presqu'un  opprobre ,  en  ce  qu'elle  semblait  annoncer  qu'on  avait 
été  trop  attaché  à  la  vie,  ou  qu'on  n'avait  pas  assez  méprisé  le 
trépas.  Cependant,  avec  ce  caractère  de  fierlé,  de  rudesse  et  même 
de  dureté,  les  Scandinaves  ne  laissaient  pas  de  montrer  une  sorte 
de  générosité  dans  leurs  expéditions.  Ils  n'attaquaient  jamais  les 
navigateurs  qui  étaient  sans  armes,  comme  si  le  butin  leur  eût 
paru  mal  acquis,  lorsqu'il  ne  l'était  pas  au  prix  de  leur  sang. 

Des  hommes  accoutumés  aux  voyages,  aux  privations,  aux  fa- 
tigues ne  pouvaient  pas  avoir  beaucoup  de  goût  pour  le  luxe  et  la 
mollesse.  Ils  se  fesaient  des  vêlemeus  avec  les  peaux  encore  sanglan- 
tes des  animaux  qu'ils  avaient  tués  à  la  chasse,  et  leur  chaussure 
se  composait  d'un  tissu  d'écorce  d'arbres:  usage  dont  on  retrouve 
encoredes  traces  parmi  les  montagnards  de  la  Norvège,  et  qui, 
dans  les  factions  du  XÏII.^  siècle,  les  a  fait  distinguer  sous  le  nom 
de  Birkebériens.  Leurs  boucliers  étaient  faits  aussi  en  osier ,  comme 
ceux  des  anciens  Germains,  et  recouverts  en  peau,  ou  en  écorce 
d'arbre,  et  leurs  casques  étaient  de  cuir,  autant  qu'on  en  peut  ju- 
ger par  quelques-unes  de  leurs  anciennes  poésies.  Telles  étaient  les 
armes  défensives  à  l'usage  de  ces  peuples.  Quant  à  leurs  armes  of- 
fensives c'étaient  l'épieu,  l'épée,  la  lance,  et  surtout  la  hache ,  qui, 
daus  leurs  mains,  était  terrible,  et  pouvait  par  conséquent  être  re- 
gardée comme  un  arme  vraiment  nationale.  Les  habitations  des  Scan- 
dinaves n'étaient  que  de  simples  cabanes  en  bois,  au  milieu  des- 
quelles était  le  foyer,  d'où  la  fumée  ne  pouvait  s'échapper  que  par 
la  porte.  Telle  était  aussi  la  demeure  des  chefs  de  tribu,  des  juges 
et  des  rois  mêmes,  s'il  est  vrai  que  ce  titre,  qu'ion  ne  trouve  usité 
que  dans  les  écrivains  d'un  âge  bien  postérieur,  fût  donné  alors 
à  quelqu'un  de  ces  chefs.  On  ne  peut  pas  assurer  non  plus  qu'ils 
eussent  des  lois,  ni  même  des  sentences  ou  proverbes,  qui,  sous  le 
nom  de  brefs,  leur  tinssent  lieu  de  lois,  comme  quelques-uns  l'ont 
prétendu.  Ils  n'avaient  d'autre  règle  de  conduite  que  les  coutumes 


SUR    LA    Scandinavie:  219 

qu'ils  tenaient  de  leurs  ancêtres:  aussi  ne  voit-on  pas  que  la  poly- 
gamie, sans  être  expressément  défendue,  fut  en  usage  chez-eux, 
fljêrae  à  une  époque  plus  rapprochée  de  nous,  précisément  par  ce 
que  la  tradition  leur  avait  appris,  que  leurs  pères  s'étaient  tou- 
jours contente's  d'une  seule  femme.  Dans  un  tems  où  il  n'est  pas 
bien  certain  qu'il  y  eût  des  rois  chez  ces  peuples,  on  ne  peut  guèrcs 
assurer  qu'ils  fussent  électifs.  Ou  voit  seulement  qu'à  une  époque 
postérieure,  les  enfans  du  roi  défunt  étaient  préférés  dans  les  élec- 
tions: ce  qui  donne  à  présumer  que  les  Scandinaves  avaient,  dans 
l'élection  de  leurs  chefs,  le  même  usage,  qui  était  aussi  celui  des  an- 
ciennes tribus  germaniques.  Quant  à  la  religion,  on  sait  qu'ils  ado- 
raient Thor  et  autres  dieux,  dont  les  noms  ne  sont  point  parvenus  jus- 
qu'à nous.  Peut-être  ces  cultes  avaient-ils  été  apportés  de  l'orient  par 
les  premiers  habitaus  de  ces  contrées^  car  on  n'y  a  trouvé  aucune  trace 
des  divinités  grecques  ou  romaines.  Au  reste,  outre  l'impossibilité  où 
étaient  les  Scandinaves  de  recevoir  aucune  notion  de  religion  des 
autres  peuples  de  l'Europe,  dont  ils  étaient  entièrement  isolés,  la 
dureté  même  de  leur  caractère  se  serait  opposée  à  l'introduction  de 
tout  nouveau  culte,  comme  on  voit  que,  pendant  plusieurs  siècles, 
elle  fut  un  obstacle  à  la  propagation  du  christianisme  parmi  eux. 
On  ne  trouve  dans  l'Edda ,  ni  dans  le  peu  de  monumens  écrits  qui 
nous  sont  restés  d'eux  ,  rien  qui  annonce  qu'ils  eussent  des  lois  reli-^ 
gieuses,  au  moins  jusqu'aux  Vl.^  et  VIL^  siècles,  et  il  ne  paraît  pas 
qu'à  une  époque  plus  ancienne  ils  aient  connu,  comme  quelques-uns 
l'ont  prétendu,  ni  cérémonies  de  mariage,  ni  aspersion  d'enfans  nou- 
veaux-nés, choses  qui  peut-être  ne  s'introduisirent  parmi  eux  qu'avec  le 
nouveau  culte; ces  peuples  au  contraire  montrèrent  toujours  une  sorte 
de  vénération  pour  ceux  qui  avaient  péri  en  duel  ou  sur  le  champ 
de  bataille,  qui  s'étaient  même  donné  la  mort  volontairement,  et 
surtout  pour  ceux  qui  s'étaient  précipités  du  haut  de  certains  ro- 
chers réputés  sacrés  chez  eux.  La  vie  sauvage  que  menaient  les 
anciens  Scandinaves  ,  et  leur  goût  dominant  pour  le  métier  des 
armes,  ne  leur  permettaient  pas  sans  doute  de  se  livrer  à  l'élude 
des  arts  et  des  sciences:  c'est  donc  en  vain  que  certains  écrivains 
ont  voulu  leur  attribuer  d'autres  connaissances  en  astronomie,  que 
celles  qu'ils  pouvaient  acquérir  par  la  simple  observation  des  astres 
dans  leurs  chasses  ou  leurs  navigations,  et  durant  les  longues  nuits 
de  ces  contrées,  comme  l'avaient  fait  des  bergers  chez  certains  peu_ 
pies  de  l'orient.  Dès  les   Ituis  les  plus  reculés  la  Scandinavie  cuises 


220  Discours    préliminaire 

Scaldes,  qui  n'étaient  point,  comme  quelques-uns  l'ont  cru;  des 
fabulistes,  car  les  historiens  auraient  pu  les  prendre  pour  guides 
dans  leurs  recherches  ,  mais  des  poètes  qui  ,  selon  Sturleson  , 
étaient  des  hommes  d'un  esprit  extraordinaire.  Ces  poètes  chan- 
taient les  exploits  de  leur  nation  et  de  leurs  héros  5  mais  souvent 
ils  confondirent  dans  leurs  chants,  avec  les  fables  les  plus  ab- 
surdes, des  noms  qui  auraient  pu  intéresser  l'histoire,  et  ils  ne  nous 
ont  laisse  ainsi  pour  la  plupart  que  des  romans  grossiers,  où  il 
est  impossible  de  démêler  la  vérité.  Il  en  est  qui  trouvent  sublimes 
ces  poésies,  dont  il  existe  un  grand  nombre  de  fragmens  dans  l'Edda 
de  Semond,  et  dans  un  recueil  qu'en  a  fait  Sturleson;  d'autres  au 
contraire  soutiennent  qu'on  n'y  trouve  ni  goût  ni  verve  poétique. 
Quiconque  a  lu  cependant  avec  attention  les  chants  de  l'Edda, 
ne  peut  nier  qu'il  ne  s'y  rencontre  assez  souvent  des  morceaux,  que 
ne  désavoueraient  point  nos  meilleurs  poètes,  et  qu'on  n'y  remarque 
mên)e  les  plus  belles  conceptions  rendues  avec  une  clarté  et  une  vérité 
d'expression,  qui  n'est  peut-être  pas  tant  l'indice  de  la  simplicité 
rustique  de  cet  ancien  peuple,  que  celui  de  l'enfance  de  l'art  poé- 
tique, et  même  de  la  langue  dans  laquelle  ces  chants  ont  été  faits; 
vaihaiia,  Nous  ajoutcrous  ici  quelques  notions  à  ce  que  nous  avons  déjà 

Vaikiries,      dit  coucemanl  le  paradis  des    Scandinaves  appelle  Valhalla ,    et    les 

vierges  .  t  xT    11  /-\  1  J.  7 

on  nymphes  vicrgcs  ditcs  Valkiries.  On  voit  par  un  passage  de  l'Edda  de  Se- 
&,andina9es.  mond,  que  si  les  anciens  peuples  du  nord  n'admettaient  pas,  comme 
quelques  écrivains  l'ont  supposé,  la  transmigration  des  âmes  ou  la 
métempsicose,  ils  croyaient  au  moins  que  les  hommes  renaissaient 
après  leur  mort:  opinion  qui  est  néanmoins  rejetée  dans  le  même 
livre,  comme  un  conte  de  bonne  femme.  On  imagina  dans  la  suite 
un  tout  autre  système,  qui  fut  d'assigner  aux  âmes  deux  séjours, 
l'un  avant,  et  l'autre  après  ce  qu'on  appelait  le  crépuscule  des 
dieux.  Nous  avons  fait  mention,  dans  le  costume  de  la  Germanie, 
de  cette  expression,  qui  ne  signifiait  autre  chose  que  la  destruction 
de  quelques  divinités  antiques,  et  un  incendie  général  de  la  terre 
ou  un  cataclysm.e  du  globe.  Dans  le  nombre  de  ces  divinités,  qu'on 
croyait  avoir  été  détruites  ou  dévorées  par  un  loup,  se  trouvait 
aussi  le  plus  ancien  Odin  avec  ses  compagnons  ou  les  héros,  qui 
avaient  passé  dans  le  paradis  Valhalla  avaul  l'incendie  du  monde. 
Ce  cataclysme  oii  l'on  voit  se  réunir  les  anciennes  traditions  de 
divers  peuples  sur  les  changemens  qu'a  subis  la  forme  de  notre 
globe  par  l'effet  des  eaux  ou  du  feu,  se  trouve  décrit    en   peu   de 


SUR    LA    Scandinavie.  221 

tnois  dans  une  strophe  de  l'Edda,  dont  voici  la  traduction  littérale; 
Le  soleil  se  couvre  dépaisses  et  noires  ténèbres:  la  terre  s  est  abi- 
mée  dans  les  profondeurs  de  la  mer:  les  étoiles  brillantes  ont  dis- 
puru  des  voûtes  du  firmament  ^  et  î antique  machine  est  dévorée  par 
un  feu,  dont  la  flamme  sélève  jusqùau  ciel.  Mais  du  sein  de  cet 
incendie  sort  une  nouvelle  terre,  dont  la  population  se  forme  d'un 
honjme  et  d'une  femme,  qui,  selon  l'Edda,  n'ont  point  e'të  créés, 
mais  ont  surve'cu  à  ce  désastre  géne'ral.  Le  soleil  et  quelques  dieux 
qui  y  ont  aussi  e'chappe'  reparaissent,  et  c'est  alors  que  des  récom- 
penses sont  promises  aux  hommes  vertueux,  et  que  les  me'cbans 
sont  menaces  d'une  condannalion  à  des  supplices  horribles.  Or 
voici  en  quoi  consistait  le  paradis  des  Scandinaves,  qui  le  plaçaient 
au  pôle  austral:  chose  bien  naturel  à  un  peuple  condannë  à  vivre 
au  milieu  de  glaces  éternelles.  Là  se  trouvait  une  cour  magnifique, 
plus  brillante  que  le  soleil,  appelée  Gimlé ,  qui  a  été  de  tous  tems 
la  demeure  des  hommes  justes  et  bons.  Dans  un  autre  chapitre  de 
l'Edda  il  est  fait  mention  d'un  autre  demeure  nommée  Brymer y 
c'est-à-dire  chaude,  qui  ne  peut  jamais  devenir  froide,  et  qu'on  dit 
être  construite  de  l'or  le  plus  pur.  Les  méchans  au  contraire  ont  leur 
séjour  dans  un  lieu  grand,  horrible  et  exposé  au  vent  du  nord:  cette 
demeure,  appelé  Nastrandi  qui  signifie  rivage  des  cadavres,  passe 
pour  être  construite  de  dos  d'innombrables  serpens,  dont  les  têtes 
tournées  vers  l'intérieur  vomissent  des  flots  de  poison ,  au  milieu 
duquel  nagent  les  parjures,  les  homicides  et  les  sicaires  :  ces  der- 
niers étaient  en  outre  écorchés  sans  cesse  par  Nùdhoggur,  ou  le 
mauvais  démon.  Le  paradis  Valhalla  était  réservé  seulement  à  ceux 
qui  étaient  morts  a  la  guerre:  ce  qui  le  fesait  appeler  la  cour  de 
ceux  qui  avaient  été  tués,  aula  caesorum.  Le  bonheur  de  ceux  qui 
l'habitaient  consistait  à  boire  à  pleine  coupe,  à  s'exercer  à  des 
jeux  gymnastiques  et  à  passer  leur  tems  dans  les  plaisirs  et  les 
délices:  genre  de  récompense  qui  était  merveilleusement  propre  à 
affermir  dans  ce  peuple  le  mépris  de  la  mort.  Selon  la  mythologie 
Scandinave,  ce  paradis  reconnaissait  pour  souverain  Odin,  le  dieu 
de  la  guerre,  le  père  des  armes  et  du  carnage,  comme  il  est  indi- 
qué dans  l'Edda,  et  le  dispensateur  de  la  victoire.  Nous  n'en  croi- 
rons pas  pour  cela,  d'après  les  interprètes,  que  les  chevaux  d'Odin , 
dont  il  est  fait  mention  dans  un  chant  de  l'Edda,  dussent  être  des 
hommes  ,  à  cause  de  l'usage  qu'on  en  fesait  dans  les  combats , 
ci  que  le  vent  d'Odin,  dont  il  est  parlé  ailleurs,  signifiât  un  com- 


222  Discours    préliminaire 

bat.  Si  l'explication  que  Sturleson,  Keysler  et  autres  ont  donne'e  de 
quelques  inscriptions  runiques  est  exacte,  on  peut  assurer  que  les 
tombeaux  y  étaient  consacrés  à  Odin ,  et  qu'on  adressait  à  ce  dieu 
des  recommandations  pour  les  morts:  quelques-unes  même  de  ces 
runes  s'appelaient  mortuaires  ,  et  elles  appartenaient  particulière- 
ment à  Odin.  Les  Scandinaves  se  sentaient  enflammes  du  dësir  de 
suivre  l'exemple  qu'il  leur  avait  donne'  ,  en  quittant  la  vie  par 
une  mort  sanglante  pour  passer  dans  le  Valhalla,  ou  dans  le  sé- 
jour des  bienheureux,  d'où  étaient  exclus  les  femmes  et  les  escla- 
ves, à  moins  qu'ils  ne  se  fussent  tués  les  uns  et  les  autres  volon- 
tairement, pour  suivre,  savoir;  la  femme  son  mari,  et  l'esclave  son 
maître.  Nous  ne  parlerons  pas  des  extravagances  qui  sont  rapportées 
dans  l'Edda  au  sujet  de  ce  paradis,  par  exemple;  qu'au  seul  Odin 
il  était  permis  de  boire  du  vin,  même  en  abondance,  tandis  que 
les  autres  ne  pouvaient  boire  que  de  la  bierre  ;  qu'Odin  ne  man- 
geait jamais,  parce  que  deux  loups  auraient  aussitôt  dévore'  la  nour- 
riture qui  lui  aurait  été  présentée;  qu'il  avait  toujours  auprès  de 
lui  deux  cerfs,  qui  l'informaient  de  tout  ce  qui  se  passait  dans 
le  monde;  que  les  guerriers  qui  avaient  combattu  seul  à  seul,  et 
nommés  pour  cette  raison  dans  l'Edda  Monoeroi ,  jouissaient  auprès 
de  lui  d'une  grande  distinction ,  et  que  dans  le  Valhalla  ils  avaient 
le  bonheur  de  manger  et  de  boire  largement,  et  même  de  s'enivrer 
souvent.  Les  Vaikiries,  dont  nous  avons  déjà  fait  mention,  étaient 
des  vierges  chargées  de  verser  la  boisson  dans  ce  paradis,  et  qu'on 
appelait  aussi  les  dispensatrices  du  carnage.  C'est  donc  à  tort  qu'on 
a  représenté  ces  vierges  comme  occupées  à  tisser,  parce  que  dans  un 
chant  de  l'Edda,  elles  ne  parlent  que  d'armes,  de  carnage,  de  têtes 
coupées,  d'entrailles  arrachées,  dont  l'auteur  scalde  voulait,  par 
figure  poétique,  former  une  espèce  de  tissu.  Dans  un  autre  chant 
de  l'Edda,  ces  vierges  sont  désignées  par  leurs  noms  particuliers, 
ainsi  que  par  leurs  emplois:  les  unes  versent  la  boisson  ,  les  autres 
présentent  les  coupes  pleines  de  liqueurs  spiritueuses:  il  en  est  qui 
servent  à  table,  et  d'autres  enfin  sont  chargées  de  la  garde  des 
mets  et  des  vases. 
T^ùieau  Un  écrivain  danois  très-récent  s'est  étudié  à  composer  un  tableau 

as  eodfname.  succiuct  de  tout  l'Odinisme,  en  établissant  d'abord  comme  vérité  de 
fait,  que  la  mythologie  Scandinave  est  antérieure  pour  le  moins  de 
cinq  cents  ans  à  la  naissance  du  Christ,  et  qu'à  l'exception  des 
Grecs  seuls ^  nul  peuple  ne  peut  se  vanter  d'avoir  un  système  my- 


sur,    LA    Scandinavie.  2  23 

tlioîogique  plus  riche,  plus  varié  ni  plus  analogue  à  la  nature 
humaine.  Selon  lui,  celle  mythologie  est  supérieure  à  toutes  les 
autres  en  force  et  en  unilë,  et  il  ne  lui  a  manqué  qu'un  Ho- 
mère. «  Un  être  inconnu  anime  et  régit  l'univers;  cet  être  est  Al- 
fadur,  le  père  de  tout.  Des  deilés,  les  unes  bonnes  et  les  autres 
mauvaises,  se  disputent  l'empire  des  siècles  et  des  mondes.  Alfadur 
les  observe  en  silence;  il  connaît  les  bornes  de  leurs  facultés  et 
le  terme  de  leur  activité.  Odin  roi  des  bons  Génies  ,  appelle 
dans  son  palais  d'Asgord  les  guerriers  morts  sur  le  champ  de  l'hon- 
neur; là,  Braga  le  dieu  de  la  poésie,  les  reçoit  aux  chants  d'hym- 
nes de  gloire,  en  même  tems  qu'Idouna  son  épouse  leur  présente 
la  palme  de  l'immortalité;  ensuite  les  belles  nymphes  de  la  bataille, 
les  Valkiries,  leur  versent  l'hydromel.  L'épouse  d'Odin  ,  nommée 
Frigga,  récompense  les  femmes  chastes  dans  la  salle  de  l'Amitié: 
les  victimes  de  l'amour  passent  dans  le  charmant  Fansal,  qui  est 
le  séjour  de  la  tendre  Freya.  Dans  le  palais  d'Asgord,  chaque  classe 
de  la  société  des  tems  héroïques  trouve  un  protecteur,  et  chaque 
vertu  y  a  sa  divinité.  Thor,  avec  sa  massue  foudroyante,  est  le 
modèle  des  guerriers.  Une  divinité  tendre  nommée  Siofna  ,  fait 
naître  dans  les  cœurs  cette  sympaihie  subite,  qui  conduit  à  l'amitié 
ou  à  l'amour.  ]Siord  fait  descendre  sur  les  vagues  les  arbres  des  fo- 
rêts, et  il  commande  aux  vents  d'enfler  les  voiles.  Herlha,  la  nour- 
ricière des  hommes,  se  voit  couronnée  d'épis  dorés.  Ici  Uller,  plus 
léger  que  les  vents,  glisse  sur  les  glaces,  que  sa  brillante  chaussure 
de  neige  effleure  à  peine;  là,  Saga  gravement  assis,  rappelle  le  sou- 
venir des  siècles  passés.  Mais  il  existe  des  êtres,  qui  sont  indignes 
de  voir  le  séjour  resplendissant  d'Asgord.  Qu'ils  aillent  g<^mir  dans 
la  triste  habitation  d'Hela ,  dans  la  région  des  brouillards ,  et  qu'ils 
traversent  les  fleuves  empoisonnés  de  la  mort.  Toutefois  le  téné- 
breux chef  des  mauvais  Génies,  le  terrible  Surtur,  attend  avec  im- 
patience l'époque  où  le  destin  lui  permettra  d'assouvir  la  haine  qu'il 
a  jurée  à  Odin  et  à  ses  amis.  En  vain  les  dieux  d'Asgord  rempor- 
tent de  nombreuses  victoires  sur  les  ennemis  du  bien:  arrive  l'heure 
fatale  où  le  monde  doit  périr.  Le  loup  de  la  destruction  brise  ses 
chaînes:  le  serpent  des  abîmes  vomit  des  flots  de  venin:  les  noirs 
Génies  de  Muspelheim  portent  la  guerre  dans  le  séjour  des  dieux: 
tout  se  détruit  successivement,  tout  se  noie  dans  une  mer  de  sang 
et  de  feu.  Alors  la  voix  créatrice  d'Alfadur  viendra  retentir  en- 
core une  fois  sur  l'immerisité  du   cahos;    alors   paraîtront   de    nou- 


2^4  Discours    préliminaire 

veaux  cieux  el  une  nouvelle  terre.  Le  palais  du  bonheur,  l'Indes- 
tructible Ghimlë,  réunit  pour  toujours  les  dieux  bons,  et  les  hom- 
mes qui  en  ont  ëtë  l'image  sur  la  terre».  La  variété  des  noms 
qu'on  pourra  remarquer  dans  ce  fragment,  qui  est  emprunte  en 
grande  partie  de  l'Edda,  ne  prouve  autre  chose  sinon  que  cette 
antique  mythologie  a  eu  diverses  époques,  de  la  môme  manière  que 
les  histoires  des  divers  peuples,  les  progrès  de  la  civilisation  el  les 
relations  des  Scandinaves  avec  d'autres  peuples  de  l'Europe.  Il  ne 
serait  pas  difficile  d'e'lablir  une  comparaison  entre  cette  mythologie 
et  les  autres  les  plus  anciennes.  On  pourrait  reconnaître  dans  AI- 
fadur,  Saturne;  dans  les  dëitës  bonnes  et  mauvaises,  les  bons  et 
les  mauvais  génies  des  Grecs  et  des  Romains;  dans  le  premier 
Odin,  Mars,  et  dans  le  second  Hercule  ou  Ulysse,  comme  a  voulu 
le  prouver  Ramus,  dans  son  livre  intitulé:  Outinus  et  Ulysses  unus 
et  idem-,  dans  son  épouse  Idouna  ou  Frigga,  Bellone;  dans  Braga, 
Apollon;  dans  les  Valkiries,  les  Nymphes;  dans  Freya  ou  Siofna, 
Vénus;  dans  Thor,  le  Jupiter  Feretrius  ou  Tonnant;  dans  Njord, 
Neptune;  dans  Hertha ,  dont  nous  avons  dëjà  fait  mention  comme 
d'une  dëesse  adorëe  des  Germains,  Cibèle  ou  la  Terre,  ou  Cërës 
couronnée  d'ëpis;  dans  Vilar,  Eole  dieu  des  vents;  dans  Saga,  Pal- 
las,  la  déesse  des  sciences  et  de  l'histoire;  dans  Surtur,  Encelade  ; 
dans  les  déiiës  d'Asgord ,  les  dieux  de  l'Olympe;  dans  Hela,  Plu- 
ton  ou  Proserpine;  dans  les  Génies  de  Muspelheim  ,  les  géans  qui 
escaladèrent  rOlympe;  dans  le  Gimlë  ou  Ghimle,  le  palais  du  bon- 
beiir,  les  champs  élysëes;  dans  le  Nastrandi  ou  dans  les  rivages  des 
cadavres,  le  Tartare  ou  l'Averne  etc.;  mais  ces  rapprochemens  ne 
prouveraient  autre  chose,  sinon  que  les  anciens  peuples  eurent  tous 
à-peu-près  les  mêmes  principes,  et  qu'ils  donnèrent  les  mêmes  formes 
aux  êtres  moraux;  c'est  pourquoi  nous  terminerons  cette  disserta- 
tion par  quelques  monumens  Scandinaves. 
Monumem  \\  ^q  (Joit  rester  sans  doute  que  bien  peu  do  monumens  d'une 

$r.anilinavet.  ^  _  *  *■     _ 

Explication     natiou  chez  laquelle,  à  l'exception  de  la  poësie,   les  arts  ,  les  scien- 

dcs  planches.  ^  '  ^  ,  ,   .     ,  i  ,  t 

ces  et  les  lettres  ne  lurent  point  cultives  pendant  long-teras.  Les 
sépultures  des  rois  et  des  hëros  ne  consistaient  qu'en  certains  amas 
de  pierres  posëes  sans  art  les  unes  sur  les  autres,  où  ëtait  rare- 
ment indiqués  le  nom  du  personnage  dont  ils  consacraient  la  më-i 
moire.  Nous  avons  déjà  représente  quelques-uns  de  ces  monumens 
en  traitant  du  costume  des  Germains  :  en  voici  d'autres  (  planche 
32},  qui  sont  pris  d'une  province  très-voisine  de  l'ancienne  Scandi- 


SUR    LA    Scandinavie;  2  25 

navie.  Nous  avons  cru  à  propos  de  représenter  encore  à  la  môme 
planche  sous  les  n.°«  i  ,  2  e  3  quelques  urnes  cinéraires,  qui  ont 
été  trouvées  également  dans  des  sépultures  de  la  Suède  et  du 
Dannemarck  ,  et  que  le  célèbre  Olas  Wormius  a  rapportées  dans 
son  Musée.  Ces  urnes  sont  en  terre  cuite:  ce  qui  indique  que  l'art  de 
la  poterie  n'était  pas  inconnu  aux  anciens  Scandinaves.  La  première  a 
un  pied  de  hauteur  ,  et  une  forme  cylindrique  5  la  seconde  a  un  pied 
et  sept  lignes  avec  un  ventre  protubérant,  comme  le  dit  Wormius, 

tiennent  par  leur  base;  la  troisième,  dont  la  hauteur  n'est  que  de  huit 
lignes,  a  un  pied  et  demi  de  diamètre  au  milieu;  la  forme  en  est  bien 
plus  élégante  ,  et  la  terre  plus  fine  et  plus  légère.  Ces  trois    urnes 
ont  e'ié  trouvées  pleines  de  fragmens  d'os  et  de  cendres;  il  y  avait 
encore  près  de  la  première  d'autres  objets,  que  les  peuples  du  nord 
étaient  dans  l'usage  de  placer  dans  leurs  tombeaux;  et  les  plus  re- 
marquables étaient  divers  poignards  en  bronze,  dont  un  était  doré. 
Le  n.°   I   de  la  planche  33  représente  un  bracelet  en  bronze    d'un 
travail   rare,  et  qui  a  été  trouvé  dans  le  même  pays.  Il  est  de  forme 
cylindrique,  composé  de  douze  ou  treize  anneaux  de  la  longueur  de 
six  lignes  chacun,  et  assez  larges  pour    ceindre    le  bras  d'un  hom- 
me. Les  petites  lames  dont  cet  ornement  est   fait    donnaient  la  fa- 
cilité de  l'élargir  ou  de  le  rétrécir  à  volonté,  et  les  agrafes  dont  on  a 
trouvé  aussi  quelque  fragmens ,  s'accrochaient  au  moyen  de  deux  ou- 
vertures triangulair_es:  outre  cela  trois  espèces  de  grelots  étaient  atta- 
chés en  dehors  et  suspendus  par  le  moyen  d'anneaux,    dont  deux 
étaient  ronds  et  de  la  grandeur  d'un  florin  d^argent,  et  le  troisième 
était  ovale  avec  un  manche,  et  avait  la  forme  d'une  cloche.  Ces    bra- 
celets, lorsqu'ils  étaient  agités,  devaient  faire  beaucoup  de  bruit,  et 
Wormius  croit  qu'ils  étaient    employés    à   cela    dans  les  cérémonies 
religieuses,  ou  plutôt  dans  les  combats.  On  voit  sous  le  n.*^  3  une  mé- 
daille d'or  prise  aussi  du  Musée  de  Wormius ,  qui  appartient  peut- 
être  à  tout  autre  nation,  mais  qui  a  été  trouvée    en    Dannemarck: 
les  caractères  qui  y  sont  empreints,  et  que  ce  savant  a  supposés  être 
runiques,  lui  ont  fait  croire  que  cette  médaille  pouvait  retracer  l'ef- 
figie de  quelque  roi  Golh.  On  voit  en  effet  sur  l'endroit  un  roi  avec 
la  barbe,  avec  un  capuchon  et  une  longue  chevelure,  portant  un  col- 
lier et  une  partie  de  vêtement,  que  Wormius  a  prise  pour  un  reste 
de    hoqueton  ,    et     cjui     semblerait    être    plutôt    un    fragment    d'ar- 
mure. Le  revers  offre  un  homme  à  demi-nu  et  à  cheval,  et  le  cheval 

Europe.  Vol.   FI.  29 


226  Discours    prélimin aike 

n'a  lui-même  aucun  harnois.  Cette  luëdaille  ou  monnaie  est  d'un 
travail  grossier,  et  l'on  est  fondé  à  la  regarder  comme  un  ouvrage 
des  anciens  Scandinaves.  On  trouve  dans  le  même  Musée  des  mon- 
naies d'Etelrède  et  de  Canut,  qu'on  croit  être  du  XL*  siècle;  mais 
ces  deux  personnages  n'y  sont  désignes  que  sous  le  titre  de  rois 
d'Anghnerre.  Le  n.°  3  représente  un  bouclier  Scandinave  vu  des  deux 
côtés,  dont  l'un  est  concave  et  l'autre  convexe.  Il  est  en  bois,  ou 
plutôt  fait  d'e'corce,  et  recouvert    en    peau.  A  la    partie    convexe  il 

y    a    rruls    anses    par    uu   luu    j.„_^u    1^   b.«a     gau^Uv.,    «^    !'«„    «^W     A 

la  partie  convexe  les  têtes  des  clous,  au  moyen  desquels  ces  anses 
étaient  fixées  au  bouclier.  Cette  arme  a  éië  trouvée  en  Norvège,  et 
y  fut  conservée  dans  un  temple  pendant  long-tems  ;  elle  a  quatre 
pieds  de  long  ,  et  environ  deux  de  large,  et  le  cuir  y  est  solide- 
ment colle;  le  bois  n'a  pas  plus  d'un  demi  doigt  d'épaisseur,  et  il 
est  plus  étroit  à  la  partie  supérieure,  qui  n'était  destinée  qu'à  ga- 
rantir la  tête.  Le  n.°  4  ^^  ^®  même  planche  offre  une  slilte  finni- 
que  ou  scricfinnique,  qu'on  fesait  traîner  par  des  rennes.  Cette  slitte 
est  composée  de  petites  planches  jointes  ensemble  par  des  liens  d'o- 
sier, et  par  des  clous  en  bois;  la  forme  en  est  convexe  au  dehors, 
et  l'intérieur  en  est  assez  grand,  pour  qu'un  homme  puisse  s'y  éten- 
dre commodément.  Semblable  pour  la  forme  à  une  espèce  de  bar- 
que, la  partie  alongée  en  formerait  comme  la  proue,  et  la  poupe 
avait  environ  deux  pieds  de  largeur.  L'homme  se  plaçait  au  centre 
indiqué  par  la  lettre  E,  qui  était  bien  recouvert  en  peau,  pour  que 
l'humidilé  ne  pût  point  y  pénétrer.  Ou  voit  au  n.**  5  un  instrument, 
que  Wormius  donne  pour  une  espèce  de  trompette,  et  qui  était 
plutôt  une  flûte,  faite  probablement  avec  l'os  de  la  jambe  de  quel- 
que bête  à  îaîne,  et  qu'on  peut  aussi  regarder  comme  un  ouvrage 
des  Scandinaves.  La  planche  34  retrace  un  monument  précieux  de 
l'architecture  des  Scandinaves;  c'est  le  temple  d'Odin  qui  existait  an- 
ciennement à  Upsal,  et  dont  on  a  fait  une  église  qui  est  dédiée 
à  S.*  Laurent.  Le  n.^  i  représente  cet  édifice  dans  sa  forme  primi- 
tive, d'après  le  dessin  qu'en  adonné  Péringskiold  dans  son  ouvrage 
intitulé,  Monumenta  Sveo-Gothic.  On  le  voit  au  n.°  2  tel  qu'il  était 
après  qu'il  eut  été  violé  par  lago  ou  Ingeroond,  successeur  de 
Slenkill,  et  le  n."  3  offre  le  dessin  de  l'église  actuelle  élevée  sur  le 
plan  de  l'ancien  temple.  On  peut,  d'après  ces  dessins,  se  former  une 
idée  de  ce  que  devait  être  l'archiiecture  des  Scandinaves.  La  sim- 
plicité des  formes  et  la  solidité  en  formaient  le  principal    caractère^ 


3,i 


r.lxlri^rrf. 


SUR    LA    Scandinavie."  227 

et  malgré  le  genre  Sveo-Gothique  du  monument  dont  il  vient 
d'être  parle  ,  cette  architecture  est  bien  loin  de  ressembler  à  celle 
qui  fut  improprement  appelée  gothique  dans  des  tems  posté- 
rieurs. Nous  ajouterons  que  les  murs  de  cet  édifice  étaient  com- 
posés de  pierres  grossièrement  taillées  ,  et  qu'il  avait  ancienne- 
ment une  voûte  soutenue  par  huit  colonnes.  On  voit  au  n.°  i 
de  la  planche  35,  le  temple  de  Vakshal ,  que  Péringskiold  croit 
avoir  élé  bâti  dans  les  premiers  tems  du  christianisme  ,  et  au 
n.°  1  celui  de  Danmark  ^  érigé  en  1161  en  mémoire  de  la  mort 
de  plusieurs  Danois  ,  et  qui  est  actuellement  dédié  à  la  Sainte- 
Trinité.  Ces  deux  édifices  ne  présentent  non  plus  aucun  des  ca- 
ractères propres  à  l'architecture  gothique.  Il  serait  inutile  de  cher- 
cher dans  les  anciens  raonumens  de  cette  région  quelques  traces 
de  l'habillement  et  des  mœurs  des  Scandinaves,  l'art  de  la  sculp- 
ture n'y  ayant  été  connu  que  dans  des  tems  postérieurs.  Nous  ne 
laisserons  pas  cependant  d'offrir  ici  à  nos  lecteurs  les  dessins  de 
quelques  monumens  figurés,  et  nous  aurons  encore  occasion  d'en 
rapporter  d'autres  du  même  genre  dans  les  descriptions  partielles 
de  la  Suède  et  du  Dannemarck.  On  voit  à  la  planche  36  un  beau 
cor  ou  trompette,  fait  d'un  morceau  d'ivoire  du  poids  de  six  li- 
vres, et  tout  couvert  de  sculptures;  ce  cor,  que  les  rois  de  Danne- 
marck ont  possédé  long-tems  comme  un  monument  national,  a  passé 
ensuite  dans  le  Musée  de  Wormius.  Ces  sculptures  sont  certaine- 
ment très-anciennes,  et  quoiqu'on  y  voie  représentés  des  animaux; 
des  vêtemens  et  des  actions  propres  aux  habitans  de  ces  contrées,  on 
pourrait  encore  douter  que  cet  ouvrage  y  ait  été  exécuté.  Cet  ins- 
trument est  couvert  de  feuillages  et  de  figures,  et  pourtant  les 
premiers  annoncent  dans  l'art  et  dans  le  goût  un  perfectionnement, 
tel  qu'on  pouvait  le  trouver  en  Dannemarck  au  XIII.''  et  XIV.^  siè- 
cles. A  partir  de  l'embouchure  de  ce  cor  on  voit  deux  lions,  dont 
les  crinières  semblent  être  composées  d'écaillés,  et  qui  semblent 
prêts  à  se  battre;  de  l'autre  côté  il  devait  y  avoir  deux  dragons  , 
dans  une  attitude  menaçante.  Viennent  ensuite  quelques  méandres 
sous  la  forme  de  pampres,  puis  un  cavalier  couvert  d'une  cuirasse, 
terrassant  avec  sa  lance  un  ennemi  déjà  blessé  d'un  coup  de  flèche 
par  un  autre  guerrier,  qui  est  au  côté  opposé;  on  voit  encore  sur 
ce  même  côté  un  autre  guerrier  avec  le  casque,  la  cuirasse  et  !e 
bouclier,  lançant  un  poignard.  Le  reste  du  circuit  devait  être  rem- 
pli par  un  arbre  avec  un  nid  plein  d'œufs,  et  un  serpent  qui^  mal- 


228  DISCOURS      PRÉLIMINAIRE 

gré  les  efforts  de  l'oiseau  pour  les  défendre,  cherchait  à  s'en  em^ 
parer.  Le  compartiment  inférieur  présente  trois  guerriers,  dont  un 
à  cheval  avec  la  cuirasse  et  l'épée,  le  second  à  pied,  armé  aussi 
d'une  grande  épee,  et  le  troisième  qui  semble  se  défendre  contre 
eux.  Il  devait  y  avoir  au  revers  un  guerrier,  frappant  avec  l'épëe 
un  homme  nu  et  sans  armes  déjà  étendu  à  ses  pieds,  et  que  re- 
poussait avec  sa  lance  un  autre  guerrier,  qui  délivrait  le  vaincu. 
Ce  tableau  était  terminé  par  un  esclave  nu  ,  qui  avait  les  mains 
liées  derrière  le  dos  ,  et  dont  la  tête  sortait  par  le  trou  d'une 
table,  tandis  qu'un  corbeau  perché  sur  ses  épaules  le  déchirait 
cruellement.  A  ces  images  toutes  martiales  en  succédait  une  autre 
dans  le  genre  pastoral.  Sous  un  arbre,  auquel  devraient  être  suspen- 
dues une  peau  velue  et  une  petite  corbeille  est  assis  un  berger,  cou- 
vert d'un  manteau  de  feuilles,  et  ayant  un  bonnet  fait  aussi  de  feuil- 
les ou  d'écorce  d'arbre,  lequel  est  après  traire  une  chèvre.  Wormius 
est  d'avis,  et  non  sans  raison,  que  l'habillement  de  ce  berger  n'est 
autre  chose  qu'une  peau  velue,  attendu  que  la  chèvre  a  l'air  aussi 
d'être  couverte  de  feuilles  ou  d'écaillés;  et  peut-être  les  Scandinaves 
ne  connaissaient-ils  par  d'autre  manière  de  représenter  les  peaux 
avec  le  poil.  On  voit  sur  le  reste  du  cercle  des  chevreaux,  les  uns 
couchés  et  les  autres  boudissans,  dont  l'un  est  arrêté  par  le  ber- 
ger qui  le  tient  par  les  cornes:  plus  loin  on  aperçoit  un  voleur 
poursuivi  par  un  chien,  et  un  loup  qui  cherche  à  enlever  un  che- 
vreau ,  dont  un  autre  berger  l'éloigné  avec  son  bâton.  Plus  bas 
est  figurée  une  chasse,  où  l'on  voit  un  sanglier  attaqué  par  des 
chiens,  dont  le  poil,  ainsi  que  celui  du  sanglier,  est  encore  repré- 
senté par  des  écailles  ou  des  feuilles:  de  l'autre  côté  un  cavalier  ar- 
mé d'une  lance  poursuit  un  cerf  et  s'avance  aussi  contre  le  sanglier, 
qu'on  devait  voir  ensuite  mort  et  chargé  sur  un  cheval  par  un  es- 
clave vêtu  d'une  tunique,  et  portant  sur  son  épaule  droite  un  bâ- 
ton, auquel  était  suspendu  un  panier.  Le  compartiment  inférieur 
n'offre  qu'un  homme  assis  sur  un  éléphant  ,  que  le  conducteur 
dirige  à  l'aide  d'une  espèce  de  petit  croc  qu'il  tient  de  la  main 
gauche,  en  même  tems  qu'il  soulève  de  la  droite  une  sorte  d'outre 
ou  de  petit  tonneau  attaché  à  son  cou  par  une  courroie;  au  côté 
opposé  on  voyait  un  autre  homme  assis  sur  un  chameau  portant 
en  croupe  un  léopard  ou  un  lynx,  et  aux  pieds  duquel  il  devait  y 
avoir  un  perroquet.  On  voit  enfin  deux  enfans  nus,  dont  l'un  pré- 
sente a  l'autre  des  ceufs  d'oiseaux,  qui  devaient  avoir  de  l'autre  côté 


38 


KJiairvgrjl" 


lMllhitî-.htH. 


<i/^<yiuni,    .  u\i^imm^ 


supx    LA    Scandinavie.  229 

leur  nid  avec  la  mère  auprès:  il  devait  y  avoir  encore  dans  ce  cer- 
cle d'autres  figures,  entre  autres  un  sphinx  assis  avec  une  tête 
d'homme  mitrée,  et  un  griphon  aile  terrassant  un  bœuf.  Les  deux 
autres  cercles  n'offrent  que  des  ornemens  en  feuillage,  qu'on  pour- 
rait dire  n'être  pas  entièrement  de  mauvais  goût.  Nous  avons  sussi 
repre'senté  à  la  planche  87  un  tapis  avec  des  lettres  runiques, 
lequel  se  trouvait  autrefois  dans  l'ëglise  de  Bilden,  ville  de  l'Ade- 
land  en  Norvège.  Les  figures  d'hommes  et  d'animaux  qui  y  sont 
représente'es  sont  sans  doute  d'un  travail  grossier,  mais  qui  paraît 
être  d'une  époque  très-reculée.  Si  le  sens  de  l'inscription  a  été'  bien 
interprète',  elle  signifie  que  ces  broderies  sont  l'ouvrage  de  certaine 
Lodena,  de  la  sœur  de  laquelle  Raguilde  était  fille.  Ce  tapis  avait 
environ  cinq  pieds  et  demi  de  long,  et  à-peu-près  vingt-huit  pouces 
de  large.  On  voit  encore  sous  les  n.^*  i  et  2  de  la  même  planche 
deux  pierres  sépulcrales  avec  des  incriptions  runiques,  et  nous 
avons  réuni  de  même  à  la  planche  38  d'autres  pierres  et  des  cip- 
pes  avec  d'autres  incriptions  runiques,  ainsi  qu'un  ornement  en 
bronze  très-ancien  ,  qui  a  été  trouvé  près  des  monumens  runiques 
de  Gnistad. 

Nous  joindrons  ici  quelques  aperçus  rapides  sur  les  runes,  nune s.  Langue 
qui  ont  été'  prises  par  quelques-uns  pour  des  lettres  ou  symboles  ôcauchna^es. 
magiques,  et  qui  n'étaient  que  les  anciens  caractères,  dont  les  Scan- 
dinaves fesaient  usage.  C'est  a  tort  que  Du-Cange  a  regardé  comme 
gothiques  ces  caractères,  dont  l'invention  a  été  attribuée  par  quel- 
ques écrivains  de  la  Scandinavie  à  Odin ,  par  d'autres  à  certain  Fim- 
bul,  et  par  quelques-uns  à  Ulfila  évêque  arien.  Mais  les  runes  sont 
bien  antérieures  à  ce  dernier  ,  qui  vivait  sous  les  règnes  de  Valenti- 
nien  et  de  Valent,  car  les  monumens  runiques  publiés  par  Wor- 
mius  et  autres  remontent  aux  premiers  siècles  de  l'ère  vulgaire.  Il 
n'est  pas  vrai  non  plus  que  les  runes  soient  inintelligibles,  comme 
quelques-uns  l'ont  prétendu,  car  on  a  donné  l'interprétation  de  plu- 
sieurs inscriptions  écrites  avec  ces  caractères.  Les  deux  que  nous 
avons  rapportées  sous  les  n.°«  2  et  3  de  la  planche  37  signifient, 
savoir^  la  première.  «  Turon  posa  cette  pierre  en  l'honneur  de 
son  frère  Asgut,  qui  tua  le  grand  géant  Jatust,  dont  il  consa- 
cra la  cuirasse  au  dieu  Odin  »  ;  et  la  seconde  «  Jubern  Ukvi 
grava  sur  la  pierre  cette  inscription  en  mémoire  de  son  père  Ir- 
bern,  et  il  consacra  au  dieu  Odin  les  rw/2e^  mortuaires  ».  Plusieurs 
de  ces  inscriptions  tracées  sous  la  forme    de  serpens  et  autres  ani- 


2.3  o  Discours    préliminaire 

maux  présentent  en  quelques  endroits  une  croix,  comme  on  îe  voit 
à  la  planche  38.  Ce  n'est  pas  à  dire  pour  cela  cependant,  que  ces 
monumens  aient  été  tous  élevés  par  des  Chrétiens,  car  le  marteau  ou 
sceptre  du  dieu  Thor  avait  précisément  la  forme  d'une  croix,  et  le 
roi  Aquin,  dit  le  Bon,  le  portait  encore,  après  même  qu'il   eut  em- 
brassé le  christianisme.  Sturleson  a  amplement  prouvé,    et  après  lui 
encore  Reenhieîra,  dans  un  écrit    à  part,  que  la  figure  de  la  croix 
était  usitée  chez  les  payens.  Dans  les  anciens  tems  les  runes  s'écri- 
vaient sur    des   espèces    de    petites    planches,  ou   de  petits    bâtons 
de  bois,  surtout    de  frêne;  c'est  parce    que    ces  bâtons  furent  em- 
ployés quelquefois  en   guise  d'amulettes,  peut-être  à  la    faveur  des 
idées  du  fétichisme,  qui  naquirent  dans  des  tems  postérieurs,    que, 
dans     le    code    des    lois    de    la    Norvège  ,    qui  ne    remonte   pas  au- 
delà  du  XV.®,  ou  du  XIV.®  siècle,  on  défendit,  avec  l'usage  des  sor- 
tilèges et  des  maléfices  celui  des  divinations,  des  runes  et  autres  pres- 
tiges: ce  qui  a  probablement    fait    naître  à    quelques-uns    le    doute 
que  ces  caractères  pussent  appartenir    à    la  magie.    On    sait    néan- 
moins que,  dans  des  tems  postérieurs,  il  y  eut  un  alphabet  parti- 
culier appliqué  aux  enchanteraens  ;  mais  cet  alphabet    s'appelait  Svar- 
Ira  Runa ^  et  les  lettres  en  étaient  désignées  sous  le  nom  de    Svar- 
triine  ,  ou  de    Rameuner  ,    qui   signifie    runes   acerbes    ou    arrières 
L'idée  de  qualifier   de    magiques    ces    caractères    vint    encore  de   ce 
que  des  hommes  ignorans  les  confondirent  avec  les  Alrunes,   espè- 
cf^s   de   masques   ou   d'écorces  magiques,  dont  il  a  été  parlé  au  long 
dans  le  costume  des  Germains.  Le  mot  runes  ne  signifie   autre  chose 
dans  son   origine  qu'un  canal,  un  sillon  ,  une  petite  ouverture,  et 
même  un  trait  de  plume:  on   trouve  même  dans  un  chant  de  l'Edda 
ce  mot  appliqué  aux  parties  naturelles  d'une  femme.  Le  célèbre  Rud- 
beck  a  cru  que  les  rw/ze^  étaient  aussi  anciennes  que  le  monde,  ce 
qui  sans  doute  est  une  erreur;  mais  la  grande  antiquité  de  ces  let- 
tres est  bien    prouvée    dans    les    Runograpliies    de    Verelius    et    da 
Burée,  ainsi   que  dans  las  Antiquités  Sveo  Gothiques  de   Loccenius. 
Un  ancien  Glossaire    de    l'Islande  divise  les   runes   en   sept    classes, 
savoir;   les  runes  de  la  victoire  à  l'usage  des  guerriers;  celles  des  fon- 
taines ou  des  eaux,  qui  servaient  aussi  aux  navigateurs;  les  logoru- 
neSf  qui  se  gravaient    sur    les  lieux    où  se  rendaient    les    jugemens 
publics;  les  runes  de  la  bierre,   qui  se  gravaient  sur  les  vases  ;  les 
runss    auxiliaires,  par    le  moyen    desquelles    on    croyait    obtenir  le 
secours  des  dieux;  les  runes  arboréennes ,  qui  se  traçaient  sur  l'écorce 


sur.    LA    Scandinavie.  aSi 

el  les  feuilles  des  arbres,  et  servaient  encore  à  indiquer  les  simples 
utiles  à  la  médecine  ,  el  enfin  les    runes  cordiales  qui  étaient  em- 
ployées à  ranimer  le    courage  des  guerriers,    peut  être    ces    derniè- 
res servaient-elles    encore    à  quelques  jeux  dans  le    genre    erotique, 
car  il  est  parle  de    ces    runes  gravées    sur    le  bois,  el   arrosées    du 
sang  d'une  femme    e'prise    d'amour.    Au  surplus    les    noms    de    Sol- 
rune,   Sigrune  ,   Ofrune  ou    Orrune    étaient    communs  à    plusieurs 
femmes  dans  la  Scandinavie;  or  il   n'y  aurait  rien   d'étonnant  qu'une 
d'elles^  qui  aurait  passé  pour  une  magicienne,  se  fut  appellée  Gutrune, 
et  l'on  n'aurait  pas  raison  d'en  conclure  que  les  runes  ne  furent  em 
ployées  qu'à  la  magie.  C'étaient  des  lettres  comme  celles  de  tous  les 
anciens  alphabets;  et  François  Junius  a  même  voulu  établir  un  pa- 
rallèle ,  mais  qui  est  bien    imparfait,  entre  les  runes  et    les  lettres 
gothiques.  De  même  M.'  Akerblad,  savant  Suédois,  ayant  supposé 
que  les  inscriptions  qu'on  voit  sur  les  lions  en  marbre  qui  se  trou- 
vent à  la  porte  de  l'arsenal  de  Venise  pouvaient  être  en  caractères 
runiques,  et  avoir  été  faites  par  les  Variuges  ou  Varanges,  peuples 
du  nord  qui  passèrent  au  service  de  l'empire  grec  ,  le  chavalier  Bossi 
entreprit  d'établir  un  parallèle  entre    les    caractères  de  ces    inscrip- 
tions ,    et    ceux  des  monumens   étrusques    les  plus    anciens^    et    en 
donna  même  sur  une  planche  en  cuivre  un  essai,  d'après  lequel  il 
crut  pouvoir  assurer,  qu'au  lieu  d'être    runiques ,  les    caractères  de 
ces    inscriptions    étaient    étrusques    ou    etruscopélasges  :    disserta- 
lion   qui  fut  l'objet    d'une    lettre  adressée    par    lui    à  M.""  Schlégel 
et  publiée  à  Turin  en    j8o5.  Quant    à  la  langue,    les    Danois,    les 
Norvégiens  et  les  Suédois  parlaient  tous  la  même  dans  les  anciens 
lems,  el  un  écrivain    Danois    s'est    élevé  dernièrement    avec    raison 
contre  l'opinion  de  quelques-uns,  qui  ont  prétendu  que  le  Scandi- 
nave dérivait  de     l'Allemand.    11     est    même  prouvé    que  ,  du    tems 
des  Romains,  on  parlait  dans  le  nord   deux  langues  originaires  qui 
étaient,  le  Goht  ou  le    Scandinave,  et  le   Saxon    ou    Germain.    On 
aperçoit  bien  à  la  vérité  quelque  ressemblance  entre  quelques-unes 
des  expressions  radicales  de  ces  deux  langues;  mais  elles  diffèrent  to- 
talement l'une  de  l'autre  dans  les  parties  les  plus  essentielles  de  leur 
construction  grammaticale.  Nous  ne  serons    pas  cependant  de  l'avis 
de  ceux  de  quelques  Danois,  qui  croient  voir  dans  les  langues  gothi- 
ques des  indices  d'une  civilisation  plus  ancienne,  et  d'une  disposi- 
tion plus  favorable  aux    belles    lettres,  que    ne  l'offrent  les  langues 
germaniques.  11  est  vrai  que,  dans  la  langue  gothique  ou  Scandinave, 


232  Discours  préliminaire  sur  la  Scandinavie. 
le  substantif  n'a  besoin  que  d'une  inflexion  de  voix  à  la  fin  pour 
indiquer  tous  les  cas;  mais  les  langues  germaniques  ont  une  ri- 
chesse d'articles  ,  à  l'aide  desquels  les  propositions  y  sont  de'- 
veloppées  avec  plus  de  clarté'  :  la  première  a  encore  l'avantage 
de  pouvoir  donner  aux  verbes  la  forme  passive  ,  par  l'addition 
d'une  seule  lettre.  Du  reste  on  peut  accorder  à  ces  écrivains,  que, 
dégage'e  de  cet  amas  de  consonnes  dont  la  dureté  est  fatale  à 
l'éloquence  et  à  la  poésie,  la  prononciation  des  Scandinaves  de- 
vait être  plus  douce  et  plus  sonore,  que  celle  des  Allemans  et  des 
Anglais. 


DU    COSTUME 

ANCIEN  ET  MODERNE 

DE    LA     SUÈDE,    DE    LA    NORVÈGE 
ET    DU    DANNEMARGK. 


PREMIÈRE  PARTIE. 

DE  LA  SUÈDE. 

Etendu,,  J_ja   Suède    s'étend    en    longueur   environ    870    lieues,    entre 

etS3o«j.  le  55.^  et  le  70.^  degrés  de  latitude  nord,  et  en  largeur  220; 
entre  le  8.^  et  le  29.^  degrés  de  longitude  à  l'orient  du  méri- 
dien de  Paris.  Ce  pays  a  une  surface  de  29,800  lieues  carrées,  et 
une  population  de  2,700,000  habitons,  ce  qui  donne, à  peu-près  91 
individus  par  lieue  carrée.  Il  a  pour  limites  ,  savoir  ;  au  midi  la 
mer  Baltique  ,  le  Sund  et  le  Cattegat  ;  au  couchant  les  montagnes 
de  la  Norvège;  au  nord  la  Laponie  à  présent  Suédoise  ou  Norvé- 
gienne, et  au  levant  la  Russie,  La  Suède  s'étendait  davantage  vers 
le  sud-est,  avant  que  la  Livonie  ,  l'Ingrie  et  la  Carélie  eussent  été 
cédées  à  la  Russie:  ce  qui  eut  lieu  après  la  mort  de  Charles  XÏI5 


Costume    des    Suédois.  233 

mais  du  côlë  du  Dannemarck  elle  a  regagne  les  provinces  de  Ble- 
kiug,  le  Halland  et  la  Scanie,  et,  parles  derniers  iraite's,  elle  à  ac- 
quis la  Norvège  et  la  Laponie  Danoise,  après  avoir  néanmoins  perdu 
du  côté  de  la  Russie  la  Finlande  ,  qui  a  passé  à  cette  dernière 
puissance.  La  Suède  n'est  pas  susceptible  d'être  habitée  dans  toute 
sou  étendue,  à  cause  de  la  quantité  de  terres  incultes  et  de  lacs  qu'elle 
renferme,  et  quelques-uns  de  ces  derniers  sont  même  très-grands  ;  eu 
sorte  que  la  partie  habitée  se  re'fîuit  à  un  assez  petit  espace.  Tout 
ce  pays  comprend  la  Suède  proprement  dite,  la  Gothie  ou  Go- 
thland,  la  Laponie  Suédoise,  et  la  Bothnie  occidentale.  Les  pro- 
vinces composant  chacune  de  ces  divisions  principales  sont,  savoir; 
pour  la  Suède  proprement  dite,  l'Upland,  la  Sudermanie,  la  West- 
manie,  la  Néricie  ,  la  Gestricie,  l'Eîsingie  ,  la  Dalécarlie,  la  Me'- 
delpadie  ,  TAngermanie  et  la  Jemptie  ;  dans  le  Gothland,  l'Ostro- 
gothie  ,  la  Westrogothie  ,  le  Smaland  ,  le  Vermeland ,  la  Dalie  , 
la  Scanie,  la  Ble'kiogie,  et  l'Allandj  et  pour  la  Laponie  Sue'doise, 
les  provinces  de  Tornea,  de  Kini,  de  Lulca ,  de  Pitea  et  d'Umea , 
dont  les  deux  dernières,  ainsi  que  la  première,  appartiennent  à  la 
Bothnie  occidentale;  quant  à  la  Bothnie  orientale  ,  qui  fesait  partie 
de  la  Finlande,  elle  a  passé  avec  cette  dernière  contrée  sous  la  do- 
mination de  la  Russie.  La  Suède  a  en  outre  plusieurs  îles:  qui  sont 
celles  de  Gothland,  d'OEland,  d'Alîand  et  de  Rugen. 

Le   climat  de  ce   royaume  est  extrêmement   froid:    l'été    y  suc-       cumat , 

\  •%  '    \        \     ^■>^  •  l'r-  I  1  saisons  „ 

cecle  aussitôt  a  l  hiver,  et  la  végétation  y  est  alors  plus  active  et  et produoHont 
plus  prompte  que  dans  les  pays  méridionaux.  La  chaleur  du  soleil 
est  quelquefois  si  brûlante,  qu'elle  met  le  feu  à  des  forêts;  mais  ce 
phénomène  doit  être  le  résultat  de  quelque  cause  particulière,  qui 
concentre  les  rayons  solaires,  attendu  qu'on  n'en  a  point  d'autre  exem.- 
ple,  même  dans  les  climats  les  plus  chauds  de  la  zone  torride.  La 
froid  au  contraire  devient  si  vif  en  hiver  dans  ce  môme  pays,  qu'il 
n'est  pas  rare  d'y  rencontrer  des  hommes  avec  le  nez  et  autres  ex- 
trémités du  corps  gelée?:  accident  auquel  il  n'y  a  d'autre  remède 
que  de  frotter  aussitôt  ces  parties  avec  de  la  neige  :  les  moyens  les 
plus  usités  en  général  pour  se  mettre  à  l'abri  des  rigueurs  de  l'hiver 
sont  les  poêles  et  les  fourrures.  A  Lunden  en  Scanie  le  jour  le 
plus  long  est  de  dix-sept  heures  et  vingt-quatre  miimtes;  mais  à 
Kengis  dans  la  Laponie,  où  il  existe  une  grande  forge  à  fer,  îa 
durée  de  ce  jour  est  de  sept  cent  vingt  heures,  car  pendant 
trente  jours  consécutifs  le  soleil  ne  se  couche  jamais;  la    longueur 

Europe.  Fol.  VI.  -  , 


liichesses 
souterraines. 

iVJétaiLX 
et  minéraux. 


234  Costume 

des  nuits  en  hiver  est  proportionne'e  à  celle  des  jours  en  éiè. 
Avant  le  règne  de  Charles  XII  ragricuhure  n'avait  pas  reçu  beau- 
coup d'encouragemens  ni  fait  par  conséquent  de  grands  progrès  en 
Suède  5  mais  depuis  cette  époque,  les  habitans  ont  fait  d'heureux 
efforts  pour  vaincre  la  stérilité'  naturelle  de  leur  territoire.  II  s'est 
forme  plusieurs  sociétés  d'agriculture,  qui  ont  produit  en  plusieurs 
endroits  les  meilleurs  effets.  Dans  une  grande  partie  de  la  Suède, 
ainsi  que  dans  la  Norvège  et  dans  le  Danneœarck,  les  terres  sont 
fort  mauvaises,  mais  on  y  trouve  pourtant  des  valîe'es  d'une  ex- 
trême fertilité.  Pendant  long-lems  on  n'a  nullement  pensé  à  tirer 
parti  des  terreins  arides;  mais  aujourd'hui  l'usage  des  irrigations  est 
pratiqué  en  Suède  avec  autant  de  succès  que  dans  les  pays  les 
mieux  cultives  et  les  plus  fertiles,  et  les  dernières  relations  statis- 
tiques qu'on  en  a,  donnent  lieu  de  croire  qu'on  y  recueille  à  peu- 
près  assez  de  grain,  pour  la  subsistance  de  la  population.  Le  Goth- 
îand  fournit  beaucoup  de  froment,  de  seigle,  d'orge,  d'avoine,  de 
pois  et  de  fèves;  cependant  on  tire  quelquefois  du  ble'  de  la  Li- 
vonie  et  autres  provinces  situées  au  midi  de  la  Baltique.  En  e'të 
toutes  les  compagnes  sont  verdoyantes  et  couvertes  de  fleurs:  on 
trouve  même  dans  quelques  endroits  montueux  des  fraises  ,  des 
framboises,  des  groseilles  et  autres  fruits.  Par  le  passA  la  culture  des 
arbres  fruitiers  ëiait  très-négligëe ,  et  le  peuple  ne  s'occupait  que 
de  celle  des  melons  qui  devenaient  exceliens,  lorsqu'ils  n'avaient 
point  à  souffrir  de  la  sécheresse. 

Le  Suède  abonde  en  métaux  et  en  minéraux   de  diverses    sor- 
tes: on  y  trouve  des  cristaux  de  roche,    des    amétistes ,    des    aga- 
tes, des  cornalines,  du  porphire,  du  granit  et  des  marbres  de    di- 
verses couleurs.  La  principale  richesse  de  ce  pays  consiste  dans  ses 
mines  d'argent,  de  cuivre,  de  plomb  et  de  fer:  plus  de  45o  farges 
avec  des  moulins  à  pilons  et    des  fonderies  y    sont  établies  depuis 
long-tems,  seulement    pour  le  travail  de  ce  dernier   métal.    Dans  le 
siècle  passe  il  avait  été  découvert  une  mines  d'or,  dont  le  produit, 
depuis   1741  jusqu'en   174?,  n'excëda  pas  la  valeur  de  2,889  sequins. 
Les  mines  d'argent  qu'a  la  Suéde  ne  sont  pas  non  plus  d'une  grande 
importance:  celle    de  Sahla ,    dont  le  fameux  Bergmaun  a  donné  la 
description,  et  qui  mérite   d'être  remarquée  sous    le  rapport    de  la 
minéralogie,  ne  fournit  qu'un  plomb  argentifère,  dont  la  galène  ren- 
dait  à-peu-près  une  once  d'argent  par  quintal  brut:  d'autres  fois  on 
en  tira  jusqu'à  24,000  marcs  d'argent,  mais  en   1770  ce  produit  n'a 


DES    Suédois.  235 

élé  que  de  1,74^  marcs  d'argent,  et  ce  n'est  qu'en  1790  qu'il  s'est 
élevé'  à  3,ogo;  mais  les  travaux  de  cette  mine  font  l'admiration  des 
voyageurs  iustruits.  Quant  aux  autres  mines  d'argent^  elles  ne  sont 
exnloite'es  que  pour  le  plomb  qu'on  en  tire.  La  première  galerie 
de  la  mine  d'argent  se  trouve  à  la  profondeur  de  100  toises 5  mais 
de  là  il  faut  en  descendre  encore  deux  cents  autres  pour  arriver 
jtisqu'aux  filons  :  le  toit  des  galeries  est  soutenu  par  de  gros- 
ses poutres  en  chêne.  On  n'a  pas  de  notions  bien  certaines  sur 
le  produit  des  mines  de  cuivre  :  la  plus  renommée  esi-celie  de 
Fahlun  dans  la  Daîécarlie  ,  mais  elle  ne  fournit  plus  aujourd'hui 
la  quantité  de  métal  qu'on  en  tirait  par  le  passe'.  On  assura 
qu'en  1660  elle  en  produisît  plus  de  61,000  quintaux,  mais 
ce  n'a  e'té  que  celte  seule  anne'e,  car  dans  la  suite  on  n'en  a 
lire  que  36, 000  quintaux,  et  ce  produit  se  re'duit  aujourd'hui  à 
i5,ooo  au  plus.  On  ne  compte  pas  moins  encore  de  vingt-sept  au- 
tres mines  de  cuivre,  mais  qui  toutes  ensemble  ne  donnent  pas 
plus  de  i5  à  18,000  quintaux.  Le  minerai  qu'on  tire  à  Fahlun  est 
un  pyrite  fort  dur  et  difficile  à  travailler:  on  ne  le  trouve  point 
en  filons,  mais  par  masses,  et  il  ne  rend  pas  p!us  de  deux  pour 
cent.  Les  mines  les  plus  utiles  sont  celles  de  fer^  qui  forment  la 
principale  richesse  de  la  Suède.  En  1795  on  comptait  dans  ce  pays 
jusqu'à  566  grandes  forges,  et  Ï07  petites,  dont  le  produit  annuel 
était  évalué  à  1,200,000  quintaux,  sur  lesquels  900,000  étaient 
envoyés  à  l'extérieur.  On  comptait  aussi  environ  26,000  indi- 
vidus employés  alors  à  l'exploitation  du  fer,  desquels  4,oco 
seulement  travaillaient  à  l'excavation.  îl  existe  dans  l'Upland  ea 
Dannemarck  une  mine,  qui  passe  pour  être  plus  riche  que  toutes 
les  autres:  le  produit  en  est  évalué  à  ï20,ooo  quintaux  par  an,  et 
le  fer  qu'on  en  tire  est  préféré  à  tout  autre  par  les  Anglais  pour  îa 
fabrication  de  leur  acier.  x\près  celle-là  on  distinguait  la  mine  de 
Soeter,  dans  la  Daîécarlie,  qui  rendait  environ  90,000  quintaux 
par  an.  Le  minerai  de  fer  de  la  Suède  est  en  grande  partie  de 
l'espèce  indiquée  par  Haoy,  sous  la  dénomination  de  fer  oxidulé. 
Les  mines  sont  en  si  grand  nombre  dans  cette  contrée,  qu'elles  ont 
paru  à  quelques  voyageurs  y  former  un  monde  souterrain.  Et  ea 
effet  les  mineurs  y  habitent  des  endroits  spacieux  et  commodes , 
où  ils  sont  à  l'abri  du  froid.  La  grande  quantité  de  chutes  d'eau, 
qu'on  rencontre  dans  toute  la  Suède,  y  rond  facile  la  construction 
des  moulins  et  autres   machines  à  l'usage   des  forges.  Ce  pays  mau- 


itatu  relies. 


236  Costume 

que  de  zincj  et  l'on  n'y  trouve  pas  non  plus  de  calamine,  que 
les  habitans  sont  obligés  de  tirer  de  l'étranger.  Près  d'Andrarum 
en  Scanie  il  y  a  une  mine  d'alun,  qui  donne  de  4o  à  5o,ooo  quin- 
taux de  ce  minerai  par  an.  On  a  découvert  une  mine  de  charbon 
fossile,  dont  on  se  promet  de  grands  avantages.  En  1788  on  a  com- 
mence à  exploiter  à  Elfvédal,  dans  la  Dalécarlie ,  une  carrière  de  por- 
phire,  qui  est  de  couleur  rouge  foncé  avec  de  petits  fragmens  blancs, 
et  qu'on  croit  ressembler  à  celui  dont  Pline  nous  a  donne'  la  des- 
cription sous  le  nom  de  porfîdo  leucostrio.  Cette  pierre  est  suscep- 
tible de  prendre  un  beau  poli,  et  l'on  en  tire  des  blocs  de  onze 
à  environ  quatorze  pieds  en  carré. 
Curiosités  Lcs  ancieus  monumens  qu'on  trouve    en    Suède    appartiennent 

aux  Scandinaves  ou  Sveo-Goths ,  dont  il  a  été'  parlé  dans  le  dis- 
cours préliminaire:  nous  traiterons  dans  cette  première  partie  de 
ceux  du  moyen  âge.  En  fait  de  curiosités  naturelles,  il  est  peu  de 
pays  qui  en  offrent  en  aussi  grand  nombre  que  celui-ci:  à  chaque 
pas  on  rencontre  de  belles  cascades,  qui  se  précipitent  du  haut  des 
rochers,  et  dont  on  trouve  d'intéressantes  descriptions  et  de  belles 
planches  dans  l'atlas  de  Skiôldebrand,  Nous  en  avons  aussi  repré- 
senté une  à  la  planche  3g,  qui  nous  a  paru  plus  remarquable  que 
les  autres  par  sa  position  et  ses  environs:  c'est  la  fameuse  cascade 
de  Pursoronka  sur  l'Allen,  rivière  qui  a  fourni  plusieurs  beaux  ta- 
bleaux à  cet  estimable  voyageur.  Près  de  Gotembourg  il  y  a  un 
gouffre  où  se  précipite  une  cataracte  d'une  si  grande  hauteur,  que 
les  grands  arbres  eutrainés  par  le  courant  dans  cet  abîme  s'y  per- 
dent, et  ne  reparaissent  plus  qu'au  bout  d'une  demi-heure,  et  quel- 
quefois d'une  heure  et  plus:  aussi  est-ce  en  vain  qu'on  a  cherché 
à  en  mesurer  la  profondeur.  Il  y  a  dans  le  midi  du  Golhland  un  lac 
fameux,  par  la  propriété  qu'il  a,  dit-on,  de  consumer  tous  les  corps 
qui  y  sont  plongés.  On  trouve  dans  plusieurs  lacs  de  la  Suède  une 
pierre  de  couleur  jaune  avec  des  veines  blanches,  qui  semble,  à  la 
première  vue,  être  un  mélange  d'or  et  d'argent,  mais  dont  l'analyse 
n'a  présenté  que  du  soufre,  de  l'alun  et  de  l'oxide  de  plomb. 

Les  mers  de  la  Suède  sont  la  Baltique  avec  ses  deux  bras, 
qui  forment  les  golfes  de  Finlande  et  de  Bothnie.  Vers  l'occident 
00  trouve  le  Cattegat  tet  le  Sund,  qui  est  un  détroit  d'une  lieue 
et  demie  de  largeur,  et  sépare  la  Suède  du  Dannemarck.  Les  eaux 
se  trouvant  pour  ainsi  dire  enchaînées  pendant  quatre  mois  dans 
ces  mers  de  glace,  n'y  éprouvent  point   de    flux    ni    de  teflux,    et 


Mers 
ds  la  Sut 


DES    Suédois.  287 

elles  n'y  sont  pas  non  plus  aussi  salées  que  celles  de  l'Océan,  à 
cause  d'un  courant  qui  les  y  porte  toujours  de  la  Baltique.  Il  y 
a  un  peu  plus  d'un  demi-siècle  que  les  Suédois  se  sont  adonnés 
à  la  pêche  du  hareng,  qui  ne  laisse  pas  de  former  aujourd'hui 
une  branche  importante  de  leur  commerce.  On  évalue  à  environ 
600,000  barils,  contenant  chacun  de  tooo  à  1200  harengs  ,  la 
quantité  de  poissons  de  cette  espèce  qu'ils  vendent  tous  les  ans, 
outre  3o,ooo  barils  d'huile,  dont  chacun  est  le  produit  de  10  ou 
12  barils  de  ce  poisson,  et  tout  cela  est  fourni  par  la  pêche  qui 
ee  fait  sur  un  espace  de  18  à  20  lieues,  entre  Golembourg  et 
Marstrand. 

Le  bétail  consiste  généralement  en  Suède,  comme  dans  la  Nor-  «4r„e  ««•''«o' 
Vège  et  le  Dannemarck,  en  bêtes  à  cornes,  en  chevaux,  eu  mou- 
tons et  en  chèvres.  Les  chevaux  passent  pour  y  être  plus  propres 
au  service  de  guerre  que  ceux  de  l'Allemagne.  Les  chevaux  de 
la  Norvège  sont  petits,  mais  très-vifs;  ils  ont  le  pied  sûr,  et 
sont  employés  à  porter  des  fardeaux.  Les  bœufs  s'engraissent  con- 
sidérablement dans  les  iles,  et  surtout  dans  celles  qui  bordent  la 
Norvège.  On  les  laisse  paître  en  liberté,  et  souvent  ils  deviennent 
si  sauvages,  qu'il  faut  les  tuer  à  coups  de  fusil.  11  y  a  aussi  d'ex- 
cellens  pâturages  dans  l'intérieur  de  la  Suède,  mais  seulement  dans 
les  vallées  qui  se  trouvent  à  une  certaine  élévation,  et  qui  ne  sont 
point  entourées  de  hautes  montagnes.  Ordinairement  ces  vallées  ne 
sont  point  habitées;  on  y  envoie  les  pâtres  qui  y  restent  tout  l'été, 
et  le  plus  souvent  ce  sont  des  femmes  qui  gardent  les  troupeaux. 
Les  chèvres  y  sont  en  bien  plus  grand  nombre  que  les  moutons. 
Il  n'y  a  pas  beaucoup  de  cochons;  cependant  la  viande  et  le  fro- 
mage excèdent  dans  plusieurs  parties  de  la  Suède  les  besoins  de 
la  consommation,  et  il  s'en  fait  des  exportations  qui  forment  une 
branche  considérable  de  commerce  avec  l'étranger.  Les  autres  qua- 
drupèdes qui  existent  en  Suède  sont  l'ours,  dout  on  connaît  deux 
espèces,  l'une  grande  et  l'autre  petite;  les  loups,  qui  se  montrent 
quelquefois  en  troupes  nombreuses;  le  lynx,  le  glouton,  ou  Vursus 
gulo  de  Latham,  qui  est  cependant  de  la  famille  des  écureuils- 
l'élan,  les  renards  blancs,  roux  et  noirs,  les  écureuils,  et  les  her- 
mines dont  les  peaux  sont  très-estimées.  Les  rivières  et  les  lacs  de 
ce  pays  abondent  en  poisson,  avantage  qui  est  commun  à  tous  les 
pays  septentrionaux;  et  l'on  en  prend  une  si  grande  quantité,  que 
quelques-uns,  comme  le  brochet,  sont  salés  et  vendus  à  l'étranger. 


Caractcrs 
cl  mœurs 


^38  Costume 

Les  veaux  marins  du  golfe  de  Finlande,  où  il  y  en  a  beaucoup, 
fournissent  une  quantité  d'huile,  qui  forme  aussi  un  objet  de  trafic 
considérable.  On  pêche  en  outre  du  saumon  dans  quelques  rivières, 
et  nons  avons  représenté  à  la  planche  4o,  prise  du  magnifique  atlas 
do  Skioldcbrand,  une  de  ces  pèches,  qui  offre  un  point  de  vue  pit- 
toresqne  sur  la  cataracte  de  Voyena.  La  Suède,  ainsi  que  la  Nor- 
vège, abonde  en  oiseaux  de  tout  genre.  Les  faucons  hat  leur  nid 
sur  les  rochers  et  volent  quelquefois  par  troupes  nombreuses,  qui 
font  un  grand  bruit.  On  raconte  que  quelques-uns  de  ces  oiseaux, 
qui  avaient  été  emportés  en  France  et  en  Allemagne,  sont  revenus 
d'eux-mêmes  dans  leur  pays  natal:  on  en  a  tué  un  en  Finlande, 
portant  une  petite  plaque  d'or,  avec  une  inscription  qui  indiquait 
que  cet  oiseau  avait  appartenu  à  un  roi  de  France.  Nous  parlerons 
de  quelques  autres  espèces  d'oiseaux  à  l'article  de  la  Norvège. 
..  ,_^,.  La  nation  Suédoise  offre  une  grande  variété  de  caractères,  qui 

de./..ôuans.  est  principalement  l'effet  des  changemens  et  des  révolutions  politi- 
ques arrivées  dans  les  siècles  pass'-^s,  lesquelles  ont  puissauiment 
influé  sur  le  caractère  national,  comme  on  !e  verra  par  le  précis 
que  nous  nous  proposons  de  donner  de  l'histoire  moderne  de  ce 
pays.  Les  paysans,  accoutumés  à  supporter  les  plus  rudes  fiitigues, 
se  font  remarquer  quelquefois  par  des  formes  gigantesques ,  qui  dé- 
cèlent en  eux  des  descendans  des  anciens  Scandinaves;  quelle  que 
soit  l'aisance  dont  ils  puissent  jouir,  ils  n'affichent  aucun  luxe,  et 
toute  leur  aînbition  se  borne  à  se  procurer  louies  les  commodités 
possibles.  On  trouve  dans  les  familles  des  négocians  le  même  goût 
pour  la  simplicité:  chacun  d'eux  cherche  le  bonheur  dans  son  état , 
et  ils  se  distinguent  tous  par  une  appliralion  et  une  persév'érance 
infatigables  dans  la  conduite  de  leurs  affaires.  Les  Suédois  sont  na- 
turellement courageux:  sous  Gustave  Adolphe  et  sous  Charles  XII 
ils  ont  porté  au  loin  la  terreur  de  leurs  armts,  et  sont  môme  par- 
venus à  ébraîilcr  jusque  dans  leurs  fondemens  les  plus  grands  em- 
pires. Cependant  ils  n'ont  pas  déployé  la  même  énergie  et  la  même 
valeur  dans  leur  dernière  guerre  contre  la  Prusse;  mais,  outre  qu'ils 
n'étaient  pas  commandés  par  des  chefs  d'une  grande  habileté,  ils 
avaient  contre  eux  les  manèges  sourds  d'un  sénat,  toujours  incer- 
tain dans  ses  délibérations,  et  auquel  ils  étaient  forcés  d'obéir. 
La  classe  des  nobles  et  des  gens  aisés  se  fait  remarquer  par  sa 
loyauté,  par  sa  politesse  et  par  ses  senlimens  hospitaliers.  En  gé- 
néral, les  Suédois  sont  Irès-délicals  sur  le  point  d'honneur,  et  ils 


DES    Suédois.  239 

se  montrent  surloul  irés-jaloux  de  l'inlëiêt  et  de  la  gloire  de  leur 
nation.  On  a  quelquefois  reproche  aux  habilans  de  Stokolm  d'avoir 
voulu  imiter  dans  leurs  manières  le  ton  et  la  politesse  qui  régnaient 
autrefois  à  la  cour  de  Versailles,  et  qui  distinguent  la  bonne  so- 
ciété à  Paris.  Dans  les  capitales  du  nord  il  y  a  sans  doute  une 
grande  différence  entre  la  cour  et  le  corps  diplomatique  d'un  côté, 
.  et  de  l'autre  les  nobles,  les  riches  particuliers,  les  ne'gocians  et 
même  les  gens  de  la  classe  moyenne,  où  l'on  trouve  beaucoup  de 
fonctionnaires  publics,  d'officiers  et  de  gens  de  lettres.  Le  goût  al- 
lemand a  dominé  long-tems  à  la  cour  de  Suède,  au  point  même 
qu'on  n'y  parlait  point  la  langue  nationale;  mais  il  n'en  est  plus 
ainsi,  surtout  depuis  qu'un  mare'chal  de  France  s'est  assis  sur  le 
Irôoe  de  ce  royaume,  et  cet  heureux  changement  s'est  étendu  aux 
premières  maisons  de  la  noblesse,  toujours  prêle  à  prendre  l'esprit 
de  la  cour.  C'est  peut  être  à  tort  qu'on  a  reproché  aux  Suédois  de 
montrer  trop  de  penchant  pour  la  table  et  pour  le  jeu.  Les  grands 
négocians  et  les  gens  ais^s  de  la  capitale  cherchent  à  imiter  les  An- 
glais plutôt  que  les  Français,  car  le  luxe  et  la  magnificence  de  ces 
derniers  ne  conviendraient  nullement  à  des  gens  continuellement 
occupés  de  calculs  et  de  spéculations  commerciales 3  c'est  ce  qu'on 
voit  particulièrement  dans  les  villes  de  commerce,  et  plus  encore 
dans  les  ports  de  mer.  La  classe  moyenne  forme  la  partie  la  plus 
intéressante  et  la  plus  aimable  de  la  nation:  dans  toutes  les  capi- 
tales du  nord  cette  classe  est  en  même  tcms  la  plus  polie  et  la 
plus  instruite;  cependant  le  ton  de  réserve,  qui  fait  une  partie  es- 
sentielle du  caractère  national,  met  une  sorte  d'obstacle  aux  progrès 
de  l'esprit  de  société,  et  rend  beaucoup  plus  rares  ces  réunions 
exemptes  d'étiquettes  et  de  cérémonies,  qui  sont  si  communes  à  Pa- 
ris et  ailleurs;  mais  pourtant  les  hommes  d'esprit  ou  d'un  mérite 
quelconque  n'y  manquent  pss  de  ces  sociétés,  qu'on  a  honorées 
quelquefois  du  nom  de  lycées,  où  l'on  discourt  librement  sur  toutes 
sortes  d'objets,  et  où  l'on  a  les  feuilles  publiques.  On  y  jouit  aussi 
des  agrémens  de  la  table,  de  la  musique  et  de  la  danse;  et  dans 
ces  réunions,  où  les  dames  alors  sont  admises,  il  règne  ordinai- 
rement beaucoup  de  gaieté,  quoique  cependant  il  s'y  môle  quel- 
quefois un  peu  d'uniformité  et  de  monotonie.  Chaque  société  a  son 
esprit  particulier,  son  goût  et  ses  adhérens;  mais  ces  sociétés  en 
général  sont  un  peu  scrupuleuses  dans  le  choix  de  leurs  membres 
perpétuels:  cela  n'empêche  pas  cependant  qu'on  n'y  admette   assez 


24o  C  0  S  T  U  M  E 

facilement  les  étrangers  de  passage,  qui,  à  défaut  de  ce  moyen  et  de 
la  connaissance  de  la  langue,  ne  pourraient  pénétrer  que  bien  diffici- 
lement dans  l'intérieur  des  familles,  où  ils  trouveraient  souvent  sans 
cela  à  s'ennuyer.  U  y  a  néanmoins  dans  certaines  villes,  et  surtout 
dans  les  capitales,  des  théâtres,  des  fêtes  publiques  et  des  lieux  de 
re'unioa  ouverts  à  tout  le  monde;  mais  il  est  bien  rare  d'y  rencon- 
trer ce  qu'on  appelle  ordinairement  la  bonne  compagnie.  Les  passe- 
lems  du  peuple  sont  à -peu-près  les  mômes  dans  tous  les  pays  du 
nord:  ce  sont  des  jeux,  des  danses,  des  promenades,  des  fêtes 
dans  quelque  parc  ou  dans  quelque  village.  Si  les  manières  anglai- 
ses ou  les  modes  françaises  dominent  dans  la  classe  des  gens  aise's , 
ou  voit  avec  peine  dans  celle  du  peuple  les  femmes  condannées  aux 
travaux  les  plus  pénibles.  Ce  sont  elles  qui  labourent  les  champs 
et  les  ensemencent,  et  qui  battent  les  grains.  Sur  les  côtes  elles 
manient  la  rame  et  tendent  les  voiles  avec  beaucoup  d'habiîele'. 
Dans  les  villes  elles  servent  les  maçons,  portent  de  pesans  far- 
deaux, et  exercent  tous  les  métiers  les  plus  fatiguans.  Anciennement 
les  maisons  en  Suède  étaient  pour  la  plupart  construites  en  bois: 
ce  qui  ëtail  cause  de  fiëquens  incendies,  surtout  dans  les  tems  de 
guerre.  A  présent  les  villes  sont  presque  toutes  rebâties  à  neuf, 
et  la  plupart  des  édifices  y  sont  construits  en  pierre  ou  en  brique. 
armions  tirée,  Le  Viaggio  al  Capo-Nord  per   la   Si>ezia ,    la   Finlanda   e   la 

d'Acerbi  Lapponia  y  exécuté  et  publié  par  M.""  Acerbi,  notre  compatriote, 
maintenant  consul  impérial  en  Egypte,  nous  fournit  le  moyen  d  in- 
diquer ici  quelques  particularités  relatives  aux  usages  des  habitans 
de  ces  contre'es.  On  ne  voyage  pas  en  Suède,  ou  au  moins  on  n'y 
voyageait  pas  alors  aussi  rapidement,  ni  aussi  commodément  que 
dans  les  pays  qui  attirent  ordinairement  les  voyageurs.  Les  routes 
y  étaient  assez  belles,  mais  le  service  des  postes  n'y  e'iait  pas  fait 
régulièrement,  et  il  n'y  avait  ni  diligences,  ni  voilures  propres  à 
faciliter  les  communications  et  les  transports.  Il  n'existait  même 
aucun  établissement  de  ce  genre  entre  la  capitale  et  les  provinces: 
ce  qui  vient  peut-être  de  la  facilité  qu'y  ont  les  habitans  d'entre- 
tenir des  relations  de  l'une  à  l'autre  par  le  moyen  des  lacs  et  des 
rivières,  dont  le  pays  est  entrecoupé  en  tout  sens.  Les  auberges  y 
étaient  alors  fort  rares,  et  en  général  assez  mauvaises,  et  l'on  n'en 
rencontrait  pas  une  seule  entre  Eisingbourg  et  Stokolm  dans  un 
espace  d'environ  4^0  milles;  mais  on  apprend  par  les  dernières  re- 
lations, que  ces  établissemens  se  sont  multipliés    et    améliorés    par, 


i  cap-nord. 


D  E  s      s  U  ^  D  O  I  s.  241 

toute  la  Suède.  Il  arrive  ne'anmoins  assez  souvent  que  les  voyageurs 
sont  obligés  de  laisser  leurs  voitures,  pour  en  prendre  une  plus  pe- 
tite et  moins  commode.  Dans  la  partie  me'ridionale  de  ce  royaume 
on  trouve  souvent  des  chevaux  petits  et  faibles,  et  c'est  en  vaiu 
qu'on  chercherait  à  y  supple'er  par  le  nombre.  Gotembourg,  la  seconde 
ville  du  royaume,  qui  a  une  population  d'environ  i5,ooo  habitans, 
est  entrecoupée  de  canaux  ombrages  d'arbres  :  ramabilitë  des  fem- 
mes y  rend  la  société  agréable,  et  les  étrangers  y  sont  bien  ac- 
cueillis: on  y  trouve  d'excellens  établissemens  de  bienfesance,  et  le 
comu\erce  y  est  très-florissant.  L'usage  y  subsiste  encore,  et  plus 
qu'à  Stokolm,  parmi  les  gens  de  la  classe  moyenne,  de  demeurer 
jurqu'au  soir  dans  la  maison  où  l'on  a  été  invité  à  diner,  pour  s'y 
livrer  ensuite  avec  son  hôte  aux  agrémens  d'une  conversation,  qui 
se  termine  par  un  souper  splendide.  Quand  il  s'agit  de  porter  les 
santés  dans  les  repas  d'appareil,  on  verse  les  meilleurs  vins  dans  de 
grands  gobelets  d'argent,  que  les  convives  se  passent  ensuite  de 
main  en  main:  cet  usage  est  répandu  dans  toute  la  Suède,  et  peut- 
être  l'origine  en  remonte-t-elle  jusqu'à  ces  tems  de  barbarie,  où 
l'on  entendait  par  là  donner  à  son  hôte  l'assurance  qu'on  n'atten- 
terait point  à  sa  vie.  En  allant  de  Goteœbourg  à  Stokolm  on  voit 
les  fameuses  cataractes  de  Trolhatt,  où  la  rivière  de  Gotha,  qui  sort 
non  loin  de  là  du  lac  de  Wéner,  après  s'être  réunie  dans  un  seul 
lit,  se  précipite  de  soixante  pieds  de  haut  dans  un  goufrCj  dont 
on  n'a  pu  encore  mesurer  la  profondeur.  Une  chose  plus  admira- 
ble encore,  c'est  le  canal  qui  porte  aussi  le  nom  de  Trolhatt,  et 
qu'on  a  creusé  dans  le  roc  ,  pour  ouvrir  une  communication  en- 
tre le  lac  Wéner  et  la  mer  du  nord.  Ce  canal,  pour  la  construction 
duquel  il  a  fallu  couper  des  rochers,  et  qui  pendant  un  siècle  a 
coûté  au  gouvernement  des  sommes  considérables  ,  a  été  enfin 
achevé  par  quelques  particuliers,  qui  sont  venus  à  bout  de  sur- 
monter toutes  les  difficultés  qu'il  présentait.  Il  existe  un  projet 
encore  plus  grand,  qui  est  de  joindre  ce  canal  avec  d'autres,  et 
d'ouvrir  ainsi,  par  une  suite  de  canaux,  un  passage  entre  la  mer  du 
nord  et  la  Baltique.  En  traversant  le  Westerland,  la  Niricie ,  la  Su- 
dermanie,  on  trouve  un  sol  qui  va  toujours  en  s'améliorant  jusqu'à  Sto- 
kolm. Les  chevaux  reposent  dans  ce  pays  sur  de  grandes  planches 
percées,  qui  leur  tiennent  lieu  de  litière:  on  prétend  que  la  rai- 
son de  cet  usage,  outre  la  rareté  de  la  paille,  est  que  les  pieds 
des  chevaux  sur  la  litière  deviennent  tendres    et  plus    exposés    aux 

Europe.  Fol.   ri.  3i 


242  C  O  s  T  16  M  E 

maladies.  Stokolm  est  dans  une  situation  avantageuse  pour  le  com- 
tiïerce,  et  ses  environs  présentent  une  variété'  d'objets  des  plus  pit- 
toresques. Cette  ville  est  bâtie  en  grande  partie  sur    sept    ou    huit 
iles  ,  dont  quelques-unes  sont  entourées  d'eaux  douces,    qui    vien- 
nent du  lac  Malar,  et  les  autres  d'eaux   salées   qu'y   apporte    sans 
cesse  le  reflux  de  la  mer.    En    hiver  tous    ces    canaux  disparaissent 
sous  la  glace,  et  alors  on  les  parcourt  en  slite  ou    en  voilure:   ce 
qui  a  fait  dire  à  quelques  voyageurs  que  l'hiver  est  pour  cette  ville  • 
la  saison  la  plus  agr«^able.  Et  en    effet,  on  peut    faire  alors    sur    la 
glace  ou  sur  la  neige  gele'e  des  courses  rapides  autour  des  vaisseaux 
enchaînés  dans  les  ports,  à  travers  les  forêts,  les  lacs,  les  e'tangs, 
les  rivières    et  autres    lieux  qui  sont    inaccessibles    dans    les    autres 
saisons.  Les  slites  servent    de    moyen  de  transport  pour  toutes   les 
denrées  quelconques,  aussi  bien  que  pour  les  voyageurs:  aussi   un 
hiver  doux    est-il    regardé  dans  ce  pays  comme  une  calamité  publi- 
que. Les  geus  sises  passent  Tété  à  la  campagne,  et    y  vivent  avec 
plus  de  luxe  qu'à  la  ville.  Ils  y  forcent  la   nature  à  produire  dans 
des  serres  d'excellens  raisins,  des    pêches,  des    ananas    et  tous  les 
meilleurs  fruits.  Le  faste    et  l'opulence   se    montrent    partout;  mais 
la  liberté  dont  on  jouit  chez  les   négocians    rend  leur  société  bien 
préférable  à  celle  des  nobles,  chez  qui  l'on  est  continuellement  gêné 
par  l'étiquette  et  les  cérémonies.  Les  Suédois  ne  connaissent  point  la 
chasse  à  cheval  ni    celle    du   faucon:  ce  qui    ne    leur    empêche  pas 
de    se    croire    d'excellens    chasseurs  au  fusil:    quant  à  celle  des    oi- 
seaux, qui  se  fait  de  diverses  manières  en  France  et  en  Italie,  ils 
n'en  font  aucunn  cas.  Le  jeu  de  cartes  semble  avoir  beaucoup  d'at- 
traits pour  les  deux  sexes  de    tout  âge,  et  il  n'est  point  de  passe- 
tems  pour    les    Suédois  sans    les  cartes:    les    habitans  aiment  néan- 
moins à  faire  des  promenades    en  bateau  ou  en    voiture    autour  de 
la  ville.    A    Drottningholm  ,    palais    royal    d'un    bel    aspect    qui    est 
à  six  milles,  il  se  donnait  tous  les  ans,  aux  frais  de  la  couronne, 
un  tournois,  où  les  lois  de  l'ancienne    chevalerie  étaient  observées 
avec  la  plus  grande  sévérité.  Le  premier  jour  de  mai,  la  cour,  les 
nobles,  et  tous  les  habitans  se  rendent  au  parc  royal,  qui  est  d'une 
vaste  étendue.  Le  24  juin  on  porte  des  fleurs  et  on  plante  des  ar- 
bres devant  les  portes  des  grands,  et  il  se  forme  à  l'instant  un  camp 
de  plasir,  où  la  garnison  se  livre  à  toutes  sortes  d'amusemens.  L'hi- 
ver ramène  les  spectacles,  les  danses  et  les  festins.  Les  pluies  con- 
tinuelles rendent  désagréables  les  mois  de  septembre    et  d'octobre  j 


DES     Suédois.  243 

et  il  en  est  de  même  de  ceux  de  mai  et  de  juin,  à  cause  de  la 
fonte  des  neiges.  Le  thermomètre  descend  souvent  en  hiver  jusqu'à 
vingt-cinq  degre's  au  dessous  de  zéro,  mais  on  sait  aussi  se  sous- 
traire en  quelque  sorte  à  la  rigidité  de  cette  température  par  un 
usage  bien  entendu  des  poêles  et  des  vêtemens  fourrés.  Les  Sue'- 
dois  n'avaient  pas  beaucoup  de  goût  pour  les  spectacles  avant  Gu- 
stave m,  mais  ce  goût,  qui  s'était  affaibli  après  sa  mort,  s'est 
ranimé  depuis  j  et  il  s'est  même  formé  de  nombreux  élèves  dans  le 
chant  à  Stokolm.  Il  y  a  souvent  des  bals  à  la  bourse,  au  Wauxhall 
et  chez  les  particuliers:  les  premiers  surtout  offrent  la  re'unoin  de 
tout  le  beau  monde  de  la  capitale.  Les  femmes  en  ge'ne'ral  sont  très- 
avenantes,  et  aiment  la  parure 5  elles  ont  l'ambition  d'être  appelées 
les  belles  du  nord.  Le  goût  de  la  mode  dans  l'habillement,  ainsi 
que  celui  des  beaux  arts  et  surtout  de  la  musique,  ne  s'est  déve- 
loppé que  depuis  peu  de  temps  en  Suède,  et  semblait  auparavant 
comme  enchaîné  par  les  glaces.  On  peut  en  dire  autant  relativement 
au  service  de  la  table,  où  l'on  voyait,  il  n'y  a  pas  encore  plus  de 
trente  ans,  rassemblés  dans  un  même  plat  des  mets  différens,  et 
même  les  plus  disparates  par  leur  nature  et  leur  saveur.  L'habille- 
ment des  femmes  aisées,  présentait  autrefois  un  amalgame  bizarre  des 
modes  anglaises  et  espagnoles  ,  e^t  celui  des  hommes  un  mélange 
du  costume  espagnol  avec  celui  du  pays  ,  qu'on  retrouve  encore 
chez  les  paysans  du  midi  de  la  Suède.  Le  gouvernement  avait  cru 
à  propos  de  prescrire  à  toutes  les  personnes  admises  à  la  cour  une 
règle  uniforme  pour  la  couleur  et  la  coupe  de  leur  habillement  , 
et  pour  celui  des  dames,  auxquelles  le  blanc  était  réservé  pour  les 
jours  de  gala:  ce  qui  donnait  à  ces  réunions  un  air  de  grandeur  et 
de  magnificence  ,  que  n'offre  point  sans  doute  une  multitude  d'ha- 
billeracns  de  diverses  couleurs. 

La  langue  Suédoise  est  un  dialecte  du  gothique,  qui  a  beau- 
coup de  rapports  avec  le  Danois.  Les  nobles  et  les  gens  aisés  sont  ^jf^'/; 
généralement  plus  instruits  et  plus  versés  dans  la  littérature,  que  ne 
le  sont  les  personnes  dés  mêmes  classes  dans  les  antres  pays.  Ces 
deux  classes  ont  donné  des  preuves  distinguées  de  leur  zèle  pour 
les  progrès  des  lettres  et  des  connaissances  utiles.  Ce  sont  elles  qui 
ont  fourni  les  fonds  nécessaires  pour  le  voyage  qu'a  fait  en  orient 
le  célèbre  Hasselquist,  un  des  meilleurs  disciples  de  Linné,  et  qui 
est  mort  en  Egypte.  C'est  encore  par  leur  moyen  qu'ont  été  exécutés 
successivement  d'autres  voyages  et  d'autres  entreprises  scientifiques  j 


tes 
et  scienaet. 


a44  Costume 

et  qu'ont  élë  fondés  divers  etablissemens  utiles.  La  Suède  a  eu  dans 
tous  les  siècles  modernes,  et  surtout  depuis  la  reforme  de  Lullier, 
des  hommes  célèbres  dans  les  sciences  et  dans  les  lettres  j  et  le  li- 
vre du  savant  Eric,  intitulé  des  Vicissitudes  de  la  littérature  grec- 
que en  Suèdej  donne  une  idée  avantageuse  de  l'étude  des  auteurs 
classiques  dans  ce  royaume.  La  reine  Christine  ,  si  fameuse  dans 
l'histoire  de  la  Suède,  n'a  pas  peu  contribué  à  y  faire  fleurir  les 
lettres.  On  n'est  pas  peu  surpris  des  encouragemens  qui  y  ont  été' 
donnés  aux  beaux  arts  et  surtout  au  dessin,  au  milieu  des  troubles, 
et  des  derniers  évènemens  politiques.  L'agriculture  y  a  été  portée  , 
tant  dans  la  théorie  que  dans  la  pratique,  au  plus  haut  degré  de 
splendeur;  et  les  académies,  les  sociétés  et  les  institutions  litté- 
raires de  tout  genre  s'y  sont  également  multipliées.  La  principale 
université  de  la  Suède  est  celle  d'Upsaî ,  dont  l'existence  date  de 
plus  de  quatre  siècles,  et  que  les  souverains  de  ce  pays  ont  tou- 
jours protégée.  On  y  enseigne  toutes  les  sciences,  et  l'on  n'y  compte 
jamais  moins  de  mille  étudians.  Depuis  Linné  l'histoire  naturelle  y  a 
toujours  été  cultivée  avec  beaucoup  de  zèle;  et  eu  la  signalant  comme 
une  école  qui,  pendant  long-tcms,  n'eut  point  de  rivales,  l'Anglais 
Stilling-Fleet  ajoute  que  c'est  la  première  du  nord  pour  une  édu- 
cation académique:  c'est  ce  dont  rendent  uu  éclatant  témoignage  les 
dissertations  ou  les  traités  que  publient  les  étudians,  lorsqu'ils  pren- 
nent les  degrés  académiques,  et  qui  sont  ordinairement  remplis 
d'une  rare  érudition.  Il  y  avait  autrefois  deux  autres  universités  in- 
férieures, l'une  à  Abo,  et  l'autre  à  Luuden  dans  la  province  de  Scho- 
nen  ,  mais  celle  d'Upsal  est  la  seule  qui  ait  été  conservée.  Il  y 
a  aussi  dans  chaque  diocèse  une  école  dite,  dans  le  pays,  libre  , 
au  sortir  de  laquelle  ,  les  élèves  vont  achever  leurs  études  dans 
les  universités.  Parmi  les  plus  belles  institutions  scientifiques  on 
distingue  l'académie  royale  des  sciences  de  Stokolm,  fondée  par 
Gustave  III,  et  qui  est  organisée  sur  le  pied  de  celle  de  France, 
Cest  à  cette  académie  qu'est  due  la  réforme,  et  selon  quelques 
écrivains  la  création  de  la  poésie  et  de  l'éloquence  en  Suède.  Les 
connaissances  scientifiques,  pour  nous  servir  encore  des  paroles  de 
M.'  Acerbi  ,  se  sont  considérablement  accrues  sous  ce  monarque. 
Si  pourtant  on  compare  le  progrès  des  sciences  dans  ce  pays,  avec 
ceux  qu'elles  y  ont  faits  dans  les  derniers  tems  sous  un  gouvernement 
aristocratique  ,  ou  plutôt  sous  la  monarchie  limitée,  on  est  obligé 
de  reconnaître  que  la   splendeur  d'un  trône  ou  la    protection    d'un 


DES      Suédois.  245 

prince  n'y  contribue  pas  autant  que  l'esprit  de  la  nation  et  la  faveur 
du  public.  Et  en  effet  ,  on  n'a  point  vu  fleurir  sous  l'influence  Im- 
médiate du  gouvernement  un  Linné  dans  l'histoire  naturelle,  un 
Bergmann  dans  la  minéralogie,  un  Ilire  dans  la  philologie,  un  Wal- 
lerius  dans  la  chimie  ,  un  Rosenstein  dans  la  médecine,  un  Auri- 
velius  dans  la  connaissance  des  langues  orientales  ,  et  dans  les 
mathématiques  un  Rlingeslierna,  auquel  on  peut  attribuer  l'invea- 
lion  des  télescopes  acromatiques.  Cependant  les  gens  de  lettres  et 
les  savans  reparurent  avec  éclat,  sous  la  régence  du  duc  de  Suder- 
manie.  Ils  parlèrent  et  furent  écoulés,  et  la  diminution  des  rigueurs 
auxquelles  l'imprimerie  avait  été  soumise,  ranima  en  même  tems  le 
commerce  de  la  librairie  en  favorisant  la  propagation  des  lumières. 
On  a  seulement  reproché  à  ce  duc  d'avoir  montré  trop  de  goût 
pour  le  magnétisme  ,  ou  plutôt  pour  les  magnétiseurs.  ïl  fut  établi 
néanmoins  vers  la  fin  du  dernier- siècle  un  tribunal  de  censure,  et 
en  1798  il  fut  défendu  de  publier  aucun  écrit  périodique,  sans  une 
permission  spéciale  du  roi.  Outre  l'académie  des  sciences  de  Sto- 
kolm  dont  il  vient  d'être  parlé,  il  y  a  encore  une  académie  Sué- 
doise, dite  des  Dix-huit,  ainsi  appellée  du  nombre  des  membres  qui 
la  composent;  elle  fut  fondée  en  1788,  et  elle  a  particulièrement 
pour  objet  l'étude  et  le  perfectionnement  de  la  langue  nationale. 
Cette  académie  décerne  des  prix  aux  gens  de  lettres  et  aux  poè- 
tes; mais  on  lui  a  reproché  quelquefois  trop  d'indifférence  pour  la 
littérature  des  autres  nations,  et  surtout  pour  celle  de  l'Allemagne. 
Toutefois  quelques  poètes  se  sont  illustrés  en  Suède  dans  des  tems 
plus  récens,  et  entre  autres  Lidner  et  Torild  :  ce  dernier  a  publie 
un  beau  poème  sur  les  passions,  et  s'est  distingué  par  son  entho- 
siasme  pour  les  poésies  d'Ossîan:  et  par  son  application  à  les  imiter. 
11  y  a  en  outre  une  académie  des  sciences  à  Upsal,  une  société  scien- 
tifique et  littéraire  à  Golembourg,  et  une  société  physlographique 
à  Lund.  Il  existait  aussi  à  Abo  une  société  de  belles  lettres,  d'his- 
toire naturelle  ,  et  une  société  finlandaise  pour  l'économie  rurale. 
On  trouve  encore  à  Slokolra  une  société  patriotique  d'agriculture  , 
une  académie  de  peinture  et  de  sculpture,  et  enfin  une  société  pour 
l'instruction  des  habitans.  L'observatoire  de  la  même  ville  est  riche 
en  instrumens  d'astronomie  de  tout  genre.  La  mécanique  est  géné- 
ralement cultivée  dans  toute  la  Suède,  à  cause  de  rutiliié  dont  elle 
est  dans  les  travaux  des  mines,  qui  forment  une  partie  de  la  ri- 
chesse nationale.  Stokolm    possède    encore    une    riche  collection  de 


24^  Costume 

modèles  et  de  machines,  tant  anciennes  que  modernes,  qui  ont  été 
perfectionne'es  à  différentes  époques  ,  et  que  leur  belle    disposition 
fait  remarquer  encore  davantage.  Parmi  ces  machines    il  en  est  une, 
qui  a  éle'  invente'e  en  Suède,  et  qui  est  d'une  grande    utilité  dans 
les  travaux  des  mines,  c'est  celle    qui   marque    les  coups  de  piston 
des  pompes  ,    et   à    l'aide   de   laquelle    on   détermine    avec   la   plus 
grande  précision  la  quantité    des    travaux    exécutes.    Outre    l'ulilite' 
des    socie'les    scientifiques    en    ge'ne'ral    pour    la    communication    des 
ide'es  et  des  de'couverles ,  elles  ont  encore  un  autre  effet  moral,  qui 
est  d'empêcher  souvent  que  les  hommes  ne  se  livrent  à  des  occupa- 
tions frivoles,  et  de  fortifier  en  eux  le  sentiment  de  la  vertu  et  le 
goût  de  l'instruction.  On  remarque  en  effet  qu'il  n'y  a  pas  de  pays 
où  ce  goût  soit  plus  généralement    répandu    qu'en    Suède.    On  en- 
seigne à  lire,  à  écrire  et  à  raisonner,  non  seulement  dans  les  vil- 
les, mais  encore  dans  les  villages  et  jusque  dans  les  chaumières  j  et 
ce   commencement   d'éducation  ne  contribue    pas  peu    à    rendre   les 
hommes  francs  et  sincères,  compatissans  et  hospitaliers,   sensés  et 
courageux.  Les  écoles  établies    dans  chaque    paroisse   forment    éga- 
lement    d'excellens     sujets     pour     la     société ,     pour    l'agriculture  , 
les  arts  et    les    métiers  ,     et     mettent   les    étudians    qui     ont    quel- 
que    talent     dans    le  cas    de  faire    ensuite  leur    cours    d'université. 
A  l'époque  du  passage  d'Acerbi    par  Lund  ,    qui    est    à  4oo  milles 
de  Stokolm  ,  et  à  44°  d'Upsal ,  l'université  de  cette  première  ville, 
quoique  des  moins  considérables,   comptait  plus    de  cinquante  pro- 
fesseurs, ou  adjoints,  et  trois  cents   étudians;    elle  avait    une  riche 
hiblioihèque    et    un    jardin    botanique  ,    où    Linné    avait   conçu    les 
premières  idées  de  son  système.  Aux  classes  de  cette  université,  qui 
sont  communes  aux  autres  établissemens  de  ce  genre,  on  en  a  joint 
une  autre  pour  l'enseignement  de  l'escrime,  de  la  danse,    du  des- 
sin  et  de  la   musique.    Il  y  a  également  à   l'université    d'Upsal    des 
maîtres  d'équitalion,   de  danse,  de  dessin,   de   musique,  d'escrime  , 
d'Allemand,  de  Français  et  d'Anglais.  On  y  étudie  aussi  les  langues 
orientales,  et  c'est    de    cette    école    qu'est    sorti    Biornsthal,    qui    a 
voyagé   en  Grèce,  en  Turquie  et  en   Italie,  qui  a  fait  un  long    sé- 
jour à  Milan,  et  a  publié  une    nouvelle    méthode    pour    l'enseigne- 
ment et  la  prononciation  de  la  langue    hébraïque.  C'est  encore  à  la 
même  école  que   s'est  formé  Norberg,  qui  est  venu  aussi  à  Milan, 
ou  il  a  recopié  furtivement   le  manuscrit    syriaque  exemplaire,    qui 
existe  à  la  Bibliothèque    Ambroisienne,    et    qu'il    a    publié    ensuite 


DES     Suédois.  247 

dans  sa  pairie  avec  une  traduction  latine,  et  avec  toutes  les  er- 
reurs qui  se  trouvent  dans  le  texte,  et  que  le  docteur  Bugati  avait 
entrepris  de  rectifier.  A  la  même  époque  il  y  avait  plus  de  :i,ooo 
éiudians  à  l'université  d'Upsal.  On  y  étudiait  particulièrement  la  psy- 
chologie et  la  philosophie  morale;  et  la  doctrine  de  Kaut  y  avait  fait 
beaucoup  de  progrès:  les  ëludians  y  sont  obligés  de  payer  une  taxe 
qui  est  d'environ  35o  francs  par  an.  Ou  estime  que  le  nombre  des 
professeurs,  des  adjoints  et  des  répétiteurs  dans  toutes  les  univer- 
sités de  la  Suède,  est  plus  considérable  qu'en  aucun  autre  pays  de 
l'Europe,  en  égard  à  la  population,  qu'Acerbi  suppose  élre  de  trois 
millions  d'individus.  On  y  remarque  aussi  plus  que  partout  ailleurs 
entre  les  professeurs  et  les  éiudians  une  sorte  d'intimilé,  qui  fait 
que  les  premiers  se  prêtent  facilement  à  toutes  It^s  explications,  à 
tous  les  développemens  que  leur  dem.andent  leurs  élèves  pour  l'éclair- 
cissement  de  leurs  doutes  et  l'intelligence  des  auteurs,  et  enfin  à 
tout  ce  qui  peut  tendre  au  profit  de  l'instruction.  Il  se  fait  tous 
les  ans  à  Slokolm  une  exposition  de  tableaux  et  autres  ouvrages 
appartenant  à  l'art  du  dessin  ,  qui  de  celte  manière  sont  soumis  au 
jugement  du  public,  et  dont  on  imprime  même  un  catalogue:  l'ar- 
chitecture et  la  scénographie  sont  ceux  de  ces  arts  qui  fleurissent 
le  plus  dans  ce  pays.  Nous  ne  voulons  pas  non  plus  omettre  de 
faire  mention  d'un  peintre  en  miniature,  qui  a  fait  le  voyage  de 
Canton  exprès  pour  apprendre  des  Chinois  l'art  de  peindre  sur  le 
verre,  qu'il  a  été  le  premier  à  introduire  même  à  Paris. 

Les  ressources  que  les  Suédois  trouvent  dans  l'agriculture,  dans  ^ru et mëUrr,- 

,,,,.  ,  .  ,  ,  i»Mi  11  -,  Manufacture!. 

1  exploitation   des  mines,  dans  leur  bétail,  dans  la    chasse    et    dans      Commerce. 
la  pêche,  pour  leur  subsistance  et  leurs  premiers  besoins ,  leur  ont     pnncipZes. 

Al'  11  1  ^f"^  f  Compagnie 

empêche  pendant  iong-tems  de  songer  a  ériger  des  manufactures ,  de  paiomban, 
et  à  favoriser  chez  eux  l'introduction  de  nouveaux  arts  et  de  nou- 
veaux métiers.  Tout  leur  commerce  consistait  alors  en  bois  pour  la 
construction  et  la  mâture  des  vaisseaux,  en  planches,  en  goudron 
et  en  résine,  en  écorce  d'arbre,  en  potasse,  en  ustensiles  de  bois, 
en  plomb,  en  fer,  en  cordages  et  en  poisson  salé.  Ce  n'a  été  que 
vers  la  fin  du  XVI.^  siècle  qu'ils  ont  commencé  à  faire  des  ouvrages 
en  fer;  avant  cette  époque,  ce  métal  était  envoyé  brut  dans  les  vil- 
les anséatiques,  d'où  l'on  tirait  les  objets  manufacturés  dont  le  pays 
avait  besoin.  Ce  fut  seulement  vers  la  moitié  du  siècle  suivant  que 
les  Suédois,  à  l'aide  des  Danois  et  des  Flamands,  établirent  des  fa- 
briques de  verre,   d'amidon,    de    fer   blanc,    de  drap,   de    soieries, 


24B  Costume 

de  savon,  des  tanneries,  des  moulins  à  scie,  et  que  commença  chez 
eux  le  commerce  de    l'imprimerie.    Ils  eurent  ensuite  des   manufac- 
tures de  toiles  à  voile,  de  toile  et  d'étoffes  de  coton  et  des  pape- 
teries; ils    fabriquèrent  aussi    l'alun,  le  soufre  et  la   poudre  à   ca- 
non.   On    fait    encore    aujourd'hui   en     Suède    beaucoup  d'ouvrages 
de    cuivre  ,    de  laiton ,    de  fer  et  d'acier  :    on    y    trouve    aussi   des 
fonderies  de  canons,  des  forges  où    l'on    fait    des  ancres  ,    des   ar- 
mes   à    feu    et    des    laminoirs  ,    la    construction    des    vaisseaux    y 
forme  aussi  une  branche  importante   de    commerce.   Selon   Acerbi , 
aucune  autre  nation  n'aurait  fait  autant    de   progrès    dans   les    arts 
libéraux  et  mécaniques,  que  les  Suédois,  si   elle   eût    en    à   lutter 
comme  eux  contre  la  nature  du  sol  et  du  climat,  contre  les    obs- 
tacles qui  résultaient  de  ses  divisions  intérieurs,  et  contre  l'orgueil- 
leuse jalousie  de  puissans  voisins.   Toutefois,    dit-il,    le    commerce 
est  florissant  dans  ce  pays,  il  règne   beaucoup    d'activité    dans    les 
manufactures  ,  et  l'industrie  y  est   encourage'e  par  tous  les  moyens 
possibles.  Le  peuple  a  conserve'  toute  son  énergie:  le  gouvernement 
même  respecte  l'esprit  public,  flatte  l'opinion,   e'coute   les  réclama- 
tions des  particuliers,  tempère  par  la  clémence  la  se've'rité  des  lois, 
et  veille  à  ce  que  les  malheureux    trouvent  dans  les  e'iabilissemeus 
de  bienfesance  les  secours  dus  à  l'humanité'.  Il  y  a  en  Suède  quel- 
ques villes     dites    d'étape  ,    et    qui    ont    la    liberté     d'expédier    des 
vaisseaux  chargés  de  marchandises  dans   tous  les  pays  étrangers:  on 
en  comptait  ving-quatre  au  commencement  de  ce  siècle,  et  les  plus 
riches  négocians  de  ces  villes  fesaient  de  cette  manière  un  commerce 
avantageux  d'exportations  et  d'importations    sur  leurs  propres    bâii- 
mens.  Il  suit  de  là  que  les  villes  de  la  Suède  sont  divisées  en  trois 
classes  ,  qui  comprennent  savoir;  la  première,  les  villes  d'étapes;  la 
seconde,  les  villes  dites   de  terre,    qui  ne  font  aucun  commerce  à 
l'étranger,  malgré  la  situation  de  quelques-unes  au  bord  de  la  mer, 
et  la  troisième,  les  villes  dites  des  mines,  parce  qu'elles  appartien- 
nent à  des  pays  ou  il  y  a  des   mines  en  exploitation.  On  remarque 
que  vers  le  moitié  du  siècle  dernier  les  importations  ont  considéra- 
ment  augmenté  dans  ce  royaume,  tandis  que  les  importations,  qui 
se  font  en  grande  partie  sur   des    vaisseaux   Suédois,  ont    diminué. 
Les  principales  villes  par  leur  commerce    ou    par  l'importance    que 
leur  donnent  certaines  circonstances,  sont,  Stokolra  la   capitale,  où 
se  trouve  la  banque  nationale;  Upsal,  célèbre   par  son  université  et 
par  sa  bibliothèque,  où  l'on  conserve  le  code  dit  Jrgenteo,  qu'oa 


DES     Suédois;  249 

croît  éire  une  traduction  gothique  des  quatre  e'vangëlîsles  faite  par 
d'Ulfilaj   Nikoping   qui  a    un  bon  port    et  plusieurs  manufactures, 
ainsi  que  Strengnes  et  Trose  toutes  les    trois  dans  la  Sudermanie; 
Sala  ou  Saîberg  dans  la  Vestmanie,  près  de  laquelle  se  trouve  une 
source  d'eaux  mine'rales  et  une  des  plus  riches  miiies  d'argent;  Wes- 
leras  ou  Arosen,  où  se  fait  un  grand  commerce  de  blé;    Koping  , 
qui  possède  aussi  plusieurs  manufactures,  et  où  il    se    fait  un  gros 
trafic  de  blé  et  de  bétail;  Lindesberg,  qui  a  e'té  bâtie  par  la  reine 
Christine  près  d'une  bonne  source  d'eaux  naine'rales;    Arboga  ,  qui 
fait  un  commerce  conside'rable  d'ouvrages  en  fer,  et  surtout  de  cui- 
rasses; Orebro,  dans  la  Nëricie,  où  l'on  fabrique  des  armes  et  des 
tapis;  et   Askersund,  où  il  se  fait  un  grand  trafic  de  ble',  de  clous 
et  de  tabac.  Les  autres  villes  les  plus  remarquables  sont,  savoir;  dans 
la  Dalëcarlie  ,  Fahlun  dont  le  nom,  dans  la  langue  du  pays,  signifie 
montagne  de  cuivre,  et  où  il  y  a  beaucoup  de   filatures    et  de  fa- 
briques de  draps,  et  Hedemora  où  il  se   fait  beaucoup    d'ouvrages 
en  cuivre,  et  où  l'on  fabrique  de  la  poudre  à  canon,*  dans  la  Ges- 
tricie,  Gefle  ou  Ge'val,  silue'e  sur  le  golfe  de  Bothnie,  et  dont  les 
habitans  sont  pour  la  plupart  marins  ou  pêcheurs;  dans  l'Elsingie; 
Hudwiskvall,  située  sur  le  môme  golfe,  où  il  se  fait  un  commerce 
considérable  de  bois  de  construction,    de   toiles  ,    de  beurre  et  de 
peaux,  et  Suderhamn ,  petite  ville  maritime,  où  il  y  a  une  bonne 
manufacture  d'armes,  et  où  il  se  vend  beaucoup  de  lin  et  de  beur- 
re; dans  la  Mëdelpadie,  Sundswal  où  l'on  construit  de  grands  vais- 
seaux, et  près  de  laquelle  il  y  a  une  source  d'eaux  minérales;  dans 
l'Angermanie,  Hersnosand ,  dont  le  principal  commerce  consiste  en 
toilerie;  dans  la  Jemptie   Froson    située  dans    une  île,    qui    est  au 
milieu  d'une  rivière;  enfin  dans  la  Gothie,  Calmar  où,  il   y  a  des 
fabriques  de  toile  et  de  draps,  puis  Westerwik  où  il  y  a    des  fa- 
briques de  drap,   et   où  il    se  fait    un  gros  commerce    de  tous    les 
matériaux    nécessaires    à    la  construction    des  vaisseaux  ;    Wexio    et 
Fallerno,  célèbre    par  ses  eaux    minérales,-    Joukoping,    qui    a    une 
manufacture    d'armes   très-considérable,    et    Ekesîa  où  l'on   fabrique 
des  tapis  et  divers  ustensiles   en    bois,  et  où    il    se    fait    un    grand 
trafic  de  tabac  et  de  bœufs.  On   trouve  dans  la  Gothie  occidentale, 
Gotembourg,  qui  a  été  rebâtie  plusieurs  fois  après  divers  incendies, 
et  où  il  y  a  deux  imprimeries,  avec   quelques  fabriques  de   drap  et 
autres  étoffes,  et  d'où  se  font  les  expéditions  de   la  compagnie  des 
Indes  orientales;  Elfsbourg,    forteresse   qu'on    a   négligée;    Wernes- 

Euiope,   Val.   FI.  3a 


25o  Costume 

boug  ,  où  est  le  dépôt  du  fer  qu'on  envoie  du  Wermeîand  a  Go- 
tembourg;  Skara,  où  il  y  a  un  collège  et  une  imprimerie;  Aling- 
saos,  où  l'on  voit  de  belles  manufactures  de  soie  et  de  laine,  une 
fabrique  de  tabac  et  une  autre  de  pipes;  et  Boeraos  on  Boras,  près 
de  quelques  sources  mine'rales,  et  dont  les  habitans  font  une  quan- 
tité de  petits  objets,  qu'ils  vont  vendre  par  tout  le  royaume.  Dans 
rOstrogolhie  ou  Gotliie  orientale  on  trouve,  Norkoping  où  il  y  a 
des  papeteries  et  des  imprimeries,  des  manufactures  d'armes  et  de 
draps,  et  de  bonnes  teintureries;  Suderskoping,  qui  ne  fait  de  tra- 
fic qu'à  l'intérieur;  etWadstena,  où  l'on  a  établi  une  grande  fa- 
brique de  drap:  dans  la  Scandie  Lunden,  plus  riche  par  son  agri- 
culture que  par  son  commerce,  qui  est  très-limilë  ;  Landscron,  qui 
a  un  port  excellent  et  favorable  au  commerce;  Christianstadt  où 
il  y  a  de  bonnes  tanneries  ,  ainsi  que  des  fabriques  de  drap  ,  de 
toileries  et  de  soieries  ,  et  Maîmoé  qui  a  aussi  quelques  manufac- 
tures de  laine,  mais  qui  est  encore  plus  importante  par  ses  forti- 
fications que  par  son  commerce.  Les  villes  les  plus  remarquables 
de  la  Bothnie  occidentale  sont  Tornea,  où,  maigre  la  rigueur  du 
froid,  le  commerce  attire  un  grand  nombre  de  Suédois,  de  Lapons, 
de  Russes  et  de  Norvégiens;  Uraa  ou  Umea ,  qui  a  aussi  un  port 
très-commode  où  il  se  fait  quelque  commerce  ,  et  Wasa  fameuse 
pour  avoir  e'té  le  berceau  d'un  héros  de  la  Suède.  On  trouve  dans 
le  Wermeîand  Karlstadt,  près  d'une  source  d'eaux  minérales,  où  il 
y  a  plusieurs  fabriques  de  toile  et  d'étoffes  de  laine ,  et  Philipstad , 
qui  est  entourée  de  montagnes  et  de  lacs;  dans  la  Dalie,  Amal  où  il 
se  vend  beaucoup  de  bois  de  construction  et  de  goudron,  et  Delaborg 
qui  était  autrefois  une  forteresse;  dans  le  Bohus  une  ville  du  même 
nom  avec  une  forteresse  sur  un  roc;  Maelstrandt  qui  a  un  des  meil- 
leurs ports  du  royaume,  et  Konghell ,  ville  à  moitié  détruite.  Dans 
l'Alland  on  distingue  Halmstadt,  ville  fameuse  par  ses  manufactures 
de  laine,  par  sa  pêche  et  par  le  tabac  qui  se  recueille  dans  les  en- 
virons; Falkenberg  qui  s'enrichit  par  la  pêche  du  saumon  et  du 
hareng,  et  Warberg  dont  les  habitans  font  un  riche  commerce^ 
quoique  le  port  n'en  soit  plus  accessible  qu'à  de  petits  bâtimens. 
A  la  province  de  Bléking  appartiennent  Calstron ,  qui  est  bien  si-  . 
tuée  sur  la  Baltique,  et  a  un  excellent  port;  Christianopel  ou  No- 
peln  qui  a  aussi  un  bon  port  sur  la  Baltique,  et  Carlshamn,  où 
il  y  a  un  chantier,  avec  une  forge  de  cuivre  et  une  manufacture 
de  laine.  Enfin  dans  l'ile  de  Golland  se    trouve    Wisby,    autrefois 


DES     Suédois.  aSi 

ville  anséatique,  et  Borgholm  château  royal  dans  Vile  d'Oelande. 
Nous  devons  faire  mention  ici  de  la  compagnie  des  palombars^  le 
seul  établissement  de  ce  genre  qu'il  y  ait  en  Europe.  Des  mem- 
bres de  cette  compagnie  sont  répandus  sur  toutes  les  côtes,  pour 
porter  des  secours  aux  bâtimens  qui  peuvent  faire  naufrage,  et  ai- 
der à  en  sauver  le  chargement.  Dans  ce  cas  la  compagnie  donne 
avis  de  l'e'vènement  aux  armateurs  et  aux  assureurs,  reçoit  d'eux  les 
instructions  nécessaires,  et  leur  rend  un  compte  exact  des  objets 
recouvrés. 

Nous  devrions  parler   maintenant  de  la  religion  et  du  gouver-        ^'«"^ 

*  ^  ,  "  °  de  i'krsioir» 

nement,  ainsi  que  des  relations  politiques  et  des  revenus  de  la  modems 
buede;  mais  au  début  de  cet  article  nous  donnerons  un  précis  de 
l'histoire  moderne  de  ce  pays,  où  l'on  verra  les  changemens  qui 
se  sont  opérés,  tant  dans  le  système  religieux  que  dans  l'état  po- 
litique. Ce  n'est  que  vers  le  XV.^  siècle  que  l'histoire  de  la  Suède 
commence  à  acquérir  quelque  vraisemblance  et  quelqu'intérét.  La 
couronne  était  alors  élective:  néanmoins  dans  l'élection  du  monar- 
que ,  on  avait  égard  aux  droits  du  sang.  Mais  les  grands  feudatai- 
res  possédaient  encore  la  plupart  des  terres,  le  commerce  était  nul 
l'agriculture  languissante,  et  le  clergé,  par  suite  de  l'influence  qu'il 
exerçait  dans  les  affaires  publiques,  s'était  emparé  des  terres  que  les 
nobles  avaient  perdues  ou  abandonnées  en  diverses  circonstances. 
Nous  avons  vu  ailleurs  qu'au  Xill.''  siècle  Magnus  Ladélas  avait 
étendu  l'autorité  royale,  restreint  l'autorité  du  clergé,  et  réprimé 
l'orgueil  des  nobles;  mais  sous  le  règne  de  ses  successeurs,  qui  man- 
quèrent d'habileté  et  de  courage,  des  révolutions  fréquentes  jetèrent 
la  Suède  dans  un  état  de  confusion,  dont  elle  ne  se  releva  que  par  le 
fameux  traité  de  Calmar,  au  moyen  duquel  Marguerite,  fille  de  Val- 
deraar  roi  de  Dannemarck,  réunit  sous  sa  puissance  les  trois  royaumes 
du  nord.  Mais  les  troubles  recommencèrent  après  sa  mort,  et  Chri- 
stiern  II  fut  le  dernier  roi  Danois  qui  régna  en  Suède.  Ce  prince 
voulant  affermir  dans  sa  main  le  sceptre  du  despotisme,  conçut  le 
dessein  de  faire  égorger  tous  les  principaux  nobles;  Gustave  Vasa 
échappa  seul  à  ce  massacre  en  se  sauvant  dans  les  montagnes  de  la 
Dalécarlie,  où  il  demeura  caché  comme  simple  ouvrier  dans  les  mi- 
nes; mais  y  ayant  été  enfin  découvert,  il  détermina  ces  braves  mon- 
tagnards à  le  seconder  pour  rendre  à  la  Suède  son  indépendance. 
Assis  qu'il  fut  sur  le  trône,  il  n'eut  plus  de  nobles  à  combattre, 
et  n'avait  plus  rien  à  craindre  que  du  clergé;  mais  la  nouvelle  doc- 


îSa  Costume 

Uine  de  Luther,  qui  se  propageait  alors  dans  le  nord,  lui  facilita 
les  moyens  de  changer  tout  le  système  religieux  de  son  royaume, 
qui  depuis  lors  présenta  l'aspect  d'une  monarchie  re'gulière.  Les  arts^ 
et  les  manufactures  prirent  faveur  et  se  perfectionnèrent;  la  navi- 
gation et  le  commerce  devinrent  florissans:  l'élude  des  lettres  et 
des  sciences  introduisit  avec  elle  dans  le  royaume  une  politesse  qui 
y  était  inconnue  auparavant,  et  l'esprit  national  put  développer 
toute  son  énergie.  Sous  Eric,  fils  de  Gustave,  les  titres  de  comte 
et  de  baron  furent  adoptés  et  devinrent  héréditaires.  La  discorde 
s'étant  mise  entre  Eric  et  ses  frères,  le  sénat  se  déclara  pour  ces 
derniers,  déposa  ce  prince  et  proclama  Jean,  qui  fit  contre  la  Rus- 
sie une  guerre  désastreuse,  et  tenta  en  vain,  aux  instances  de  sa 
mère,  de  rétablir  la  religion  catholique  dans  ses  étals.  Après  lui 
régnèrent  Charles,  qui  ne  fut  pas  peu  troublé  par  les  piéienlions 
de  son  neveu  Sigismond,  et  Gustave  Adolphe  qui  fut  en  guerre 
avec  tous  ses  voisins,  et  fut  partout  victorieux,  et  qui,  après  avoir 
perfectionné  la  discipline  de  ses  troupes,  assiégé  Danzic,  ravagé  la 
Livonie,  remporté  de  grandes  victoires  en  Pologne  et  battu  les  Al- 
lemands en  plusieurs  rencontres,  mourut  en  combattant  à  Lutzen  ea 
i632.  Durant  la  minorité  de  sa  fille  Christine,  les  affaires  politiques 
de  la  Suède  furent  conduites  avec  beaucoup  de  sagesse  par  le  célèbre 
chancellier  Oxenstiern.  Moulée  sur  le  trône,  Christine  parut  bierv 
plus  empressée  à  favoriser  les  arts  et  les  sciences  et  à  honorer  les 
savans,  entre  autres  Descartes,  Sauraaise  et  Grotius,  qu'à  faire  pros- 
pérer ses  étals:  aussi  ne  larda-t~elle  pas  à  céder  la  couronne  à  son 
cousin  Charles  Gustave  ,  fils  du  duc  de  Deux-Ponts.  Ce  prince 
remporta  plusieurs  victoires  sur  les  Polonais,  et  fut  aussi  en  guerre 
avec  le  Dannemarck;  mais  sa  mort  obligea  le  sénat,  durant  la  mi' 
Dorité  de  Charles  XI  son  fils,  à  faire  la  paix  avec  les  états  voi- 
sin;^, moyennant  la  cession  de  quelques  iles  de  la  Norvège.  Devenu 
majeur  ce  prince  se  montra  toujours  indécis  dans  sa  politique,  et 
s'allia  tantôt  avec  l'Angleterre  et  la  Hollande  contre  Louis  XIV, 
et  tantôt  avec  ce  monarque  contre  l'Autriche;  mais  plusieurs  prin- 
ces s'étant  enfin  ligués  contre  lui,  il  perdit  plusieurs  possessions 
qu'il  recouvra  en  partie  par  le  traité  de  S.*  Germain,  conclu  après 
celui  de  Nimègue.  Pendant  la  paix  iî  voulut  ôler  tout  pouvoir  aux 
états,  et  rendre  son  armée  formidable.  Il  eut  une  grande  influence 
dans  le  traité  de  Ryswick,  et  à  sa  mort,  arrivée  en  1707,  il  laissa 
le  sceptre  à  Charles  XII,  devenu  ensuite  si  célèbre.  Ce  monarque 


DES      SuioOIS.  253 

îulla  courageusement  contre  la  Russie,  la  Pologne  et  le  Dannemarck, 
qui  s'étaient  allies  contre  lui;  il  força  le  souverain  de  ce  dernier 
royaume  à  accepter  la  paix,  délivra  Narva  que  Pierre  I.*'  tenait  as- 
sie'gé  avec  une  armée  nombreuse,  ravagea  la  Saxe,  déposa  du  trône 
Auguste  roi  de  Pologne,  auquel  il  donna  Stanislas  pour  successeur, 
et  se  rendit  si  redoutable,  que  toutes  les  puissances  de  l'Europe 
envièrent  son  alliance.  Ayant  perdu  dans  la  suite  la  bataille  de 
Puîtava  contre  les  Russes,  il  se  réfugia  avec  5oo  hommes  à  Ben- 
der,  où  il  voulut  se  défendre  avec  cette  poignée  de  monde  contre 
3o,ooo  Turcs.  De  retour  dans  ses  états,  et  impatient  de  se  venger 
du  Dannemarck,  il  fut  tué  au  siège  de  Fridericshall.  Sous  le  règne 
de  sa  sœur  Uirique  Eléonore,  les  Suédois  recouvrèrent  leurs  privi- 
lèges, et  firent  la  paix  avec  l'Angleterre,  le  Dannemarck,  la  Russie 
et  la  Saxe.  Celte  princesse  e'tant  morte,  on  vit  paraître  sur  les  rangs 
quatre  pre'tendans,  parmi  lesquels  l'influence  de  la  Russie  fit  pré- 
valoir l'évêque  de  Lubeck ,  oncle  du  duc  de  Holstein.  Les  factions 
et  les  troubles  se  renouvelèrent  en  Suède  sous  le  règne  d'Adolphe 
Fre'de'rîc ,  père  de  Gustave  111.  A  son  avènement  au  trône  ce  prince 
admit  une  capitulation,  et  ne  voulut  recevoir  l'autorité  souveraine 
qu'à  certaines  conditions,  mais  il  ne  tarda  pas  ensuite  à  former  le 
dessein  de  se  rendre  absolu.  Assuré  de  l'affection  du  peuple,  que  sa 
douceur  et  son  affabilité'  lui  avaient  concilie'e,  il  résolut  de  tirer 
parti  des  querelles  qui  s'étaient  élevées  entre  les  divers  ordres 
de  l'ëtat,  et  en  fomenta  dans  cette  vue  les  rivalite's.  Lorsqu'il 
crut  pouvoir  compter  sur  le  dévoûment  d'une  grande  partie  de 
ses  troupes,  il  changea  entièrement  la  constitution  du  royaume: 
son  but  en  cela  e'tait  de  renverser  le  sénat  et  l'aristocratie  domi- 
nante, de  défendre  sa  liberté  et  celle  du  royaume,  de  bannir  la 
corruption  et  de  rendre  aux  étals  leur  ancienne  splendeur.  L'as- 
semblée en  ayant  été  convoquée,  on  y  publia  la  nouvelle  constitu- 
tion qui  fut  bientôt  adoptée,  et  aussitôt  tous  les  sénateurs  furent 
changés.  De  celle  manière  le  roi  se  trouva  investi  du  pouvoir  ab- 
solu; mais  il  n'en  fit  usage  que  pour  corriger  les  abus  qui  s'étaient 
introduits  dans  l'administration  de  la  justice,  pour  extirper  la  cor- 
ruption qui  régnait  parmi  les  fonctionnaires  publics,  pour  encou- 
rager les  arts  et  le  commerce,  et  pour  faire  adopter  les  meilleures 
méthodes  d'agriculture.  De  nouvelles  divisions  éclatèrent  encore  en- 
tre le  roi  et  les  nobles,  mais  elles  furent  heureusement  apaisées 
par  le  rétablissement  de  la  paix  avec  la  Russie ^  contre  laquelle  le 


254  Costume 

mécontentement  avait  fait  entreprendre  une  guerre,  que  le  roi  sut 
conduire  avec  beaucoup  d'habileté.  Néanmoins  le  ressentiment  des 
nobles  et  autres  partisans  de  l'ancien  système,  n'e'taît  pas  encore 
éteint,  et  Gustave  III  fut  assassiné  par  Anchestrom  dans  la  nuit 
du  17  mars  1792.  Gustave  Adolphe  son  fils  fut  proclamé  roi  n'ayant 
encore  que  quatorze  ans,  et  pendant  sa  minorité'  le  royaume  fut 
sagement  gouverne  par  le  duc  de  Sudermanie.  Jusques  là  la  Suède 
n'avait  voulu  entrer  dans  aucune  coalition  contre  la  France,  mais 
en  1806  Gustave  Adolphe  s'allia  avec  la  Russie,  et  conclut  ensuite 
un  armistice  avec  l'armée  française,  puis  s'étant  regarde  conime 
sacrifié  dans  le  traite  de  ïilsit,  il  déclara  la  guerre  à  la  Russie  et 
perdit  la  Finlande.  Il  fut  dans  la  suite  privé  du  droit  de  ré^^ner 
par  un  acte  de  la  volonté'  nationale  5  et  le  duc  de  Sudermanie,  qui 
lui  avait  succédé  sous  le  nom  de  Charles  XIII,  étant  avancé  en 
âge  et  sans  enfans,  la  diète,  en  qui  avait  passe'  l'autorité  souve- 
raine, proclama  d'abord  le  fils  du  duc  de  Hoistein  ;  mais  ce  prince 
étant  mort  la  même  anne'e,  la  couronne  fut  donnée  au  maréchal  de 
France  Bernadotte,  qui  règne  à  présent  en  Suède  sous  le  nom  de 
Charles  XIV. 
neiigion  La  religion  de  cet  état  est,  comme  nous  l'avons  dit,  la  luthé- 

de  ta  iSuède.        .  .,  »ii»  /  .,  i^-. 

Tienne,  qui  s  y  est  établie  et  propagée  sous  le  règne  de  Gustave 
Vasa.  Les  Suédois  ont  porté  dans  les  matières  religieuses  toute 
l'énergie  et  toute  la  fermeté  de  leur  caractère,  et  pendant  long- 
tems  ils  ont  eu  pour  le  culte  romain  une  haîoe  si  outrée,  que  tout 
prêtre  catholique  trouvé  dans  le  royaume,  était  aussitôt  condanné 
à  subir  une  peine  ignominieuse.  Leurs  ministres  ne  jouissent  que 
d'un  modeste  traitement:  l'archevêque  d'Upsal  n'a  pas  plus  de  i5,ooo 
francs  de  revenu,  et  le  traitement  des  treize  suffragans  qui  dépen- 
dent de  lui  est  encore  bien  inférieur.  Le  clergé  n'a  pas  la  moindre 
influence  dans  les  affaires  de  l'état,  mais  l'austérité  de  sa  morale 
et  la  pureté  de  ses  mœurs,  le  font  aimer  du  peuple.  Les  églises 
sont  tenues  avec  beaucoup  de  propreté,  et  quelquefois  décorées  de 
quelques  ornemens.  La  police  religieuse  est  réglée  par  des  lois  ec- 
clésiastiques appuyées  des  lois  civiles.  La  prison  et  le  bannissement 
sont  les  peines  qu'encourt  quiconque  embrasse  le  culte  catholique 
ou  persévère  dans  son  erreur,  après  avoir  été  frappé  de  l'excommu- 
nication, qui  pourtant  ne  peut  être  lancée  sans  la  permission  du  roi. 
Gouvernement,  Ou  voit  par  Ic  précls  quc  uous   vcnoDS    de    donner    de    l'his- 

pubiie'slZuwe.  toire  moderne  de  la  Suède  combien  de  changemens  a  subis  cet  état. 


DES     Suédois.  255 

Dans  les  coromencemens  le  gouvernement  fut  libre,  la  couronne 
élective  et  la  monarchie  tempéiéej  mais  sous  Charles  XII  le  gou- 
vernement fut  despotique.  Les  états  recouvrèrent  leurs  privilèges, 
et  l'on  fit  une  nouvelle  constitution,  qui  limitait  l'autorité  royale  : 
les  grands  officiers  mêmes  étaient  nommes  par  ces  mêmes  étals,  et 
le  roi  ne  pouvait  nommer  aux  emplois  inférieurs  qu'avec  l'appro- 
bation du  Senal.  Les  états  étaient  composes  des  quatre  ordres,  qui 
étaient  la  noblesse,  le  clergé,  les  bourgeois  et  les  paysans.  Le  nom- 
bre des  représentans  y  était  de  looo  pour  la  noblesse,  de  200  pour 
le  clergé,  de  i5o  pour  les  bourgeois  et  de  5o  seulement  pour  les 
paysans.  Chacun  de  ces  ordres  avait  sa  chambre  à  part  et  son 
orateur,  et  chaque  chambre  nommait  un  comité'  pour  l'expédition 
des  affaires.  Les  états  s'assemblaient  au  moins  une  fois  en  trois  ans 
au  mois  de  janvier,  et  dans  les  intervalles  de  leurs  sessions  l'auto- 
rité du  gouvernement  appartenait  au  roi  et  au  sénat;  ce  dernier 
corps  n'était  lui-même  en  quelque  sorte  qu'un  comité  des  états, 
parmi  lesquels  ses  membres  étaient  choisis.  Le  pouvoir  exécutif 
résidait  presqu'entièrement  dans  le  sénat,  et  les  sénateurs  formaient 
le  conseil  privé  du  roi;  c'était  aussi  à  ce  corps  que  se  portaient 
les  appels  des  tribunaux.  L'abolition  de  ce  système  arrivée  en  1772 
comme  nous  venons  de  le  dire,  rendit  le  pouvoir  absolu  au  roi, 
qui  se  trouva  par  là  investi_du  droit  de  convoquer  et  de  dissoudre 
à  son  gié  l'assemblée  des  états,  de  disposer  librement  des  forces 
de  terre  et  de  mer,  ainsi  que  des  revenus  publics  et  de  tous  les 
emplois  civils  et  militaires,  et  même  de  créer  des  impots  hors  des 
sessions  des  états,  mais  pourtant  dans  le  seul  cas  d'une  invasion 
étrangère.  Les  états  mêmes,  lorsqu'ils  étaient  assemblés,  ne  pou- 
vaient délibérer  que  sur  les  objets  qui  leur  étaient  proposés  par  le 
roi.  Le  sénat  était  composé  de  70  membres,  dans  le  nombre  des- 
quels se  trouvaient  les  grands  officiers  de  la  couronne.  Ce  corps 
devait  émettre  son  vœu  sur  toutes  les  affaires  qui  lui  étaient  sou- 
mises, et  lorsqu'il  y  avait  unanimité  de  suffrages,  le  roi  était  tenu 
de  s'y  confirmer,  autrement  le  sénat  disposait  comme  bon  lui  sem- 
blait ;  il  ne  pouvait  pas  cependant  établir  de  nouvelles  lois  ni  en 
abolir  d'anciennes,  sans  le  consentement  des  états.  La  législation  de  la 
Suède  a  été  totalement  changée  dans  les  dernières  révolutions.  Les 
lois  criminelles  y  sont  modérées,  et  la  peine  capitale  consiste  dans 
la  potence  ou  la  décapitation:  dans  le  cas  d'assassinat,  le  crimrnel 
a  la  main  coupée  avant  l'exécution  à  mort.  Aucune   peine   capitale 


256  Costume 

ne  peut  être  infligée  sans  Tapprobation  du  roi,  et  tout  condanné  a 
un  mois  de  tems  pour  recourir  à  son  autorité  :  délai  dont  le  crimi- 
nel ne  manque  guères  de  profiter,  soit  pour  obtenir  la  revision 
de  son  jugement,  soit  pour  demander  grâce  ou  une  commutation  de 
peine.  En  gênerai  il  n'y  a  que  les  grands  crimes  qui  soient  punis 
de  mort:  car  les  autres  auxquels  est  appliquée  en  d'autres  pays  la 
peine  capitale,  ne  sont  punis  ici  que  du  fouet,  de  la  détention  au 
pain  et  à  l'eau,  ou  des  travaux  publics  à  vie  ou  pour  un  tems  li- 
mité, selon  la  gravité  du  délit.  La  torture  a  été  abolie  dans  ce 
royaume  dès  l'an  1773.  Les  revenus  publics  ont  souffert  aussi  de 
grandes  variations  dans  les  dernières  révolutions,  et  la  guerre  con- 
tre la  Russie  surtout  y  a  apporté  une  diminution  considérable.  On 
prétend  que  les  domaines  de  la  couronne,  la  taille,  la  dixrae, 
les  mines,  les  douanes  et  autres  taxes  donnaient  un  produit  de 
vingt-quatre  millions  de  francs.  Les  négocians  se  plaignaient  de  ce 
que  la  plus  grande  partie  du  numéraire  en  circulation  consistait  en 
monnaies  de  cuivre,  dont  quelques-unes  étaient  d'une  largeur  et 
d'une  épaisseur  considérables:  le  reste  des  espèces  était  des  sequins 
en  or  et  des  écus  en  argent  de  huit  par  marca:  on  a  aussi  adopté 
le  calcul  décimal  dans  la  monétisation.  Pendant  long-tems  la  Suède 
n'a  point  eu  d'armée  proprement  dite,  tous  Irs  hommes  en  état  de 
porter  les  armes  y  étant  alors  organisés  en  milices  régulières.  La 
cavalerie  était  montée,  armée,  équipée  et  entretenue  au  moyen 
d'une  imposition  mise  sur  les  nobles  et  sur  les  bourgeois  en  pro- 
portion des  facultés  de  chaque  contribuable,  et  la  même  dépense 
était  supportée  par  les  paysans  pour  l'infanterie.  Chaque  province 
était  tenue  de  fournir  un  certain  nombre  de  soldats,  en  proportion 
du  nombre  des  domaines  qu'elle  renfermait,  et  cette  levée  était  d'un 
soldat  d'infanterie  par  chaque  domaine  de  quinze  à  dix- huit  cents 
francs  de  rente.  Ce  soldat  était  nourri,  logé  et  vêtu  par  le  pro- 
priétaire du  domaine,  de  qui  il  recevait  en  outre  environ  vingt-qua- 
tre francs  par  an;  mais  ordinairement  ce  dernier  lui  construisait  une 
petite  maison  de  bois,  à  laquelle  il  joignait  une  étendue  de  pâturage 
et  de  terrain  suffisante  pour  l'entretien  d'une  vache,  et  pour  mettre  le 
soldat  en  état  de  se  procurer  par  la  culture  de  ce  petit  fond  le  pain 
nécessaire  à  sa  subsistance.  Lorsque  les  soldats  sont  présens  au  ré- 
giment, ils  sont  soumis  â  la  juridiction  militaire,  et  rentrent  sans 
la  juridiction  civile  quand  ils  en  sont  absens.  On  peut  donc  dire 
que  tout  soldat  Suédois  a  une  espèce  de  propriété    dans    le    pays 


t;^  ^        ,       ^  ^  i^         7^  <^         i? 


D  E  s       s  U  É  D  O  I  s.  257 

qu'il  défend.  On  croyait  avant  les  dernières  révolutions,  que  la  Suède 
ne  pouvait  pas  réunir  une  armée  de  plus  de  4ojOOo  hommes,  tau- 
dis qu'elle  en  avait  plus  de  60,000  avant  la  perte  de  la  Livonie 
et  autres  provinces  qui  ont  passé  à  la  Russie,  et  dont  elle  a  trouvé 
une  conipeusalion  dans  l'acquisition  qu'elle  a  faite  dernièrement  de 
la  Norvège.  On  estime  que  cet  état  peut  armer  une  flotte  de  qua- 
rante vaisseaux  de  ligne,  mais  sa  force  maritime  en  ce  moment 
n'arrive  point  à  ce  nombre:  cependant  on  y  fait  beaucoup  de  cons- 
tructions navales,  mais  pour  le  compte  d'autres  puissances.  Le  sou- 
verain prend  les  titres  de  roi  de  Suède  et  de  Norvège,  des  Golhs 
et  des  Vandales,  de  duc  de  Scanie  etc.  Les  ordres  chevaleresques 
de  ce  royaume  sont  ceux  du  nord  ou  de  l'étoile  polaire,  qui  n'est 
composé  que  de  :24  membres  5  de  Wasa ,  et  celui  de  l'épée,  qui  a 
élé   fondé   en    1772. 

Nous  avons   représenté  dans  les  planches  précédentes  quelques     explication 

»        1»  1  ,  .  *•  ^  de  quelques 

antiques  monumens  de  1  art  dans  les  pays  septentrionaux,  et  par-  pia'iche:. 
liculièrement  ceux  qu'on  peut  appeler  Scandinaves.  Nous  allons  à 
présent  en  Lire  connaître  d'autres  qui  appartiennent  au  moyen 
âge,  et  d'après  lesquels  on  pourra  se  former  une  idée  des  arts 
en  Suède,  des  mœurs  de  ses  habitans,  de  leur  costume  en  «é- 
néral,  et  surtout  de  celui  des  rois,  des  grands  et  des  ecclésias- 
tiques dans  ces  tems  obscurs  et  encore  barbares.  La  planche  4i 
offre  l'image  d'une  ancienne  peinture  divisée  en  quatre  comparti- 
mens,  appartenant  à  l'ancienne  église  d'Upsal,  et  qui  est  prise  de 
l'ouvrage  de  Péringskiold.  Dans  un  de  ces  cadres  on  voit  sur  un 
navire  un  roi  chrétien  accompagné  de  quelques  évêques  et  autres 
personnes,  qui  vont  pour  aborder  à  la  rive  d'un  fleuve,  peut-être 
pour  porter  en  Suède  la  lumière  de  l'évangile;  mais  tandis  qu'un 
marinier  s'efforce  d'un  côté  de  tirer  le  navire  à  bord  à  l'aide  d'une 
corde,  de  l'autre  un  homme,  armé  d'un  arc,  cherche  à  repousser  les 
navigateurs  à  coups  de  flèche.  Péringskiold  suppose  au  peintre  une 
intention  qu'on  pourrait  dire  allégorique.  Selon  lui,  les  croyons  ou 
les  partisans  du  christianisme  sont  repiésentés  dans  l'homme,  qui 
cherche  à  approcher  le  navire  de  la  rive  du  fleuve,  et  dans  l'homme 
armé  d'un  arc  les  payens  qui  s'opposent  à  l'introduction  du  non- 
veau  culte.  Il  voit  en  outre  dans  cette  peinture  les  deux  rives  du 
fleuve,  tandis  qu'on  n'y  aperçoit  en  réalité  qu'une  petite  anse.  Nous 
lions  bornerons  à  observer  dans  l'habillement  du  roi  un  riche  man- 
teau, qui  recouvre   une  longue  luniquej  dans  celui  des    ecclésiasli- 

En:ope^   Fol.  VL 


33 


258  Costume 

ques  une  espèce  de  chape  altach^^e  sur  la  poitrine,  et  par  dessous 
laquelle  on  voit  une  tunique  serrée  par  une  ceinture,  et  dans  ce- 
lui du  niprinier  et  de  l'archer  l'habillement  national  des  Suédois 
dans  les  tcms  du  moyen  âge,  auxquels  se  rapporte  cette  peinture, 
quoiqu'il  ne  soit  pas  possible  d'en  déterminer  l'ëpoque  précise.  Dans 
un  autre  compartiment  à  gauche  on  voit  quelques  hommes  lies  avec 
d^^s  cordes,  que  Péringskiold  croit  être  les  propagateurs  de  l'ëvan- 
gile,  enchaînés  et  trainés  devant  le  tribunal  du  juge  payen,  qui  est 
vêtu  d'une  tunique  céleste  et  d'un  manteau,  et  assis  sur  une  es- 
pèce de  trône.  On  trouve  à  remarquer  ici  l'habillement  des  prison- 
niers, dont  un,  couvert  d'une  armure  sous  un  riche  manteau,  sem- 
ble être  d'un  rang  distingué  et  tout  autre  qu'un  prédicateur,  ainsi 
que  celui  du  soldat,  couvert  aussi  d'une  armure  en  fer  ei  condui- 
sant les  captifs  devant  le  m.agistrat,  et  le  costume  des  assistans  , 
surtout  les  différentes  formes  de  leurs  chevelures,  parmi  lesquelles 
on  distingue  celle  du  juge  qui  est  encore  plus  singulière.  Les  deux 
autres  compartimens  représentent  le  martyre  ou  la  décollation  des 
deux  captifs,  et  un  ëvèque  avec  une  troupe  de  chrétiens  percés 
de  flèches  et  dans  un  bois,  qui  était  peut-être  consacré  à  quelque 
divinité,  comme  le  croit  Péring!?kiold.  On  remarquera  encore  ici 
l'habillement  magnifique  du  juge  qui  assiste  à  la  décollation,  ainsi  que 
ceux  du  soldat  qui  est  à  côté  de  lui,  d'une  autre  personne  en  di- 
gnité qu'on  voit  de  l'autre  côté,  du  bourreau  et  des  assistans  parmi 
lesquels  on  voit  quelques  femmes:  dans  le  nombre  des  hommes  il 
n'y  a  que  le  juge  qui  ait  de  la  barbe.  On  voit  sous  le  n.°  i  delà 
planche  l\.2  les  images  d'un  roi  et  d'une  femme,  qui  est  peut-être 
une  reine,  lesquelles  sont  prises  des  peintures  d'une  fenêtre  de 
l'église  d'Upsal.  Quelques-uns  ont  cru  que  ces  images  étaient  celles  de 
Gustave  I,"  et  de  son  épouse;  mais  à  voir  le  nuage  blanc  et  de  cou- 
leur céleste  qui  entoure  leur  têle,  d'autres  ont  cru  y  reconnaître  le 
roi  Eric  et  son  épouse  Christine,  mis  l'un  et  l'autre  au  nombre  des 
saints.  Le  roi  a  sur  sa  tête  une  couronne  d'or,  et  un  peu  de  barbe 
au  menton:  de  la  main  droite  il  tient  le  globe  avec  la  croix,  qui 
semble  lui  pendre  de  la  poitrine,  et  que  Péringskiold,  de  qui  nous 
avons  emprunté  cette  figure,  a  pris  sans  raison  pour  une  pomme; 
de  la  gauche  il  porte  un  sceptre,  qui  se  termine  par  une  espèce  de 
feuillage,  La  tunique  de  ces  figures  est  couleur  de  pourpre,  et  le 
manteau  jaunâtre  sur  un  fond  rouge.  La  femme  ou  la  reine,  a  la 
chevelure  blonde,  arrangée  en  forme  de  couronne  autour  du  front 


/^. 


-*>  5f. 


^     ^i-      w^     ^ii 


^    ^?    ^  ^     ^    ^^ 


y.  Jt^ûierCj'- 


DES     Suédois.  aSo 

et  tout  son  habillement  lire  sur  le   jaune;    elle    tient    de    la    main 
droite  une  palme  qui,  dans  le  verre  est  de    couleur    verte,    et    d«; 
la  gauche  un  livre.  Le  d.°  2  de  la  même  planche  a  pour  sujet    le 
couronnement  de  S.*  Eric,  pris  d'une  ancienne  peinture  à  fresque 
qui  se  trouve  dans  la  même  église:  on  doit  quelqu'attention  à  l'ha- 
billeraent  du  roi,  et  à  ceux  de  l'évêque  qu'on  voit  d'un  côté,  et  du 
prélat,  peut-être  romain,  en  grand  manteau,  qui  de  l'autre  lui  met  la 
couronne.  Le  roi,  qui  est  assis,  tient  de  la  main  droite  le  sceptre, 
et  de  la  gauche  le  globe  avec  la  croix;  il    a   la    tête    ceinte    d'une 
espèce  d'auréole,  tandis  que  l'évêque  le  bénit.  Le  n.*'  3  exprime  la 
remise  que  le  même  roi  fit  de  l'impôt  à  ses  sujets:  on  y  voit  en- 
core les  divers  habilîemens  des  personnes  qui  se  présentant  au  roi , 
lequel  est  assis  et  vêtu  d'une  robe    double'e   en    fourrure    avec    de 
longues  manches.  Les  autres  peintures  qui  viennent  ensuite  repre'sen- 
tent,  savoir  j  l'expédition  navale  du  roi  contre  les  Finnes,qui  étaient 
opiniâtrement  attachés  au  paganisme;  le  combat  où  ces  mêmes  Fin- 
nes    ont    le   dessous;    la    conversion    de    plusieurs    d'entre    eux    au 
christianisme,  et  leur  baptême  en  présence  d'un  évêque  qui  lit  les 
dans  un  rituel ,  tandis  que  le  roi  tient    aux   fonds    baptismaux    les 
calhécumènes;  enfin  la  décollation  du  même  roi  Eric,  avec  un  prê- 
tre de  l'autre  côté  qui  célèbre  à  l'autel,  et  lui  présente  le  pain  con- 
sacré. Ces  ouvrages  n'annoncent  pas  sans  doute  que  l'art  de  la  pein- 
ture eût  fait  alors  beaucoup  de  progrès  en  Suède;    mais    pourtant 
on   ne  laissera    pas    d'y    trouver    quelque    mérite,    si    l'on    réfléchit 
qu'ils  sont  probablement  de  la  fin  du  XIV.^  ou  du  commencement 
du  XV.^  siècle.  Il  serait  inutile  de  représenter  ici  l'habillement  ac- 
tuel d'un  peuple,  qui  a  adopté  en  grande  partie  les  usages  et    les 
modes  des  autres  peuples  de  l'Europe,  et  surtout  des  Anglais,  des 
Français  et    des   Espagnols.    Quant   à   rhabilleraect   particulier   des 
Lapons  et  autres  habitans  des  régions  septentrionales,  qui  diffèrent 
davantage  du  costume  des  pays  que  nous  venons  de  décrire,  nous 
nous  réservons  d'en  donner  la  description   dans    les    planches    sui- 


vantes. 


a6o 


SECONDE    PARTIE. 
DE    LA    NORVÈGE    ET    DE    LA    LAPONIE. 


Jnirodaaiicu  JL j A  NorvègG  ,  quî  3  figuré  pendant  long-tems  comme  un  état 

à  part,  ayant  ëtë,  ainsi  que  la  Laponie  Danoise,  récemment  déta- 
chée du  Dannemarck,  pour  passer  sous  la  domination  de  la  Suède, 
en  conservant  néanmoins  une  administration  particulière,  nous  avons 
cru  à  propos  de  décrire  le  costume  de  ces  deux  provinces  immé- 
diatement après  celui  de  ce  dernier  royaume. 

ct^^Tutatcon  ^^^  Norvègc,  proprement  dite,    commence    vers    la    moitié    du 

de  la  jyon'è^e.  57.^  degré  de  latitude,  et  se  termine  à  la  moitié  du  70.^  en  n'y 
comprenant  point  la  Laponie,  et  avec  cette  contrée  elle  s'étend  jus- 
qu'au 71.''  degré  45.*  qui  est  la  latitude  la  plus  septentrionale  de 
toute  l'Europe.  Quant  à  la  latitude,  elle  n'est  pas  déterminée  d'une 
manière  bien  précise  j  quelques-uns  la  placent  au  22."  degré  à  l'est 
de  l'ile  de  Fer,  mais  il  semble  qu'on  a  compris  dans  cette  déter- 
tnination  quelques  districts  de  la  Laponie  Russe,  sur  lesquels  la 
Norvège  prétendait  anciennement  avoir  quelques  droits.  La  Norvège 
seule  a  environ  34o  lieues  de  longueur,  sur  à  peu  près  80  de  lar- 
geur 5  et  quoique  la  surface  de  cette  contrée  n'ait  jamais  élé  exac- 
tement mesurée,  les  géographes  modernes  estiment  qu'elle  n'a  pas 
moins  de  12,000  lieues  carrées.  Mais  il  s'en  faut  de  beaucoup  que  la 
population  soit  proportionnée  à  cette  étendue:  les  dénombremens  qui 
en  ont  été  faits  vers  la  fin  du  siècle  dernier  n'offraient  que  70  ou 
tout  au  plus  80  habitans  par  lieue  carrée.  11  est  à  remarquer  aussi 
qu'on  trouve  bien  peu  de  pays,  dont  la  population  soit  distribuée 
avec  autant  d'inégalité  relativement  au  sol:  car  dans  la  partie  mé- 
ridionale et  dans  quelques  vallées  fertiles,  on  compte  jusqu'à  3qo 
habitans  par  lieue  carrée,  tandis  qu'on  peut  en  compter  à  peine 
huit  ou  neuf  dans  les  hautes  montagnes,  et  dans  les  districts  qui 
composent  le  Nordland. 

Ce  serait  une  grande  erreur  de  croire  que  le  climat  de  la  Nor- 
vège soit  également  rude  dans  toutes  les  parties  de  cette  vaste  ré- 

dii  royuume.    giou.  Lc  froîd  est  plus  rigide  et  de  plus  longue  durée  dans  la  par- 
tie orientale  et  dans  l'intérieur 5  mais  en  revanche  l'air  y   est    tou- 


Climat. 

Partie 

orientale 


Costume    des    Norvégiens.  261 

jours  serein,  et  les  saisons  s'y  succèdeol  régulièrement  les  unes  aux 
autres.  Du  reste,  les  glaces  dont  ces  régions  sont  couvertes  pen- 
dant les  longs  hivers  qui  leur  sont  propres,  y  offrent  aux  habilans 
de  nombreux  moyens  de  communication  et  de  transport,  et  une  foule 
d'agre'meus  inconnus  dans  les  climats  tempérés.  La  fonle  des  neiges 
au  printems  cause  de  grands  ravages  lorsqu'elle  s'opère  subitenjent. 
Les  longs  jours  de  l'été,  qui  à  Bergen  sont  de  19  heures,  et  vers 
Dionlheim  de  trois  semaines  entières,  y  portent  avec  une  incroya- 
ble rapidité  les  grains  et  les  fiuits  à  leur  maturité,  et  la  chaleur 
y  est  quelquefois  nuisible  à  la  santé,  surtout  lorsqu'à  des  jours 
brûlans  succèdent  des  nuits  très-froides.  On  croirait  qu'en  hiver  les 
jours  doivent  être  très-obscurs  à  cause  de  leur  brièveté,  mais  le 
reflet  des  montagnes  de  glace,  l'éclat  éblouissant  de  la  neige,  et 
plus  encore  la  clarté  des  aurores  boréales  en  affaiblissent  considé- 
rablement les  ténèbresj  et  quoiqu'en  certains  endroits  le  soleil  ne 
s'élève  point  au  dessus  de  l'horison,  on  y  a  cependant  assez  de 
lumière  pour  l'exécution  des  travaux  ordinaires;  ensorte  qu'il  n'y 
règne  d'obscurité  réelle  que  dans  les  jours,  où  le  ciel  est  couvert 
de  nuages  ou  d'épais  brouillards.  Les  aurores  boréales  ne  sont  nulle 
part  aussi  fréquentes  et  aussi  lumineuses  qu'en  Norvège;  le  tonnerre 
se  fait  entendre  rarement  dans  celte  conlrée;  et  l'air  en  général  y 
renferme  peu  d'électricité. 

Le  climat  de  la  Norvège  est  généralement   très-sain.  Dans    un    Comimmuon. 
district  nommé  Voerdulen,   dont  la    population   n'est   que  de  3,36o       mammcs 

k  ,.,,,,,  1,.  occidentales. 

mortalité  na   ele,  durant  les  dix  premières  années  de  ce 

siècle,  que  d'un  sur  74,  et  n'est  arrivée,  durant  deux  ans  d'épidé- 
mie, qu'à  un  sur  61.  Mais  le  long  des  rivages  de  la  mer  et  snr- 
tout  à  l'ouest,  le  climat  est  bien  différent;  il  y  règne  des  pluies  fré- 
quentes et  des  brouillards  qui  le  rendent  triste  et  malsain,  comme 
celui  que  décrit  Ossian  dans  ses  poésies.  On  remarque  que  dans  les 
golfes  nombreux  dont  celte  côte  immense  est  entrecoupée,  l'eau  ne 
gèle  jamais:  le  froid  ne  s'y  fait  sentir  que  quand  le  vent-d'esl  ou 
celui  du  nord  y  souffle,  et  surtout  ce  dernier  qui  a  toute  la  rigi- 
dité glaciale  des  neiges  perpétuelles. 

On  trouve  à  Roeraas,  au  midi  de  Dronlheim,  une  hauteur  con-    ^^onformatum 
siderable  d  ou  le  voyageur  a  la  vue  dune  espèce  de  panorama,  et       chaîner 
peut  se  former  une  juste  idée  de  la  conformation    de    la    Norvège.   '^^ """'"'^""• 
Dans  l'étendue  d'un   rayon  de  vingt  lieues,  dont  Roeraas  est  le  cen- 
tre, se  trouvent  les  plus  hautes  montagnes  de  la  péninsule;  celles 


262  Costume 

de  Selbo  et  de  Dovre  sont  môme  comme  le  tronc,  d'où  partent  les 
chaînes  quî  traversent  toute  la  Suède  et  la  Norvège  :  de  ces  diverses 
chaînes  trois  seules  appartiennent  proprement  à  la î^orvège.  Celle  du 
midi  s'avance  bien  aussi  dans  la  Suède,  mais  une  branche  moins  élevée 
s'en  détache  et  forme,  ou  plutôt  formait  anciennement  la  séparation 
des  deux  royaumes  vers  Gotembourg  où  elle  finit.  La  chaîne  du 
nord  au  contraire  court  sans  irjterrupiion  jusqu'à  l'extre'mité  de  la 
Laponie,  mais  en  s'abaissant  progressivement  à  mesure  qu'elle  ap- 
proche du  pôle.  Ces  deux  chaînes,  et  surtout  celle  du  nord  sont 
de'si^nées  dans  le  pays  sous  le  nom  de  Koelen,  qui  signifie  cale; 
et  en  effet  elles  présentent  l'une  et  l'autre  l'image  de  la  cale  d'un 
vaisseau  renverse',  à  laquelle  toute  la  péninsule  peut  être  comparée: 
du  reste,  un  peuple  appelé'  par  la  nature  à  la  pêche  et  à  la  navi- 
gation, ne  pouvait  pas  adopter  une  image  plus  analogue  à  ses  idées. 
Quelques-uns  croient  voir  dans  cette  chaîne  le  mont  Sëvon  des  an- 
ciens, et  allèguent  à  l'appui  de  cette  opinion  que  la  partie  méridio- 
nale porte  encore  aujourd'hui  un  nom  semblable;  mais  le  nom  de 
Sévon  se  trouve  dans  les  plus  anciens  écrivains,  qui  n'avaieut  peut- 
être  aucune  connaissance  de  l'existence  de  la  Norvège.  La  troisième 
chaîne  s'e'tend  vers  le  raidi  et  le  couchant,  et  la  principale  de  ses 
branches,  où  l'on  trouve  les  noms  de  Fillefjeld,  de  Laogefjed,  de 
Dovrefjeld  etc.  divise  la  Norvège  en  septentrionale  et  en  méridio- 
nale: les  autres  branches  inférieures  forment  les  promontoires  et 
les  péninsules  de  la  côte  occidentale.  On  croit  généralement  que 
les  plus  hautes  montagnes  de  la  Norvège  n'ont  pas  plus  de  7,000 
pieds  au  dessus  du  niveau  de  la  mer. 
n-'i'èrss  Les  rivières  de  la  Norvège  ne  sont  pour  la    plupart    que    des 

tOTrens  rapides  qui  se  précipitent  du  haut  des  montagnes,  et  of- 
frent les  points  de  vue  les  plus  pittoresques  à  l'imagination  du 
peintre  et  du  poète,  en  même  tems  qu'ils  portent  le  dégât  dans 
les  campagnes,  et  qu'ils  rendent  difficiles  et  dangereux  les  trans- 
ports de  marchandises  et  les  voyages.  Les  plus  remarquables  par 
la  quantité  de  leurs  eaux  sont  le  Glommen,  le  Drammen,  le  Nid 
et  quelques-autres,  qui  souvent  rompent  leurs  digues  et  se  répan- 
dent dans  les  plaines,  où  ils  détruisent  les  espérances  de  l'agricul- 
ture. La  conformation  de  ce  sol,  tout  entrecoupé  de  montagnes,  fait 
que  les  vallées  fermées  de  tous  côtés  y  offrent  autant  de  lacs^  dont 
quelques-uns  sont  très  grands,  surtout  ceux  de  Mioes,  de  Sperdil- 
leoj  d'Oye  et  de  Faemand.  Quoi(ju'il   ait  plu  à    quelques-uns   de 


e£  /rtcj. 


DES    Norvégiens.  263 

mettre  en  parallèle  le  Spitzberg  avec  la  Norvège,  on  ne  laisse  pas 
de  recentrer  dans  l'intérieur  de  cette  dernière  contrée  toutes  les 
beautés  de  la  nature  sauvage,  et  dans  les  lieux  ou  !a  main  de 
l'homme  a  modifié  ou  seconde  la  nature  du  sol,  on  trouve  de  bel- 
les ptantalions  et  des  sites  aussi  inléressans  qu'agréables.  Un  ge'o- 
graphe  danois,  mort  il  n'y  a  pas  long-tems,  a  dit  que  si  les  peu- 
ples du  midi  de  l'Europe  pouvaient  revenir  de  leurs  préventions 
contre  le  nord,  les  montagnes  de  la  Savoie  et  de  la  Suisse  ne  se- 
raient pas  le"s  seules  qui  intéressassent  la  curiosité  des  naturalistes  et 
des  voyageurs,  par  la  magnificence  des  scènes  qu'elles  leur  présen- 
tent. Mais  rien  ne  peut  donner  une  idée  plus  exacte  de  la  consti- 
tution physique  et  géologique  de  ces  contrées,  que  le  Koyage  en 
Norvège  et  en  Laponie  fait  en  i8o6,  1807  et  iSoS  par  le  célèbre 
De-Buch:  ouvrage  que  le  savant  Humboldt  a  enrichi  d'une  préface, 
et  dont  le  chev.  Bossi  a  donné  une  traduction  avec  des  notes,  la- 
quelle a  été  publiée  en  181 7  à  Milan  en  quatre  volumes  in  12.® 
De-Buch  s'est  uendu  d'abord  à  Christiania,  ville  qu'il  décrit  parfaite- 
ment, et  dans  les  environs  de  laquelle  il  a  fait  quelques  voyages 
nûnéralogiques.  De  là  il  est  allé  à  Drontheim,  puis  dans  le  Finmaik 
et  jusqu'au  càp  nord.  D'Allen  il  a  passé  à  Torneo,  d'où  il  est  re- 
venu à  Christiania;  ensorte  qu'il  a  parcouru  toute  la  partie  de  ces 
régions,  que  couvrent  des   neiges   perpétuelles. 

Au  milieu  de  toutes  ces  chaînes  les  mines  devraient  être  fré-  Mméraux, 
quentes,  et  pourtant  on  ne  parle  que  d'une  seule  mine  d'or  dans 
ia  Norvège  près  Edsv7old  ,  qui,  pour  la  difficulté  du  travail,  n'est 
estimée  d'aucune  valeur,  et  d'une  seule  mine  d'argent  qui  se  trouve 
en  exploitation  près  de  Kongsberg.  On  a  extrait  à  diverses  fois 
de  cette  dernière  mine  des  blocs  d'argent  natif,  et  l'on  en  conserve 
un  dans  le  musée  de  Copenhague  du  poids  de  56o  livres;  elle  est 
exploitée  maintenant  pour  le  compte  de  la  couronne,  tandis  que  les 
autres  le  sont  aux  frais  des  particuliers;  mais  il  est  des  années  où 
les  dépenses  excèdent  la  valeur  du  produit:  ce  qui  n'empêche  pas 
cependant  que  les  travaux  ne  se  continuent,  pour  ne  pas  laisser 
une  quantité  d'ouvriers  sans  subsistance.  On  prétend  en  outre  que 
les  pertes  qu'à  produites  dans  le  siècle  dernier  ce  genre  de  tra- 
vail, proviennent  de  l'ignorance  et  de  la  mauvaise  foi  des  di- 
recteurs, et  que  d'après  les  nouvelles  méthodes  introduites  il  y  a 
quelques  années  dans  les  excavations  et  dans  toutes  les  opérations 
qui  y  sont  relatives ,  on  espère  en  retirer  bientôt  les  mêmes  avaa- 


2^4  Costume 

tages.  Pendant  long-tems  les  Norvégiens  n'ont  point  eu  de  minéralo- 
gistes: ce  qui  les  obligeait  ordinairement  à  recourir  aux  Suédois  leurs 
voisins.  Le  cuivre  forme  une  des  principales  richesses  minérales  de 
la  Suède:  les  principales  mines  de  ce   raëtal   sont  à   Dronlheim  ,    à 
Roeraas,  a.  Msldal,  à  Quikoé  et  à  Selboë,  et    le    cuivre    qu'on    ea 
lire  est  d'une  qualité  dont  on    n'a    pas    encore    trouvé    l'e^^ale.    Le 
produit  annuel  de  ces   mines  est  d'un   million   à    douze    cent    mille 
livres  de  métal  brut.  Le  fer  se   trouve    dans    la    partie    méridionale 
de   la  Norvège.  Le  meilleur  est  fourni  par  les  fameuses  raines  d'Area- 
dal ,  d'où    l'on    tire    aussi    l'arendalile,    et    d'oii    sont    sorties    d'au- 
tres raretés  minéralogiques ,  qui  ont  accru  le  domaine  de  la  science. 
La  quantité  de  fer  qu'on  en   lire  est  dix  fois  plus  considérable  que 
celle  du  cuivre:  on  fait  monter  à  deux  millions  de  francs  le  revenu 
des  mines  et  des  forges  à  fer  de  la  Norvège,  quoique  ce  métal  soit 
moins  recherche'  dans  le  commerce  que  celui  de  Suède.   Le    plorab 
ne  se  trouve  qu'en   petite  quantité  dans  cette  contrée,  et  l'on  n'en 
exploite  point  les   mines,  à  cause  de  la  dureté  de  la  matière  qui  lui 
sert  d'enveloppe.  On   découvre    au   contraire    en    plusieurs    endroits 
des  filons   de  cobalt,   d'arsenic  et  de  plombagine.  Les  marbres  abon- 
dent dans  cette  contrée,  et  il   en   est   qui,   pour  la   finesse  du  grain 
et    la    variété    des    couleurs  ,    ne    le    cèdent    point    aux    plus    beaux 
de  l'Italie.  On   y  rencontre  en  outre  de  l'alobâlre,    de   la   pierre   de 
touche   (  qui  n'est   peut-être  qu'un  carbonate   de  chaux  bitumineux  ), 
de     l'asbeste    et    de    l'amiante,     de    l'ardoise    fossile,    plusieurs     es- 
pèces  de   talc   dont  on    fait    quelc[ues    ouvrages,    et    qu'on    emploie 
aussi  à   faire  une  espèce  de  vernis   pour  les  poêles  et  pour  certains 
vases.  On  y   trouve  aussi  des  cristaux  de  roche,  des  amëlistes,  des 
grenats,    des    calcédoines,    une    espèce    de    petro-silex    à    demi-dia- 
phane  qui   ressemble   au  jaspe,  beaucoup   de  quartz    et    une    pierre 
calcaire  grossière,   qui  a   presque  la   dureté  du   marbre.    Les  pierres 
à  feu  y    sont    extrêmement    rares.    Jusqu'à    présent    on    n'a    trouvé 
qu'une   seule   source  d'eaux    minérales    dans    toute    l'étendue    de    ce 
royaume.  Le  sel  y  manque  généralement,  et  la  seule    saline    consi- 
dérable qui  y  existe  est  celle    de    Walloc    près    de    Tonsberg,    qui 
en  fournit  environ  vingt  mille  tonneaux  par  an.  On  trouve  quelque 
peu  dé  sel  cristallisé  dans  les  fentes  des  rochers.  Les  iles    voisines 
des  côtes  abondent  en  tourbe;  mais  jusqu'à  présent,  on  n'a  pu  dé- 
couvrir en  Norvège  aucune   trace  de  charbon   fossile:  substance  qui 
serait  d'un  grand  avantage  pour  un  pays  aussi  riche  en    minéraux: 


DES    Norvégiens.  265 

quelques-uns  croient  ne'anraoins  que  les  montagnes    doivent    conte- 
nir quelque  dépôt  de  litentrace^ 

Le  règne  végétal  déploie  aussi  en  Norvège  ses  richesses,  mais      r^îs^aw, 
souvent  sous  des  apparences  peu  agréables.  Les  hautes    montagnes 
ne  sont  couvertes    que    de   pins,    de   mélèzes    et    autres    arbres    de 
ce  genre,  d'un  aspect  triste  et  monotone.  Cependant  on  trouve  sur 
le  côté  me'ridional  de  ces  mômes  montagnes  des  chênes,  des  aunes, 
des  tilleuls  et  des  bouleaux:  on   tire  de  ce  dernier  arbre,  au  moyen 
de  quelques  incisions,  un  suc    acidulé    et  écumant,    qui    ressemble 
au  vin,     ec  qui  souvent  en   tient  lieu    pour    les    pauvres    habiians. 
L'immense  exportation  de  bois  qui  se    fait    de    la    Norvège,    et    la 
quantité  prodigieuse  qui  s'en  consume  pour  les  travaux  des  mines, 
donnaient  lieu  de  craindre  depuis  quelque  tems  que  ce  combustible 
ne  vînt  à  s'épuiser,  malgré  la  vaste  étendue  des  forêts  qui  le  four- 
nissent; mais  il  a  été  obvié  à  ce  grave  inconvénient  par  l'adoption 
de  sages  précautions,   et    surtout   par   l'établissement   d'une    police 
économique  des  forêts.  La  Norvège  produit  quelques  bois  précieux, 
et  entre  autres  une  espèce  de  troène  appelé  dans  le  pays   benved^ 
qui  est  très-dur  et  d'une  belle  couleur  jaunâtre.    Nous  ne  pensons 
pas  cependant  avec  l'illustre  géographe  danois   déjà    cité,    qu'on    y 
trouve  aussi  l'ébèue ,  qui  ne   se    fait    voir    que    dans    les    Indes.    Il 
pourrait  se  faire  que  l'espèce  de  bois   qu'on  a  honorée    de  ce  nom 
ne  fût  autre  chose  que  le   cytise,   qu'on   a  en  effet  désigné  quelque- 
fois sous  celui  à'ébène  des  alpes y  et  qu'on  lui  eût  conservé  la  déno- 
mination de  bois  d'ébène  dans  les  livres  de  géographie.  Outre  ces 
diverses  espèces  d'arbres  et  autres,  on  trouve  encore  en  Norvège  une 
quantité  d'arbustes  dont  les  productions  sont  utiles,  tels  que  le  fram- 
boisier, le  groseiller,  le  prunier  camemore  appelé  dans  le  pays  mol- 
îebaer^  vacciiiiwn  vitis  idaea ,  dit  iystehaer  ^  le  raisin   de    Norvège 
nommé  teyehaer ,  le  myrte    repens  appelé  le  /A7z/2eZ»û(er,  et  plusieurs 
autres  arbustes  portant  des  baies  en  si  grande  abondance,  que  les 
habitans  pourraient  s'en  faire    une  branche  d'exportation  considéra- 
ble, s'ils  connaissaient,  ou  plutôt  s'ils  ne  négligeaient  pas  les  moyens 
de   préparer  et  de   conserver  cette  espèce   de  fruit,   qui   est    connue 
sous  la  même  latitude    dans    l'Amérique    septentrionale.    Dans    plu- 
sieurs endroits,   et  particulièrement  dans  le  diocèse  de  Bergen,  on 
recueille  des  pommes,  des  poires,  des    cerises    et    des    prunes:    on 
trouve  môme  dans  quelques  jardins  particuliers    des    abricotiers    et 
autres   arbres   fruitiers,  et    les    melons    y    viennent    à    maturité.  On 

-Jîarope.   Fol    FI.  3,^ 


266  Costume 

reproche  en  général  aux  Norvégiens  leur  peu  de  goût  pour  les  jar- 
dins, qui  sont  même  totalement  inconnus  dans  les  campagnes.  Ils 
cultivent  avec  quelque  succès  le  houblon  pour  la  fabrication  de 
la  bierre,  ainsi  que  le  lin  et  le  chanvre,  que  le  Dannemarck  tirait 
en  grande  partie  de  celte  contrée,  lorsqu'elle  fesait  partie  de  ce 
royaume.  Parmi  les  richesses  végétales  qu'elle  produit  nous  citerons 
encore  le  lichen  d'Islande  (  que  le  comte  Marzari  Pencali  a  trouve 
aussi  sur  les  plus  hautes  montagnes  du  Bergamasque  ),  et  quelques 
autres  espèces  de  lichen  ,  dont  quelques-unes  sont  propres  à  la  nour- 
riture de  l'homme  et  des  animaux;  et  d'autres  excellentes  pour  la 
teinture.  Les  montagnes  offrent  une  quantité  de  plantes  médicina- 
les, surtout  anti-scorbutiques,  dont  le  commerce  pourrait  tirer  un 
parti  avantageux.  Mais  si  d'un  côté  le  naturaliste  se  trouve  satis- 
fait à  la  vue  de  cette  prodigieuse  variété  de  plantes,  l'économiste 
regrette  de  ne  pouvoir  y  trouver  une  compensation  à  l'insuffisance 
des  plantes  céréales.  Il  n'est  pas  possible  qu'en  Norvège  l'agi icul- 
ture  puisse  jamais  parvenir  à  fournir  la  subsistance  à  une  popula- 
tion considérable;  elle  ne  peut  même  subvenir  aux  besoins  d'un 
petit  nombre  d'habitans  dans  certains  districts.  On  a  évalué  à  la  cen- 
tième partie  des  terres  cultivables  celles  qui  sont  employées  à  la 
culture  des  céréales;  mais  on  présume  que  celte  quantité  pourrait 
être  du  double  ou  du  triple,  si  les  inégalités  multipliées  du  sol 
n'y  mettaient  point  un  obstacle  insurmontable  aux  efforts  du  tra- 
vail. Outre  cela,  les  terres  basses  «onl  toujours  exposées  aux  inon- 
dations, et  les  plantations  qui  se  font  sur  les  hauteurs  sont  souvent 
brûlées  par  des  chaleurs,  qu'augmente  encore  le  reflet  de  rochers 
luisans.  L'avoine  est  le  grain  qu'on  sème  en  plus  grande  quantité, 
et  après  elle  vient  l'orge.  Le  froment,  le  seigle  et  autres  grains 
portent  aussi  leur  moisson  en  quelques  endroits,  mais  en  petite 
quantité. 
Animaux.  Le  règne  animal  de  la  Norvège  abonde  aussi  en  richesses.  Les 

chevaux,  dont  nous  avons  déjà  fait  mention  en  parlant  de  la  Suède, 
y  sont  petits,  mais  très-vifs;  l'habitude  qu'ils  ont  de  voyager  dans 
les  montagnes  fait  qu'ils  ont  le  pas  extrêmement  sûr,  et  l'on  s'en 
sert  comme  de  botes  de  somme  pour  les  transports  à  exécuter  dans 
les  pays  montueux.  Les  bétes  bovines  sont  aussi  très-multipiées 
dans  l'intérieur;  et,  dans  les  vallées  les  plus  élevées,  on  voit  d'ex- 
cellens  pâturages,  aussi  bien  que  dans  les  iles,  oii  les  bœufs  de- 
viennent extrêmement  gros.  Dans  celles  qui  sont  les    plus    rappro- 


DES    Norvégiens.  267 

chëes  du  continent  on  laisse  ces  aninaaux  errer  à  l'aventure  sans 
être  gardes,  et  ils  deviennent  quelquefois  si  sauvages ,  qu'il  faut  les 
tuer  à  coups  de  fusil.  En  été  des  troupeaux  nombreux  sont  en- 
voyés dans  ces  mêmes  vallées,  où  ils  restent  durant  toute  cette 
saison  sous  la  garde  de  quelques  pâtres,  qui  sont  le  plus  souvent 
des  femmes.  Dans  plusieurs  endroits  la  viande  et  le  fromage  for- 
ment une  branche  importante  de  commerce,  et  il  s'en  fait  même 
des  exportations  à  l'étranger.  Néanmoins  ces  troupeaux  ne  sont  pas 
encore  aussi  multipliés  qu'ils  pourraient  l'être,  en  raison  des  abon- 
dans  pâturages  qu'offrent  ces  contrées  alpines:  les  chèvres  y  sont 
en  plus  grand  nombre  que  les  autres  animaux  domestiques,  excepté 
pourtant  les  cochons  qui  y  sont  fort  rares.  Parmi  les  quadrupèdes 
sauvages,  l'ours  de  la  Norvège  mérite  d'être  particulièrement  remar- 
qué. Les  montagnards  disent  que  cet  animal  a  la  ruse  de  deux 
hommes  et  la  force  de  sept,  et  ils  font  à  ce  sujet  les  contes  les 
plus  étranges.  Ces  ours  se  divisent  en  deux  espèces  ,  la  grande  et 
la  petite.  Ceux  de  la  première,  qui  sont  beaucoup  plus  grands, 
attaquent  souvent  les  chevaux  et  les  vaches,  et  sont  dangereux 
même  pour  les  hommes.  La  petite  espèce  ne  diffère  point  de  celle 
qu'on  rencontre  ordinairement  dans  les  Alpes.  Les  cuisses  de  ces 
animaux,  fumées  ou  salées,  se  mangent  en  plusieurs  endroits  de  l'i 
Norvège,  et  n'y  sont  pes  moins  estimées  que  le  meilleur  jambon. 
Les  peaux  des  grands  ours  se  vendent  jusqu'à  45  et  5o  francs  l'une. 
Les  loups  sont  très-nombreux  dans  cette  contrée,  et  ils  se  rassem- 
blent quelquefois  en  troupes  de  plusieurs  centaines;  quelquefois  ils 
attaquent  les  chevaux,  même  attelés  aux  voilures  ou  aux  slites,  dont 
on  les  éloigne  au  moyen  du  feu,  ou  en  laissant  traîner  une  corde 
qui  s'agite  sans  cesse  par  la  rapidité  de  la  course.  De-Buch  c|ui  a 
voyagé  long-tems  en  slile  sur  les  lacs  glacés  de  la  Norvège,  rap- 
porte que  ce  genre  de  voiture  serait  fort  agréable,  si  les  loups 
ne  le  rendaient  pas  extrêmement  dangereux ,  surtout  durant  les  crt;- 
puscules,  qui  en  hiver  commencent  de  bonne  heure  et  durent  long- 
tems.  Il  a  remarqué  que  ces  animaux  se  réunissent  sur  les  glaces 
d'une  grande  étendue  plutôt  que  dans  les  forêts,  à  cause  de  la 
frayeur  qu'ils  éprouvent  partout  où  pend  quelque  chose  sur  leur 
tête.  Les  linx  dans  ce  pays  sont  plus  petits  que  les  loups,  et  pas- 
sent aussi  pour  y  être  plus  féroces.  On  y  distingue  encore  Vursus 
gido  de  Linné,  désigné  en  français  sous  le  nom  de  glouton  y  en 
allemand  sous  celui  de    vielfras ,  connu  en    Suède    et    en    Norvège 


^68  G  0  s  T  U  M  E 

sous  celui  de  Jerfran,  et  qui  n'en  a  point  encore  reçu  en  Italie, 
Malgré  le  caractère  de  voracilé  que  ce  nom  semble  attribuer  à  cet 
animal ,  nous  ne  croirons  pas,  d'après  certains  voyageurs,  que  quand 
il  s'est  bien  gorgé  de  nourriture,  il  cherche  deux  arbres  fort  près 
l'un  de  l'autre  entre  lesquels  il  s'efforce  de  passer,  pour  pouvoir 
évacuer  les  aliraens  qu'il  a  mangés,  et  en  avaler  d'autres.  Les  élans 
deviennent  de  jour  en  jour  plus  rares  en  Norvège,  ainsi  que  les 
renards  blancs,  roux,  noirs  et  gris:  les  écureuils  de  diverses  espè- 
ces, les  hermines  et  autres  animaux  de  celte  famille  s'y  trouvent 
encore  en  assez  grand  nombre,  et  leurs  peaux,  qui  sont  plus  ou 
moins  précieuses,  y  forment  une  branche  de  commerce  considéra- 
ble. Selon  quelques  écrivains,  qui  pourtant  n'ont  pas  la  réputation 
d'être  versés  dans  l'ornithologie,  la  Norvège  est  le  pays  où  il  y  a 
une  plus  grande  variété  d'oiseaux  :  cependant ,  malgré  la  difficulté 
qu'auraient  ces  écrivains  à  prouver  la  vérité  d'une  pareille  asser- 
tion, il  n'en  est  pas  moins  certain  qu'il  se  trouve  dans  la  partie 
montueuse  de  celle  région  plusieurs  espèces  de  volatiles,  qui  peut- 
être  ne  se  rencontrent  point  ailleurs.  Par  exemple,  dans  la  seulo 
espèce  des  grives  on  compte  trente  variétés  ;  et  l'on  en  distin- 
gue également  un  grand  nombre  dans  celle  des  pigeons  sauvages. 
Les  lacs  sont  en  outre  couverts  le  plus  souvent  de  canards  sauva- 
ges, parmi  lesquels  on  a  remarqué  des  espèces  nouvelles,  surtout 
celle  à  laquelle  on  donne  dans  le  pays  le  nom  de  eider,  qui  est 
Yanas  mollissima  de  Lalham,  et  dont  le  chev.  Bossi  a  fait  le  sujet 
d'une  longue  note  à  la  fin  du  troisième  volume  des  Voyages  de 
De-Buch.  C'est  cette  espèce  de  volatile  qui  fournit  le  précieux  duvet 
connu  en  France  sous  le  nom  d'édredon,  lequel,  au  jugement  du 
célèbre  Rumford,  est  de  toutes  les  matières  animales  et  végétales 
dont  l'homme  puisse  se  vêtir,  la  plus  propre  à  conserver  la  chaleur. 
Le  coq  sauvage,  que  nous  appelons  coq  de  montagne,  est  en  Nor- 
vège d'un  beau  noir,  ou  d'un  gris  très-foncé:  sps  yeux  sont  par- 
faitement semblables  à  ceux  du  faisan,  et  sa  grosseur,  qui  est  en 
Norvège  bien  plus  considérable  que  partout  ailleurs,  a  fait  croire 
à  quelques  personnes  que  c'était  le  plus  grand  volatile,  dont  l'homme 
puisse  faire  sa  nourriture.  Les  aigles  et  les  faucons  de  cette  contrée 
méritent  aussi  qu'on  en  fasse  une  mention  particulière.  Les  pre- 
miers se  distinguent  en  aigles  de  terre  et  en  aigles  de  mer.  Parmi 
les  premiers  on  en  a  vu  d'assez  forts  pour  enlever  un  agneau , 
ou  un  enfant  de  deux  ou  trois  ans.  Les  aigles  de  mer  sont   beau- 


DESNOKVÉGIEKS  269 

coup  plus  grands  j  et  ne  se  nourrissent   que  d'animaux  aquatiques  5 
ou  a  vu  aussi  de  ceux-ci  se   précipiter   avec    tant   de   violence    sut 
de  gros  poissons,  que  ne  pouvant  point  les  enlever  ni  retirer  leurs 
serres  ils  ont  été  entraînés   par    eux    au   fond  des   eaux.    Les    fau- 
cons de   la  Norvège   étaient   très-renommés    dans    les    lems    où    la 
chasse    à  l'épervier  e'tait  en    vogue.    On  en  trouve    qui   sont   d'une 
grandeur   considérable,  mais  en  général  ils  ne  sont  pas    plus    gros 
que  nos  canards.  Ces  oiseaux  font  leurs  nids  sur  la  cime   des    ro- 
chers inaccessibles:  quelquefois  ils  volent  en  si  grand  nombre,  qu'ils 
obscurcissent  la  clarlë  du  jour,  et  que  le  battement  de  leurs  ailes 
produit  un  sifflement  semblable  à  celui  des  vents.  Il  y  a  aussi  des 
faucons  d'eau,  dont  la  viande  est    délicieuse.   Les    chasseurs   de  la 
Norvège  sont  d'une  hardiesse  étonnante.  Ils    grimpent    sur   les   ro- 
chers les  plus  escarpés,  cherchent  leur  proie  dans  les  fentes  et  dans 
les  cavernes  où  les  plus  grands  oiseaux  font  leurs  nids,  et  la  pour-: 
suivent  jusques  sur  les  cimes  qui  s'élèvent   au   dessus    des    nuages. 
Les  «Tiers,  les    lacs    et   les   rivières    de   la   Norvège   fourmillent    da 
poisson;    les    espèces    les    plus   communes   sont   celles  [des    merlu- 
ches, des  muges,  des  turbots  et  des  harengs,  dont  la  mer  glaciale 
peut  être  regardée  comme  la   véritable    pairie.    D'innombrables    es- 
eaims  de  celte  dernière  espèce  de  poisson  sortent  tous  les   ans    de 
dessous  les  glaces  du  pôle  arctique,    et,    arrivés    à  la    latitude    de 
l'Islande,  se  partagent  en  trois  grandes  divisions,  dont  l'une  se  di- 
rige vers  les  iles  et  les  cols  occidentales    de    l'Ecosse,    la    seconde 
Vavance  vers  la  partie  orientale  de  la  Grande-Bretagne  et  jusque  dans 
la  Manche,  et  la  troisième  traverse  le  Sund  et  entre  dans  la  Baltique. 
Outre  la  grande  quantité  de  ce  poisson  qui  se  consomme  en  Nor- 
Tège,  où  elle  fait  la  nourriture  d'une  bonne  partie  des  gens   de  la 
basse  classe,  il  s'en  exporte  encore  pour  plus   de    six    millions    de 
francs  par  an,  et  les  entrailles  de  ceux  qu'on  y  mange  font  la  pâture 
du  bétail.  A  défaut  de  bons  inslrumens  de  pèche  et  peut-être  même 
d'industrie,  les  Norvégiens   s'exposaient   autrefois,    pour   avoir    une 
pêche  plus  abondante,  à  des  dangers,  que  n'osaient  point  affronter 
les  Suédois,  les  Hollandais  et  autres  peuples  pécheurs  qui  venaient 
partager  avec  eux  une  richesse,  que  la  nature  semble  avoir    exclu- 
sivement répandue  le  long  de  leurs  côtes.  De-Buch  a  Iraiié  fort  au 
long  dans  ses  Voyages  de  la  pêche  qui  se  fait  tous  les  ans  à  Vaage 
pu  à  Lofodde,  de    son    importance,    de    l'époque   de    l'arrivée   des 
poissons  et  des  diverses  manières    de    les    prendre    avec    les   filets, 


de  Da-Buch. 


270  Costume 

avec  l'hameçon  attaché  au  bout  d'un  roseau,  ou  à  la  main,  et  enfin 
de  la  forme  des  hameçons. 
TfTorages'  Puisque  nous  avons  en  occasion  de  parler  plusieurs  fois  de  cet 

illustre  voyageur,  nous  croyons  à  propos  de  donner  ici  quelques 
notions,  que  nous  avons  prises  de  ses  observations  sur  les  trois  rè- 
gnes de  la  nature  dans  la  Norvège  et  dans  la  Laponie.  Il  a  trouvé 
dans  les  environs  de  Christiania  toutes  les  roches  dont  se  compose 
ordinairement  la  formation  de  transition;  il  en  a  aussi  trouve' quel- 
ques-unes qui  n'étaient  point  communes  dans  celte  formation.  Il  a 
vu  des  porphires  en  grandes  masses,  et  même  en  montagnes ,  pos^^s 
sur  une  roche  calcaire  conchiliacée,  et  couverts  d'une  sie'nite  com- 
posée presqu'enlièrement  de  feldspath  en  grandes  lames,  qui  va 
se  cachant  sous  un  granit,  qu'on  ne  distinguerait  point,  à  sa  com- 
position ,  de  ceux  de  la  plus  ancienne  formation.  Il  a  trouvé  en 
outre  dans  une  montagne  qui  domine  Christiania,  un  gneis  à  feuil- 
les minces,  et  vis-à-vis  de  là  quelques  couches  de  schiste  noir, 
et  Us  carrières  de  schiste  alumineux  ,  desquelles  on  tire  une 
quantité  de  solfate  d'alumine.  La  calcaire  noire  y  est  toute  pleine 
d'ortocératites  ,  de  petlinites  ,  de  tribolites  et  autres  coquillages 
fossiles  qu'il  est  difficile  de  reconnaître.  L'arénaire  se  montre 
quelquefois  au  dessous  du  porphyre,  mais  les  premières  couches 
en  sont  composées  d'une  aglonieraiion  de  fragmens ,  de  la  gros- 
seur d'un  œuf  de  pigeon^  tous  de  quartz,  sans  granit,  ni  gneis: 
les  antres  sont  d'un  grain  très-fin  de  couleur  blanche.  Dans  quel- 
ques endroits  la  pierre  calcaire  se  présente  en  couches  minces  et 
alternatives  avec  le  schiste  argilleux  noir,  avec  la  pierre  cornée 
de  la  même  couleur,  avec  la  cornée  conchoïde,  et  enfin  avec  le 
schiste  argilleux  à  feuilles  épaisses.  II  y  a  un  granit  qui  se  compose 
de  beaucoup  de  feldspath  couleur  de  chair,  d'une  moindre  quan- 
tité de  quartz  gris,  de  conchoïde,  semidiaphane,  et  de  quelques 
petites  lames  de  mica  noir,  souvent  isolées,  rarement  réunies  en 
petits  groupes  sans  aucune  couche  ou  aucun  mélange  d'anphibole. 
Dans  la  partie  la  plus  élevée  des  montagnes,  le  granit  disparaît 
pour  faire  place  à  un  marbre  blanc  à  petits  grains,  qui  appartient 
aussi  à  la  formation  de  transition,  et  se  trouve  au  dessus  de  la  cal- 
caire noire  et  compacte.  Le  grand  golfe  de  Christiania  sépare,  avec 
la  plus  grande  précision,  toutes  les  roches  de  formatioAi  récente  des 
primitives.  La  siéuite  diie  des  zirconii ,  se  trouve  au  nord  de  Chris- 
tiania, et  se  distingue  par  un  feldspath  à  gros   grains,   tantôt    gris 


DES    Norvégiens.  271 

perle,  tantôt  rouge  et  toujours  très-brillant,  qui  en  forme  la  base. 
Au  mois  d'aviil  la  température  est  quelquefois  très-douce  dans  les 
districts  de  Rometige,  de  l'Adeland  et  de  l'Ocslerdal  aux  environs 
de  Christiania:  la  fonte  des  neiges  y  rend  néanmoins  les  voyages 
difficiles  dans  cette  saison.  L'Edemark ,  autre  district  plus  éloi- 
gne, est  très-fertile  et  bien  cultivé:  le  sol  n'est  qu'un  schiste  ar- 
gilleux  décomposé ,  et  les  grains  y  rendent  plus  du  douze  pour 
un.  Le  long  des  rives  du  Lo,  rivière  plutôt  considérable,  on  voit 
continuer  la  siénite  zircomana\  mais  la  vallée  que  parcourt  celte 
rivière  semble  marquer  la  limite  entre  les  formations  récentes  et  les 
anciennes,  car  le  gneis  se  montre  disiinctemenl  vis-à-vis.  La  vallée 
décrit  vers  le  nord  une  ligue  qui  se  plie  un  peu  vers  Test;  et  de  ce 
côté  on  ne  voit  que  des  roches  appartenant  à  la  formation  de  transi- 
tion,  qui  s'étend  beaucoup  dans  toute  la  Norvège.  Près  de  Fangs- 
bierg  on  trouve  du  grauvac:  au  de  là  de  l'Edemark  dans  tout  le 
canton  de  Tolen  le  porphyre  continue  à  se  faire  voir  sur  le  gra- 
nit, dans  quelques  endroits  on  trouve  encore  au  dessus  la  siénite 
zit'conîana ,  et  dans  d'autres  la  calcaire  et  le  schiste  argilleux. 
Ces  roches  disparaissent  sur  la  rive  occidentale  du  lac  Mioés ,  et 
l'on  découvre  l'anphibole  noir  et  le  feldspath  blanc,  qui  semblent 
s'étendre  en  masses  à  de  grandes  distances,  et  recouvrir  une  cou- 
che de  gneis,  contenant  du  feldspath  et  beaucoup  de  mica:  cette 
couche  se  partage  ensuite  et  en  forme  beaucoup  d'autres  dans  la 
même  roche  d'anphibole.  Le  Guldbrandsdal  est  précisément  la  ré- 
gion des  hautes  montagnes,  qui  sont  composées  en  grande  partie 
d'un  beau  grauvac,  avec  des  grains  de  quartz  blanc  et  bleu,  et  de 
très-petits  cristaux  de  feldspath  d'un  blanc  jaunâtre.  Au  dessus  s'éten- 
dent des  couches  de  schiste  argilleux  noir,  d'autres  de  calcaire, 
mais  on  y  passe  subitement  des  couches  modernes  aux  plus  an- 
ciennes, et  avec  la  calcaire  disparaissent  les  roches  contenant  des 
corps  organisés.  Dans  quelques  endroits  le  grauvac  est  rouge,  et 
s'élève  sous  la  forme  de  débris  de  rocs:  le  schiste  argilleux  qu'on 
rencontre  en  quelques  endroits  doit  être  primitif,  étant  entremêlé 
de  couches  de  schiste  talqueux.  Toutefois  le  Gulbrandsdal  est  une 
vallée  très-peuplée,  quoiqu'au  de  là  du  61.^  degré  de  latitude  sep- 
tentrionale. Depuis  Viig  jusqu'au  lac  Breida  les  montagnes  sont  de 
quartz,  avec  des  bandes  transversales  de  différentes  couleurs,  dont 
quelques-unes  sont  de  mica  en  feuilles,  et  avec  des  crevasses  dont 
les  parois  sont  revêtus  de  petits  cristaux  d'épidole  veits  et   aigus: 


2  7^'  Costume 

ce  quartz  sépare  le  schiste  argilleux  du  raicacë,  et  au  de  là  se 
trouve  le  schiste  micacé  aussi  jusqu'à  Kringeîcn,  où  se  montre  de 
nouveau  le  quartz:  les  ruisseaux  y  sont  encombrés  d'énormes  blocs 
de  gneis.  La  vallée  de  Lessos  est  la  seule  de  la  Norvège  qui  de 
l'est  conduise  à  la  mer,  sans  qu'il  soit  nécessaire  de  passer  aucuna 
montagne.  On  voit  encore  s'étendre  dans  cette  vallée  le  quartz  ayant 
l'apparence  d'un  porphyre,  à  cause  des  cristaux  quarlzeux  obscurs 
dont  il  est  parsemé:  le  gneis  se  prolonge  ensuite  jusqu'à  de  grandes 
distances:  à  Tofte  recommence  le  schiste  micacé,  et  l'on  arrive  ainsi 
jusqu'au  pied  du  fameux  Dovrefield.  Cette  chaîne  s'abaisse  néan- 
moins par  une  pente  très-douce  vers  une  vallée  très-unie  :  les  aunes 
et  les  bouleaux  sont  encore  fréquens  dans  cette  position,  mais  oa 
y  voit  fort  peu  de  pins.  La  hauteur  de  la  montagne  Sneehaetta, 
qui  est  la  plus  élevée  de  la  Norvège  et  de  la  Laponie,  a  été  éva- 
luée par  Esrriarck,  qui  l'a  mesurée,  à  ^520  pieds  de  France.  La 
vallée  de  Driva  par  où  l'on  descend,  est  flanquée  de  rocs  très-hauts 
et  escarpés,  et  ressemble  moins  à  une  vallée  qu'à  une  vaste  cre- 
vasse, ou  à  une  espèce  de  précipice.  Cette  vallée  s'élargit  ensuite: 
les  pins  et  les  mélèzes  y  deviennent  fréquens,  et  le  Dovrefield 
finit  près  d'Opdal.  Le  Sneehaetta  est  une  montagne  de  schiste  mi- 
cacé, qui,  aux  environs  de  Drivestue  acquiert  de  l'éclat,  et  qui 
renferme  des  couches  d'anphibole,  des  grenats  et  de  grands  cris- 
taux divergeas  d'anphibole,  réunis  en  faisceaux.  La  ressemblance 
de  ces  roches  avec  celles  d'Airolo  a  fait  dire  à  De-Buch,  que  la  na- 
ture est  partout  la  même,  depuis  les  Alpes  jusqu'au  pôle  arctique. 
Plus  bas  ou  trouve  un  beau  gneis  avec  de  grands  cristaux  de  felds- 
path blanc,  encastrés  dans  des  écailles  de  mica,  et  après  lequel 
vient  le  schiste  micacé.  Au  dessous  des  plus  hautes  montagnes  da 
la  Norvège  la  plaine  offre  un  phénomène  particulier  à  cette  contrés 
par  sa  grande  étendue  en  long  et  en  large,  et  par  l'égalité  de  sa  sur- 
face; elle  est  sous  le  62.®  degré  de  latitude,  à  2000  pieds  au  des- 
sus du  niveau  de  la  mer,  et  couverte  d'une  épaisse  forêt  de  pins, 
entremêlés  de  quelques  mélèzes.  Le  Soknedal  offre  l'aspect  d'un 
triste  désert.  Le  Guidai  est  une  grande  et  belle  vallée,  qui  est  eu 
partie  bien  cultivée,  tandis  que  le  Soknedal  ne  présente  même  en 
été  que  l'image  du  plus  affreux  hiver.  Cette  vallée  est  encore  bien 
peuplée;  mais  une  partie  du  sol,  surtout  près  de  Fossa ,  est  cou- 
verte de  marais  d'une  grande  étendue.  On  traverse  encore  une  pe- 
tite chaîne  de  montagnes,  qui  n'ont  guères  plus  de  600  poids   de 


DES     Norvégiens.  2n3 

haut,  puis  on  arrive  à  Dronlheira.  La  pente  des  montagnes,  qui 
aboutissent  au  Guidai,  est  semëe  de  rocs  de  schiste  argileux  noir' 
après  lequel  vient  le  grauvac  avec  des  grains  blancs  de  quartz,  peu 
de  mica,  et  encore  moins  de  feldspath.  La  roche  qui  domine  entre 
le  Guidai  et  Drontheim  est  problématique,  car  on  ne  saurait  dé- 
cider si  elle  est  de  schiste  argileux,  ou  micacé,  maigre'  la  rareté 
des  feuilles  de  mica  qu'elle  présente,  et  le  peu  de  petits  cristaux 
d'anphibole  qu'on  y  voit  encore.  Non  loin  de  Drontheim  le  mica 
devient  plus  abondant,  et  de  petites  feuilles  en  enveloppent  les 
noyaux,  qui  forment  de  grandes  sphères  de  deux  ou  trois  pieds 
de  diamètre,  et  sont  très-compactes,  d'une  couleur  bleue  tirant  sur 
le  gris,  et  avec  un  grain  très-fin,  que  De-Buch  regarde  comme  un 
mélange  de  beaucoup  de  feldspath  compact,  d'un  peu  de  quartz, 
et  de  feuilles  de  mica  très-minces:  ces  sphères  sont  très-rappro- 
che'es  les  unes  des  autres,  et  forment  des  roches  entières. 

En  entrant  dans  la  Finmark,  ce  voyageur  trouva  dans  le  Stoer- 
dal  le  schiste    argileux,    à  Vaerdal    le  gneis  ,    et  à  Figa-elv    l'argile 
conchiliacée.  De  là  on  passe  à  Steenkiaer,  à  Beilstad  et  à  Eilden.  Nous 
ne  voulons  pas  omettre  de  faire  mention  ici  de  ces  nuits  funestes 
appele'es  en  Suède  et  en  Norvège  nuits  de  fer,  qui  ont  leur  cause 
dans  les  e'paisses  forêts    et  dans    les    marais    dont    ces  tristes    lieux 
sont  couverts,  et  dont  la  maligne  influence,  selon  M.'  De-Buch    est 
encore  plus  contraire  que  la  température    en  général    à  la  culture 
à  la  végétation    et    à  la  salubrité    du    climat  :    ces  nuits    sont  ainsi 
appelées,  parcequ'elles  détruisent  presque  tous  les  ans  la  plus  grande 
partie  des  céréales.  En  passant  par  Appelvaer  et  Naerden  on  va  à 
Niisoé,  oii  des  couches  d'anphibole  repassent  dans  le  gneis     et  sont 
traversées  dans  toutes  les  directions  par  des  filons  de  feldspath  blanc. 
Ou  a  essayé  à  plusieurs    reprises  d'introduire  dans  les  îles  voisines 
et  surtout  dans  les  basses,  appelées  Vaer,  des  troupeaux  de  moutons 
de  chèvres  et  de  cochons,  mais  les  enlèvemens  qui  s'en  faisaient  fré- 
quemment a  fait  renoncer  à  cette  entreprise:  quelques-unes  de  ces  îles 
sont  néanmoins  d'une  grande  ressource,  à  cause  de  la  quantité  ionom- 
brable  d'oiseaux  de  mer,; qui  viennent  y  déposer  leurs  œufs.  Ces  petites 
îles,  dites  des  œufs  pour  cette  raison,  sont  regardées  comme  d'excel- 
lentes possessions:  lorsqu'on  vient  pour  prendre  de  ces  œufs,  les  oi- 
seaux qui  les  produisent  ne  s'effarouchent  point,  sachant  bien  qu'on 
leur  en  laisse  toujours  quelques-uns  dans  leur  nid.  Ces  oiseaux  sont 
tous  des  mouettes,  ou  le  larus  eburneus  ou  tatrkilloîdes  de  Latham  , 

lïarope   Vol.   VI,  35 


Coulinuation. 


274  C  O  s  T  U  M  E 

nom  dont  quelques-uns  ont  prétendu  que  s'est  forme  celui  de  notre 
lac  le  Lario:  leurs  œufs  sont  fort  gros,  et  n'ont  point  mauvais  goût. 
A  Lekoe  les  aigles  causent  souvent  beaucoup  de  frayeur,  ils  y  sont 
même  si  forts,  qu'ils  ne  craignent  point  d'attaquer  les  bœufs.  Pour 
cela  l'oiseau  se  plonge  d'abord  dans  la  mer,  et,  après  s'être  roulé 
dans  le  sable,  il  agite  ses  ailes  autour  de  l'animal,  lui  en  porle  des 
coups  vigoureux,  l'offusque  et  le  poursuit  sans  relâche,  jusqu'à  ce 
qu'il  tombe  épuisé  de  fatigue  ,  ou  qu'il  se  précipite  du  haut  de 
quelque  roche,  et  se  trouve  ainsi  livré  sans  défense  à  son  terrible 
adversaire,  dont  il  devient  la  proie.  Dans  l'Elgeland  on  rencontre  fré- 
quemment des  lits  de  terre  calcaire  entourés  de  schiste  argileux. 
On  n'y  voit  point  de  feldspath,  mais  au  pied  des  montagnes  les  plus 
élevées  il  se  montre  en  gros  cristaux  luisans,  irès-rapprochés  les  uns 
des  autres,  et  n'a  plus  rien  de  schisteux.  Dans  un  seul  endroit 
cette  roche  est  interrompue  par  une  petite  couche  de  granit  ,  qui 
est  riche  aussi  en  feldspath:  les  cristaux  y  sont  parallèles:  ce  qui 
indique  la  direction  générale  de  la  roche  à  60°  vers  l'orient.  La  tor- 
maline  n'est  pas  rare  dans  le  granit  de  Forvig,  et  l'on  en  voit  de 
beaux  et  grands  cristaux  noirs,  contournés  de  feuilles  de  mica.  En 
avançant  dans  le  Finmark  on  arrive  à  Roesoé  ,  dont  la  forteresse 
repose  sur  un  gneis  riche  de  feldspath  blanc  avec  des  lits  de  schiste 
micacé,  dont  la  formation  ne  peut  être  par  conséquent  fort  an- 
cienne. On  trouve  aussi  Alstahug ,  siège  d'un  évôché ,  et  Soer-Her- 
roé  ,  île  que  De-Buch  croit  être  l'ancienne  Thulé  ou  Tilé  ,  au  lieu 
de  l'Islande.  A  Vigtil  est  l'extrême  limite  de  la  région  des  mélèzes; 
et  Lovanne  ,  qui  se  trouve  près  du  groupe  des  îles  de  Luroé  , 
semble  être  le  point  de  réunion  d'une  multitude  d'oiseaux  marins, 
qui  sont  une  espèce  de  pingouins,  désignés  par  Gessner  sous  le  nom 
de  fratercula,  et  par  les  modernes  sous  celui  à'alca  arctica^  dont  la 
plume  est  fort  estimée.  Les  rochers,  dans  ce  pays,  sont  de  schiste  mi- 
cacé. Dans  le  Foldenfiord  s'élèvent  des  roches  énormes  avec  des  cou- 
ches renversées  de  tous  côtés:  le  gneis  se  montre  sur  les  rivages,  et  les 
couches  en  sont  traversées  par  des  bandes  pressées  de  feldspath.  C'est 
là  le  point  du  Nordland  où  est  arrivé  le  célèbre  Linné  en  1732.  Ste- 
gen  est  une  île  d'où  s'élèvent  trois  hautes  montagnes,  dont  la  dernière 
a  la  forme  conique  d'un  volcan:  le  mica  domine  dans  tous  les  rocs 
de  schiste  micacé,  dont  l'île  est  presque  entièrement  composée.  Le 
feldspath  y  est  fort  rare,  mais  on  y  trouve  des  grenats  fort  gros, 
et    du   volume  même   d'une   noisette  ;    et   d'une   belle    couleur   de 


DES    Norvégiens.  27$ 

rouge  sanguin;  dans  quelques  endroits  on  de'couvre  du  quartz  blanc 
en  petites  couches  ivec  des  lits  d'anfibole  en  grains  fins  et  alonge's. 
Une  de  ces  montagnes,  dont  la  cin:ie  est  toute  nue  et  pyramidale 
s'élève  à  1,998  pieds  au  dessus  du  niveau  de  la  mer.  Là  on  com- 
mence à  voir  quelques  familles  de  Lapons,  qui,  dans  le  pays,  sont 
confondues  sous  le  nom  de  Finnes,  et  deviennent  plus  fréquen- 
tes à  Loedingenj  mais  nous  laisserons  ici  De-Buch,  pour  le  repren- 
dre lorsque  nous  parlerons  de  la  Laponie. 

Selon  les  géographes  les  plus  rëcens ,  la  Norvège  était  divisée  ^ol^'l/nit 
en  quatre  grands  baillages ,  dits  d'Aggershuus,  de  Ghristiansand ,  de  '^^  <^^'""«"'^- 
Bergen  et  de  Drontheim.  Le  premier  renfermait  les  districts  les  mieux 
cultives  et  les  plus  peuplés:  on  lui  donnait  une  e'tendue  d'environ 
3,5oo  lieues  carrées,  et  une  population    de  plus    de    4oo,ooo  âmes. 
C'est  dans  ce  baillage  que  se  trouve    la    ville  de    Christiania,   qui 
quoiqu'inférieure  à  beaucoup  d'autres  en  population,  mérite    qu'on 
en   parle  d'abord  pour  être  la  capitale  de    toute    la    Norvège.  Cette 
ville  est  au  fond  d'un  golfe,  au  pied  de  montagnes  couvertes  de  fo- 
rêts^ et  dans  une  situation  aussi  agréable  qu'on  peut  l'espérer  dans  une 
région  polaire.  Elle  est  bâtie  avec  quelque  régularité,  et  a  quelques 
édifices    d'une  certaine  élégance  ,  tels    que   les  palais    du  gouverne- 
ment et  de  la  ville,  l'académie  militaire  et  la  maison  des  orphelins; 
On   y  trouve  aussi  un  gymnase,  une  bibliothèque,  une  bourse,  un 
tribunal  supérieur,  une  citadelle  qui  domine  la  ville  et  porte  le  nom 
d'Aggershuus,  une  grande    fabrique    d'alun,  et  un    port  entouré  de 
plusieurs  groupes  de  petites  îles.  L'ancienne  ville  d'Opslc^  ou  plu- 
tôt ce  qui  en  restait,  a  été    renfermée  dans    la  première.  Le    com- 
merce y  fleurit,  et  elle  possède  diverses  manufactures;  il  s'y  trouve 
aussi  un  grand  nombre  de  moulins  à  scie,  d'oii  sort  une  quantité 
de  bois  de  construction,  qui  font  la  principale  branche  du  commerce 
d'exportation  de  ce  pays.  Christiania  a  recouvré    dans   ces  derniers 
temps  l'honneur  d'être  le  siège    d'une    vice-royauté  ,  mais  pourtant 
il  n'y  a  que  le  tribunal  supérieur  qui  réside  dans  la  forteresse.  On 
n'y  comptait  autrefois  que  9,000  âmes  de  population,  mais  ce  nom- 
bre va  maintenant  toujours  croissant.   De-Buch    nous    apprend  que 
les  rues    de    cette   ville    sont  larges    et  droites  ,  que   les    maisons  y 
sont  en  pierre,  et  que  celles  de  bois  ne  se  voient  qu'aux  extrémi- 
tés des  faubourgs:  ce  qui  est  l'effet  d'une  précaution  nécessaire  de 
la  part  du  gouvernement  dans  un  pays,  oii  toutes  les  villes  ont  été' 
plus  d'une  fois  la  proie  des  flammes.  Il  a    même  trouvé    dans  cer- 


2']6  Costume 

taines  constructions  un  goût  qui  devient  quelquefois  extravagant  et 
bizarre  à  force  d'ornemensj  et  la  ville  en  général,  qui  a  l'air  d'être  di- 
visée en  plusieurs  autres  petites,  offre,  selon  lui,  un  aspect  des  plus 
pittoresques.  Il  a  observe'  que  les  rues  qui  aboutissent  au  port  sont 
habite'es  par  de  riches  capitalistes,  par  des  négocians,  des  armateurs 
et  par  des  employés  du  gouvernement,  tandis  que  les  marchands 
sont  relégués  avec  les  ouvriers  dans  le  quartier  qui  donne  sur  la 
campagne;  mais  le  nombre  des  auberges  et  des  cabarets  qui  s'y 
trouvent  lui  a  paru  bien  supérieur  aux  besoins  de  la  population. 
Outre  la  foire,  qui  a  lieu  tous  les  ans  au  mois  de  janvier  à  Chris- 
tiania, il  s'y  tient  aussi  toutes  les  semaines  des  marche's,  qui  y  at- 
tirent tous  les  habitans  des  districts  voisins,  et  même  beaucoup 
de  Suédois  et  de  Danois.  Cette  capitale  de  la  Norvège  exerce  dans 
tout  le  royaume  une  grande  influence  sur  l'habillement,  sur  les 
mœurs  et  sur  tout  ce  qui  tient  à  la  civilisation  des  habitans.  De- 
Buch  a  été  étonné  de  l'immense  commerce  de  planches  qui  s'y  fait, 
et  a  remarqué  que  les  Anglais  payaient  celles  de  Christiania  et  de 
Friederistadt  plus  cher  que  celles  de  Drontheim.  La  quantité  de  plan- 
ches qu'on  transporte  l'hiver  sur  des  alites,  des  pays  de  la  montagne 
au  dépôt  général  de  la  première  de  ces  villes,  est  si  considérable,  qu'on 
eu  forme  une  espèce  de  ville,  coupée  en  tous  sens  par  un  grand  nom- 
bre de  rues.  Il  est  seulement  à  regretter,  selon  le  même  voyageur,  que 
le  môle  ne  soit  pas  revêtu  en  pierre  au  lieu  de  l'être  en  bois;  que 
les  rues  et  le  pavé  ne  soient  pas  tenus  avec  assez  de  propreté,  et  que 
l'eau  soit  encore  recueillie  dans  des  réservoirs  de  bois,  qui  se  trou- 
vent à  l'entrée  de  chaque  rue.  Quant  aux  éîablissemens  d'instruction , 
il  y  a  vu  un  gymnase  encore  naissant,  et  depuis  son  départ,  c'est-à- 
dire  en  1812,  on  y  a  fondé  une  université.  Toutefois  il  parle  avan- 
tageusement de  l'édifice  où  sont  les  écoles,  de  la  bibliothèque  qui, 
sans  avoir  beaucoup  de  raretés  ,  contient  des  livres  utiles ,  et  de 
l'organisation  de  l'académie  militaire  où  il  y  a  cent  élèves:  établis- 
sement qui  ne  se  soutient  que  par  les  dons  volontaires  des  riches, 
et  auquel  est  aussi  annexé  un  cabinet  de  physique  et  une  biblio- 
thèque. Les  maisons  de  campagne  qu'on  voit  aux  environs  de  cette 
ville  l'ont  presque  fait  comparer  à  Marseille  par  le  même  voyageur; 
et  en  effet  ces  maisons  offrent  l'aspect  le  plus  agréable  et  le  plus 
pittoresque  sur  les  golfes  et  sur  le  penchant  des  montagnes  où  el- 
les sont  situées.  Le  peu  de  prairies  que  renferme  cette  contrée,  fait 
qu'on  est  obligé  d'y  faire  venir  une  quantité  de  fourrage  de  l'Angle- 


DES    Norvégiens.  277 

terre  et  de  l'Irlande;  cependant  l'usage  de  l'irrigation  n'est  pas  tout-à- 
fait  inconnu  dans  certaines  parties  de  la  Norvège,  et  même  la  beauté 
de  certains  jardins  a  fait  revivre  dans  l'esprit  de  De-Buch  une 
image  de  ceux  d'Italie.  La  fonte  des  glaces  à  Christiania  est  suivie 
d'un  accroissement  de  chaleur  si  rapide,  que  le  mois  de  mai  semble 
moins  y  faire  partie  du  printems  que  de  l'été. 

La  Norvège  a  encore  d'autres  villes  remarquables  ,    telles    que        vaies 
Drammen  d'où  i]  se  fait  une  grande   exportation   de  bois    de  char-     p""^'^"^'"' 
pente  et  de  planches,  et  qui  se  compose  de  deux  villes  sépare'es  par 
une  rivière,  qui  porte  aussi  le  nom  de  Drammen,  et  sert  au  trans- 
port des  productions  des  montagnes;  Friederikstadt,  principale  for- 
teresse   de    cet    état,    non   loin    de   l'embouchure   du   Glommen  et 
de  la  fameuse  cascade    de  Sarpen,    dont    on   entend  le   bruit  à  six 
lieues  de  distance  ;   Friderikshall,  qui  a  aussi  une   forteresse    où  fut 
tué  Charles  VIL;  Tonsberg,  la  plus  ancienne  ville  de   la  Norvège; 
Laurv^yg  ,    capitale  d'un  comté  du  même  nom ,    avec  un    port   for- 
tifié, où  il  y  avait  autrefois  une   flotte  de  galères,  et  enfin  Kongs- 
berg,    ville    qui    a    une    population    de    plus    de     10,000    habitans 
occupés  à  l'exploitation  des  mines,  et  où  se  trouvent  la  direction  su- 
prême, l'administration  publique,  ainsi  qu'un  collège  destiné  à  l'ins- 
truction des  jeunes  gens  dans  la  métallurgie.  Dans  le  grand  baillage  de 
Christiansand,  qui  a   i,5oo  lieues  carrées  d'étendue,  on  voit  la  ville 
du  même  nom,  laquelle  est  bien  fortifiée  avec  un  port  qu'il  est  de  mê- 
me, et  qui  passe  pour  être  le  meilleur   de    toute  la  Norvège.    On  y 
trouve  en  outre  Arendal,  ville  où  il  se  fait  un  grand  commerce  en 
bois;  Stavanger,  qui  est  très-ancienne,  autrefois  chef-lieu  de  la  pro- 
vince, et  Lindesness,  appelée  aussi  Nase,  qui  est   le  promontoire 
le  plus  méridional  de    la    Norvège.  Bergen  est  la  capitale    du  bail- 
lage de  ce  nom,  et  la  ville  la  plus  considérable  de  tout  le  royau- 
me; elle  est  grande,  bien  fortifiée,  et  a,  selon  quelques  relations, 
une  population  d'environ  22,000  âmes.  Il  s'y  fait  un  commerce  avan- 
tageux, dont  les  habitans  sont  redevables  à  leur  ancienne  alliance  avec 
les  villes  anséatiques:  les  exportations  s'y  montent   encore  aujour- 
d'hui à  quatre  ou  cinq  millions,  et,  selon  De-Buch ,  il  s'y  fait  en 
outre  beaucoup  d'affaires    avec   le   Nordland.   Enfin    dans    le  grand 
baillage  de  Drontheim,  qui  a  plus  de  200  lieues  de  longueur,  sur 
10  à  60  de  largeur,  et  dans  lequel  est  comprise  une  partie  de   la 
Laponie,  on  distingue  particulièrement  Trondhjem,  connue  plus  gé- 
néralement sous  le  nom    de  Drontheim,  appelée  autrefois  Nidaros; 


278  Costume 

du  nom  de  la  rivière  Nid  qui  l'arrose  de  trois  côtés.  Cette  ville 
une  des  principales  de  la  Norvège,  fait  un  riche  commerce  en  cuivre, 
en  harengs  et  en  huile  de  baleine,  et  a  un  bon  port  bien  défendu 
par  plusieurs  petits  forts,  avec  une  population  de  huit  à  dix  mille 
âmes,  une  académie  royale  qui  a  publié  des  mémoires  importans 
sur  l'histoire  naturelle,  ainsi  que  sur  les  antiquités  du  nord.  Après 
Drontheira  viennent  Roeraas  qui  a  des  mines  ;  Christiansund  et 
Mold,  qui  sont  des  ports  de  commerce.  Les  îles  du  Nordîand,  parmi 
lesquelles  il  y  en  a  de  grandes,  occupent  un  vaste  golfe  nomme 
Westfiord  ,  où  est  le  fameux  gouffre  ou  plutôt  le  courant  appelé 
le  Maelstrom ,  au  sujet  duquel  les  géographes  et  les  voyageurs 
ont  débite  tant  de  fables.  Ce  courant,  qui  se  trouve  entre  l'île  de 
Moskoé  et  celle  de  Moskoenos  ,  va  alternativement  pendant  six 
heures  du  nord  au  sud,  puis  pendant  le  même  tems  du  sud  an 
nord,  et  avec  une  telle  violence,  qu'il  entraîne,  dit-on,  dans  cer- 
taines circonstances,  les  bâtimens  et  môme  les  baleines  à  la  distance 
de  plusieurs  lieues:  les  vaisseaux  qui  y  sont  engloutis  reparais- 
sent quelquefois,  mais  brises.  Drontheira  est  à  pre'seot  le  siège 
d'un  vaste  gouvernement  ,  qui  embrasse  le  Finmark,  le  Nordîand 
et  la  province  à  laquelle  cette  ville  donne  le  nom.  De-Buch  fait 
l'éloge  de  l'affabilité  des  habitans,de  leur  industrie,  de  leurs  fabriques, 
ainsi  que  de  l'activité  de  la  société  scientifique  qui  y  est  établie,  et 
des  belles  maisons  de  campagne  qui  sont  dans  ses  environs. 
Laponie.  La  Laponic  est  située  tout  entière  dans  la  zone  glaciale,  et  au 

nord  de  la  Norvège,  de  la  Suède  et  de  la  Russie.  On  ne  connaît  pas 
précisément  l'étendue  de  ce  pays,  mais  on  croit  qu'il  n'a  pas  moins 
de  huit  cents  lieues  carrées,  et  la  population  en  est  d'environ  8,000 
habitans,  dont  plus  de  7,000  sont  Lapons.  L'orge  est  le  seul  graia 
qu'on  y  cultive,  et  la  chaleur  d'un  soleil  qui  ne  se  couche  point  pen- 
dant quelque  tems,  le  porte  à  sa  maturité  en  soixante  jours  ;  mais  la 
récolte  n'en  est  point  considérable.  Néanmoins,  en  1789  les  terres  pro- 
pres à  la  culture  y  ont  été  divisées  en  629  fractions, et  les  jeunes  gens 
n'y  ont  point  la  permission  de  se  marier,  s'ils  ne  prouvent  point  qu'ils 
sont  domiciliés  et  occupés  à  l'agriculture  dans  une  de  ces  fractions,  il 
y  a  quelques  bons  pâturages  dans  les  vallées  et  dans  les  plaines,  et 
dans  quelques  endroits  on  trouve  des  bœufs,  des  vaches  et  des  mou- 
tons, mais  jamais  on  n'y  voit  de  chevaux.  La  richesse  des  montagnards 
de  la  Laponie  consiste  dans  les  rennes  dont  ils  se  servent  pour  traî- 
ner leurs  slites,  et  qui  leur  fournissent  du  lait  et  de  la  viande  pour  se 


DES    Norvégiens.  2'jg 

nourrir  et  des  peaux  pour  se  vêtir:  la  vessie  même  de  cet  animal  leur 
sert  de  bouteille,  et  ils  en  vendent  les  cornes  pour  l'usage  de  la  phar- 
macie. Nous  avons  représenté  à  la  planche  43  deux  rennes,  l'un  mâle 
et  l'autre  femelle,  et  au  dessous  un  Lapon  traîné  dans  sa  sliie  par 
un  de  ces  animaux.  Outre  qu'il  n'en  est  point  de  plus  utile  à 
l'homme,  il  a  encore  l'avantage  de  trouver  lui-même  sous  la  neige  sa 
nourriture,  qui  est  une  espèce  de  mousse  ,  dont  il  ne  peut  être 
privé  sans  courir  le  risque  de  périr  bientôt,  comme  il  est  arrivé  de 
tous  ceux  qu'on  a  voulu  transporter  au  dehors  de  ces  contrées.  Les 
Lapons  qui  habitent  les  bords  de  la  mer,  et  auxquels  on  donne  com- 
munément le  nom  de  Finnes,  avec  lesquels  ils  sont  confondus, 
vivent  de  la  pêche,  qui  est  abondante  non  seulement  sur  leurs  côtes, 
mais  encore  dans  leurs  lacs  et  dans  leurs  rivières.  Outre  les  mer- 
luches, les  harengs,  les  turbots  et  autres  espèces  de  poissons 
qui  fourmillent  dans  ces  parages  ,  il  n'est  pas  rare  non  plus  d'y 
voir  des  baleines  et  det  chiens  de  mer.  Cette  position  serait  extrême- 
ment favorable  à  la  pêche  de  la  baleine,  mais  les  habitans  n'ont  pas 
encore  les  connaissances  nécessaires  pour  s'y  livrer  avec  succès.  Les 
Lapons  sont  petits  et  d'un  aspect  mélancolique  ,  et  leur  taille  ne 
va  guère  au  delà  de  quatre  pieds  et  demi  de  hauteur.  Ils  ont  la 
tôle  grosse,  les  joues  pâles  et  enfoncées,  la  bouche  large,  les  che- 
veux courts,  le  menton  pointu  et  la  vue  faible.  Néanmoins  ils  sont 
robustes,  et  ne  manquent  pas  d'adresse 5  ils  résistent  également  à 
î'apreté  du  froid  des  hivers  dans  ces  régions  polaires,  et  à  la  cha- 
leur excessive  de  leurs  huttes.  Nous  avons  représenté  à  la  planche  44 
une  de  ces  misérables  habitations  avec  la  famille  autour  du  feu. 
Les  femmes  ont  pour  la  plupart  les  formes  et  la  stature  des  hom- 
mes, et  l'on  ne  doit  point  juger  de  leur  beauté  d'après  la  plai- 
santerie de  Voltaire  contre  Maupertuis,  qui  séduisit,  dit-il,  deux 
de  ces  femmes  avec  un  quart  de  cercle.  Les  Lapons  des  monta- 
gnes mènent  une  vie  moins  singulière,  et  sont  beaucoup  plus  su- 
perstitieux que  les  premiers;  ils  sont  nomades  et  vivent  avec  leur 
bétail  sous  des  tentes,  qu'ils  transportent  ailleurs  sur  leurs  slites, 
lorsque  le  fourrage  et  les  vivres  viennent  à  leur  manquer.  Ils  ne 
laissent  pas  cependant  d'être  gais  et  contents  de  leur  sort,  et  ils 
sont  si  attachés  à  leur  pays,  qu'il  est  bien  rare  d'eu  voir  quelques- 
uns  dans  les  villes  les  plus  voisines  de  la  Suède  et  du  Dannemark. 
Les  deux  sexes  partagent  chez  eux  les  soins  domestiques.  L'apprêt 
des  peaux  de  rennes    et  autres    animaux  est   l'ouvrage  des    femmes^ 


280  Costume 

qui  en  font  diverses  pelleteries.  Elles  fabriquent  en  outre  les  liis 
et  les  sièges,  ainsi  qu'une  toile  grossière,  dont  on  fait  la  doublure 
des  vêtemens  ordinaires,  qui  sont  de  peau.  Les  hommes  coupent  le 
bois,  et  en  font  des  vases  pour  mettre  îe  lait:  quelquefois  aussi 
ces  vases  sont  de  corne.  Depuis  quelques  tems  les  Lapons  ont 
appris  à  mondre  le  grain  et  à  travailler  le  fer.  Dans  quelques 
endroits  ils  construisent  des  bateaux.  Leur  nourriture  consiste  en 
lait,  en  poisson  frais  ou  sec  assaisonne'  avec  de  l'huile  de  poisson,  et 
en  viande,  ilont  ils  relèvent  le  goût  avec  diverses  sortes  de  baies 
d'une  saveur  agréable,  et  qui  abondent  dans  leur  pays.  Les  Lapons 
ne  semblent  point  être  de  race  gothique,  et  ils  se  rapprochent  plu- 
tôt des  Finnes  par  leur  langage  et  leur  mythologie.  L'astronome 
Hell,  dans  le  voyage  qu'il  fit  en  Laponie  en  1769  pour  observer 
le  passage  de  Venus  sur  le  disque  du  soleil,  avait  avec  lui  un  Hon- 
grois nommé  Sainowichs ,  qui  a  écrit  une  dissertation  latine,  dans 
laquelle  il  prétend  avoir  trouvé  chez  les  Lapons  quelques  traces 
de  sa  propre  langue,  au  point  d'avoir  pu  s'en  faire  comprendre. 
La  religion  chrétienne  se  trouve  généralement  établie  maintenant 
dans  celte  contrée,  et  il  y  a  déjà  quelques  années  que,  dans  la 
seule  Laponie  danoise ,  actuellement  réunie  avec  la  Norvège  à  la 
Suède  ,  on  comptait  plus  de  dix  paroisses  et  plus  de  vingt-quatre 
églises:  ce  peuple  ne  laisse  pas  cependant  que  d'être  encore  adonné 
à  des  pratiques  superstitieuses.  Il  n'y  a  pas  une  ville  dans  toute  la 
Laponie:  il  a  été  accordé  néanmoins  des  privilèges  à  certains  ports, 
dont  on  pourrait  faire  des  villes  de  commerce.  La  forteresse  de  Var- 
doehuus,  qui  se  trouve  dans  une  île  vers  le  71.^  degré  de  lati- 
tude ,  est  la  plus  septentrionale  que  l'on  connaisse  au  monde. 
^de'^De'Buch  Daus  soH  voyagc  au  cap-nord,  De-Buch  a   remarqué   près    de 

d'Acerii.  Rlowcu  dans  l'ile  de  Senjen ,  et  près  de  Leuwig ,  des  conches  de 
trémolites ,  des  lits  de  coquillages  près  de  Trompsoé,  un  mont  py- 
ramidal et  plusieurs  glaciers  près  de  Lyngen,  d'autres  glaciers  près 
de  Joekulfield,  de  la  smaragdite  et  du  feldspath  à  Alt-Eid  et  dans 
les  environs  de  Bergen.  A  Trompsoé  il  a  vu  une  ville  naissante, 
ainsi  que  l'influence  d'un  jour  continu  de  deux  mois,  et  la  culture 
du  grain  établie  dans  le  Lyngenfiord.  11  a  observé  avec  peine  qu'en 
général  les  Norvégiens  traitent  les  Lapons  avec  trop  de  mépris  5  mais 
il  a  dû  reconnaître  aussi  que  le  voisinage  de  ce  peuple  leur  est  in- 
commode, à  cause  du  peu  de  respect  qu'il  a  pour  le  droit  de  pro- 
priété. A  Alten  les  Finnes  prennent  le  nom  de  Quènes,  et  parlent  une 


DES    Norvégiens.  281 

langue  qui  a  quelque  ressemblance  avec  celle  des  Lapojis,  dont  ils 
ne  se  distinguent  que  par  un  habillement  moins  grossier,  et  une  ci- 
vilisation plus  avance'e.  Anciennement  ils  e'taient  Irês-belliqueux,  et 
les  Lapons  craignent  encore  aujourd'hui  de  voir  un  jour  leur  nation 
détruite  par  les  Quènes.  Près  d'Alten,  les  Norve'giens  habitent  les 
côtes:  l'inle'rieur  du  pays  est  occupe  par  les  Quènes  et  les  Lapons. 
Les  montagnes  de  ce  pays  sont  composées  en  grande  partie  de 
schiste  argileux  et  de  quartz.  Près  de  Magéroe'  on  trouve  aussi 
du  granit  et  des  smaragdites.  On  voit  dans  la  valle'e  d'Alten  de 
nombreux  troupeaux  de  rennes,  et  les  Lapons  y  ont  des  huttes. 
Les  habitans  des  montagnes  sont  extrêmement  lents  dans  tout  ce 
qu'ils  font  5  ils  se  montrent  peu  affables  aux  étrangers,  et  aiment 
passionëment  l'eau-de-vie  dont  ils  abusent  quelquefois.  Leurs  huttes 
se  composent  de  perches  plantées  en  rond,  et  repliées  de  manière 
à  former  un  cône,  avec  d'autres  perches  placées  transversalement, 
le  tout  recouvert  d'une  toile  à  voile.  Au  sommet  il  y  a  une  ouver- 
ture par  où  sort  la  fumée,  et  la  toile  qui  reste  au  bas  de  l'enve- 
loppe sert  à  garder  les  provisions.  M/  De  Buch  ne  pouvait  com- 
prendre comment  une  famille  entière,  et  quelquefois  nombreuse,  pou- 
vait habiter  plusieurs  mois  dans  un  espace  aussi  étroit.  Ce  voyageur 
a  cru  apercevoir,  dans  ces  mœurs  patriarchales,  que  les  femmes 
exerçaient  une  sorte  de  domination  sur  les  hommes,  et  que  c'étaient 
souvent  elles  qui  gouvernaient  la  hutte.  Il  a  trouvé  en  outre  chez  les 
Lapons  des  noms  patronimiques ,  qui  réunissent  plusieurs  familles, 
et  entre  autres  ceux  des  Sara,  des  Kua ^  des  Moroiaja ,  des  Saj'at  et 
autres,  qui  sont  souvent  précédé.^  des  noms  de  baptême.  M.""  Acerbi 
observe  qu'à  partir  de  Muonionisca,  pour  se  rendre  au  Cap-Nord  , 
on  ne  touche  point,  jusqu'à  Pallajovenso ,  le  pays  des  Lapons  pro- 
premet  dits,  et  qu'on  est  induit  en  erreur  par  les  voyageurs  qui 
croient  avoir  été  en  Laponie,  pour  avoir  été  jusqu'à  Tornea ,  ou 
même  jusqu'aux  limites  de  la  Vesîrobothnie,  qui,  au  de  là  de  Toi- 
nea,  forme  un  angle  vers  le  nord.  On  entre  bien  en  effet  dans  cette 
province  par  Asele,  à  cent  milles  à  peine  d'Umea  sur  les  confins 
de  l'x^ngermanland;  mais  si  l'on  veut  voir  vraiment  les  mœurs  d'un 
peuple  tout-à-fait  différent  des  autres  peuples  de  l'Europe,  il  faut 
s'avancer  vers  le  nord,  et  laisser  derrière  soi,  avec  les  grandes  vil- 
les, toutes  les  idées  qu'on  peut  avoir  sur  les  nations  civilisées.  Se- 
lon lui ,  des  espaces  considérables  de  terre  sont  couverts  d'une  es- 
pèce  de  lichen,  qui  sert  de  nourriture  aux  rennes,  et  cependant  la 

Europe,  Vol.  yi.  3g 


a82  Costume 

végétation  ne  laisse  pas  d'y. être  abondante.  Il  a  trouve  aussi  des 
Lapons  nomades  extrêmement  mal  propres  et  timides,  et  qui  ne 
sont  pas  toujours  de  très-bonne  foi.  Leur  manière  de  préparer  leur 
nourriture  et  de  prendre  leur  repas  lui  a  paru  fort  simple 3  ils  s'as- 
seyent pour  manger,  autour  d'une  marmite  où  chacun  puise  avec 
sa  cuillère.  Il  a  remarqué  encore  que  l'angëlique,  qui  est  réelement 
une  plante  salutaire  ,  passe  chez  eux  pour  une  nourriture  déli- 
cieuse. Lorsque  les  Lapons  ne  mangent  ou  ne  dorment  point,  ils 
fument  et  préfèrent  même  quelquefois  ce  plaisir  au  sommeil.  Acerbi 
suppose  que,  privés  également  de  prêtres  et  de  magistrats,  les  La- 
pons invoquaient  anciennement  dans  leurs  besoins  certaines  divinités, 
auxquelles  ils  sacrifiaient  autrefois  un  reune,  dont  ils  mangeaient 
cependant  la  viande,  et  ne  laissaient  à  leur  divinité  que  les  os  et 
les  cornes;  que  des  royaumes  du  nord  il  leur  fut  envoyé  des  mission- 
naires, qui  devaient  vivre  à  leurs  dépens,  et  leur  prêchaient  encore 
l'obligation  de  payer  un  tribut;  que  ces  hommes,  d'une  complexion 
faible  et  naturellement  paresseux,  dispersés  d'ailleurs  sur  les  mon- 
tagnes et  uniquement  attache's  à  leurs  troupeaux,  ne  pouvant  op- 
poser aucune  résistance  au  despotisme  politique  et  religieux,  on 
crut  que  leur  soumission  était  volontaire,  mais  que  dans  la  suite 
ils  ne  regardèrent  que  comme  des  oppresseurs  ceux  qui  exigeaient 
d'eux  ce  tribut,  et  montrèrent  qu'ils  ne  pouvaient  point  concevoir 
la  nécessité  des  lois.  Après  avoir  fait  une  description  pathétique 
de  l'état  social  de  ce  peuple,  le  même  voyageur  dit  que  le  nom- 
bre des  loups  va  toujours  croissant  dans  la  Laponie,  depuis  la  der- 
nière guerre  de  Finlande.  A  Kautokei  il  voulut  savoir  ce  que 
pouvait  être  la  rausique  chez  les  Lapons,  et  il  assure  que  leur 
chant  est  dénué  de  toute  harmonie,  et  que  tout  au  plus  on  y  re- 
connaît une  triste  imitation  du  chant  des  oiseaux,  et  du  bruit  que 
font  les  torrens  en  tombant  de  cascade  en  cascade,  ou  les  vents 
en  passant  au  travers  de  leurs  épaisses  forêts.  Ils  n'ont  point  de 
chansons;  et  si,  au  milieu  de  leurs  cris  confus,  ils  articulent  quel- 
que parole ,  c'est  une  espèce  de  salut  qu'ils  répètent  plusieurs  fois 
avec  une  fatiguante  monotonie.  Ils  vont  quelquefois  à  la  chasse  aux 
ours  et  aux  rennes  sauvages:  celle  de  ces  derniers  est  extrêmement 
pénible,  car,  pour  tromper  la  défiance  de  cet  animal  timide  et  so- 
litaire, il  faut  que  le  chasseur  fasse  souvent  un  grand  tour,  en  se 
traînant  plusieurs  milles  sur  la  mousse  pour  gagner  le  dessus  du 
vent,  et  arriver  à  portée    de   fusil    du   renne,    auquel   îl   donne   la 


DES    Norvégiens.  a83 

chasse.  Acerbi  vît  au  de  là  d'Allen  des  huttes  de  Lapons  mariii- 
mes  ainsi  que  des  habitations  et  quelques  lentes  de  Lapons  noma- 
des ou  errans  sur  les  montagne^,  et  il  trouva  que,  dans  le  petit 
espace  où  ils  étaient  comme  entassés  les  uns  sur  les  autres  sur  des 
feuilles  de  bouleau,  il  y  avait  d'abondantes  provisions  de  viande 
et  de  poisson  sec,  de  lait,  de  fromage  et  de  langues  de  rennes;  il 
y  vit  aussi  des  peaux  et  des  fourrures,  et  même  quelques  étoffes 
de  laine.  11  eut  aussi  occasion  de  voir  qu'ils  avaient  des  ide'es  d'hos- 
pitalité', d'affabilité'  et  même  de  libéralité',  et  que  les  plus  douces 
affections  du  cœur  ne  leur  étaient  pas  e'trangères.  La  relation  de 
son  voyage  lui  a  fourni  un  motif  de  traiter  au  long  de  l'origine 
des  Lapons,  qu'il  croit  finnique;  de  leur  langage,  qui  lui  a  paru 
tout-à-fait  propre,  et  n'avoir  d'analogie  qu'avec  celui  des  Finlan- 
dais; de  leur  complexion  et  de  leur  conformation  exle'rieure;  de 
leur  religion,  et  de  leur  caractère  moral;  de  leur  habillement  et  de 
leurs  habitations;  de  leur  nourriture  ainsi  que  de  la  manière  de  la 
pre'parer,  et  même  de  leurs  ustensiles  de  ménage;  de  leurs  rennes 
domestiques  et  sauvages,  de  la  manière  de  les  atteler  à  leurs  slites 
et  de  voyager;  des  Lapons  errans  et  de  leurs  changemens  de 
demeure;  des  quadrupèdes,  des  oiseaux,  des  amphibies,  des  pois- 
sons, des  insectes  et  des  testace'es  de  cette  contrée;  des  plantes  et 
des  minéraux  qui  s'y  trouvent;  des  manufactures  qui  y  existent; 
de  quelques  usages  particuliers  aux  Lapons;  de  leurs  mariages,  de 
leurs  fune'railles,  de  leurs  amusemens  les  plus  ordinaires  et  de 
leurs  maladies  les  plus  fréquentes;  des  divinités  qu'ils  adoraient 
avant  l'introduction  du  christianisme  parmi  eux;  des  sacrifices  qu'ils 
leur  offraient  ;  de  leur  magie  ,  de  leur  tambour  ruuique  et  de 
leurs  mouches  paniques  ;  enfin  d'une  espèce  d'imprécation  su- 
perstitieuse contre  les  loups,  et  de  leur  attachement  invincible  à 
leur  pays.  Dans  l'impossibilité  où  nous  somuies  d'embrasser  ici 
Ces  divers  objets,  nous  dirons  qu'outre  les  ours,  les  loups  et  les 
renards,  on  rencontre  encore,  quoique  rarement,  au  fond  de  la 
Laponie  des  martres,  et  même  sur  les  bords  des  lacs,  des  castors ., 
ainsi  que  des  loutres  et  des  phoques  le  long  des  côtes  ;  que 
les  oiseaux  particuliers  du  pays  sont  Xalca  arctique,  plusieurs 
espèces  de  canards  ,  fardée  noire  ,  le  corbeau  lapon  ,  l'ortolan 
de  neige,  la  petite  oie  granivore,  la  pie  iriclattila,  une  espèce  de 
bécasse  rouge,  dite  laponne,  et  une  chouette  indiquée  aussi  sous 
ce   nom;  que  les  manufactures  des  Lapons  se    réduisent  à    l'apprêt 


284  Costume 

des  peaux  des  bêtes  sauvages,  à  uoe  espèce  de  filature  du  poil  de 
ces  animaux,  avec  lequel  ils  se  font  des.  vêtements,  des  gants  et 
des  couvertures  de  lit,  à  la  fabrication  de  quelques  vases  de  bois 
de  hêtre,  et  de  cuillères  avec  les  cornes  ou  les  os  du  renne,  et  à 
la  construction  de  slites  et  de  quelques  bateaux.  Nous  dirons  aussi 
que,  dans  son  ancien  culte,  ce  peuple  reconnaissait  quatre  classes 
de  divinités,  qui  étaient,  les  Sur- célestes ,  les  Célestes,  les  Sous- 
célestes  et  les  Souterraines  ou  Infernales;  qu'il  sacrifiait  à  toutes 
un  renne,  un  mouton  et  plus  rarement  quelques  phoques  j  qu'il 
leur  lésait  aussi  quelques  offrandes  5  qu'il  avait  en  vénération  les 
montagnes  et  les  rochers  qu'il  regardait  comme  sacrés,  surperstitioa 
qui  subsiste  encore  en  partie  aujourd'hui;  enfin  que  la  magie  fut 
anciennement  en  grand  honneur  chez  ce  même  peuple,  et  que  ré- 
cemment ,  le  missionnaire  Leeros  a  encore  vu  les  Lapons  faire 
usage  de  ce  tambour  magique,  qui  ressemble  à  peu  près  aux  tam- 
bours ordinaires ,  si  ce  n'est  qu'il  est  entouré  d'un  cercle  de  bois , 
d'où  pendent  une  quantité  d'anneaux  de  cuivre  qui  font  beaucoup 
de  bruit  quand  on  l'agite,  instrument  qu'ils  consultent  souvent 
comme  un  oracle,  et  qui  est  soigneusement  conservé  dans  toutes 
les  familles,  tandis  que  les  mouches  ganù/ues  invisibles,  n'étaient 
que  de  mauvais  esprits  entièrement  subordonnés  à  la  puissance 
d'un  magicien  appelé  Noaaid. 
Explication  Pour  douncr  à  nos  lecteurs  une  idée  encore  plus  distincte  du 

dos  planchesi  r  ,    ^    i         »  i        /  /-   i 

costume  des  Lapons,  nous  avons  représente  a  la  planche  4^  'a  pre- 
mière rencontre  d'Acerbi  avec  eux  à  Roslijocki.  On  y  voit  ce  voya- 
geur conduit  dans  un  canot  par  des  Finnes,  et  sur  le  rivage  une 
troupe  de  Lapons,  les  uns  fumant,  les  autres  mangeant,  et  dont 
quelques-uns  seulement  semblent  regarder  avec  quelqu'attention  les 
nouveaux  venus.  Ils  sont  tous  accroupis  par  terre,  à  l'exception 
d'un  seul  qui  est  debout,  et  ayant  pour  coiffure  un  bonnet  plus 
haut  que  celui  des  autres,  et  qui  n'est  même  pas  sans  quelqu'élé- 
gance:  ce  qui  peut  faire  présumer  que  cet  individu  était  une  fem- 
me. La  planche  l\6  offre  une  vue  de  la  Laponie,  avec  les  habita- 
tions de  quelques  Lapons  pêcheurs,  dont  plusieurs  sont  occupés 
à  divers  travaux  :  au  bas  de  cette  planche  on  voit  l'intérieur  d'une 
de  ces  habitations,  avec  une  chaudière  sur  le  feu  qui  est  au  mi- 
lieu ,  et  toute  la  famille  rangée  alentour.  Nous  avons  représenté  à 
la  planche  47  une  autre  habitation,  qui  est  plutôt  une  espèce  de 
lente  octogone,  située  au  milieu  d'un  joli  paysage:  on  voit  au  de- 


DES    Norvégiens,  285 

hors  quelques  individus  ,  el  une  femme  qui  sort  de  sa  hutte  avec  un 
vase  de  lait.  Nous  avons  cru  devoir  montrer  encore  dans  ce  tableau 
une  troupe  de  rennes  descendant  de  la  montagne  sous  la  conduite  de 
leurs  chiens.  Enfin,  pour  donner  une  idée  des  villages  de  ce  pays 
et  de  l'ëtat  misérable  où  y  est  encore  l'architecture ,  nous  avons 
représenté  à  la  planche  48  le  village  et  l'église  d'Enontekis  dans 
la  Laponie  suédoise. 

Nous  n'avons  pas  voulu  séparer  la  description  physique  de  la  J'^^^'f;,^ 
Laponie,  de  ce  qui  concerne  le  caractère  et  les  mœurs  de  ses  habi-  ^^'£""^£11' 
tans;  mais  il  nous  faut  revenir  maintenant  à  la  Norvège,  et  traiter 
succinctement  du  caractère  et  des  mœurs  des  Norvégiens  en  géné- 
ral: car  quant  à  la  religion,  aux  lois  et  au  gouvernement  de  cette 
province,  les  institutions  y  étant  les  mômes  que  dans  la  Suède  à  la- 
quelle elle  est  soumise,  il  est  inutile  d'en  parler  ici  une  autre  fois; 
et  comme  d'un  autre  côté,  le  caractère  et  les  mœurs  de  ses  habi- 
tans  se  sont  formés  en  grande  partie  sous  l'influence  du  gouver- 
nement danois,  auquel  ils  ont  été  soumis  pendant  long-tems,  nous 
présenterons  en  raccourci  un  tableau  de  tout  ce  qui  constitue 
l'aspect  moral  des  Norvégiens  et  des  Danois,  pour  n'avoir  point  à 
revenir  sur  ce  sujet,  lorsque  nous  en  serons  à  l'article  du  Danne- 
mark.  Un  écrivain  récent  a  tracé  en  peu  de  lignes  le  caractère  de 
ces  peuples;  «  jadis  conquérans  insatiables,  aujourd'hui  toujours 
braves,  mais  pacifiques;  peu  enlreprenans  de  leur  nature,  mais  la- 
borieux et  persévérans;  ouverts  et  francs  avec  leurs  compatriotes, 
luais  un  peu  froids  et  cérémonieux  avec  les  étrangers;  amis  des  com- 
modités plus  que  du  faste,  économes  plutôt  qu'industrieux,  tantôt 
par  vanité,  tantôt  par  indolence;  imitateurs  des  autres  peuples,  mais 
observateurs  judicieux  de  leurs  usages;  penseurs  profonds,  mais 
tardifs  et  un  peu  minutieux;  doués  d'une  imagination  forte,  plutôt 
que  riche  et  féconde;  conslans,  jaloux,  et  quelquefois  romanesques 
dans  leurs  affections;  capables  d'un  grand  enthousiasme,  mais  bien 
rarement  de  ces  traits  héroïques  qui  enlèvent  et  ravissent  d'ad- 
miration; très-attachés  à  leur  pays  natal  et  aux  intérêts  de  la  pa- 
trie, mais  se  souciant  peu  de  la  gloire  nationale;  accoutumés  au 
calme  de  la  monarchie,  mais  ennemis' de  l'esclavage  et  du  pouvoir  a^*- 
bitraire  »  :  voilà  le  portrait  des  Danois  et  des  Norvégiens,  avec  les- 
quels quelques-uns  ont  rangé  aussi  les  habilans  du  Holstein.  Les 
Norvégiens  cependant  sont  plus  prompts  à  s'enflammer,  mais  aussi 
moins  persévérans;  ils  montrent  beaucoup  d'activité,  mais  cette  acti- 


286  Costume 

\ité  est  souvent  vague  et  indéterminée:  plus  hospitaliers  et  plus  francs 
en  apparence  que  les  Danois,  ils  sont  quelquefois  moins  sincères; 
doues  de  plus  de  sensibilité,  ils  cèdent  plus  aisément  à  l'attrait  du 
plaisir,  quoique  pourtant  ils  supportent  l'indigence  et  même  la  mi- 
sère avec  une  jovialile'  imperturbable.  Leur  patriotisme  dége'nère  quel- 
quefois en  un  esprit  provincial,  et  prend  quelquefois  le  ton  de 
la  vanité.  On  dirait  presque  que  les  Norvégiens  réunissent  les 
bonnes  et  les  mauvaises  qualités  des  Danois,  mais  renforce'es. 
Quelqu'un  a  dit  qu'ils  étaient  restés  Scandinaves  beaucoup  plus 
que  les  Danois,  eu  ce  qu'ils  participent  moins  qu'aucun  des  au- 
tres peuples  de  l'Europe  à  ce  perfectionnement  générai,  qui  tend 
sans  cesse  à  leur  donner  à  tous  une  physionomie  uniforme.  Les 
Danois  sont  généralement  d'une  taille  moyenne,  bien  faits,  blonds  et 
d'un  air  peu  ouvert.  Les  Norvégiens  ont  le  regard  plus  vif,  le  teint 
plus  fort  en  couleur,  et  ils  sont  aussi  plus  grands,  au  moins  dans 
les  vallées  les  plus  élevées.  Il  est  rare  de  trouver  dans  le  nord  de 
ces  brunes  piquantes,  qui  se  voient  en  France  et  en  Italie,  et  dont 
le  teint  semble  s'être  formé  aux  rayons  d'un  soleil  plus  ardent  j  mais 
aussi  le  sexe  y  vante  ses  longues  chevelures  blondes,  ses  joues  cou- 
leur de  lys  et  de  roses,  et  ses  grands  yeux  bleus,  qu'un  regard  lan- 
guissant rend  plus  animés;  il  a  en  général  la  figure  ovale,  et  plus 
de  régularité  que  de  finesse  dans  les  traits.  En  Norvège  le  teint 
des  femmes  est  tellement  renforcé,  qu'on  les  croirait  quelquefois 
fardées j  mais  heureusement  l'art  de  gâter  la  nature  est  encore  ignoré 
dans  cette  contrée  ainsi  que  dans  le  Danneraarck.  L'éducation  qu'on 
donne  aux  filles  dans  le  nord,  est  bien  meilleure,  sous  l'aspect 
moral  et  domestique,  que  celle  qu'elles  reçoivent  communément  en 
France;  mais  on  y  néglige  trop  la  partie  de  l'enseignement  qui 
tend  à  les  rendre  plus  aimables:  néanmoins  elles  y  sont  plus  gé- 
uéralement  exercées  depuis  quelque  tems  dans  la  musique  vocale 
et  instrumentale.  La  plus  grande  partie  de  la  nation  montre  beau- 
coup de  zèle  pour  la  conservation  des  mœurs,  et  nul  ne  pourrait 
^  Ironder  la  morale,  sans  s'exposer  à  l'indignation  publique.  Le 
caractère  flegmatique  de  ce  peuple  n'est  pas  fait  pour  ressentir  les 
soupçons  de  la  jalousie,  et  la  mère  cherche  à  former  les  mœurs 
de  sa  famille  par  son  exemple,  plutôt  que  par  les  rigueurs  du  cloî- 
tre. La  rigidité  du  climat  bannit  heureusement  de  ce  pays  certaines 
modes  contraires  à  la  décence:  l'habillement  est  adapté  au  besoin 
plutôt  qu'il  n'est  somptueux j  et  il  est  encore   moins    élégant.    Les 


DES      KoBV^GItNS.  287 

plaisirs  de  la  table  ont  beaucoup  d'aitrails  sous  un  climat  qui  en- 
durcit le5  corps.  Cependant  les  Norvégiens  passent  pour  aimer  le 
via  plus  que  les  Danois,  qui  le  cèdent  aussi  comme  mangeurs 
eux  habitans  de  l'Holstein.  Le  peuple  en  Norvège  n'aime  point 
la  crapule:  les^  marins  y  sont  plus  sobres  qu'en  l'Angleterre,  et 
les  paysans  y  vivent  avec  une  régularité  qui  leur  donne,  même 
dans  l'indigence,  une  sorte  de  dignité  patriarchale.  Quelques  voya- 
geurs ont  cru  remarquer  que  le  bas  peuple  y  danse  plus  qu'en  Al- 
lemagne; qu'il  préfère  les  airs  mélancoliques  aux  airs  joyeux  ;  qu'il 
est  mieux  vêtu  qu'on  ne  le  voit  en  France;  qu'il  ne  connaît  pas 
de  plus  grandes  fêtes  que  la  fin  de  la  re'colte  et  le  jour  de  Noël, 
et  qu'en  général  il  n'y  a  pas  de  pays  au  monde  où  le  paysan  soit 
plus  heureux.  11  serait  inutile  de  vouloir  représenter  ici  toutes  les 
sortes  d'habillement  usitées  actuellement  en  Norvège,  et  dont  plu- 
sieurs sont  une  imitation  récente  des  modes  des  autres  peuples  de 
l'Europe;  c'est  pourquoi  nous  nous  sommes  bornes  à  montrera  la 
planche  49  ^^^  forme  d'habillement,  qu'on  peut  dire  être  encore 
le  costume  national  de  quelques  paysans  de  la  Norvège,  parmi  les- 
quels on  distingue  celui  d'un  vieillard  de  Korpikilae',  qu'on  pren- 
drait plutôt  pour  un  eccle'siastique  arménien.  Nous  avons  pris  tou- 
tes ces  figures  de  l'ouvrage  du  Baron  ïïermelin,  imprime  en  Suédois- 
à  Stokolm  en   1804. 

11  est  tems  maintenant  de  parler  de    l'état   des    sciences,    des     ^'Merature, 

*■  ^  '  tctences  ti  artt, 

lettres,  des  arts  et  de  l'instruction  publique  en  Norvège.  Le  sys- 
tème adopté  jadis  par  le  gouvernement  danois  dans  cette  dernière 
partie,  avait  subi  en  dernier  lieu  une  réforme  générale  dictée  par  des 
vues  philosophiques,  et  que  le  duc  d'Augustenbourg  avait  préparée; 
et  d'autres  innovations  utiles  y  ont  encore  été  introduites,  depuis 
que  ce  pays  est  passé  à  la  Suède.  Il  faut  dire  néanmoins,  à  la 
louange  du  gouvernement  précédent,  comme  de  celui  qui  régk 
maintenant  la  Norvège,  que  les  écoles  appelées  normales,  y  sont 
répandues  partout  en  nombre  suffisant.  La  plupart  des  ministres  du 
culte  sont  en  même  tems  maîtres  d'école;  et  ce  sont  eux  qui  en- 
seignent aux  enfans,  avee  les  principes  de  la  religion,  la  lecture, 
l'écriture  et  l'arithmétique.  Des  citoyens  zélés  ont  amélioré  en  quel- 
ques endroits  ces  institutions  philantropiques,  et  dans  quelques- 
unes,  dont  l'organisation  a  été  renouvelée,  on  a  joint  à  l'ensei- 
gnement des  premiers  élémens  des  lettres  celui  de  quelques  parties 
de  l'économie  rurale,  de  la  géographie  et  de  l'histoire.  Il  avait  été' 


2  88  Costume 

établi  en  oiUre  dans  le  Dannemarck  des  espèces  de  sf^mînaîres  uni- 
quement destinés  à  former  de  bons  maîtres  d'ëcole.  II  y  avait  peu 
de  collèges  où  l'on  enseignât  le  latin,  et  outre  celte  langue  on 
y  étudiait  encore  le  grec  ,  l'hébreu  ,  la  langue  nationale,  ainsi 
que  l'histoire,  l'astronomie  et  les  matières  religieuses.  Après  avoir 
indiqué  l'existence  à  Kongsberg  d'une  e'cole  de  minéralogie,  et  à 
Drontheim  d'une  académie  royale  des  sciences  ayant  une  bibliothè- 
que de  1 5,000  volumes  avec  un  cabinet  de  minéralogie,  il  nous  reste 
à  ajouter  ici,  qu'outre  l'université  il  a  été  fondé  à  Christiania  une 
bibliothèque  publique  considérable,  et  une  société  p^our  l'avancement 
de  la  topographie.  Les  beaux  arts  ne  pourraient  trouver  que  peu 
d'encouragement  dans  un  pays  où  il  n'y  a  pas  beaucoup  de  riches- 
ses, et  où  la  multiplicité  des  grandes  scènes  de  la  nature  exclut 
en  quelque  sorte  le  goût  pour  les  arts  d'imitation.  Toutefois  il  avait 
été  fondé  en  Dannemarck,  comme  on  le  verra  ailleurs,  de  grands 
établissemens  pour  l'enseignement  des  beaux  arts  en  ISorvège,  où 
désormais  l'impulsion  lui  sera  donnée  par  la  capitale  de  la  Suède. 
Nous  rapporterons  ici  quelques  passages  des  voyages  de  De-Buch, 
pour  compléter  autant  qu'il  est  en  nous  les  notions  que  comporte 
un  sujet,  sur  lequel  la  nature  de  cet  ouvrage  ne  nous  permet  pas 
de  nous  étendre  davantage.  Ce  voyageur  nous  apprend  donc,  cjue 
dans  toute  la  Norvège,  et  surtout  à  Christiania,  il  règne  un  goût 
décidé  pour  le  théâtre  et  pour  les  représentations  théâtrales;  que, 
dans  la  plupart  des  villes  de  ce  pays  il  y  a  un  théâtre,  où  les  prin- 
cipaux habitans  jouent  des  drames  et  des  comédies,  quelquefois 
môme  avec  un  vrai  talent  et  à  la  satisfaction  d'un  parterre  nom- 
breux, et  qu'il  a  assisté  lui-même  à  la  représentation  d'une  tragédie 
nationale  intitulée  Dyvecke ,  dont  les  acteurs  étaient  des  personna- 
ges de  distinction  et  avaient  été  exercés  par  un  poète  de  mérite, 
qui  se  chargeait  de  tous  les  détails  du  spectacle.  Ce  poète,  nommé 
Falssen,  était  en  outre  un  homme  de  beaucoup  d'esprit,  et  il  ré- 
digeait en  Norvège  un  journal  intitulé  le  Télégraphe^  lequel  était 
écrit  avec  une  énergie  qui  allait  quelquefois  jusqu'à  la  passion  et 
à  l'enthousiasme.  Le  même  voyageur  a  parlé  très  avantageusement 
du  gymnase  de  Christiania,  dont  il  a  admiré  la  riche  bibliothèque , 
qui  est  un  legs  du  conseiller  Deichmann,  lequel  avait  rendu  de 
grands  services  à  l'histoire  moderne  de  la  Norvège,  et  à  la  forma- 
tion de  laquelle  a  aussi  contribué  certain  Berndt-Anker,  qui  bâtit 
le  premier  à  Christiania  un  palais  de  bon  goût^  où  furent  ensuite 


DES    Norvégiens.  289 

réunis  par  son  frère  des  instrumens  de  physique  et  diverses  raretés, 
qui  ont  aussi  passé  au  gymnase.  Outre  l'histoire,  les  malhe'maliques  , 
la  physique,  l'histoire  naturelle  et  les  langues,  on  enseigne  encore 
dans  ce  gymnase  le  dessin,  la  danse,  la  natation  et  autres  exerci- 
ces du  corps,  qu'un  Danois  a  élégamment  appelés  le  luxe  de  Védu- 
cation.  On  n'apprendra  pas  sans  une  sorte  de  surprise  qu'en  1807 
et  1808,  madame  de  Wackenitz  fesait  à  Christiania  des  observa- 
tions me'téorologiques  avec  beaucoup  de  succès.  A  la  même  époque 
il  y  avait  à  Vang,  près  du  lac  Mioes,  certain  M."^  Pihl ,  qui,  à  l'aide 
d'excellens  instrumens  d'astronomie  anglais,  a  fait  connaître  le  pre- 
mier avec  précision  le  gisement  des  côtes  orientales  de  la  Norvège 
et  de  plusieurs  vallées  de  l'inlërieur.  Habile  mécanicien  il  ftsait  en- 
core de  fort  belles  lunettes,  et  promettait  à  l'Edemarck  une  fabri- 
que d'horlogerie.  Il  cultivait  aussi  la  physique,  fesait  lui-même  ses 
thermomètres,  ses  machines  électriques  et  autres  instrumens  5  et  il 
était  eu  correspondance  avec  le  savant  Barori  de  Zach ,  qui  lui 
adressa  M.^  De-Buch.  Ce  dernier  dit  encore  avwx  vu  ,  dans  la 
vallée  de  Lessoé ,  l'agriculture  dirigée  d'après  de  bons  principes  j  dans 
les  vallées  du  Guidai,  l'industrie  encouragée  et  rendue  aussi  utile 
qu'elle  peut  l'être 5  à  Drontheim,  les  bibliothèques  de  M.''  Dass  et 
Schioenuing,  deux  historiens  renommés  ,  de  M.''*  Gunner,  Suhm 
et  Schioenning  fondateurs  de  la  société  des  sciences,  et  celle  du 
célèbre  Stroem,  qui  avait  fait  une  collection  de  livres,  de  cartes  et 
autres  matériaux  pour  illustrer  la  géographie  de  la  Norvège,  et 
dont  les  manuscrits  précieux  ont  péri  dans  un  incendie  en  i7o4« 
M.""  De-Buch  a  vu  aussi  le  savant  Wille,  qui  avait  une  bibliothèque 
nombreuse  et  choisie  et  un  musée  d'histoire  naturelle,  et  travaillait 
avec  le  plus  grand  zèle  aux  progrès  des  sciences  et  des  lettres.  II 
a  trouvé  qu'à  Badoé,  au  de  là  de  Trompsoé,  à  l'extrémité  du 
Nordland,  on  conservait  un  souvenir  reconnaissant  du  pasteur 
Schytte,  qui  avait  professé  avec  honneur  la  littérature  et  la  médecine. 
Enfin  il  a  vu  à  Trompsoé,  à  Lyngen  et  à  Findaas  sur  les  confins 
de  la  Laponie,  les  pasteurs  Jonghaus,  Hertzberg  et  le  médecin  Mo- 
rard  qui  ont  amélioré  l'état  de  l'agriculture  dans  ces  contrées,  et 
y  ont  introduit  avec  beaucoup  d'avantage  la  culture  des  pommes 
de  terre.  On  pourra  juger  d'après  ce  simple  aperçu,  des  progrès 
que  font  chaque  jour  les  connaissances  humaines  en  Norvège  ,  et 
jusqu'au  de  là   du  cercle  polaire. 

Europe.    Vol     VI.  35 


agriculture  , 
industrie  / 
eommerce 

et  nai''qaliott- 


290  Costume 

Quoique  nous  ayons  traité  en  détail  de  chacun  de  ces  objets 
dans  les  articles  prëcédens,  nous  avons  cru  à  propos  de  joindre  ici 
quelques  observations,  pour  servir  de  complément  à  la  description  de 
l'état  physique  et  moral  de  la  Norvège.  La  société  d'économie  ru- 
rale, établie  sous  les  auspices  du  roi  en  Dannemarck,  avait  déjà  con- 
tribué à  propager  des  connaissances  utiles  dans  tous  les  pays  agri- 
coles dépendant  de  ce  royaume.  Mais  ce  qui  avait  servi  plus  que 
tout  autre  chose  aux  progrès  de  l'agriculture,  c'est  le  système  de 
législation  rurale  introduit  dans  ce  pays,  système  qui  entraîna  la 
suppression  de  privilèges  attachés  à  quelques  grandes  seigneuries, 
et  incompatibles  avec  le  nouvel  ordre  de  choses.  Plusieurs  de  ces 
seigneuries  étaient  divisées  par  parties,  et  au  centre  de  chaque 
domaine  il  y  avait  une  habitation:  ce  qui  ne  contribuait  pas  peu 
à  l'accroissement  de  la  population  et  à  l'amélioration  de  l'agri- 
culture. On  remarque  que,  depuis  quelque  tems,  la  multiplication 
des  bœufs  est  négligée  pour  celle  des  vaches  ,  qui  présente  de  plus 
grands  avantages.  On  a  aussi  tenté  d'améliorer  la  race  des  moulons 
au  moyen  de  béliers  espagnols  ou  anglais,  auxquels  on  pourrait, 
ce  semble,  substituer  utilement  des  béliers  de  l'Islande.  La  filature 
du  lin  et  du  chanvre  avait  aussi  reçu  de  grands  encouragemens  dans 
tous  les  états  danois.  Dès  l'âge  de  cinq  ans  on  y  exerce  les  eufans 
à  liîer,  et  les  femmes  portent  partout  avec  elles  leur  ouvrage.  Dans 
les  villages  elles  se  rassemblent  vers  les  six  heures  du  soir  et  filent 
jusqu'à  minuit,  et  à  la  fin  de  chaque  heure,  elles  doivent  avoir  fait 
un  nombre  déterminé  de  toises  de  fil.  Le  gouvernement  a  établi  à 
Christiania  une  manufacture  de  drap,  qui  a  fourni  quelquefois  de  bons 
draps,  surtout  pour  le  service  des  troupes  de  terre  et  de  mer.  Il  y 
a  dans  presque  tous  les  villages  un  peu  marquans  des  étoffes  de 
laine  de  la  qualité  la  plus  commune.  On  fait  aussi  dans  la  même 
ville  de  bons  chapeaux,  mais  qui  ont  le  défaut  d'être  trop  pesans. 
La  Norvège  a  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  l'apprêt  des  cuirs  à 
l'usage  de  Russie,  mais  il  n'y  a  qu'une  seule  manufacture  en  ce 
genre,  qui  est  à  Drontheira.  Le  nombre  des  tanneries  est  encore  peu 
considérable  dans  ce  pays,  en  proportion  de  la  quantité  des  peaux 
et  de  la  consommation.  Les  gants  qui  se  fabriquent  dans  le  district 
de  Vœrdalen  sont  renommés  pour  leur  finesse.  Il  devrait  y  avoir 
aussi  en  Norvège  une  quantité  d'établissemeus  pour  le  travail  des 
métaux,  et  surtout  du  fer  et  de  l'acier;  et  pourtant  on  ne  cite 
avec  quelqu'éloge  que  l'acier  de  Boerufti  et  les  couteaux  cle  Stensrud. 


D  E  s      NOR  VÉGI  ENS.  20I 

On  jelle  en   fonte  des  marmites  et  autres  vases  de  fer,    dans    tous 
les  lieux   où   il  y  a  des  mines  et  des   fours,  mais  ces  divers  objets 
sont  trop  massifs  et  d'un    travail    peu    soigné.    Les    paysans    de    la 
Norvège  montrent  des  talens  peu  communs  pour  les  arts  me'caniques 
en  général.  11  se  font  eux-mêmes    leurs    boutons,    leurs    couteaux, 
leurs  cuillères,  leurs  souliers,  leurs  bottes  et  autres  objets  sans  avoir 
besoin  de  personne,    et    ils    font    preuve    quelquefois    de    beaucoup 
d'adresse  et  de  goût  dans  ces  diffërens  ouvrages.  Ce  n'est  que  de- 
puis  1789  que  la  fabrication  du  verre  est  connue  en    Norvège,    et 
en  peu  de  tems  il  s'y  e'tablit    quatre    verreries,    qui    donnaient    un 
revenu  annuel  de  3oo,ooo  francs:    alors    on    y    sentit    vivement    le 
besoin  de  la   potasse,  et  la  fabrication  en    fut  portée  jusqu'à  ï,l\oo 
quintaux  par  an.  Il  a  aussi  été  établi   à    Bergen    des    fabriques    de 
fayance  et  de  cristaux.  Plusieurs  écrivains  regrettent  que,  par    une 
négligence  déplorable,  ou  par  manque  de  goût  dans  les  riches,  on 
n'ait  point  lire  parti  pendant  long-tems  des  beaux  marbres    de    ce 
pays,  si  ce  n'est  pour  quelques  ornemeos  auxquels  on  les  employait, 
seulement  dans  les  palais  de  Copenhague.  On  trouve  aussi  à  Chris- 
tiania des  fabriques  de  papier,   de  tabac,  de  savon,  d'amidon,    de 
cire  à  cacheter,  de  caries  de  jeu,  et  des  rafineries  de  nitre  :  on  y 
a   fait  également  de  belles  montres,  des    instrumens    d'optique,    de 
musique  etc.  La  grande  étendue  des  côtes  de  la  Norvège ,  la  pêche 
qui  y  fait  la  principale  occupation  de  la  plupart  des  habitans,  ha- 
bitués par  cela  même  à  affronter  les  dangers  de  la  mer,  et  la  quan- 
tité d'excellens  bois  de  construction  que  fournit  cette  contrée ,  de- 
vaient sans  doute  y  favoriser  puissamment  la   navigation  et  le  com- 
merce maritime;  mais  on  a  observé  que  la  navigation  extrêmement 
active  de  la  capitale  du  Dannemarck   absorbait    une    grande    partie 
des  avantages,  qui,  sans  cela,  se  seraient    répartis    sur    toutes    les 
côtes  de  la  Norvège.  On   ne  laisse  pas  cependant  d'exporter  de   ce 
pays,  pour  la  Hollande  et  l'Angleterre,  une  quantité  immense  de  bois 
de  construction    et    de    poisson,    qui,    dans    le    premier    pays,    est 
payé  en  numéraire,  et  dans   le  second  en  charbon  de    terre    et    en 
divers  objets  de    manufactures.    Lorsque  la  Norvège  appartenait  au 
Dannemarck,   les  revenus  de  cet  état  étaient  évalués  à    36,ooo,ooo 
de  francs,  dont  plus  de  6,000,000  se  tiraient  de  la  Norvège. 


292 

TROISIÈME    PARTIE. 
DU    DANNEMARGK. 


T 

efcoSl.  royaume   de  Dannemarck,  situe  au  sud  de  la  Norvège  et 

^^'danouZ'"  ^"  sud-ouest  de  la  Suède,  est  séparé  de  ces  deux  pays  par  un 
bras  de  la  mer  du  nord,  qui  s'ëtendant  au  loin  depuis  Skagen  jus- 
qu'à Elseneur,  prend  le  nom  de  Categat,  du  nom  du  détroit  appelé 
le  Sund,  et  d'un  bras  de  la  Baltique:  au  sud-est  celte  mer  forme 
un  large  canal  entre  le  Dannemarck  et  les  provinces  du  Mëclem- 
bourg  appartenant  à  l'Allemagne.  La  mer  du  nord,  dite  par  les 
Danois  mer  du  couchant,  baigne  leur  côtes  occidentales,  qui  se  trou- 
vent en  face  de  celles  de  l'Angleterre  et  de  l'Ecosse.  Au  midi,  le 
Dannemarck  est  sépare  du  Holstein  et  de  l'empire  germanique  par 
la  rivière  Eyder,  et  il  existe  encore  sur  l'ancienne  porte  de  Rends- 
bourg  une  inscription  latine,  portant  que  c'était  là  la  limite  de  la 
domination  romaine.  Le  Holstein  à  son  tour  est  borné  au  nord  par 
le  Dannemarck;  à  l'orient  par  la  Baltique,  l'évêché  de  Lubeck  et 
par  le  duché  de  Méclerabourg;  au  midi  par  l'électoral  de  Hanovre, 
par  le  territoire  de  Hambourg  et  par  l'Elbe,  et  à  l'occident  par  la 
mer  du  nord.  Ces  deux  contrées  réunies  s'étendent  du  nord  au  midi, 
depuis  le  5o.®  degré  56.'  jusqu'au  67.^  degré  4o.'  de  latitudine 
boréale,  et,  d'orient  en  occident,  depuis  le  5.®  degré  11.'  jusqu'au 
10.  degré  22.'  de  longitude  orientale:  ce  qui  donne  une  longuer 
totale  de  102  lieues,  sur  une  largeur  de  6g,  non  compris  l'ile  de 
Bornholm,  qui  est  entre  le  12  et  le  i3.^  degrés  de  longitude.  La 
population  du  Dannemarck  se  montait  il  y  a  quelques  années  à 
1,325,986  habitans,  et  celle  du  duché  de  Holstein  avec  quelques 
seigneuries  et  la  ville  d'AItona  à  33o,ooo:  ce  qui  donne  en  général 
une  population  de  737  individus  par  lieue  carrée. 
Climat,  sol.  Le  voisinage  des  mers    est  cause  qu'en  Dannemarck    le    climat 

est  plus  tempéré  qu'on  ne  devrait  le  supposer  sous  celle  latitude  5 
mais  souvent  aussi  il  y  occasionne  des  brouillards  malfaisans  pour  la 
végétation,  et  qui  couvrent  de  vapeurs  tout  le  pays:  dans  certains 
endroits  ces  brouillards  sont  dissipés  par  des  vents,  qui  ne  ren- 
contrant aucun  obstacle  dans  leur   passage  y  sont   par  conséquent 


Costume    des    Danois.  293 

d'un  grand  avantage.  Les  iles  du  Dannemarck  et  du  Holstein 
sont  sujettes  en  hiver  à  des  pluies  et  à  des  neiges  fréquentes  , 
mais  les  gelées  n'y  sont  pas  très-fortes:  les  vents  y  régnent  au  prin- 
tems,  et  l'été  y  est  très-variable,  ensorte  que  la  plus  belle  saison 
pour  ces  pays  est  l'autonne.  Néanmoins  tout  le  Jutland  septentrio- 
nal offre  l'aspect  d'un  climat,  qui  se  rapproche  de  celui  de  la  Nor- 
vège. On  y  trouve  des  plaines  d'une  grande  étendue,  et  les  seules 
éminences  qu'on  y  rencontre  sont  les  rochers  de  l'Elgoîand,  de 
Moen,  de  la  Sélande  et  de  l'ile  de  Bornholm.  Dans  les  iles  le  sol 
est  presque  partout  argileux  et  très-fertile,  et  il  est  entrecoupé  de 
canaux  qui  offrent  des  vues  pittoresques;  Algarolti  dit  qu'il  lui  a 
paru  retrouver  l'Italie  sur  les  bords  du  Sund.  La  Fionie  et  la  Sé- 
lande ne  présentent  cependant  que  des  plaines  monotones;  et  sur  la 
côte  orientale  du  Jutland  ,  jusque  dans  le  Holstein,  on  ne  rencontre 
que  des  péninsules  couvertes  de  bois ,  ou  des  collines  fertiles  et 
bien  cultivées,  tandis  que  vers  le  nord  ces  mêmes  péninsules  n'of- 
frent que  de  tristes  landes  en  grande  partie  sablonneuses,  et  où  l'on 
aperçoit  seulement  quelques  buissons,  jusqu'à  ce  qu'on  ne  trouve 
plus  qu'un  sable  rougeâtre  entièrement  stérile.  Les  côtes  occiden- 
tales du  Jutland  comprennent  deux  contrées  toutes  différentes  l'une 
de  l'autre;  l'une,  qui  s'étend  depuis  Skagen  jusqu'à  Ringkiobing,  a 
de  la  fertilité  avec  d'excellens  pâturages,  mais  est  entourée  d'une 
chaîne  de  collines  de  sable  mouvant,  qui  font  beaucoup  de  tort  à 
l'agriculture;  l'autre,  depuis  Ringkiobing  jusqu'à  l'extrémité  oppo- 
sée, offre  un  terrein  gras  et  fangeux,  et  le  voisinage  de  la  iner,  qui 
n'est  retenue  que  par  des  digues,  y  rend  l'air  humide  et  malsain. 
Ces  deux  contrées,  qui  portent  le  nom  de  Marches,  sont  très-fer- 
tiles, mais  d'un  aspect  peu  agréable.  La  mer  laisse  sans  cesse  sur 
les  côtes  des  dépôts  qui  forment  de  nouvelles  terres;  mais  aussi, 
lorsqu'elle  rompt  ses  digues,  elle  submerge  quelquefois  des  iles  et 
des  contrées  entières,  comme  il  arriva  dans  l'inondation  de  i634, 
où  périrent  plus  de   i5,ooo  personnes. 

Les  rivières  du  Dannemarck  ne  sont  pas  considérables  :  ce  sont     ^^^^'èrei , 

r  lacs  ,  mers. 

le  Fraue  et  le  Stoer  dans  le  Holstein,  l'Eyder  et  la  Slie  dans  le 
pays  de  Sleswick,  le  Guden  et  le  Skjern  dans  le  Jutland;  mais  aussi 
les  côtes  sont  entrecoupées  de  baies  étroites  qui  s'enfoncent  dans 
les  terres,  où  elles  formeut  des  canaux  et  des  ports,  et  offrent  quel- 
quefois des  vues  charmantes  :  quelques-unes  de  ces  baies,  auxquel- 
les on  donne  dans  le  pays  le  nom  de  Fjord,  ont  jusqu'^à  34  lieues 


294  Costume 

de  longueur.  On  y  rencontre  aussi  beaucoup  de  petits  lacs,  sur- 
tout dans  l'intérieur  du  Jutland ,  dans  la  partie  orientale  du  Hols- 
tein,  et  dans  le  nord-est  de  la  Sëlaode.  Les  mers  qui  entourent  le 
Dannemarck  présentent  de  grandes  difficultés  à  la  navigation,  à  cause 
des  bas-fonds  qu'on  y  trouve  sur  toute  la  côte  du  Jutland,  ainsi 
que  des  nombreux  e'cueils,  des  courans  rapides  et  des  brisans  courts 
et  violens,  qui  y  rendent  les  naufrages  assez  fre'quens.  La  mer  du 
nord  se  joint  à  la  Baltique  par  trois  fameux  détroits,  qui  sont  le 
Sund,  le  grand  et  le  petit  Beit,  et  le  canal  du  Holstein. 

Minéraux.  Le  Danucmarck  et  le   Holstein    manquent    presque    totalement 

de  métaux:  on  trouve  seulement  du  fer  dans  quelques  marais  du 
Jutland,  et  les  habitans  le  travaillaient  anciennement,  mais  avec  fort 
peu  de  succès.  Les  carrières  de  chaux  et  de  marbre  sont  d'un  plus 
grand  avantage,  et  les  carbonates  calcaires  répandus  partout  sont 
parsemés  de  corps  marins.  On  exploite  à  Bornholni  une  carrière 
d'excellente  terre  pour  la  fabrication  de  la  porcelaine,  et  l'on  trouve 
en  plusieurs  endroits  des  boli j  espèce  de  terre,  anciennement  ap- 
pelée boîaire,  ainsi  c|ue  des  argiles  grasses,  de  l'ocre,  du  tripoli, 
des  terres  savonneuses,  de  l'alun  et  du  vitriol.  Les  montagnes  de 
Moen  sont  composées  d'une  terre  blanchâtre,  qui  ne  le  cède  point 
en  finesse  à  celle  d'Angleterre.  L'ile  de  Bornholm  renferme  quel- 
ques bonnes  mines  de  charbon  fossile,  qui  ont  été  récemment  dé- 
couvertes: la  tourbe  abonde  partout,  et  celle  du  Jutland  occiden- 
tal est  si  grasse  et  si  compacte,  que  les  paysans  la  coupent  en 
longues  tranches,  dont  ils  se  servent  comme  de  chandelles.  11  n'y 
a  qu'une  saline  en  activité  dans  le  Holstein:  le  sel  y  est  très-bon, 
mais  manque  de  blancheur,  et  l'on  en  extrait  tous  les  ans  une 
grande  quantité.  Les  babitans  des  côtes  fesaient  autrefois  du  sel 
avec  une  terre  saumâtre,  qu'ils  tiraient  à  trois  pieds  de  profondeur 
lorsque  la  marée  s'était  retirée,  mais  cette  branche  d'industrie  ne 
subsiste  plus. 

Fé^êiaiix.  Quant  aux  végétaux,  le  seigle,  l'orge,  l'avoine,  le  blé  sarrasin, 

les  pois,  les  vesses  et  les  fèves  viennent  à  leur  maturité  dans  toutes 
les  parties  du  Dannemarck  et  du  Holstein;  mais  les  écrivains  varient 
dans  l'évaluation  qu'ils  font  des  produits  annuels  de  ces  deux  pays. 
On  peut  assurer  seulement  que,  depuis  les  derniers  encourageraens 
qui  ont  été  donnés  à  l'agriculture,  les  céréales  suffisent  aux  besoins 
de  la  population,  et  offrent  souvent  un  reste,  qui  servait  autrefois 
à  la  consommation  de  la  Norvège,  de  l'Islande    et  autres  pays    du 


DES     Danois.  293 

nord.  Les  pommes  de  terre  y  sont  aussi  cultivées  en  gênerai,  ainsi 
que  le  se'nevë,  le  cumia  et  autres  plantes  d'un  usage  économique. 
La  culture  des  jardins  est  très-soignée  daos  l'Aœak  et  dans  les  envi- 
rons de  Gluckstadt,  et  l'on  y  voit  des  artichauts,  des  asperges,  des 
choux-fleurs  et  autres  légumes  d'une  excellente  qualité'.  Les  arbres 
fruitiers  sont  le  pommier,  le  poirier,  le  cerisier,  le  prunier,  le  pê- 
cher et  l'abricotier;  mais  les  melons  y  sont  plus  rares  qu'en  France 
et  en  Allemagne.  L'ile  d'Als  et  la  péninsule  de  Sundewilt,  la  Fionîe 
et  la  Se'lande  méridionale  produisent  d'excellents  fruits,  dont  on  fait 
des  envois  conside'rables  en  Suède  et  en  Russie.  Mais  le  Jutland 
en  manque  totalement,  à  cause  des  exhalaisons  saumâlres  de  la  mer. 
Le  raisin  ne  vient  point  à  malutite'  dans  ces  contre'es.  Le  miel  de 
Fionie  est  particulièrement  estimé,  et  il  serait  d'un  grand  avantage 
pour  les  paysans,  s'ils  savaient  se  contenter  de  l'hydromel  pour 
boisson,  mais  l'usage  du  vin  et  surtout  de  celui  de  Bordeaux 
est  devenu  pour  eux  l'objet  d'un  luxe  beaucoup  trop  répandu.  A 
Bornholm  et  en  Fionie  on  cultive  aussi  le  houblon,  mais  la  quan- 
tité' qu'on  en  recueille  ne  suffit  guère  qu'a  un  tiers  de  la  consom- 
mation du  pay  :  on  re'colte  un  peu  de  tabac  dans  le  Jutland  au- 
tour de  Fridericia.  La  culture  du  lin  et  du  chanvre  est  négligée, 
malgré  la  quantité  de  terrain  qu'on  assure  y  être  propre  eu  divers 
lieux.  Dans  certains  cantons,  et  surtout  dans  le  pays  de  Laland, 
il  croît  une  plante,  à  laquelle  les  Danois  donnent  le  nom  de  manne, 
et  qui  est  la  festuca  Jluitans  de  Linné,  de  la  semence  de  laquelle 
on  fait  une  excellente  bouillie:  on  a  aussi  introduit  la  culture 
de  eertaines  plantes  utiles  à  la  teinture  et  à  la  médecine.  Il  y  a 
de  fort  belles  prairies,  surtout  depuis  trente  à  quarante  ans  qu'on 
a  commencé  à  les  débarrasser  des  eaux  stagnantes  dont  elle  étaient 
couvertes  auparavant,  et  à  en  améliorer  la  culture  :  ce  n'est  que 
sur  les  côtes  occidentales  du  Jutland  méridional  et  du  Hoistein 
qu'on  voit  de  gras  pâturages,  où  la  fécondité  du  sol  n'a  pas  besoin 
d'être  secondée  par  d'autres  moyens.  Dans  les  X.®  et  XL*  siècles, 
tout  le  Jutland,  au  dire  des  écrivains  de  cet  âge,  était  couvert 
de  forêts,  qui,  dans  la  suite,  ont  été  en  grande  partie  détruites: 
on  en  voit  néanmoins  encore  beaucoup  dans  la  partie  orientale 
de  la  péninsule  et  du  Hoistein.  Quelques-uns  prétendent  que  les 
landes  du  centre,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  étaient  tou- 
tes encombrées  de  forêts,  et  qu'elles  ont  disparu  probablement  à 
mesure  que  les  forges  à  fer  et    les    tuileries    y  sont  devenues    plus 


2()6  Costume 

nombreuses.  Les  arbres  sont  rares  sur  la  côte  occiJenlale  au  de  la 
de  Skageu,  encore  ne  sont-ce  que  des  saules.  On  trouve  néanmoins 
quelques  forêts  en  Fionie,  dans  l'ile  de  Falsten,  sur  les  côtes  mé- 
ridionales de  la  Sélande  et  sur  les  bords  du  Sund:  les  arbres  les 
plus  communs  dans  le  Dannemarck  sont  en  gênerai  les  chênes,  les 
aulnes,  les  ormes,  les  bouleaux  et  les  frênes  5  mais  les  pins  et  les 
mëlèses  y  sont  rares. 

Il  y  a  en  Dannemarck  deux  races  de  chevaux,  l'une  fort  petite, 
mais  vive  et  robuste,  qui  est  répandue  dans  les  îles  et  surtout  parmi 
les  paysans  de  la  Sëlande  ;  l'autre  grande  et  bien  faite,  qui  fournit 
d'excellens  chevaux  de  trait  et  même  de  grosse  cavalerie.  Cette  se- 
conde race  est  encore  beaucoup  plus  belle  dans  le  Holstein  et  dans 
les  trois  districts  du  Julland  septentrional.  Cependant  les  chevaux 
du  Holstein  ont  une  plus  belle  tête,  mais  ceux  du  Jutland  se  dis- 
tinguent par  la  beauté  de  leur  encolure  et  de  leur  croupe  j  on  en 
trouve  aussi  quelquefois  d'une  grande  espèce  dans  les  îles,  lesquels 
sont  renommes  pour  leur  le'gèrete'.  Les  bceufs  forment  aussi  une  branche 
considérable  de  richesse  en  Dannemarck:  ceux  du  Jutland  se  vendent 
maigres  dans  le  Holstein,  où  ils  sont  engraisse's  dans  les  pâturages  de 
ce  paysj  mais,  comme  nous  l'avons  dit  en  parlant  de  la  Norvège, 
on  y  nourrit  aujourd'hui  des  vaches  en  plus  grand  nombre,  attendu 
que  le  fromage  et  le  beurre  qu'elles  font  offrent  des  avantages  plus 
certains:  car  il  y  a  dans  les  Marches  des  vaches  qui  donnent  jusqu'à 
vingt  bouteilles  de  lait  par  jour,  et  cette  quantité  est  de  six  au 
moins  dans  le  Dannemarck.  En  1774  on  comptait  dans  ce  royaume 
1685881  tôles  de  bêtes  à  cornes,  et  l'on  croit  que  ce  nombre  est 
augmente'  aujourd'hui  d'un  septième  ou  d'un  huitième.  La  laine  des 
brebis  ordinaires  du  pays  est  un  peu  grosse;  mais  on  a  essaye'  de 
l'améliorer  par  le  croisement  des  races  d'Espagne  et  d'Angleterre.  Il 
existe  néanmoins  dans  le  duché  de  SIeswick  une  race  démoulons, 
dont  la  laine  passe  pour  être  propre  à  divers  ouvrages,  et  quelques 
Danois  souhaitent  même  que  cette  espèce  se  propage  comme  celle 
des  îles  de  Ferroé  et  de  l'Iblande.  On  évaluait  il  y  a  peu  d'années 
à  1,200,000  le  moïijbre  des  moulons,  qui  existaient  dans  le  Danne- 
marck seulement.  Il  y  a  aussi  dans  ce  royauine  ,  et  plus  encore  dans 
le  Julland,  beaucoup  de  moutons;  mais  ils  passent  en  grande  par- 
tie dans  le  Holstein,  où  l'on  connaît  mieux  la  manière  d'en  saler 
la  viande.  Nous  ne  voulons  pas  omellre  de  faire  mention  ici  des 
grands  chiens  danois,  si    renommés    pour  leur    taille j  leur  force  et 


DES     Danois.  297 

leur  fidélité.  On  y  voit  aussi  une  autre  pace  de  ces  animaux,  qui 
a  beaucoup  de  vivacité',  et  à  laquelle  on  donne  le  nom  d'arlequins 
dans  le  pays.  Il  n'y  a  que  fort  peu  de  loups  dans  le  Dannemarck 
et  dans  le  Holstein  ,  mais  les  renards,  les  martres,  les  écureuils, 
les  fouines  et  autres  animaux  semblables  s'y  trouvent  en  grand 
nombre.  Les  oies,  les  canards  et  autres  volatiles  domestiques  y  abon- 
dent également,  et  y  sont  d'un  grand  avantage.  La  chasse  s'y  fe- 
sait  autrefois  avec  beaucoup  de  succès,  mais  à  pre'sent  les  cerfs  et 
les  dains  y  sont  devenus  fort  rares  hors  des  parcs,  et  ce  n'est  que 
dans  les  forets  du  Jutland  qu'on  trouve  quelques  sangliers.  Il  ne 
manque  pas  non  plus  dans  ces  forêts,  surtout  vers  les  côtes,  d'oies 
et  de  canards  sauvages,  de  perdrix,  de  bécassines,  de  grives  et  au- 
tres oiseaux;  on  pre'tend  que  les  lièvres  de  ce  pays  ont  un  fumet 
délicieux.  On  voit  des  cignes,  surtout  dans  le  golfe  de  Lym- 
fîord  et  près  des  iles  de  Bornholm  etd'Amak,  et  des  alcions  dans 
les  petites  iles  de  Ghristiansoé  près  de  Bornholm:  dans  quelques 
traile's  de  géographie  on  a  confondu  les  alcions  avec  les  aîgledons, 
qui  sont  V  ananas  molli  s  s  ima  de  halham ,  espèce  de  canards  dans  le 
nid  desquels  on  trouve  l'edrédon,  qui  est  le  duret  le  plus  moelleux 
et  le  plus  élastique  que  l'on  connaisse.  Les  aigles  et  autres  grands 
oiseaux  de  proie  sont  rares  dans  ces  contrées.  Les  mers  du  Danne- 
marck ne  sont  pas  aussi  poissonneuses  que  celles  de  la  Norvège, 
la  pêche  ne  laisse  pas  cependant  d'y  former  des  pêcheurs  laborieux 
et  intrépides,  qui  prennent  une  quantité  de  merluches,  de  rhombes 
et  autres  poissons,  suffisante  à  la  consommation  du  pays,  et  quel- 
quefois assez  considérable  pour  en  envoyer  au  dehors.  On  trans- 
porte aussi  de  l'île  de  Bornholm  à  Copenhague  des  saumons,  et 
tous  les  ans  il  arrive  dans  les  eaux  du  Dannemarck  quelques  es- 
saims de  harengs,  qui  ont  échappé  aux  filets  des  pêcheurs  de  Got- 
tembourg.  La  Slie,  rivière  dans  le  duché  de  Sleswick,  fournit  une 
autre  espèce  de  hareng  très-estiraée.  On  prend  aussi,  près  de  Skagen , 
une  quantité  de  passereaux  qu'on  fait  sécher  pour  les  envoyer  à 
Lubeck,  d'où  on  les  expédie,  bien  préparés  et  bien  emballés  qu'ils 
sont,  dans  divers  pays  et  jusqu'en  Italie.  Parmi  les  golfes  les  plus 
abondans  en  poisson  on  cite  celui  deLymfiord:  les  saumons  delà 
Guden,  rivière,  étaient  autrefois  Irès-eslimés ,  et  à  présent  ils  y 
sont  devenus  fort  rares.  Oo  pêche  en  outre  dans  les  lacs,  dans  les 
petites  rivières  et  jusque  dans  les  ruisseaux  d'excellentes  anguilles, 
des  brochets,  des  truites,  des  lamproies  et    des    écrevisses.  II    y  a 

Jiurnpe.  Fol    FI.  .  38 


Division 
territoriale. 


298  Costume 

dans  la  Sélande,  dans  la  Fionie  et  dans  le  Holstein  des  étangs  ar- 
tificiels qui  abondent  en  poisson,  et  il  en  est  un  entre  autres,  dont 
on  retire  quelquefois  3,ooo  francs  par  an.  Dans  l'ile  de  Bornholm 
chaque  paysan  a  son  petit  vivier;  mais  cette  branche  d'économie 
rurale  est  totalement  négligée  dans  le  Jutland,  et  surtout  dans  la 
partie  méridionale  de  cette  contrée.  On  trouve  des  bancs  d'huîtres 
près  de  Skagen  et  sur  les  côtes  occidentales  du  duché  des  Sleswick. 
Il  n'est  pas  rare  non  plus  de  prendre  dans  ces  parages  de  petites 
baleines  dont  on  tire  beaucoup  d'huile,  et  des  chiens  de  mer  qui 
déchirent  souvent  les  filets  des  pêcheurs;  mais  les  grandes  baleines 
ne  se  montrent  pas  souvent  dans  ces  mers. 

Le  Dannemarck  est  partagé  en  grands  baillages  ,  dont  le  plus 
étendu  est  celui  de  Sélande,  qui  comprend  les  iles  de  Sélande 
d'Amak  ,  de  Moen ,  de  Bornholm,  de  Samsoé  et  autres  petites 
iles,  et  qui  se  subdivise  en  36  baillages,  3i  districts  judiciaires 
et  444  paroisses.  Les  grands  baillages  de  Fionie  et  de  Laland, 
sont  moins  considérables  sous  le  rapport  de  l'étendue  comme  de 
la  population;  le  premier  comprend  les  iles  de  Fionie,  de  Lan- 
geland  et  de  Torsing  avec  quelques  petites  iles,  et  se  subdivise  en 
6  baillages,  i4  districts  judiciaires  et  9  villes;  le  second,  qui  se  com- 
pose des  iles  Laland  et  Falster,  et  de  quelques  petites  iles  adja- 
centes, se  subdivise  en  3  baillages,  6  districts  judiciaires  et  7  villes. 
Il  y  a  encore  les  grands  baillages  et  les  diocèses  d'Aalborg ,  de  Vi- 
borg,  d'Aarhuus  et  de  Ribe,  qui  composent  le  Jutland  proprement 
dit  ou  le  septentrional;  le  méridional  ne  consiste  que  dans  le 
duché  de  Sleswick,  qui  se  divise  en  12  baillages,  et  comprend  les 
îles  de  Femern  et  d'Als  dans  la  Baltique,  celles  de  Sylt ,  de  Fohr, 
d'Elgoland  et  quelques  autres  dans  la  mer  du  nord.  Le  duché 
de  Holstein  est  composé  de  quatres  provinces,  qui  sont;  le  Holstein 
proprement  dit  au  nord,  la  Stormarie  au  raidi,  la  Vagrie  à  l'orient, 
et  la  Ditmarse  à  l'occident:  de  ces  provinces  les  trois  premières  se 
subdivisent  en  16  baillages,  et  la  troisième  forme  deux  préfectures. 
Les  seigneuries  de  Pinnenberg,  le  comté  de  Ranzau  et  la  ville  d'Al- 
tona,  quoique  renfermés  dans  le  Holstein  ,  ont  des  administrations 
séparées. 
Fiiict  et  lieux  Parmi  les  villes  et  autres  lieux  considérables  des  iles  danoises,  on 

considéralles.  •       r\  '       t  r 

distingue  d'abord  Copenhague;  puis  Dragoé,  bourg  fameux  pour  sa 
navigation  et  la  réputation  de  ses  pilotes;  Elsingor  ou  Elséneur,  ville 
de  6,000  habitans  et  des  plus  importantes  par  sa  situation  au  passage 


DES     Danois.  299 

du  Sund,  où  sont  les  douanes  royales,  et  où  il  passe  jusqu'à 
14,000  vaisseaux  par  anj  divers  châteaux  royaux  situés  dans  la 
partie  de  la  Selande  entourée  du  Sund  et  du  Gategatj  Friderichs- 
werk,  où  il  y  a  uue  grande  fonderie  de  canons  et  une  manufac- 
ture de  poudre;  Roskild,  autrefois  capitale  de  la  Sélande  et  déchue 
aujourd'hui  de  son  ancienne  splendeur;  et  Soroë  dans  l'intérieur 
niêrae  de  la  Selande  et  dans  un  site  délicieux ,  avec  un  collège 
militaire  pour  les  nobles.  On  trouve  en  outre  dans  l'ile  de  Moen 
la  petite  ville  de  Stege;  dans  celle  de  Bornholra,  la  ville  de  Ronne; 
dans  celle  de  Falster,  Nykîobîng  avec  une  école  d'économie  rurale; 
dans  celle  de  Laland  ,  Naskow  qui  en  est  la  capitale,  avec  un  fort 
bon  port;  dans  l'ile  fertile  de  Langeland,  la  petite  ville  de  Rud- 
hiobing;dans  celle  de  Torsing,  un  beau  château;  dans  la  Fionie,  Oden- 
se'e,  belle  ville,  qui  a  7,000  âmes  de  population,  où  il  se  fait  un 
riche  commerce,  et  où  il  y  a  un  excellent  gymnase,  Nyborg,  Assens 
et  Middelfarth  ,  villes  situées  sur  le  petit  Belt,  tandis  qu'il  n'y  en  a 
aucune  dans  l'ile  de  Samsce',-  dans  le  Jutland ,  le  bourg  de  Ska- 
gen ,  la  ville  de  Randers  où  fleurit  l'industrie,  et  celle  de  Viborg 
où  il  se  lient  une  grande  foire  tous  les  ans;  Aarhuus  ,  ville  bien 
bâtie  avec  une  belle  cathédrale;  Horsens,  ville  également  floris- 
sante par  son  commerce  et  ses  manufactures;  Friderica,  ville  bien 
fortifiée;  Rolding  et  Rindkiobing,  dont  la  seconde  est  importante 
par  son  commerce;  et  enfin  Ribé ,  ville  ancienne  et  autrefois  con- 
sidérable, mais  qui  est  bien  déchue,  depuis  que  son  port  a  été 
comblé  par  l'effet  des  débordemens  de  la  Nips.  Dans  le  duché  de 
Sleswick  on  compte  Flensbourg,  ville  qui  a  une  population  de 
10,000  âmes,  avec  un  excellent  port  et  des  manufactures;  Sleswick, 
capitale  du  duché,  ville  grande  et  industrieuse,  et  Christiansfeld , 
qui  est  une  colonie  des  frères  Moraves ,  et  où  il  règne  une  activité 
édifiante  dans  les  arts  et  dans  les  manufactures.  On  trouve  aussi  dans 
l'ile  d'Als  Sonderbourg ,  dans  l'ile  d'Aeroé  deux  bourgs,  et  dans 
celle  de  Femern  une  ville  peu  considérable.  Les  Marches  renferment 
les  villes  de  Tondern,  qui  est  riche  et  a  des  manufactures,  de  Hu- 
sum,  de  ïonningue,  ville  de  commerce  à  l'embouchure  de  l'Eyder, 
et  de  Fridericsladt ,  où  fleurissent  également  le  commerce  et  l'in- 
dustrie, et  où  l'on  voit  vivre  paisiblement  ensemble  Luthériens, 
Arméniens,  Mennonites,  Quakiers  et  Juifs.  Dans  le  Holstein  propre- 
ment dit  on  distingue  Kiel,  ville  agréablement  située  avec  une  uni- 
versité et  une  population  de    7,000   habitans;    Rendsbourg,  princi- 


3oo  Costume 

pale  forteresse  du    Dannemarck  vers  l'Allemagne,    et   Izehoë,    ville 
bâtie  sur  la    Stoer.    On    rencontre    dans    la    Stormarie    Gluckstadt  , 
place  forte  et  siège  du  gouvernement  du  Holstein,  et  Wandsbeck  gros 
bourg  avec  quelques  manufactures;  dans  la   Vagrie,  la   petite    ville 
d'Oldeslohe  qui  a   une  saline,    Ploen  dont   l'aspect  est,  dit-on,  ro- 
mantique, et,  dans  la  seigneurie  de  Pinnenberg,  Altona,  ville  la  plus 
peuplée  et  la  plus  marchande  après  Copenhague,  bien  bâtie,  dont 
les  rues  sont  régulières,  et  où  il    y    a  des    manufactures    de    soie, 
des  raffineries  de  sucre,  des  Tabriques  de    tabac,    des  tanneries  et 
autres  établissemens  d'industrie,    avec   un    gymnase    ou    académie, 
dont  on  admire  l'amphithéâtre.  Le  Ditmarck ,  qui  conserve  en  partie 
ses  anciennes  mœurs,  ne   comprend   aucune    ville,    mais    la  naviga- 
tion et  le  commerce  animent  tous  les  bourgs    et  les  villages  ,    et  il 
n  est  pas  rare  d'y  trouver  des  cabinets  de  lecture.  Copenhague   est 
la  capitale  de  tout  le  royaume,  le  centre  du  commerce  du  Danne- 
marck  et  le  siège   du    gouvernement;  c'est  là    aussi    que  se  trouve 
presque   toute    la  marine    de    cet   état,   ainsi    que   les    fabriques  et 
les  manufactures  les  plus  importantes.  II  existe  aussi  dans  cette  ville 
une  célèbre  université'.  Après    le  dernier  incendie,  qui   l'a  considé- 
rablement   endommagée,    elle  a  été  rebâtie   avec  une  élégance,    qui 
en  a  fait  une  des  plus  belles  villes  de    l'Europe,  Les  rues   en  sont 
régulières,  et  il  y  a  quelques  beaux  palais  :  il  ne  règne  pas  cepen- 
dant beaucoup  de  goût  dans  la  construction  des  grands  édifices.  Le 
château  royal,  qui  était  un  des  plus  grands  et  des  plus  somptueux 
de  l'Europe,  fut  détruit  en  1794»  et  il  n'en  reste  plus  que  les  murs. 
Les  quatre  petits  palais,    dits  d'Amaîienbourg,    forment   une    place 
octogone    décorée  d'une  belle  statue  équestre  de  Frédéric  V,  et  à 
cette  place  aboutissent  quatre  grandes  rues,  dont  une  conduit  à  une 
église  bâtie  tout    en   marbre.   La  tour   ronde,  bâtie  par  le   célèbre 
Longomontano  et  destinée  aux  observations  astronomiques,  est  d'une 
beauté  remarquable;  elle  est  d'une  construction  telle,  que  l'on  pour- 
rait monter  en  voiture  à  son  sommet.   On  admire  en  outre  l'archi- 
tecture de  la  tour  de  l'église  du  Sauveur,  qui  est  la  plus  belle  de 
la  ville.  Nous  passerons  sur  divers  objets  de  peu  d'importance  pour 
faire  mention  du  palais  de  Charlottembourg,  qui  est  à  présent  le  siège 
de  l'académie  des  beaux  arts,  et  le  dépôt  des  tableaux  et  des  sta- 
tues   depuis    l'incendie    de    la    fameuse    galerie    de    Christiansbourg. 
Nous   citerons    encore    la    biliothèque    royale,    qui  se    compose    de 
3oO;000  volumes;  celle    de    l'université  qui   en    a  plus    de  70,000; 


r  "-" 


D   E  s       D  A  N  O  I  s.  3ûl/ 

ïe  rausee  royal  où  l'on  conserve  une  quantité  de  curiosités  de  tout 
genre j  le  grand  théâtre;   l'académie  militaire  et  celles  de  marine  et 
de  chirurgie,  deux  établissemens  aussi  magnifiques  qu'utiles;  le  jar- 
din botanique,  où  il  y  a  des  plantes  de  tous  les  climats;  le  grand 
hôpital  fonde'  par  Frédéric    V;    une  grande    caserne    pour    le  loge- 
ment des  troupes;  et  enfin   les  nombreux  chantiers  et  l'arsenal  de  la 
marine,  qu'on  disait  autrefois  plus  grand  que  celui  de  Venise.  Après 
ces    établissemens    on  peut    citer    diverses    fabriques    et  manufactu- 
res, surtout  celle  de  porcelaine,  les  canaux,  le  port  et  la  rade  où  les 
vaisseaux  de  guerre  sont  à  l'ancre,  et  où  plusieurs  milliers  de  bâ- 
timens  marchands  répandent   partout    la  vie    et    le    mouvement.  La 
ville  se  compose  de  trois  parties  différentes,  savoir;  la  vieille  ville, 
qui  a  été   rebâtie    en  grande   partie    au  commencement  de    ce    siè- 
cle;   la  ville    neuve,    qui    u'a    pas    encore  un    siècle    d'existence,  et 
Christianshavn     ou    port    de   Christiania  ,    qui    a    été    construit    par 
Christian  IV  dans  une  partie  de  l'ile  d'Amak  en  face  de  la  vieille 
ville,    et  qui   a  eu  pendant    quelque  teras    ses    magistrats    particu- 
liers. Les  quartiers  et  les  petites  iles  où  se   trouvent   les    chantiers 
sont  tous  entourés  de  bastions  et  autres  ouvrages,  qui,  du  côté  du 
nord,  s'avancent  jusqu'à  la  ville  de  Frédéricshavn  :  la  rade  est  aussi 
couverte  par  une  petite  ile  fortifiée,  dite  des  Trois   Couronnes.  La 
ville  a  quaJre  portes,  dont  deux  ne  manquent  pas  d'ornemens.  Ea 
allant  du  côté  de  la  Sélande,  on  rencontre  plusieurs  lacs.  Les  rou- 
tes   pour  arriver  à  cette  ville    sont    fort  belles,    et    l'on   trouve  sur 
celle  qui  vient  du  couchant  un  obélisque   entouré  de  figures  sculp- 
tées en  marbre  de  Carrare.  La  planche  5o  offre  une  vue  de  Cope- 
nhague, dans  l'état  où  elle  était  avant  la  fin  du  dernier  siècle;  et, 
pour  donner  à  nos  lecteurs  une  idée  de  l'architecture  dans  ces  ré- 
gions septentrionales,   nous  avons   représenté  au    dessous    une  vue 
de  la  ville  de  Segeberg  dans  le  duché  de  Holstein,    avec   sa  forte- 
resse bâtie  sur  un  roc,  et  plus  bas  encore  une  belle  vue  du  Sund. 
Malgré  les  effets  désastreux  du  bombardement  de  cette  ville  par  les 
Anglais  en   1807,  elle  ne  laisse  pas  d'avoir  encore   une    population 
de  90,000  habitans,  non  compris  les  militaires.  M.'' De-Buch  la  fé- 
licitait d'avoir  eu,  disait-il,  un  génie  tutélaîre,  qui  semblait  y  avoir 
veillé,   dans  cette  terrible  catastrophe,  à  la  conservation  des  objets 
consacrés  aux  sciences  et  aux  arts,  de  la  bibliotèque  royale,  et  du 
musée  de  l'université,   la  seule  salle  qu'il  vit  s'élever  encore  au  mi- 
lieu de  ruines  immenses. 


mœjirs. 


'^^'^  Costume 

.i3U  Quelques  écrivains  prétendent  que  les  Danois,  les  Norvégiens  et 

^^^  Suédois  parlaient  anciennement  la  DQÔme  langue,  et  c'est  Topinioa 
de  ceux  qui  voudraient  faire  dériver  de  l'allemand  la   langue  Scan- 
dinave; mais  il  est  bien  plus  probable,  que,  dans  le  nord,  il  y  avait 
deux  langues  originaires,  la  gothique  ou  Scandinave,  et  le  saxon  ou 
germain,  qui,  malgré  les  différences  qu'elles  présentaient  entre  elles 
dans  les  parties  les  plus  essentielles  de  la  grammaire,  ne  laissaienl 
pas  d'avoir  quelques  radicales  semblables.  Le  Danois  actuel,  surtout 
celui  que  parlent  les  gens  bien  élevés ,  est  une  langue  harmonieuse  ; 
mais  dans  le  Jutland  on  parle  un  dialecte  qui  approche  de  l'anglais, 
surtout  pour  la  prononciation,  et  celui  de  la  Norvège  se  rapprocha 
davantage  du  Suédois.  On  a  cru  que  la  différence  qu'on  remarquait 
entre  le  danois  et  le  suédois  était  la  même  que  celle  qu'il  y  avait 
entre  l'ionique  et  le  dorique  des  Grecs,   c'est-à-dire  le  changement 
fréquent  de  la  lettre  a  en  e.    Le    caractère    des    Danois    forme    une 
partie  de  leurs  mœurs,  comme  on  a  pu  le  voir  à  l'arlicle  où  nous 
avons  parlé  de  celui  des  Norvégiens.  Les  Danois  ne  sont  pas  aussi 
sensibles  aux  impressions  des  sens  que  les  autres  peuples  du  nord; 
mais  aussi  ils  sont  plus  sincères,    et,    comme    on    l'a    dit   ailleurs, 
moins  Scandinaves  et  plus  civilisés  que    ces    derniers.    On    prétend 
que  les  habitans  du  Holstein  se    rapprochent   du    caractère    hollan- 
dais: on  loue  leur  industrie,  leur  économie  et  leur  goût  pour  le  com- 
merce: seulement  on  reproche  à  quelques-uns  d'entre  eux  une  espèce 
de  hauteur  et  do  dureté,  qui  n'appartient  peut-être  qu'aux  maqui- 
gnons qui  ronlent  les  foires.  On  a  aussi  accusé  les  nobles  du  Hols- 
tein d'avoir    trop    d'ambition;    mais    depuis    quelque    teras    ils    ont 
adopté  les  principes  d'honneur  que   professe    la    noblesse    danoise, 
et  ils  se  montrent  pénétrés  des  vues  libérales  et  généreuses  du  gou- 
vernement: il  est  même  sorti  des  principales    familles   du   Holsleio 
des  hommes,  tels  que  les  Rantzau  et  les  Rewentlaw,  qui  se    sont 
illustrés  par  des  établissemens  philantropiques.    Les    mœurs    de    la 
capitale  du  Dannemarck  s'éloignent  autant  de  la    grossièreté    popu- 
laire de  quelques  villes  commerçantes  du  nord,  que  de  l'affectatioa 
avec  laquelle  on  cherche  à  Stokolm  à  imiter  les  airs  et  les  maniè- 
res de  Paris.  Le  germanisme  a  dominé  long-tems  à  la  cour  du  Dan- 
nemarck, au  point  même  qu'on  dédaignait  d'y  parler  la  langue  du 
pays;  mais  cet  esprit  anti-patriotique  a  maintenant  disparu:  on  s'est 
relâché  sur  la  sévérité  de  l'étiquette,  et  l'on  a    pris    ces    manières 
nobles  et  polies,  qui  distinguent  la  plupart  des  cours  de  l'Europe. 


DES     Dainois.  3o3 

Cependant,  la  rigoureuse  économie  qui  est  portée  dans  toutes    les 
dépenses   de    l'état,    fait    qu'on    n'y    voit   point    l'autorité    suprême 
entourée  d'une  pompe  et  d'un  e'clat  éphémère,    et   l'on    peut    dire 
que,  depuis  la  destruction  du  château  du  Christianbourg,  le  palais 
du  roi  n'est  que  la  preiDÎère  des  bonnes  maisons  de  la  capitale.  Le 
corps  diplomatique  et  la  première  noblesse  se  conforment  à  l'esprit 
qui  règne  à  la  cour.  Les  grands  négocians  et  les  gens  les  plus  ri- 
ches de  la  capitale  cherchent  à    imiter  les  Anglais,  plutôt   que    les 
Français  avec  lesquels  ils  ont  moins  de  relations.  La  classe  moyenne, 
qui  est  composée  de  fonctionnaires  publics,  d'officiers  de    terre    et 
de  mer  et  de  quelques  gens  de  lettns,  forme,   comme    dans    tout 
le  nord  ,  la  partie  la  plus  aimable  de  la  nation.  Cette  classe  ne  s« 
distingue  pas  moins  par  son  instruction  que  par  son  honnêteté,  et 
si  les  réunions  n'y  sont  pas  toujours  exemptes  de  cérémonies,  c'est 
qu'on  y  est  retenu  par  un  esprit  de  réserve  inhérent    au    caractère 
national.  D'un  autre  côté,  les  hommes  à  talent  ne  fréquentent  guères 
que  des  sociétés  qu'on  a   voulu  comparer  à   des  lycées,  où  les  agré- 
rnens  de  la  conversation   familière  se  mêlent  souvent  aux  entretiens 
scientifiques.  Cet  eut  de  la  société  en  Dannemarck   n'est   point    fa- 
vorable aux  étrangers,  qui  ne  sont  pas  particulièrement  recomman- 
dés pour  être  admis  dans  ces  réunions,  car  il  n'y  a  dans   toute  la 
capitale  cju'un  seul  théâtre;  et  les  lieux  ouverts  a   tout  le  seconde , 
comme  les  cafés,  ne  sont  pas  ceux  où  se  trouve  toujours  la  meil- 
leure compagnie.  Les  Danois  en  général  sont  d'une  stature  moyenne 
et  plus  petits  que  les  Norvégiens.  Ils    sont    pour    la    plupart    bien 
faits,  et  d'une  physionomie  où  il  y  a  plus  d'expression   que  de  vi- 
vacité. Les  habilans  du  Holstein  n'ont  pas  en  général  des  traits  aussi 
fins  ni  aussi  distingués  que   les  Danois.  Quelques   voyageurs  anglais 
ont  cru  remarquer  dans  le  bas  peuple  une  sorte  d'habitude  à  la  cra- 
pule; mais  on  ne  doit  pas  juger  des  mœurs  de  celle  classe  d'hom- 
mes d'après  les  défauts  ou  les   vices  de  quelques    individus;    et    si 
les  paysans,  dans  le  Dannemarck  et  dans  le  Holstein,  avaient  con- 
tracté ceux  qui  accompagnent  ordinairement  l'esclavage,  on  ne  peut 
nier,  qu'en  recouvrant   la    liberté,    ils    n'aient    perdu    beaucoup    de 
leurs  mauvaises  habitudes:  car  on  ne  trouve  peut-être  dans    aucun 
pays',  parmi  les  marins,  les  pêcheurs  ei  les  cultivateurs,  autant  de 
sobriété  qu'en  Dannemarck. 

Le  pouvoir  suprême   réside  uniquement  dans    la    personne    du     Constitution 
roi.  La  constitution  de  Téiat  est  déterminée  par  une  loi  dite  royale,      ^'°«S 


3o4  Costume 

qui  marque  l'ordre  de  succession  au  trône,  déclare  le  royaume  in- 
divisible, et  la  religion  de  l'état  la  luthérienne,  et    établit   un   sys- 
tème de  gouvernement  conforme  aux  lois,  aux    droits    et    aux    pre'- 
rogatives  de  chacune  des  classes    de    l'état.    Outre    cette    loi    il    en 
existe  d'autres,  qui  sont  de  même  organiques,  ainsi  que    quelques 
anciens  statuts,  et  deux    codes    l'un    civil    et    l'autre    criminel.    Les 
affaires  les  plus  importantes  sont  traitées  dans  le  conseil  d'ëtat,  et 
il  y  a  des  collèges  à  la  place  des  ministres  qu'on  voit  dans  les  au- 
tres cours  de  l'Europe.  Les  chefs  de  baillages   ont  à  peu    près    les 
mêmes  attributions  que  les  préfets  en    France,  et  il  y    a    dans    les 
grandes  villes  un  Bourguemestre  ou  président,  avec  des  conseillers 
municipaux.  Les  juges  du  tribunal  suprême  sont  nommés  par  le  roi, 
qui  préside  au  moins  une  fois  l'an  ce  tribunal.  Les  codes  sont  ré- 
digés avec  beaucoup  de  clarté  et    de    simplicité.    Le    code    criminel 
est  fort  doux,  et  les  cas  de  l'application  de  la  peine  capitale  sont 
tiès-rares.    Il  y  a  dans  l'état  trois  classes  ,  qui  sont  celles  des  no- 
bles, des  bourgeois  et  des  paysans.  Le  clergé  ne  forme    point    un 
ordre  séparé;  il  n'est  ni  riche  ni  nombreux,  et  n'a  aucune  influence 
dans  les  affaires  civiles.  Les  principales  impositions  tombent  sur  les 
terres.  Il  existe  aussi  une  taxe  personnelle  ,  et  un  droit  sur  lès  con- 
sommations. Les  revenus  de  l'état,  y  compris  le  produit  des  douanes, 
de  la  loterie  et  autres  droits  ,  ne  se  montent  guères  qu'à  trente  mil- 
lions de  francs.  Le  Dannemarck  a  deux  ordres  de  chevalerie,  connus, 
l'un  sous  le  nom  de  l'Eléphant,  et  l'autre  sous  celui  de  Dannebrog: 
le  premier  a  pour  enseigne  un  éléphant  d'or  suspendu  à  un  ruban 
bleu,  et  le  second  une  étoile  suspendue  à   un  ruban  blanc. 
Sciences,  Il  v  3  aussî  cu  Daunemarck  des  écoles    populaires,    dites    par 

leUres ,  arts.      ,  «•    ,         t,  •     •     ,  •  .1  r       •  ^ 

Malte-Drun  tru^iaies ,  qui  y  sont  répandues  avec  profusion,  et  ou 
la  plupart  des  ecclésiastiques  enseignent  les  élémens  de  la  religion, 
des  lettres  et  de  l'arithmétique.  Le  nombre  de  ces  écoles  a  été 
augmenté,  et  l'enseignement  y  a  été  perfectionné  à  diverses  époques 
par  de  grands  seigneurs,  et  entre  autres  par  le  comte  de  Reweutlaw 
dont  nous  avons  parlé  ailleurs.  Une  institution  vraiment  digne  d'é- 
loges est  celle  de  deux?  séminaires,  l'un  près  de  la  capitale,  et  l'au- 
tre à  Riel  pour  faire  de  bons  maîtres  d'école.  11  en  a  été  fondé 
un  autre  en  Fionie  par  le  même  comte,  qui  se  proposait  d'en  éta- 
blir encore  dans  d'autres  provinces.  Les  écoles  où  l'on  apprenait  le 
latin  étaient  réservées  aux  jeunes  gens  qui  se  destinaient  à  quel- 
qu'emploi  public;  et,  dans  ces  écoles  qu'on  pouvait  plutôt  appeler 


DES     Danois.  3o5 

collèges,  on  enseignait  en  outre  les  langues  savantes  et  les  langues 
orientales,  ainsi  que  la  philosophie,  les  mathématiques  et  la  théo- 
logie. On  donnait  aussi  des  leçons  de  mathématique  et    de    physi- 
que dans  les   trois  gymnases  d'Odensée,  d'AItona  et  de  Bergen,  qui 
e'taient  principalement  destinés  à  l'étude  de  la    langue   latine.    Dès 
l'an   1478,  il  fut  fonde  à  Copenhague  par  Christian  I.^^  une  univer- 
sité', 011  les  jeunes  gens  qui  avaient  fait  leurs  e'tudes  dans  des  e'co- 
les  publiques  ou  privées  venaient  se    perfectionner.  Il   y   avait   un 
cours  d'études  supérieures  réservé  aux    étudians    en    théologie,    en 
médecine  et  en  jurisprudence,  qui  recevaient    presque    tous,   après 
un  examen  public,  les  degrés  académiques.  Dans  le  dernier   siècle 
on  réforma  d'anciens  abus,  et  il  fut  établi  de  nouvelles  chaires  ainsi 
que  de  nouvelles  méthodes  d'enseignement.    Placés    sous    les    yeux 
du  gouvernement  et  du  public,  les  professeurs  et  les  élèves  travail- 
lèrent d'émulation,  et  il  fut  fait  des  donations    qui    portèrent   jus- 
qu  à  trois  millions  de  francs  les  revenus  de  cette  université.  Il  existe 
aussi   à  Kiel  dans  le  Holstein  une  université  germanique,  dont  quel- 
ques  voyageurs  préfèrent   l'organisation   à   celle   de    la    capitale.   M."" 
De-Bach  a  parlé  au  long  de  la  collection  de  minéraux  de  l'univer- 
sité de  Copenhague,  dont  il  a  vanté  la  beauté,  ainsi  que  la  grosseur 
prodigieuse  de  l'épidote  d'Arendal  ;  il  a    aussi    fait    mention    de    la 
scapolite,  des  cristaux  jaunes  de  titan,  d'autres  cristaux    de    zirco- 
niura   très-baux,  et  de  la  singulière  siénito   de  Friedericshavn.   Il    a 
parlé  aussi  de   la    collection    royale  des    minéraux    de  Rosenbourg, 
comme   d'une  des  plus  belles    qu'on    puisse   voir,    ainsi    que    d'une 
autre  collection  de  fossiles  du  professeur  Schumacher,  qui  contient 
des  échantillons  de  tous  les  fossiles  de  la  Norvège.    Il  n'est   peut- 
être  pas  inutile  de  remarquer  ici  que  les  fossiles  d'Arendal  lui  ont 
présenté  une  singulière  analogie  avec  ceux  du  Vésuve.  Tout  en  fe- 
sant  l'éloge  de  la  bibliothèque  royale  qu'il  dit  fort  riche,  ce  savant 
voyageur  se  plaint  de  ce  que  personne  n'a  encore  parlé  du  précieux 
legs  d'une  bibliothèque  fait  au  public  parle  Général  Classen,aveG 
un  revenu  considérable  pour  son  accroissement,    ni    de    la    cession 
faite    à  la  bibliothèque  royale  des  livres  d'histoire  qui  en  formaient 
la  plus  grande  partie.  Cette  bibliothèque  renferme    encore    des    ou- 
vrages du  plus  grand  intérêt  en  histoire  naturelle,  en  botanique  et 
en  géographie,  ainsi  que  des  relations  de  voyages,  et  l'on  y  trouve 
même  jusqu'aux  moindres  opuscules  qui  ont  été    faits    sur    ces    di- 
verses matières  dans  toutes  les  langues  de  l'Europe.  Le  Danneroarck 

Europe.  Fol.  VI.  3„ 


3o6  Costume 

s'honore  encore  de  plusieurs  autres  élablissemens  litte'raires ,  tels 
que  l'acadëmie  établie  à  Seroé  pour  l'instruction  des  nobles ,  que 
le  célèbre  Holberg,  surnommé  la  Plante  du  Dannnemarck,  a  enri- 
chie par  des  legs,  mais  que  la  rivalité  de  l'université  de  la  capitale 
a  réduite  quelquefois  à  avoir  plus^de  professeurs  que  d'ëtudians;  le 
séminaire  établi  à  Kongsberg  pour  former  des  minéralogistes  prati- 
ques 5  les  académies  militaires  établies  à  Copenhague  et  ailleurs} 
l'académie  de  chirurgie,  ainsi  que  l'arsenal  et  la  Société  d'histoire 
naturelle,  qui  possèdent  aussi  de  riches  bibliothèques  ouvertes  au 
public.  Nous  avons  déjà  fait  mention  du  cabinet  d'histoire  naturelle 
de  l'université,  et  du  musée  royal  qui  renferme  des  ouvrages  de 
peinture,  des  monumens  d'antiquité  et  des  curiosités  naturelles.  On 
voit  aussi  au  château  de  Rosenbourg  une  collection  numismatique, 
et  plusieurs  particuliers  tels  que  M."  Moltke,  Spengler-Chemnitz , 
Holmskiold  et  autres  possèdent  de  beaux  cabinets  d'histoire  natu- 
relle. Il  n'y  a  peut-être  pas  moins  de  vingt  sociétés  scientifiques 
ou  littéraires  dans  les  états  du  Dannemarck.  La  première  est  sans 
contredit  l'académie  royale  des  sciences,  qui  publie  ses  actes  et  pro- 
pose des  prix,  tous  les  ans.  On  cite  ensuite  avec  honneur  la  société 
royale  des  belles  lettres,  qui  publie  les  ouvrages  qu'elle  a  couron- 
nés j  le  lycée  d'histoire  naturelle  oh.  les  leçons  sont  gratuites,  et 
dont  les  associés  font  entreprendre  des  voyages  à  leurs  frais 5  le 
gymnase  académique  d'Altona,  qui  possède  une  riche  bibiolhèque, 
et  plusieurs  autres  établissemens  de  ce  genre.  On  est  vraiment 
étonné  qu'un  pays,  qui  n'a  pas  aujourd'hui  deux  millions  d'ha- 
bitans,  y  compris  ses  colonies,  ait  pu,  malgré  le  malheur  des 
tems,  participer  aussi  heureusement  aux  lumières  du  siècle,  cul- 
tiver sa  langue,  et  se  former  une  littérature  nationale  ,  car  ce 
peuple  a  dû  faire  pour  cela  bien  plus  d'efforts  que  les  gran- 
des nations,  auxquelles  la  nature  avait  accordé  des  avantages  lo- 
caux, et  tous  les  moyens  propres  à  faciliter  l'instruction.  Et  en 
effet,  l'étude  des  langues  anciennes  est  cultivée  en  Dannemarck  avec 
succès,  et  celle  des  langues  modernes  n'y  est  point  négligée.  Malle- 
Brun,  qui  est  danois,  s'est  plaint  de  ce  que  le  mauvais  goût  qui 
règne  sur  le  parnasse  germanique,  exerce  une  funeste  influence  sur 
la  littérature  de  sa  patrie.  Les  gens  aisés  apprennent  tous  l'Anglais, 
et  plusieurs  l'Italien,  N'y  ayant  pas  besoin  d'orateurs  dans  ce  pays, 
Téloquence  y  est  négligée}  cependant  Baslholm ,  prédicateur  de  la 
cour,  s'est  fait  renommer.  On  parle  avec  éloge  d'un  poème  épique 


DES     Danois.  807 

de  Pram,  intitule  Stoerkodder,  et  plus  encore  d'un  poème    béroï- 
comique  de  Holberg ,  ayant  pour  litre  Peders-Pors,  qui  passe  pour 
un  ouvrage  classique  dans  la  langue  danoise.  On  trouve  aussi  beau- 
coup de    verve    dans    les    come'dies    du    même    auteur;    et    l'on    ac- 
corde du  mérite  aux^tragëdies  d'Ewald,  de  Pram  et  de  Nordal-Brun  ; 
aux  drames  historiques  de   Samsoe    et    de    Sander;    aux    narrations 
comiques  de  Baggsen  ;  aux  pastorales  de  Thaarup,    et    aux   romans 
de  Ralibex,  de  Suhm  et  de  Samsoe'.  Les  Danois  montrent  en  outrej, 
dit-on,  beaucoup  de   talent    dans  la    poésie    lyrique,    comme    dans 
l'ode  et  dans  quelques  chansons  anacréontiques.  Qui  n'a  point  con- 
naissance des  grands  ouvrages  de  Bartoîin,  de  Torphœus,  de  Schioen- 
ning  et  autres  célèbres  e'crivains  sur  l'histoire  et  les  antiquités  des 
pays  du  nord?  Plus  récemment  l'histoire  nationale  a  ëlé  traitée  avec 
honneur  par  Oiberg,  Suhm,  Sneedorf  et    par  Mailing,    qui    a    ras- 
semble dans  un   petit  volume  les  plus  beaux  traits  de  l'histoire  du 
Dannemarcck.    La    philosophie    moderne    a    été    enrichie    d'excellens 
traile's  par  Boye  et  par  Gamborg.  Certain  Treschow  a  réfute' Kanr, 
qui  n'en  conserve  pas  moins  cependant  des  partisans,  surtout  par- 
mi les  jeunes  philosophes.  Les  sciences  naturelles  sont  celles    dont 
l'ëtude  est  le  plus  suivie.  Hauch   a  publie'  de  bons  ëlëmens  de  phy- 
sique, et  plusieurs  ouvrages  sur  le  galvanisme  et  l'électricité.  Vahl 
s'est  distingue  dans  la  botanique,  et  un   autre  savant  naturaliste  du 
même  nom  a  éië  pendant  long-tems  directeur  du  musée  de  Copen- 
hague. Abiîdgaard  a  entièrement  reformé  la  vétérinaire.    Callisen    a 
publié  un  système  de  chirurgie  très-estimë.  La  mëdecine  vante  les  noms 
de  Vinslow  et  de  Bang,  ëmules  des  Bartoîin  et  des  Borrichiusj  et  le 
Dannemarck  dispute  à  l'Allemagne  la  gloire  d'avoir  donne  naissance 
à  Fabrîcius,  le  Linnë  des  insectes.  Au  célèbre  astronome  Ticho-Brahé 
ont    succëdé    Longomontanus,  Ole-Roemer,  Horrebaw;  et ,  plus  ré- 
cemment encore, le  professeur  Bugge s'est  signale  par  ses  connaissances 
astronomiques.  L'économie     rurale   a  aussi   trouve  dans  ce    pays  de 
zëlë  samateurs',  et  dernièrement    quelques    écrivains.    Les  Wad,  les 
Olivarius,  les  Mùnter  et  autres  se  sont  distingues  parmi  les  ërudits. 
Plusieurs  Danois  ont  développe  de  grands  îalens  dans  les  beaux  arts, 
et  ils  ont  acquis  d'autant  plus  de  droits  à  notre  estime,  qu'ils  n'ont 
été  soutenus  que  par  leur  propre  zèle  dans  leurs  études.  On  cite  avec 
honneur  dans  la  peinture  les  noms  de  Youl ,  d'Abildgaard,  de  Paul- 
sen,  de  Lorentzen,  de  Weidenhaupt    et    de  Wiedeweldt ,  et    dans 
la  sculpture  quelques  artistes,  paimi  lesquels  se  distingue  ëminem- 


h 


i 


iidustrie , 
commerce. 


3o8  Costume 

meol  le  fameux  Thorwaldsen  malgré  le  choix  qu'il  a  fait  d'un  cli- 
mat plus  heureux  pour  l'exercice  de  son  talent.    M/  Clémens  passe 
pour  un  des  meilleurs  graveurs  en  cuivre  de  nos  jours,  et  la  Flore 
danoise  suffit  seule  pour  immortaliser  le  burin  du  Mùller. 
agriculture ,  La  sociëte'  royale  d'économie  rurale,  qui,  depuis  vinet  ans,  con- 

linue  a  donner  des  prix  pour  l'encouragement  de  l'agriculture  pra- 
tique et  théorique,  avait  précède  l'établissement  de  neuf  ou  dix 
autres  re'unions  semblables  dans  les  provinces;  et  les  lumières  de 
toutes  ces  sociétés,  réunies  à  celles  de  plusieurs  propriétaires  riches 
et  instruits,  ont  porté  l'agriculture  à  un  haut  point  de  prospérité  dans 
le  Danuemarck  et  dans  le  Hoîstein.  A  ces  puissans  moyens  d'en- 
couragement il  faut  joindre  encore  les  effets  bienfesans  de  la  nou- 
velle législation,  qui,  en  abolissant  l'esclavage  des  paysans,  a  éveillé 
leur  intérêt  et  développé  leur  industrie.  Nous  avons  déjà  parlé  des 
troupeaux  à  l'article  où  nous  avons  traité  du  bétail,  de  sorte  qu'il 
ne  nous  reste  à  ajouter  ici  qu'une  seule  chose,  c'est  que,  depuis 
trente  ans  environ,  on  s'est  utilement  occupé  des  moyens  de  perfection- 
ner les  races  de  chevaux.  On  trouve  dans  le  Jutland  beaucoup  plus 
d'industrie  que  dans  les  iles  :  les  paysans  y  font  eux-mêmes  leurs 
draps,  leurs  toiles,  leurs  bas,  leurs  bonnets,  leurs  chemises,  et 
jusqu'aux  vases  de  terre  dont  ils  se  servent.  La  filature  est  partout 
encouragée,  et  les  bas  de  fil  et  de  laine,  ainsi  que  les  ustensiles  en 
terre  cuite' forment  une  branche  d'exportation,  qui  ne  rapporte  pas 
moins  de  i5o,ooo  francs  par  an.  Les  paysannes  de  Tondern  dans  le 
Sleswick,  et  de  Ploen  dans  le  Hoîstein,  font  elles-mêmes  leurs  den- 
telles, et  il  s'en  envoie  encore  pour  un  demi-milion  par  an  à  l'étran- 
ger. On  a  tenté  aussi  d'établir  dans  ce  pays  quelques  fabriques  de 
toiles  fines,  qu'on  lirait  en  grande  partie  du  dehors;  mais  ces  efforts 
n'ont  réussi  qu'à  Kioeng,  dans  la  Sélande.  Il  n'y  a  non  plus  pour  la 
fabrication  des  cordages  que  cinq  établissemens,  qui  sont  bien  loin 
de  suffire  aux  besoins  d'un  pays  maritime.  On  vante  les  fabriques 
de  drap  de  Copenhague,  de  Fridericia ,  de  Moss,  de  Husum  et  de 
Neumunster:  quelques-unes  vont  même  pour  le  compte  du  gouver- 
nement ,  mais  cela  n'empêche  pas  qu'on  ne  fasse  venir  encore  beau- 
coup de  draps  étrangers,  que  leur  légèreté  fait  préférer  à  ceux  du  pays. 
Presque  dans  tous  les  villages  ou  fabrique  de  grosses  étoffes  de  laine. 
Il  existe  aussi  une  manufacture  royale  de  velours  de  coton,  qui  oc- 
cupe 1,100  ouvriers,  et  l'on  trouve  des  fabriques  de  toile  peinte;  tout 
récemment  encore  il  a  été  établi  hors  de  la  ville  d'autres  fabriques 


D  E  s     D  A  N  o  I  s.  3o9 

de  coton.  Diverses  manufactures  de  soie  avec  coton,  laine  etc.,  ont 
été  formées  à  Tondern  par  un  ne'gociant  nommé  Asmussen ,  et  il 
n'y  a  pas  long-tems  qu'on  y  employait  5oo  ouvriers.  A  Copenha- 
gue, et  surtout  à  Alloua,  on  fait  d'excellens  chapeaux.  La  fabrication 
des  ouvrages  en  soie  s'est  en  partie  naturalisée  dans  ces  deux  villes 
par  l'effet  des  soins  du  gouvernement.  On  y  fait  particulièrement 
des  bas,  des  rubans  de  velours  et  autres  étoffes,  et  il  n'y  a  pas 
encore  vingt-ans  qu'on  comptait  i4o  métiers  dans  la  capitale,  et  69  à 
Altona.  Maigre  l'insuffisance  des  tanneries  relativement  aux  besoins 
du  royaume,  les  gants  de  Randers  dans  le  Jutland  et  d'Odensëe 
en  Fionie  ne  laissent  pas  que  d'être  recherchés,  même  en  Allema- 
gne. La  fonderie  de  canons  de  Fridericswerk  en  Sélande,  dont  nous 
avons  déjà  fait  mention,  est  magnifique,  et  il  y  a  aussi  près  d'El- 
seneur  une  grande  manufacture  d'armes.  On  trouve  des  forges  con- 
sidérables dans  les  environs  de  Copenhague;  mais  il  en  manque 
généralement  dans  les  provinces,  et  celles  du  Holstein  appartien- 
nent presque  toutes  à  des  Hambourgeois.  Le  Danuemarck  est  re- 
devable de  la  fabrication  de  ses  porcelaines  à  M.""  Mùller  chimiste, 
qui  en  conçut  l'idée  en  1774»  On  prétend  que  la  terre  en  est  plus 
fine,  qu'elle  est  travaillée  avec  plus  d'élégance,  et  qu'elle  résiste 
mieux  au  feu  que  celle  de  Dresde:  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il 
s'en  fait  un  grand  trafic  avec  la  Russie,  la  Suède  et  la  Hollande. 
11  existe  en  outre  des  fabriques  de  fayence  et  de  cristaux  à  Bergen, 
a  CastroupSur-Amak ,  à  Sleswick ,  à  Rendsbourg  et  à  Altona,  et 
il  y  a  une  quantité  de  tuileries  et  de  fours  à  brique  aux  environs 
de  Flensbourg.  Le  nombre  des  rafineries  de  sucre  s'est  élevé  jus- 
qu'à 39,  dont  17  sont  dans  la  capitale.  Cette  ville  a  aussi  des  pa- 
peteries, des  rafineries  de  nitré ,  des  fabriques  de  tabac,  de  savon, 
d'amidon  et  autres:  on  y  fait  encore  des  pendules  astronomiques  et 
de  bons  instrumens  de  physique;  et  pourtant  ces  établissemens  ne 
comptent  tout  au  plus  que  soixante  ans  d'existence,  la  plupart  même 
n'en  ont  pas  plus  de  trente.  Le  commerce  n'a  commencé  à  fleurir 
en  Dannemarck  que  dans  les  premiers  tems  du  dernier  siècle.  La 
difficulté  des  communications  entre  les  villes  principales  en  a  d'abord 
retardé  les  progrès  dans  l'intérieur;  mais,  depuis  la  construction  qui 
a  été  faite  de  deux  routes  magnifiques ,  l'une  en  Sélande  et  l'autre 
en  Fionie,  il  a  pris  quelqu'essor,  et  s'est  même  étendu  rapidement 
au  dehors  à  la  faveur  des  ports  nombreux  qui  existent  dans  ce 
pays,  et  dont  plusieurs  se  trouvent  aujourd'hui  en  partie  comblés 


3i''  Costume 

par  les  dépôts  des  rivières.  Les  Danois  importent  sur  leurs  propres 
navires  la  plupart  des  objets  dont  ils  ont  besoin,  et  leurs  colonies 
dans  les  deux  Indes  leur  fournissent  de  quoi  entretenir  un  com- 
merce avantageux  avec  les  autres  nations.  On  observe  que  la  mo- 
dération des  tariffes  dans  les  douanes,  et  l'abolition  des  lois  de  pro- 
hibition pour  certaines  marchandises,  y  ont  fait  cesser  en  grande 
partie  le  monopole. 
Iles  de  Fcrroé.  Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  parler  des  iles  de  Ferroe,  les  seu- 

les qu'ait  le  Danneœarck  en  Europe,  car  l'Islande  et  le  Groenland 
sont  considérés  comme  appartenant  à  l'Amérique.  Ces  iles  sont  au 
nombre  de  17,  outre  divers  ilôts  inhabitables,  et  elles  se  trouvent 
entre  les  6r.°  i5'  et  62.°  2  i'  de  latitude  boréale,  et  les  6.*'  et  8.^  de 
grés  de  longitude  à  l'est  de  Paris.  La  surface  qu'elles  présentent  est 
évaluée  à  environ  iio  lieues  carrées:  en  1769  on  n'y  comptait  qu'une 
population  de  /h??^  habitans,  mais  on  croit  qu'elle  s'est  considéra- 
blement augmentée  depuis  celte  époque.  On  suppose  généralement 
qu'elles  étaient  anciennement  réunies,  et  qu'un  tremblement  de  terre 
les  aura  ainsi  dispersées.  Les  ilôts  sont  tous  basaltiques,  et  les  ri- 
vages en  sont  si  escarpés,  que  les  habitans  sont  obligés  souvent 
de  se  servir  de  cordes  pour  en  descendre  on  pour  y  remonter  ;  né- 
anmoins le  sol  y  est  recouvert  d'une  couche  de  quatre  ou  cinq 
pieds  de  terre  très-fertile.  On  y  cultive  de  l'orge  et  quelques  lé- 
gumes; les  pâturages  y  sont  abondans,  et  les  habitans  font  usage 
de  plusieurs  plantes  anti-scorbutic{ues  qu'ils  trouvent  en  quan- 
tité; mais  l'air  marin  qu'on  y  respire  empêche  qu'il  n'y  croisse 
aucun  arbre.  Le  climat  en  est  cependant  aussi  tempéré  que  celui 
du  Dannemarck:  les  orages  et  les  pluies  y  sont  fréquens ,  la  gelée 
y  est  de  peu  de  durée,  les  vents  y  dominent,  et  c'est  peut-être 
pour  cette  raison  que  les  chaleurs  de  l'été  y  sont  modérées.  Les 
habitans  y  font  aussi  leur  nourriture  d'une  espèce  de  coquillages 
ou  dattes,  de  mer,  avec  la  coquille  desquels  on  fait  une  chaux 
excellente.  Le  poisson  abonde  dans  les  environs;  mais  autrefois  les 
pêcheurs  ne  pouvaient  guère  profiter  de  cet  avantage,  à  cause  de 
la  petitesse  de  leurs  bateaux  et  de  leurs  filets.  On  y  trouve  beau- 
coup de  gibier,  ainsi  que  Xanas  mollissima,  dont  nous  avons  parlé 
plus  haut.  Les  bœufs  et  les  moutons  en  font  la  plus  grande  richesse: 
les  premiers  sont  petits  et  très-gras;  on  laisse  paître  les  derniers 
en  plein  air,  même  durant  l'hiver,  et  l'on  fabrique  avec  leur  laine 
des  camisoles,  des  bas  et  des  bonnets,  dont  il  se  fait  une  grande- 


desDanois.  3lt 

exportation.  Dans  toutes  ces  îles  il  n'y  a  qu'une  seule  ville  nom- 
me'e  Thorshaven,  qui  est  dans  l'ile  de  Stroemod  et  a  un  bon  port. 
Il  existe  dans  celle  de  Suderoé  une  grande  mine  de  charbon  fossile, 
dont  pourtant  les*  Danois  n'ont  pas  voulu  profiter  jusqu'à  pré- 
sent, à  cause  des  frais  de  transport  et  des  dangers  de  la  naviga- 
tion. Nous  laisserons  aux  érudits  la  discussion  de  la  question  im- 
portante, qui  a  pour  objet  de  déterminer,  si  l'ile  de  Frisland,  qu'on 
trouve  encore  dans  plusieurs  cartes  placée  près  du  Groenland,  doit 
être  comprise  dans  le  nombre  des  iles  de  Féroé.  Cette  opinion 
semble  devenue  la  plus  probable,  depuis  la  publication  de  la  fameuse 
carte  du  Navegar  de  Nicolas  et  Antoine  Zeno,  que  le  docte  Zurla, 
maintenant  cardinal ,  a  accompagnée  d'une  belle  dissertation. 

Depuis  l'impression  de  cette  partie  de  noire  ouvraee,  il  a  été     PopuiuUon 
publie,  sur  la  population  des    trois    royaumes    du    nord,    quelques  de  la  jVor^ège 
notions  statistiques   qui   ont  plus  d'authenlicilé  que  les  précédentes  ;    Vanuemarck. 
c'est  pourquoi  nous  avons  jugé  à  propos  de  les  insérer  ici  pour  la 
rectification  de  quelques  données  numériques,  et  comme    un    nou- 
veau témoignage  de  notre  exactitude  dans    l'exposition    des    choses 
de    fait.    D'après    le    dernier    recensement    fait    en    iSsS,    la    Suède 
renfermait  une  population   de  2,724?? 7^  habitans.  La  même  opéra- 
tion ayant  été  faite    en  Norvège   au    mois    de    novembre    1826,    la 
population  de  ce  royaume  s'est  trouvée  de   I,o5o,i32  individus.  De 
ce  nombre   io5,02i   étaient  dans  les  villes,    10,697   ^^^  ^^^  frontiè- 
res, et  934,4^4  dans  les  campagnes.  Bergen  comptait  20,844  habi- 
tans. Christiania   20,581,  et  ces  deux  villes  étaient    les    plus    peu- 
plées. Eq    i8i5  la  population  de  tout  le  royaume  s'élevait  seulement 
à  886,470    âmes,    celle    de    Bergen    à    18,111,    et    celle    de    Chris- 
tiania à   10,638.  --   Il  fi   été  fait  aussi,  l'année  dernière,  un  dénom- 
brement exact  de  la   population   du  Dannemarck,  qui  a  donné  pour 
résultat  2,o54,53i   habitans,  y  compris  ceux  de  l'Islande,  du  Groen- 
land et  des  colonies  de  S.^^  Croix,  de  S.*  Thomas,  de    Tranquebar 
et  de  Guinée  :  possessions  dont  nous  n'avons  pas  fait  mention  dans 
cette  description,  comme  appartenant  à  d'autres  parties    du    globe. 
De  ce  nombre  171,278  habitans  sont  assignés  aux  iles  du  Jutland, 
323,225    au    duché    de    SIeswick  ,    40^^525    à    celui    du    Holstein  , 
34,986  à  celui  de  Lavenbourg,  4^)386    à    l'Islande    (mais    d'après 
les  anciens   dénombremens  ),    5,265  aux  iles  de    Féroé,    7,078    au 
Groenland,  4^,788  à  Sainte-Croix  et  à  S.'  Thomas,  23,.ooo  environ 
à  Tranquebar  et  à  la    Guinée:    aperçu    d'après    lequel    on    peut    se 


Précis 
sur 


3i2  Costume 

former  quelqu'idee  de  la  force  et  de  l'importance  politique  et  écono- 
mique des  colonies  appartenant  au  Dannemarck.  On  peut  donc  raison- 
nablement assurer,  que  la  population  de  ces  possessions  continuant 
à  s'accroître  dans  la  gradation  qui  résulte  de  la  comparaison  des  an- 
ciens recensemens  avec  les  nouveaux,  les  souverains  de  ce  royaume 
auront  bientôt  sous  leur  domination  plus  de  6,000,000  d'habitans. 
Puisque  nous  avons  parle  du  Groenland,  qu'il  serait  absurde 
ie  Groenland,  de  placcr  en  Europe,  nous  croyons  à  propos  de  donner  ici  quel- 
ques notions  sur  les  colonies  qu'a  le  Dannemarck  dans  cette  con- 
trée, et  avec  d'autant  plus  de  raison  que  les  géographes  français 
continuent  à  la  laisser  dans  cette  position  arbitraire,  que  les  Alle- 
mands ont  cherché  depuis  quelque  tems  à  rectifier.  Nous  n'agite- 
rons pas  ici  la  question  encore  indécise  de  savoir,  si,  du  côté  de 
l'occident,  cette  contrée  tient  à  l'Amérique  septentrionale  par  un 
isthme  semblable  à  celui  de  Panama  ,  ou  seulement  par  une  chaîne 
de  petites  îles  ou  d'écueils.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  la 
côte  appartenant  aux  Danois  depuis  le  5o.^  degré  de  latitude,  et 
le  43.^  de  longitude  occidentale,  jusqu'au  74.^  de  la  première  et 
au  56.^  de  la  seconde,  fait  partie  d'une  môme  ile  ou  d'un  même 
continent;  cependant  il  paraît  que  le  Groenland  se  joint  par  une 
chaîne  de  promontoires  qui  ont  été  reconnus,  avec  des  terres  si- 
tuées autour  de  la  baie  d'Hudson ,  mais  les  glaces  ont  toujours 
empêché  de  s'approcher  de  ces  côtes  autant  qu'il  l'aurait  fallu  pour 
s'en  assurer.  On  ne  connaît  pas  bien  non  plus  l'étendue  du  Groen- 
land vers  le  nord,  car  on  ne  sait  pas  précisément  si  les  terres  qu'on 
a  vues  par  le  8.^  degré  de  latitude  appartenaient  à  cette  contrée.  La 
partie  qu'on  en  connaît  est  occupée  par  les  colonies  danoises,  et 
par  une  population  d'Esquimaux.  Les  premières  consistent  en  une 
vingtaine  de  petils-établissemens ,  répandus  pour  la  plupart  le  long 
des  côtes,  et  soumis  à  deux  inspectorats.  La  plus  ancienne  de  ces 
colonies  porte  le  nom  de  Gothaab ^  et  les  frères  Moraves  ont  dans 
le  Julianeshaah  trois  établissemens,  dont  un  appelé  Lichtenau  ^ 
est  à  très-peu  de  distance  du  cap  Farewel.  Toutefois  la  population 
de  ces  colonies  ne  s'élève  pas  à  plus  de  10,000  âmes,  y  compris 
les  habitans  originaires  connus.  Chacun  de  ces  établissemens  se 
compose  d'un  petit  nombre  de  maisons  pour  les  négocians  et  les 
marins  danois,  de  quelques  magasins,  d'une  église  et  de  quelques 
huttes  de  Groenlandais ,  qui  ont  reçu  le  baptême.  On  y  cultive 
quelques  espaces  de  terre;   et   l'on    recueille    près    des    habitations 


desDanois.  3i3 

surtout  des  navets  et  des  choux-fleurs;  plusieurs  personnes  sont  même 
d'avis  qu'avec  quelques  précautions,  on  pourrait  semer  du  blé  dans 
la  partie  méridionale.  Les  montagnes  sont  couvertes  de  mousse  du 
côte'  du  nord,  et  sur  le  côte  méridional  il  croît  des  herbes  excel- 
lentes, et  des  arbustes  qui  portent  des  baies  délicieuses.  Les  lièvres 
y   sont  d'une  grosseur  considérable,  et  la  chair   ainsi    que    la    peau 
en  est  très  estimée.  On  y  trouve  aussi  des  rennes,  des  ours  blancs, 
des  renards  et  de  gros  chiens,    qui    hurlent    au    lieu    d'aboyer,    et 
dont  on  se  sert  pour  traîner  les  sliltes;  ce  qui  est  peut-être  cause 
du  peu  de  cas  qu'on  y  fait  du    renne.    Les    oiseaux    aquatiques    y 
sont  en    troupes    innombrables,    et    les    rivières    abondent    en    sau- 
mon ,  en  même  tems  que  la  mer  fourmille  de  petites  morues  et  de 
harengs.  Le  Groelandais  donne  de  préférence  la  chasse  aux  chiens 
de  mer,  en  ce  qu'il  se  nourrit  de  leur  chair,  se  fait  de  leur  peau 
des  vêtemens,  se  construit  des  canots  de  leurs  os  et  de  leur  peau,  se 
sert  de  leurs  fèbres  en  guise  de  fîl  à  coudre,  de  leur  vessie  comme 
d'une  bouteille,  de  leur  graisse  au  lieu  de  beurre  et  de  suif,  et  fait 
du  sang  de    cet   animal  une  espèce  de  bouillon,  dont   il   est    très- 
friand.  Les  Groenlandais  ressemblent  en  tout  aux  Esquimaux  pour  le 
langage  et  les  mœurs,  pour  la  constitution  physique  et  l'habillement. 
Cependant  les  premiers  sont  d'une  taille  qui  arrive  rarement  à  cinq 
pieds;  ils  ont  la  chevelure  longue  et  noirâtre,  rarement  de  la  barbe, 
la   poitrine  élevée  et  de  larges  épaules,  et  s'exercent    dès    leur    bas 
âge  à  porter  de  pesans  fardeaux.  Ils  ne  laissent  pas  néanmoins  d'être 
très-agiles,  adroits,  vifs,  et  d'une  humeur  enjouée  et    sociable.    Ils 
ne  boivent  que  de  l'eau,  qu'ils  conservent  dans  des  vases  de  cuivre 
ou  de  bois    bien    travaillés,  et  quelquefois    ornés    d'os    de    poisson 
et  d'anneaux.  Les  opérations  préparatoires  pour  la  chasse  et  la  pê- 
che sont  l'ouvrage  des  hommes;  mais  ce  sont  les   femmes    qui    re- 
couvrent de  peau  les  canots,  qui  apprêtent  le  manger,  et    qui    de 
la   peau  des  animaux  font  des  habits,  des  souliers  et  des  bottes  à 
leurs  maris;  souvent  même  elles  mettent  la    main    à    l'œuvre    pour 
la  construction  des  cabanes.  L'hiver  est    très-rude    dans    le   Groen- 
land, et  dans  les  longs  jours  de  l'été  la  chaleur  y  est  insupporta- 
ble, surtout  dans  le  voisinage  des  rochers.  Au  milieu  de  cette  der- 
nière saison,  le  vent  du   nord   suffit    quelquefois    pour    ramener    le 
froid,  et  durant  une  grande  partie  de  l'été,    les    iles    voisines    des 
côtes  sont  couvertes  de  brouillards   froids  et  humides.'  Les  Danois, 
comme   ayant  été  les  premiers  à  faire  la  découverte  de  cette    con- 

Europe.    l'ol.   yl,  /.g 


3i4  Costume    des    Danois. 

trée,  auraient  dû  y  conserver  seuls  le  droit  de  la  pêche  de  la  ba- 
leine, qui  est  d'un  produit  si  avantageux  dans  ces  parages;  mais 
les  Hollandais  avaient  pénétré  dans  ces  mers  dès  le  XVI.^  siècle, 
c'est-à-dire  avant  l'établissement  des  colonies  danoises,  et  depuis 
lors  les  Anglais  et  autres  peuples  ont  voulu  aussi  prendre  part  aux 
bénéfices  de  cette  pêche.  D'abord  il  n'y  eut  que  deux  colonies  da- 
noises, l'une  à  l'orient,  qu'on  disait  être  très-florissante,  riche  en 
bœufs  et  en  moutons,  ayant  une  ville,  quelques  villages  et  des  cou- 
vens;  l'autre,  dite  occidentale,  devait  être  moins  importante,  et 
elle  fut  pendant  long-tems  sous  la  domination  des  rois  de  Norvège: 
peut-être  la  colonie  orientale  occupait-elle  le  district ,  qui  porte  au- 
jourd'hui le  nom  d'ancien  Groenland.  On  ne  trouve  d'autre  ^docu- 
ment sur  la  destruction  de  ces  colonies  qu'une  lettre  de  Nicolas  V 
aux  e'vèques  d'Islande  où  il  est  dit ,  que  ces  élablissemens  furent 
attaqués  en  i4i8  par  une  nation  barbare  qui  brûla  les  maisons, 
et  emmena  les  habitans  en  esclavage.  Cette  nation  ne  pouvait  pas 
être  assurément  celle  des  Esquimaux.  11  est  plutôt  à  présumer 
que  c'étaient  des  pirates  écossais,  ou  irlandais,  ou  même  sarrazins, 
car  on  sait  qu'une  troupe  de  ces  derniers  parurent  un  siècle  après 
dans  l'Islande,  qu'ils  ravagèrent.  Il  est  à  remarquer  cependant  que, 
dans  les  XIV.^  et  XV .^  siècles,  tout  le  nord  et  une  parité  de  la 
Norvège,  furent  dépeuplés  par  l'effet  d'une  terrible  épidémie. 


3i5 
INDICATION    DES    MATIÈRES 

CONTENUES 

DANS    LE    COSTUME 

DES  BRETONS,  DES  SCANDINAVES,  DES  SUÉDOIS,  DES  NORVÉGIENS 

ET  DES  DANOIS. 


COSTUME 


HABITANS    DES    ILES    BRITANNIQUES 


PAR  AMBROISE  LEVATI,   PROFESSEUR. 


JL     RÈFACE .      .....      ...     ï      ....:...      .      pag.  7 

Description  géographique  des  îles  Britanniques.     .     .     .     .     .     .     »  14 

G  ouuernement  et  lois :      .     ...»  45 

A  rt  militaire ,     ...»  78 

Religion^  mariages  et  funérailles.     ...,...,.,.»  85 

Marine  et  commerce io5 

Arts  et  sciences »  i25 

Habillement  et  usages ,...;.»  146 


3l6  I  N  D  I  C  A  T  I  O  N 

LECOSTUME 

ANCIEN    ET   MODERNE 


SCANDINAVES,  DES  SUÉDOIS,  DES  NORVÉGIENS 
ET  DES  DANOIS, 


PAR    LE    CHEVALIER    LOUIS    BOSSI 

MEMBRE  DE  L'INSTITUT  DES  SCIENCES  ,  DES  LETTRES  ET  DES  ARTS 
DU    ROYAUME    LOMBARD. 

Discours  préliminaire  sur  la  Scandinavie  pag.  i8i ,  Notions  de  la  Scan- 
dinavie idem,  Habiùans  de  la  Scandinavie ,  pag.  189 ,  Teutons , 
Danes ,  Scritofinnes  ,  Svéons ,  Sitons  ,  Goths  etc.  idem.  Obscurité  de 
l'histoire  de  ces  peuples ,  pag.  192.  Caractère^  mœurs  ^  lois  ,  gou- 
'vernement ,  religion  ,  milice  ,  armes  des  anciens  Scandinaves , 
pag.  217. 

DU     COSTUME 

ANCIEN    ET    MODERNE 

DE  LA  SUÈDE  DE  LA  NORVÈGE  ET  DU  DANNEMARCK. 
PREMIÈRE    PARTIE 

DE       LA       SUÈDE. 

Etendue  ,  limites  et  divisions  ,  pag.  aSa.  Climat ,  saisons  ,  et  productions 
du  sol  y  pag.  233.  Religion  de  la  Suède,  pag.  264.  Gouvernement, 
lois  ,  revenus  publics  ,  milice  ,  idem. 

SECONDE    PARTIE 

DE      LA      NORVÈGE      ET      DE     LA      LAPONIE. 

/  ntroduction  ,  pag.  260 ,  Etendue  et  population  de  la  Norvège  ,  idem. 
Villes  principales,  pag.  277.  Laponie,  pag.  278.  Caractère  et  mœurs 
des  Norvégiens  et  des  Danois ,  pag.  285, 


DES       MATIÈRES.  3l'] 

TROISIÈME   PARTIE 


DU      DANNEMARCK. 


Etendue  et  confins  des  provinces    danoises  ^    pag.    292.  Villes    et  lieux 

considérables ,  pag.  298.    Constitution  politique  et   civile,  pag.  3o3. 

Sciences  ,     lettres ,  arts  ,    pag.    3o4.    Précis    sur    le    Groenland, 
pag.  3 12. 


3i9 


Pr.  ANCHES 


CONTENUES 


DANS    LE    COSTUME 

DES  RRETONS,  DES  SCANDINAVES,  DES  SUÉDOIS,  DES  NORVÉGIENS 
ET    DES    DANOIS. 


Planches  I.  f^  ue  de  Londres  ...     ;     j     .....     .    pag.  19 

II.  La  chaussée  ,  dite  des  Géans ,  en  Irlande .     ...»  67 

III.  l^ue  de  Richmond-Hill     ..;.,.....»  4i 

IV.  Bretons ,  Calédoniens  et  la  reine  Baodicée    ...»  45 
V.  Bardes  et  Bretons  du  Cems  d' Agricola »  48 

VI.  Saxons  et  Anglo- Saxons .     »  58 

VII.  'Alfred  et  Edgard ...»  60 

y III.  Flotte  de  Guillaume-le-ConqxiéTant ;     »  61 

IX.  Richard ,  le  comte  de  Lancaster,  Jeanne  Plantagenet 

et  Philippie  de  Haînaut    ...;,....»  61 

X.  Henri  VI  et  Marguerite  d' Anjou .....,.»  67 

XI.  Henri  VIII  et  Catherine  d'Arragon,     ......  68 

XII.  Elisabeth »  68 

XIII.  Cromwel ,  qui  dissout  le  parlement »  72 

XIV.  Guerriers  Anglo- Saxons »  80 

XV.   Tournois »  8r 

XVI.  Soldats  et  artillerie  du  XV.^  siècle »  82 

XVII.   Châtiment  militaire  ,  dit  du  Triangle.  Fusées  à  la  Gon- 

gréve.   Caserne  de  Cliatam    .........  84 

XVIII.  Arcliidruides  et  Druides »  87 

XIX.  Stone-Henge ,  ou  Temple  circulaire  des  Druides.     .     »  89 
XX.  LAbbé  Elfuath  et  V archevêque  dYork     .     .     .     .     »  n6 
XXI.  Noces  de  Henri  L'^"  et  de  Matilde.  Ordre  de    la   jar- 
retière  »  100 

XXII.  JNoces  d'Edouard  1,^1"  avec  Eléonore .     .     .     .     ;     .     »"  loo 

XXÏII.  Artillerie  et  ^vaisseaux  de  ligne »  112 

XXIV.  Dock,  Phares^  cloches  pour  descendre  dans  Veau.     »  ii5 

XXV.  Partie  de  l'intérieur  de  V Abbaye  de  TVestminster.     »  129 
XXyi.   Château  de   Windsor »  i32 

XXVII.  S. '■-Paul  de  Londres     ............   i33 


320  Planches. 

XX Vin.  Hôpital  de  Gréenwick ;     .     .     .     .     pag.  i35 

XXIX.  Rue  ou  galerie  sous-^la  Tamise »  140 

XXX.  Divers  habiCans  des  iles  Britanniques »  i5q 

XXXI.  Boxeurs ^  j„5 

XXXII.  Anciens  rnonumens  Scandinaves  au   nombre    de    4  .• 

np'  I  ,  2  e£  3  ,  Urnes  cinéraires  des  tombeaux.     »  224 

XXXIII.  Np  I   Bracelet  en  bronze  \  np  2   médaille    d'or    avec 

des  lettres  runiques  ;  uP  3  bouclier  Scandinave  ; 
n.o  4  ancienne  slltte  Jinnique  ;  nP  5  trompette  et 
flûte  des  Scandinaves »  225 

XXXIV.  Np  I   ancien  temple  d' Odin    â    Upsal\    np   2    même 

temple  après  avoir  été  violé  par  Ingo  ;  nP  3  même 
temple  transformé  en  église  chrétienne.     ...»  226 
XXXV.  Np  I   Ancien  temple  de   Vakshal  :  np  2  ,  temple    dit 

Danmark  de  Van  n6i »  227 

XXXVI.  Np  I  cor  historié  du  musée  de  Wormius ,  et  tablettes 

runiques *     .     »  227 

XXXVII.   Tapis  de  V  Adeland.  Np^  1  et  2. ,  pierres    et  inscrip- 
tions runiques .     " »  229 

XXXVIII.   Pierres  et  cippes  avec  des  inscriptions  runiques  ,    or- 
nement en  bronze  trouvé  auprès »  229 

XXXIX.    Cascade  de  Pursovonka  sur  la  rivière  Alten.     .     .     »  266 
XL.  Pêche  du  saumon  à  la  cataracte  de  Voyena     .     .     »  258 

XLI.  Monumens  de  la  Suède  du  moyen  âge »  267 

XLII.  Np  I  B-oi  et  Reine  de  Suède  du  moyen  âge^  nP  2  cou- 

ronnement  d''Eric\  nP  5  clémence  du  même  prince.     »  268 
XLIII.  Rennes  j.  mâle  et femmelle.  Lapon  dans  sa  slite  traînée 

par  un  renne »  279 

XLIV.  Hutte  de  Lapons  avec  la  famille  autour  du  feu    .     »  279 
XLV.  Première    rencontre    dAcerbi    avec    les     Lapons     à 

Piostijoki »  284 

XL VI.  Partie  de  la  Laponie  avec  Vhabitation  de    quelques 

Lapons  pêcheurs  :  coupe  de  cette  habitation .     .     »  284 
XLVII.  Hutte  ou  tente  octogone  des  Lapons^  avec  des  troupes 

de  rennes  descendant  de  la  montagne  ....     «  284 

XL VIII.   Village  ou  église  d'Enontekis  en  Laponie,     ...»  286 

XLIX.  Habillement  national  des  paysans  de  la  Norvège  .     »  287 

L.   Vue  de   Copenhague  avant  la  fin  du  dernier    siècle. 

Vue  de  la  ville    et  forteresse    de    Segeberg.    Vue 

du  Sund »  3oi 


T'IN    DU    COSTUME    DES    BRETONS  ,    DES    SCANDINAVES  ,    DES    SUÉDOIS  ,    DES    NORVÉGIENS 

ET      DES      DANOIS. 


LE    COSTUME 

ANCIEN    ET    MODERNE 

DES    HONGROIS 

DÉCRIT 

PAR  LE  DOCTEUR  FRANÇOIS  ROSSI. 


Europe,  Vol.  VI, 


PRÉCIS    GÉOGRAPHIQUE    ET    HISTORIQUE 
SUR     LA     HONGRIE. 


1_Ja  Hongrie  est  une  grande  el  fertile  cooliee  ,  qu  habitent  di-  Peuphs 
vers  peuples  qui  aillèrent  entre  eux  par  leur  ongine,  par  leurs  !an-  ta  Honsric 
gages,  par  leur  culte  et  par  leurs  mœurs.  Les  Magiars,  venus  des 
bords  du  Volga  et  ôes  monts  Urals,  avec  leurs  chevaux  infatiga- 
bles, paraissent  y  être  la  nation  dominante.  Les  Slovaques,  qui 
fesaient  partie  de  la  nation  nombreuse  des  Slaves ,  y  descendirent 
avec  ces  derniers  des  monts  Carpathiens  ou  des  Alpes  Noriques,  Les 
Germ,aîns,  en  suivant  le  cours  du  Danube,  vinrent  aussi  s'y  e'tablir , 
et  les  Valaques  ou  Daces-Romains  menaient  paître  depuis  long-tems 
leurs  troupeaux  sur  les  Alpes  de  la  Dacie.  Mais  ces  peuples  sont 
tous  Européens  ou  semi-Europe'ens,  et,  quoique  de  rites  diffe'rens, 
ils  professent  le  christianisme  sous  l'ëtendard  de  la  croix  de  S.'^-Etienne. 

La  Hongrie  est  défendue  au  nord  et  à  l'orient  par  les  monts 
Carpathiens,  au  milieu  desquels  domine  le  groupe  de  Tatra,  qui  Montagnes. 
n'a  pas  moins  de  2,600  mètres  de  hauteur.  On  de'signe  en  outre 
dans  ce  pays,  sous  le  nom  de  Fatra,  un  amas  de  montagnes  moyen- 
nes et  riches  en  métaux,  qui  s'étendent  depuis  le  Waag  ou  Vi^g, 
jusques  vers  Raschau;  mais  cette  dénomination  est  encore  donnée 
à  d'autres  montagnes,  dans  un  sens  plus  spe'cial.  Entre  les  riviè- 
res Hernat,  Topla  et  Bodrog,  on  trouve,  en  allant  d'Epëries  à  To-  CoiUnes, 
kay,  les  fameuses  Hegy-Allya  ou  montagnes  inférieures,  dont  les 
parties  méridionales  produisent  le  vin  le  plus  généreux  de  l'Europe. 
La  Hongrie  renferme  deux  des  plus  grandes  plaines  de  notre  con- 
tinent,- l'une,  qui  a  [\o  lieues  de  long  sur  aS  de  large,  comprend  Ptames. 
la  partie  occidentale,  qui  est  limitée  par  les  montagnes  de  l'Autri- 
che à  l'ouest,  par  celles  du  comté  de  JNettia  au  nord,  et  par  le  Ba- 
kony  au  sud-est j  et  l'autre,  qui  a  120  lieues  de  longueur  sur  80 
de  largeur,  forme  la  Basse-Hongrie  dans  le  sens  physique,  et  n'est 
en  grande  partie  qu'un  désert  salé  et  sablonneux,  qui  est  terminé 
vers  le  Danube  et  le  Tibisque  par  d'immenses  marais.  Ou  trouve  aussi 
dans  ce  pays  deux  grands  lacs  appelés,  l'un  Balalhon,  qui  est  entre 
les  comtés  de  Szala  et  de  Siiojeg,  et  l'autre  I^eusiedei,  situé  entre 
le  comté  d'Adembourg   et  celui  de  Wieselbourg:   le    premier    a  en-         Lacs. 


Marais, 


FleUi'es. 


Climat. 


Notions 
hïstorujuss. 


4  Précis  céogeâphique  et  iiiSTor.iQUE 

viron   seize  lieues  de  longueur,  sur  à  peu  près  trois  de  largeur,  et 
le  second  huit  et  demie  dans  le  premier  sens,  sur  deux  et  demie  dans 
le  dernier.  On    rencontre    également    beaucoup    de    marais,    surtout 
dans  la  grande  plaine  le  long  des   rives  du  Tibisque  et  du  Danube, 
ainsi  que  dans   les   grandes    vallées   que    parcourent    la    Drave    et  la 
Save.  La  Hongrie  est  arrosée  par. le  Danube,  qui  est,  après  le  Volga, 
le   plus  grand   fleuve  de  l'Europe,  et  qui,  après  avoir  coulé  en  droite 
ligne  de  l'ouest  à  l'est  jusqu'à  Bude,  d'où  il  continue  son  cours  dans 
la  direction   du   nord  au  sud   à   travers   les   provinces   ottomanes,  va 
se  jeter  dans  la   mer  noire.  Après   ce  fleuve    viennent    le  ïibi^que  , 
le  Maros,  la  Save,    la  Drave    et    l'Aluta.    Le    climat  de  la  Hongrie 
varie   suivant  l'élévation  du   sol.   Le  ïatra  est  couvert  de  neiges  éter- 
nelles, et  l'on   en   voit  même  jusqu'en  juillet  sur  les  cimes   de   plu- 
sieurs autres  montagnes:  en   ge'ne'ral    l'hiver    déploie    toutes    ses  ri- 
gueurs dans    la    partie    septentrionale.    En   descendant  de    ces    hau- 
teurs pour  venir  à  Neitra  ,  à  Hout  et  à  Karchau   où   les  montagnes 
s'abaissent,  la   température  devient  plus  douce,  et   l*on  commence  à 
voir  des  chênes,   des  hêtres,  des  arbres    fruitiers    et    des  moissons. 
Mais  à  Vacz,  à  Gyongyos,  à  Erlau  et  à  Tokay  ,  le  climat  est  très- 
doux:  on  y  est  exempt  de  chaleurs  brûlantes,  et  la  sérénité  de  l'ad- 
mosphère  n'y  est  jamais  obscurcie  par  des  brouillards,   comme    on 
en   trouve  dans  la  plaine  inférieure  entre  Presbourg  et  Comorn ,  et 
dans  la  Basse-Hongrie.  Néanmoins,  la  plus  élevée  de  ces  plaines  est 
garantie  de  chaleurs  excessives  par  la  petite  chaîne  des    montagnes 
Bakony  couvertes  de  bois,  qui  y  entretiennent  une  douce  température. 
Selon  Ptolomée  et  autres  anciens  géographes,  la  partie  de  celte 
contrée  en  deçà  du  Danube  s'appelait    Pannonie,    et    celle  au    delà 
de  ce  fleuve  jusqu'au  Tibisque,  était  habitée  par  les  Jazigues    mé- 
tanastes  ou  réfugiés.  Les  Daces  occupaient  le  pays  au  delà  de  celte 
rivière,  jusqu'aux    rivages  du  Poni-Euxin.  Sous  le  règne  d'Auguste, 
la  Pannonie  fut  soumise  aux  Romains;  et  Trajan  ,  après  avoir  vaincu 
les  Slaves  et  Décébale  leur  roi,  réduisit,  en   l'an  io5  du  Christ,  la 
Dacie  sous  sa  domination.  Persuadé  que  la  fortune  même  de  Rome 
ne  pouvait  garantir  le  maintien   de  la  paix  dans  un  aussi  vaste  em- 
pire, Adrien  restreignit  les  légions    et    les    colonies    romaines    dans 
les  limites  du  Danube,  et  abandonna   la  Dacie  à   ses  anciens    habi- 
tans.  Mais  lorsque  la  puissance  romaine,  déjà  sur    son    déclin,    fut 
attaquée  sur  tous  les  points  de  ses  vastes  frontières  par  les  Barba- 
res,  la  Dacie  ,  après  avoir  été  ravagée  par  les  hordes  qui  refluaient 


s  U  R      L  A      H  O  N  G  R  I  E.  5 

(3'orient  en  occident,  fut  enfin  pour  toujours  arracîiée  à  la  domi- 
nation des  Romains.  Dès  le  quatrième  siècle,  on  voit  Constantin 
oblige  de  tolérer  dans  la  Pannonie  les  Vandales,  qui,  tout  en  s'a- 
vançant  plus  loin  en  occident  au  commencement  du  premier  siècle, 
n'avaient  pas  cependant  abandonné  le  pays  aux  Romains.  Les  hordes  e?id!nuté 
sauvages  des  Huns  inondèrent  dans  la  suite  la  Dacie  et  cette  der-  ett^siIon"roU. 
nière  contrée,  et  c'est  de  là  que  le  féroce  Attila  commença  à  me- 
nacer toute  l'Europe.  Que  ces  Huns  fussent  les  ancêtres  des  Mon- 
gols et  des  Calmouks  de  nos  jours,  qui,  répoussés  par  d'autres 
peuples,  à  la  suite  d'une  révolution  arrivée  sur  les  confins  de  la 
Chine  au  premier  siècle,  se  retirèrent  peu  à  peu  vers  l'occident, 
et  désolèrent  l'Europe  sous  Attila  dans  le  cinquième  siècle;  ou 
plutôt  que  cette  nation  ne  fat  qu'une  masse  de  tribus  aborigènes 
de  race  finnique  ou  uralique  ,  éparses  dans  la  Russie  moderne  et 
jusques  vers  les  bords  de  la  mer  Caspienne,  lesquelles  se  réunirent 
pour  aller  attaquer  la  race  blonde  d'Odin  ;  ou  enfin  que  ces  mêmes 
Huns  soient  du  même  sang  que  les  Magiars,  qui  s'établirent  sous  Magian:. 
Arpade  dans  la  Pannonie  vers  la  fin  du  neuvième  siècle  ,  c'est  là 
peut-être  encore  un  problême  d'histoire  et  de  critique,  qui  n'est 
pas  bien  résolu.  Dans  le  sixième  volume  de  son  Précis  de  la  géo- 
graphie universelle,  oh.  nous  avons  puisé  en  grande  partie  les  no- 
tions que  nous  donnons  ici,  M.''  Malte-Brun  penche  à  croire,  dans 
l'état  actuel  de  nos  connaissances  historiques,  que  les  Huns  sont 
plutôt  d'origine  européenne,  et  que  les  Magiars  sont  issus  de  la 
même  souche.  11  trouve,  au  consmencement  de  l'ère  vulgaire,  les 
Huns  au  nord  de  la  mer  Caspienne,  et  cent  ans  après  les  Chunes 
sur  les  rives  du  Borislhène:  dénomination  et  position  qui  sont  à- 
peu-près  les  mêmes,  que  celles  qu'avaient  les  Huns  au  quatrième 
siècle.  Cette  nation  n'était  point  de  la  race  des  Golhs,  puisqu'elle 
eut  une  guerre  générale  avec  les  blonds  Alains  et  avec  les  Ostro- 
goths.  Elle  ne  pouvait  être  non  plus,  continue  le  même  auteur, 
de  la  race  des  Slaves,  puisque  ces  derniers  nous  sont  représentés 
comme  soulevés  contre  elle.  D'où  il  conclut ,  ou  qu'il  faut  faire 
de  cette  même  nation  une  race  à  part,  ou  l'admettre  pour  alliée 
des  Finnes  ou  Tschiudes ,  et  peut-être  même  pour  la  branche  prin- 
cipale de  cette  race  (i).    Les  historiens  ont    donné    aux    Huns    des 

(i)  On  ne  connaît  point  d'autres  peuples  qui    aient    habité    l'Europe 
à  une  époque  plus  reculée  ;    et  peut-être    les   Finnes    en    ont-ils    été    les 


6  Précis  géographique  et  historique 

caractères  physiques,  quî  conviennent  parfaitement  aux  Mongols;  mais 
sans  avoir  besoin  de  supposer  avec  M/  Malte-Brun  que  les  Finnes 
ont  été  soumis  à  une  tribu  de  Mongols,  on  pourrait  re'pondre,  que 
les  Huns  habitant  un  climat  ayant  les  mêmes  qualités  que  celui  oii 
vivaient  les  Mongols,  pouvaient  bien  avoir  aussi  les  mêmes  caractères 
physiques,  sans  avoir  la  môme  origine.  Par  là  on  arrive  au  même  ré- 
sultat que  M/  Malte-Brun,  qui  est  que  toutes  les  notions  que  nous 
avons  sur  les  e'mîgrations  des  Huns  et  des  Hongrois,  s'accordent 
entre  elles,  et  que  la  puissance  subite  des  premiers,  au  lieu  d'être 
l'effet  inconcevable  d'une  invasion,  deviendrait  celui  d'une  attaque 
des  anciens  peuples  de  la  Russie  contre  les  Scandinaves,  c[ui  ,  du 
mot  kJiun,  nom  des  premiers,  signifiant  peuple  dans  leur  langue, 
auraient  fait  celui  de  lumd,  qui  en  langue  Scandinave  voulait  dire 
chien.  D'après  cela  on  comprend,  ajoute  le  môme  auteur ,  comment , 
après  la  mort  d'Attila,  il  resta  tant  de  Hans  dans  les  provinces 
de  son  empire.  Un  de  ces  essaims  était  l'Unni-Var,  que  Jornan- 
dès  a  signalé  dans  la  partie  nord-est  de  la  Hongrie,  et  qui  fut 
une  des  tiges  de  la  nation  hongroise.  Il  observe  en  outre  que  la 
grande  Hotigrie  des  voyageurs  du  moyen  âge,  et  surtout  de  Ru- 
bruquis,  répond  aux  contrées  des  monts  Urals  du  midi,  premier 
pays  des  HunS;  et  peut-être  encore  que,  dans  des  tems  qui  nous 
sont  inconnus,  cette  Hongrie  primitive  s'étendait  beaucoup  plus 
loin  vers  le  nord  et  le  sud-est.  Il  pense  que  la  Jugorie  de  l'his- 
toire russe  devait  en  faire  partie;  que  les  Fervirs  de  Jornandès 
sont  probablement  des  Hongrois,  dont  le  nom  dérivait  du  mot  fe- 
rifi ,  qui  veut  dire  homme;  que,  dans  une  direction  opposée,  la 
ville  d'Egregia  ou  Egrygaya ,  qui  embarrasse  les  commentateurs  de 
Marc  Polo,  porte  un  nom  hongrois,  qui  est  encore  celui  de  plu- 
sieurs bourgades  dans  la  Hongrie  actuelle,  et  il  conclut  de  tout  cela, 
que  les  Hongrois  sont  en  même  tems  une  branche  puissante  de  la 
race  uralique  ou  finnique,  et  une  partie  de  la  confédération  des  Huns, 
Mais,  quoique  de  race  fiunique,  les  Huns  doivent  avoir  eu  des 
rapports  avec  les  Turcs  des  monts  Altaï,  comme  conquérans  ou 
comme  vaincus;  et  s'ils  firent  partie  de  l'empire  des  Turcs,  ils  en 
avaient  probablement  emprunté  le  surnom.  De  là  les  mélanges  des 
langues;  de  là  le  nom  de  Turcs  que  leur   ont  donné  les  Bisantins; 

premiers  habitans,  avant  que  les  Slaves,  les  Germains  et  les  Celtes  ne 
les  obligeassent  à  se  retirer  dans  le  nord  de  cette  partie  du  monde  ,  et 
de  l'Asie. , 


surlaHongeie.  ly 

de  là  enfin  les  traditions  Scandinaves  sur  les  Turcs,  qui  Pesaient 
partie  du  cortège  d'Odin.  Telle  est  l'opinion  de  M/  MahevBi  un  , 
qui  peut  paraître  à  quelques-uns  fondée  en  partie  sur  des  conjec- 
tures,  et  qui  néanmoins,  dans  l'état  actuel  de  la  science,  sen)ble 
devoir  être  préférée  à  tout  autre. 

Après  cet  aperçu  rapide  sur  la  question  de  l'origine  et  de  aPûL^'iefuL 
ridentilé  des  Huns  et  des  Hongrois,  le  but  de  cet  ouvrage  ne  iuf^fàlmus 
nous  permettant  pas  d'entrer  dans  un  expose'  historique  plus  dé- 
taillé à  cet  égard,  nous  allons  parcourir  les  autres  vicissitudes  qu'a 
subies  la  Hongrie  depuis  Atlila  jusqu'à  nos  jours.  L'empire  de  ce 
farouche  guerrier,  uniquement  fondé  sur  le  glaive,  vers  l'an  4^4 
de  notre  ère,  s'écroula  bientôt  après  sa  mort;  les  Ostrogolhs  et 
les  Gépides,  peuples  de  la  Germanie,  qui  furent  soumis  à  la  do- 
mination des  Huns,  occupèrent,  du  consentement  de  la  cour  de 
Constantinople  même,  les  premiers  la  Pannonie  ,  et  les  seconds  la 
Dacie.  Mais  The'odorîc  ayant  pris  le  commandement  des  Ostrogolhs, 
il  les  conduisit  dans  l'Italie  dont  ils  firent  la  conquête,  et  abandonna 
aux  Gépides  les  pays  qu'il  avait  évacues.  Ces  derniers  ne  le  con- 
serveront pas  long-tems;  ils  en  furent  chassés  par  les  Lombards 
réunis  alors  aux  Avares;  mais  les  premiers  s'élant  eux-mêmes  diri- 
gés sur  l'Italie  vers  l'an  568,  les  seconds  purent  s'étendre  ensuite 
à  leur  aise  dans  toute  la  Pannonie. 

A  cette  époque  la  nation  des  Avares,  confondue  avec  celle  des 
Huns,  occupait 'un  vaste  territoire,  qui  s'étendait  depuis  l'Allemagne 
jusqu'aux  rives  de  la  mer  noire  et  des  Palus  Méotides.  Mais  peu 
de  tems  après,  les  Slaves  de  la  Germanie  parvinrent  à  se  soustraire 
à  leur  domination.  Les  Moraves  entre  autres  fondèrent  un  puissant 
empire:  les  Slaves  de  la  Servie  et  de  la  Bulgarie  imitèrent  leur 
exemple,  et  maintinrent  leur  domination  dans  la  Pannonie  jusqu'en 
791,  où  ils  durent  céder  aux  armes  victorieuses  de  Charlemagne, 
qui  étendit  jusqu'aux  bords  du  Raab  le  grand  empire  des  Francs. 

Cet  état  formidable  était  sur  sa  décadence,  et  désormais  inca- 
pable de  repousser  les  ennemis  des  dehors,  lorsque  parurent  aux  con- 
fins de  la  Germanie  les  Magiars,  appelés  dans  la  suite  Hongrois,  du 
nom  d'une  de  leurs  tribus  principales.  Sortis  des  pays  qui  sont  au 
pied  de  l'Ural,  ou  de  la  grande  Hongrie,  ces  peuples  s'avancèrent 
d'abord  vers  le  Don  qu'ils  passèrent,  et  s'établirent  dans  un  pays 
appelé  Lebedias,  qu'on  croit  être  à-peu-près  l'ancienne  Circassie  , 
d'où   ayant    été    repoussés    par    les    Paizinachites ,    ils  entrèrent    en 


8  Précis  géographique  et  historique 

Moldavie  et  en  Valachie.  Arpade,  qu'ils  élurent  pour  leur  chef,  fut 
aussi  la  tige  de  leur  antique  dynastie.  Arnolphe,  roi  de  race  Carlo- 
vingienne  en  Germanie,  l'appela  à  son  secours  contre  le  superbe 
Swentibold  son  vassal  en  Moravie  (i)  vers  l'an  889;  mais  après  la 
mort  de  ce  dernier  en  894,  les  Hongrois  s'emparèrent  de  la  partie 
méridionale  de  cette  contrée,  et  soumirent  à  leur  puissance  le  reste 
des  Avares. 

Tant  que  les  Magiars  conservèrent  leur  goût  pour  la  vie  er- 
rante ,  ils  furent  les  ennemis  les  plus  dangereux  de  la  Germanie, 
qu'ils  parcouraient  et  ravageaient  en  toute  liberté  sous  les  derniers 
Carlovj'ngiens,  et  sous  le  règne  de  Conrad  de  Franconie,  qui  fut  le 
premier  roi  électif.  Ces  barbares  poussèrent  même  leurs  excursions 
de'vastatrices  en  Italie  et  en  France,  et,  dans  ce  dernier  pays,  jus- 
qu'au fond  du  Languedoc.  Cependant  Henri  I.^""  apprit  en  933,  dans 
les  champs  de  Mersebourg,  à  ces  hordes  sauvages,  à  respecter  le 
territoire  de  la  Germanie;  et,  en  9^5,  son  fils  Oihon  1.°",  après  les 
avoir  battus  aux  environs  d'Augsbourg,  les  repoussa  pour  toujours 
hors  des  frontières  de  son  empire. 

Depuis  lors,  les  Hongrois  commencèrent  à  perdre  de  leur  ca- 
ractère farouche,  et  à  goûter  peu-à-peu  les  avantages  de  la  civili- 
sation, qui  s'étendait  en  Europe  à  mesure  que  ses  hahitans  y  pre- 
naient un  domicile  fixe,  et  que  se  propageaient  parmi  eux  les  lu- 
mières du  christianisme.  La  religion  chrétienne  s'introduisit  chez 
les  Hongrois  sous  Geisa  leur  premier  duc,  petit-neveu  d'Arpade ,  et 
sous  son  fils  Etienne,  qui,  en  l'an  1000,  prit  le  titre  de  roi,  du 
consentement  de  l'empereur  Othoa  HI  et  du  pape  Sylvestre  H. 
Geisa  et  Etienne  embrassèrent  cette  religion,  et  en  favorisèrent  la 
propagation  parmi  leurs  sujets  à  l'aide  de  missionnaires  allemands, 
qui  les  excitaient  en  même  teras  à  défricher  le  sol  qu'ils  avaient; 
conquis.  En  l'an  1002,  Etienne  battit  Gynla  chef  des  Patzinachites 
eu  Transilvanle ,  réunit  ce  pays  à  la  Hongrie,  y  introduisit  le  chris- 
tianisme, et  fut  mis  au  nombre  des  saints  après  sa  mort.  Le  trône 
de  Hongrie  fut  successivement  occupé  par  vingt  princes  issus  de 
S.-Etienne,  dans  le  nombre  desquels  on  distingue  particulièrement 
Ladislas  le  saint,  qui  fit  la  conquête  de  la  Croatie,  de  l'Esclavonie 
et  de  la  Dalmatie.    Sous    Geisa  II,  la  Transylvanie  reçut  un  grand 

(i)  Les  Moraves  avaient  déjà  perdu   leur    indépendance^    et    étaient 
passés  soiis  la  souveraineté  des  Garlovingiens. 


SURLA    Hongrie.  o 

nombre  de  colonies  allemandes  qui  la  civilisèrent,  et  Belas  III  con- 
quit la  Gallicie,  la  Servie  et  le  duché  de  Chulm  en  Dalmatie.  En 
1222  André  II  reconnut  formellement  enfin  le  droit  d'insurrection 
auquel  cependant  la  nation  renonça  en  l688.  Sous  les  rois  de  cette 
dynastie  la  Bulgarie  fut  aussi  rendue  tributaire;  mais  ayant  pousse' 
leurs  incursions  jusqu'en  Hongrie,  les  Mongols  mirent  fin  aux  bril- 
lantes entreprises  des  rois  Arpades,  et  rendirent  môme  turbulens 
et  malheureux  les  derniers  règnes.  La  race  d'Arpade  s'éteignit  en 
i3oi   dans  la  personne  d'André  III. 

La  maison  d'Anjou  qui  régnait  à  Naples,  et  qui,  du  côté  des 
femmes,  descendait  de  la  dynastie  d'Arpade,  avait  déjà  élevé'  ses 
prétentions  à  la  couronne  de  Hongrie  contre  ce  même  André  IIÏ, 
après  la  mort  duquel  Charles  Robert  de  la  famille  d'Anjou  fut 
réeleraent  couronne  à  Gran,  quoiqu'une  partie  des  grands  de  ce 
royaume  eût  déjà  reconnu  pour  roi  Venceslas  II,  roi  de  Bohême  et 
de  Pologne,  arrière-neveu  de  Belas  IV.  Mais  ce  dernier  ne  put  se 
soutenir  contre  son  adroit  et  puissant  rival  ^  qui  sut  imposer  aux 
grands,    et  rétablir  l'ordre  et  la   tranquillité  en  Hongrie. 

II  eut  pour  successeur  en  i342  son  fils  Louis,  qui  fut  sur- 
nommé le  grand.  Neveu  de  Casimir  roi  de  Pologne,  il  lui  succéda 
aussi  au  trône  de  ce  pays  en  iSyô;  il  dompta  les  Lithuaniens,  con- 
serva en  dépit  des  Vénitiens  la  souveraineté  de  la  Dalmatie,  sou- 
mit la  Bosnie,  et  réunit  la  Moldavie  à  la  Valachie  dont  il  était 
déjà  en  possession;  mais  après  le  meurtre  de  son  frère,  il  ne  put 
plus  exercer  à  Naples  qu'une  domination   passagère. 

La  mort  de  ce  prince  entraîna  le  démembrement  de  son  vaste 
empire.  La  Pologne  eut  ses  souverains  à  part:  la  Russie  Rouge, 
c'est-à-dire  la  GalUcie  et  la  Lodomirie,  fut  réunie  à  cette  couronne; 
et  tandis  que  sous  Sigismond ,  qui  épousa  Marie  fille  de  Louis  le 
Grand,  la  Hongrie  était  en  proie  aux  troubles  et  aux  agitations,  les 
Ottomans  remportaient  en  i3g6  la  fameuse  victoire  de  Nicopolis, 
et  Venise  recouvrait  en   i4o8  une  partie  de  la  Dalmatie. 

Albert  d'Autriche,  qui  était  en  môme  tems  empereur  des  Ro- 
mains et  roi  de  Bohême,  fut  aussi  appelé  au  trône  de  Hongrie 
après  la  raort  de  Sigismond  son  beau-père;  mais  il  vécut  trop  peu 
de  tems  pour  justifier  les  grandes  espérances  que  les  Hongrois  fon- 
daient sur  lui.  Vient  ensuite,  durant  le  règne  de  Ladislas  le  pos- 
thume, fils  d'Albert,  la  sage  et  vigoureuse  administration  du  régent 
Jean  Corvm  d'Hunyad,  Vaivod  de  Transylvanie,  qui  réorganisa 
Europe.  Vol.  VI.  ^ 


10  Précis  géogïîAphiqus  et  historique 

l'état,  et  le  défendit  des  ennemis  extérieurs.  Ce  fut  lui  qui,  avec 
une  poignée  de  monde,  repoussa  de  Belgrade,  le  6  août  i456, 
les  troupes  jusques-là  victorieuses  de  Mahomet  II,  sous  la  puissance 
duquel  était  déjà  tombé  le  trône  des  empereurs  grecs.  Mais  après 
sa  mort,  des  troubles  violens  éclatèrent  en  Hongrie,  et  la  famille 
du  Vaivod  fut  frappée  de  rudes  revers. 

Après. la  mort  du  roi  Ladislas,  dans  la  personne  duquel  s'étei- 
gnit la  première  ligne  autrichienne,  l'empereur  Frédéric  III,  de  la 
ligne  cadette  d'Autriche,  c'est-à-dire  de  Styrie ,  fit  valoir  ses  titres 
à  cette  couronne;  cependant  l'élection  tomba  sur  le  jeune  Mathieu 
Corvin,  fil  du  fameux  Jean,  lequel  parvint,  non  seulement  à  se 
maintenir  sur  le  trône  contre  Frédéric,  mais  encore  à  lui  enlever 
une  partie  assez  considérable  de  ses  états  héréditaires.  Il  lutta  aussi 
en  1466  contre  Georges  Podiebard  roi  de  Bohême ,  et  fut  plus  heu- 
reux contre  son  successeur  le  prince  Vladislas  de  Pologne,  qu'il 
obligea  en    1471    à  lui  céder  la  Silésie,  la  Moravie  et  la  Lusace. 

Mais  l'aveugle  fortune,  qui  a  tant  de  fois  décidé  du  sort  des 
nations,  enleva  trop  tôt  aux  Hongrois  leur  Mathias.  Ce  n'est  pas 
sans  raison  que  son  règne  fut  célébré  comme  l'âge  d'or  de  la  na- 
tion hongroise:  car  il  sut  non  seulement  régler  l'état  au  dedans 
et  encourager  les  arts,  les  sciences  et  la  littérature  nationale,  mais 
encore  assurer  au  dehors  à  son  pays  un  rang  honorable  et  impor- 
tant dans  le  système  politique  de  l'Europe. 

A  sa  mort,  la  puissance  de  ce  royaume  commença  à  décliner. 
Appelé  par  les  états  au  trône,  Vladislas  de  Bohême  consentit  à 
signer  une  capitulation  qui  restrignait  son  autorité.  A  la  faveur  de 
cet  acte,  il  put  bien  triompher  de  Maximilien  archiduc  d'Autriche, 
son  rival,  mais  il  dut  ensuite  lui  abandonner  tous  les  pays  de 
l'Autriche,  que  Mathias  avait  conquis.  Puis  à  la  paix  de  Presbourg 
en  1491?  ^l  fiit  stipulé,  qu'après  l'extinction  de  la  nouvelle  ligne 
masculine  de  Bohême  et  de  Hongrie,  la  maison  d'Autriche  succé- 
derait à  la  couronne  de  Hongrie  et  à  celle  de  Bohême,  et  ce  traité 
fut  confirmé  par  un  double  mariage  entre  les  deux  familles. 

Peu  de  tems  après,  la  maison  d'Autriche  se  vil  maîtresse  de 
ces  deux  royaumes.  Louis  II,  qui  avait  succédé  à  son  père  Vla- 
dislas, ayant  eu  la  témérité  d'attaquer  avec  peu  de  monde  les  Ot- 
tomans, qui  avaient  des  forces  considérables  à  Mohacz,  perdit  la 
bataille  avec  la  vie,  et  avec  lui  s'éteignit  la  nouvelle  branche  de  Bo- 
hême  et    de    Hongrie.  Ferdinand    I.®""  d'Autriche    se    présenta    alors 


suRL/v    Hongrie.  ir 

comme  héritier  de  cette  maison  j  mais  durant  tout  son  règne,  et 
long-tems  encore  après,  la  Hongrie  ne  fut  qu'une  sanglante  aiène, 
où  s'enlr'égorgeaient  les  armées  chrétiennes  et  musulmannes,  et>  où 
l'étendard  de  la  croix  flottait  alternativement  sur  les  tours  avec  ce- 
lui de  Mahomet.  Séparée  de  la  Hongrie  en  1026  à  la  mort  de  Louis 
II,  la  Transylvanie  fut  la  cause  principale  de  ces  guerres,  c[ui  fu- 
rent d'abord  intestines,  et  finirent  par  attirer  dans  ce  royaume  les 
armes  étrangères.  D'un  autre  côté,  la  réforme  de  Luther,  adoptée 
par  les  uns  et  rejetée  par  les  autres,  ne  contribua  pas  peu  à  en- 
venimer les  esprits,  et  favorisa  les  entreprises  des  Ottomans.  Un 
^artî  nombreux  voulut  placer  sur  le  trône  de  Hongrie  Jean  Zapo- 
lya,  Vaivod  de  Transylvanie:  ce  qui  donna  lieu  entre  lui  et  Ferdi- 
nand d'Autriche  son  rival,  à  une  guerre  qui  se  termina  par  un  ac- 
commodement, au  moyen  duquel  la  possession  de  la  Transylvanie 
et  d'une  grande  partie  de  la  Hongrie  fut  assurée  à  Zapolya,  Les 
Ottomans,  aux  intérêts  desquels  ces  dissensions  offraient  des  chan- 
ces favorables,  ne  manquèrent  jamais  de  favoriser  les  princes  de 
la  Transylvanie  contre   les   rois  Austro-Hongrois. 

Les  deux  Bathory,  Bethlen  Gabor,  Etienne  Botskai  qui  con- 
quit toute  la  Hongrie,  Gabriel  Bethlen  qui,  pendant  quelque  lems, 
fut  maître  de  tout  ce  pays,  les  deux  Rakotsky,  dont  le  second  de 
ce  nom  fut  pendant  long-tems  la  terreur  des  Autrichiens  et  des 
Polonais,  et  enfin  Tekely  qui,  après  avoir  fait  des  efforts  héroï- 
ques, mourut  à  Brussa  en  Natolie-Nicomédie,  tous  ces  grands  per- 
sonnages déployèrent  pendant  cette  longue  suite  de  guerres  civi- 
les les  qualités  les  plus  éminenles,  mais  souvent  aussi  avec  elles 
les  défauts  de  leur  nation.  Enfin  la  politique  autrichienne  triom- 
pha^ en  1713  de  tous  ces  obstacles;  et,  depuis  celte  époque,  ses 
droits  héréditaires  sur  ce  pays  ont  été  reconnus  sans  contesta- 
lion.  Elle  fit  ensuite  quelques  tentatives  pour  reconquérir  la  Ser- 
vie et  la  Valachîe,  mais  les  effets  n'en  furent  pas  durables;  elle 
parvint  néanmoins  à  recouvrer  la  Russie  Rouge,  dont  elle  a  formé 
un  royaume  à  part. 

Nous  avons  cru  à  propos  de  présenter  ici  les  portraits  de 
quelques  princes,  qui  sont  particulièrement  distingués  dans  l'histoire 
de  Hongrie,  et  dont  nous  avons  emprunté  les  figures  de  l'ouvrage 
intitulé  Mausoleum  Regni  Apostolici  Regiim  et  Ducum.  Celles  de  la 
planche  i  reprsentent,  savoir;  n.^  i,  Attila,  n.°  2,  Arpade,  n.°  3 
Gyula,  n."4  Geisa,  n.*^  5  S.^  Etienne,  n.^  6  Bêla  V%  et  n.^7   S.'  La- 


Religion. 


politiques. 


12        Précis  géographique  et  historique  sur  la  Hongrie. 
dislas;  et  à  la  planche  2  on  voit,  n.^  i  Bêlas  IV,  n.°  2  Venceslas, 
n.°  3  Marie,  n.°  4  Sigismond,  n.°  5  Albert,  d.^  6  Jean    Hunniade 
Corvin,  et  n.°  7  Mathias  Gorvin. 

religion   et   ordres   politiques   et   civils. 
T 

XJes  Hongrois  ayant  embrassé  la  religion  catholique,  comme 
nous  l'avons  indique  plus  haut,  conservèrent  l'unité  delà  foi,  jus- 
qu'à l'époque  où  les  opinions  de  Luther  et  de  Calvin  pénétrè- 
rent chez  eux.  Alors  ils  proclamèrent  la  liberté  des  cultes;  mais  la 
religion  catholique  est  professée  par  plus  de  la  moitié  des  habitans, 
et  jouit  en  outre  de  grands  privilèges  politiques.  Son  clergé  occupe 
une  place  à  part  dans  la  diète,  et  ses  prélats  ont  de  gros  revenus: 
les  plus  riches  sont  l'archevêque  de  Gran,  celui  de  Rolocza  et 
l'évéque  d'Erlau.  La  confession  de  Calvin  est  trés-répandue  dans 
la  noblesse,  et  prêchée  dans  tous  les  lieux  où  il  y  a  un  nombre 
suffisant  d'habitans  pour  l'entretien  d'un  culte  modeste.  La  croyance 
de  Luther  au  contraire  n'a  de  sectateurs  que  parmi  les  ouvriers 
des  mines  et  parmi  les  ouvriers  allemands,  qui  l'ont  conservée 
dans  toute  la  rigueur  des  idées  du  seizième  siècle.  L'église  grecque 
orientale  a  perdu  successivement  un  grand  nombre  de  ses  prosé- 
lytes, dont  plus  d'un  tiers  s'est  même  réuni  à  l'Eglise  catholique; 
elle  ne  laisse  pas  cependenl  d'être  encore  celle  du  plus  grand  nom- 
bre dans  les  provinces  méridionales.  Le  rite  grec  uni  a  été  adopté 
surtout  par  les  Rusniaques  ou  Rutènes,  appelés  aussi  Orosz,  et  abu- 
sivement Grecs,  du  nom  de  la  religion  qu'ils  professent:  cette  po- 
pulation ayant  passé  en  Hongrie  vers  le  douzième  siècle  de  la 
Gallicie  orientale,  et  de  la  Valachie  qui  en  est  voisine. 

Ordres  La  natlou  hongroise,  (  Populus  Hungaricus  )  dans  le  style  of- 

ficiel de  la  diète,  est  l'association  politique  des  magnats  ou  grands 
dignitaires,  des  nobles  possessionnés ,  des  Armalistes  ou  gentils- 
hommes sans  biens;  du  clergé,  qui  se  compose  des  archevêques, 
des  évêques ,  de  quelques  abbés  commendataires  et  de  quelques 
doyens  de  chapitres;  des  villes  libres  royales;  des  bourgs  privilé- 
giés; des  tribus  des  Cumans  et  des  Jazigues,  avec  quelques  autres 
petites  corporations. 

Poucohs  C'est  à  la  nation  qu'appartient  le  droit  d'élire  le  roi,  dans   le 

cas  où  la  dynastie  régnante  viendrait  à  s'éteindre,  ainsi  que    celui 


du  roi. 


Religion  et  ordles  politiques  et  civils  des  Hongrois.  i3 
de  faire  les  lois  et  de  créer  les  impôts.  Le  reste  de  la  population 
se  désigne  sous  le  nom  de  peuple  des  contribuables  ,  contribuens 
plehs ,  et  ne  jouit  d'aucuu  droit  politique.  Le  roi  a  le  droit  de 
faire  la  guerre  et  la  paix;  et,  après  avoir  obtenu  le  consentement 
de  la  nation,  il  peut  ordonner  la  leve'e  de  la  noblesse  en  masse 
(^  insurreciio  y,  mais  toutes  les  contributions  ordinaires  doivent  être 
approuvées  par  la  diète.  Le  roi  jure  d'être  fidèle  au  statut  et  signe 
le  diplôme  du  roi  André,  non  sans  prolester  cependant  contre  l'ar- 
ticle, qui  «accorde  aux  Hongrois  la  faculté  de  prendre  les  armes 
contre  lui,  dans  le  cas  où  il  violerait  leurs  privilèges  » .  Le  roi  fait 
exe'cuter  les  décisions  des  cours  judiciaires,  promet  de  ne  destituer 
aucun  magistrat  sans  jugement ,  et  s'engage  à  maintenir  dans  leur 
intégrire'  les  limites  du  royaume. 

Le  couronnement  du  roi  se  fait  avec  la  couronne  de  S.*  Etienne,    Couronr2emeni 

'du  rot 

et  celui  de  la  reine  avec  la    conronne    dite   Domestica.    Cette    der-  etàeiareuie, 

^  ^  charges  de  cour, 

mère  ce'rémonie,  ou  le  couronnement  d'une  reine  de  Hongrie,  ayant      et  ordres 

..  ,  O  7      J  chevaleresques. 

eu  lieu  il  n  y  a  pas  long-tems  ,  nous  croyons  devoir  en  rapporter 
ici  les  circonstances  principales,  comme  pouvant  fournir  d'ailleurs 
des  notions  plus  positives  sur  cet  usage.  Ce  fut  le  27  septembre 
1825,  qu'elle  fut  renouvelée  à  Presbourg  dans  la  personne  de  l'im- 
pératrice Caroline  de  Bavière,  épouse  de  François  L^^  empereur 
d'Autriche  et  roi  de  Hongrie,  actuellement  régnant.  Le  cortège  qui 
accompagna  la  reine  à  l'église,  où  devait  se  faire  la  cérémonie,  par- 
tit du  palais  de  la  cour  avec  la  pompe  usitée  en  pareil  cas.  Après 
les  soldats,  les  gens  de  service,  les  pages  et  les  écuyers  (  aulae 
regiae  farniliares  )  qui  ouvraient  la  marche,  venaient  les  magnats, 
les  conseillers  intimes  et  les  ministres  à  cheval^  les  chevaliers,  les 
commandeurs,  et  les  grands-croix  des  diverses  ordres  à  cheval, 
parmi  lesquels  il  convient  de  distinguer  celui  de  S.*  Etienne,  qui 
est  un  ordre  particulier  au  royaume  de  Hongrie.  A  leur  suite  pa- 
raissaient le  héraut  du  royaume  à  cheval  la  masse  levée,  le  major- 
dome (  curiae  regiae  magister  )  aussi  à  cheval  avec  son  bâton , 
l'archiduc  palatin,  l'évêque  portant  une  croix,  le  f.  f.  de  grand 
écuyer  (  agasonum  regalium  magistrï  vices  gerens  (i)  ),  l'épée  nue 
et  la  tête  découverte,  puis  l'empereur  habillé  à  la  Hongroise  ayant 
le  kalpac  en  tête,  et  enfin  la  reine  habillée  aussi  à  la  hongroise, 
et  seule  dans  un    carrosse.    Après  elle  venait    la    garde  noble    hon- 

(i)  Dans  le  Glossaire  de  Du-Cange,  le  nom  à'Agaso  est  donné  à  l'of- 
ficier qui  était  chargé  du  soin  des  chevaux  et  des  bêtes  de  somme. 


i4  Religion  et  ordres  POLixiQtrES  et  civils 

groise,  et  la  troupe  fermait  la  radrclie.  Le  cortège  arrive  à  l'éalîse  ' 
les  divers  personnages  qui  le  composaient  allèrent  se  placer,  chacun 
au  lieu  qui  lui  était  assigné:  le  roi  et  la  reine  avaient  chacun  leur 
trône  à  part,  et  après  qu'ils  s'y  furent  assis,  on  commença  la  messe, 
durant  laquelle  se  firent  le  sacre  et  le  couronnement.  Après  les  li- 
-  lanies  et  les  oremiis  d'usage,  le  primat  prit  le  saint  chrême  des  mains 
du  maître  des  cérémonies,  et  en  oignit  la  reine  deux  fois  au  bras 
droit,  et  une  fois  entre  les  épaules.  Ces  onctions  achevées,  la  reine 
suivie  de  son  grand  majordome,  des  évèques  assistans  et  des  dames 
se  rendit  derrière  l'autel  pour  s'y  essuyer,  puis  revenue  devant  l'au- 
tel, elle  se  mit  à  genoux.  Alors  Tëvêque  de  Wisprim,  qui  depuis 
bien  long-tems  a  le  droit  de  couronner  les  reines  de  Hongrie  avec 
la  couronne,  domestica,  prit  celte  couronne  des  mains  du  maître  des 
cérémonies,  et  la  posa  sur  la  tête  de  la  reine.  Ensuite  l'archiduc 
palatin  ayant  pris  sur  un  coussin  la  couronne  du  royaume,  qu'il 
avait  ôtée  auparavant  de  dessus  la  tête  du  roi,  la  présenta  au  primat 
c|ui  présidait  à  la  cérémonie  du  sacre.  Ce  prélat  la  tint  quelque  tems 
appuyée  sur  l'épaule  droite  de  la  reine,  pour  indiquer  par  là,  que 
l'épouse  du  roi  de  Hongrie  doit  supporter  une  partie  du  fardeau 
de  l'état  (i),  puis  il  la  remit  au  palatin,  qui  la  posa  de  nouveau 
sur  la  tête  du  roi.  Après  la  messe,  le  cortège  se  rendit  dans  le, 
même  ordre  au  palais  du  primat,  où  fut  servi  le  banquet  royal. 
Nous  avons  représenté  à  la  planche  3  la  partie  la  plus  importante 
de  ce  cortège.  On  y  voit;  n.°  i  ,  les  magnats  et  les  membres  des  di- 
vers ordres  à  cheval,  parmi  lesquels  on  distingue  celui  de  S.*  Etienne; 
au  u.°  2,  le  héraut  du  royaume;  au  n.^  3  l'archiduc  palatin,  et  au 
n.°  4  l'évéque  portant  la  croix.  La  planche  4  représente,  savoir; 
n.^  I  ,  le  f.  f.  de  grand  écuyer;  n.*^  2,  S.  M.  l'empereur  ;  d.°  3  ,  les 
magistrats  civils;  et  n.°4)  '^  capitaine  de  la  garde  noble  hongroise* 
La  planche  5  transporte  l'observateur  dans  l'église,  où  l'on  voit 
S.  M.  la  reine,  sur  l'épaule  droite  de  laquelle  le  primat  pose  la 
couronne  du  royaume. 
Diète  Les   diètes  se  composent  de    deux    chambres,    ou,    comme   on 

les  appelle  en  Hongrie,  de  deux  tabulée,  dont  chacune  se  subdivise 

(i)  Nous  observerons  ici  que  les  reines  de  Hongrie  ,  effectivement  ré- 
gnantes ,  et  auxquelles  ,  dans  le  style  diplomatique ,  on  donne  le  nom 
de  rex  et  non  de  regina ,  telles  que  furent  Marie  femme  de  Sigismond  , 
et  Marie  Thérèse  ,  sont  couronnées  par  le  prince  primat  avec  la  couronne 
du  royaume. 


honaioise 


DES    Hongrois  i5 

en  deux  ordres.  Le  clergé  et  les  magistrats  occupent  la  première 
tabula  y  et  l'autre  est  réservée  aux  députés  ou  nonces  des  cinquante- 
deux  comtés,  deux  par  chacun,  nommés  par  la  noblesse,  et  aux 
députés  des  villes  libres.  En  cas  d'absence,  les  magnats  peuvent  se 
faire  représenter  par  des  députés,  qui  siègent  parmi  les  députés  des 
comtés.  Aucune  détermination  ne  peut  être  prise  par  les  diètes,  si 
elle  n'est  votée  par  les  quatre  ordres;  et,  dans  chacun  des  ordres, 
les  délibérations  se  prennent  à  la  pluralité  des  suffrages.  Les  dé- 
putés sont  obligés  de  se  tenir  aux  instructions  de  leurs  commettans. 

En  Hongrie,  le  noble,  comme  l'unique  citoyen  qu'il  y  ait  dans 
l'état,  peut  seul  posséder  des  biens  fonds  dans  toute  l'étendue  du 
royaume:  l'habitant  d'une  ville  libre,  comme  citoyen  de  cette  ville 
seule,  ne  peut  acquérir  de  propriétés  que  dans  l'arrondissement  de 
ce  lieu  de  son  domicile.  En  cas  d'extinction  de  la  ligne  masculine  , 
les  biens  de  la  noblesse  retournent  à  l'état;  cependant,  tant  que  la 
famille  subsiste,  elle  peut  revendiquer  les  biens  qui  ont  été  vendus, 
moyennement  le  remboursement  du  prix  de  la  vente.  Les  nobles 
ne  peuvent  être  mis  en  arrestation  qu'en  vertu  d'une  condanna- 
tion;  ils  ne  payent  aucune  contribution  ordinaire,  et  sont  les  seuls 
qui  puissent  aspirer  aux  places  de  la  magistrature. 

Les  paysans  hongrois,  dont  les  ancêtres  étaient  des  pasteurs 
errans,  semblent  avoir  été  d'abord  des  cultivateurs  mercenaires,  mais 
libres  de  leur  personne  :  la  servitude  personnelle  et  perpétuelle 
n'était  connue  en  Hongrie,  que  comme  un  châtiment  réservé  aux 
paysans  rebelles.  Ainsi  la  plupart  des  habitans  des  campagnes  vi- 
vaient dans  l'éiat  de  colons  temporaires,  obligés  par  contrat  de 
cultiver  les  terres  d'un  seigneur,  les  uns  pour  le  compte  direct 
de  ce  même  seigneur,  et  les  autres  pour  le  leur  propre,  et  sous 
la  condition  ,  pour  les  premiers  ,  de  ne  pouvoir  abandonner  le 
domaine  sans  rembourser  auparavant  les  avances  faites  par  le  sei- 
gneur, et  pour  les  seconds,  de  ne  pouvoir  en  être  renvoyés  sans 
être  indemnisés  de  leurs  frais.  Dans  cet  état  de  choses ,  les  paysans 
hongrois  seraient  plus  heureux  que  ne  le  sont  les  petits  culti- 
vateurs dans  beaucoup  d'autres  pays;  mais  la  manière  vague  dont 
sont  énoncées  les  obligations  réciproques  des  maîtres  et  des  colons, 
fait  que  la  condition  de  ces  derniers  est  quelquefois  moins  heureuse 
qu'elle  ne   devrait  l'être. 

Dans  ce  système,  la  substitution  faite  du  travail  au  prix  du 
bail  des  terres,  a  été  déterminée  par  un  code  rural  nommé  Urba- 


Cla  s  se  s 
privilégiéss. 


'  Fmu 
dei  paysans. 


Urbarium, 


i6  Religion  et  ordres  politiques  et  civils 

rium,  et  publié  en  1764  par  Marie  Thérèse.  La  servitude  person- 
nelle, là  où  elle  existait  encore,  fut  abolie  en  1795  par  un  décret 
de  Joseph  II;  et  la  diète,  remise  en  vigueur  par  Léopold  II,  a 
confirmé  celte  disposition  lulélaire  de  la  personne  et  des  biens  des 
paysans;  mais  elle  n'a  point  sanctionné  la  faculté  accordée  par  ce 
premier  monarque  à  presque  tous  les  habiians  d'acquérir  des  pro- 
priétés, et  moins  encore  la  tentative  qu'il  fit  d'assujétir  toutes  les 
terres  à  un  même  impôt. 

^'^'P^^ul^°"  L'administration  suprême  du  royaume  de  Hongrie,  comme  celle 

centrale.  ^q^  Toyaumcs  uuis ,  réside  dans  la  Chancellerie  Aulique  de  Hongrie 
établie  à  Vienne,  et  de  laquelle  dépendent  les  privilèges  royaux 
de  ce  pays.  A  cette  chancellerie  est  subordonné  le  conseil  royal 
lieulenantiel  hongrois  de  Bude ^  qui,  d'après  les  lois  constitution- 
nelles de  Hongrie  ,  a  toujours  pour  président  le  palatin  de  ce 
royaume.  Ce  conseil,  quoiqu'il  reçoive  ordinairement  les  ordres  du 
roi  par  le  moyen  de  la  chancellerie  aulique  de  Hongrie,  ne  laisse 
pas  de  dépendre  uniquement  et  immédiatement  du  roi,  aux  termes 
des  constitutions.  C'est  lui  qui,  à  l'exception  de  ce  qui  concerne 
l'ordre  judiciaire  et  les  finances,  règle  tout  ce  qui  a  rapport  à  la 
politique,  à  la  police,  aux  églises,  aux  écoles,  aux  fondations  de 
piété,  qui  administre  les  fonds  des  universités,  les  lycées  etc. 

'^'^p^^ii^nî''"'  Vient  ensuite  l'administration  provinciale  ou  des    comtés,    qui 

provinciale,  ggt  gu  graudc  partie  indépendante  de  la  couronne.  Treize  palatins 
ou  ispani  possèdent,  par  droit  d'hérédité ,  leur  dignité;  les  autres 
officiers  du  comté  sont  élus  par  la  congrégation  ou  assemblée  de 
la  province,  et  payés  de  ses  propres  fonds.  Les  villes  ont  également 
leurs  administrations  municipales  ,  et  dépendent  des  tribunaux  su- 
prêmes qui  leur  sont  affectés.  Il  faut  être  naturalisé  hongrois  pour 
occuper  un  emploi  quelconque,  et  cette  qualité  ne  peut  être  ac- 
cordée aux  étrangers,  que  par  la  diète. 

Administraiion  En   maliérc    judiciaire,    la    première    instance    pour    le    pavsan 

hongrois  est  le  siège  de  la  seigneurie,  ou  il  a  son  domicile;  pour 
les  habiians  des  villes  libres  c'est  le  magistrat,  et  pour  les  nobles, 
selon  la  nature  de  la  contestation,  c'est  ou  le  juge  du  siège  {  ju- 
dex  nobilium  )  ou  le  comité  (  sedria  ),  ou  les  tabulée  de  district, 
qui  résident  à  Tyrnau  ,  à  Gùnz  ,  à  Epéries  et  à  Debreczin  ,  et  qui 
sont  aussi  la  seconde  instance  pour  les  roturiers.  On  appelle  de  ces 
divers  tribunaux  à  la  tabula  royale  de  Bude.,  et  de  celle-ci  à  la 
tabula  sepiemvirale,  qui  siège  dans  la  même- ville.    Dans    les    diffé- 


DESHOKGROIS.  l'J 

rends  qui  ont  pour  objet  d'anciens  diplômes  concernant  des  con- 
cessions d'hypothèque  ou  de  privilèges,  et  quand  il  s'agit  de  délits 
d'état,  la  première  instance  est  la  tabula  royale.  11  est  à  remarquer, 
que  le  droit  romain  n'a  jamais  été  admis,  ni  n'a  eu  force  de  loi 
subsidiaire  en  Hongrie.  Les  lois  civiles  et  criminelles  de  ce  pays 
se  composent  de  décrets  rendus  par  divers  rois,  tels  que  S.*  Etienne, 
S.'  Ladislas  et  Charles  I.^''.  Les  lois  civiles  indiquent  les  rapports 
politiques  et  économiques  qu'ont  entre  eux  les  habitans  j  et  dans 
plusieurs  des  lois  criminelles,  la  peine  consiste  en  amendes  pécu- 
niaires. Cependant  on  a  vu  quelquefois  les  crimes  de  haute  trahi- 
son, punis  de  peines  corporelles  d'une  rigueur  atroce.  Telles  furent 
celles  auxquelles  furent  condannës  les  chefs  de  la  révolte  des  pay- 
sans duBannat,  dans  le  seizième  siècle.  Le  principal  d'entre  eux 
qui  était  regarde  comme  leur  roi  ,  fut  place  sur  un  trône  de  fer 
rouge,  avec  une  couronne  en  tête  et  un  sceptre  en  niain,  aussi  en 
fer  et  ardent.  Ce  malheureux  était  à  demi  grille  lorsqu'on  amena 
devant  lui  neuf  de  ses  principaux  complices,  qu'on  avait  laissés  sans 
manger  depuis  plusieurs  jours;  ils  furent  menacés  d'être  aussitôt  mis 
à  mort,  s'ils  ne  mangeaient  pas  leur  prétendu  roi.  Six  d'entre  eux 
obéirent  et  le  dévorèrent,  et  les  autres  ayant  refusé  furent  tailles 
en  pièces.  Durant  tout  le  tems  que  le  patient  resta  sur  le  trône,  les 
tourmens  qu'il  souffrait,  et  dont  la  seule  idée  fait  horreur,  ne  lui 
arrachèrent  pas  une  seule  plainte. 

L'établissement  des  impôts  en    Hongrie  appartient  à    la    diète        -^'«««cw. 
et  les  revenus  de  ce  pays  se   tirent  presqu'en  entier  de  l'imposition 
foncière,  des  droits  sur  le  sel,   et  du  produit  des  douanes. 

La  force  armée  de  ce  pays,  selon  Schwartner,  se  compose  de  ^oue  année, 
46,000  hommes  d'infanterie  et  de  1 7,000  hasards,  sorte  de  cavalerie 
légère  propre  à  la  Hongrie.  Qiiant  au  costume  de  ces  troupes,  nous 
renvoyons  nos  lecteurs  au  tableau  que  nous  avons  donné  de  l'armée 
autrichienne,  dont  elles  font  partie.  Outre  la  troupe  de  ligne,  il  y  a 
encore  en  Hongrie  une  partie  de  territoire  appelée  confins  militaires, 
dont  les  habitans  sont  en  même  tems  soldats  et  cultivateurs.  Chaque 
maison  ou  aggrégation  de  familles  est  régie,  à  la  manière  de  celles 
d«s  anciens  patriarches,  par  le  plus  ancien  de  la  communauté,  auquel 
on  donne  le  nom  de  Gospodar.  Chez  ce  peuple  ,  le  nombre  de 
ceux  qui  veulent  entrer  dans  l'état  ecclésiastique,  ou  dans  le  com- 
merce, est  déterminé  par  la  loi,  et  quiconque  abandonne  le  pays 
sans  la  permission  des  Gospodars,  est  puni  comme  déserteur.  Par- 
Europe.  Fol.  FI.  ^ 


i8     Religion  et  ordres  politiques  et  civils  des  Hongrois. 
tni  les  autres  corps  militaires  nous  citerons  enfin  celui  des  Haiducs, 
comme  digne  d'être  remarqué. 
^IturZion.  n  y  a  à  Pest  une  université  et  une  bibliothèque  royale,  à  Bude 

un  observatoire,  à  Waizen  une  académie  nommée  Marie  Lodovicée , 
à  Schemnitz  une  école  de  minéralogie  que  fréquentent  beaucoup 
d'étrangers,  et  à  Kesthely  un  institut  économique  établi  par  le 
comte  Festetils. 

ARTS     ET     commerce. 

1  ^ 

^'^''  i^  ÉTAT  des  arts  eu  Hongrie  n'offre  rien    de  bien   intéressant. 

Il  existe  dans  ce  pays  peu  de  manufactures,  et  les  produits  n'en 
sont  remarquables  ni  pour  la  quantité',  ni  pour  la  qualité.  Les 
draps,  les  verres  et  la  fayence  se  consument  dans  le  pays,  ne  pou- 
vant soutenir  la  concurrence  avec  les  mêmes  produits  des  fabriques 
de  l'Autriche.  Cependant  on  fait  de  l'excellent  savon  en  Hongrie, 
et  les  tanneries  seules  y  mettent  en  circulation  de  grands  capitaux. 
L'influence  de  l'industrie  allemande  se  fait  sentir  dans  la  fabrication 
des  toiles  de  la  haute  Hongrie;  et  celle  des  toiles  fines,  dans  le 
comte  de  Zips,  emploie  un  capital  de  six  millions  de  florins. 
Commerce.  Mais  la  Hongrie  trouve  dans   la  fertilité  de  son  sol  un  ample 

compensation  à  l'infériorité  de  son  industrie  manufacturière;  et  ses 
bœufs,  ses  farines,  ses  vins,  ses  laines  et  ses  métaux  y  sont  la 
matière  d'un  commerce  avantageux.  La  valeur  des  exportations  an- 
nuelles est  d'environ  vingt  à  vingt-quatre  millions  de  florins,  et 
celle  des  exportations  d'environ  quinze  à  dix-huit  millions. 


CARACTERE  PHYSIQUE   ET  MORAL,   LANGUE,  LETTRES,   SCIENCES,    MOEURS 
ET  USAGES    DES    DIVERS    HABITANS    DE    LA    HONGRIE. 


Conformation  J jes  Hongroïs  sout  cu    Êiénc'ral    d'une  taille    moyenne,    mais 

physique  "  ^         "  ^  J  ' 

dts  Hongrois,  d'unc  complexiou  robuste.  L  observateur  attentif  les  reconnaît  à  leurs 
membres  bien  musclés,  à  leurs  larges  épaules,  à  leur  visage  carré, 
et  au  caractère  prononcé  de  leurs  traits:  on  trouve  néanmoins  par- 
mi les  nobles  des  individus  d'une  forme  plus  svelte  et  quelquefois 
plus  élancée.  Dans  le  peuple  comme  dans  la  noblesse,  le  Magiar 
montre  un  air  de  fierté  qui  annonce  le  sentiment  de  sa  propre 
force,  une  valeur  militaire  qui  aime  les  fatigues  de  la  guerre,  une 


Caractère  phisiqué  et  moral,  langue  etc.  des  Hongrois;     19 
vivacité  uu  peu  grossière,  qui  est  le  caractère  des  mœurs  militaires, 
et  une  gaiele'  qui  est  propre  aux  enfans   de  la   nature.  Des  cheveux 
noirs  et  un   tempe'rament  sanguin  ou  bilieux  sont  les    signes   physi- 
ques dominans  chez  cette  nation. 

Les  nobles  hongrois,  riches  et  pauvres,  se  dîsinguent  par  leurs  Caracdre 
manières  franches  et  hospitalières,  par  une  affabilité' tout-à-fait  cor-  des  Hongi-ois. 
diale,  et  par  une  conversation  pleine  d'amabililé  et  d'agre'ment.  Le 
grand  seigneur  qui  a  plusieurs  millions  de  rente,  ainsi  que  le  gen- 
tilhomme réduit  à  n'avoir  qu'une  cabane  pour  demeure ,  accueillent 
l'un  et  l'autre  avec  la  même  bonté  l'étranger  qui  se  présente  à  eux 
sous  des  dehors  honnêtes;  et  ce  sentiment  est  si  gênerai  dans  toute 
la  nation,  qu'un  étranger,  qui  saurait  parler  le  hongrois,  pourrait 
parcourir  d'un  bout  à  l'autre  cette  vaste 'contrée  ,  sans  avoir  besoin 
d'entrer  dans  aucune  auberge.  Au  reste  les  e'tablissemens  qui  portent 
ce  nom  ,  sont  en  ge'néral  mal  pourvus,  et  il  ne  peut  guères  en  être 
autrement  dans  un  pays,  que  peu  de  voyageurs  aisés  sont  tentés  de 
voir;  cependant,  quelques  villes  allemandes  ou  à  demi-allemandes, 
font  exception  sous  ce  rapport. 

La  masse  de  la  nation  hongroise  se  compose  des  habitans  des 
campagnes,  et  cette  race  d'hommes  robustes  offre  tous  les  traits 
caractéristiques  de  celle  ,des  Magiars. 

D'après  l'idée  que  nous  venons  de  donner  des  peuples  qui  se  £^„  „^ 
sont  établis  successivement  dans  la  Hongrie,  il  est  naturel  de  pen-  Magiare. 
ser  que  ce  pays  doit  être  le  théâtre  de  la  confusion  des  langues. 
C'est  pour  remédier  à  cet  inconvénient,  que  ces  peuples  convin- 
rent entre  eux,  peu  de  tems  après  ,  de  ne  faire  usage  que  de  la 
langue  latine  dans  toutes  leurs  affaires,  tant  publiques  que  pri- 
vées. Gela  n'empêcha  pas  cependant,  que  chacun  d'eux  ne  conservât 
l'idiome  qui  lui  est  propre,  et  celui  des  Magiars  mérite  particu- 
lièrement d'être  remarqué.  Cet  idiome  n'est  pas  un  mélange  de  plu- 
sieurs autres  langages  de  l'Europe  et  de  l'Asie  :  opinion  toujours 
absurde,  mais  plus  particulièrement  encore  à  l'égard  d'une  nation 
qui,  comme  celle  dont  il  s'agit  ici,  se  montre  dans  l'histoire  avec 
un  caractère  d'unité  aussi  évident.  De  même  la  langue  Magiare  n'est 
point,  comme  on  l'a  dit  avec  plus  de  finesse  que  de  vérité,  une 
yierge  sans  mère,  sans  sœurs  et  sans  filles \  elle  a  maintenant  re- 
trouvé son  origine  et  sa  famille  dans  les  contrées  qui  s'étendent, 
-depuis  ks  confins  de  la  Laponie  jusques  sur  les  bords  du  Volga, 
et  au  delà  des  monts  Urals.  Le  magiar  ou  hongrois  tient  des  idio- 


20  Caractère  physique  et  moral,  langue,  lettres,  scrinces  elc: 
mes  finniques,  comme  l'a  prouvé  grammaticalement  M/ Gyamarlhy(i). 
De  plus,  celte  langue  aurait  selon  Rîaproth,  quelque  ressemblance 
avec  celle  des  Jugurs ,  et  aurait  même  emprunté  quelques  mots  du 
Samoiède.  Oi]  y  reconnaît  aussi  quelques  mots  turcs,  et  elle  a  de 
même  quelques  rapports  de  grammaire  avec  l'arménien;  on  veut  mê- 
me lui  en  trouver  aussi  quelques-uns  avec  le  Scandinave. 

Liuérature.  La  langue  hongroise,    qu'on    peut    regarder  comme  un    monu- 

ment important  pour  l'histoire  de  l'origine  de  cette  nation,  mérite 
encore  d'être  remarquée  sous  le  rapport  de  la  littérature.  Riche, 
harmonieuse  et  flexible,  elle  se  prête  facilement  au  genre  d'élo- 
quence naturel  à  la  nation.  Elle  a  des  historiens,  des  poètes,  des 
journaux  littéraires  et  scientifiques,  et  ne  laisse  pas  d'être  le  lan» 
gage  ordinairement  usité  dans  la  diète,  malgré  l'usage  qu'on  y  fait 
aussi  de  la  langne  latine,  par  égard  pour  ceux  de  ses  membres  qui 
sont  Slaves  ou  Allemands. 

Habillement  L'habilIcmcnt  de  la  noblesse  hongroise  est  digne  aussi  de  fixer 

des  nobles         n  .  o  o 

des  deux  sexes.  1  attention  (  voy.  le  n.°  i  de  la  planche  6).  Il  se  compose  d'un 
bonnet  avec  une  pelisse,  ou  d'un  chapeau  à  trois  cornes,  d'un 
panache  en  plumes  de  héron,  d'un  gilet  galonné  et  serré  par  une 
ceinture  en  soie  avec  des  glands  en  or  ou  en  argent,  d'un  manteau 
à  la  hussarde  bordé  de  fourrure  et  galonné,  d'un  pantalon  collant, 
et  d'une  paire  de  bottes  ayant  une  couture  de  chaque  côté,  et  dont 
le  devant  ne  forme  qu'une  seule  pièce  avec  la  partie  qui  recouvre  le 
pied.  Cet  habillement  donne  au  gentilhomme  hongrois  un  air  svelte  et 
militaire,  que  relève  encore  le  sabre  dont  il  est  toujours  armé.  Au- 
trefois les  dames  (  voy.  n.'^  2  de  la  même  planche  )  avaient  aussi  leur 
costume  national,  dont  la  partie  la  plus  marquante  était  le  kalpac, 
ou  bonnet  de  velours  noir  à  la  hussarde,  serré  sur  le  devant  avec 
un  bouton  en  or,  et  une  espèce  de  robe  couleur  céleste  garnie  en 
perles.  Mais  aujourd'hui  elles  ont  quitté  ce  costume,  pour  suivre  les 
modes  de  Paris  et  de  Londres. 
Habillement  L'habillement  des  paysans  hongrois  dénote  l'habitant  d'un  pays 

des  paysans        „         ,  ,  .  ti  il 

dis  deux  sexes,  ffoid ,  ct  UH  homme  menant  une  vie  errante.  Ils  portent  de  larges 
caleçons,  et  une  veste  par  dessus  laquelle  ils  mettent  une  guba  ou 
tissu,  qui  imite  parfaitement  une  peau  de  mouton.  ïls  ont  pour  coif- 
fure un  bonnet  de  feutre  appelé  kalpac ,  qui  est  devenu    un  objet 

(i)   Gyamarthy ,  affinitas  lînguae  Hungaricae  cum  linguis  Finnicae 
orlginis  grammatice  demonstrata.   Gottingae ,  1779. 


DESHON  CROIS.  21 

de  parure  pour  les  chevaliers  et  même  pour  les  rois,  mais  auquel 
ils  ont  conservé  sa  forme  finnique  originaire.  Parmi  ces  paysans  on 
doit  distinguer  les  pâtres  du  comté  de  Symeg  ou  Szumegli  (  voyez 
le  n.°  3  de  la  planche  6  ),  chez  qui  semble  s'être  maintenu  le  type 
le  plus  grossier  de  l'habillement  national.  Ces  pâtres,  population 
à  demi-sauvage ,  portent  une  chemise  et  des  pentalons  de  toile  bien 
frotte's  de  graisse,  pour  en  prolonger  la  dure'e  et  pour  en  e'carter 
les  insectes,  et  ils  ne  les  quittent  plus  qu'ils  ne  tombent  en  lam- 
beaux. Ils  s'enveloppent  les  pieds  de  chiffons  de  toile,  ayant  pour 
semelle  un  morceau  de  cuir  qu'ils  attachent  avec  des  courroies.  Quel- 
ques-uns portent  la  guba  ou  le  manteau  de  laine,  d'autres  une  sim- 
ple peau  de  mouton  ;  ils  aiment  à  parer  de  rubans  leur  chapeau 
grossier,  et  nouent  derrière  les  oreilles  leurs  cheveux,  qu'ils  ont  soin 
de  bien  graisser  avec  du  lard.  Ils  ont  derrière  leurs  épaules  un  sac 
attaché  à  une  courroie  orne'e  de  boulons  de  me'tal  ;  mais  l'objet  le 
plus  singulier  de  leur  e'quipement  est  la  valaska ,  espèce  de  petite 
hache,  qu'ils  manient  avec  beaucoup  d'adresse,  et  qui,  dans  leurs 
mains,  est  quelquefois  un  instrument  de  meurtre.  Le  n.*^  i  de  la 
planche  7  représente  un  paysan  hongrois  dans  son  habillement  ordi- 
naire, et  le  n.°  2  un  jeune  paysan  du  comté  de  Stuhlweissenbourg 
en  habit  des  dimanches. 

L'habillement  des  paysannes  hongroises  est  à-peu-près  le  même 
que  celui  des  Allemandes  de  la  même  condition.  Elles  forment  avec 
leurs  cheveux  des  tempes  une  tresse  serrée ,  qu'elles  joignent  à  celle 
qu'elles  font  de  leurs  cheveux  de  derrière,  et  qu'elles  se  laissent 
flotter  sur  le  dos  en  forme  de  queue,  comme  font  les  femmes  en 
Suisse.  Elles  s'enveloppent  la  tête  d'un  mouchoir  blanc,  et  portent 
un  justaucorps  rayé,  avec  une  jupe  aussi  rayée  et  un  petit  tablier. 
Cette  jupe  laisse  voir  leurs  bottines  de  cuir  jaune  ou  d'autre  cou- 
leur avec  un  talon  en  fer,  dont  elles  se  servent  comme  les  hom- 
mes font  de  l'éperon,  pour  faire  en  dansant  un  bruit  qui  leur  plaît. 
(  voy.  le  n.°  3  de  la  même  planche).  Le  n.*^  4  représente  une  jeune 
paysanne  des  confins  de  la  Styrie;  le  n.^  5  une  femme  et  une  jeune 
fille  catholique  du  comté  de  Stuhlweissenbourg,  et  le  n.^  6  une 
femme  et  une  jeune  fille  calviniste  du  même  comté.  Enfin  on  voit 
aux  n.°^  4  et  5  de  la  planche  6  une  jeune  paysanne  du  comté  de 
Neograd,  avec  son  mouchoir  pour  se  garantir  de  la  pluie  et  sous 
le  même  n.°  4  une  paysanne  clementinensis  de  Sirmia. 


22  Caractère  physique  et  moral,  langue,  lettres,  sciences  etc^ 
Le  paysan  hongrois,  quand  il  voyage,  cherche  rarement  des 
auberges  5  il  passe  les  nuits  au  milieu  de  ses  troupeaux  et  sur  ses 
charetteSj  exposé  aux  injures  du  tems;  et  même,  quand  il  est  chez 
lui,  il  dort  souvent  sur  un  tas  de  foin,  ou  sur  un  banc,  couvert 
d'une  peau. 
âf7anMcLe.  Quoîque  Ics  grands  seigneurs  passent  la  plus  grande  partie  de 

leur  tems  à  Vienne,  ils  ne  laissent  pas  ne'annioins  d'aller  voir  de 
tems  en  teras  leurs  terres,  surtout  pour  s'y  donner  le  plaisir  de  la. 
chasse.  Mais  les  nobles  d'une  fortune  înédiocre  ne  vont  presque 
jamais  en  Autriche;  ils  passent  l'été  dans  leurs  châteaux,  et  se  re- 
tirent l'hiver  à  Pest,  à  Presbourg  et  dans  les  autres  grandes  villes. 
Les  amusemens,  dans  toutes  ces  villes,  sont  à-peu-près  les 
mêmes  qu'à  Vienne.  A  Pest,  que  les  Hongrois  appellent  leur  Lon- 
dres, on  a  le  spectacle  de  divers  combats  d'animaux:  tantôt  c'est 
un  taureau  sauvage  qui  y  terrasse  un  bœuf:  tantôt  c'est  un  homme 
aux  prises  avec  un  taureau  à  demi-sauvage,  qui  cherche  à  l'enlever, 
et  dont  l'homme  rend  les  efforts  vains  en  le  contenant  par  les  cor- 
nes. Outre  ce  genre  de  spectacles  il  y  a  encore  à  Pest  des  théâ- 
tres, où  l'on  donne  des  représentations  souvent  en  allemand,  et 
quelquefois  en  hongrois. 
Dames  G'cst  daus  Ics    asscmblécs    nombreuses    et  bruyantes    qu'éclate 

popu  aires,  j^  gaieté  du  caractère  de  la  nation.  Le  peuple  a  plusieurs  sortes  de 
danses,  dont  les  unes  sont  très-fatiguantes  ,  et  les  autres  entremê- 
lées d'une  espèce  d'action  dranîatiquej  ces  dernières  méritent  parti- 
culièrement qu'on  en  fasse  mention.  Une  trentaine  ou  une  quarantaine 
de  jeunes  filles,  rangées  sur  deux"  lignes,  l'une  vis  à  vis  de  l'autre, 
et  à  la  distance  de  douze  à  quinze  toises,  se  tiennent  toutes  par 
la  main  dans  chaque  ligne,  et  agitent  lentement  leur  bras  en  sui- 
vant la  cadence  d'une  chanson  ;  elles  changent  de  tems  en  tems  de 
place,  et  lorsque  les  jeunes  filles  d'une  de  ces  troupes  -viennent  à 
passer  sous  les  bras  de  celles  de  l'autre,  celles-ci  leur  donnent  un 
■  bon  coup  du  plat  de  la  main  sur  le  dos. 
chanu  Les  chansons  des  Hongrois  ont  d'un  genre  d'alternatif,  qui  tient 

populaires,  ^^  ^^j^.  ^^^  Grccs.  Ce  sout  des  demandes  et  des  réponses  analo- 
gues à  l'état  des  personnes  qui  les  chantent.  Par  exemple  ,  une 
troupe  demande  à  l'autre:  quel  est  t objet  de  vos  secrets  soupirs? 
6  tendres  amies l  que  vous  faut-il  pour  être  heureuses?  et  l'autre 
troupe  répond:  un  beau  jardin  qui  abonde  en  fruits^  un  bon  fond 
riche  en  bétail ,  et  un  mari  jeune  et  fidèle.  Ce  t^ibleau  n'est  sûre- 


D   E   s       H  O  N  G  Pi  O  I  s.  23 

ment  pas  à  comparer  avec  les  danses  d'iVrcadie,  ni  avec  les  jeux 
des  bergers  de  la  vallée  de  Tempe;,  mais  il  n'en  est  pas  moins  pro- 
pre à  fournir  un   sujet  intéressant  à   quelque  The'ocrite  Magiar, 

Les  Hongrois,  ainsi  que  nous  l'avons  observe  plus  haut,  ont 
un  caractère  physique  et  moral  tout-à-fait  distinct. 

Les  Slaves  de  la  Hongrie,  appelés  Slovaques  y  forment  une 
population  nombreuse.  Les  individus  y  sont  en  général  d'une  belle 
prestance,  et  ceux  d'entre  eux  nomme's  ICopaniczars,  qui  habitent 
les  montagnes,  se  font  remarquer  par  des  formes  gigantesques.  Les 
Slaves  ont  un  tempérament  sanguin,  qui  leur  donne  une  hilarité, 
une  légèreté  et  une  vivacité,  qu'on  ne  trouve  point  aux  autres  ha- 
bitans  de  la  Hongrie;  mais  ils  sont  en  même  lems  passionnés  pour 
les  plaisirs,  et  n'ont  ni  la  probité  des  Allemands,  ni  la  fierté  des 
Hongrois,  ni  la  bienveillance  hospitalière  de  ces  deux  peuples.  L'es- 
clavage les  a  dégradés,  et  leur  langue,  qu'ils  ne  cultivent  que  depuis 
peu  de  tems,  ne  leur  offre  encore  que  peu  de  moyens  pour  le  dé- 
veloppement de  leur  intelligence.  Mais  leurs  dispositions  naturelles 
pour  les  mathématiques  appliquées  et  pour  les  arts  mécaniques,  en 
fait  des  sujets  utiles  à  l'état.  Le  n.°  6  de  la  planche  6  représente 
un  paysan  Slave  de  ]Neutra,et  le  n.^  7  une  paysanne  du  même  lieu. 

Le  langage  que  parlent  les  Slovaques  diffère  peu  du  Bohémin 
et  du  Morave;  mais  les  sermons,  surtout  parmi  les  Protestans,  se 
font  en   Bohémien  ou  idiome  czec  pur  et  régulier. 

Parmi  les  Slaves  de  la  Hongrie,  il  y  a  quelques  tribus  qui 
portent  des  noms  particuliers.  Telle  est  celle  des  Rusniaques,  Ru- 
lèoes  ou  Orosz,  dont  nous  avons  déjà  fait  mention,  et  qui  est  une. 
population  européenne  encore  à  demi-sauvage,  sans  activité  et  sans 
industrie.  Cette  tribu,  arrivée  en  Hongrie,  comme  fugitive  de  la 
Russie  Rouge,  quoique  de  sang  Slave  et  parlant  un  dialecte  de  cette 
langue,  ne  se  mêle  point  avec  les  autres  populations  Slaves  de  ce 
pays:  ce  qui  pourrait  provenir  de  ce  que  les  individus  y  professent, 
les  uns  le  rite  grec  oriental,  et  les  autres  le  rite  grec  uni.  Les  n.°'  8 
et  9  de  la  planche  ci-dessus,  représentent  un  paysan  et  une  paysanne 
Rusniaques. 

Les  Hongrois  n'ont  pas  encore  de  législation  bien  fixe  relati- 
vement au  mariage.  Les  filles  sont  ordinairement  fiancées  dès  l'âge 
de  cinq  à  six  ans  ,  puis  élevées  dans  la  maison  de  leur  futur  beau- 
père  jusqu'à  ce  qu'elles  soient  mariées,  pour  éviter,  comme  cela 
est  aiii\é  quelquefois,  qu'elles  ne  fussent  enlevées  de  chez  leurs  pa- 


Caractère 
physique 
et  moral' 


Langue 
siowacjue. 


Rusniaques, 


Usages 

particulier 

dans 

les  Juariages. 


24     Caractère  physique  et  moral,  langue,  lettres",  sciences  elc: 
rens.  A  Krasnibrod,  village  près  d'un    couvent  de  l'ordre  de  S/  Ba- 
sile, il  se  tient  trois  fois  l'an  un  marché  de  filles.  Les  Rusniaques 
vont  par  milliers  en  pèlerinage  à  cet   endroit:    on    y    reconnait    les 
filles  à  leurs  cheveux  ëpars    ornés    de    guirlandes,    et  les    veuves  à 
une  couronne  de  feuilles   vertes,  dont  elles  ont  la  tête  ceinte.  Lors- 
cju'un  homme  en   trouve  une  qui  lui  plait,  il  l'entraîne  dans  le  cloî- 
tre ,  maigre  la  résistance  peut-être    simulée,    qu'elle    ou  ses    parens 
lui  opposent;,  et  s'il  parvient  à  lui  faire  passer  le  seuil  de  la  porte 
de  l'église,  elle  lui  est  aussitôt  fiancée.  Le  jour  des  noces,  les  deux 
familles  se  réunissent:  la  fiancée  fait  semblant  de  se  cacher  dans  la 
foule,  où  les   autres   jeunes    filles  s'empressent    d'aller  la  chercher 
pour  lui  offrir  les  présens  de  l'amitié. 
Faîaqae,.  l\  habite  eu  Hongrie  un  grand  nombre  de  Valaques.  Cette  na- 

tion prétend  descendre  des  colonies  romaines,  qui  s'étaient  établies 
dans  ce  pays:  ce  qui  nous  oblige  à  en  parler  plus  particulièrement. 
Voici  ce  qui  nous  a  paru  de  plus  authentique  dans  les  descriptions 
qui  en  ont  été  faites. 
Lansiue,  Lg  laHguc    valaque    comprend   un    grand  nombre  de    mots    la- 

tins, quoique  corrompus;  mais  elle  a  aussi  certaines  déclinaisons 
et  conjugaisons,  qui  diffèrent  totalement  de  celles  de  cette  dernière 
langue.  Celte  nation  semble  tirer  son  origine  d'un  mélange  de  co- 
lonies militaires  romaines  avec  des  habilans  primitifs  du  pays.  Les 
Valaques  se  donnent  le  nom  de  Romiun  ;  ils  ont  conservé  une 
grande  prédilection  pour  l'Italie,  et,  comme  les  Romains,  ils  aiment 
les  alimens  farineux,  les  ognons,  le  lait  et  le  fromage.  Ceux  d'en- 
tre eux  qui  en  ont  les  moyens  envoient  leurs  enfans  aux  études  à 
Padoue  ;  mais  cela  n'empêche  pas  qu'eu  général  leurs  mœurs,  et 
particulièrement  celles  de  leurs  compatriotes  établis  en  Hongrie,  ne 
se  rapprochent  de  l'état  sauvage.  Sans  arts  et  sans  sciences,  ce  peu- 
ple ne  connaît  que  les  besoins  et  les  plaisirs  de  la  vie  errante  et 
pastorale.  Les  femmes  y  ont  cependant  un  certain  luxe,  qui  con- 
siste à  porter  des  pendans  d'oreille  et  des  colliers  de  perles  fausses 
en  si  grande  quantité,  qu'on  distingue  de  loin  une  dame  valaque 
au  bruit  que  font  ces  divers  ornemens. 
^rts  et  métiers.  H  n'y  a  chcz  Ics  Valaques  ni    charrons    ni  tisserands,   chacun 

d'eux  se  suffisant  à  soi-même  dans  les  ouvrages  de  ces  deux  pro- 
fessions. On  ne  voit  jamais  leurs  femmes  oisives:  tout  en  filant  à 
la  quenouille,  elles  portent  ce  dont  elles  ont  besoin  et  même  leurs 
enfans  sur  leur  tête,  pour  n'être  point  dérangées  dans  leur  travail, 


DESHONGHOIS.  25 

et  font  elles-mêmes   tout  ce  quî  leur  est    nécessaire.  On    ne  trouve 
point  de   mendians  chez  ce  peuple,  mais  le  vol  et  l'adultère  y  sont 

frëquens.  ^  ^^^^.  .^^^ 

Le  rit  grec  que  professent  les  Valaques,  comme  nous  l'avons  ei'ÙTa^es. 
observé  ,  a  quelques  particularités  qu'il  convient  de  remarquer  par- 
mi d'autres  usages  qui  leur  sont  propres.  Ils  ont  un  carême  qui 
dure  une  grande  partie  de  l'année  ,  et  qu'ils  observent  avec  la  plus 
scrupuleuse  rigueur,  au  point  que  le  voleur  même  ne  voudrait  pas 
y  manquer,  dans  la  crainte  que  Dieu  ne  bénît  pas  ses  entreprises^ 
L'intolérance  religieuse  est  un  de  leurs  caractères  distinctifs.  S'il  ar- 
rivait à  quelqu'un  d'eux  d'entrer  par  mégarde  dans  une  église  ca- 
tholique et  d'y  être  aspergé  d'eau-béuite,  il  se  ferait  aussitôt  puri- 
fier par  ses  popi  ou  prêtres,  qui,  pour  une  certaine  rétribution, 
lui  font  les  ablutions  d'usage  en  prononçant  une  espèce  d'exorcisme. 

Les  Valaques  emportent  leurs  morts  à  la  sépulture  en  pous-  '^e>iwure. 
sant  des  hurleraens  épouvantables,  et  lorsque  le  cadavre  est  déposé 
dans  la  fosse,  les  assistans  se  mettent  à  crier  tous  ensemble  que 
le  mort  avait  tan  d'enfans,  tant  cïamis  et  tant  de  bétail,  et  lui 
demandent  pourquoi  il  sest  laissé  mourir.  Ils  placent  sur  sa  tête 
une  grosse  pierre,  pour  empêcher  que  quelque  vampire  ne  vienne 
le  sucer.  Ils  parfument  sa  sépulture,  et  versent  du  vin  dessus  pour 
îa  purifier.  Rentrés  chez  eux,  ils  se  mettent  à  manger  du  pain  de 
froment,  pour  se  concilier,  selon  eux,  la  bienveillance  de  l'âme  du 
défunt.  Après  cela  ils  font  une  fêle,  qui  est  plus  ou  moins  bril- 
lante, selon  les  moyens  de  la  famille,  et  pendant  plusieurs  jours 
ils  vont  pousser  des  cris  sur  la  sépulture,  et  l'arrosent  de  vin.  Ces 
cérémonies  sont  quelquefois  accompagnées  d'une  autre,  qui  consiste 
à  drf.*sser  sur  la  sépulture  une  perche,  à  laquelle  ia  veuve  du  dé- 
funt attache  une  couronne  de  fleurs,  uu  bout  d'aile  d'oiseau,  et  un 
morceau  d'étoffe. 

Un  Valaque  n'oserait  jamais  se  servir  d'un  bâton  de  hêtre  Supersuiiou. 
pour  faire  rôtir  de  la  viande,  parce  qu'au  printems  cet  arbre  suinte 
un  suc  rougeâlre,  et  que  les  Turcs  se  servent  de  préférence  de 
son  bois  pour  empaler  les  chrétiens.  Ces  hommes  grossiers  croient 
que  les  éclipses  de  soleil  sont  l'effet  d'un  combat,  entre  cet  astre 
et  des  dragons  chassés  de  l'enfer;  c'est  pourquoi  ils  s'imaginent 
qu'en  fesant  beaucoup  de  bruit,  et  en  tirant  un  grand  nombre  do 
coups  de  fusil,  ils  peuvent  empêcher  que  le  soleil  ne  soit  dévoré 
par  ces  dragons.  Le  supplice  le  plus  affreux  pour  eux  est  celui  de 
Europe.  Fol.  FI.  d 


Allemands, 


26       CARACTiÈRE  PHYSIQUE  ET  MOBAL ,  LANGUE,  LETTRES,  SCIENCES  CtC. 

la  corde,  et  ils  le  craignent  plus  que  celui  de  la  roue,  altendu  di- 
sent-ils,  que,  dans  ce  dernier,  l'âme  peut  sortir  du  corps  par  la  bou- 
che, et  que,  dans  l'autre,  elle  est  forcée  de  s'échapper  par  un  trou 
moins  décent. 
^'"Xtri^^  Lorsque  deux  ou  plusieurs  Valaques  veulent  se  jurer  une  ami- 

les  Faïaques.  lié  inviolablc ,  ils  mettent  dans  un  vase  une  croix,  du  pain  et  du 
sel,  et  en  mangent  ensemble;  puis  ils  y  versent  du  vin  et  en  boi- 
vent de  même,  après  quoi  ils  jurent  par  la  croix,  par  le  pain  et 
par  le  sel ,  (  pe  cmce ,  pe  pita  ,  pe  sare  )  de  ne  point  s'abandon- 
ner jusqu'à  la  mort.  Cette  cérémonie  se  désigne  par  les  expressions 
de  mangar  de  criice,  manger  sur  la  croix,  et  les  amis  unis  par  ce 
lien  s'apellent /race  de  cruce ,  c'est-à-dire  frères  de  la  croix.  Cette 
espèce  de  fraternité  pourrait  être  comparée  à  celle  que  se  juraient 
jadis  les  héros  de  la  Scandinavie,  ainsi  que  les  chevaliers  dans  le 
reste  de  l'Europe. 

11  y  a  encore  en  Hongrie  beaucoup  d'Allemands  qui  y  sont 
venus,  les  uns  de  la  Slyrie  et  de  l'Autriche,  et  les  autres  de  la 
Souabe.  Ils  parlent  divers  dialectes  de  la  langue  allemande ,  qui  sont 
à  la  fois  durs  et  sonores.  Ces  habitans  se  trouvent  dans  les  com- 
tés d'Adembourg,  de  Wieselbourg  et  d'Eisenbourg ,  où  ils  ont  intro- 
duit Un  système  d'agriculture,  avec  quelqu'induslrie  et  les  mœurs 
de  leurs  pays. 

On  trouve  encore  dans  la  Hongrie  une  autre  population,  qui 
se  dit  d'origine  vandale;  mais  les  Vandales  de  l'histoire  du  moyen 
âge  étaient  de  race  gothique,  et  ceux-ci  se  nomment  eux-mêmes 
Slovènes^  et  ils  parlent  un  idiome  peu  différent  de  celui  des  au- 
tres Slaves. 

Il  existe  aussi  dans  cette  contrée  une  population  de  race  tur- 
que, appelée  Cumans ^  et  qui  vient  peut-être  des  bords  du  fleuve 
Ruma.  Cette  population  réfugiée  en  Hongrie,  d'abord  vers  la  fin  du 
onzième  siècle,  puis  en  plus  grand  nombre  du  tems  de  Gensiskan, 
a  maintenant  adopté  la  langue  et  les  mœurs  des  Hongrois  ,  et 
embrassé  le  christianisme  en  i4io;  elle  a  même  perdu  jusqu'au  sou- 
venir de  son  ancien  langage,  et  le  dernier  qui  s'en  rappelait  quel- 
ques mots  est  un  individu  nommé  Rardzag,  qui  est  mort  en  1770. 
On  voit  par  Voraison  dominicale  qu'on  a  conservée  en  langue  eu- 
mane  ,  que  les  élémens  du  Turc  dominaient  dans  cette  langue. 

Les  Jazigues  ou  Jassis,  qui  ne  sont  pas  les  anciens  Jazigues 
sarmates,  forment  une  tribu  distincte  des   Cumans,  qui    est   venue 


P^andales. 


Allemands. 


Cumans. 


DESHONGBOIS:  ^"J 

s'établir  en  Hongrie  comme  l'avant-garde  de  ces  derniers.  La  chan- 
cellerie hongroise  désigne  celte  nation  sous  le  nom  de  Balistariif 
et  quelques  auteurs  sous  celui  de  Philistins. 

II  est  enfin  une  autre  nation  digne  d'être  remarque'e  dans  la  zingares. 
Hongrie,  où  elle  vit  en  bandes  e'parses  en  divers  lieux,  c'est  celle 
des  Zin gares ,  Zingennes  ou  Czingares  ^  qu'on  trouve  aussi  en  Tran- 
sylvanie et  dans  d'autres  provinces  de  la  monarchie  autrichienne. 
Nous  avons  repre'senté  sous  le  n.°  8  de  la  planche  6  une  famille 
de  Zingares  près  de  sa  cabanne.  Pour  les  habituer  à  une  vie  plus 
sédentaire,  le  gouvernement  a  voulu  les  obliger  à  se  fixer  dans  un 
territoire  détermine'  et  à  cultiver  la  terre,  ou  à  exercer  quelque  me'- 
tier.  On  leur  donna  le  nom  de  Nouveaux  Hongrois;  mais  la  plu- 
part d'entre  eux  préférèrent  errer  de  pays  en  pays,  en  jouant  de 
quelqu'inslrument ,  ou  en  fesant  le  métier  de  chaudronnier;  quelques- 
uns  font  aussi  des  clous.  Mais  si  le  gouvernement  n'a  pu  les  ame- 
ner à  un  genre  de  vie  tout-à-fait  stable,  il  est  parvenu  au  moins 
à  les  empêcher  de  se  réunir,  comme  auparavant,  par  troupes  de 
quelques  centaines  et  même  de  quelques  milliers  dans  leurs  excur- 
sions. Il  n'y  a  pas  encore  long-tems  qu'une  vingtaine  d'individus 
de  cette  nation  furent  condamnés  comme  anthropophages;  mais  la 
sentence  était  à  peine  exécutée;  que  les  juges  sentirent  naître  en 
eux  le  soupçon  d'avoir  prononcé  trop  légèrement  dans  cette  affaire. 


LE    COSTUME 

ANCIEN    ET   MODERNE 

DE  LA  RUSSIE  D'EUROPE 

DÉCRIT 

PAR  LE  DOCTEUR  JULES  FERRARIO.    • 


Europe.  Fol.  VI'  A 


INT  R  O  D  U  C  TION 


HISTOIRE  ne  nous  offre  pas  d'exemple  d'un  eta(  aussi  vaste  ^^^J'i'lll 


agrandissciieiii 

et  forces 

ie   femptrc 

de  liusiie. 


que  l'empire  actuel  de  Bussie,  qui  comprend  la  moitié  de  l'Eu-  /J/Z^,Zc 
rope  et  le  tiers  de  l'Asie.  Jamais  Alexandre  le  grand,  ni  les  em- 
pereurs romains,  ni  Tamerlan,  ni  Charles-Quint  n'étendirent  leur 
domination  sur  autant  de  peuples.  L'empire  russe  occupe  la  partie 
la  plus  élevée  de  l'ancien  continent.  Vers  le  pôle  arctique,  il  n'a 
pour  barrière  que  des  glaces  éternelles;  à  l'ouest,  il  confine  aux 
golfes  de  Bothnie  et  de  Finlande  et  à  la  mer  Baltique,  et  ses 
côtes  de  l'est  sont  baignées  par  le  grand  océan,  qui  sépare  l'Asie 
de  l'Amérique.  Au  midi,  ses  frontières  sont  marquées  par  une  ligne 
d'une  longueur  immense,  qui  le  sépare  des  états  de  la  Prusse  et 
de  l'Autriche,  et  qui  longeant  ensuite  les  provinces  restées  à  la 
Porte  Ottomane,  s'avance  depuis  les  bords  du  Pruth  jusqu'à  l'em- 
bouchure du  Niest.?r,  partage  par  moitié  la  mer  noire  et  la  Cas- 
pienne, resserre  de  ce  côîé  les  possessions  de  la  Perse,  au  delà 
de  laquelle  la  Russie  n'a  plus  d'autres  limites  que  celles  de  la  Tar- 
tarie  indépendante,  et  de  la  Chine.  Rien  ne  semble  pouvoir  désor- 
mais résister  à  un  empire,  qui  embrasse  la  vingt-huitième  partie  du 
globe',  la  neuvième  du  continent,  et  dont  la  population  forme  le 
quinzième  de  la  totalité  du  genre  humain  (i).  11  n'a  pas  fallu  moins 

(i)  Les  frontières  orientales  de  la  Russie  européenne  que  nous  allons 
décrire  ,  sont  formées  p?r  la  longue  chaîne  des  monts  lirais.  Cette  -vaste 
région  est  en  outre  traversée  par  deux  autres  chaînes  qui  se  trouvent  ^ 
l'une  au  sud  ,  et  l'autre  au  centre  :  le  reste  n'offre  en  grande  partie  que 
des  plaines.  Ses  principales  rivières  se  jettent ,  savoir  ;  la  Petschora  ,  la 
Dwina  et  TOnega  dans  la  mer  glaciale  ;  la  Neva,  le  Pernau  et  la  Duna 
dans  la  mer  Baltique;  le  Dniester,  le  Dnieper  et  le  Don  dans  la  mer 
noire  ,  et  le  Volga  dans  la  mer  Caspienne.  Sur  une  aussi  grande  étendue 
de  pays  le  climat  est  très-varié.  Il  est  extrêmement  froid  aux  environs 
de  la  mer  glaciale  ,  et  l'on  y  rencontre  peu  de  végétaux.  On  fait  du  vin 
et  l'on  recueille  d'excellens  fruits  près  de  la  mer  noire.  Dans  le  centre  les 
grains  sont  cultivés  avec  succès,  et  le  bois  y  est  en  abondance.  Les  villes 
les  plus  considérables  de  la  Russie  sont  Pétersbourg,  située  prés  du  golfe 
de  Finlande,  et  résidence  impériale.  Cette  grande  ville,  la  seconde  de 
l'empire  ,  est  bâtie  en  partie  sur  la  terre  ferme  ,  et  en  partie  sur  des  iles 
formées  par  la  Neva.   Elle  a  de  beaux  palais ,  de  grands  étabiissemens  pu- 


4  Introduction. 

de  dix-siècles  à  cet  empire    pour   arriver  à  cette  grandeur  colossale  , 
qui   fait  aujourd'hui  l'admiration  et  l'étonnement  du  monde. 

Quelle  e-t  donc  la  cause  de  cet  agrandissement,  et  quelle  en 
est  la  nature?  Cet  agrandissement,  quoiqu'en  disent  les  historiens 
vulgaires,  n'est  ni  subit,  ni  moderne,  ni  e'ph<^mère  ;  c'est  l'ouvrage 
des  siècles  et  de  la  nature,  et  l'origine  s'en  perd  dans  les  mêmes 
te'nèbres  qui  nous  dérobent  celle  des  Slaves  ,  de  celle  nation  an- 
tique, dont  les  tribus  se  multiplièrent  sur  les  monts  carpalhiens,  à 
une  e'poque  où  les  Grecs  encore  sauvages  se  rassemblaient  aux  sons 
de  la  lyre  d'Orphée  (i).  Celle  immense  population  slave ,  née  dans 
les  forêts  de  la    Sarmalie    (2),    presqu'inconnue    aux    Grecs    et    aux 

blics ,  une  académie  des  sciences ,  des  collèges  ,  des  théâtres  etc.  On  trou^ve 
dans  une  ile  ,  à  la  partie  occidentale  de  ce  golfe  ^  Gronstat ,  ville  bien  for- 
tifiée ,  qui  a  trois  ports  où  sont  les  flottes  russes.  Abo ,  ville  principale  de 
la  Finlande  et  siège  d'université  ,  est  située  entre  le  golfe  de  Finlande  et 
celui  de  Bothnie:  le  territoire^  quoique  couvert  de  lacs  et  de  marais  ,  pro- 
duit néanmoins  un  peu  de  grain.  Archangel  ,  sur  la  mer  Blanche  et  à  l'em- 
bouchure de  la  Dwina  ,  est  une  ville  fortifiée  et  commerçante.  Bével ,  sur 
la  Bakique  ,  est  la  principale  ville  du  duché  de  l'Estonie  propre.  Riga  , 
ville  située  sur  la  Dvina  en  Livonie  ,  est  fameuse  par  son  commerce.  Mit- 
tau  ,  capitale  de  la  Gourlande  ,  était  autrefois  un  duché  indépendant.  Mos- 
cou ,  sur  la  Moskwa ,  située  au  milieu  de  l'empire  en  est  la  première  ca- 
pitale, et  l'on  y  voit  le  Kremlin,  qui  était  l'ancienne  résidence  des  Gzars. 
Wilna  ,  entre  la  Dw^ina  et  le  Dnieper,  grande  ville  avec  une  université, 
se  trouve  dans  la  Lithuanie  qui  fesait  autrefois  partie  de  la  Pologne. 
Grodno,  ville  de  manufactures,  a  une  école  de  cadets.  Kiev^r  ou  Kiovie , 
également  siège  d'une  université,  se  trouve  sur  le  Dnieper  dans  l'Ukraine, 
qui  est  à  présent  la  petite  Russie  ,  pays  fertile  en  grains  et  abondant  sur- 
tout en  bétail.  Gaffa  ou  Théodosie  et  Sebastopol  sont  situées  l'una  sur  la 
mer  noire  ,  et  l'autre  sur  la  mer  d'Azof.  Cherson  et  Odessa  sont  à  peu  de 
distance  de  l'embouchure  du  Dnieper,  et  Azof  esta  celle  du  Don.  Enfin 
Perekop,  ville  fortifiée,  se  trouve  sur  la  langue  de  terre,  qui  joint  la 
péninsule  de  la  Tauride  ou  de  la  Grimée  avec  le  continent. 

(1)  Malte-Brun,  Précis  delà  Géographie  Univers.  Tom.Yl.\\\.  iSa. 

(2)  Selon  le  comte  de  Rechberg  :  Peuples  de  la  Ptussie  etc. ,  le  ter- 
ritoire russe  compris  alors  dans  la  Sarmatie  (V,  Ptolomée,  Géograph.  ) 
était  habité  par  quatre  différens  peuples,  qui  étaient,  savoir;  i.°  les  Vé- 
nédes,  d'origine  Slave,  depuis  la  Vistule  jusqu'à  l'ile  d'Oesel  ,  et  de  là 
au  Waldai -,  2.°  les  Bastarnes  et  lesAlains  en  Podolie  ,  en  Wolhinie  ,  dans 
le  gouvernement  de  Smolensko,  à  Moscou,  à  Kaluga  et  à  Tula  ;  nation 
qui  était  la  même  que  celle  connue  dans  la  petite  Russie  sous  le  nom  de 
B-oxolan  ,  c'est-à-dire  Pwx-Alains ,  ou  Alains  de  la  tribu  de  Rox  ,  de  la 


Introduction.  5 

Romains,  se  montre  enfin  dans  l'Europe  méridionale  sous  les  éten-» 
dards  des  Golhs  ses  maîtres,  et  sous  ceux  des  Huns  ses  conqué- 
rans.  Long-tems  avant  d'être  nommée  dans  l'histoire,  elle  prend  une 
grande  part  aux  e'nriigrations  de  ces  deux  peuples^  et  après  avoir 
secoué  le  joug  de  l'un  et  de  l'autre,  elle  paraît  sous  son  propre 
nom  de  Slave  ou  Slovène  jusqu'alors  inconnu.  Des  rives  de  l'Elbe 
jusqu'au  Borislhène  elle  forme  une  masse  de  peuplades  presque 
homogènes,  dont  quelques-unes  se  multiplient  sur  leur  sol  natal, 
où  elles  sont  resserrées  par  la  nation  germanique  5  mais  la  ramifi- 
cation la  plus  orientale  de  ces  peuples,  qui  est  celle  des  Antes 
ou  des  Russes,  s'étend  sans  interruption  du  côte  de  l'est,  oia  elle 
se  renforce  des  restes  des  anciens  Roxolani',  envahit  les  forêts  in- 
cultes habitées  par  les  Finnes  et  autres  restes  de  nations  Scythes; 
fonde  Kiovie,  Novogorod,  Susdal ,  Wladimir  et  Moscou,  peuple  et 
cultive  toutes  les  plaines  fertiles  jusqu'au  Don  et  au  Wolga.  Mais 
dès  les  commencemens  ,  une  impulsion  étrangère  la  poussait  dans  la 
carrière  des  conquêtes,  et  cette  impulsion  lui  fut  donnée  par  le 
génie  audacieux  des  Warègues-Scandinaves ,  qui  dévoila  aux  Slaves- 
Russes   la   grandeur  de  leur  destinée. 

En  proie  depuis  des  siècles  à  de  petites  guerres  intestines,  la  LesWarègu 
Scandinavie  ne  cessait  d'envoyer  au  dehors  des  colonies,  qui  étaient 
moins  redoutables  par  leur  nombre  que  par  leur  hardiesse  et  leurs 
vertus  guerrières.  Elles  étaient  composées  d'aventuriers  proscrits  pour 
cause  de  crime,  et  contraints  par  conséquent  d'aller  chercher  un  asile, 
ou,  pour  mieux  dire,  des  pays  oii  ils  pussent  former  de  nouvelles 
entreprises,  tels  que  ceux  encore  incultes  du  nord  et  de  l'est  de 
la  Russie.  Souvent  ces  essaims  d'aventuriers  se  mettaient  sous  la 
conduite  de  chefs  vraiment  dignes  d'eux,  et  qui  étaient  de  jeunes 
princes,  fils  de  souverains  de  petits  états  dont  la  Scandinavie  était 
composée:     une    intrigue    amoureuse,   un    duel    malheureux    suffisait 

même  manière  qu'on  disait  Rhakalaii  pour  indiquer  les  Alains  du  Rha 
ou  Volga  (Potocki,  Hist.  anc.  du  gou^ern.  de  Podoli.  Pébershourg , 
i8o5);  3.°  les  Amassébites,  d'origine  tartare,  sur  la  rive  droite  du  Volga; 
4.°  enfin  les  Jazigues  ,  vrais  Sarmates  sur  la  rive  droite  du  Don.  Entre 
ces  diverses  nations  il  y  avait  plusieurs  autres  peuplades  ,  dont  il  importe 
peu  ici  de  faire  une  mention  particulière.  A  la  suite  de  leurs  transmigra- 
tions et  de  leurs  changemens  de  demeure  ,  les  Slaves  restés  en  Russie  ,  y 
devinrent  puissans  ,  et  en  s'y  maintenant  ils  ont  transmis  à  leurs  descen- 
dans  ,  c'est-à-dire  aux  Russes  modernes  ,  une  grande  partie  de  leurs  usages. 


6  Introduction. 

souvent  pour  les  faire  condamner  à  un  exil  plus  ou  moins  éloigne'. 
Des  chefs  et  des  soldats  de  cette  espèce  ne  redoutaient  aucun  dan- 
ger, et  ils  n'en  trouvaient  point  rëelement  parmi  les  tribus  slaves, 
à  la  vérité'  nombreuses,   mais  sans  organisation,  sans  pouvoir    cen- 

éiaUisZneiu  ^^^^'  ^^  dispersces  sur  une  vaste  étendue  de  pays.  Les  Varègues  , 
ou  guerriers  n'eurent  donc  pas  de  peine  à  fonder  des  trônes  mili- 
taires dans  l'ancien  Holmgard,  qui  est  peut-élre  Kolraogori  sur  la 
Dvs^ina;  dans  le  nouvel  Holmgard,  aujourd'hui  Novogorod  ;  à  Al- 
deingbourg  sur  la  Ladoga;  à  Izborsk,  à  Pleskof,  à  Polotsk  et  pro- 
bablement dans  plusieurs  autres  places.  Avec  ces  chefs  belliqueux  à 
leur  tête,  les  Slaves  orientaux,  et  en  particulier  les  Russes  appri- 
rent à  connaître  leurs  forces  et  à  en  faire  usage.  Couverts  de  bon- 
nes cuirasses,  et  armés  d'épées  tranchantes,  ils  triomphaient  sans 
peine  des  Slaves  de  l'intérieur,  qui  n'étaient  défendus  que  par  un 
bouclier  de  bois.  Leurs  flottes  de  bateaux,  trait  caractéristique  d'un 
peuple  semi-scandinave ,  se  précipitèrent  sur  Riof  et  sur  Gonstan- 
linople.  Arrêtés  sur  le  Bosphore  par  l'effet  de  leur  épuisement ,  ils 
s'ouvrirent  de   nouvelles   voies  sur  le    Volga  ,    et    sur   les  grands   ri- 

dffwmtusse  "^'^^^^^  ^1^^  ^"  ^^"^  tributaires.  Les  populations  finnîques  et  surtout 
hunniques  subirent  la  loi  des  Varègues ,  dont  on  a  formé  depuis 
des  Russes,  comme  des  Normans  Scandinaves  on  a  fait  des  Nor- 
mans  français.  Ainsi,  long-tems  avant  l'invasion  des  Tartares  Mon- 
gols, la  nation  russe  a  formé  dans  la  Russie  centrale  plusieurs  états 
puissans,  sous  le  litre  modeste  de  grands  duchés  ou  de  principau- 
tés,  outre  les  républiques  de  Novogorod  et  de  Pleskof.  L'invasion 
des  hordes  asiatiques  pouvait  s'appeler  une  occupation  militaire:  car, 
sans  apporter  aucun  changement  dans  la  nation  ,  elle  ne  fit  qu'ef- 
facer les  traces  de  la  démocratie  Scandinave,  et  fonder  des  dynas- 
ties despotiques.  Après  avoir  secoué  le  joug  tarlare,  la  Russie  se 
réunit  pour  présenter  de  nouveau  une  masse  imposante;  et  depuis 
Lemberg,  Halicz  et  Kiovie  jusqu'à  Wologda  et  Woronesck,  c'est 
toujours  ce  véritable   peuple   russe,   qui   forme   le  noyau  de  l'empire. 

H'prises faites    L'agrandisscmen t  rapide  de  la    Russie  sous   les   deux    Ivans    ne   doit 

par  les  Rwses.  "  .  .,        , 

pas  être  entièrement  attribué  aux  conquêtes,  mais  encore  à  des 
reprises  faites  sur  les  Tartares,  et  cela  avec  d'autant  plus  de  rai- 
son ,  que  ce  n'est  point  le  sol  ni  le  nom  du  maître  ,  mais  bien  la 
conformité  du  langage,  des  mœurs  et  des  institutions  qui  fait  les 
nations  et  détermine  leur  patrie.  La  dernière  de  ces  reprises  est 
celle  qui  a  été  faite  de  nos  jours  sur  les    Polonais:  car    l'Ukranie  , 


Introduction.  n 

la  Podolie  et  la  Volhinie  étaient  anciennement  des  provinces  rus- 
ses; et  les  Autrichiens  n'ignorent  pas  que  la  Galicie  orientale  n'était 
qu'un  autre  nom  de  la  Russie-Rouge.  L'empire  Russe  a  beaucoup 
plus  gagné  en  population  par  ces  reprises,  que  par  ses  conquê- 
tes ,  qui  ne  lui  ont  guères  valu  qu'une  plus  grande  étendue  de 
territoire.  Cette  distinction  entre  le  noyau  de  la  nation  russe,  formé 
par  la  nature  même,  et  les  conquêtes  extérieures  successivement 
réunies  à  l'empire  russe,  est  la  base  de  toute  dissertation  politique 
sur  cet  état.  Dans  le  noyau  de  la  Russie,  la  force  d'unité  et  de  cen- 
tralité  est  à  un  bien  plus  haut  degré  qu'en  Allemagne  et  en  France: 
car  cette  force  y  a  pour  éiémens  une  population  nombreuse  rela- 
tivement à  la  nature  du  pays,  et  une  industrie  peu  avancée,  mais 
toute  nationale.  Au  contraire,  dans  les  pays  conquis,  la  diversité 
d'intérêts,  le  manque  de  population,  le  peu  de  productions  natu- 
relles, de  grands  établissemens  d'industrie  étrangère,  l'esprit  de  colo- 
nie ou  d'états  sujets  marquent  un  caractère  qui  les  distingue.  Mais  ces 
conquêtes  étant  intimement  liées  avec  la  milice,  la  géographie  et  le 
commerce  de  l'empire,  elles  sont  aussi  dominées  par  la  masse  cen- 
trale. Voici  le  tableau  progressif  des  agrandissemens  de  l'empire  russe. 

TE-RBEIN  POPULATION 

ÉPOQUES.  SJT  MILLES  CAUSÉS  PAR 

Il'ALLEMAGlIE.        APPROXIMATION. 

Sous  Ivan  !«  en  1462 18,494  ...    6,000,080 

A  sa  mort  en  i5o5 ;  .     37^13^  , .  _  10,000,000 

(^Réunion  de  Noa^ogorod,  Permia,  Tchernigof  etc^ 

A  la  mort  d'Ivan  II  en  1684 1 25,465  .  . .  12,000,000 

(  Conquête  de  Kasan ,  d' As  trac  an  ,  de  Sibérie  ). 

A  la  mort  de  Michel  I-  en   i645 254,36i  .  . .  12,000,000 

(  Conquêtes  en  Sibérie.    Cessions  à  la  Pologne  ). 

A  l'avènement  de  Pierre  I.er  au  trône  en   1689.    .  263,900  ...  i5,ooo,ooo 

(  Reprises  de  Kiovie  etc.  ) 

A  la  mort  de  Pierre  L-  en  1726 ^73,815  . .  .  20,000,000  i 

(  Conquêtes  sur  la  Baltique  ,  en  Perse  etc.  ) 

A  l'avènement  de  Catherine  II  au  trône  en  1763  .  219,538  . .  .  25,000  000 

(  Conquêtes  en  Asie  ).  '       ' 

A  sa  mort  en  1706 s^,  '^,r^        tp. 

-  „  ,  '^        ' 001,810  . ,  .  3b,ooo,ooo 

(^  Conquêtes  sur  les   Turcs.  Reprises  eu  conquêtes 

en  Pologne  ). 
A  la  mort  d'Alexandre  en  1825 367,494  .  . .  58,ooo,ooo 

Apprécions  maintenant  ces  agrandissemens  sous  un  point  de  vue        ^or.„ 
historique  et  politique.  Les  principaux  éiémens  de  la  force  intérieure     '"'"'^""^' 


8  Introduction. 

de  la  Russie  furent  réunis  sous  les  deux  Ivans  et  sous  Alexis  MI- 
chelovilz.  Dès  l'aa  i588  l'empire  russe  s'étendait  depuis  Smolensko 
jusqu'au  lac  Baikal,  et  renfermait  dans  ses  vastes  limites  des  re'- 
gions  fertiles,  des  villes  grandes,  commerçantes  et  industrieuses,  des 
mines  inépuisables,  et  un  peuple  nombreux,  frugal,  endurci  au:^ 
fatigues,  attaché  à  Dieu  et  à  son  souverain.  Si  la  religion  grecque- 
orientale  et  une  langue  nationale  écrite  en  caractères  grecs,  isolaient 
les  Russes  des  peuples  latins  et  germaniques;  si  une  forte  teinte  de 
mœurs  asiatiques,  ou  pour  mieux  dire  antiques,  fesaient  placer  ge'- 
nëialement  les  Moscovites  à  côte'  des  Tarlares  et  des  Turcs;  si 
l'usage  presque  constant  où  étaient  les  Gzars ,  dès  le  onzième  siè- 
cle, de  choisir  leurs  épouses  parmi  leurs  propres  sujets,  n'étaient 
pas  des  titres  propres  à  donner  un  grand  relief  aux  noms  de  Grand- 
Les  ."//oscoi^iies  Seigneur ,  de  Czar  et  d'Autocrate   de    Russie    dans  la  bouche    des 

du  X y  1. siècle.  M  r>  i  i  i  . 

diplomates,  il  ne  tant  pas  en  conclure  cependant  que  les  hommes 
d'état  ignorassent  les  forces  réelles  de  cet  empire.  Micalon,  gentil- 
homme lithuanien,  écrivait  à  Sigisraond  II  en  i55o  ces  paroles  me'- 
morables.  «  Les  Moscovites  et  les  Tartares  nous  surpassent  en  ac- 
tivité, en  valeur,  en  tempérance,  en  frugalité,  et  dans  la  pratique 
de  toutes  les  vertus  qui  assurent  la  stabilité  des  empires  .  ,  .  Les 
Ivan   et  les  Basiles  ont  profilé  de  notre  luxe    et  de  notre    mollesse 

pour   nous  enlever  nos  forteresses  l'une  après   l'autre Tandis 

que  nos  soldats  (les  Polonais)  se  battent  dans  les  tavernes,  les 
Moscovites,  continuellement  sous  les  armes,  veillent  sur  leurs  fron- 
tières ...... 

Les  envoyés  de  quelques  cours,  et  surtout  le  savant  baron 
d'Herberstein ,  autrichien,  avaient  connu  également  l'importance  de 
l'empire  russe.  En  s'avançant  par  mer  jusqu'à  Archangel,  les  An- 
glais avaient  apprécié  l'utilité  de  relations  commerciales  avec  une 
immense  région,  d'où  les  négocians  des  villes  anséatiques  avaient 
déjà  tiré  de  grands  avantages  par  la  voie  de  la  Baltique.  A  l'insti- 
gation des  Polonais  le  Dannemarck  animait  le  Czar  contre  la  Suède; 
mais  les  diplomates  de  la  France,  de  l'Italie  et  de  l'Espagne,  n'a- 
vaient pas  encore  de  motifs  pressans  pour  s'occuper  de  la  puissance 
moscovite.  Ce  géant  croissait  inconnu  dans  le  sein  de  ses  forêts  natales; 

Pierre  L^"^  organisa  à  l'Européenne  les  forces  considérables  que 
lui  avaient  laissées  ses  ancêtres.  La  victoire  de  Pultava,  en  fesant 
échouer  le  plan  de  campagne  de  Charles  XII,  acquit  enfin  aux  ar- 
mes de  la  Russie  une    réputation    européenne.    Mais    de    toutes  les 


Pressenti  me  Jis 
de  la  polnque 


F.  f forts 
de    tierre  I. 


Introduction.  g 

conquêtes  de  Paul  L",  un  seul  point  donna  de  l'accroissement  aux 
forces  re'elles  de  cet  empire.  Le  commerce  maritime  e'tabli  a  Péters- 
bourg  fit  entrer  dans  l'état  des  capitaux  étrangers  ,  qui  servirent  à 
encourager  l'agriculture,  à  couper  le  forêts,  et  à  exploiter  les  raines. 
L'usage  adopté  ensuite  par  ses  souverains  de  contracter  des  maria- 
ges avec  des  maisons  re'gnantes  de  l'Allemagne,  ne  contribua  pas 
peu  à  étendre  les  relations  de  sa  politique.  L'imitation  des  mœurs 
et  des  manières  des  autres  peuples  de  l'Europe  éblouit  les  yeux 
des  observateurs  superficiels.  Les  progrès  réels  des  arts  et  des  scien- 
ces n'avaient  qu'une  base  temporaire  dans  les  prohibitions  et  dans 
les  secours  que  fournissait  le  gouvernement ,  mais  aussi  ils  don- 
naient toujours  plus  d'éclat  à  la  capitale,  qui  était  le  seul  point 
que  visitaient  les  e'trangers. 

Cependant,  malgré  tous  les  efforts  qu'avait  faits  Pierre  î.^^  pour  ^^""o"'/"'" 
introduire  en  Russie  le  système  politique  usité  en  Europe,  l'in-  ^"  ^"°«"«'"^'' 
fluence  et  la  considération  dont  jouissait  cet  empire  avant  le  rè- 
gne de  Catherine  II,  ne  le  mettaient  pas  encore  au  niveau  des  au- 
tres grandes  puissances  de  ce  continent.  La  faiblesse  intérieure 
de  son  gouvernement  frappait  l'observateur  philosophe:  les  révolu- 
tions ,  dont  la  cour  de  Russie  était  souvent  le  théâtre  ,  trahissaient 
le  secret  de  cette  prétendue  réforme  de  caractère  national  attribuée 
à  Pierre  1."  Mais  si  la  dynastie  était  toujours  chancelante,  la  na- 
tion n'en  conservait  pas  moins  toute  sa  Force  primitive.  L'incerti- 
tude de  la  succession  ,  à  laquelle  l'imprévoyance  de  Pierre  I."  avait 
donné  lieu,  était  la  cause  principale  de  toutes  les  révolutions  qui  ar- 
rivaient à  la  cour;  et  la  Russie,  menacée  ainsi  sans  cesse  d'un  change- 
ment de  maître,  du  soulèvement  de  l'aristocratie  ou  d'une  guerre  intes- 
tine, avait,  depuis  Pierre  L",  moins  de  force  réelle  que  sous  Ivan  H. 

La  gloire   militaire  acquise  par  le  feld-maréchal  Munich,  né  Da-        Gloire 

,  ,  1  ,  .  militaire. 

nois,  ne  donna  aux  armées  russes  qu  une  réputation  passagère,  et 
la  guerre  de  sept  ans  prouva  que  ces  masses  d'hommes  intrépides, 
mais  sans  force  morale,  étaient  peu  redoutables  tant  qu'elles  n'étaient 
commandées  que  par  des  généraux  de  leur  nation.  La  marine  était 
dirigée  en  grande  partie  par  des  officiers  étrangers,  surtout  Anglais 
et  ^ ..  ^is.  La  Russie  était  alors  sans  marins  et  presque  sans  vais- 
seaux, n'ayant  point  encore  la  possession  de  la  Finlande  ni  des 
forêts  de  l'Ukraine  polonaise. 

Ce  n'est  réellement  qu'après  la  guerre  de  1770  contre  les  Turcs,      Co^i^uêtes 
et  après  le   partage  de  la  Pologne    en    1773,  que  la   Russie  a  com-    CathelL  11. 

Europe.  Vol.  FI.  B 


Alexandre 
U  Pacifique. 


10  Introduction. 

mencé  à  devenir  une  grande  puissance.  Sous  Catherine  lï  la  ma- 
rine créée  par  Pierre  î.^',  et  ensuite  presque  oublie'e,  arma  une  flotte 
qui  fit  le  tour  de  l'Europe,  domina  l'Archipel  et  menaça  l'Egypte. 
On  vit  pour  la  première  fois  sous  son  règne  des  généraux  ne's  Rus- 
ses, tels  que  les  Romanzof,  les  Penin ,  les  Suvarof  et  les  Potenkin, 
s'acque'rir  beaucoup  de  gloire,  et  l'Europe  dut  mettre  la  Russie  au 
rang  des  grandes  nations  guerrières.  Mais  le  chef-d'œuvre  de  poli- 
tique de  cette  impératrice  a  été  le  partage  de  la  Pologne,  et  depuis 
lors  elle  ne  conclut  aucun  traité  de  paix ,  sans  exiger  quelqu'accrois- 
sement  de  territoire,  encore  que  ce  fut  au  préjudice  de  ses  alliés. 
Sa  politique  a  fait  beaucoup  par  l'établissement  de  plusieurs  ports 
sur  la  mer  Noire,  et  par  l'occupation  des  forêts  de  l'Ukraine  5  mais 
ce  qui  lui  a  fait  le  plus  d'honneur,  c'a  e'té  de  se  procurer  d'aussi 
grands  avantages  sous  des  prétextes  plausibles,  en  persuadant  aux 
dissidens  de  la  Pologne,  qu'elle  n'e'tait  entrée  chez  eux  que  pour 
les  protéger;  en  fesant  entendre  à  l'Autriche,  qu'elle  lui  rendait  dans 
la  Gallicie  une  seconde  Silésie;  en  leurrant  jusqu'au  vieux  lion  de 
Potsdam,  par  l'appât  mesquin  d'une  province  à  sa  convenance;  en 
soulevant  contre  la  Turquie ,  si  nécessaire  à  l'équilibre  des  puis- 
sances européennes,  tous  les  esprits  philosophes;  en  un  mot  eu 
achevant  la  dissolution  politique  de  l'Europe,  et  en  se  fesant  des 
complices  dans  ses  propres  rivaux. 

Imbu  de  saines  doctrines  et  de  sentiraens  généreux,  Alexandre 
le  Pacifique,  le  Magnanime,  avait  l'intention  sincère  d'arrêter  le 
mouvement  de  la  Russie  à  l'extérieur,  et,  de  l'avis  des  hommes 
les  plus  éclairés  de  son  empire,  d'employer  l'énergie  patriotique  de 
ses  habitans  à  opérer  des  aa)éliorations  dans  son  administration  in- 
térieure. Mais  la  révolution  de  la  France  le  détourna  de  ce  grand 
objet,  et  le  lança  dans  une  autre  carrière.  Il  fit  deux  conquêtes 
de  la  plus  grande  importance  pour  la  Russie:  les  côtes  de  la  Fin- 
lande lui  fournirent  d'excellens  marins,  et  le  royaume  de  Pologne 
lui  forma  un  camp  au  milieu  de  l'Europe. 

Nous  n'avons  fait  jusqu'à  présent  que  de  présenter  à  nos  lec- 
teurs une  esquisse  rapide  de  l'état  ancien  et  moderne  de  l'empire 
russe,  et  d'en  envisager  sous  un  seul  point  de  vue  l'origine,  les 
forces  et  l'agrandissement.  Nous  allons  leur  donner  maintenant  quel- 
ques notions  détaillées  sur  l'histoire  du  gouvernement,  de  la  reli- 
gion et  des  mœurs  de  ses  habitans.  Nous  observerons  cependant, 
qu'après  la  description  que   nous    avons   faite,    dans    ÏHistoire   de 


Introduction.  ii 

TAsie,  du  costume  des  peuples  dépendans  de  cet  empire,  il  ne 
nous  reste  plus  à  parler  que  des  habilans  de  la  Russie  européenne  : 
ce  que  nous  allons  faire  en  prenant  pour  guides  les  historiens  les 
plus  eslime's  qui  eu  ont  parle,  et  les  meilleures  relations  que  nous 
en  ont  laissées  les  voyageurs,  desquels  nous  nous  ferons  un  devoir 
de  citer  les  ouvrages ,  toutes  les  fois  qu'il  nous  arrivera  d'y  avoir 
recours. 


L. 


GOUVERNEMENT     DE    LA    RUSSIE. 


'  iiclion 
Slaves 


iE-CLERc  nous  apprend  fi)  que,  dès  les  tems  de  Constantin     ■^"" 
Porphirogénète,  on  distinguait  parmi  les  premiers  peuples  des  Sar-        d'avec 
mates  les  Russes  d'avec  les  Slaves,  et  que  ces  deux  peuples  passaient  et  états  des  mu 

.     ,  •*  l         J.  1  et  des  antres. 

pour  avoir  une  origine  et  un  langage  diffe'rens.  Quelques  e'crivains 
regardent  les  Russes  comme  une  branche  des  Huns  ,  qui  s'établit 
sur  les  rives  du  Borislhène  ,  et  fonda  la  ville  de  Kiof;  et  ils  Fondation 
rapportent  à  l'appui  de  leur  opinion,  que  les  princes  russes  pre- 
naient anciennement  le  titre  de  Ragan,  qui  était  précise'ment  celui 
des  Kozars  ,  race  de  Huns,  dont  on  prétend  que  les  Turcs  sont 
descendus.  Outre  cela,  le  pays  des  HunS  est  de'signé  sous  le  nom 
d'Ugorie  dans  les  anciennes  chroniques  russes,  et  l'on  donnait  ce- 
lui d'Ugorskoié,  qui  veut  dire  place  des  Huns,  au  lieu  oli  les 
princes  de  Riovie  avaient  leurs  sépultures.  Il  pourrait  se  faire  ce- 
pendant que  toutes  ces  particularités  n'aient  offert  quelques  rap- 
ports avec  les  Russes,  que  parce  que  ce  peuple  avait  occupé  des 
pays  habités  auparavant  par  les  Huns, 

Procope,  écrivain  du  quatrième  siècle,  est  le  premier   qui    ait 
signalé  les  Slaves,  qui  auparavant  étaient    confondus    sous    ce    nom 
avec   les  Scythes.  On  prétend  qu'ils  s'établirent  ensuite  sur  les  bords 
du  Wolkof  et  près  du  lac  Ilmen.   Ils  avaient  bâti  d'abord  une  ville 
appelée  Slavensk,  qui  fut    détruite    deux     fois    par    des    guerres    et 
par  l'effet  de  maladies  contagieuses;  au  lieu  de  la  relever  après  ce 
second  désastre,  ils  bâtirent  Novogorod  vers  le  V.^  siècle.  Et  pour-     Fondation 
tant  les  Slaves    de    cette    dernière    ville,    n'étaient    que    les    princi-  '^^  ^^°'^^5^^'-°^- 
paux  du  corps  de  la  nation.  Plus  à  l'est  d'autres  divisions  avaient 
formé  des    établissemens,    qui    obligèrent    les    Ugris    de    la    Sibérie 
à  se  répandre  à  l'orient  et  au  midi.  Dans    la    suite,    quelques-unes 
de  leurs  hordes  vinrent  se  fixer  sur  les  bords  de  la  Baltique;  d'au- 

(i)  Histoire  physique ,  morale,  civile  et  politique  de  la  Russie  an- 
cienne etc.  Paris,   iy83. 


12  Gouvernement 

1res  s'étant  avancées  encore  plus  loin  pénétrèrent  jusques  dans  les 
limites  de  l'empire  romain,  et,  après  s'être  subdivisées,  donnèrent 
successivement  de  nouvelles  populations  à  la  Bulgarie,  à  la  Servie, 
à  la  Dalmatie  et  à  l'Esclavonie,  à  la  Hongrie,  à  la  Bohême  et  à 
la  Pomëranie.  Les  Slaves  de  Novogorod  qui,  dès  le  commencement, 
s'e'taient  conservés  libres  et  s'adonnaient  au  commerce,  devinrent  puis- 
sans;  ils  parvinrent  à  soumettre  leurs  voisins  à  leur  domination ,  et ,  au 
IX.*  siècle,  leur  puissance  formidable  avait  donné  lieu  à  ce  proverbe  : 
qui  est  ce  qui  oserait  attaquer  Dieu  et  la  grande  Novogorod?  On 
assure  que  cette  ville  eut  jusqu'à  quatre  cent  mille  habitans.  Nous 
en  avons  représente  le  plan  à  la  planche  n,°  i  ;  mais  après  les  di- 
vers incendies  qui  l'ont  ravagée,  il  ne  lui  reste  plus  aujourd'hui  de 
son  ancienne  splendeur  que  de  vieilles  maisons,  une  grande  en- 
ceinte et  sa  cathédrale. 

Corrompue  par  l'abus  de  ses  prospérités,  la  puissante  Novo- 
gorod se  vit  bouleversée  par  l'effet  des  divisions  intestines  et  du 
mécontentement  des  peuples  soumis  à  son  gouvernement.  Pour  re- 
médier à  des  inconvéniens  aussi  graves,  elle  prit  le  parti  dangereux 
d'appeler  à  son  secours  les  princes  de  l'Ingrie,  qui  régnaient  sur 
les  Varèges^  et  les  chargea  du  soin  d'appaiser  les  troubles  inté- 
rieurs, de  réprimer  les  entreprises  des  ennemis  de  la  république, 
et  d'administrer  la  justice.  Ces  princes  étaient  Piurik,  Cianaf  et  Tru- 
vor,  trois  fières  qui  gouvernaient  ensemble  leur  pays.  En  les  in- 
vestissant de  ces  pouvoirs  ,  le  peuple  de  Novogorod  avait  stipulé 
qu'ils  ne  résideraient  point  dans  sa  ville,  mais  sur  les  trois  prin- 
cipales frontières  de  l'état,  savoir;  Rurik  à  Ladoga ,  Cinaf  à  Bielo- 
Ozero ,  et  Truvor  à  Izborsk.  Après  s'être  hâtés  d'élever  une  ville 
chacun  dans  le  lieu  de  sa  résidence,  ces  trois  frères  réunirent  leurs 
efforts  pour  remplir  le  vœu  du  peuple,  qui  les  avait  chargés  de  sa 
défense. 

^i""^  Cinaf  et  Truvor  étant  morts  deux  ans  après  leur  nouvel  établis- 

se rtiui  maure  *•  O  j       l  l  i 

cu  No^o^oroà,  isement,  Rurick,  que  nous  avons    représenté  au  n.    i   de  la  planche 
der>uisS62     2,  ne  tarda  pas  à  s'arroeer    1  autorité    souveraine  (i).  Les  habitans 

jusqu'où  d^g.  '  r  °^  -If  J 

de  Novogorod  ayant  tente  de  secouer  son  joug  par  la  torce  des 
armes,  furent  défaits:  tout  fut  à  la  discrétion  du  vainqueur,  et  la 
victoire  justifia  son  usurpation.  Il  partagea  les    villes    et    les   terres 

(i)  Nous  avons  donné  dans  deux  planches  les  portraits  des  principaux 
souverains  de  la  Russie  ,  pris  de  VHistoire  de  la  Russie  ancienne  eC  mo- 
derne de  Le-Glerc. 


j3 


_ForoSl  f- 


D  E      L  A      R  U  s  s  I  E.  l3 

entre  ses  principaux  guerriers,  et  fixa  à  Novogorod  même  le  siège 
de  son  nouvel  empire.  Depuis  lors  il  u'y  eut  plus  d'autre  pouvoir 
que  le  sien,  ni  d'autre  volonté  que  la  sienne  j  et  son  règne,  qui 
dura  dix-sept  ans  ,  fut  tranquille.  Il  était  entre'  à  Novogorod  en 
862  et  y  mourut  en  879,  laissant  un  fils  nommé  Igor,  qui  n'avait 
encore  que  quatorze  ans,  et  auquel  il  donna  pour  tuteur  Oleg  son 
parent.  Non  moins  ambitieux  que  Rurik,  Oleg  ne  larda  point  à  ,  ^^^'^^ 
étendre  sa  doniination,  et  sa  preuiière  entreprise  fut  dirigée  contre  /'»<7»'e«  913. 
Kiovie,  éiat  qu'il  se  proposait  de  réunir  à  celui  de  Novogorod. 
Il  conduisit  avec  lui  le  jeune  Igor,  et  prit  en  passant  Smolensko 
et  Lubelz,  puis  continuant  sa  marche  vers  Kiovie,  il  feignit  des 
sentiniens  d'amitié'  avec  les  princes  qui  gouvernaient  cet  e'tat,  et 
ensuite  les  fit  tuer.  Entre'  à  Kiovie,  il  proclama  Igor  Grand-Prince 
de  Russie,  e'tablit  sa  re'sidence  dans  cette  ville,  en  fonda  quel- 
ques autres  aux  environs,  et  rendit  les  peuples  voisins  ses  tribu- 
taires. Mais  ce  n'était  pas  là  que  se  bornait  son  ambition,  il  as- 
pirait à  se  rendre  maître  de  Gonstantinople;  et,  après  divers  évè- 
nemens,  il  arriva  sous  les  murs  de  cette  capitale.  Il  est  impos- 
sible de  se  faire  une  idée  des  horreurs,  que  les  Russes  commet- 
taient partout  où  ils  passaient.  Léon,  dit  le  philosophe^  était  alors 
empereur  des  Grecs  ,  et  il  ne  put  conjurer  le  fléau  qui  le  mena- 
çait, qu'en  s'engageant  envers  Oleg  à  lui  payer  d'énormes  contribu- 
tions. Oleg  retourna  à  Kiof,  emportant  avec  lui  le  butin  qu'il  avait 
faitj  et  le  succès  de  cette  entreprise  ayant  paru ,  aux  yeux  du  peu- 
ple ignorant  et  superstitieux  auquel  il  commandait,  comme  l'effet 
d'une  cause  surnaturelle,  ne  contribua  pas  peu  à  l'affernjissement 
de  son  autorité.  Lorsqu'ïgor  fut  devenu  majeur,  il  lui  donna  pour 
épouse  une  jeune  personne  d'une  rare  beauté,  qu'il  appela  Olga  par 
analogie  avec  son  propre  nom.  Peu  de  tems  après  ce  mariage,  Oleg 
mourut  de  la  morsure  d'une  vipère  en  giS,  après  avoir  gouverné 
la  Russie  sous  le  titre  de  régent  pendant  trente-quatre  ans. 

Cet  événement  fut  un  sujet  de  joie  pour  divers  peuples  de  la  hor 
Sarmalie  et  de  la  Scylhie  européenne,  qui  crurent  pouvoir  en  pro-  ius^TL%%. 
fiter  pour  recouvrer  leur  indépendance.  Et  en  effet  les  Drevliens 
et  les  Uglitches  se  rebellèrent  5  mais  Igor  ayant  envoyé  contre  eux 
Inventald,  ce  vaillant  capitaine  les  soumit  et  les  chargea  d'un  tribut 
encore  plus  onéreux.  Igor  n'avait  pas  encore  eu  le  tems  de  se  ré- 
jouir de  son  triomphe,  lorsque  les  Petchénègui,  peuples  partis  des 
bords  du  Jaïk  et  du  Volga ,  et  plus  barbares  encore  que  les  Russes  et 


^ 


'i4  Gouvernement 

les  Slaves,  vinrent  se  jeter  sur  la  Rassie,  qu'ils  auraient  pu  même 
subjuguer,  si,  au  lieu  de  ne  chercher  que  le  pillage,  ils  avaient  son- 
ge à  faire  des  conquêtes:  ce  qui  permit  à  Igor  d'entrer  avec  eux 
en  traité,  et  de  les  renvoyer  satisfaits.  Ce  prince  semblait  devoir 
jouir  alors  d'un  état  paisible  ;  mais  l'envie  de  s'enrichir  aux  dépens 
des  Grecs,  comme  avait  fait  son  tuteur,  le  détermina  à  entrepren- 
dre contre  eux  une  nouvelle  expédition,  dans  laquelle  les  Russes 
furent  complètement  défaits.  Igor  revint  une  autre  fois;  mais  Cons- 
tantin Porphirogénète,  qui  régnait  alors  à  Gonstantinople,  lai  en- 
voya dire  qu'il  était  prêt  à  payer  le  tribut  convenu  avec  Ole": 
Igor  préféra  une  paix  honorable  au  danger  d'une  expédition,  qui 
pouvait  tourner  à  son  désavantage.  Les  ambassadeurs  grecs  s'étant 
rendus  à  Kiof  pour  faire  ratifier  le  traité  par  Igor,  ce  prince  se 
transporta  sur  le  haut  d'une  montagne  où  était  son  dieu  Perun ,  au 
pied  duquel  ayant  déposé  ses  armes  et  son  bouclier,  il  confirma  le 
traité  par  un  serment  qu'il  prononça  en  présence  des  ambassadeurs, 
de  ses  Boyards  et  de  ses  généraux.  Les  Russes  excitèrent  ensuite 
Igor  à  attaquer  les  Dreviiens ,  pour  leur  faire  payer  les  frais  de  sa 
malheureuse  expédition  contre  les  Grecs;  mais  les  Drevliens  étant 
parvenus  à  l'envelopper,  firent  un  grand  carnage  de  ses  troupes,  et 
lui  tranchèrent  la  tête.  Telle  fut  la  fin  d'Igor,  qui  avait  alors  soi- 
xante-huït  ans,  et  en  avait  régné  trente-deux.  Voy.  le  n.°  2  de  la 
planche  2. 
Olga,  Igor  laissa  en  mourant  un  fils  nommé  Sviatosîaf,  mais  ce  prince 

depuis  0^5  f..         .  -  r  y.  /-xi  •         I 

/«jçu'en  955.  étant  encore  trop  jeune  pour  régner,  sa  mère  Olga  prit  les  rênes 
du  gouvernement.  Impatiens  de  recouvrer  leur  indépendance,  les 
Drevliens  pensèrent  à  procurer  à  leur  prince  naturel  la  possession  de 
Kiof,  en  lui  fesant  épouser  Olga.  Mais  cette  princesse  astucieuse 
trompa  leur  attente,  et  vengea  sur  eux  par  les  armes  la  mort  de 
son  mari.  Enfin,  sur  l'assurance  qu'elle  leur  donna  de  ne  pas  pous- 
ser plus  loin  les  effets  de  son  ressentiment,  la  paix  fut  jurée;  celte 
princesse  ayant  fait  ensuite  une  tournée  dans  ses  provinces,  fonda 
la  ville  de  Pleskof.  Ce  fut  dans  ses  voyages  qu'ayant  ouï  parler 
de  la  religion  des  Grecs,  elle  voulut  y  être  instruite  et  témoigna 
le  désir  de  se  faire  baptiser.  Dans  cette  vue,  elle  se  rendit  à  Cons- 
tanlinople  oii  elle  fut  baptisée  en  effet,  ayant  pour  parrain  l'empe- 
reur, qui  lui  donna  le  nom  d'Hélène;  mais  elle  ne  put  déterminer 
son  fils  à  l'imiter.  Elle  mourut  en  955.  Voyez  le  n.°  3  de  la  plan- 
che ci-dessus. 


delaRussie  i5 

Sviatoslaf  s'e'tant  mis  à  la  tête  du    gouvernement   ne    s'occupa    Sfiaiosiaf  i. 

.  "  ^.  11.  depuis  955 

que  de  guerre,  et  les  camps  devinrent  son  séjour  habituel.  Sa  pre-  jusqu'en  ^i^. 
œière  entreprise  fut  contre  les  Kozais ,  peuple  de  race  turque  e'ta- 
bli  sur  la  rive  orientale  du  Pont-Euxin  ;  il  les  défit,  et  s'empara  de 
Sarkel  leur  capitale.  Deux  ans  après,  Nicéphore  Phocas  demanda 
des  secours  à  Sviatoslaf  contre  les  Bulgares,  qui  favorisaient  les 
incursions  des  Hongrois  sur  les  terres  de  l'empire.  Il  marcha  contre 
les  Bulgares,  prit  la  ville  qu'ils  avaient  sur  le  Danube ,  et  transfe'ra 
sa  résidence  dans  celle  de  Pereislaf,  aujourd'hui  Jamboli.  Mais  tan- 
dis qu'il  se  trouvait  éloigné  du  centre  de  ses  états,  Kiof  fut  as- 
siégée par  les  Petchénègui,  que  Sviatoslaf  parvint  néanmoins  à  re- 
pousser, et  auxquels  il  accorda  enfin  la  paix.  Mais,  pour  mettre 
ses  états  à  couvert  d'une  autre  invasion,  il  les  partagea  entre  ses 
enfans,  et  donna  Kiof  à  Jarapolk,  le  pays  des  Drevliens  à  Oleg, 
et  Novogorod  à  Volodimir,  se  réservant  l'autorité  suprême  et  les 
conquêtes  de  la  Bulgarie  qu'il  avait  recouvrée.  Cette  usurpation  , 
fut  le  sujet  d'une  guerre  entre  les  Grecs  et  les  Russes.  Sviatoslaf 
assiège  Andrinople,  mais  il  est  battu,  perd  la  Bulgarie,  et  est  forcé 
de  demander  la  paix.  En  s'en  retournant  en  Russie,  il  est  enve- 
loppé par  les  Petchénègui j  accablé  par  le  nombre,  il  perd  la  plus 
grande  partie  de  ses  troupes,  et  est  tué  lui-même.  Svenald,  échappé 
avec  un  petit  nombre  d'hommes  à  ce  massacre,  se  rendit  à  Kiof, 
où  il  annonça  à  Jaropolk  la  funeste  mort  de  son  père,  et  le  désastre  Jaropoik  r. 
de  la  Russie.  Sviatoslaf  avait  quarante  ans  quand  il  mourut,  et  en  jusqJen'gSi. 
avait  régné  vingt-sept.  Voyez  le  n.°  4  ^^  ^^  même  planche.  Après 
sa  mort  la  discorde  se  met  parmi  ses  fils:  Oleg  est  tué,  et  Volo- 
domir  va  demander  du  secours  aux  Varèges  contre  Jaropolk,  qui  se 
regarde  comme  l'héritier  de  l'autorité  suprême.  Ce  dernier  s'empare 
des  états  des  deux  frères;  mais  trahi  par  le  perfide  Blud,  son  con- 
fident, qui  se  vend  à  Volodomir,  il  finit  par  être  massacré.  De- 
venu souverain  des  Russes  à  force  de  forfaits,  Volodomir  comble 
d'honneurs  le  traitre  Blud  pendant  trois  jours,  puis  il  le  fait  tuer. 

Volodomir,  désormais  sans  rivaux,  s'abandonne  à  l'inconlinence:    Foiodomir  /. 

..  .  .  ,  .  ,   .  .  depuis  981 

u  avait  cmq  épouses  et  trois  cents  concubines;  mais  son  caractère  imqu'm  loiS. 
farouche  ne  s'amolit  point  au  sein  des  voluptés;  et,  soit  par  des 
moyens  perfides,  soit  par  la  force,  il  contraint  plusieurs  popula- 
tions à  se  soumettre  à  son  obéissance.  Sa  férocité  ne  le  rendait 
pas  moins  redoutable  que  ses  victoires  :  plusieurs  princes  désiraient 
son  alliance;  et  croyant   que   la   religion   était  le   plus  sûr   moyeu 

\ 


i6  Gouvernement 

d'affermir  les  engagemens  qu'ils  prendraient  avec  lui,  ils  lui  envoyè- 
rent des  ambassadeurs  pour  l'attirer  à  la  religion  qu'ils  professaient. 
Le  plus  distingue  des  personnages  qui  se  présentèrent  à  lui  dans 
cette  vue,  fut  un  métropolitain  grec,  qui  lui  fut  envoyé  par  Michel 
Chrisoberg,  alors  patriarche  de  Constantinople  ,  et  réuni  à  l'église 
latine.  Ce  métropolitain  gagna  sa  confiance;  mais  avant  de  se  dé- 
terminer à  embrasser  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux  religions,  Volo- 
domir  voulut  en  connaître  les  maximes  et  les  rites.  Quelques-uns 
des  sages  qu'il  avait  envoyés  en  divers  lieux,  pour  examiner  les  re- 
ligions qu'on  y  professait,  l'ayant  persuadé  que  la  véritable  était 
celle,  dont  ils  avaient  vu  les  mystérieuses  cérémonies  dans  la  superbe 
basilique  de  Sainte-Sophie  à  Gonstanlinople ,  il  résolut  de  se  faire 
chrétien.  On  sera  surpris  du  moyen  étrange  qu'employa  ce  Barbare  , 
pour  l'exécution  de  son  dessein.  N'ayant  point  auprès  de  lui  de  prê- 
tres grecs  pour  se  faire  baptiser,  il  met  le  siège  devant  Théodosie- 
dans  la  vue  de  s'en  procurer  par  la  voie  des  armes;  et,  devenu 
maître  de  cette  ville  et  de  toute  la  Ghersonnèse,  il  a  alors  autant  de 
prêtres  qu'il  en  veut.  Ce  n'est  pas  tout  ;  il  veut  encore  entrer  en  al- 
liance avec  les  empereurs;  il  écrit  donc  à  Basile  et  à  Constantin  pour 
leur  deniander  en  mariage  une  de  leurs  sœurs,  en  les  menaçant  de 
faire  subir  à  Gonstantinople  le  même  sort  qu'à  Théodosie.  N'ayant 
aucun  moyen  de  lui  résister,  les  deux  empereurs  lui  envoient  la 
jeune  princesse  Anne.  Alors  il  s'adoucit,  reçoit  le  baptême  avec  le 
nom-  de  Basile,  épouse  la  princesse,  restitue  les  conquêtes  qu'il  a 
faites,  et  retourne  dans  ses  états  suivi  d'un  convoi  de  vases  sacrés, 
de  missels,  d'images,  de  reliques  etc.,  qu'il  emmenait  comme  en 
triomphe,  et  d'une  longue  file  d'Archimandrites  et  de  Popes.  De- 
venu, doux  et  humain  après  avoir  été  baptisé,  Volodomir  se  mon- 
tra ensuite  passionné  et  violent  contre  son  ancien  culte;  il  ren- 
versa partout  les  idoles,  et  même  celle  de  Penm  ,  le  principal  dieu 
des  Russes;  et  ses  sujets  abandonnèrent  le  culte  de  leurs  dieux,  avec 
autant  de  soumission  qu'ils  en  avaient  montré  à  le  pratiquer.  Etant 
avancé  en  âge,  il  résolut  de  partager  ses  états  entre  ses  enfans,  qui 
étaient  encore  au  nombre  de  dix.  Celui  d'entre  eux  qu'il  aimait  le 
plus  était  Boris,  qui  l'avait  accompagné  dans  toutes  ses  expéditions. 
Aussi  il  lui  donna  la  principauté  de  Rostof,  et  le  désigna  pour  son 
successeur  au  principal  trône  de  Russie.  Jaroslaf  eut  Novogorod, 
Sviatoslaf  le  pays  des  Drevliens,  et  chacun  des  autres  fils  eut  éga- 
lement sa  contrée  en  partage.  Jaroslaf  refusa  de    payer  à  son    père 


delaRussie.  17 

le  tribut  convenu,  et  chercha  à  s'appuyer  des  Varêgues  pour  lui 
résister.  Obh'gë  de  se  mettre  en  marche  contre  ce  fils  rebelle,  Vo- 
lodomir,  surnommé  le  Grand ^  mourut  de  douleur  en  route,  après 
avoir  rëgnë  trente-cinq  ans.  Il  chercha  à  civiliser  ses  peuples,  en- 
couregea  le  défrichement  de  vastes  déserts,  fonda  plusieurs  villes, 
institua  des  écoles  pour  l'instruction  des  Russes,  et  fît  venir  de  la 
Grèce  des  maîtres  et  de  bons  artistes.  Voyez  le  n.°  5  de  la  plan- 
che ci-dessus. 

A  la  mort  de  Volodomir,  Boris,  que  son  père  avait  revêtu  de     Suiatopoik, 

,  .  .  .    .  .  depuis    101 5 

1  autorite'  suprême,  était  occupé  à  une  expédition,  dont  ce  dernier  jusquemo^f). 
l'avait  chargé  contre  les  Petchénègues,  qui  se  retirèrent  à  son  ap- 
proche. Tous  les  officiers  de  son  armée  avaient  résolu  de  le  pro- 
clamer grand  prince  de  Russie,  et  de  fixer  sa  re'sidence  à  Riof; 
mais  ils  furent  pre'venus  par  Sviatopolk,  fils  posthume  de  Jaropolk, 
que  Volodomir  regardait  comme  son  neveu.  Jaropolk,  qui  se  trou- 
vait à  Kiof,  lorsque  ce  prince  mourut,  ayant  e'té  promptement  in- 
forme de  cet  événement,  s'empara  du  trône  et  fit  assassiner  Bo- 
ris par  ses  favoris.  Il  chercha  à  se  défaire  aussi  des  autres  fils  de 
Volodomir,  qui  pouvaient  lui  disputer  la  souveraineté':  deux  d'en- 
tre eux,  Gleb  et  Sviatoslaf,  furent  victimes  de  sa  perfidie,  et  Jaros- 
laf  était  perdu  comme  eux,  s'il  n'avait  pas  marche'  aussitôt  avec 
une  bonne  armée  sur  Kiof,  et  défait  son  ennemi,  qui  s'enfuit  alors 
en  Pologne  chez  Bolesîas  I.^"^  son  beau-père.  Bolesîas  vint  au  se- 
cours de  cet  indigne  gendre,  et  s'e'tant  mis  avec  lui  à  la  tête  d'une 
année,  il  marcha  contre  Jaroslaf,  qui  eut  de  la  peine  à  lui  échap- 
per avec  un  petit  nombre  d'officiers;  il  prit  Kiof,  et  après  avoir 
remis  Sviatopolk  sur  le  trône,  il  retourna  en  Pologne  chargé  des 
îre'sors  que  les  princes  russes  avaient  accunmlés  dans  celte  ville, 
et  retint  pour  prix  de  son  expédition  la  Russie  Rouge,  qu'il  réunit 
à  ses  états.  Aidé  des  habitans  de  Novogorod  où  il  s'était  retiré, 
Jaroslaf  rassembla  une  armée,  revint  sur  Kiof  et  vainquit  Sviato- 
polk, qui  en  mourut  de  désespoir. 

On  ne  peut  refuser  à  Jaroslaf  une  réunion  de  qualités  capa-  Ja>o>Lf  k 
bles  de  faire  oublier  en  quelque  sorte  sa  malheureuse  démarche  7«^9«'"^  '^4 
contre  son  père.  Et  en  effet,  on  voit  eu  lui  un  prince  plus  occupé 
du  bonheur  de  ses  peuples,  que  jaloux  d'étendre  ses  possessions. 
Moins  ambitieux  que  brave,  il.  joignait  à  la  douceur,  au  courage 
et  à  la  modération  uu  désir  sincère  de  s'instruire.  Il  montra  dons 
toutes  les  circonstances  de  l'affection  pour  ses  peuples,  de  la  fidé- 

Ew'ops.   Vol.  VI,  Q 


î8  Gouvernement 

ïite  envers  ses  voisins,  et  de  la  générosité  envers  ses  ennemis.  Le 
prince  de  Polotsk,  son  neveu  ^  surprit  Novogorod  et  la  saccagea.  Ja- 
roslaf  arrête  l'assaillant,  lui  enlève  son  butin,  accorde  à  cet  impru- 
dent neveu  un  généreux  pardon  avec  deux  villes,  et  d'un  rebelle 
se  fait  ainsi  un  vassal  qui  lui  est  attache.  11  fut  plus  sensible  à  la 
révolte  de  Mestislaf  son  frère,  qui  tenta  de  s'emparer  de  Kiof.  Ce 
dernier  ayant  été  repoussé  vigoureusement  s'empare,  en  fuyant,  de 
la  ville  de  Tchernigof,  attaque  Jaroslaf  et  le  défait.  Mestislaf  avait 
un  puissant  soutien  dans  Boleslas  roi  de  Pologne,  qui  ayant  vaincu 
Jaroslaf  dans  une  bataille,  obligea  la  Russie  à  lui  payer  tribut.  Ja- 
roslaf vécut  en  paix  avec  les  Polonais  pendant  tout  le  règne  de  Bo- 
leslas; il  se  reconcilia  avec  son  frère  Mestislaf,  et  lui  céda  la  partie 
orientale  et  méridionale  delà  Russie;  mais  ce  dernier  ne  jouit  pas 
long-tems  de  ses  possessions;  il  mourut  dans  un  âge  encore  peu 
avancé  et  sans  enfans,  et  nomma  Jaroslaf  pour  son  successeur.  Avant 
de  mourir,  Metislaf  avait  été  associé  par  son  frère  dans  son  expédition 
contre  les  Polonais,  laquelle  eut  pour  résultat  la  restitution  de  la 
Russie-Rouge  aux  princes  de  Kiof.  Jaroslaf  mit  ensuite  sur  pied  une 
armée  nombreuse  contre  les  Grecs,  et  en  donna  le  commandement 
à  son  fils  Volodomîr,  qu'il  avait  investi  de  la  principauté  de  Novo- 
gorod dès  l'an  io36.  Constantin  Monomacus  était  alors  à  la  tête  de 
1  empire  des  Grecs;  mais  les  maux  qu'entraîna  cette  guerre  pour 
les  deux  parties  belligérantes,  le  déterminèrent  enfin  à  en  venir  à 
un  traité  de  paix,  qui  fut  conclu  en  1047.  J^'^roslaf  dédommagea 
ses  sujets  par  d'utiles  institutions;  mais,  à  l'exemple  de  ses  prédé- 
cesseurs, il  commit  la  faute  de  partager  ses  états  entre  ses  enfans, 
et  crut  peut-être  remédier  aux  suites  fâcheuses  qui  pouvaient  en 
résulter,  en  recommandant  aux  plus  jeunes,  de  conserver  pour  Isias- 
laf,  son  fils  aine,  le  respect  qu'ils  avaient  eu  pour  lui-même.  Il  mou- 
rut en  io54  âgé  de  soixante-seize  ans,  après  en  avoir  régné  trente- 
buit.  Voyez  le  n.°  6  de  la  même  planche. 
isiasiaf  1.  Malgré  sa  douceur,  sa  bonté,  sa  clémence,  sa  modération  et  son 

jusqu'en  lo-jz.  couragc,  Isiasiaf  est  encore  plus  célèbre  dans  l'histoire  par  ses  dis- 
grâces que  par  ses  exploits.  Le  premier  acte  de  son  gouvernement  fut 
d'établir  la  concorde  entre  lui  et  ses  deux  frères  Sviatoslaf  et  Wsevo- 
lod,  les  seuls  qui  restaient.  Ayant  réuni  leurs  forces,  ils  battirent  les 
Rozars,  qui  habitaient  au  midi  de  la  Russie  près  du  Borislhène.  Ce 
fur.  alors  qu'on  vit  paraître  pour  la  première  fois  en  Russie  d'autres 
peuples  barbares  et  féroces,  indiqués  dans  les  annales  de  cet  empire 


delaRussie  jg 

sous  le  nom  de  Polovits,  qui  s'ign'iûe  peuple  chasseur.  Ces  i^en^les 
venaient  des  rives  du  Jaïk  et  du  Don;  ils  fesaient  butin  de  tout,  et 
détruisaient  ce  qu'ils  ne  pouvaient  emporter:  leur  invasion  eut  lieu 
en  1060.  Isiaslaf  et  ses  deux  frères  se  vengent  sur  Polotsk,  neveu  de 
Jarosîaf,  de  l'invasion  que  son  fils  Uszeslaf  avait  faite  à  Novogorod, 
et  il  ne  doit  la  conservation  de  sa  fortune  qu'à  la  raode'ratiou  de 
ses  deux  cousins.  Peu  de  tems  après,  les  Polovits  se  montrent  de 
nouveau.  Les  habitans  de  ICiof  ayant  formé  le  dessein  d'attaquer 
ces  barbares  en  détail,  se  présentent  au  Vaivod  pour  lui  demander 
des  armes;  il  les  leur  refuse  dans  la  crainte  qu'ils  ne  trament  quel- 
que révolte.  Le  soulèvement  devient  alors  général;  ils  veulent  im- 
moler le  Vaivod,  qu'ils  ne  trouvent  point;  ils  mettent  en  liberté 
Uszeslaf  prince  de  Polotsk  qui  était  en  prison,  et  le  proclament  leur 
souverain.  Isiaslaf  n'eut  d'aatre  parti  à  prendre  que  de  se  réfugier 
en  Pologne.  Boleslas  II  qui  y  régnait  alors  vient  à  son  secours: 
Uszeslaf  prend  la  fuite  à  son  tour;  et  Isiaslaf  pardonne  aux  habi- 
tans de  Riof,  dont  il  confère  la  principauté  à  son  fils  Mestislaf. 
Jusqu'alors  ces  trois  princes  avaient  vécu  en  bonne  intelligence, 
mais  l'ambition  ne  tarda  pas  à  les  diviser.  Sviatoslaf  (  voy.  le  n.'^  7 
de  la  même  planche  )  et  Wsevolod  réunissent  leurs  forces  et  mar-  s^iaio.iaf  11 
chent  contre  Isiaslaf,  qui  est  contraint  de  s'enfuir  une  autre  fois  en 
Pologne.  Ne  pouvant  alors  avoir  de  secours  de  Boleslas,  il  s'adresse 
à  l'empereur  Henri  IV  ,  qui  ne  se  trouve  pas  non  plus  en  état  de 
lai  en  prêter.  Isiaslaf  prend  le  parti  d'envoyer  son  fils  Mestislaf  à 
Rome,  pour  se  rendre  favorable  Grégoire  VII,  qui  donne  à  ce  der- 
itier,  au  nom  de  S.'  Pierre,  une  couronne  que  son  père  avait  perdue 
dans  un  état,  où  les  papes  n'étaient  pas  même  regardés  comme  or- 
thodoxes. Dans  ces  entrefaites,  Boleslas  II  ayant  achevé  la  guerre 
qu'il  avait  faite  à  la  Hongrie  et  à  la  Bohême,  fait  marcher  ses  trou- 
pes victorieuses  en  Russie,  et  rétablit  pour  la  seconde  fois  le  fu- 
gitif Isiaslaf  sur  le  trône  de  Kiof.  Ce  dernier  prend  ensuite  les  ar- 
nies  pour  aller  au  secours  de  son  frère  Wsevolod;  il  est  vainqueur, 
et  le  rétablit  dans  ses  états.  Isiaslaf  se  réjouissait  de  cette  victoire, 
qui  éloignait  les  Polovits  de  la  Russie,  lorsqu'un  d'eux,  que  l'on 
croyait  mort,  le  voyant  passer  près  de  lui,  rassemble  ses  forces  et 
lui  lance  un  javelot,  qui  l'étend  mort  sur  la  place.  Ainsi  périt  ce 
prince  infortuné,  qui  avait  alors  cinquante-trois  ans.  Il  avait  épousé 
la  fille  de  Miecislas  II,  roi  de  Pologne,  de  laquelle  il  eut  Mestis- 
laf, Svialopolk  et  Jaropolk.  isiaslaf  est  en  outre  honoré  du  nom  de 


usurpe  te  liônc. 


Chaiif^ement 
de  C ordre 
(  (Succession. 


Wsevolocl  1. 

surnommé 

JaroslawiCz 

depuis  10^3  , 

jusqu'en    1093- 


Sviatopolk  II , 

depuis  1093 
jusqu'en    iii3. 


20  Gouvernement 

législateur  de  la  Russie,  et  il  a  intitule  ses  lois  Férîtés  Russes. 
Nous  avons  déjà  observé  qu'en  1016 ,  Jëroslaf  avait  donne  quelques 
bonnes  lois  aux  habitans  de  Novogorod.  Les  lois  de  ces  princes  of- 
frent le  tableau  fidèle  de  l'état  moral  et  économique  des  Russes  de 
cette  époque,  et  elles  peuvent  mêuie  être  pour  nous  un  grand  su- 
jet de  méditation.  Après  la  mort  d'Isiasiaf,  Wsevolod  victorieux  se 
rendit  à  Riof,  où  il  se  fit  proclamer  grand  prince  et  souverain  de 
Russie j  et  au  fils  de  son  frère,  qui  devait  être  son  successeur,  il 
n'accorda  qu'une  partie  de  la  principauté  de  ïchernigof.  A  cette 
singularité  il  joignit  encore  celle  de  se  donner  un  surnom,  formé 
du  nom  de  son  père:  usage  qui  dans  la  suite  devint  commun  cliez 
les  princes  russes,  et  ce  surnom  fut  celui  de  Jaroslawitz,  qui  si- 
gnifie fils  de  Jaroslaf.  Il  épousa  une  fille  de  Constantin  Monoma- 
cus,  de  laquelle  naquit  Volodomir  surnommé  Monomacus ',  il  eut 
encore  une  autre  femme,  nommée  Anne,  qui  lui  donna  un  fils 
appelé  Roslislaf  et  trois  filles.  Sous  son  règne  Riof  fut  affligée 
d'une  cruelle  peste,  et  le  jour  de  la  translation  des  reliques  de 
S.*  Nicolas  fut  érigé  en  fête.  Mais  le  règne  de  Wsevolod  est  encore 
plus  important  dans  l'histoire  russe,  à  cause  du  changement  que 
ce  prince  opéra  dans  l'ordre  de  la  succession.  On  voit,  par  les  lois 
et  les  usages  de  la  Russie,  que  depuis  Rurik  jusqu'à  Isiaslaf,  c'est- 
à-dire  pendant  l'espace  de  dix  règnes,  les  fils  aines,  tant  des  sou- 
verains légitimes  que  des  usurpateurs,  héritèrent  toujours  de  la 
couronne  de  leurs  pères.  Voici  quel  fut  le  motif  de  cette  disposition. 
Pendant  le  séjour  d'Isiaslaf  en  Pologne,  ses  frères,  que  nous  avons 
vus  pleins  d'ambition,  décidèrent  entre  eux  que  le  droit  d'hérédité  à 
la  couronne  appartiendrait,  non  pas  aux  enfans  du  souverain  décédé; 
mais  à  chacun  d'eux  successivement,  et  qu'après  qu'ils  auraient  tous 
régné  les  uns  après  les  autres,  la  souveraineté  passerait  aux  enfans 
du  frère  aine.  Lors  donc  qu'îsiaslaf  fut  rétabli  sur  le  trône,  il  fut 
contraint  de  se  conformer  à  celte  convention,  toute  funeste  qu'elle 
était  à  ses  sujets  comme  à  ses  descendans. 

D'après  cela ,  la  souveraineté  de  Kiof  ne  pouvant  appartenir  à 
Volodomir  fils  de  Wsevolod,  elle  fut  donnée  à  Sviatopolk-Isiasla- 
witz.  Les  Polovits  ayant  envoyé  à  Sviatopolk  quelques  députés  pour 
consolider  la  paix  entre  eux  et  les  Russes,  il  les  fit  mettre  en  pri- 
son. Les  Polovits  se  jetèrent  alors  sur  la  Russie;  et,  malgré  les  se- 
cours que  lui  envoya  Volodomir,  Sviatopolk  fut  défait,  et  se  vit 
contraint  de  demander  la  paix  à  ces   barbares,  qui  la  lui   accordé- 


DELA    Russie.  21 

rent,  et  qu'il  chercha  à  affermir  en  épousant  la  fille  de  Tongor- 
Kan  leur  prince.  Peu  de  tems  après,  Oleg,  fils  de  Sviatoslaf,  dé- 
clare la  guerre  à  Volodomir  appuyé'  des  Polovits  ,  auxquels  il  mon- 
tre une  mauvaise  foi,  dont  ils  se  vengent  par  le  fer  et  le  feu; 
après  quoi  la  paix  est  rétablie.  Les  princes  russes  se  font  la  guerre 
entre  eux,  puis  se  reconcilient  dans  un  congrès  à  Lubitz ,  et  en- 
suite les  hostilités,  les  perfidies  et  les  horreurs  se  renouvellent.  Ils 
s'arrangent  enfin  et  marchent  contre  les  Polonais,  par  lesquels  ils 
sont  repousse's;  ensuite  ils  attaquent  les  Polovits  avec  plus  de  succès. 
Sviatopolk  mourut  en  iii3,  après  avoir  régné  vingt  ans.  Voy.  le 
n.°  8  de  la  même  planche.  Il  eut  de  son  épouse,  qui  avait  pris  le 
nom  d'Hélène,  deux  fils,  Mestislaf  et  Briatchislaf,  et  une  fille  ap- 
pelée Sbislava ,    qui  fut  mariée  à  Boleslas   III  roi  de  Pologne. 

Sviatopolk  avait  permis  aux  Juifs  de  s'établir  dans  ses  étals, 
mais  il  eut  à  peine  fermé  les  yeux,  que  le  peuple  de  Riof  se  sou- 
leva contre  eux  pour  se  venger  de  leurs  usures.  Le  désir  de  met- 
tre fin  aux  désordres  de  l'anarchie  détermina  les  grands  à  placer 
sur  le  trône  de  Russie  Volodomir,  fils  de  Wsevolod ,  qui,  après 
en  avoir  rejeté  d'abord  la  proposition ,  finit  par  se  rendre  au  vœu 
général. 

Volodomir    II   Wsevolodovitz ,    surnommé   Monomacus ,    entra  ^oiodomirii 

'  ^  depuis   iii3 

donc  à  Kiof,  où  sa  présence  suffit    pour    faire  cesser  les    maux  de   iuiqixw  nas. 
l'anarchie;  mais  pour  sauver  les  Juifs  qui  restaient,  il  dut  les  faire 
sortir  immédiatement  de  la  Russie.  L'histoire  des  princes    justes  et 
modérés  n'est  pas   féconde  en  évènemens  d'un  grand  éclat:  telle  est 
celle  de  Volodomir,   qui  "sut  maintenir  la    tranquillité  publique,  et 
chercha  à  faire  le  bonheur  de  ses  peuples.  II  eut  deux  femmes,  et  laissa 
huit  garçons,  et  une   fille  qui  se  fit  religieuse.  Tandis  qu'il  s'effor- 
çait de  se  concilier   par  la  douceur  l'affection  de  ses  sujets,  ses  en- 
fans  s'occupaient  d'étendre  les  limites  de  sa  puissance,    et  rempor- 
taient de  grands  avantages  sur  les  Polovits,  sur  les  Bulgares  et  les 
Polonais.  Volodomir  regagna  même  l'estime  des  monarques  voisins,- 
et  l'on  a  une  preuve  de  la    haute    considération    cjuavait    pour    lui 
x\lexis  Comnêne,  dans  l'ambassade  que  lui  envoya  cet  erapreur  pour 
lui  remettre  les  ornemens  impériaux,  qu'avait  portés  Constantin  Mo- 
nomacus ,  ayeul  maternel  de  Volodomir,  qui  eut  ensuite    lui-même 
le  surnom  de  Monomacus.   Volodomir    paraît    encore    avoir    été    le      Jiprmd, 
premier  des  Grands-Princes  de  Russie,  qui  ait  pris  le  titre  de  Tzar,  lelar'e'icTzL 
qu'on  prétend  lui  avoir    été    donné   par    Alexis   Comnène   dans  les    ^ZHTmoî! 


32  Gouvernement 

lettres  qu'il  lui  écrivit  à  cette  occasion.  Dans  les  langues  slaves,  ce 
mot  signifie  Grand,  c'est  pourquoi  il  est  connu  en  Russie  avant 
l'arrivée  de  Rurik:  car  les  Russes  appelaient  Tzar-Morski  la  grande 
mer,  et  Tzar-Grad  la  ville  du  Grand;  le  mot  Tzar  est  encore  le 
titre  que  portent  plusieurs  princes  au  levant  de  la  mer  noire,  et 
auquel  on  ne  saurait  donner  une  autre  signification.  Néanmoins  on 
peut  croire  encore  que  ce  titre,  conféré  à  Volodomir  au  tems  où 
nous  parlons,  par  l'empereur  grec,  a  eu  une  tout  autre  origine.  Il 
est  notoire  qu'Alexis  Comnène,  donna  à  Nicéphore  Melisène  le  titre 
de  César  à  l'exemple  des  empereurs  romains  au  tems  deDioclëtien; 
et  comme  Isaac  Comnène,  qui  devait  surpasser  Nicéphore  en  dignité, 
eut  le  titre  de  Sebastocrator ,  qui  signifie  prince  auguste,  et  celui 
de  Cësar  étant  devenu  de  troisième  ordre  dans  l'empire  grec,  il  est 
naturel  de  présumer  que  Volodomir  a  été  honoré,  par  Alexis  Com- 
nène, de  ce  dernier,  qui,  par  l'effet  de  la  diversité  de  l'alphabet 
it  eai  ausû     et  de  la  prononciation  des  Russes,  s'est  changé    en    Tzar,  La  mé- 

f    le  titre  J     Ml  •*       •!  i   ,    .  ,  ° 

trAuiocrate.  claïUe  ou  11  est  désigne  sous  ce  titre,  le  qualifie  encore  à' Autocrate 
des  principautés  de  la  Russie.  La  dérivation  grecque  de  ce  mot  fait 
conjecturer  que  ce  dernier  titre  lui  fut  conféré,  par  la  même  lettre 
que  celle  qui  lui  donnait  le  nom  de  César.  Volodomir  mourut  ea 
II25  âgé  de  soixante-douze  ans,  dont  il  avait  régné  onze:  voyez 
le  n.°  9  de  la  même  planche.  Il  a  laissé  une  mémoire  des  plus  esti- 
mées, et  huit  enfans  qui  étaient  Mestislaf,  Isiaslaf,  Sviatoslaf,  Jaro- 
polk,  Viatcheslaf,  Roman,  Juru  et  André. 
Mestislaf  Lcs  commencemeus  du  rèene  de  Mestislaf,  fils  aine    de  Volo- 

yotodomi-  1  •  f  11, 

ro^iir^         domir,  turent  troubles  par  une  invasion  desPoïovits,  que  son  frère 

depuis  II25       "î  n     1  •  f 

juscjn'cn  £i33.  Jaropolk  battit  cotnplètement.  La  Russie  fut  encore  affligée  d'un 
autre  fléau,  qui  fut  la  guerre  civile.  Mestislaf  réduisit  ses  ennemis 
à  lui  demander  la  paix,  qu'il  leur  accorda.  En  1128,  la  principauté 
de  Novogorod  fut  désolée  par  une  inondation,  qui  y  causa  une  af- 
freuse disette.  Metislaf  ne  régna  que  sept  ans,  et  mourut  en  ii32, 
laissant  six  garçons  et  deux  filles,  dont  Tainée,  nommée  Sophie, 
épousa  Valdemar  roi  de  Oannemark. 
Jaropolk  H  D'après  la  convention  qui  privait  le  souverain  du  droit  de  se  don- 

depuis   II  Sa  fi.T         •    t    C  t  />»r. 

jusqu'en  ii38.  ner  un  successeur,  Mestislat  recommanda  ses  enfans  à  son  frère  Jaro- 
polk, et  remit  leur  sort  entre  ses  mains.  Ce  fut  précisément  sur  ce 
dernier  que  tomba  le  choix,  que  firent  les  habitans  de  Kiof  pour 
leur  souverain,  et  ils  lui  envoyèrent  une  députation  pour  l'engager 
à  se   rendre  au  milieu  d'eux.  A  peine  monté  sur  le   trône,  le    pre- 


D  E      L  A      R  U  s  s  I  E.  ^3 

mier  soîn  de  Jaropolk  fut  de  se  conduire  de  manière  à  ne  donner 
à  ses  neveux  et  à  ses  frères  aucun  sujet  de  raécontentement ,  mais 
ce  fut  envain.  Son  règne  fut  trouble  trois  ans  par  l'effet  des  pré- 
tentions des  princes;  il  parvint  ne'anmoins  à  appaiser  leurs  rivali- 
tés, et  il  sut  même  s'en  servir  pour  déclarer  la  guerre  à  Boleslas 
III,  roi  de  Pologne.  Les  Polonais  le  surprennent  par  trahison  et  le 
font  prisonnier  ;  il  ne  recouvre  sa  liberté  qu'au  prix  d'une  grosse 
rançon,  et  moyennant  le  serment  qu'il  prête,  l'an  ii36,  de  payer  à 
Boleslas  un  tribut  annuel.  De  retour  dans  ses  états,  il  ourdit  con- 
tre ce  dernier  une  trame  semblable,  attaque  la  ville  de  Vislitza 
en  ïi37,  la  ruine  entièrement,  et  emporte  toutes  les  richesses  qui 
s'y  trouvaient.  L'histoire  fait  mention  de  nouvelles  dissensions  en- 
tre les  princes  russes:  de  nouvelles  demandes  de  secours  faites  aux 
Polovits,  des  villes  incendiées,  la  paix  conclue  et  rompue  alterna- 
tivement comme  auparavant,  sont  la  suite  de  ces  divisions.  Entre 
autres  ëvènemens  déplorables,  on  cite  l'interdit  mis  sur  la  ville  de 
Novogorod  par  son  métropolitain:  disposition  à  la  suite  de  la- 
quelle les  habitans  prirent  les  armes  contre  leur  prince,  qui  fut  ar- 
rêté et  livré  par  eux  à  Jaropolk:  ce  qui  l'obligea  à  demander  la 
paix.  A  peine  était-elle  conclue  que  Jaropolk  mourut,  après  un  rè- 
gne d'environ  six  ans. 

Viatcheslaf,  frère  de  Jaropolk,  fut  appelé  au  trône  parle  vœu   •^^''p,"^'  'ff^^ 
de  la    nation.    Douze    jours    après    son    avènement,    Wsevolod  ,   fils 
d'Oleg,  se  présenta   aux  portes  de  Riof,  en   demandant  pour  lui  la 
souveraineté,  que  Viatcheslaf  en  homme    prudent    et    pacifique    lui 
céda.  Mais  ce  nouveau  souverain  ,  qui  prit  le  nom  de  Vsevolod  II,    f^sci^oiod  u. 
n'était  pas  homme  à  se  contenter  de  la  possession   de  Kiof  seule- 
ment; il  ne  négligea  rien  pour  étendre  sa  domination  au  préjudice 
des  princes  russes;  et  à  cet  effet  il  réunit  ses  forces  à  celles  d'Ula- 
dislas  II  roi  de  Pologne,  qui  avait  les  mêmes    vues    au    détriment 
de  ses  frères;  mais  ils  furent  défaits  l'un  et  l'autre    par    les    Polo- 
nais, et  deux  ans  après  Vsevolod  mourut  en    1 1 46  ,  après  avoir  ré- 
gné huit  ans.  Il  laissa  un  fils  nommé  Sviatosîaf,  et  désigna    avant 
de  mourir  pour  son  successeur,  son  frère  Igor,  homme  dur  et  or-       igor  ii. 
gueilleux,  qui,  après  un  règne  de  six  semaines,  fut  déposé  du  trône; 
contraint  de  se  faire  moine,  il  fut  tué  ensuite  dans    une    sédition, 
et  eut  pour    successeur    Isiaslaf   II    Mestislawitz.    Georges,    fils    de    isiasiaf  n. 
Volodomir  II  s'allia  avec  lui,  et  fut  imité  en  cela  par  les  princes  de 
Tchernigof.  Mais,  au  milieu  des  vicissitudes  de    la    guerre,    Isiasiaf 


24  Gouvernement 

conserva  toujours  l'avantage  sur  les  princes  confe'de're's ,  qui  furent 
forcés  enfin  de  demander  la  paix,  de  laquelle  fut  exclus  seulement 
Georges,  prince  de  Suzdal,  lequel  embrassa  le  parti  de  Sviatoslaf 
frère  d'Igor,  pour  se  frayer  la  route  au  trône.  Et  en  effet  s'ëtant 
ligue  avec  ce  dernier,  et  déclare'  ouvertement  contre  ïsiaslaf,  il 
marcha  contre  lui,  le  défit,  et  se  rendit  maître  de  Kiof,  où  ïsias- 
laf rentra  ensuite  à  l'aide  de  dix-mille  Hongrois,  et  aux  acclama- 
tions des  habitans.  Pendant  les  quatre  ans  qu'il  ve'cut  encore,  son 
règne  ne  fut  point  tranquille,  et  il  fut  toujours  en  guerre  avec  les 
princes  de  sa  race.  Enfin  la  mort  le  délivra  en  ii54  de  tant  d'agi- 
tations, après  un  règne  de  neuf  ans.  Le  pacifique  Vialcheslaf,  quti 
Wsevolod  avait  auparavant  déposé  du  trône,  fut  e'ievé  à  celui  de 
Kiof;  mais  il  ne  fit  usage  de  la  souveraineté,  que  pour  appeler 
au  trône  Rostislaf,  son  neveu,  frère  d'Isiaslaf,  et  prince  de  Srao- 
lensko.  Rostislaf  ayant  déclare'  la  guerre  au  prince  de  Tchernigof, 
appelé  aussi  ïsiaslaf,  dut  abandonner  le  trône  et  prendre  la  fuite. 
Le  prince  Georges  n'avait  pas  encore  renoncé  au  dessein  de  mon- 
ter sur  le  trône  de  Russie,*  il  prit  les  armes  et  marcha  sur  Riof; 
mais  la  soumission  d'Isiaslaf  le  désarma,  et  il  s'empara  de  la  sou- 
veraineté sans  effusion  de  sang. 

Georges  T.  Geofges  prit  les  rênes  de  l'empire  à  l'âge  de  63  ans.  Les  deux 

rouiu,  premières  années  de  son  règne  turent  marquées  par  une  guerre  san- 
jHsqu'tin  ii53.  glante  entre  les  Russes  et  les  Polovits.  L'ambition  le  rendait  in- 
quiet, âpre,  vindicatif  et  sanguinaire,  et  dans  les  intervalles  de 
paix  il  s'abandonnait  à  toutes  les  séductions  de  la  volupté  et  de  la 
mollesse.  Comme  il  se  disposait  à  soumettre  les.  habitans  de  No- 
vogorod,  la  mort  le  surprit  en   ii58,  après  un  règne  de  trois  ans 

Fond/uevr      seulcmeut.  Voy.  le   n.*^  lo  de  la   planche  2.  C'est  Georges  qui  a  jeté 

ds  Moscou.       •rii«T  ••  ,,       .. 

les  londemens  de  Moscou,  et  voici  comment  on  raconte  i  origine 
de  cette  grande  ville.  Allant  voir  un  jour  son  fils  aine,  qui  était 
établi  à  Volodomir,  ce  prince  passa  par  les  terres  d'un  riche  pro- 
priétaire de  Kutchko.  De  quel  délit  accusait-il  cet  homme?,  c'est 
ce  qu'on  ne  sait  pas;  mais  il  le  fit  mourir,  et  s'empara  de  ses  biens. 
Charmé  de  la  beauté  du  site,  il  fit  entourer  d'un  rempart  en  bois 
toute  la  partie  qui  se  trouvait  au  confluent  de  la  Neglina  et  de  la 
Moskwa ,  et  y  envoya  de  Volodomir  et  autres  lieux  plusieurs  fa- 
milles pour  qu'elles  s'y  établissent.  Georges  eut  de  ses  deux  femmes 
Aepa  et  Olga  onze  enfans  ,  dont  il  importe  d'indiquer  ici  les  noms, 
pour  l'éclaircisseoient  de  ce  qui  nous  reste  à  dire.  Ces  enlaus  étaient 


D  E     L  A     R  tr  s  s  I  E.  25 

André,  Rostîslaf,  Ivan,  Boris,  Gleb,  Mestîslaf,  VasIIi,  Jaroslaf^ 
Mikaila,  Sviatoslaf  et  Wsevolod.  Isiaslaf,  prince  de  Tchemîgof ,  qui 
avait  pris  les  armes  contre  Georges,  entra  à  Riof,  et  en  occupa 
le  trône.  André     fils  aine'  de  Georges  surnommé    Bogoliubskî,    qui        ^^ré 

■  ,  ^  Bogoiuôtkl 

Veut  dire  aimant  Dieu^  prince  brave  et  religieux,  rut  proclame'  par    depuis  ix^%. 
les  habilans  de  Fuzdal  et  de  Volodomir    pour    leur    souverain    ab-      ^oiodomir 

aevienteapitale 

soluj  il  fixa  sa  résidence    à    Volodomir:  ce    qui    fit   perdre  à  Riof   de  la  Hu^hq. 

son  antique  splendeur.  Il    défit   les   Bulgares    en   Ii64;  mais    il  ne 

fut  pas  heureux  dans  sa    guerre    avec    les   habitans  de   Novogorod; 

André  mourut  dans  son  palais  de  Bogo-Liubski,  assassiné  par  Joa- 

kim  fils  de  Rutchko,  qui  fut  condamné  à    mort    par    Georges  L". 

11  régna  treize  ans,  et  Ton  ignore  s'il  eut  des  enfans.  Il  eut    pour 

successeur  Volodomir  Mikaila   I."    Giorgevitz,    qui  ne  régna    qu'un 

an,  et  laissa  un  fils  nommé  Gleb.  A  Mikaila  ï."  succéda  Wsevolod  ^««^"^-^  ^Ji 

'  depuii  H77 

III,  le  dernier  des  enfans  de  Georges,  que  l'affection  du  peuple  éleva  i^squ'en  iqjI 
au  trône  de  Russie.  L'histoire  du  règne  de  ce  souverain  est  rem- 
plie d'évènemens  tout-à-fait  semblables  à  ceux  qui  ont  signalé  les 
règnes  de  ses  prédécesseurs.  L'envie,  la  haine,  l'ambition  engen- 
drent des  guerres  civiles  entre  les  princes,  et  quand  elles  viennent 
à  cesser,  les  grandes  villes  se  disputent  la  souveraineté.  Voici  les 
principaux  évènemens  de  l'histoire  du  règne  de  Wsevolod  III.  Ros- 
tof  se  révolta  contre  lui,  et  Moscou  fut  incendiée.  Il  fit  la  guerro 
aux  habitans  de  Novogorod,  dont  la  ville  fut  ruinée  et  contrainte 
à  se  soumettre.  Fondation  de  Twer.  Nouvelle  guerre  avec  les  Bul- 
gares et  avec  les  Polovits.  Guerre  entre  les  princes  russes,  dont 
plusieurs  sont  dépouillés  de  leurs  apanages.  Roman  ,  prince  de  Ga- 
litz,  prend  Riof,  qui  est  saccagée  par  les  Polivits.  Roman  marche 
contre  les  Polonais,  et  est  tué  dans  une  bataille.  Wsevolod  vécut 
cinquante-huit  ans  et  en  régna  trente-cinq.  Il  eut  deux  femmes, 
dont  la  première  fut  Marie,  princesse  de  Bohême,  qui  ensuite  se  fit 
religieuse;  et  la  seconde,  nommée  Anne,  fille  du  prince  de  Vitépsk, 
de  laquelle  il  eut  deux  filles  et  sept  fils,  qui  furent  Constantin, 
Boris,  Georges,  Jaroslaf,  Volodomir,  Sviatoslaf  et  Ivan.  Quelques 
jours  avant  de  mourir,  Wsevolod  assembla  un  conseil  de  Boïards  et 
de  Grands,  dans  lequel  il  désigna  Georges  pour  successeur  au  trône 
de  Volodomir,  et  assigna  des  apanages  à  ses  autres  enfans.  Le  mé- 
contentement que  ce  partage  excita  entre  eux  fut  bientôt  la  cause 
de  grands  troubles.  Sviatoslaf  entraîna  Constantin  à  prendre  les  ar-  George,  Ji 
mes  coutre  tjoorges    II,  qui,  vaincu  et  lugitif,  fut  <)éposé  du  trône     depui.  i:ix\ 

r?  Tf   1      rrT  u  '  i  }n  s  qu'en  ia35. 

Europe.  Fol.  FI.  D 


Invas'on 
de  la  Rusiie 


ï  Tai 


les  Tarlares. 


ai6  Gouvernement 

par  Constantin  en  121 7.  Ce  dernier  mourut  de  consomption  la  pre- 
mière année  de  son  règne;  et  se  voyant  à  la  fin  de  ses  jours,  il 
céda  ses  états  à  Georges  II,  qu'il  déclara  son  successeur,  et  auquel 
il  recommanda  ses  enfans.  Rétabli  sur  le  trôoe,  Georges  II  s'y  main- 
tint encore  pendant  vingt  ans.  Les  vertus  de  Constantin  pouvaient 
faire  encore  espérer  quelques  beaux  jours  à  la  Russie;  mais  sa  mort 
fit  tomber  de  nouveau  cet  état  sous  le  gouvernement  d'un  prince 
sans  caractère  et  sans  conduite.  Ce  fut  sous  le  règne  de  Georges  II 
qu'eut  lieu  l'invasion  des  Tartares.  Les  Russes  avaient  pris  les  ar- 
mes pour  défendre  les  Polovits,  et  ayant  massacré,  au  mépris  du 
droit  des  gens,  les  envoyés  des  Tartares,  ils  attirèrent  sur  eux  la 
vengeance  de  ce  peuple.  Leur  première  défaite  eut  lieu  en  1223. 
Les  dissensions  des  princes  russes  ne  contribuèrent  pas  peu  aux 
progrès  des  ennemis,  qui  vinrent  mettre  le  siège  devant  Volodomir. 
L'épouse  de  Georges,  qui  était  fille  de  Wsevolod,  prince  de  Kiof, 
fut  brûlée  dans  une  église;  ce  prince  en  avait  eu  trois  fils,  qui 
furent  tués  tous  les  trois  par  les  Tartares.  Il  fut  tué  lui-même  à 
l'âge  de  quarante-neuf  ans  dans  un  combat  contre  Bati-Kan ,  chef 
de  la  horde  du  Raptchak,  appelée  aussi  la  horde  d'or,  lequel  prit 
plusieurs  villes,  et  entre  autres  celle  de  Moscou. 
dJ^laluine  ^^^^^  ^°^^^  ^"  momcnt  de  voir  la  Russie  soumise  entièrement 

de  la  Russie,  par  Ics  Tartarcs.  Quelle  put  donc  être  la  cause  de  cette  terrible  catas- 
trophe? Un  esprit  de  vertige  s'était  emparé  de  tous  les  princes  de  cet 
état,  que  tourmentaient  sans  cesse  l'ambition,  la  haine  ou  la  vengeance. 
Les  souverains  de  Kiof  fesaient  consister  leur  bonheur  à  gouver- 
ner arbitrairement  un  peuple  d'esclaves,  et  les  princes  subalternes 
ne  visaient  qu'à  s'emparer  du  pouvoir  suprême ,  ou  au  moins  à 
étendre  leurs  domaines.  En  croyant  accroître  ainsi  leur  puissance, 
ils  ne  fesaient  au  contraire  qu'affaiblir  leurs  forces,  multiplier  les 
dangers,  et  préparer  les  causes  de  leur  décadence  et  de  leur  ruine. 
Les  peuples,  qui  ne  voyaient  rien  à  perdre  pour  eux  en  perdant 
leurs  tyrans,  les  laissaient  s'entre-détruire  sans  prendre  la  moindre 
part  à  leurs  querelles.  La  cause  de  tous  ces  désastres  était  dans 
le  partage  de  la  Russie  en  principautés  indépendantes  les  unes  des 
autres.  Sans  ce  funeste  partage,  on  n'y  aurait  pas  vu  les  frères,  les 
oncles  et  les  neveux  sans  cesse  en  guerre  les  uns  contre  les  autres, 
et  il  y  aurait  eu  un  centre  d'autorité,  autour  duquel  se  serait  aussi 
rallié  l'intérêt  commun.  On  ne  s'étonnera  plus  d'après  cela,  en  li- 
sant l'histoire  de  Russie,  si  le  morcellement  de  ce  pays  y  a  été  le 


DELaRuSSIE.  I'J 

germe  de  tant  de  désordres,  et  d'une  dégradation  morale,  qui  en 
ont  rendu  la  conquête  facile  à  une  nation  venue  des  confins  de 
l'orient,  lorsque,  maigre  des  guerres  sanglantes  et  continuelles ,  cet 
dtat  commençait  à  prendre  une  forme  de  gouvernement  régulière,  à 
fonder  des  villes,  et  à  avoir  des  relations  qui  étaient  l'effet  d'une 
puissance,  dont  l'emploi  jusque  là  mal  dirigé  devait  au  contraire 
causer  sa  ruine. 

A  cet  aperçu  de  l'invasion  des  Tartares  dans  la  Russie,  dont  ils 
ne  tarderont  pas  à  devenir  les  maîtres,  on  sera  sans  doute  tenté 
de  savoir  ce  qu'étaient  ces  Tartares,  et  de  quel  pays  ils  venaient. 
Nous  renverrons  pour  cela  les  curieux  à  la  partie  de  cet  ouvrage 
concernant  l'Asie,  où  nous  avons  traité  du  costume  de  ces  peuples; 
et  l'on  y  verra  comment  ils  se  sont  rendus  formidables  au  point 
de  porter  la  terreur  de  leurs  armes  depuis  la  Chine,  qu'ils  avaient  - 
assujétie,  jusqu'aux  contrées  les  plus  reculées  du  nord  de  l'Europe. 
Reprenons  le  fil  de  l'histoire   de   Russie. 

A  la  mort  de  Georges  II,  Jaroslaf  11,  fils  de  Wsevolod ,  ron-  X'I^^^i'o 
fera,  ausMtôt  après  la  retraite  des  Tartares,  la  souveraineté  de  No-  /"*9"'^" '^«o 
vogorod  à  son  fils  Alexandre,  et  alla  lui-même  prendre  possession 
des  ruines  de  Volodomir.  Ugatai  ,  qui  avait  succédé  à  Gengis-Ran  , 
envoya  pour  la  seconde  fois  en  Russie  Batu-Sagin,  qui  assiégea  et 
prit  Kiof,  quoique  vigoureusement  défendue  par  un  Boïard  nommé 
Demetrius,  que  Batu-Sagin  traita  pour  cette  raison,  plutôt  comme 
ami  que  comme  prisonnier.  La  prise  de  Riof  engagea  les  habitans  de 
Ralitz,  de  Volodomir  en  Volhinie  et  autres  villes  à  se  rendre  à  Batu- 
Sagin.  Demetrius ,  s'étant  acquis  l'estime  du  Tartare,  chercha  à  se 
rendre  utile  à  la  Russie,  en  l'induisant  à  porter  ses  armes  en  Pologne 
et  en  Hongrie;  mais  sa  retraite  n'améliora  point  le  sort  de  ce  pays, 
où  firent  bientôt  une  invasion  les  chevaliers  de  Livonie  avec  les 
rois  de  Dannemarck  et  de  Suède.  Alexandre,  fils  de  Jaroslaf,  sou- 
verain de  Novogorod  ,  remporta  une  victoire  signalée  contre  les  Sué- 
dois sur  la  rive  gauche  de  la  Neva,  qui  lui  valut  le  surnom  de 
Newski.  Tranquilles  à  Volodomir  et  victorieux  à  Novogorod,  les 
Busses  semblaient  n'avoir  à  déplorer  désormais  d'autres  sacrifices 
que  celui  de  Riof,  qui  était  entre  les  mains  des  Tartares;  mais  ils 
se  virent  étrangement  déçus,  lorsque  BaUiSagîn  exigea  que  Jaros- 
laf vînt  en  personne  dans  son  camp  pour  lui  rendre  hommage  com- 
me vassal:  ce  qu'ayant  obtenu,  il  lut  reconnu  pour  principal  souve- 
l'tiia  de  la  Russie  par  Jaroslaf,  et    par    d'autres  princes    qui   imité- 


^8  G  0  IT  V  E  R  >^  E  M  E  JS'  T 

rent  son  exemple.  L'humiliation  des  princes  russes  s'accrut  en- 
core, lorsqu'après  la  mort  du  souverain  des  Mongols,  Batu-Sagin 
ordonna  à  Jaroslaf  de  se  rendre  à  Karakum,  pour  y  prêter  foi  et 
hommage  à  son  successeur.  II  obéit,  et  mourut  en  retournant  dans 
ses  ëlats,  âge  de  cinquaule-sept  ans.  Le  souverain  des  Mongols  dé- 

^d"pTis7j.l'  ^^^^^  Alexandre  prince  de  la  Russie  septentrionale    et    méridionale, 

jusçu^em^i.  et  conféra  à  son  frère  André  la  principauté  de  Volodomir.  Peu  de 
tems  après,  les  Russes  tramèrent  une  conspkalion  contre  les  Tar- 
tares,  et  massacrèrent  dans  un  jour  convenu  les  percepteurs  de  leurs 
droits.  En  considération  de  la  loyauté  avec  laquelle  Alexandre  s'était 
toujours  conduit  envers  eux,  les  Tartares  firent  grâce  aux  Russes, 
qui  se  trouvèrent  encore  heureux  de  rester  esclaves.  Frappé  de  ma- 
ladie, Alexandre  se  prépara  à  la  mort  en  se  fesant  moine  sous  le 
nom  d'Alexis.  11  mourut  en  1264,  après  un  règne  qui  avait  com- 
mencé en    1252.  11  laissa  quatre  fils  nommés  Vasili,  Demetrius ,  An- 

%t^!i\'   ^^^  ^^  Daniel.  Les  habilans  de  Novogorod  confièrent  îe    gouverne- 

jusçu'en  i2yi.  ment  à  Jaroslaf,  sous  la  condition  qu'il  respecterait  et  maintiendrait 
les  droits  de  leur  république.  Mais  ayant  violé  la  convention  qu'il 
avait  jurée,  les  habitaus  de  Novogorod  ne  le  voulaient  plus  pour 
leur  prince.  Le  métropolitain  de  Kiof  ayant  interposé  sa  médiation, 
assura  le  peuple  du  repentir  de  ce  prince  pour  ce  qui  s'était  passé, 
et  le  détermina  à  le  recevoir  de  nouveau  en  cette  qualité.  Jaroslaf 
ne  vécut  qu'un  an  après  celte  reconciliation  ;  il  en  avait  régné  sept, 
et  laissa  un  fils  nommé  Mikail. 
Vasili  T.,  L'histoire  ne  nous  apprend  que  fort  peu  de  choses  concernant 

jusqu'en  i^-!6.  VasiU  1.  ,  trerc  et  successeur  de  Jaroslaf  IIL  Inquiets  des  entreprises 
de  ce  prince,  et  de  la  protection  que  les  Tartares  accordaient  aux 
Grands-Princes  de  Volodomir,  les  habitans  de  Novogorod  résolurent 
de  choisir  un  prince  pour  eux  seuls ,  et  élurent  Demetrius,  neveu 
de  Vasili.  Mais  Vasili,  soutenu  par  les  Tartares,  n'hésita  point  à  mon- 
trer l'intention  d'opposer  la  force  à  la  force:  ce  qui  détermina  Deme- 
trius à  faire  la  paix,  et  à  se  retirer  dans  son  apanage  de  Pereiaslaf. 
Ainsi  Vasili  fut  reconnu  souverain  de  Novogorod;  mais  il  ne  jouit  pas 

^^depuu"iJ-6     ^ong-tems  de  cette  dignité,  étant  mort  au  bout  d'un  règne  de  cinq  ans. 

juiçu^en  1294.    Demetrius  son  neveu  réunit  alors  la  principauté  de  Novogorod  à  celle 

de  Volodomir,  en  sa  qualité  d'héritier  de  tous  les  éiats  que  possédait 

Vasili  L".  Cependant  les  vrais  princes  de   la  Russie  étaient  les  Tar- 

E,^,         tares,  qui,  maîtres  des  frontières,  fesaient  à  leur  gré  des  excursions 

'  ^JuT'^    dans  l'intérieur.  Les  princes  russes  ne  conservaient  guères  plus  qu'un 

les  TarUiies.  ^ 


delaRussie  29 

pouvoir  de  nom,  et  les  Tartares  les  obligeaient  même  à  paraître 
devant  leur  tribunar,  pour  y  rendre  compte  de  leur  conduite.  Tel 
dtail  Tëtat  de  la  Russie,  lorsque  Demelrius  en  occupa  le  trône  prin- 
cipal en  1296.  Jaloux  de  la  puissance  de  ce  prince,  André,  son 
frère  cadet,  excita  contre  lui  la  haine  des  Tartares,  et  obtint  pour 
soi  la  souveraineté  de  Volodomir.  Contraint  de  céder  à  la  force, 
Demelrius  se  rendit  près  de  Nogai ,  qui  s'était  formé  un  état  indépen- 
dant. Les  troupes  de  Nogai  intimidèrent  André,  qui  ne  tarda  point 
è  abandonner  le  trône  de  Volodomir  et  à  demander  la  paix.  Mais 
peu  de  tems  après,  André  s'étant  rendu  au  camp  tarlare,  obtint  la 
protection  de  Tok-Tagu,  qui  envoya  en  Russie  une  armée  considé- 
rable, pour  mettre  sur  le  trône  de  Volodomir  l'intrigant  André.  INe 
pouvant  résister  à  la  force,  Demelrius  s'était  retiré  à  Pleskof.  Les 
Tartares  n'oublièrent  pas  de  s'indemniser  de  leur  expédition  en  sac- 
cageant quatorze  villes,  sans  en  excepter  celle-même  de  Volodomir, 
ensorte  qu'André  ne  trouva  après  eux  que  des  ruines.  L'année  sui- 
vante les  deux  frères  en  vinrent  entre  eux  à  un  arrangement,  par 
l'effet  duquel  André  restitua  à  Demelrius  la  ville  de  Volodomir; 
mais  ce  dernier  ne  jouit  pas  long-tems  de  la  souveraineté  qu'il  avait 
recouvrée,  étant  mort  en  1294.  A  la  mort  de  Demelrius  L''^,  qui  ^ndréiii, 
avait  laissé  un  fils  nommé  Ivan,  André  III  prit  l'air  de  prince  lé-  ;«//«'/« ?3%. 
gilime.  Alors  la  Russie  était  partagée  en  deux  souverainetés ,  et 
avait  trois  capitales,  savoir;  Novogorod ,  Volodomir,  et  Kiof,  qui 
en  1820,  cessa  de  faire  partie  de  l'état  russe,  étant  tombée  entre 
les  mains  de  Gaedimin,  prince  Lithuanien.  La  ville  de  Moscou  était 
seule  exempte  alors  d'orages  politiques,  sous  le  gouvernement  d'un 
frère  d'André  appelé  Daniel,  le  seul  des  princes  russes  depuis  Ru-  ^^'^^olcoT 
rik,  qui  n'ait  point  contribué  aux  malheurs  de  son  pays.  Il  agran-  en  xn'-\- 
dit  et  embellit  Moscou,  que  nous  verrons  bientôt  devenir  la  seule 
capitale  de  fétat,  et  la  résidence  des  Czars.  André  III  inquiéta 
aussi  Georges,  prince  de  Moscou,  qui  avait  succédé  à  son  père 
Daniel,  et  auquel  il  voulait  enlever  Pereiaslaf  La  mort  qui  le  sur- 
prit à  son  retour  du  camp  tarlare,  où  il  était  allé  demander  du 
secours,  épargna  à  la  Russie  une  calamité  de  plus.  Il  mourut  en 
i3o4.  Il  y  eut  alors  trois  prétendans  à  la  couronne  d'André  ,  qui 
étaient;  Demelrius,  prince  de  Twer,  Georges  prince  de  Moscou, 
et  Mikail  fils  de  Jaroslaf  III.  Etant  convenus  tous  les  trois  de  s'en 
rapporter  à  la  décision  de  Kok-Tagu  ,  ce  Khan  prononça  en  faveur 
de  Mikail ,  qui  avait  pour  lui  le  vœu  de  la  nation.  Le  régne  de  Mi-     depuL  1304 

îusqu'en  1817. 


3o  Gouvernement 

kail  fut  paisible  pendant  cinq  ans;  mais  l'astucieux  Georges  le  noircit 
tellement  dans  l'esprit  d'Usbek-Kan,  que  ce  dernier  l'ayant  appelé' 
à  sa  horde  le  condanna',  et  le  fit  mourir  dans  les  plus  affreux  tour- 
mens,  l'an  iSiy.  Ce  bon  prince,  qui  avait  régne'  treize  ans ,  laissa 
quatre  fils,  Demétrius,  Alexandre,  Constantin  et  Vasili  ou    Basile. 

^depuTs  Hi'j*   Le  perfide  Georges,  troisième  de  ce  nom,  reçut  le  prix  de  son   fra- 

;ui7«'eH  i34i.  tricîde.  IN'ayant  pour  appui  sur  le  trône  qu'il  avait  acquis  par  un 
tel  forfait,  que  la  fureur  d'Usbek ,  il  chercha  à  satisfaire  par  tous 
les  moyens  possibles,  l'avidilë  des  Tartares ,  ses  protecteurs.  La  ville 
de  Kachin,  qui  appartenait  au  prince  Demétrius,  fils  de  l'infor- 
tuné Mikail,  était  singulièrement  tourmentée   pour  le  recouvrement 

Demétrius  II.  des  tributs  qui  se  payaient  aux  Tartares.  Demétrius  vint  à  savoir 
que  Georges  gardait  pour  lui  les  contributions  exorbitantes,  dont 
on  grevait  ses  sujets,  et  alla  de'noncer  à  Usbeck  dans  son  camp 
l'infidélité  de  ce  dépositaire.  Usbeck  voulant  punir  Georges  donna  à 
Demétrius  la  principauté  de  Volodomir.  Georges  se  rendit  aussi  au 
camp  lartare;  mais  Demétrius  ayant  appris  l'assassinat  de  son  père, 
ne  put  retenir  sa  fureur,  et  vengea  dans  le  sang  de  ce  traître  la 
mort  de  Mikail.  Le  fière  de  Georges  demanda  vengeance,  et  obtint 
le  trône  de  Volodomir.  Forcé  de  devenir  sévère  par  les  princes  rus- 
ses eux-mêmes,  dont  les  plaintes  se  renouvellaient  sans  cesse,  Usbek 
condanna   à   mort  Demétrius,   qui   n'avait  encore  que  vingt-sept  ans. 

Alexandre  u.  Alexaodrc  II  Mikaclovitz  s'étant  concilié  la  bienveilance  des  Tar- 
tares, obtint  la  souveraineté  de  Volodomir  et  de  Novogorod,  et  alla 
résider  à  Twer.  Usbek  ayant  envoyé,  on  ne  sait  guères  pour  quel 
motif,  un  de  ses  confidens,  avec  une  mombreuse  suite  à  Alexan- 
dre, ce  dernier,  dissimulant  ses  soupçons,  lui  fit  un  accueil  distin- 
hmn  I.  gué,  et  fit  massacrer  dans  une  même  nuit  tous  les  Tartares.  Ivan, 
fils  de  Daniel  et  frère  de  Georges,  s'empressa  aussitôt  d'informer 
Usbeck  de  cet  attentat,  et  demanda  pour  lui  la  principauté  de 
Volodomir,  qui  lui  fut  accordée.  Constantin,  fils  de  Mikail  et  frère 
d'Alexandre,  obtint  la  principauté  de  Twer.  Alexandre  II  fut  puni 
de  mort  dans  Ifi  camp  tartare,  dix  ans  après  ce  massacre  ,  c'est-à-dire 
en  l338.  Ivan  I.^'  Danilovitz  transporta  le  siège  de  la  souveraineté 
russe  à  Moscou.  Ce  prince  montra  en  lui  l'étrange  assemblage  de 
défauts  et  de  qualités  contraires;  il  fut  ambitieux  et  dévot,  san- 
guinaire et  charitable:  l'usage  où  il  était  de  porter  à  sa  ceinture 
vme  bourse  pleine  de  monnaies  pour  en  faire  l'aumône,  lui  fit  don- 
ner le  âuruom  de  Kalita^  qui  signifie  bourse.  Il  n^ourut  en   iS/j-i? 


deïlaRussie.  3i 

après  avoir  réunî  la  principaulé  de  Rostof  à    celle    de   Moscou,  et 
laissa  trois  fils  nomme's  Sime'on,  Ivan  et  André. 

Ivan  étant  mort,    ses    frères    et    ses    enfans    se    disputèrent    le     afwfTz^i 
trôné:  Usbek  l'adjugea  à  ceux-ci,  en  leur  laissant  la  faculté  de  s'ar-  j"^?"'««  iSSq. 
ranger  entre  eux.  Ivan  et    André    de'cernèrent    à    Siméou    l'exercice 
de  l'autorité  souveraine,  avec  la  moitié'    des    revenus    de    l'e'tat:    ce 
dernier  fut  surnonimé  le  superbe.  La  ville  de  Pleskof  se  donna  pour 
maître  un  prince  de    la   Lilhuanie.    Une    guerre    sanglante    s'alluma 
entre  les  Lithuaniens  et  les  Russes,  et  les  Suédois  firent  une  expé- 
dition contre  Novogorod.  En   i343  les  Tartares  furent  affliges  d'une 
peste  cruelle,  c^ui  s'étendit  en  Russie,  et  dont  Sime'on  fut  la  victime. 
Ce  prince  laissa  en  mourant  deux  fils,  Ivan  et  Sime'on,  et  régna  treize      ^^'«"  ^^• 
ans.  Usbek  ne  vivait  plus  dans  le  Raplchak-Usbek,  quand  Sime'on 
mourut,  et  alors  Djanibek  son  fils,  prince  vertueux,  lui  avait  succède'. 
Les  deux  frères  de  Sime'on  lui  ayant  porté    leurs    réclamations  ,    il 
se  déclara  pour  Ivan,  qui,  dans  un  règne  de  six  ans,  ne  fit  ni  bien 
ni   mal  à  la  Russie.  Il  mourut  en   i358  à  l'âge  de  33  ans,  (  voyez 
le  n.°   II   de  la  planche  ci-dessus),  et  laissa  deux  fils,   qui  furent 
Demetrius  et  Ivan.  A  cette  époque    la    puissance    des    Tartares    du    Jf,^^""^^" 
Kaptchak  commençait  à  décliner.    Toutes    leurs    forces    consistaient      '^""f^'^nce 
dans   leur  camp,  appelé  horde,  établi  autrefois  par  Batu-Sagin,    et 
qui  était  le  rassemblement  de  toutes  les  tribus  soumises  à  leur  em- 
pire :  c'était  de  là  que  les  Khans  tiraient  les   corps    d'armées    pour 
toutes  leurs  expéditions.  La  peste  dont  il  vient  d'être  parlé  contri- 
bua sans  doute  à  la  décadence  de  leur  puissance;  mais  ce  qui  l'ac- 
céléra encore  davantage  ce  fut  la  corruption  des  Russes,  qui  en  se 
propageant  parmi  les   vainqueurs,  et  jusque  dans  la   grande    horde, 
fit  éclore  parmi  les  princes  Tartares  des  sentimens  d'ambition  et  de 
haîne,  dont  la   violence  éclata  ensuite  par  des  divisions  et  des  mas- 
sacres. La  postérité  de  Mangù-Timur  s'étant  éteinte,  le  sceptre  du 
Kaptchak  passa  dans  les  mains  de  Naruz,  et  ce  fut  dans  ce  tems  que 
les  prétendans  à  la  souveraineté  de  la  Russie  se  rendirent  dans   le 
Kaptchak;  mais  le  règne  de  Naruz  fut  si  court,  que  ce  prince  n'eut 
pas  le  tems  de  donner  un  successeur  à  Siméon.  Kidir  lua    Naruz, 
ensuite  de  quoi  Demetrius,  fils  de  Constantin,  s'adressa  à  lui  pour 
avoir  la  souveraineté  de  Moscou.  Mais,  dans  ces  entrefaites,  Kidir 
fut  tué  par  son  fils  Terair-Musa,  qui,  au  bout  de  sept  jours,   fut 
sacrifié  lui-même  par  Marnai.  Ce  dernier  préférait  l'honneur  de  créer 
des  lihans  à  celui  de  régner  sur  les  Tartares.  Cependant  les  princes 


33  Gouvernement 

du  district  de  Sarai  élurent  pour  leur  chef  Araurat,  frère  de  Kidir; 
Demetrius,  fils  aine  d'Ivan  II,  et  Deraetrius  fils  de  Constantin, 
rendirent  Amurat  l'arbitre  de  leurs  prétentions  au  trône  de  Mos- 
cou :    ce    chef  décida    que    le    fils    devait    entrer   en    possession    de 

v.meiriutuii  l'he'rîtage  de  son  pêrej  de  cette  manière  le  trône  resta  à  Demetrius 
III  fils  d'Ivan,  lequel  ne  régna  que  deux  ans,    et    laissa    trois    fils 

Danetrius  îF.  Dommés  Basile,  Simëon  et  Ivan.  Demetrius  IV  Ivanovitz  fut  nom- 
mé par  Amurat  Grand-Prince,  à  l'âge  de  treize  ans;  et  s'étant  rendu 
à  Moscou  avec  Volodomir  Andreivitz,  son  oncle  et  son  tuteur,  il 
s'y  fit  reconnaître  en  qualité  de  souverain.  Mécontent  de  celte  no- 
mination, comme  ayant  e'te'  faite  sans  sa  participation ,  Marnai  e'cri- 
▼it  à  Demetrius  pour  le  confirmer  dans  sa  dignité':  ce  dont  Amu- 
rat marqua  son  dépit,  par  une  nouvelle  nomination  qu'il  fit  dans 
la  personne  de  Demetrius,  fils  de  Constantin,  prince  de  Suzdal.  La 
rivalité  de  ces  deux  antagonistes  fut  pour  la  Russie  une  source  da 
calamités,  qui  ne  durèrent  pas  moins  de  dix-huit  ans.  Marnai,  qui 
s'était  rendu  très-puissant  dans  le  Kaptchak,  forme  le  projet  d'op- 
primer le  Grand-Prince  de  Moscou.  Demetrius  engage  tous  les  prin- 
ces russes  à  Se  réunir  à  lui  contre  l'ennemi  commun.  Les  Tartares 
sont  défaits  dans  une  bataille  livrée  sur  les  bords  du  Don,  et  cetta 
victoire  fait  donner  à  Demetrius  IV  le  surnom  de  Donski.  Marnai 
ayant  été  assassiné  à  Kaffa,  les  Tartares  proclamèrent  Khan  de  Sa- 
rai et  du  Volga  Taktamych,  qui,  au  bout  de  deux  ans  de  bonne 
intelligence  avec  les  Russes,  obligea  Demetrius  à  quitter  Moscou: 
n'ayant  pu  prendre  cette  ville  de  vive  force,  il  s'en  rendit  maî- 
tre par  la  ruse,  en  massacra  les  habitans  et  ravagea  tout  le  pays 
d'alentour.  Ce  Tartare  ne  put  cependant  enlever  cette  principauté 
à  Demetrius,  qui  saccagea  Novogorod  pour  se  venger  de  ce  qu'elle 
s'e'tait  révolte'e  contre  lui.  Demetrius  mourut  en  i349  ^%^  ^^  qua- 
rante ans,  après  en  avoir  régné  vingt-sept.  Voyez  le  n.°   12   de  U 

Kremibihdti     même  planche.  Ce  fut  lui   qui  fit    bâtir    le    Kremlin    (  voyez    à    la 

en  pitrre.     pjgnçtie  3  Ic  plau  dc  Moscou  avcc  une    partie   du    Kremlin)    mot 

tartare,  qui  signifie  forteresse.  Ce  prince  laissa  sept  fils    qui    sont, 

Ba.iu  u ,      Danil,  Basile,  Georses,  André,  Pierre,  Ivan  et  Constantin.    Basile 

depuis  iSSg  '  '  ,  , 

/ua>9'e»  i4a5.  II  Demetriovitz  succéda  à  son  père  sur  le  trône  de  Moscou,  et  y 
fut  confirmé  par  Taktamych.  Les  divisions  continuelles  des  Tartares 
e'puisèrent  les  forces  de  cette  nation,  et  furent  une  seconde  cause 
de  leur  de'cadence  en  Russie,  Les  entreprises  d'un  des  successeurs 
de  Geugis-Kan;  le  second  héros  des  Mongols,  connu    parmi    nous 


D  E      L  A      R  U  s  s  I  E.  33 

SOUS  le  nom  de  Tamerlan ,  furent,  sans  qu'il  s'en  doutât,  une  des 
principales  causes  des  avantages  que  les  Russes  remportèrent  dans 
la  suite  sur  les  Tartares.  Vaincu  par  eux  et  ne  pouvant  s'en  ven- 
ger, Vitold,  prince  Lithuanien,  se  tourna  contre  les  Russes ,  s'em- 
para de  Smolensko,  dévasta  le  territoire  de  Novogorod,  et  mena- 
çait le  Grand-Prince  de  Moscou.  Basile  réclama  l'assistance  de  la 
horde  tartare,  qui,  dans  l'état  de  faiblesse  où  elle  était  réduite,  ne 
put  lui  envoyer  qu'un  secours  insignifiant.  La  politique  des  Tarta- 
res était  de  montrer  aux  Russes  des  sentimens  d'amilië,  tout  en 
fomentant  leurs  divisions;  ils  firent  même  marcher  une  armée  vers 
la  Russie,  pour  agir  contre  celui  des  deux  princes  qui  aurait  suc- 
combé; mais  les  Russes  évitèrent  le  piège,  en  s'abstenant  d'en 
venir  aux  mains.  Alors  le  Tartare  Jediguei  dirigea  son  armée  sur 
Moscou,  prit  cette  ville  et  la  ravagea.  Une  circonstance  qui  con- 
tribua à  sauver  Moscou  et  les  autres  villes  russes,  ce  fut  l'avis 
donné  à  Jediguei  des  divisions  qui  s'étaient  élevées  dans  la  horde, 
et  qui  tinrent  les  Tartares  éloignés  de  la  Russie  pendant  vingt- 
quatre  ans.  Basile  n'eut  donc  plus  aucune  inquiétude  de  ce  côlé-là; 
et  si  ce  n'eût  pas  été  un  prince  faible  et  dissipateur,  ses  sujets  au- 
raient pu  se  relever  sous  son  règne  de  tous  les  maux  qu'ils  avaient 
soufferts.  Il  faut  ajouter  à  cela,  que  ses  états  furent  désolés  trois  fois 
par  la  peste,  et  par  une  disette  qui  fut  l'effet  de  froids  excessifs.  C^ 
prince  mourut  en  i425  âgé  de  cinquante-quatre  ans,  après  en  avoir 
régné  trente-six.  Il  eut  de  Sophie  plusieurs  filles,  et  deux  fils  nom- 
més Basile  et   Ivan.  L'ainé    des    fils    de    Basile    II    n'avait    que    dix      ^^"^'^  ^^' 

d,  /-i  .  u  ■         depuis  i/faS 

son   père  mourut.  Georges,  pruice  de  Kalitz,  son  oncle,   7«^7"'^"  i46a 

prétendait  au  trône;  mais  Sophie,  veuve  de  Basile  II,  parvint  par 
son  éloquence  et  son  habileté,  à  faire  reconnaître  le  jeune  prince  par 
les  grands  pour  leur  souverain,  sous  le  nom  de  Basile  III,  et  ses 
droits  furent  confirmés  par  la  horde.  Néanmoins  Georges  le  chassa 
du  trône,  puis  le  lui  rendit  peu  de  tems  après.  Mais  Basile  était 
un  homme  cruel  et  ingrat,  et  il  fut  déposé  une  seconde  fois.  Re- 
mis de  nouveau  sur  le  trône,  il  se  montra  non  moins  ingrat  en- 
vers Alu-Mahamet-Ran,  qui  l'avait  confirmé  dans  sa  dignité  souve- 
raine ,  et  exempté  du  tribut  que  ses  prédécesseurs  avaient  payé  à  U 
horde.  Les  Tartares  saccagèrent  et  brûlèrent  Moscou,  et  le  Kan 
fit  prisonnier  Basile,  qu'il  relâcha  ensuite  et  renvoya  généreusement 
dans  ses  étals.  Tandis  que  le  prince  Tartare  donnait  de  si  beaux 
exemples  de  vertu  à  tous  les  princes  russes,  Chemiaka,  fils  de 
Lurope,  Fol.  FI.  ■  jp 


34  Go^VER^^EME]\T 

Georges,  surprend  Moscou,  à  la  faveur  du  parti  qu'il  s'y  était  fait, 
et  parvient,  à  force  de  perfidies,  à  avoir  dans  les  mains  Basile, 
auquel  il  fait  crever  les  yeux.  Plusieurs  princes  se  liguent  contre 
l'usurpateur,  et  remettent  Basile  sur  le  trône.  Battu  et  dépossédé  de 
ses  états  Chemiaka  se  réfugie  à  Novogorod,  oii  il  est  empoisonné 
deux  ans  après.  La  ville  de  Novogorod  paya  cher  sa  déférence  pour 
l'usurpateur.  Du  reste,  les  princes  russes,  pendant  six  ans,  gardè- 
rent la  paix  entre  eux  et  respectèrent  leur  souverain  légitime,  Ba- 
sile III,  qui  mourut  en  1462  âgé  de  47  ans,  après  en  avoir  régné 
trente-sept.  Il  eut  six  enfans  mâles,  qui  furent  Georges,  Ivan,  un 
autre  Georges,  André,  Boris,  et  un  second  André. 
i^an  lu  Ivan  III  Basilievitz  succéda  à  son  père  à  l'âge  de  vinet-trois  ans. 

depuis    7462         TTlOOllll  AT 

y i«7!i'e«  i5o5.  Voy.  Ic  H.  lo  06  la  planche  2.  Aucun  de  ses  prédécesseurs  n'éten- 
dit sa  domination  aussi  loin  que  lui:  effet  de  l'unité  de  pouvoir 
et  de  forces,  qu'il  avait  eu  l'habileté  de  concentrer  en  lui  seul.  Oq 
avait  des  présages  de  sa  grandeur  future  dans  la  fermeté  de  son 
caractère,  dans  ses  talens  militaires,  dans  sa  prudence  et  dans  la 
connaissance  particulière  qu'il  avait  des  vrais  intérêts  de  sa  nation, 
dont  le  premier  était  de  l'affranchir  du  joug  des  Tartares.  Quand 
il  se  crut  assuré  de  ses  forces,  il  marcha  contre  Ibrahim-Ran  qui 
régnait  à  Kasan,  et  le  rendit  tributaire.  Novogorod  se  révolta  par 
l'effet  des  manèges  d'une  femme  ambitieuse  appelée  Marpha,  qui 
tenta  de  faire  passer  cette  ville  sous  la  domination  de  Casimir  IV 
roi  de  Pologne.  Ivan  la  soumet  à  son  obéissance  5  elle  se  révolte 
une  seconde  fois  5  alors  ce  prince  la  réduit  à  la  condition  des  autres 
villes,  et  en  oblige  les  habitans  à  lui  prêter  serment  de  fidélité.  Le 
Desiruction     calme  rétabli  dans   l'intérieur,  Ahmet,  Kan   de  la  grande  horde,  ap- 

/a  Horde  Dorée,  pelée  la  Horde  Doiéc  par  les  Russes,  s'avise  d'envoyer  à  Ivan  un 
ordre  de  lui  payer  tribut.  Ce  dernier  va  attaquer  le  Kan  avec  une 
armée  formidable,  et  met  tout  à  feu  et  à  sang.  Dans  le  même  lems 
les  INogays  envahissent  le  territoire  de  la  horde,  et  achèvent  de  la 
ruiner:  Ahmet  est  tué,  et  son  armée  entièrement  détruite.  La  ruine 
de  cette  horde  affermit  la  puissance  d'Ivan.  Casimir,  roi  de  Polo- 
gne, en  ayant  pris  ombrage,  attenta  secrètement  à  la  vie  de  ce 
prince:  ce  qui  occasionna  entre  eux  une  guerre,  qui  dura  dix  ans 
et  ne  finit  que  sous  Albert,  fils  de  Casimir,  au  frère  duquel  nommé 
Alexandre,  grand  duc  de  Lilhuanie ,  Ivan  donna  sa  fille  en  mariage. 
Alei-Kan  s'était  prévalu  de  ces  circonstances  pour  relever  Kasan  de 
son  désastre  j  mais  Ivan  ayant  envoyé  une  armée  vers    cette    ville, 


\ 


delaRussie  35 

la  reprend^  fait  prisonnier  Alei-Ivan  lui-même,  et  nomme  Makmet- 
Amin  souverain  de  Kasan.  Makmet,  à  la  sollicitation  de  sa  femme, 
arbore  l'elendard  de  la  re'volte,  et  fait  massacrer  tous  les  Russes  qui 
se  trouvent  dans  ses  états.  Ivan  détache  une  armée  contre  le  re- 
belle ,  qui  ne  se  trouvant  pas  en  état  de  faire  résistance  lève  le 
siège  de  Nijeni-Novogorod.  Accablé  de  chagrins  Ivan  meurt  le  7 
octobre  i5o5,  laissant  plusieurs  enfans ,  dont  un  nomme  Basile, 
qu'il  fît  reconnaître  pour  son  successeur.  Parmi  les  capitaines  qui 
le  servirent  avec  le  plus  de  distinction ,  il  y  en  eut  deux  qui  con- 
tribuèrent singulièrement  à  l'accroissement  de  sa  puissance:  ce  fu- 
rent Jakof  et  Georges  Zacarievitz,  chef  de  la  famille  Roraanof,  qui     ,   P"^  .„ 

"  '  '     i-  de   La  fumiUa 

dans  la  suite  monta  sur  le  trône  de  Russie.  Ces  deux  guerriers  sou-  r^onuwof. 
mirent  à  sa  domination  plusieurs  villes  importantes,  et  divers  peu- 
ples qui  habitaient  le  long  des  bords  de  la  mer  glaciale.  Dans  le 
même  tems  les  Russes  pénétrèrent  dans  la  Sibérie  septentrionale, 
dont  ils  n'avaient  aucune  connaissance  auparavant.  Ce  fut  sous  le 
règne  d'Ivan  que  la  Russie  commença  à  fixer  l'attention  des  autres     ^'^fi'''^. 

o  ^  ^     ^  de  la  Rmste 

puissances  de  l'Europe,  et  que  l'on  vit  arriver  à  Moscou  des  am-  *"'"  ^^'"*  ^'^• 
bassadeurs  des  plus  grands  potentats.  Ce  prince  appela  de  la  Grèce 
et  de  l'Italie  dans  ses  vastes  états  des  architectes,  des  artilleurs, 
des  fondeurs  de  canons  et  autres  artistes,  en  leur  proposant  des 
avantages  proportionnés  aux  sacrifices  qu'ils  fesaient  pour  venir 
s'établir  à  Moscou.  Il  étendit  même  son  attention  jusques  sur  le 
clergé,  et  il  fut  tenu  sous  son  règne  un  concile  fameux,  pour  l'éta- 
tablissement  d'une  réforme  dans  les  mœurs  de  cet  ordre.  Jusqu'à  lui 
les  armes  de  la  Russie  avaient  représenté  un  Saint  Georges  à  cheval; 
mais  après  son  mariage  avec  la  princesse  Sophie,  fille  de  Thomas 
Paléologue,  et  nièce  de  Manuel  empereur  de  Constanlinople,  il 
prit  pour  armoiries  l'aigle  noire  à  deux   têtes. 

Basile  monta  sur  le  trône  de  son   père  avec    la    résolution    de    ,^'5^«  «°'''<' 

.  .  à  deux  téCes  3 

consolider  sa  puissance  par  la   paix;   mais   la  haine  que  Makmet  Kan       noweius 

s        xr  •       •         '        ^      i        Ti  ■  I)     I  armoiries 

de  Hasan  avait  jurée  a  la  Russie,    1  obligea    à    entreprendre    contre       d'haro. 

....  Basile  11^ 

lui  une  expédition,  qui  eut  un  mauvais    succès.    Makmet    ne    iouit    /^^/""*  iSo^ 

I  '   I  •  1  jusqiCen  i533: 

pas  long-tems  des  avantages  quil  avait  obtenus;  il  mourut  d'une 
cruelle  maladie  avec  le  regret  d'avoir  été  ingrat  envers  Ivan,  et  en 
priant  Basile  de  lui  pardonner.  Délivré  d'un  ennemi  aussi  formida- 
ble, Basile  fut  contraint  d'entrer  en  guerre  avec  Sigismond  roi  de 
Pologne,  ciui,  après  avoir  été  battu,  fit  une  paix  simulée.  Les  Rus- 
ses attaquent  de  nouveau  les  Polonais,  et  désolent  la  Liihuanie.  Ou 


36  Gouvernement 

conspire  contre  Basile  à  l'instigaiion  de  Sigisraond,  puis  on  en  vient 
enfin  à  une  trêve,  qui  est  conclue  en  i523.  Basile  fit  une  nou- 
velle expédition  contre  Kasan  qui  s'était  révoltée  de  nouveau,  mais 
ce  fut  sans  succès j  elle  fut  suivie  d'une  autre,  et  cette  ville  finit 
par  être  prise  et  saccagée  par  les  Russes.  Basile  înourut  en  ï534 
après  un  règne  de  vingt-huit  ansj  il  eut  d'Hélène,  fille  du  prince 
Glinski,  deux  fils  nommés  Ivan  et  Georges. 
I:Zs'!k  ^'^''^  ^^  Basilivitz    succéda  à  son  père   Basile   à   l'âge    d'envi- 

iu,c,a'.a^B^.  ron  trois  ans,  et  Hélène  prit  avec  Gliuski  les  rênes  de  l'adminis- 
tration. Durant  la  régence  la  guerre  continua  entre  la  Russie  et 
Sigismond  roi  de  Pologne.  Ivan  n'avait  encore  que  sept  ans  lorsque 
le  poison  mit  fin  au  règne  scandaleux  et  cruel  d'Hëlèue.  Ce  jeune 
prince  tomba  entre  les  mains  de  trois  scélérats  nommés  Ivan ,  Chu- 
iski  et  Turcheckof,  qui  furent  ses  tyrans  et  les  oppresseurs  de  la 
Russie.  Sous  ce  triumvirat,  les  Russes  se  réunissent  contre  la  horde 
entière,  qui  venait  pour  envahir  leur  pays,  et  les  Tartares  battus 
par  eux  sur  l'Oka  sont  obligés  de  prendre  la  fuite.  Ivan  conçut  de 
cette  victoire  une  opinion  avantageuse  de  ses  forces:  la  nature  l'avait 
doué  en  outre  de  toutes  les  qualités  propres  à  former  un  héros; 
mais  abandonné  à  lui-même,  et  accoutumé  dans  son  enfance  à  n'é- 
couter que  ses  caprices,  il  n'avait  appris  qu'à  mettre  sa  volonté  à 
la  place  de  la  raison.  A  peine  avait-il  quatorze  ans,  qu'il  osa  saisir 
le  sceptre  et  l'épée,  et  déclara  aux  grands  assemblés  exprès,  com- 
me à  tous  ses  sujets,  qu'il  était  le  seul  héritier  de  la  couronne, 
et  qu'il  voulait  régner  pour  protéger  les  faibles,  pour  punir  les  cou- 
pables et  donner  à  tous  l'exemple.  Chiuski  tremble,  et  ses  compli- 
ces sont  interdits.  Ivan  prononce  leur  arrêt  de  mort,  et  par  cet 
acte  de  sévérité  fait  rentrer  tout  le  monde  dans  l'obéissance.  De 
si  beaux  commencemens  fesaient  présager  un  bon  gouvernement, 
mais  à  peine  entré  dans  l'âge  des  passions,  Ivan  s'y  abandonne  sans 
réserve,  et  dés  lors  sa  conduite  n'offre  plus  qu'un  tissu  de  dé- 
couronnement  bauches  ct  de  crimcs.  Ses  égaremens  durèrent  deux  ans,  et  ce  fut 
il  prend  le  titre  pendant  ce  tems  qu  il  se  ht  couronner  par  le  métropolitain:  dans 
la  cérémonie  il  voulut  prendre  la  couronne  qu  avait  portée  Cons- 
tantin Monomacus,  empereur  de  Constantinople,  et  il  ordonna  qu'on 
eût  à  lui  donner  désormais  le  titre  de  Czar.  Peu  de  tems  après 
il  épousa  Anastasie,  fille  de  Roman  Jurievitz  Romanof.  Rappelé 
à  des  sentiraens  d'honneur  et  de  justice  par  cette  aimable  et  ver- 
tueuse princesse,  il  s'occupe  des    soins  du   gouvernement.  Jusqu'à- 


t»  s      I,  A      R  U  s  s  I  E.  37 

lors  les  armées  russes  avaient  e'té  sans  discipline  ;  il  organise  une 
milice  sous  le  commandement  immédiat  du  prince,  c'est  celle  des  ^^'"stréiiu 
Stre'Iitz  ou  archers;  il  la  fait  armer  et  bien  exercer:  une  partie  com- 
pose sa  garde ,  et  l'autre  est  employée  aux  armées.  Tandis  qu'il 
se  livrait  à  ces  soins,  les  Tartares,  par  leurs  pre'tenlions  et  leurs 
discordes  sans  cesse  renaissantes,  préparaient  aux  Russes  l'occasion 
de  recouvrer  leurs  anciens  droits.  La  prise  de  ICasan  mit  fin  pour      ^'onguste 

*■  *•  de  Kasari 

toujours  aux  contestations  qui  s'élevaient  fréquemment  entre  ces  et  d'Asmikan. 
deux  peuples;  et,  en  remerciant  Dieu  de  la  conquête  qu'il  avait 
faite,  Ivan  dit  à  ses  Boyards  et  à  ses  Vaivods  :  enfin  Dieu  ma 
rendu  fort  contre  vous.  Mais  ses  avantages  ne  se  bornèrent  pas 
à  la  conquête  du  royaume  de  Kasan:  la  chute  de  cet  état  ef- 
fraya le  souverain  et  les  grands  d'Astrakan;  ils  jurèrent  solennel- 
lement d'être  à  jamais  sujets  fidèles  de  la  Russie,  et  de  ne  re- 
connaître à  l'avenir  d'autres  princes  que  ceux  qui  leur  seraient 
donnés  par  le  Czar,  ou  qu'il  aurait  approuve's.  Le  retour  d'Ivan  à 
Moscou  fut  encore  signalé,  par  la  nouvelle  route  qui  s'ouvrit  alors 
au  commerce  de  la  Russie.  Des  marchands  anglais  ayant  pénétré  Commerce 
par  la  mer  glaciale  dans    l'embouchure    de    la    Dwina,   remontèrent      de  la  mer 

n  1-  1  1  •11-1»  •  v.i«  glaciale. 

ce  neuve  et  se  rendirent  dans  la  capitale  de  1  empire,  ou  ils  fu- 
rent reçus  par  le  Czar  avec  la  plus  grande  distinction.  Dans  ces 
entrefaites  ses  armes  furent  occupées  pendant  quelque  tems  contre 
les  Turcs;  mais  des  intérêts  plus  importans  l'appelèrent  ailleurs. 
Gustave  Vasa  venait  de  s'asseoir  sur  le  trône  de  la  Suède,  lorsque 
les  Livoniens  le  déterminèrent  à  déclarer  la  guerre  à  la  Russie: 
mais  la  paix  suivit  bientôt.  Indigné  de  la  conduite  des  Livoniens 
à  son  égard,  le  Czar  entra  dans  leur  pays,  ravagea  le  territoire  de 
Dorpat  et  de  Riga,  et  prit  plusieurs  places  fortes.  Ensuite  il  fie 
une  invasion  en  Lilhuanie,  s'empara  de  quelques  places,  assiégea 
et  prit  d'assaut  la  ville  de  Polosk.  Mais  les  campagnes  suivantes  fu- 
rent funestes  aux  Russes.  La  mort  avait  enlevé  alors  la  Czarine 
Auastasie,  dont  l'heureux  naturel  avait  pu  seul  adoucir  un  carac- 
tère aussi  dur  que  celui  d'Ivan.  Profondément  affligé  de  la  perte 
qu'il  avait  faite,  il  convoqua  une  assemblée  dans  laquelle  il  abdi- 
qua le  trône,  et  plaça  à  la  tête  du  gouvernement  le  Kan   de    Ka-     Ahdicadoa 

n  •  1  .1  d'Ivan. 

San,  pour  aller  vivre,  exempt  de  tous  soins,  dans  une  campagne  aux 
environs  de  Moscou.  Le  nouveau  Czar  n'abusa  pas  de  l'autorité  qui 
lui  avait  été  confiée;  mais  il  n'en  fut  pas  ainsi  des  grands,  qui 
n'aspiraient  qu'à  pouvoir  donner  un  libre  essor  à  leurs  passions.  Ivan 


38  Gouvernement 

résolut  de  former  un  corps    de   troupes    entièrement  de'vouë    à  ses 
volonte's  :  ce  fut  celui  des  OpritcJienikes  ^  qui  ne  servit  que  trop  bien 
n  reprend     ses  projels  de  vengeance.  Cette  milice  parcourut  toutes  les  provinces, 

le  maniement  l  i 

des  affaires,  et  partout  dcs  traccs  de  sang  marquèrent  son  passage:  Novogorod 
fut  ravagée,  et  les  massacres  se  renouvelèrent  à  Twer,  à  Pleskof 
et  à  Moscou.  La  sévérité  fut  peut-être  poussée  à  l'excès,  mais  aussi 
la  corruption  était  à  son  comble.  Ivan  se  justifia  des  cruautés  qu'on 
lui  reprochait,  et  il  appela  de  la  conduite  coupable  des  Russes  en- 
vers un  prince  qui  s'occupait  de  leur  bonheur*,  et  qu'ils  avaient  mis 
dans  la  dure  nécessité  de  les  gouverner  avec  un   sceptre  de  fer.  La 

Guerre  contre    fermentation  qui   régnait  en  Russie  était  pour  la  Pologne,  la  Livonîe 

Its  Suédois,  fort  ''ri'  .  i 

hiTanareseta,  ct  la  suedc ,  uu  motit  Q  encouragemeu t  à  tout  entreprendre  contre 
elle.  Ivan  se  préparait  à  une  nouvelle  campagne,  lorsqu'à  l'instiga- 
tion de  Sigismond  roi  de  Pologne,  les  Tartares  de  la  Grimée  s'avan- 
cent jusqu'à  Moscou,  qui  est  pillée  et  incendiée  par  eux.  Mais  bien- 
tôt après  ils  sont  défaits  par  les  Russes:  ce  qui  amène  la  paix.  La 
guerre  se  rallume  avec  plus  de  fureur  que  jamais.  Les  Suédois  et 
les  Polonais  y  obtiennent  des  succès,  et  parviennent  à  faire  soule- 
ver de  nouveau  les  Tartares  contre  les  Russes.  Consterné  de  ses 
pertes  multipliées,  Ivan  cherche  un  médiateur  capable  de  lui  faire 
avoir  des  conditions  avantageuses,  et  s'adresse  pour  cela  au  pape 
Grégoire  XIII,  qui  envoie  en  Russie  Possevino  Jésuite.  La  paix  est 
conclue.  Ivan  renonce  à  la  Livonie,  restitue  Polotsk  et  quelques 
jautres  villes  de  la  Pologne.  Cette  paix  fut  faite  en  i583,  et  fut 
suivie  de  celle  que  le  Czar  conclut  avec  les  Tartares  de  la  Crimée. 
Les  Suédois  firent  une  trêve  pour  trois  ans.  Il  arriva  alors  à  Ivan 
un  malheur,  qui  empoisonna  le  reste  de  ses  jours.  Dans  un  accès 
de  colère  il  frappa  sur  la  tête  son  fils  Demetrius  avec  un  bâton 
qu'il  portait  habituellement:  le  coup  fut  si  rude  que  le  jeune  prince 
en  mourut  au  bout  de  quatre  jours,  pleuré  de  toute  la  nation. 
On  ne  sait  pas  précisément  quelle  fut  la  cause  de  cet  excès:  ce 
qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'Ivan  se  fit  moine  de  désespoir,  et 
mourut  en  i584  âgé  de  cinquante-quatre  ans.  Telle  fut  la  fin  mal- 
heureuse de  ce  prince,  auquel  on  avait  donné  le  surnom  de  con- 
quérant. Voy.  le  n."  il\  de  la  même  planche.  Il  eut  cinq  femmes, 
desquelles  il  eut,  savoir j  de  la  première,  qui  fut  Anastasie,  Deme^ 
trius,  Ivan  et  Fodor;  et  de  la  seconde  appelée  Marie,  fille  de  Tan- 
suk  prince  de  Circassie,  un  autre  Demetrius. 


delaRussie.  3g 

Ivan  cherchait  à  attirer  auprès  de    lui    tous  les  artistes    et  les       Costume 

1        l'-ri  Ti  1        V     Tï/r  -1  de  la  Russie 

savans  des  diffërens  pays  de  1  rjurope.  Il  appela  a  Moscou  des  ju-  sou$  ivan  iv. 
risconsultes,  des  architectes,  des  peintres,  des  sculpteurs,  des  or- 
lèvres,  des  fabricans  de  papier,  des  fondeurs  de  cloches  et  autres. 
Les  Actes  et  les  Lettres  des  Apôtres  furent  imprimes  dans  la  mê- 
me ville  en  i563  par  un  Diacre  russe.  C'est  lui  qui  introduisit  le 
premier  en  Russie  le  système  des  troupes  re'gulières,  la  discipline 
militaire  et  l'usage  des  armes  européennes.  Il  suppléa  par  un  code 
à  l'insuffisance  des  lois  de  Jaroslaf  et  d'Isiaslaf.  Les  crimes  étaient 
punis  sévèrement,  et  les  simples  délits  seulement  par  la  honte.  Les 
ministres  et  les  gouverneurs,  qui  se  rendaient  coupables  d'injustice, 
encouraient  la  peine  capitale.  Les  Boyards  du  plus  haut  rang,  en  cas 
de  délits  moins  graves,  étaient  dépouille's  de  leurs  habits,  revêtus 
de  haillons  et  conduits  ainsi  dans  les  rues  par  des  fossoyeurs  ivres, 
qui  les  tenaient  par  la  main.  L'ivrognerie  était  toujours  punie  de 
la  prison.  Lorsqu'il  y  eut  un  commerce  d'ouvert  par  la  mer  gla- 
ciale, Ivan  établit  des  marches  à  Narva.  Les  caravanes  venant  de 
la  Perse  et  de  la  Bucharie  purent  venir  jusqu'à  Morcou,  et  les  No- 
gays  mêmes  amenaient  en  Russie  trente  à  quarante  mille  chevaux 
par  an.  Les  Russes  apprirent  des  Bulgares  à  tanner  les  peaux,  et 
ils  commencèrent  aussi  alors  à  exploiter  les  mines  de  fer.  Les  Gé- 
nois qui  fréquentaient  la  mer  noire  et  celle  d'Azof ,  enseignèrent  aux 
Cosaques  l'art  de  faire  avec  des  grains  des  liqueurs  fortes,  et  ceux-ci 
l'apprirent  aux  Russes.  Ces  derniers  étaient  naturellement  intole'rans: 
Ivan  n'avait  pas  ce  défaut,  et  il  permit  aux  Luthériens  d'avoir  deux 
temples  à  Moscou;  mais  aigri  à  la  fin  contre  ses  sujets,  il  devint 
tyran  dans  les  affaires  de  gouvernement  et  de  religion.  Alors  plus 
de  sûreté'  pour  les  fortunes  des  particuliers  :  la  perte  en  est  certaine 
dès  qu^on  a  perdu  la  faveur  du  prince:  les  confiscations  font  pas- 
ser entre  ses  mains  les  grandes  propriétés,  et  tout  l'or  que  le  com- 
merce fait  entrer  en  Russie  est  pour  lui.  Après  avoir  soumis  les 
grands  à  ses  mesures  despotiques,  il  songe  à  y  soumettre  ainsi  le 
clergé.  Il  l'assujélit  à  l'impôt,  dépose  à  son  gré  les  métropolitains, 
se  revêt  lui-même  des  ornemens  pontificaux,  et  fait  parler  le  ciel 
dont  il  prétend  annoncer  les  oracles,  en  répondant  à  chaque  de- 
mande: Je  le  ferai  si  Dieu  î ordonne.  C'est  là  l'origine  de  ces  deux 
proverbes  si  familiers  aux  Russes  :  Dieu  le  sait  et  le  Czar.  La  co- 
lère du  Czar  est  l'ambassadrice  de  la  mort. 


4o  Gouvernement 

f^dlJer  Fedor  I.^""  Ivanovitz,  troisième    fils    d'Ivan  IV,  succède  à   son 

'^'' de  Ru'T^'^  père.  L'ambitieux  Boris  Godunof,  frère  d'Irène  femme  de  Fedor,  se 
depius  i684     propose  de  tirer  parti  de  la  faiblesse    d'un    Czar   qui    ne  s'occupait 

jusq u/ en  lOQO.  ,^  i  »       i  r 

qua  sonner  les  cloches.  Le  plus  grand  obstacle  que  Godunof  pou- 
vait voir  sur  son  chemin  pour  arriver  au  trône  était  le  prince  De- 
metrius,  qui  n'aurait  pas  manqué  de  remplacer  son  frère  Fedor, 
qu'il  était  trop  facile  de  renverser  du  trône  dès  qu'on  l'aurait  voulu. 
Godunof  confine  à  Uglitz  le  jeune  Demetrius^  achète  des  compli- 
ces et  des  bourreaux  et  le  fait  assassiner.  Cet  horrible  forfait  fut 
connu  de  tout  le  monde  en  Russie,  excepte' du  Czar  seul,  La  mort 
de  Fedor  était  la  seule  chose  qui  manquât  à  Godunof  pour  l'ac- 
complissement de  ses  désirs.  La  santé  du  Czar  était  dans  un  état 
déplorable:  ce  qui  n'empêcha  pas  que  Godunof  ne  le  conduisît  en 
Livonie,  où  l'on  soutenait  contre  les  Suédois  une  guerre,  qui  finit 
par  une  trêve.  Durant  les  six  ans  que  Fedor  continua  à  végéter 
sur  le  trône  de  Russie,  une  conquête  des  plus  importantes,  com- 
mencée long-tems  auparavant,  fut  achevée:  cette  conquête  est  celle 
de  la  Sibérie,  dont  la  Russie  est  redevable  à  quelques  Cosaques. 
Fedor  I."'  mourut  en  iSgS,  onze  ans  après  le  décès  d'Ivan  IV,  et 
après  un  règne  de  4i  ans.  En  lui  s'éteignit  la  dynastie  de  Rurik, 
qui  avait  donné  à  la  Russie  cinquante-deux  souverains  dans  l'espace 
de  sept  cent  trente-six  ans. 
Boris  Parmi  tous  ceux  qui  ont  cherché  à  se  frayer  une  voie  au  trône 

Godwiqf ,        X     r-  j         jM-  'I         > 

depuis  XDÇ)8     a  lorce  de    délits,    il    u  en    est    aucun    peut-être,  qui    se    soit    con~ 

■jusqu'en  i6o3.  .  i         /> 

duit  avec  plus  de  prudence  que  ne  l'a  fait  Boris-Godunof,  Il  mon- 
tra surtout  beaucoup  d'habileté,  lorsque  le  trône  demeura  vacant, 
en  affectant  d'autant  plus  de  modestie  et  de  retenue,  qu'il  avait 
plus  d'impatience  d'y  monter.  Il  savait  parfaitement  que  ce  ma- 
nège lui  avait  concilié  tous  les  vœux:  aussi  fut-il  proclamé  Czar. 
Son  premier  soin  fut  de  diminuer  les  impôts,  de  faire  au  peuple 
des  largesses,  et  d'étendre  ses  bienfaits  sur  tous  ses  sujets,  afin  de 
les  disposer  aux  réformes  qu'il  méditait  pour  les  civiliser:  but  qu'il 
'  aurait  peut-être  atteint,  si  son  ambition,  trop  ousbrageuse,  ne  l'avait 

porté  à  vouloir  détruire  les  familles  les  plus  puissantes,  surtout 
celle  des  Romanof,  et  s'il  n'avait  point  excité  contre  lui  la  haine 
universelle.  Soutenu  par  les  Polonais  et  par  les  Cosaques  du  Don, 
Grégoire  Otrepief  marcha  contre  lui,  se  disant  le  prince  Demetrius, 
que  Godunof  avait  voulu  faire  tuer  à  Uglitz.  Jamais  intrigue  ne  fut 
mieux  conduite,  ni  plus  fortement  appuyée.  Le  prétendu  Demetrius 


delaRussiè.  ^i 

entra  en  Russie  à  la  tête  d'une  armée  considérable.  Boris  re'unit 
toutes  ses  forces  j  mais  la  plupart  des  Russes  mirent  bas  les  armes 
et  passèrent  du  côté  du  premier,  et  le  reste  laissa  le  champ  de 
bataille  aux  vainqueurs.  Désespéré  de  la  victoire  de  son  rival,  Bo- 
ris est  surpris,  en  se  levant  de  table,  d'une  colique  violente,  dont 
il  meurt  au  bout  de  quelques  heures  en  i6o5,  après  un  règne  de 
sept  ans.  Malgré  le  parti  considérable  que  Demelrius  avait  à  Mos- 
cou, le  peuple  proclama  Fédor,  fils  unique  qu'il  laissait,  et  lui 
donna  sa  mère  pour  régente.  Mais  plusieurs  villes  ayant  reconnu 
Demetrius  pour  leur  souverain,  il  se  fit  à  Moscou  un  soulèvement, 
qui  entraîna  la  ruine  de  Fédor  et  de  toute  la  famille  de  Godunof, 
et  fut  suivi  du  couronnement  de  Demetrius  V  Ivanovilz,  dit  le 
faux  Demelrius.  Le  nouveau  souverain  fit  prier  la  veuve  d'Ivan  IV 
de  venir  partager  le  trône  avec  luij  elle  vint  en  effet,  et  il  n'y  eut 
sorte  de  marques  de  respect  et  de  tendresse  qu'il  ne  lui  donnât.  Peu 
de  tems  après  il  se  trama  contre  lui  une  conspiration,  qui  fut  dé- 
couverte, et  pour  cause  de  laquelle  un  grand  nombre  de  complices 
perdit  la  vie.  Assuré  désormais  sur  le  trône,  il  épousa  la  princesse 
Marine  fille  du  Palatin  de  Leudomir.  Les  Russes  soupçonnant  que 
ce  nouveau  Gzar  eût  l'intention  de  reconnaître  les  services  que  lui 
avaient  rendus  les  Polonais,  et  de  les  sacrifier  à  ces  derniers,  for- 
mèrent le  projet  de  s'en  défaire  et  de  massacrer  ses  protégés.  Ba- 
sile Chuiski  fut  le  chef  de  la  nouvelle  conspiration.  On  publia  une 
déclaration  de  la  veuve  d'Ivan  IV,  contraire  à  la  première,  cons- 
tatant que  le  Gzar  était  son  fils.  Demelrius  est  tué,  et  Basile  Ghuiski 
proclamé  Gzar.  Il  exerce  de  cruelles  vengeances  sur  les  personnes 
qu'il  ne  croyait  pas  lui  être  attachées,  et  rallume  ainsi  le  feu  de 
la  révolte,  qui  aurait  entraîné  la  ruine  de  Moscou,  si  la  noblesse 
de  Smolensko  ne  s'était  point  mise  à  la  tête  de  forces  considéra- 
ble pour  l'étouffer.  Mais  les  Gosaques  du  Don  firent  paraître  un 
nouveau  fils  de  Fédor  Ivnovilz,  qui  fut  reconnu  dans  plusieurs 
villes  pour  héritier  légitime  du  trône.  Ghuiski  ayant  mis  le  siège 
devant  Tula,  où  était  l'imposleur,  força  les  habitans  à  lui  livrer  le 
prétendu  fils  de  Fédor  avec  les  chefs  des  rebelles.  A  peine  débar- 
rassé de  cet  imposteur,  Ghiuski  se  trouve  obligé  de  nouveau  de  lut- 
ter contre  un  autre  faux  Demetrius,  et  plus  encore  contre  les  Po- 
lonais, qui  à  la  fin  le  chassèrent  de  la  principauté,  et  l'envoyèrent 
avec  toute  sa  famille  a  Varsovie,  où  il  ne  vécut  pas  îong-teras.  Après 
la  mort  de  Ghiuski  l'anarchie  est  portée  à  son  comble,  et  la  plus 
Europe.  P'ol.  VL  p 


Fcdor 
Jioriiovilz. 


Demelrius  V  ^ 

àa  te  faux 
Dancli  iiis. 


liasiie  Chuis'ii 

règne 

depuis   1606 

jusqu'en  1610. 


42  Gouvernement 

grande  confusion  règne  dans  toute  la  Russie.  Le  trône  est  offert  au 
fils  de  Sigismoud,  roi  de  Pologne,  qui  retient  les  députes  prison- 
niers, et  donne  ainsi  à  présumer  aux  Russes  que  son  intention  est 
de  soumettre  toute  la  Russie  par  la  force  des  armes.  Moscou  est 
incendiée  par  les  Polonais  qui  s'y  trouvaient,  et  devient  un  théâ- 
tre de  carnage.  Les  Russes  sont  sans  chefs  et  divisés  en  plusieurs 
factions,  dont  une  appelle  les  Suédois  contre  les  Polonais.  Un  bou- 
cher de  Nijeni-Novogorod  fait  prendre  à  ses  compatriotes  la  rëso- 
Julion  héroïque  de  sacrifier  leurs  biens  et  leurs  vies,  pour  sauver 
la  patrie  des  maux  qui  l'affligent.  Le  prince  Poiarski  est  élu  pour 
leur  chef,  et  ils  commencent  à  remporter  quelques  victoires  j  mais 
ce  qui  contribue  particulièrement  à  assurer  leurs  succès,  c'est  l'es- 
prit de  rivalité  qui  fait  armer  les  Polonais  et  les  Suédois  les  uns 
contre  les  autres.  La  Russie  est  enfin  délivrée  de  tous  ses  ennemis, 
tant  intérieurs  qu'extérieurs 5  et,  après  un  interrègne  de  trois  ans, 
le  fils  de  Fédor,  Mikail-Fédérovitz  Romanof  est  proclamé  Czar  le 
21  février  i6i3.  En  lui  commence  une  nouvelle  dynastie  qui  va 
remplacer  la  première,  et  qui  nous  offrira  un  ordre  de  choses  moins 
affligeant. 

On  prétend  que  la  famille  des  Romanof  tire  son  origine  d'un 
...„,/x&  P^i^^ssien  nommé  André,  qui  vint  s'établir  en  Russie  sous  le  règne 
/«.9'-«i645.  d'Ivan  L''^  Ce  Prussien  eut  cinq  fils,  dont  un  est  cité  dans  l'his- 
toire pour  avoir  eu  une  suite  de  descendans,  qui  se  firent  renom- 
e^afamaie  "^^^  F^  ^^"^^  cutrcprises  et  parvinrent  à  une  grande  fortune.  Boris 
homanof.  voulait  exterminer  cette  famille,  qu'il  redoutait  plus  qu'aucune  au- 
tre }  il  exila  Fédor-Nikititz-Jurief ,  et  l'obligea  à  se  faire  moine  sous 
*  le  nom  de  Philaréte:  ce  moine  devint  ensuite  métropolitain  de  Ros- 
tof.  Il  renferma  ensuite  dans  un  couvent  Ârsenie  son  épouse,  à  la- 
quelle il  ne  laissa  que  la  seule  consolation  de  pouvoir  garder  près 
d'elle  son  fils  Mikail,  qui,  à  l'âge  de  seize  ans,  fut  proclamé  sou- 
verain de  la  Russie.  Ce  jeune  prince  avait  pour  conseillers  des  hom- 
mes sages,  et  il  chercha,  mais  envain  ,  à  se  mettre  en  paix  avec 
Gustave  Adolphe  roi  de  Suède  ,  et  avec  Sigismond  roi  de  Polo- 
gne. Ces  deux  monarques  au  contraire,  auparavant  ennemis  se  re- 
concilient pour  agir  de  concert  contre  les  Russes;  mais  les  hos- 
tilités s'étant  renouvelées  entre  ces  deux  rois,  la  France,  l'Angle- 
terre et  la  Hollande  parviennent  à  rétablir  la  paix  entre  la  Suède 
et  la  Russie  :  ce  qui  n'empêche  pas  cependant  que  cette  dernière 
ne  doive  soutenir  la  guerre  contre  le  roi  de  Suède,  qui  lui  suscite 


Mikail 
Ftidei  oi^itz 
RoTitano 
depuis 


J'hoMif. 


delaRussie.  43 

dans  l'intérieur  une  ligue  entre  la  basse  noblesse  et  les  Cosaques  du 
Don.  Ce  monarque  est  néanmoins  oblige'  à  faire  enfin  la  paix ,  par 
suite  de  laquelle  il  met  en  liberté,  avec  les  autres  envoyés  russes 
le  me'tropolitain  Philarèle  père  du  Czar,  qu'il  fait  patriarche.  Pen- 
dant ce  tems  Mikail  fait  tout  son  possible  pour  réparer  les  maux 
de  la  Russie;  il  envoie  des  ambassadeurs  aux  princes  e'tr^ngers  pour 
établir  des  relations  commerciales  utiles  à  ses  peuples,  fortifie  ses 
villes,  cherche  à  attirer  à  sa  cour  par  ses  libéralités  les  étrangers 
capables  de  contribuer  par  leurs  lumières  à  la  civilisation  de  ses 
sujets,  et  forme  des  troupes  régulières  à  l'exemple  des  autres  sou- 
verains de  l'Europe.  Dans  ces  entrefaites  la  mort  enleva  le  patriar- 
che Philarète,  père  tendre,  ministre  expérimenté,  et  le  meilleur  ap- 
pui qu'eû.1  Mikail.  Sigismond  mourut  presque  dans  le  même  tems. 
Le  Czar  envoie  alors  assiéger  Smolensko,  dans  la  vue  de  recouvrer 
cet  ancien  boulevard  de  ses  étatsj  mais  il  échoue  dans  son  entre- 
prise. Ce  prince  succombe  à  un  coup  d'apoplexie,  et  sa  mort,  ar- 
rivée en  1645,  est  généralement  déplorée.  Voyez  le  uS*  i  de  la 
planche  4-  il  eut  d'Eudoxe  son  épouse  sept  filles  et  trois  garçons^ 
qui  furent  Alexis,  père  de  Pierre    I.^'' ,  Basile    et  Ivan. 

Alexis,  fils  aîné  de  Mikail,  fut  proclamé  Czar  à  l'âge  de  seize      ^/f'f' 
ans,  comme  nous  lavons  observé    plus    haut.  Il  eut  pour    eouver-    àepuu  isji^s 

*^  r  o  juiqu  en  1656. 

neur  un  boyard  nomme  Bans  Ivanovitz  Morozof,  homme  dont  les 
qualités  éminentes  étaient  obscurcies  par  l'ambition  des  honneurs 
et  la  cupidité  des  richesses.  Aussi  abusa-t-il  de  son  autorité  de  tou- 
tes les  manières.  Les  emplois  et  les  dignités  furent  mis  à  l'encan, 
les  impôts  accrus  outre  mesure,  et  les  vexations  de  tout  genre  por- 
tées à  l'excès.  Le  peuple  se  révolta  contre  le  ministre  et  ses  com- 
plices. Alexis  parvint  à  soulever  la  multitude  et  à  sauver  la  vie  à 
Morozof,  qui  changea  de  conduite.  D'après  un  arrangement  fait  avec 
la  Suède,  le  Czar  s'était  obligé  de  donner  à  cet  état  une  certaine 
quantité  de  froment.  Des  marchands  de  Pieskof  et  de  Novogorod 
chargés  par  lui  de  cette  fourniture  font  naître  par  leur  monopole 
nue  affreuse  disette,  à  la  suite  de  laquelle  éclatent  dans  ces  deux 
villes  des  troubles  violens,  qu'Alexis  parvient  néanmoins  à  appai- 
ser.  La  tranquillité  publique  est  de  nouveau  menacée  quelque  îems 
par  un  imposteur,  qui  avait  pris  le  nom  de  Demetrius,  neveu  de 
Deraetrius  IV,  lequel  finit  par  être  écartelé  à  Moscou  en  i655.  Ula- 
dislas,  roi  de  Pologne  étant  mort  quelque  tems  après,  Alexis  de- 
manda d'un  air  menaçant  la  couronne  de  ce  royaume^  et  ne  l'ayant 


44  Gouvernement 

pas  obtenue,  il  chercha  des  prétextes  pour  rompre  la  trêve  conclue 
par  son  père  avec  Uladislas.  Dans  ces  conjonctures  les  Cosaques  du 
Don  s'affranchissent  pour  toujours  de  la  domination  polonaise.  Le 
Czar  déclare  la  guerre  à  la  Pologne,  recouvre  Smolensko,  dont  il 
souhaitait  depuis  long-tems  la  possession,  et  reprend  d'autres  villes 
qui  avaient  été  cédées  autrefois  à  cette  puissance;  il  en  fait  de  mê- 
me à  l'égard  de  la  Suède.  L'altération  de  la  monnaie,  et  la  misère 
du  peuple  qui  en  fut  la  suite,  occasionnèrent  dans  l'état  un  sou- 
lèvement, qui  ne  put  être  appaisé  que  par  les  armes  des  Strélitz. 
La  guerre  alors  s'était  rallumée  entre  la  Russie  et  la  Pologne,  qui 
s'était  liguée  avec  le  Kan  de  Crimée  ;  mais  l'empereur  Léopold 
ayant  interposé  sa  médiation  entre  ces  deux  puissances,  Alexis  con- 
sentit enfin  à  faire  la  paix.  En  1667  le  Czar  convoqua  un  concile 
pour  juger  le  patriarche  Nikon,  qui  avait  manifesté  l'intention  d'o- 
pérer une  réforme  dans  le  rite  religieux  et  dans  la  discipline  du 
clergé;  mais  la  jalousie  et  l'envie  ne  tardèrent  point  à  se  déchaî- 
ner contre  lui,  et  plus  encore  parce  qu'il  était  aimé  du  Czar.  Il 
fut  donc  décrété  dans  ce  synode,  que  Nikon  serait  dégradé  et  ren- 
fermé dans  un  couvent;  mais  peu  d'années  après  on  lui  rendit  plus 
de  justice.  Vers  ce  même  tems ,  un  Cosaque  du  Don,  nommé  Stanko- 
Razin,  lequel  s'était  fait  chef  d'une  troupe  de  brigands,  parvint  à 
se  rendre  maître  d'Astrakan.  Alexis  envoie  contre  les  rebelles  le  gé- 
néral Miloslawski,  qui  les  défait  complètement,  prend  Stenko  et  le 
conduit  à  Moscou,  où  il  reçut  le  prix  de  ses  forfaits.  La  Czarine 
Marie  Miloslawski  était  morte  dès  l'année  1669,  ^^  l'année  sui- 
vante Alexis  avait  épousé  Natalie  Nariskin,  fille  d'un  colonel,  hora* 
me  éclairé,  incorruptible,  et  sincèrement  attaché  au  Czar,  qui  le 
fit  son  ministre.  Nariski  introduisit  une  sage  réforme  tant  dans  la 
maison  du  Czar,  que  dans  l'administration  de  la  justice  et  dans 
le  gouvernement.  La  guerre  s'alluma  entre  les  Turcs,  mais  elle  fut 
de  peu  de  durée.  Fidèle,  aux  principes  politiques  que  professait  son 
ministre  ,  Alexis  fît  la  paix  avec  tous  ses  ennemis  ,  et  plein  du  dé- 
sir de  faire  le  bonheur  de  sa  nation,  il  tourna  tous  ses  soins  vers 
les  sciences,  les  arts,  les  manufactures  et  le  commerce.  Pénétré  de 
la  nécessité  de  mettre  de  l'ordre  dans  ses  relations  politiques  avec 
les  cours  étrangères,  il  créa  un  conseil  composé  des  seigneurs  les 
plus  distingués  par  leur  connaissances,  auxquels  il  donna  le  titre 
Boyards  ^g  Boyords  du  cabinet.  Malgré  la  douceur  de  son  caractère,  il  se 
crut  obligé,  pour  prévenir  les  troubles  qui  avaient  agité  si  souvent 


D  E      L  A      R  U  s  s  I  E.  45 

les  règnes  précëdens,  d'établir  une  inquisition  d'e'tat,  sous  le  noni 
de  chancellerie  secrète.  Le  même  Czar  rendit  un  édit  portant,  qu'en  ^tcS"' 
cas  de  délit  commis  par  un  noble  quelconque,  toute  sa  famille  se- 
rait regardée  comme  coupable,  pour  n'avoir  point  surveille  sa  con- 
duite, comme  elle  le  devait.  Si  le  crime  emportait  la  peine  de  mort, 
les  parens  du  coupable  perdaient  sa  succession  et  leur  noblesse. 
Ce  prince  porta  encore  son  attention  sur  les  mines:  ressource  que 
la  conquête  récente  de  la  Sibérie  rendait  encore  plus  intéressante. 
Il  chercha  même  à  s'ouvrir  des  relations  avec  la  Chine  ,  et  il  en-  ^^f°Z"chlne. 
voya  de  Tobolsk  un  Boyard  avec  de  riches  peleteries,  lequel  en 
rapporta  de  l'or,  des  pierres  précieuses  et  de  riches  e'toffes.  C'est 
à  lui  que  la  Russie  est  redevable  en  grande  partie  du  commerce 
considérable  qu'elle  fait  à  Kiakia  avec  les  Chinois.  Mais  son  règne 
fut  trop  court,  n'ayant  encore  que  quarante-huit  ans  quand  il  mou- 
rut. Voyez  le  n.°  2  de  la  planche  4-  Alexis  eut  de  la  Czarine  Ma- 
rie treize  enfans,  dont  cinq  garçons  et  sept  filles,  et  de  Natalie 
Nariskin  une  fille,  et  Pierre  le  Grand. 

Fédor  lï  avait  de  beaux  exemples  à  imiter  lorsqu'il  succéda  aÙLU, 
à  son  père  Alexis  j  mais  la  faiblesse  de  sa  complexion  ne  lui  per-  /«I^K  \%V 
mit  pas  de  former  de  grandes  entreprises.  Cependant,  si  l'on  peut 
qualifier  de  ce  nom  tout  ce  qui  tend  à  assurer  à  un  ëtat  les  avan- 
tages de  la  civilisation,  de  la  paix  et  de  l'industrie,  Fédor  ne  laissa 
à  souhaiter  de  lui  aux  Russes  qu'un  règne  plus  long.  Il  eut  avec 
les  Tartares  et  les  Turcs  une  courte  guerre,  qui  eut  pour  résultat 
de  faire  déclarer  les  Cosaques  Zaporoiski  indëpendans  sous  la  pro- 
tection de  la  Russie.  Ce  monarque  osa  entreprendre  contre  la  no- 
blesse de  Ses  états  une  espèce  de  guerre  d'un  nouveau  genre,  et 
qui  heureusement  ne  fut  pas  sanglante.  Il  conçut  le  projet  d'abolir  ^Ij^piiSget' 
d'un  seul  coup  toutes  les  prérogatives  de  famille,  et  de  n'accorder  ^'"^'^''"""■"• 
de  distinction,  qu'à  ceux  qui  en  seraient  dignes  par  leur  mérite, 
ou  pour  avoir  rendu  des  services  à  l'état.  Cette  résolution  fut  prise 
dans  un  grand  conseil,  qui  fut  tenu  à  la  cour  le  12  janvier  1682  j 
et  afin  d'anéantir  le  souvenir  de  tous  les  maux  que  les  privilèges 
héréditaires  avaient  occasionnés  dans  l'empire,  il  fit  brûler  sur  la 
place  publique  tous  les  registres  et  les  documens  qu'il  avait  en  son 
pouvoir.  Cette  seule  action,  de  laquelle  la  Russie  retira  une  foule 
d'avantages,  fuffirait  pour  immortaliser  la  mémoire  de  ce  prince,  s'il 
n  avait  pas  donné  encore  d'autres  preuves  d'un  zèle  sincère  pour 
le  bien  de  l'état.  Il  embellit  Moscou  et  plusieurs  autres  villes,  en 


4^  Gouvernement 

fesant  démolir  les  édifices  ea  bois  pour  les  faire  reconstruire  en 
pierrej  il  augmenta  le  nombre  des  collèges  et  fit  plusieurs  règle- 
mens,  dont  l'utilité  ne  contribua  pas  peu  à  préparer  les  esprits  aux 
grandes  reformes,  qui  furent  exécutées  dans  la  suite  par  Pierre].^' 
PhahitCent    ^^'^^  obscrverous  encore  que  ce  fut  ce  souverain,    qui    fit    quitter 

polonais.  aux  Russes  leur  habillement  grossier  et  pesant;  il  adopta  pour  lui 
celui  des  Polonais,  et  le  fit  prendre  même  aux  gens  de  sa  cour. 
Fédor,  mourut  vers  la  moitié  de  l'année  1682:  voyez  n.°  3  de  la 
même  planche.  Il  nomma  pour  son  successeur  son  frère  Pierre,  qui 
n'avait  alors  que  dix  ans:  droit  qui  appartenait  à  Ivan  l'aine  de 
tous  ses  frères,  mais  que  ses  imperfections  physiques  rendaient  peu 
propre  aux  soins  du  gouvernement. 
el^VJ!.  L'exclusion  d'Ivan  du  trône  de  Russie  déplut    à    Sophie,    une 

et'rlZ  ^^s  huit  filles  qu'Alexis  avait  eues  de  sa  première  épouse,  femme  de 
Alexis.  beaucoup  d'esprit  et  dominée  par  l'arabitiou  de  régner.  L'intrigue, 
la  cabale,  la  calomnie,  les  séductions,  les  proscriptions,  rien  ne  fut 
épargné  par  elle  pour  parvenir  à  rendre  nulle  la  disposition  de 
Fédor  II.  en  faveur  de  Pierre,  et  à  régner  elle-même  sous  le  nom 
Sophie  régenie.  d'Ivau.  Elle  s'assura  d'abord  par  ses  largesses  et  par  des  promesses 
encore  plus  grandes  de  l'assistance  des  Slrélitz,  dont  elle  fesait  ea 
secret  l'instrument  de  ses  vues  ambitieuses;  et  elle  finit  par  leur 
faire  proclamer  Ivan  et  Pierre  souverains  ensemble,  et  par  s'emparer 
elle-même  de  la  régence  de  l'empire,  qui  était  ce  qu'elle  souhaitait. 
En-  effet  ce  fut  elle  qui  fut  la  véritable  souveraine:  le  premier  usage 
qu'elle  fit  de  son  autorité  fut  d'approuver  tous  les  crimes  qui  avaient 
été  commis,  et  d'en  récompenser  les  auteurs:  Kavanski  fut  mis  à 
la  tête  de  Strélitz,  et  Galitziti  à  celle  du  gouvernement.  L'étal  phy- 
sique d'Ivan,  qui  ne  fesait  que  végéter  et  n'était  propre  à  rien,  fit 
naître  à  Sophie  la  pensée  d'écarter  Pierre  du  trône,  et  de  le  faire 
renfermer  dans  un  cloître.  Pour  arriver  à  ce  but,  elle  résolut  de 
donner  une  épouse  à  Ivan,  dans  l'espoir  que  s'il  avait  des  enfans 
mâles,  elle  pourrait  perpétuer  son  autorité,  sous  la  double  mino- 
rité du  père  et  des  fils.  Ivan  fut  effectivement  marié  en  1684  à 
Procopie  de  Soltikof.  Durant  les  fêtes  qui  eurent  lieu  à  la  cour  à 
l'occasion  de  ce  mariage,  les  Strélitz  excitèrent  de  nouveaux  trou- 
bles, dont  Kavanski  chercha  à  profiter,  pour  se  venger  de  Sophie 
qu'il  voyait  éprise  d'amour  pour  Galitzin,  qu'elle  avait'  fait  géné- 
ralissime et  premier  ministre;  mais  les  transports  de  sa  fureur  et 
de  sa  jalousie  n'aboutirent  qu'à  le  faire  décapiter.  A  la  nouvelle  de 


D  E    L  A    R  V  s  s  I  e;  4? 

sa  mort,  les  Strëlitz  irrités  voulaient  exterminer  la  cour;  mais  heu- 
reusement le  patriarche  s'etant  jetë  au  milieu  d'eux  parvint  à  les 
apaiser.  Pour  calmer  celte  soldatesque,  Galilzin  imagina  de  former 
une  alliance  avec  les  Polonais,  et  de  la  conduire  contre  les  Tartares 
de  la  Crimée,  mais  celle  expédition  ne  lui  re'ussit  point.  Pierre 
commençant  dès  lors  à  donner  des  marques  de  l'énergie  de  son  ca- 
ractère ,  Sophie  et  Galilzin  prennent  la  résolution  de  le  faire  assas- 
siner. H  se  sauve  et  abat  la  faction  ennemie.  Galilzin  est  relégué 
avec  sa  femme  et  ses  enfans  à  Kargapol ,  et  Sophie,  déchue  de  la  ré* 
gence,  est  renfermée  dans  un  couvent.  C'est  de  celte  époque  que  com- 
mence le  règne  de  Pierre  1.":  car  Ivan  n'eut  d'autre  part  dans  le 
gouvernement  que  de  voir  son  nom  en  tête  des  actes  publics  j  la  vie 
de  ce  prince  fut  entièrement  privée,  et  il  mourut  en   1696. 

Pierre,  dont  le  règne  brillant  mérite  d'être  connu  plus    parti-     ^ux'îoJtz 
culièrement,  était  doué  par  la    nature    d'un    lugement  droit,  d'une      ^"'nommé 

p      '1  -17  •,.  ,  ^  grand , 

conception  facile,  dune  hardiesse,  d'une  fermeté  et   d'une    activité    .'^^p^'' ^^^9 

jusqu'en  iji5. 

surprenantes:  a  un  zèle  déclaré  pour  la    justice  il   joignait  un  tact 
sûr  pour  connaître  les  hommes,  et  savait  distinguer  ceux    en  qui  il 
pouvait  mettre  sa  confiance.  Le  seul    défaut    qui    ternissait    en    lui 
ses   belles    qualités,    était    une    dureté   de    caractère    qui    alla    quel- 
quefois jusqu'à  la  cruauté;  et  s'il  ne  put  jamais  s'en  corriger,  c'est 
peut-être    parce  qu'il  tenait  aux  grandes    vues    qu'il    s'était    propo- 
sées.   Le    premier    objet    de    ses   sollicitudes    fut    de    se    créer    une 
armée    bien    disciplinée    et    une    force    navale.    Les    commencemens 
de  son  règne   furent  signalés  par  un    heureux    auspice,    qui    fut    le 
congrès  de  Nertshinki ,  où  furent  fixées  les  limites  de  ses  vastes  états 
avec  l'empire  de  la  Chine.  L'empereur  Léopold,  alors  engagé  dans 
une  guerre  contre  les  Turcs,  le  pousse  à    une    entreprise    dont    le 
succès   n'était  pas  aussi  facile,  c'est  le  siège  d'Azofoù  il  échoue;  mais 
l'année  suivante  1696,  il  parvient  à  s'emparer  de  cette  ville,  et  bien- 
tôt il  y  fait  creuser  un  port  et  construire  une  flotte.  La  prise  d'Azof  ^'•"^  ^^^sof, 
lui  servit  de  prétexte  pour   exciter    dans    sa    nation    des    senliraens 
d'émulation.  Dans  cette  vue,  il  voulut  que  son  armée  fît  une  entrée 
triomphale  à  Moscou,  ayant  à  sa  tête  ses  généraux  le    front    ceint 
d'une  couronne ,  après    lesquels  il  venait  lui-même    en    uniforme  de 
simple  colonel.  Rien  ne  fut  omis  pour  donner  à  ce  spectacle  toute 
la  pompe  convenable  à  son  objet.  Le    général    Chérémétof,    qui    y      Triomphe 
figurait  comme  généralissime,  portait  un  habit  de  velours  à  l'Aile-     " '"'"°"' 
mande,   avec  un  chapeau  à  trois  cornes  surmonté  de  grandes    plu- 


4S  Gouvernement 

mes:  les  autres  officiers  avaient  un  costume  plus  ou  moins  brillant  ; 
chacun  selon  son  grade.  Pierre  voulut  aussi  que  ses  soldats  y  fus- 
sent habille's  à  l'usage  des  autres  nations  européennes.  Il  fut  frappé 

^'Zpaiun'^  à  cette  occasion  une  mëdaiUe,  où  Pierre  I.^'^  était  qualifie' d'empereur 
de  la  Moscovie.  Le  de'sir  de  procurer  à  sa  nation  tous  les  avantages 
maritimes  qu'elle  pouvait  espérer,  l'engagea  à  envoyer  en  1697  des 
gentilshommes  Russes  à  Venise,  à  Livourne  et  en  Hollande,  pour 
s'y  instruire  dans  l'art  de  la  construction  et  dans  la  manœuvre  des 
vaisseaux  de  guerre.  Bientôt  après  il  partit  lui-môme  avec  une  am- 
bassade pour  passer  en  Hollande,  en  Angleterre  et  en  Allemagne, 
dans  la  vue  d'y  acque'rir  toutes  les  connaissances  qu'il  souhaitait 
dans  cette  partie.  A  Amsterdam  il  s'habilla  en  pilote,  et  alla  s'éta- 
blir à  Sardam,  village  à  peu  de  distance  de  cette  ville,  où  il  se 
fesait  plus  de  constructions  navales  qu'en  aucun  autre   lieu.    Là    il 

^iTcLnùlr     ^^  ^^^  ^  travailler  parmi  les  charpentiers,  sous    le   nom    de    Pierre 

de  ôardam.  Mikailofj  il  y  c'talt  connu  de  tous  les  ouvriers  sous  celui  de  Peter- 
bus,  ou  maître  Pierre,  et  il  s'y  arrêta  jusqu'à  la  moitié  de  janvier 
de  l'année  1698.  Après  avoir  vu  les  chantiers  de  la  Hollande  et  la 
marine  de  l'Angleterre,  Pierre  voulut  connaître  aussi  la  discipline 
militaire  des  Allemands;  et  il  était  sur  le  point  de  partir  de  Vienne 
pour  aller  à  Venise,  quand  il  apprit  qu'il  avait  éclaté  une  révolte 
dans  ses  états.  Sophie  cherchait  à  recouvrer  son  ancienne  autorité; 
à  cet  effet  elle  avait  gagné  les  Strélitz,  qui  étaient  dispersés  sur  les 
frontières  de  la  Lilhuanîe,  et  ces  troupes  étaient  déjà  en  mar- 
che sur  Moscou  pour  la  mettre  sur  le  trône,  lorsque  les  généraux 
Chein  et  Gordon,  marchant  à  leur  rencontre,  les  trouvèrent  à  qua- 
rante versts  de  la  capitale:  l'ardeur  avec  laquelle  ils  furent  char- 
gés par  la  cavalerie  les  jeta  dans  une  telle  épouvante,  qu'ils  dé- 
posèrent les  armes  et  demandèrent  grâce.    Pierre  parut    tout-à-coup 

Destrucium     à  Moscou.  Lc  châtimeut  des  rebelles  fut  des  plus  sévères:  le  corps 

■diL  corps 

des  sireiuz.  cles  StréUtz  fut  dissous  et  leur  nom  aboli ,  et  à  cette  milice  fut 
substituée  une  troupe  bien  disciplinée.  Pierre  se  montra  généreux 
envers  les  militaires  qui  l'avaient  fidèlement  servi,  et  il  institua 
Vordre  de  S.^André  pour  être  leur  récompense. 

dcT'Andrê  ^^^  ordre  fut  créé  le   i4  décembre  de  l'an   1698.  A  l'exemple 

des  autres  souverains  de  l'Europe,  Pierre  voulut  fonder  encore  un 
autre  ordre  de  chevalerie,  pour  récompenser  ceux  qui  avaient  rendu 
des  services  à  l'état  :  c'est  le  grand  Ordre  de  Russie  ,  qui  ne 
comprend  qu'une  seule  classe  de    personnes,  et  dont  les    membres 


delaRûssie.  49 

portent  en  outre  les  décorations  des  Ordres  d'Alexandre  Nevvshi 
et  de  SSJndré,  desquels  nous  parlerons  ensuite.  Les  chevaliers  de 
S.'-Andre'  ont  le  grade  de  Lieulenans-géne'raux ,  et  ceux  qui  se  trou- 
vent à  Péterbourg  sont  obliges  d'assister  à  la  fôte  de  l'ordre,  sous 
peine  d'une  amende  de    trente   roubles. 

Les  chevaliers  portent  de  l'épaule  droite  au  côte'  gauche  un 
large  ruban  ,  auquel  est  suspendue  la  croix  de  l'ordre.  Voyez  le  n.°  i 
de  la  planche  5,  et  sur  le  côté  gauche  de  l'habit  ils  ont  le  cra- 
chat n.'^  2.  Dans  les  grandes  cére'raonies ,  la  décoration  est  suspen- 
due à  la  chaîne  n.^  3,  et  les  chevaliers  ont  un  costume  particulier. 
Les  lettres  S.  A.  P.  R.  gravées  sur  la  croix  sont  les  initiales  de  ces 
mots:  Sanctus  Andréas  Patronus  Russiœ.  Au  revers  de  la  croix  il 
y  a  :  Pour  la  foi  et  la  fidélité. 

N'ayant  plus  à  penser  à  la  guerre,  Pierre  L^  poursuivit  le  plan  iiéfonnes 
de  réforme  qu'il  avait  entrepris.  Il  créa  de  nouveaux  régimens  avec  '^^ '°"' ^""^^• 
un  uniforme  et  organisés  à  l'instar  de  ceux  de  l'Allemagne,  et  il  vou- 
lut que  les  eofans  des  Boyards  commençassent  par  être  simples  sol- 
dats avant  de  devenir  officiers.  Il  améliora  aussi  l'état  des  finances, 
et  confia  le  soin  des  receltes  à  de  fidèles  bourgeois.  Il  fonda  des 
écoles  de  navigation  et  de  langues,  fit  traduire  et  imprimer  divers 
livres  de  sciences  et  arts,  et  obligea  ses  sujets  à  voyager  pour  s'ins- 
truire. Le  commencement  de  l'année  en  Russie  était  au  mois  de  sep- 
tembre, et  il  le  transporta  au  premier  janvier.  Il  voulut  faire  quit- 
ter à  sa  nation  l'habit  long  et  la  barbe,  et  prescrivit  à  ceux  qui 
voudraient  être  admis  à  la  cour,  de  n'y  paraître  qu'en  justaucorps 
avec  un  chapeau  à  trois  cornes,  et  rasés:  comme  le  peuple  aban- 
donne plus  difficilement  les  vieilles  coutumes,  il  mit  une  taxe  sur 
la  barbe  et  les  habits  longs.  Il  institua  aussi  des  cercles,  où  furent 
invitées  les  dames  de  la  noblesse  avec  leurs  filles,  habillées  dans  le 
goût  des  pays  du  midi  de  l'Europe,  et  il  fit  des  régleraens  pour 
ces  réunions,  jusqu'alors  inconnues  dans  son  pays.  Toutes  ces  in- 
novations fesaient  passer  Pierre  dans  l'esprit  du  peuple,  toujours 
docile  à  ses  Popi ,  pour  un  tyran  et  un  mécréant:  ce  qui,  loin  de 
le  détourner  de  son  projet,  ne  fesait  que  l'y  affermir  au  contraire 
davantage.  Il  fit  encore  des  reformes  de  la  plus  grande  importance 
dans  l'état  ecclésiastique.  Voyant  le  besoin  qu'avaient  ses  états  d'être 
peuplés,  il  ordonna  qu'on  n'admît  dans  les  cloîtres  que  les  person- 
nes avancées  en  âge,  priva  les  évêques  de  toute  juridiction  sur  le 
temporel,  abolit  la  dignité  de  patriarche  après  qu'elle  fut  demeurée 

Europe.   Vol.  VI,  q 


Guerre 
du  nord. 


5o  Gouvernement 

vacante  par  la  mort  d'Adrien  ,  se  déclara  lui-même  chef  de  l'église 
russe,  et  confia  à  un  synode  les  attributions  du  patriarchat.  Nous 
observerons  ici  que,  dès  l'an  1689,  Pierre  avait  ëpousë  Eudoxie , 
qui,  en  moins  de  deux  ans,  lui  donna  deux  fils,  Alexandre  qui  mou- 
rut au  berceau,  et  Alexis  dont  nous  aurons  à  parler  ensuite.  S'étant 
laissé  charmer  par  une  jeune  personne,  nommée  Anne  de  Moens  , 
de  beaucoup  d'esprit  et  fort  belle,  appartenant  à  une  famille  alle- 
mande qui  s'était  e'tablie  en  Russie  ,  Eudoxie  lui  en  fit  des  repro- 
népudiation  ches  si  amers  ,  qu'il  pensa  à  la  nbudier.  Son  départ  pour  Azof  sem- 
Dlait  devoir  détourner  1  orage  qui  menaçait  cette  princesse,  lorsque 
l'ordre  arriva  tout-à-coup   de  la  faire  renfermer  dans  un  couvent. 

Après  avoir  opère'  tous  ces  grands  changemens    dans  son    em- 
pire, Pierre  conçut  le  projet  de  s'ouvrir  un    port  sur  la    Baltique; 
mais  pour  cela  il  lui  fallait  entrer  en  guerre  avec    le    jeune   roi  de 
Suède  Charles  XII.  Ayant    pris  à    ces    effet    des    arrangemens  avec 
les  rois  de  Dannemarck  et  de  Pologne,  il  commença  cette  fameuse 
guerre  dite  du  nord,  qui  porta    le   deuil  et  le  ravage  dans  tant  de 
pays;  mais  Charles  XII  ne  tarda  pas  à  contraindre  à  la  paix  le  roi 
de  Dannemarck,  qui  de  cette    manière    se    détacha    de  la    Pologne. 
C'est  dans  cette  circonstance  que  fut  conclue  entre  Pierre  et  la  Porte 
Ottomane  une  trêve,  en  vertu  de  laquelle  Azof  demeura  à  la  Rus- 
sie avec  tout  le  territoire  qui  en  dépendait.    Impatient    en  quelque 
sorte  de  faire  la  guerre  à   Charles  XII,  Pierre  entra    dans    l'Ingrie, 
qu'il  mit   à  feu  et   à  sang,  et   assiégea    Narva ,  qui    fut  bientôt    dé- 
livrée par  le  roi  de    Suède:    c'est    là    que    se    donna    cette    fameuse 
bataille,  qui  coûta  aux  Russes    environ    vingt    raille    hommes,  tau- 
dis que  les    Suédois    n'en    perdirent    que    deux   mille:  défaite    mé- 
morable, dont  le  Czar  fut    profondément  affligé.  Charles  XII  rem- 
porta encore  sur  les  Russes  et  les   Saxons    près    de    la    Dwina    une 
autre  victoire,  qui  lui  ouvrit  l'entrée  de  la  Curlande;  mais  l'acqui- 
sition de  cette  contrée  n'était  pas  ce  qui  le  tentait,  il  voulait  chas- 
ser Auguste  du  trône  de  Pologne,  et  dans  cette  intention  il  tourna 
de  ce  côté  toutes  ses  vues ,  après  s'être  mis  simplement  sur  la  dé- 
fensive à  l'égard  de  la  Russie.  Le  Czar  ayant  réuni  pendant  ce  tems 
de  nouvelles   troupes,  en  envoya  un  corps  en  Livonie  sous  le  com- 
mandement du  général  Schérémétof,  qui  prit  Marienbourg.  Une  cir- 
rhomuère  de  coustauce  qul  Tcudra  cet  événement  à  jamais  mémorable,  c'est  qu'il 
Maricmboiirg,         trouva  daus    le    nombre    des    prisonniers    de   euerre    une    femme 
d/pi"rre  i.    d'uuc  uaissance  obscure,  et  qui  devint  dans  la  suite  impératrice  de 


Bataille 
de  JSarua. 


EutS".! 

en  Livonie 


delàRussie.  5i 

Russie  sous  le  nom  de  Catherine  1.".  L'origine  de  celte  femme  ce'- 
lèbre  est  inconnue:  tout  ce  qu'on  en  sait,  c'est  qu'elle  avait  perdu 
ses  parens  dès  son  bas-âge;  qu'après  avoir  été'  recueillie  par  le  mi- 
nistre de  Riga,  elle  fut  mise  en  service  chez  le  pasteur  de  Marien- 
bourg;  qu'un  dragon  suédois  l'ëpousa;  que  la  beauté  et  les  maniè- 
res polies  de  Marthe,  (  c'était  ainsi  qu'elle  s'appelait  )  la  firent  re- 
marquer parmi  les  autres  femmes  tombées  au  pouvoir  des  Russes; 
que  le  ge'néral  Rêne',  d'autre  disent  Baur,  la  présenta  au  général 
Schérémétof,  oii  la  vit  le  prince  Menzikof,  qui  lui  fit  aussitôt  les 
plus  vives  instances  pour  qu'il  la  lui  cédât.  Elle  e'tait  chez  ce  prince, 
lorsque  Pierre  I."  passant  par  la  Livonie  fut  épris  d'elle  ,  et  la  fît 
accompagner  à  Moscou,  en  la  recommandant  à  une  dame  allemande, 
chez  laquelle  elle  demeura  trois  ans.  Nous  rapporterons  en  son  lieu 
tout  ce  qui  tient  h  ses  autres  aventures. 

Pendant  ce  teras  Pierre  ne  négligeait  rien  pour  faire  fleurir  les  ^i;^ 

arts  et  les  sciences  dans  son   empire,  tandis  que  de  son  côté  Char-  '^i^-J 

les  Xil  fesait  tout  son   possible  pour  renverser  du  trône  le  roi  Au- 
guste, qui,  défait  à  Clischof,  demanda  envain  la  paix.  Pierre  mar- 
che alors  sur  Notebourg,    ville    forte,  qui    de  ce  côte  était   la   clef 
de  la  Suède,  et  l'oblige  à  capituler:  ses  troupes    se  répandent  en- 
suite dans  la  Livonie,  dans  l'Ingrie  et  dans  la  Carëlie  ,  et  sont  par- 
tout victorieuse.  L'anne'e  suivante  il  prend  Rautzi,  ville  importante,  Pdse de Kauizi 
et  gagne  sur  les  Suédois  une  bataille    navale.    Le   i6  mai    1703,   il   comrJLtmeut 
jette   les    fondemens   d'une   forteresse,  qui  est    appelée    Saint Pélers-   '^^  ^"' °"'^" 
bourg,  et  devient  dans   la  suite  la   capitale  de  l'empire. 

Pendant  que  Pierre  remportait  tant  d'avantages  sur  les  Sué- 
dois, Charles  XII  s'occupait  à  disposer  les  choses  en  Pologne,  de 
manière  à  pouvoir  chasser  les  Russes  de  ses  états;  et  à  cet  effet 
il  fit  élire  pour  roi  de  ce  royaume  Stanislas  palatin  de  Posnanie. 
Pierre  L^%  qui  avait  déjà  passé  un  traité  avec  Auguste,  entra  dès 
le  printems  de  1705  en  Lithuanie,  envahit  la  Gourlande  ,  et  se  ren- 
dit à  Grodno  avec  ce  souverain,  auquel  il  laissa  de  l'argent  et  une 
armée,  puis  retourna  à  Moscou.  Fatigué  de  se  voir  harcelé  sans 
cesse  par  Charles  XII,  Auguste  abdique  la  couronne  et  conclut  un 
arrangement  avec  lui.  Pour  appuyer  le  projet  d'invasion  qu'il  médi- 
lait  contre  la  Russie,  Charles  se  ménagea  avec  Mazeppa,  Etman  des 
Cosaques  de  l'Ukraine,  des  intelligences,  d'après  lesquelles  ce  dernier 


ievait  se  déclarer  ouvertement  en  faveur  des  Suédois,  aussitôt  qu'ils 
seraient  entrés  dans  la  petite   Russie;  mais   ce    projet    échoua,    par 


52  Gouvernement 

l'effet  de  la  victoire  que  Pierre  remporta  en  bataille  rangée  à  Ku- 
litz  en  Lithuanie  sur  les  Suédois  ,  et  qui  fut  la  première  gagnée  par 
les  Russes  sur  des  troupes  régulières  et  plus  nombreuses  qu'eux. 
Ce  fâcheux  ëvènenement  ne    déconcerta    pas    Charles    XII  *   mais  la 

dc^Pui'iaL  perte  de  la  fameuse  bataille  de  Pultava ,  à  la  suite  de  laquelle  il 
fut  obligé  de  se  réfugier  sur  les  terres  de  l'empire  ottoman,  con- 
somma sa  ruine;  et  ce  fut  alors  que  l'Angleterre  lui  donna  les  li- 
tres de  très-haut  et  très-puissant  empereur.  Malgré  ses  occupations 
guerrières,  Pierre  ne  laissait  pas  de  donner  aussi  ses  soins  à  l'or- 
ganisation intérieure  de  son  empire.  Il  continuait,  de  même  à  agran- 
dir et  à  embellir  sa  nouvelle    capitale,  et    y    fit    bâtir   une    église, 

•^£"S"      dite  de  S.*-Samson  ,  en  mémoire  de  la  bataille  de  Pultava.  Il  fit  cons- 
dc Pétersbourg.  ^^^-^^^  ^^^g^j  ^^^  envirous  de  belles  maisons    de    plaisance,  et    dans 
la  ville  divers  palais  d'une  élégante    architecture,  ornés    de   jardins 
magnifiques:  embellissemens  qui  ont  fait  de  Péterbourg  une  des  plus 
belles  capitales  de  l'Europe.  Voyez  le  plan  de  celte  ville  à  la  planche  6. 
a.efTTurc.  Plcrrc  tenait  désormais  le    premier   rang  parmi  les    souverains 

de  l'Europe.  II  était  l'arbitre  de  la  Pologne,  et  avait  acquis  une 
supériorité  décidée  sur  la  Suède  et  sur  le  Danemarck  ,  lorsqu'il  fut 
tout  à  coup  provoqué  par  les  Turcs  ,  qui  avaient  fait  un  accueil 
favorable  à  Charles  XII.  Il  se  prépare  donc  à  combattre;  mais  au- 
paravant il  établit  à  Moscou    un    sénat    de    régence,  et  publie  son 

BJariage       mariage  avec  Catherine  ,  qu'il  avait  déià   épousée    en  secret    depuis 

accc  Catherine.  ^  '       ^  )  C  r 

trois  ans,  la  proclame  Czarine  ,  et  en  fait  le  second  personnage  de 
l'empire.  Ensuite  Pierre  se  dirige  avec  son  armée  surlePrulh,  oii 
ayant  été  abandonné  par  les  Valaques  et  les  Moldaves  ,  il  se  voit  en 
danger  de  périr  de  faim  avec  toutes  ses  troupes.  Catherine  l'engage 
à  demander  la  paix,  et  elle  lui  est  accordée  par  le  grand  Vizir,  à 
condition  qu'il  rendra  Azof,  que  les  forteresses  qu'il  avait  fait  élever 
depuis  seront  démolies,  et  qu'il  laissera  à  Charles  XII  le  passage 
libre  pour  retourner  dans  ses  états.  Obligé,  en  vertu  de  ce  traité, 
à  renoncer  à  l'empire  de  la  mer  noire,  Pierre  ne  songe  plus  qu'à 
étendre  ses  conquêtes  du  côté  de  la  Suède,  et  aux  moyens  de  con- 
tenir ses  alliés.  Il  fait  partir  une  flotte  qui  s'empare  de  Borgo  , 
d'Abo  et  de  toute  la  côte  de  la  Finlande. 
Port  de  névei.  Au  moycn  de  quelques  conventions,  Pierre  se    procure    éven- 

tuellement la  possession  de  diverses  provinces  conquises  par  lui  sur 
la  Suède;  ensuite  il  fait  construire  le  port  de  Rével ,  oia  l'on  vit 
bientôt  entrer  des  vaisseaux  qu'il    avait   fait  acheter  eu  Angleterre, 


■  y 


m 


D  E      L  A      R  U  s  s  I  E.  53 

et  qui  étaient  montés  par  des  marins  anglais.  Il  y  avait  long-tems 
qu'il  aspirait  à  exécuter  quelqu'entreprise  remarquable  avec  sa  ma- 
rine, lorsqu'il  crut  pouvoir  aller  attaquer  la  flotte  suédoise  entre 
Abo  et  Helsingor  le  6  août  1713.  Les  Suédois  évitèrent  le  combat, 
mais  plus  tard  ils  lui  offrirent  l'occasion  de  se  satisfaire.  Leur  flotte 
ayant  rencontré  dans  les  eaux  d'Angout  celle  des    Russes,   en  vint  victoire nwaie 

...  ,,  .  ,,  ^  .  T  1  1  ^^  Pierre  1. 

aussitôt  a  une  attaque:  1  action  rut  tres-vive  et  dura  deux  heures;  à  jugom. 
mais,  malgré  les  prodiges  de  valeur  que  firent  les  Suédois,  ils  ne 
purent  empocher  que  leur  flotte  ne  restât  presque  toute  au  pouvoir 
des  Russes,  qui  la  conduisirent  en  triomphe  dans  le  port  d'Abo. 
Pierre  se  rendit  ensuite  à  Péteibourg  pour  y  recevoir  les  honneurs 
du  triomphe,  et  il  fut  déclaré  digne  du  grade  de  vice-amiral.  Après 
cela  il  s'occupa  des  moyens  de  rendre  la  noblesse  russe  propre  au 
service  de  l'e'tat,  priva  le  clergé  du  droit  de  vie  et  de  mort,  et 
supprima  le  Palriarchat.  Au  milieu  de  tous  ces  soins,  il  songea  en- 
core à  assurer  l'ordre  de  succession  au  trône  dans  sa  famille,  et 
choisit  pour  épouse  à  son  fils  Alexis  une  princesse  de  Volfenbutel ,  Mariage 
belle-sceur  de  l'empereur  Charles  VI,  et  fille  du  duc  Louis  Rodol-  ^lexif, 
phe.  A  une  humeur  sombre  et  sauvage  Alexis  joignait  des  habitudes 
basses,  un  esprit  superstitieux  el  le  goût  de  la  débauche,  et  il  blâ- 
mait sans  cesse  les  réformes  de  son  père:  les  grâces  et  les  belles 
qualités  de  son  épouse  lui  servirent  de  frein  pendant  quelc{ue  temsj 
mais  bientôt  il  l'abandonna  pour  se  livrer  de  nouveau  à  ses  pen- 
chans.  Un   an   après   Pierre  institua   l'ordre  de  S.*^  Catherine  en  l'hon-         O'-'^'e 

,  ,  ;         •  1      1  1  de  s.  Caiherine. 

rieur  de  son  épouse,  et  en  mémoire  de  la  conduite  héroïque  qu'elle 
avait  tenue  dans  la  bataille  contre  les  Turcs  sur  les  bords  du  Pruth. 

Cet  ordre,  dans  son  origine,  ne  s'accordait  qu'aux  hommes; 
mais  à  présent  il  est  réservé  exclusivement  aux  femmes  du  plus 
haut  rang,  l'impératrice  en  est  grand'maîtresse ,  et  il  est  divisé  en 
deux  classes,  qui  sont  la  grande  et  la  petite  croix:  la  devise  de 
l'ordre  est  :  Pour  ï amour  et  la  Patrie.  La  médaille  qu'on  voit  au 
n.^  4  de  la  planche  5  est  portée  par  les  dames  de  la  première  classe 
attachée  à  un  large  ruban  rouge  bordé  en  argent,  et  passé  en  ban- 
doulière de  droite  à  gauche;  elles  ont  en  outre  le  crachat  n.''  5  sur 
le  côté  gauche.  Les  chevaliers  de  la  seconde  classe  attachent  la  mé- 
daille à  une  rosette  placée  au  côté  gauche,  mais  sans  crachat,-  cette 
seconde  classe  a  ëlé  créée  par  Paul  L*""  en    1797. 

La  signature  de  la  paix  entre  les  Russes  et  les  Turcs  fit  pren- 
dre à  Charles  XII  la  résolution  de  retourner  dans  ses  états.   Il   se 


54  Gouvernement 

défendit  à  Stralsund  bombardée  à  la  fois  par  les  Prussiens ,  les  Da- 
nois et  les  Saxons  5  mais  depuis  son  retour  dans  ses  e'tals ,  que  les 
désastres  précédens  avaient  trop  affaiblis,  il  n'eut  plus  à  soutenir 
de  la  part  des  Russes  qu'une  guerre  lente  et  faible,  le  Czar  ayant 
tourne  alors  toute  son  attention  du  côté  des  deux  Bucharies  et  de 
Ses  noweaux  Jg  Chine  pour  agrandir  le  commerce  de  son  empire.  Pierre  entre- 
prit  ensuite  de  nouveaux  voyages;  il  passa  avec  Catherine  en  France 
où  on  lui  fit  des  fêtes  magnifiques,  et  il  observa  partout  avec  la  plus 
grande  attention  toutes  les  institutions  politiques ,  militaires ,  civiles 
et  scientifiques.  De  retour  dans  ses  états,  il  fit  de  nouveaux  régle- 
mens  à  Péiersbourg.  Il  se  rendit  ensuite  à  Moscou,  d'oi^i  il  alla  à 
Czaritzin  sur  le  Volga,  pour  s'opposer  aux  incursions  das  Tartares 
du  Ruban.  Rentré  dans  sa  capitale,  il  publia  un  code  qu'il  avait 
fait  imprimer  à  Dantzic.  C'est  à  celle  époque  qu'il  envoya  d'habiles 
mathématiciens  dans  les  mers  du  nord  pour  y  chercher  un  passage 
aux  Iodes,  et  fit  explorer  en  même  tems  les  côtes  orientales  de 
la  mer  Caspienne;  mais  ces  deux  expéditions  ne  réussirent  point. 
Mortdeionfih  Nous   ne  dcvous   pas  taire  ici   crue,  tout  en   voulant  adoucir  le 

naturel  barbare  de  sa  nation,  Pierre  ne  laissait  pas  de  conserver 
lui-même  une  teinte  de  férocité,  qui  montrait  en  lui  la  dureté  d'un 
tyran  alliée  aux  qualités  du  héros.  C'est  le  jugement  qu'on  doit  en 
porter  d'après  la  conduite  cruelle  qu'il  tint  envers  Alexis  son  fils  aine, 
en  fesant  instruire  contre  lui  un  procès,  oia  furent  violées  toutes  les 
fornjes  prescrites  par  le  code  qu'il  avait  promulgué  lui-même.  Ce  pro- 
cès avait  pour  but  de  faire  paraître  le  jeune  prince  coupable  de  ré- 
bellion et  de  parricide;  et  comme  sa  mort  était  déjà  résolue  dans 
la  pensée  de  son  père,  il  fut  condanné  par  le  conseil  chargé  de  le 
juger;  sa  mort,  sur  laquelle  on  a  fait  différentes  ve!sions,fut  sui- 
vie de  châtirnens  cruels  infligés  à  plusieurs  personnes  regardées 
comme  ses  complices.  Après  ce  terrible  événement  Pierre  tomba 
dans  un  extrême  abattement,  dont  il  ne  revint  qu'aux  sollicitations 
du  prince  Dolgoruki.  Après  avoir  repris  les  rêne»  de  l'état  et  fait 
SniUcUude  la  paix  avec  Charles  XII,  il  ne  s'occupa  plus  que  de  l'administra- 
pour^iTbien  tlon  intérieure  de  son  empire.  11  établit  de  nouvelles  manufactures 
d>:  ses  sujets.  ^^  ^^^  fabriques  de  tout  genre;  donna  des  ordres  pour  l'exploita- 
tion des  raines;  fit  tracer  le  plan  du  canal  de  Ladoga ,  et  commen- 
cer celui  de  Cronstad;  obligea  les  riches  à  faire  bâtir  dans  le  godt 
d'une  bonne  architecture;  établit  des  écoles  dans  toutes  les  villes, 
et  publia  en  russe  et  en  allemand    un  règlement  général,    avec    un 


Faix 
de  JS'tûitad. 


Autres 

institutions 

civiles 


D  E      L  A      R  U  S  S  I  E.  55 

petit  code  de  lois  claires  et  précises.  Le  traité  de  Neûstadt,  signe 
le  3o  août  1721  ,  lui  assura  la  souveraineté  de  la  Livouie,  de  l'Es- 
tonie de  ringrie,  d'une  partie  de  la  Carélie  et  de  la  Finlande ,  du 
pays  de  Vibourg,  des  iles  d'Oesel,  de  Dago,  de  Moen  et  de  plu- 
sieurs autres.  Cette  paix  aussi  utile  que  glorieuse  fut  célébrée  à 
Pëterbourg  par  des  fêtes  magnifiques,  à  roccasion  desquelles  le 
sénat  et  le  synode  décernèrent  à  Pierre  les  titres  i\e  Grand,  à' Em- 
pereur et  de  Pere  de  la  patrie.  Son  empressement  à  améliorer  tou- 
tes les  parties  de  l'administration  fut  retenu  de  nouveau  par  une 
guerre  qu'il  dut  entreprendre  contre  la  Perse,  et  qui  lui  valut  la 
conquête  de  Derbent,  dont  îa  possession,  ainsi  que  celle  de  quel- 
ques provinces  persannes,  lui  fut  assurée  par  un  traite  conclu  avec 

le  Sophi. 

Durant  cette  guerre  Pierre  publia  un  code  maritime  pour  la 
sûreté  du  commerce.  Il  fit  de  nouveaux  règlemens  concernant  le  et  poiuujuc  s. 
jugement  des  affaires  contentieuses j  établit  près  le  sénat  un  pro- 
cureur général,  auquel  il  donna  des  substituts  près  les  tribunaux 
inférieurs  5  créa  une  commission  pour  la  compilation  d'un  nouveau 
code,  et  donna  de  nouveaux  règlemens  au  synode  qui  avait  rem- 
placé le  patriarcbe.  Il  seraPt  trop  long  d'indiquer  ici  tous  les  objets 
qu'embrassait  sa  sollicitude  pour  la  propagation  de  l'instruction. 
Dans  ses  relations  au  dehors,  il  ne  négligea  rien  non  plus  de  ce 
qui  pouvait  intéresser  sa  dignité.  Son  litre  d'empereur  avait  déjà 
été  reconnu  par  la  Suède  et  la  Prusse,  lorsque  ce  monarque  pu- 
blia un  manifeste  pour  annoncer  à  tout  l'empire  russe  la  résolu- 
tion qu'il  avait  prise  de  faire  couronner  son  épouse  Catherine  à 
Moscou.    Cette    cérémonie    eut    lieu    en    effet  le    18  mai    1-124.    On    Cowonnemeni 

,  .  /      ,-   1  »  •      1     /^       1         •  .         ^^  Catherine 

y  vit  1  empereur  lui-même  précéder  a  pied  Catherine  comme  capi-  ««1734. 
taine  d'une  nouvelle  compagnie,  qu'il  avait  formée  sous  le  nom  de 
chevaliers  de  l'impératrice.  Arrivé  à  la  cathédrale  il  lui  posa  la  cou- 
ronne sur  la  tête,  et  comme  elle  voulait  fléchir  le  genou  devant  lui, 
il  l'en  empêcha.  Au  sortir  de  l'église  il  fit  porter  devant  elle  le 
sceptre  et  le  globe. 

Le  couronnement  de  Catherine  fut  suivi  d'ua  événement  des 
plus  désastreux.  Les  travaux  de  tout  genre  auxquels  Pierre  s'était 
livré  jusqu'alors  avaient  considérablement  altéré  sa  santé.  D'un  au- 
tre côté  le  remords  d'avoir  fait  périr  son  fils  Alexis  ,  et  le  regret 
d'avoir  perdu  celui  qu'il  avait  eu  de  Catherine,  et  qu'il  avait  désigne' 
pour  son  successeur,  aigrissaient  encore  davantage  les  maux  qu'il  souf- 


Terrille 

découverte  , 

qui  met 

Catherine 

en  danger 

de  la  vte. 


Mort 
de  Pierre  l. 


Ordre 

d'Alexandre 

Newslsi. 


'56  Gouvernement 

fraitj  et,  pour  surcroit  de  malheur,  il  se  trouva  privé  tout-à-coup 
dans  ce  funeste  ëtat  des  consolations  qu'il  était  habitué  à  recevoir 
de  son  épouse.  Catherine,  qui  avait  à  souffrir  souvent  de  sa  mau- 
vaise humeur,  avait  trouvé  à  s'en  consoler  avec  Moens  son  cham- 
bellan, beau  jeune  homme,  et  frère  de  Madame  Baie  sa  première 
dame,  qui  e'taient  l'un  et  l'autre  en  grande  faveur  auprès  d'elle.  Le 
refroidissement  de  Catherine  envers  son  bienfaiteur  (ît  naître  à  l'em- 
pereur des  soupçons,  dont  il  ne  tarda  pas  a  reconnaître  lui-même 
ïa  ve'rile' :  ce  fut  à  Peterkof,  et  à  deux  heures  après  minuit  qu'il 
fit  cette  funeste  découverte.  Dans  le  transport  de  sa  colère,  il  avait 
résolu  de  faire  trancher  la  tête  à  l'impératrice  dès  qu'il  serait  jour  ; 
mais  il  fut  détourne'  de  ce  projet  par  le  prince  Repoin.  Depuis  lors 
il  ne  lui  parla  plus  qu'en  public  jusqu'à  sa  mort.  Moens  fut  de'- 
capile',  et  la  Baie,  après  avoir  été  martyrisée  à  coups  de  knut,  fut 
envoyée  en  exil. 

Cependant,  malgré  le  dépérissement  progressif  de  sa  santé, 
et  le  souvenir  amer  des  faits  précédons,  Pierre  n'en  donnait  pas 
moins  toute  son  attention  et  tous  ses  soins  aux  affiires  publiques. 
Mais  à  la  fin  il  fut  saisi  d'une  fièvre  violente,  qui  fut  suivie  d'une 
rétention  totale  d'urine,  pour  laquelle  on  ImI  fit  une  opération  qui 
ne  réussit  point,  et  fit  naître  une  inflammation,  c|ui  dégénéra  bien- 
tôt en  gangrène.  Avant  de  mourir,  Pierre  nomma  pour  son  succes- 
seur Pierre  II,  fils  de  l'infortuné  Alexis;  et  aussitôt  après  il  mou- 
rut dans  les  bras  du  prince  Menzikof  l'an  1725.  Il  laissa  trois  fil- 
les, savoir;  Anne,  qui  était  promise  en  mariage  au  duc  de  Holstein, 
Elisabeth,  et  Natalie  qui  mourut  quelque  tems  après  son  père. 
Pierre  l.*"^  avait  un  air  noble,  mais  le  regard  fier  et  un  port  altier. 
Voyez  le  n.*'  4  ^^  ^^  planche  4«  ^^  règne  de  Pierre,  surnommé  !e 
Grand,  forme  l'époque  la  plus  brillante  de  l'empire  russe,  et  par 
conséquent  la  plus  digne  de  notre  attention;  c'est  pourquoi  nous 
avons  cru  devoir  en  parler  un  peu  plus  au  long.  C'est  encore  par 
ce  monarque  que  fut  institué  l'ordre  d'Alexandre  Newski  en  l'hon- 
neur d'Alexandre  Newski,  un  des  héros  et  des  saints  de  l'empire 
russe.  La  décoration  en  fut  accordée  pour  la  première  fois  en  1725 
par  Catherine  I.^^^.  Il  ne  comprend  qu'une  seule  classe  ,  et  est  des- 
tiné à  récompenser  les  services  civils  et  militaires.  Les  officiers  qui 
y  sont  admis  prennent  par  cela  seul  le  grade  de  général  major,  et 
il  a  pour  devise  :  Pour  le  service  et  pour  la  Patrie.  Les  chevaliers 
portent  la  croix  n."  6  suspendue  à   un  large  ruban    passé   en    ban- 


delaRussie.  57 

doulière  de  gauche  à  droite,  et  l'étoile  n,°  7  allacliée  sur  le  côte 
gauche  de  l'habit  5  ils  ont  en  outre  un  costume  particulier  pour  les 
jours  de  cére'monie. 

En  annonçant  la  mort  de  l'empereur,    Menzikof  eut    soin    de     ^^t^'rine  i. 

,  ,  Atexiowna 

tenir  secrète  la  nomination  de  son  successeur,  et  fit  proclamer  Ca-    /^*p""  '-^^ 

jusgueri  1737» 

therîne  souveraine  et  impératrice  de  toutes  les  Russies.  Malgré  l'opi- 
nion favorable  dont  cette  princesse  jouissait  dans  l'esprit  de  la  na- 
tion, on  ne  laissait  pas  d'être  fâché  de  la  voir  sur  le  trône,  au  pre'- 
judice  de  l'héritier  légitime  qui  restait  de  la  famille  de  Romanof. 
Les  grands  craignaient  Menzikof,  et  le  clergé  murmurait ,  dans  la 
persuasion,  où  il  e'tait  que  les  liaisons  de  Catherine  avec  Menzikof, 
et  autres  courtisans  de  Pierre  I."  ne  lui  permettraient  jamais  de  ré- 
tablir les  anciens  ordres.  Téophane,  archevêque  de  Novogorod,  ne 
contribua  pas  peu  à  contenir  les  esprits,  en  déclarant  que  Pierre 
3.^''  avait  fait  couronner  cette  princesse  pour  qu'elle  lui  succédât. 
Menzikof  prit  alors  les  rênes  du  gouvernement,  et  s'arrogea  un  pou- 
voir despotique  dans  l'empire  et  sur  l'impératrice  même.  Ses  vues 
ambitieuses  ne  tendaient  à  rien  moins  qu'à  faire  passer  dans  ses 
descendans  la  couronne  impériale.  Le  seul  événement  politique  qui 
fasse  époque  dans  le  règne  de  Catherine,  qui  gouverna  avec  sagesse 
en  suivant  les  maximes  de  son  mari,  ce  fut  d'avoir  soutenu  avec 
fermeté  le  traité  d'alliance  que  ce  monarque  avait  conclu  avec  la 
cour  de  Vienne.  Il  est  vrai  cependant  que  c'était  la  volonté  seule 
de  Menzikof,  qui  fesait  alors  la  loi  dans  l'empire.  Dans  le  même 
tems  Catherine  se  sentit  une  défaillance  de  forces,  qui  lui  fesait 
pressentir  sa  fin  prochaine,  et  en  effet  vers  le  commencement  de 
1727,  elle  tomba  gravement  malade,  non  sans  quelque  soupçon 
qu'une  main  perfide  y  eût  contribué.  Elle  avait  déjà  nommé  le  jeune 
Pierre,  fils  d'Alexis,  pour  son  successeur;  néanmoins  elle  voulut 
encore  assurer  ses  droits  au  moyen  d'un  testament,  et  pourvoir  en 
même  tems  au  gouvernement,  ce  jeune  prince  n'ayant  encore  qu'onze 
ans.  Dans  cette  vue,  elle  créa  une  régence  composée  de  ses  filles 
Anne  et  Elisabeth,  du  duc  de  Holstein  mari  d'Anne,  du  prince 
de  Holstein  évêque  de  Lubek  qui  devait  épouser  Elisabeth ,  et  des 
ïiîerabres  du  conseil  suprême.  Pierre  L^""  n'avait  pas  suffisamment 
garanti  l'empire  des  troubles,  que  la  succession  au  trône  pouvait 
occasionner,  elle  crut  devoir  obvier  à  cet  inconvénient  en  établis- 
sant pour  l'avenir  en  termes  précis  un  ordre  invariable  sur  ce  point 
important.  Cette  princesse  n'avait  pas  plus  de  trente-huit  aub  quand 
Eui'ope.  Fol.  VI,  H 


Pierre  II. 

Alexiowits 

depuis  1727 

jusqu'en  ijSoi 


Anne 

Ivanowna 

depuis  1780 

jusqu'en  i']\o. 


58  Gouvernement 

elle  mourut,  et  n'en  avait  régné  que  deux  et  quelques  raois.  Voyez 
le  D.°  5  de  la  planche  4- 

Le  lendemain  de  la  mort  de  Catherine  I.^''^  le  successeur  qu'elle 
avait  nommé  fat  proclamé.  Menzikof  s'érige  en  régent,  délivre  Eu- 
doxie  de  la  prison  où  elle  gémissait,  et  se  propose  de  faire  marier 
le  jeune  Pierre  II  avec  une  de  ses  filles.  Devenu  ensuite  plus  en- 
treprenant envers  tous  ceux  qu'il  soupçonnait  de  lui  être  contraires, 
et  en  qui  il  supposait  de  l'attachement  pour  le  monarque,  il  les  exile 
en  Sibérie,  et  traite  avec  une  hauteur  insultante  l'empereur  lui- 
même,  qui  en  manifeste  son  indignation.  Menzikof  ne  laissa  pas 
cependant  de  commettre  de  nouvelles  imprudences,  qui  enfin  dé- 
terminèrent Pierre  à  le  faire  arrêter  et  à  l'envoyer  avec  toute  sa  fa- 
mille jusqu'à  Bérézof,  une  des  contrées  les  plus  lointaines  et  les 
plus  horribles  de  la  Sibérie,  pour  y  passer  le  reste  de  ses  jours.  Sa 
fille  qu'il  avait  destinée  en  mariage  à  l'empereur  meurt  dans  cet 
exil.  La  chute  de  ce  puissant  personnage  donne  aux  Dolgoruki  un 
entier  ascendant,  à  cause  de  la  bienveillance  particulière  que  Pierre 
II  avait  pour  le  prince  Ivan  Dolgoruki,  fils  du  premier  gouverneur 
qu'il  avait  eu.  Profitant  de  cette  heureuse  conjoncture,  cette  famille 
se  met  à  la  tête  des  affaires ,  et  gouverne  l'état  avec  équité.  Pierre 
ayant  vu  dans  une  partie  de  chasse  la  sœur  d'Ivan ,  princesse  rem- 
plie d'esprit  et  de  grâces,  résolut  d'en  faire  son  épouse.  Les  fiançail- 
les eurent  lieu  en  effet  le  3o  novembre  1729,  et  le  mariage  devait 
être  célébré  le  dix-huit  janvier  suivant,  lorsque  ce  prince  fut  atta- 
qué de  la  petite  vérole  ,  dont  il  mourut  le  29  du  même  mois  âgé 
seulement  de  seize  ans,  et  n'ayant  encore  régné  qu'un  an  et  deux 
mois:  sa  mort  excita  de  vifs  regrets  dans  toute  la  nation:  voyez 
le  u.°  6  de  la  planche  l\.  Ce  fut  envain  que  les  Dolgoruki  voulu- 
reht  faire  proclamer  impératrice  la  jeune  princesse  promise  en  ma- 
riage. Le  sénat  et  les  grands  de  l'empire  élurent,  pour  succéder  à 
Pierre,  la  veuve  Anne  duchesse  de  Courlande,  et  proposèrent  eu  mê- 
me tems  une  sorte  de  constitution,  tendant  à  tempérer  le  pouvoir 
absolu  des  souverains  de  la  Russie.  Anne  souscrivit  à  cet  acte 5  mais 
bientôt  après  un  parti  puissant  ayant  aidé  à  le  faire  abroger,  elle 
recouvra  le  pouvoir  absolu  qu'avaient  exercé  ses  ancêtres.  La  fai- 
blesse des  membres  du  conseil  suprême  fut  cause  que  Biren,  favori 
de  cette  impératrice,  vint  s'établir  en  Russie,  et  qu'une  foule  de 
personnes  périrent  victimes  des  vengeances  particulières  de  cet  hom- 
me cruel.  Son  premier  soin  fut  de  faire  proscrire  les  Dolgouruki  et 


delaRussie.  Sq 

les  Galitzîn.  Dans  les  deux  premières  anne'es  du  règne  d'Anne,  îl 
feignit  de  ne  pas  vouloir  se  mêler  des  affaires,  mais  ensuite  il  s'ar- 
rogea une  autorité  absolue.  Il  de'tourna  cette  princesse  de  l'idée  de 
se  marier;  c'est  pourquoi  elle  adopta  une  de  ses  nièces,  et  fît  ju- 
rer aux  Russes  de  reconnaître  celui  qu'elle  nommerait  pour  lui  suc- 
ce'der.  Biren ,  qui  avait  un  fils  et  une  fille,  avait  en  vue  de  faire 
épouser  au  premier  la  princesse  Elisabeth  ,  et  à  la  seconde  le  duc 
de  Holstein,  pour  faire  passer  le  sceptre  impérial  dans  sa  famille. 
Pendant  ce  tems,  la  Russie  abandonne  les  conquêtes  que  Pierre  I.^' 
avait  faites  dans  la  Perse;  et,  après  avoir  adopte'  sa  nièce  Anne, 
l'impératrice  lui  donne  pour  mari  le  prince  Antoine  de  Brunswick* 
Cet  ouvrage  ayant  pour  principal  objet  de  présenter  le  costume  des 
peuples  dans  tous  les  tems,  nous  ferons  ici  une  mention  particu- 
lière de  la  pompe  avec  laquelle  fut  célébré  ce  mariase,  comme  d'une  Pompe 
circonstance  propre  a  donner  une  idée   de  la  cour  de    Pëtersbourg    «  ^'occasion 

'  r»1  J'  r  1  '         !■  r       •        •  ~        du  mariage 

à  cette  époque.  Plus  d  un   an  tut  employé,  dit  un  e'crivain  qui   en  de  la princesse 

,    ,       ,  .  ,  1,1.,  .  .     ,  .  ^""«  eto, 

avait  ete  témoin,  à  préparer  les  habits  et  les  voitures  qui  devaient 
servir  pour  le  jour  de  cette  ce'réraonie:  le  faste  y  e'tait  sans  goût, 
et  la  dépense  prodigieuse,  mais  sans  magnificence.  L'habit  le  plus  riche 
était  souvent  accompagné  d'une  perruque  mal  peignée,  et  l'on  voyait 
un  homme  magnifiquement  vêtu  dans  une  voiture  tirée  par  des  ros- 
ses. L'habillement  des  femmes  n'était  pas  moins  extravagant,  ni  moins 
bizarre  que  celui  des  hommes.  Avec  la  quantité  d'ornemens  étran-  Maut^ais  goût 
gers  dont  elles  étaient  affublées,  elles  avaient  l'air  de  tout  autre  à  cette  époque. 
chose  que  de  dames  parées.  Tous  leurs  soins  étaient  pour  l'exté- 
rieur, et  l'on  apercevait  des  haillons  sous  les  plus  riches  étoffes. 
Elles  étaient  couvertes  de  diamans  et  autres  objets  précieux,  et  n'a- 
vaient pas  même  des  bas  ni  des  souliers  décens.  L'impératrice  vou- 
lant donner  dans  cette  occasion  une  idée  de  sa  puissance ,  ordonna 
à  tous  les  gouverneurs  de  provinces  dans  son  empire,  d'envoyer  de 
leurs  gouvernemens  respectifs  à  Pétersbourg  des  habitans  des  deux 
sexes,  qui  furent  vêtus  chacun  selon  l'usage  de  sou  pays.  Anne 
aimait  les  spectacles  et  la  musique,  et  se  plaisait  surtout  à  voir 
jouer  des  comédies  allemandes  et  italiennes;  mais  tout  se  ressentait 
du  goût  barbare  qui  régnait  dans  tout  le  reste  :  ces  farces  finis- 
saient toujours  par  des  coups  de  bâton,  et  plus  elles  étaient  in- 
décentes et  grossières,  plus  elles  plaisaient.  Les  bouffons  de  cour 
étaient  alors  très-en  vogue,  et  Anne  en  avait  six,  dont  quatre  ap- 
partenaient même  à  des  familles  distinguées  en  Russie  :  car  ceux  qui 


6o  G  O  U  V  E  R  N  E  M  E  îsr  T 

jouaient  ce  rôle  abject  ne  le  fesaient  pas  toujours  de  leur  gre' :  souvent 
ils  y  étaient  contraints,  et  ils  auraient  e'te'  punis  comme  d'un  délit 
re'el,  s'ils  avaient  cherché  à  s'en  dispenser.  Certain  Balakref,  qui  ne 
se  sentait  nullement  disposé  à  se  laisser  culbuter  les  jambes  en  l'air 
ou  traîner  par  les  cheveux,  et  enfin  à  devenir  le  jouet  des  courti- 
sans, fut  cruellement  fustigé  pour  s'en  être  excuse'.  Un  prince  Ga- 
litzin,  homme  de  quarante  ans,  fut  fait  page  et  bouffon  de  cour, 
pour  avoir  embrasse'  la  religion  catholique  dans  ses  voyages.  Outre 
cela,  l'impératrice  l'obligea  à  épouser  une  femme  du  peuple,  et  vou- 
lut faire  tous  les  frais  de  ce  mariage,  qui,  d'après  ses  ordres,  se 
fit  de  la  manière  suivante.  Les  époux  furent  renfermés  dans  une 
cage,  et  portes  ainsi  à  la  maison  nuptiale  sur  le  dos  d'un  éléphant. 
Le  cortège  de  noces  était  composé  de  quatre  cents  personnes, 
montées  les  unes  sur  des  chameaux,  et  les  autres  sur  des  charrettes 
traînées  par  des  moutons,  des  cochons,  des  chiens  et  des  ren- 
nes. La  maison  que  l'impératrice  avait  fait  bâtir,  était  faite  de  glace 
ainsi  que  les  meubles  et  même  le  lit,  sur  lequel  les  e'poux  furent 
obligés  de  passer  la  nuit. 

La  princesse  Anne  ayant  accouché  d'un  enfant  mâle,  auquel 
on  donna  le  nom  d'Ivan,  l'impératrice  l'adopta  pour  son  fils.  Peu 
de  tems  après,  elle  fut  saisie  de  douleurs  violentes  dont  on  con- 
nut mal  la  cause,  et  qui  firent  craindre  pour  ses  jours.  Le  prince 
nouveau-ne'  fut  de'claré  le  successeur  au  trône;  son  adoption  et 
l'exclusion  de  sa  mère  de  la  succession  étaient  l'ouvrage  de  Biren, 
qui  voulait  ainsi  s'assurer  l'exercice  du  pouvoir  pendant  une  lon- 
gue minorité.  L'impératrice  mourut  le  28  octobre  1740  âgée  de  qua- 
rante-six ans  et  huit  mois,  et  après  un  règne  de  dix  ans:  voyez 
ii^an  FI ,  le  n."^  7  de  la  même  planche.  Le  lendemain  Ivan  fut  proclamé  em- 
jusqu'en  l'jfiu  percur ,  et  Biren  régent.  Ce  dernier  fut,  sous  ce  titre,  le  vrai  sou- 
verain de  la  Russie,  et  le  despote  le  plus  absolu  qu'elle  eût  jamais 
eu:  au  point  qu'Anne  ne  paraissait|jamais  devant  lui  sans  trembler.  En- 
fin ses  excès  le  rendirent  tellement  odieux,  que  le  maréchal  Munich 
résolut  de  mettre  un  terme  au  malheureux  état  de  cette  princesse, 
et  de  délivrer  la  Russie  de  son  tyran.  Biren  fut  arrêté,  jugé  et  re- 
légué en  Sibérie  Anne  ayant  été  déclarée  grand'duchesse  et  ré- 
gente, tout  le  monde  lui  prêta  serment  de  fidélité.  La  guerre  qui 
s'éleva  alors  entre  la  Suède  et  la  Russie,  et  dans  laquelle  les  Rus- 
ses furent  toujours  victorieux,  se  termina  par  la  paix.  A  ces  évè- 
nemens,  qui  donnaient  à  l'empire  russe  le  renom  d'une  grande  puis- 


delaRussie.  6i 

sance,  il  s'en  joignit  d'autres  qui  ne  relevaient  pas  moins  l'importance 
de  cet  état:    ce  furent   les    ambassades    des    Turcs    et  des   Persans. 
Tout  paraissait  tranquille  dans  l'empire:    car    le    gouvernement    n'y 
avait  jamais  été  aussi  doux  que    sous    la    régence    de    la    grand'du- 
chesse,  et  cette  princesse  aurait  e'té  heureuse,  si  sa  conduite  prive'e 
eût  re'pondu  à    celle    qu'elle    tenait    en    public.    Mais  Anne    conçut 
alors  pour  une  jeune  Livonienne,  nommée  Julie    Mengden,  un    at- 
tachement si  extraordinaire,  qu'elle  ne  la  quittait  jamais,  et  se  tenait 
quelquefois  renfermée  plusieurs  jours  avec  elle  dans  ses  apparlemens, 
pëgligeanl  ainsi  les  affaires  même  les  plus  importantes.  Tout-à-coup 
éclate  une  révolution,  qui  renverse  Ivan  du  trône,  met  fin  à  la  régence 
et  fait  proclamer  impératrice  la  princesse  Elisabeth,  fille  de    Pierre      ^p^lru^na 
\^^ ,  Cette  révolution  fut  l'ouvrage  d'un  chirurgien  français    nommé    •^/^',"^*„','^t2. 
Leslocq.  La  re'gente  et  son  e'poux  sont  arrêtes,  et  conduits  dans   un 
lieu  de  sûreté'  avec  le  petit  empereur  Ivan,  qui  est  ensuite    séparé 
de  ses  parens  et  renfermé  à  Schlussenbourg,  où,  devenu  adulte,  il 
est  prive'  de  la  vie  sous  le  règne  de    Catherine  II.    Voy.  le    n.°  8 
de  la  même  planche.  Les  commencements  du  règne  d'Elisabeth  fu- 
rent signalés  par  la  mise  en  jugement  et  par   l'exil    des  principaux 
personnages,  qui  avaient  été  atlache's  à  la  régente j  par  des  récom- 
penses accordées  aux  gens  de  mérite,  et  par  le  rappel  de  plus  de 
vingt  mille  exilés.  A  la  vue  des  abus,  que   l'oubli  des    institutions 
de  son  père  avait  introduits  dans    le    gouvernement,    elle    abolit  le 
conseil  de  cabinet^  et  rendit  au  sénat  la  connaissance  de  toutes  les 
affaires,  comme  cela  était  du  tems  de  Pierre  I.".  Ensuite  elle  pro- 
clama pour  son   successeur  le  duc  de    Holslein-Gottorp ,  fils    de  sa 
sœur  aînée,    qui  fut  Pierre  III,    et    cela    dans    le  même  tems    que 
les  Suédois  appelaient  ce  prince  au  trône  de    leur    pays.    Elisabeth 
continua  la  guerre  contre  eux  avec  un    avantage    décidé.  La  solda- 
tesque russe  excita  à  Pétersbourg  et  dans  l'armée,  contre  les  étran- 
gers au  service  de  l'empire,  une  révolution,  qui  se  termina    par  la 
punition  des  coupables.  On  découvre  une  conspiration  ourdie  con- 
tre Elisabeth  par  le  marquis  Botta,  qui,  auparavant,  avait  été  am- 
bassadeur de  la  cour  de  Vienne  à  Pétersbourg  :  les  principaux  con- 
jurés furent  condannés  à  mort,  et  l'horreur  de  leur  supplice  déter- 
mina ensuite  Elisabeth  à  abolir  la  peine  capitale.  Le  commerce  russe 
ne  gagna  pas  peu    à    un    arrangement    fait    avec    Thamas-Kuli-Kan , 
qui  menaçait    Elisabeth    de    lui    faire    la    guerre.  Bestuchef,    homme 
Yénal,  abusant  de  la  confiance  que  lui  accordait  l'impératrice  j  par- 


62  GOUVERÎÎEMENT 

vÎDt,  à  force  d'intrigues,  à  indisposer  celte  princesse  contre  la  cour 
de  France,  pour  l'allacher  à  celle  de  Vienne,  et  il  fit  tant  qu'il 
la  détermina  à  s'allier  avec  cette  dernière  et  avec  Auguste  roi  de 
Pologne,  pour  faire  la  guerre  à  Fre'de'ric  II:  guerre  funeste  qui 
coûta  des  tre'sors  et  beaucoup  de  sang  aux  Russes.  Dès  l'an  1744 
Elisabeth  avait  fait  e'pouser  au  grand  duc,  qu'elle  destinait  pour 
son  successeur,  la  princesse  d'AnhaltZerbst ,  connue  depuis  sous 
le  nom  de  Catherine  II.  Durant  son  séjour  en  Russie,  ce  prince 
avait  remis  en  d'autres  mains  le  gouvernement  du  duché  de  Hols- 
tein-Gottorp  ;  et  quant  aux  affaires  de  l'empire  russe,  qu'il  devait 
gouverner  un  jour,  Bestuchef  ne  permettait  pas  qu'il  en  prît  la  moin- 
dre connaissance.  Neuf  mois  après  son  mariage,  la  grand'duchesse 
son  épouse  avait  rais  au  jour  un  fils,  qui  fut  baptisé  sous  le  nom 
de  Paul  Pétroviiz,  et  déclare'  prince  he're'ditaire  de  la  couronne  im- 
périale. Cet  événement  combla  de  joie  Elisabeth;  mais  cette  joie 
même  la  rendit  encore  plus  indolente  et  plus  docile  aux  volontés 
de  Bestuchef,  qui  devint  l'âme  d'une  aristocratie  absolue.  Mais  cet 
insolent  favori  abusait  trop  de  sa  fortune,  pour  n'en  être  pas  puni 
un  jour;  et  en  effet  le  chambellan  Brockendorf  ayant  fait  toucher 
du  bout  du  doigt  à  l'impe'ralrice  l'erreur  où  elle  était  sur  la  sin- 
cérité de  Bestuchef,  ce  favori  perfide  fut  arrêté,  privé  de  tous  ses 
emplois  et  exilé.  Il  n'entre  point  dans  notre  plan  de  rapporter  ici 
les  évènemens  de  la  guerre  qu'il  avait  allumée  contre  la  Prusse.  Nous 
dirons  seulement  que  la  nouvelle  de  la  capitulation  de  Colberg  par- 
vint à  la  cour  au  moment  où,  affaiblie  par  les  souffrances  d'une 
longue  et  cruelle  maladie,  Elisabeth  touchait  à  sa  fin.  Cette  prin- 
cesse mourut  le  5  janvier  1762:  voyez  le  n.°  9  de  la  même  plan- 
che. A  juger  de  ses  sentimens  par  ses  actions,  on  dirait  qu'elle 
n'aspira  au  trône  que  pour  avoir  plus  de  moyens  d'exercer  sa  bien- 
fesance:  ses  contemporains  et  les  hommes  qui  les  ont  suivis  s'ac- 
cordent tous  à  en  faire  les  plus  grands  éloges;  elle  sut  réunir 
en  elle  l'amabilité  à  la  dignité,  le  goût  et  la  politesse  à  la  gran- 
deur, et  les  principes  d'une  sage  économie  aux  vues  d'une  magni- 
ficence vraiment  royale.  Sa  douceur  dans  la  vie  sociale,  sa  cons- 
tance dans  l'amitié,  sa  fidélité  dans  les  alliances,  et  son  affabilité 
envers  tous  ceux  qui  l'approchaient,  lui  avaient  gagné  tous  les  cœurs. 
L'amour  fut  en  elle  un  besoin,  et  elle  eut  des  favoris;  mais  celte 
faiblesse  ne  fit  aucun  tort  à  la  rectitude  de  ses  vues,  ni  à  la  sa-. 
gesse  de  son  esprit.  Depuis  quatre  règnes    le    titre    de  favori    était 


delaRussie.  63 

devenu  une  espèce  de  charge  à  la  cour  de  Russie;  mais  si  la  plu- 
part des  favoris  furent  des  hommes  atroces  sous  les  règnes  precé- 
deus,  ceux  d'Elisabeth  firent  plus  de  bien  que  de  mal,  et  l'on  ne 
peut  nier  que  ce  fait  ne  fasse  honneur  à  sa  mémoire.  Les  hommes 
qui  font  quelque  cas  des  sciences  ,  des  arts  et  des  lettres  ,  et  qui 
savent  combien  l'ëlude  en  est  utile  aux  nations,  rendront  hom- 
mage à  l'intérêt  qu'Elisabeth  y  a  toujours  pris,  et  à  la  protection 
qu'elle  n'a  jamais  cesse'  d'accorder  aux  artistes  et  aux  savans.  Elle 
fit  beaucoup  pour  l'académie  des  sciences  qu'avait  fonde'e  Pierre 
I.^%  et  qui,  sous  son  règne,  fut  pourvue  d'habiles  professeurs.  Elle 
institua  aussi  l'académie  de  peinture  et  de  sculpture;  et  la  littéra- 
ture nationale  commença  à  se  distinguer  sous  son  règne  par  des 
productions  propres  à  prouver  à  toute  l'Europe,  que  les  Russes 
peuvent  aspirer  à  tous  les  genres  de  gloire.  Enfin  elle  sut  distin- 
guer le  mérite,  et  re'compenser  les  services  et  les  talens. 

Nous  avons  vu  dans  quelle  contrainte  Bestuchef  tenait  Pierre  pJZîotitl 
III,  sur  qui,  par  cette  raison,  on  ne  pouvait  pas  fonder  de  gran-  'î^^^- 
des  espérances  lorsqu'il  serait  monté  sur  le  trône.  Néanmoins  ce 
prince  fit  preuve  d'un  bon  naturel  les  premiers  jours  de  son  règne: 
car  il  pardonna  à  tous  ceux  qui  avaient  eu  le  plus  d'influence  sur 
l'esprit  d'Elisabeth,  qui  l'avaient  dédaigné,  ou  même  qui  avaient 
tenté  de  lui  nuire.  Pierre  III  avait  toujours  été  admirateur  passion- 
né des  grandes  qualités  militaires  de  Frédéric  II  ;  aussi  les  premiers 
ordres  qu'il  envoya  aux  généraux  russes  furent-ils  de  suspendre  toute 
hostilité  contre  lui,  puis  il  proposa  une  prompte  réconciliation  qui 
fut  conclue  le  5  mai ,  d'après  laquelle  tout  ce  qui  avait  été  pris 
dans  cette  guerre  au  roi  de  Prusse  par  les  Russes  lui  fut  restitué. 
Mais  autant  Pierre  avait  de  penchant  pour  ce  monarque,  autant  il 
montrait  d'éloignement  pour  le  roi  de  Dannemarck,  contre  lequel 
il  fit  même  marcher  une  armée  de  cinquante  mille  hommes.  Quant 
à  l'administration  intérieure  de  ses  états,  il  prit  deux  résolutions 
qui  furent  agréables  à  la  nation,  savoir;  la  première,  de  supprimer 
le  redoutable  tribunal  de  la  chancellerie  secrète ,  qui  avait  fait  tant 
de  victimes  durant  les  règnes  précédens  ;  et  la  seconde ,  d'affranchir 
tous  les  individus  qui  entraient  au  service  et  qui  en  sortaient.  El 
pourtant  ce  Prince  excita  contre  lui  beaucoup  de  mécontentement 
par  plusieurs  traits  d'imprudence,  tels  que  sa  faveur  pour  un  Vo- 
xonzof,  son  indifférence  marquée  pour  son  épouse,  l'affection  qu'il 
portait  aux  étrangers  de  préférence  aux  Russes,  la  réunion  au  |isc 


64  Gouvernement 

de  tous  les  biens  du  clergé,  aux  membres  duquel  furent  accorde's  en 
remplacement  des  pensions  médiocres,  l'ordre  d'enlever  des  églises 
toutes  les  images,  excepté  celles  du  Christ  et  de  la  Vierge,  l'in- 
troduction de  la  discipline  prussienne  dans  l'armée  etc.  Toutes  ces 
circonstances,  en  éloignant  de  lui  les  esptits,  les  disposaient  tou- 
jours davantage  en  faveur  de  Catherine,  que  ses  belles  qualités  fe- 
saient  aimer,  et  pour  laquelle  on  s'intéressait  dans  le  doute  où  l'on 
était  que  sa  vie  pût  courir  quelques  dangers.  Et  en  effet  le  bruit 
s'étant  répandu,  que  l'empereur  devait  la  faire  conduire  avee  son 
fils  dans  la  forteresse  de  Schlusselbourg,  le  jour  qu'il  devait  partir 
lui-même  pour  l'armée  envoyée  en  Allemagne  ,  le  prince  Alexis 
Orlof  et  quelques  autres  seigneurs  allèrent  la  veille  tirer  Cathe- 
rine de  Péterhof,  où  elle  était  en  quelque  sorte  reléguée,  tandis 
que  Pierre  se  trouvait  à  Orienbaum;  ils  la  conduisirent  aux  gar- 
des déjà  disposés  à  cet  effet,  et  la  firent  proclamer  impératrice. 
Ces  troupes  étaient  au  nombre  d'environ  quinze  mille  hommes, 
a  la  tête  desquels  Catherine  marcha  sur  Orienbaun  ,  où  Pierre 
était  dans  la  consternation  depuis  qu'il  avait  appris  ce  qui  venait 
de  se  passer.  Ce  prince  s'empressa  donc  d'écrire  à  son  épouse,  pour 
lui  déclarer  qu'il  était  prêt  à  renoncer  à  l'empire  et  à  se  retirer  dans 
le  Holstein.  Mais  étant  allé  à  sa  rencontre  pour  s'entendre  avec  elle, 
comme  elle  l'y  engageait  dans  la  réponse  qu'elle  lui  fit,  il  se  trouva 
conduit  au  contraire  au  palais  de  Robscha  ;  et  bientôt  après  on  an- 
nonça au  public  qu'il  y  était  mort,  à  la  suite  d'une  violente  colique. 
Catherine  IL  Lbs  trcu tc-quatrc  ans  pendant  lesquels  régna  cette  grande  prin- 

depuis  176a  cesse,  lorraent  une  des  époques  les  plus  remarquables  dans  l  histoire 
de  Russie.  Le  sort  de  Pierre  III  fut  bientôt  oublié  dans  l'attente 
où  l'on  était  de  ce  que  Catherine  allait  faire.  Le  premier  exer- 
cice qu'elle  fit  de  son  autorité,  fut  marqué  par  une  généreuse  mo- 
dération. Ayant  reconnu  que  Frédéric  n'avait  donné  à  Pierre  que 
de  bons  conseils,  elle  garda  envers  lui  la  neutralité ,  jusqu'à  la  con- 
clusion de  la  paix  de  Huertsbourg.  Vers  la  fin  de  l'année  elle  alla 
à  Moscou,  où  elle  fut  solennellemeut  couronnée.  La  mort  du  roi  Au- 
guste fut  un  commencement  de  calamités  pour  la  Pologne.  Le  pri- 
mat ayant  convoqué  la  diète  pour  l'élection  d'un  nouveau  roi,  l'Au- 
triche, la  Prusse,  le  Grand-Seigneur  et  Catherine  firent  marcher  des 
troupes  vers  les  frontières  de  la  Pologne,  pour  empêcher  que  la 
tranquillité  publique  de  cet  état  ne  fût  troublée.  Catherine  ap- 
puyait le  comte  Stanislas  Poaialoski,  grand  chambellan  de  Lilhuanie, 


delaRussie.  65 

qu'elle  avait  connu  en  Russie:  Frédéric  II  pour  lui  faire  la  cour 
se  déclara  aussi  en  sa  faveur,  et  Poniatoski  fut  élu.  Sous  prétexte 
de  défendre  la  religion  catholique  contre  les  Dissidens  (  c'était  le 
nom  qu'on  (îonnait  aux  Luthériens,  aux  Calvinistes  et  autres  sec- 
tes qui  s'étaient  introduites  en    Pologne  )  ,  il  se  forma  ea    Liihua-     DUsensions 

r^        n  r  1  ,  '  •  •  1  ....,  ,  ,.  d^i  Polonais. 

nie  une  Confédération,  qui  y  excita  des  inimitiés,  des  hames  et 
des  désordres  de  tout  genre.  Enfin  les  esprits  s'e'chauffèrent  telle- 
iiient,  que  toute  l'élite  des  Catholiques  se  rassembla  dans  la  ville 
de  Bar,  où  fut  formée  cette  fameuse  conféde'ration  qui  coûta  tant 
de  sang  à  la  Pologne.  Catherine  interposa  sa  médiation,  et  demanda 
qu'on  rendît  aux  Dissidens  les  églises  qu'on  leur  avait  enlevées, 
en  même  tems  qu'elle  donna  à  ses  troupes  Tordre  de  s'emparer  de 
Thorn  qui  e'tait  le  centre  des  troubles.  Les  évêques  de  Cracovie  et 
de  Cujavie  furent  enlevés  de  vive  force  de  leurs  diocèses  et  trans- 
portés en  Russie.  Toutes  les  lois  émanées  contre  les  Dissidents  fu- 
ient abolies,  et  ils  furent  rétablis  dans  toutes  leurs  prérogatives. 
Les  Catholiques  allèrent  jusqu'à  appeler  à  leur  secours  les  Tarta- 
res;  et  l'on  vit  même  un  de  leurs  évêques  à  la  têle  de  six  colon- 
nes de  Mahométans,  qui  avaient  pris  les  armes  pour  soutenir  la  foi 
du  Christ.  Pour  mettre  un  terme  à  tant  d'excès,  Catherine  envoya 
en  Pologne  quarante  mille  Russes,  qui  sévirent  contre  les  insurgés 
de  tout  genre.  Les  Catholiques,  pour  avoir  des  secours,  s'adres- 
sèrent à  la  Porte  Ottomane,  qui  ayant  déjà  d'autres  sujets  de  mé- 
contentement contre  la  Russie  ,  lui  déclara  la  guerre.  Parmi  les  di-  némembremmt 
vers  évènemeus  de  cette  guerre  nous  ne  remarquerons  que  le  plus  ^^  '"  ^'o%"«' 
important,  qui  est  le  démembrement  qui  fut  fait  de  plusîenrs  provinces 
polonaises  entre  les  cours  de  Berlin,  de  Vienne  et  de  Pétersboure 
dont  chacune  prit  ce  qui  était  le  plus  à  sa  convenance.  La  Russie 
eut  une  grande  partie  de  la  Lithuanie,  avec  tout  le  pays  dit  la  Rus- 
sie Blanche.  Cette  puissance  fit  encore  de  grandes  acquisitions  par 
suite  de  la  paix  que  les  Turcs  furent  forcés  de  lui  demander  après 
de   terribles   revers,   et  qui  fut  couclue  au   mois  de  juillet    1774. 

Dans  le  nombre  des  différens    imposteurs  qui  parurent  à  cette     Pusauoh^f 
époque  sous    le    nom    de    Pierre    111,    avec    le    titre   d  empereur  de     v^^^^r  ^ou 

R.     P  .         ,  ^  ^  Pierre  III. 

ussie,  et  qui   turent  punis   de  mort,  nous   ne   ferons   mention   que 

de  Pugaischef,  Cosaque,  qui  avait  servi  dans  Tarmée  Russe,  et  of- 

frait  quelques   traits  de  ressemblance  avec  ce  monarque.  Se  trouvant 

au  milieu  des  Cosaques  de  l'Ural ,    Pugatschef  leur    dit  qu'il    était 

ce  malheureux  empereur,  et  le  dit  avec  tant  d'assurance,   qu  ils  ré- 

£urope.   Vol.  VI.  j 


66  Gouvernement 

solurent  tous  de  le  défendre.  Avec  ces  forces,  qui  bientôt  s'aug- 
mentaient tous  les  jours,  il  poussa  la  guerre  avec  vigueur,  ae  fe- 
sant  point  de  quartier  à  ceux  qui  lui  résistaient,  et  cherchant  au 
contraire  à  gagner  les  vaincus  par  de  bonnes  manières.  Les  pre- 
miers corps  qui  furent  envoyés  contre  lui  ayant  e'ie'  défaits,  Ca- 
therine rappela  en  1773  le  général  Bibikof  des  frontières  de  la  Tur- 
quie, et  fît  publier  un  manifeste  contre  l'imposteur.  Bibikof  fut 
battu  et  tué.  Panin  marcha  alors  contre  Pugalschef,  qui,  contraint  à 
repasser  le  Volga  à  la  nage,  et  trahi  par  quelques-uns  de  ses  con- 
fidens  ,  fut  livré  aux  Russes.  Transporté  à  Moscou  dans  une  cage 
de  fer  au  mois  de  novembre  1774?  i^  Y  ^^^  condamné  à  perdre  la 
vie  dans  les  supplices  avec  cinq  de  ses  partisans:  sa  mort  entraîna 
la  destruction  de  la  fameuse  SetcJia  des  Casaques  Zaporavi  (i). 
du^^Tand'dac  ^^  P^'^  ^^^  célébrée  à  Pétersbourg  par  des  fêtes  magnifiques > 

i'aui,  et  fêtes,  auxquellcs  en   succédèrent  bientôt  de  nouvelles  pour  le  mariage  du 
grand  duc  Paul,  alors  âgé  de  vingt  ans,  avec  la  princesse  Guillel- 
raine  fille  du  Landgrave  de  Hesse-Darmstadt,  laquelle,  prit  le  nom 
de  Natalie.  Cette  princesse  étant  morte  peu  de  tems  après,   la  né- 
cessité de  trouver  une  seconde   épouse    au    grand    duc    fit  jeter  les 
yeux  sur  la  princesse  Sophie  de  Wirtemberg-Studgard ,  qui  fut  ac- 
compagnée en    1776  à  Pétersbourg,    011  elle  prit  le  nom  de    Marie 
Federowna.  Des  opéras  en    musique    furent    coniposés    à  l'occasion 
^iTsafa       ^^  ^^  mariage  par  Paesiello  et  Sarti,  maîtres  célèbres,  que   Gathe- 
à  Pcier^hourg.   j-jq^  {[^  Venir  exprès  de  l'Italie  à  sa  cour,  où  elle    entretenait    déjà 
une  foule  d'autres  artistes  et  d'hommes  à  talens  de  tout  genre.  Tou- 
tes ces  (êtes  n'empêchaient  pas  que  Catherine  ne  continuât  à  s'oc- 
^gra>id>s-      cuper  des  affaires  de  son  empire.  Dans    le  même  tems  elle    tourna 

sèment  *■  _  '■ 

du  commerce,  loute  SOU  attention  vers  le  commerce,  consolida  par  de  nouvelles 
conventions  les  traités  qui  existaient  déjà  entre  la  Russie  et  la  Chine,^ 
et  chercha  à  étendre  le  commerce  que  ses  sujets  fesaient  avec  la 
Perse,  surtout  en  attirant  chez  elle  les  soies  des  provinces  méri- 
dionales de  ce  royaume.  Dans  cette  vue,  elle  fit  équiper  à  Astra- 
kan une  escadre,  dont  elle  donna  le  commandement  au  comte  Voi- 

(1)  Pour  se  soustraire  au  joug  des  Polonais  ,  les  Cosaques  de  l'Ukraine 
allèrent  s'établir  en  grand  nombre  sur  les  cataractes  du  Boristhène ,  et 
prirent  du  nom  de  cette  position  celui  de  Zaporavi.  Ils  y  formèrent  un 
camp  retranché  ,  pour  servir  de  point  de  réunion  à  tous  ceux  qui  vou- 
draient vivre  comme  eux  sous  le  gouvernement  d'un  Etman.  Ce  camp 
prit  le  nom  de  ^Setcha. 


D  E      L  A      R  U  s  s  I  E.  67 

novlch,  qui,  en  1779,  prit  possession  de  Baku ,  de  Derbent  et  de 
toutes  les  autres  provinces  que  l'impératrice  Anne  avait  restituées 
en  1722  à  Thoraas-Rouli-Ran  :  ce  qui  ouvrit  aux  Russes  des  rela- 
tions avec  la  Géorgie,  la  Mingrelie  et  la  Cabardinie. 

Le  gouvernement  russe  profilant  des  avantages  de  la  paix  qu'il  ^^^  cArw« 
avait  conclue  avec  le  Turc  en  1774;  fit  jeter  les  fondemens  de  la  *'^"''' 
ville  de  Cherson  pour  en  faire  un  entrepôt  à  son  commerce  avec 
les  e'chelles  du  levant:  établissement  qui  dès  lors  dut  annoncer  aux 
Turcs,  que  tôt  ou  tard  la  Russie  serait  la  maîtresse  de  la  naviga- 
gation  de  la  mer  noire.  La  Porte  s'en  plaignait  en  effet,  et  en  1779  il 
fut  stipulé  entre  ces  deux  puissances,  sous  la  médiation  de  la  France, 
une  nouvelle  convention,  qui  parut  appaiser  les  esprits.  Catherine 
s'occupa  ensuite  des  moyens  de  faire  cesser  la  guerre,  qui  s'était 
élevée  entre  TAutriche  et  la  Prusse,  relativement  au  démembre- 
ment que  l'impératrice  Marie  Thérèse  se  proposait  de  faire  de  la 
Bavière  depuis  la  mort  de  l'électeur  Maximilien  Joseph  ,  dernier  re- 
jeton mâle  de  sa  famille.  L'intervention  de  Catherine  et  de  la  France 
donna  lieu  en  effet  au  traité  de  Teschen ,  qui  régla  ce  différend. 
Mécontent  de  la  France  pour  les  intelligences  qu'elle  avait  eues  dans 
cette  affaire  avec  la  Russie.  Joseph   II,    successeur  de    Marie    Thé-     ,    f"'"'^,  „ 

"  I.  ^  de  Joseph  II 

lèse,  jugea  plus  à  propos  pour  lui  de  se  rapprocher  de  cette  der-  à  Catherine. 
cière  puissance,  et  dans  le  prinlems  de  1780  il  se  rendit  à  Lemberg 
pour  y  voir  la  Czarine:  ce  voyage  et  les  intérêts  qui  pouvaient  avoir 
été  discutés  entre  ces  deux  têtes  couronnées  firent  le  sujet  des  dis- 
cours les  plus  étianges  et  des  suppositions  les  plus  exagérées. Ce  qu'il 
y  a  de  certain,  c'est  que  Joseph  II  conçut  beaucoup  d'attachement 
pour  Catherine,  et  que  leurs  relations  politiques  s'affermirent  en- 
core davantage.  Une  guerre  violente  éclata  alors  entre  la  France  et 
l'Angleterre,  et  les  escadres  de  cette  dernière  qui  parcouraient  tou- 
tes les  mers,  s'en)paraient  de  tous  les  bâtimens,  même  avec  pavil- 
lon neutre,  chargés  de  marchandises  appartenant  à  une  nation  en- 
nemie quelconque  de  la  Grande-Bretagne.  Pour  remédier  à  cet  abus, 
Catherine  imagina  le  moyen  le  plus  juste  et  le  plus  honorable 
qu'on   pût  concevoir:  ce   fut   d'établir  sur  mer  une  neutralité  armée ,      iVeuiraïué 

"  année. 

qui,  sans  porter  aucune  atteinte  aux  droits  reconnus  des  deux  puis- 
sances belligérantes,  protégeait  merveilleusement  ceux  des  peuples 
qui   n'étaient  point  en  guerre. 

L'indépendance  de   la   Crimée  et  de  la  petite  Tartarie,  qui  avait    Eih  icmpar^ 
ete  Stipulée  par  le   traite  de  Kaiuardgi,  n  était  encore  que   le    pre-     ^^  i^  v-m-. 


68  Gouvernement 

mier  pas  que  fesait  la  Russie  pour  se  rendre  maîtresse  un  jour  de 
ces  deux  pays  :  et  en  effet  elle  ne  tarda  pas  à  en  trouver  le  pré- 
texte. Quelques  tumultes  ayant  éclate  dans  ces  raêmes  pays,  Ca- 
therine crut  devoir  aviser  aux  moyens  d'empêcher  que  la  tranquil- 
lité publique  n'y  fut  troublée,  puis  elle  déclara  par  un  manifeste 
du  8  avril  1783,  qu'en  compensation  des  frais  considérables  qu'elle 
avait  faits  pour  cet  objet,  elle  prenait  pour  toujours  pleine  et  en- 
tière possession  de  la  Petite-Tartarie,  de  la  presqu'ile  de  Crimée, 
de  l'ile  de  Taman  et  de  tout  le  Ruban.  Cette  déclaration  inatten- 
due, en  frappant  l'Europe  d'étonnement,  excita  l'indignation  des 
Turcs,  qui  de  toutes  parts  poussèrent  des  cris  de  guerre;  mais  l'a- 
battement où  ils  étaient  par  suite  de  leurs  revers  passés,  obligea 
Abdul-Hamed  à  se  plier  aux  circonstances,  en  reconnaissant  Cathe- 
rine pour  souveraine  des  contrées  dont  elle  s'était  emparée.  Peu 
de  tems  après,  cette  impératrice  accrut  encore  sa  puissance  sur  la 
côte  orientale  de  la  mer  noire,  par  l'effet  d'un  acte  passé  le  24 
juillet  1785  avec  divers  princes  des  riches  vallées  du  Caucase,  qui 
se  reconnurent  vassaux  de  l'empire  russe. 

La  séparation  de  ces  princes  de  l'empire  Ottoman  fut  un  nou- 
veau crève-cceur  pour  les  Turcs,   qui  s'en    vengèrent  par    des    atta- 
ques partielles,  à  la  suite  desquelles  la  guerre  s'alluma  de  nouveau 
entre  les  deux  puissances.  Les  hostilités  commencèrent  par  un  coup 
de  main  que  tentèrent  les  Turcs  contre    ICilburn  ;  mais    ils    furent 
repoussés  et  complètement  défaits  par  Suwarow,  qui  accourut  à  la 
défense  de  cette  place.  Pour  surcroit  de  danger,  Joseph  11  leur  dé- 
clara aussi  la  guerre  comme  allié  de  la    Russie.    La  première    cam- 
pagne fut  marquée  par  la  conquête  de  la  Moldavie,  par  la   défaite 
Prise         des  escadres  turques  dans  la  mer  noire,  et  par  la  prise  d'Oczakoff. 
d'Oczakof.      ^^  milieu  de  ces  heureux  succès  Gustave   III,  roi  de  Suède,  atta- 
que brusquement  la  Russie;   mais  cette  guerre  est  bientôt  suivie  de 
la  paix  conclue  à  Varela,  d'après  laquelle  les  choses,  sont    remises 
sur  le  pied  où    elles   étaient    auparavant.  Cela  n'empêcha  pas    que, 
pendant  tout  ce  tems,  la  guerre  ne  se  continuât  contre  les    Turcs. 
Les  Austro-Russes  conquirent  la  Valachie  et  la  Bessarabie:  une  par- 
Prse         tie  de  la  Servie  fut  envahie,  et  Bender,  Belgrade,  ainsi  que    quel- 
ÉtisradsVc.    ques  autres  places  importantes  tombèrent  entre  les  mains  des  Rus- 
ses ou  des  Autrichiens.    Joseph  11  étant  mort  peu  de  tems  après, 
Léopold  II  son  successeur,  conclut,  aux  instances  de  Guillaume  Fré- 
déric, roi  de  Prusse,  un  armistice  avec    les    Jures,    et    renonça   à 


DELA    Russie  69 

toutes  les  conquêtes  qu'il  avait  faites.  Les  Russes,  quoique  demeu- 
rés seuls  n'en  continuèrent  pas  moins  à  avoir  l'avantage  sur  les 
Turcs,  «uxquels  ils  enlevèrent  entre  autres  places  celle  d'Ismaïl, 
qui  fut  prise  par  Suwarov^.  La  Porte  espérait  que  la  Prusse  et  l'An- 
gleterre viendraient  enfin  à  son  secours;  niais  ces  deux  puissances 
ne  firent  que  l'engager  à  accepter  la  paix  aux  conditions  que  la 
Czarine  lui  proposait.  Le  prince  Repnin  accorda  au  grand  visir  une  ^,,,  g^'' }.,,,.. 
suspension  d'armes  dans  le  mois  d'août  1791,  sous  les  conditions 
préliminaires  que  la  place  d'Oczakoff  avec  son  arrondissement  serait 
cédée  à  la  Russie,  et  que  le  Niester  servirait  de  frontière  de  ce 
côté  entre  les  deux  empires,  et  le  11  janvier  1792  la  paix  fut  dé- 
finitivement signée  par  le  comte  Besdboroko. 

Durant  la  guerre  contre  les  Turcs,  les  grands    de    la    Pologne      -i^'ou^ean 

a  /  <j  «j  démembrement 

encore  aigris  contre  la  Russie  pour  avoir  démembré  leur  pays,  ima-  «^^ /«  l'oioguc. 
ginèrent  de  se  donner  une  nouvelle  constitution  et  de  rendre  leur 
couronne  héréditaire  ,  afin  d'ôter  aux  puissances  étrangères  tout 
prétexte  de  se  mêler  de  leurs  affaires:  en  quoi  ils  furent  particu- 
lièrement secondés  par  la  Prusse.  La  Czarine  se  hâta  de  faire  la  paix 
avec  les  Turcs,  pour  donner  toute  son  attention  à  ce  qui  se  pas- 
sait en  Pologne,  et  tandis  que  quatre-vingt  mille  Russes  rappelés 
de  la  Bessarabie  s'avançaient  à  grands  pas  vers  la  Volhinie  et  la 
Podolie,  vingt  mille  autres  se  rassemblaient  aux  environs  de  Kiof, 
et  trente  mille  étaient  prêts  à  pénétrer  dans  le  cœur  de  la  Lithua- 
nie.  Ces  dispositions  étaient  accompagnées  d'un  manifeste,  par  le- 
quel l'impératrice  exigeait  que  la  diète  abolît  la  constitution  qu'elle 
venait  de  donner,  et  que  tout  fût  remis  sur  le  même  pied  qu'au- 
paravant, autrement  elle  ferait  marcher  toutes  ces  troupes  en  Po- 
logne. Pendant  quelque  tems  les  Polonais  tinrent  ferme  contre  les 
Russes;  mais,  tout  en  perdant  du  monde,  ces  derniers  ne  laissaient 
pas  d'avancer  dans  le  pays:  ce  qui  détermina  le  roi  à  abolir  une 
constitution,  que  la  Russie  voyait  de  si  mauvais  œil.  Les  troupes 
polonaises  furent  dispersées:  l'armistice  qui  avait  été  conclu  n'em- 
pêcha pas  que  les  Russes  ne  continuassent  à  s'approcher  de  Var- 
sovie, et,  dans  toutes  les  villes  de  garnison,  ils  remplacèrent  les 
garnisons  polonaises  par  des  troupes  de  leur  nation.  Peu  de  tems 
après,  le  roi  de  Prusse  occupa  les  palatinats  de  Gnesna,  de  Pos- 
nanie,  de  Kalt  etc.;  et  de  son  côté  la  Russie  prit  pour  elle  plus 
de  la  moitié  de  la  Volhinie  et  de  la  Podolie,  et  la  plus  grande 
partie  de  la  Lithuanie  etc.,    en    promettant    à    l'Autriche    de    nou- 


yo  Gouvernement 

velles  cessions.  Une  diète  convoquée  à  Grodno  approuva  ce  dé- 
membrement, et  signa  un  traite  d'alliance  entre  l'empire  russe  et 
la  re'publique  polonaise.  Néanmoins  il  s'en  fallait  encore  de  beau- 
coup que  les  esprits  fussent  tranquilles  dans  ce  pays:  il  y  eut  à 
.Varsovie  une  querelle  sanglante  entre  l'infanterie  russe  et  les  gardes 
polonaises,  qui  fut  le  signal  d'un  soulèvement  général,  qu'on  crut 
avoir  élë  provoqué  par  Rosciusko.  Cet  illustre  Polonais  s'était  re- 
tire' à  Leipsick,  et  l'on  repandit  alors  le  bruit  qu'il  revenait  avec 
de  fortes  sommes,  qu'il  avait  eues  de  la  France  pour  faire  la  révo- 
lution. En  effet  ,  son  premier  acte  fut  de  proclamer  l'affranchisse- 
ment des  paysans  polonais  qui  étaient  encore  dans  l'état  de  serfs: 
il  s'en  leva  tout-à-coup  plus  de  cent  mille,  qui  s'armèrent  comme 
ils  purent.  Aussiiôi  la  Prusse,  la  Russie  et  l'Autriche  firent  mar- 
cher leurs  troupes  et  commencèrent  les  hostilités.  Kosciusko  étant 
entré  à  Cracovie  se  déclara  généralissime  de  toutes  les  troupes  po^ 
îonaises.  Le  soulèvement  passa  bientôt  de  Cracovie  à  Varsovie,  où 
il  y  eut  une  terrible  révolte  contre  les  Russes  j  mais  leurs  troupes 
et  celles  des  Prussiens  et  des  Autrichiens  s'étant  avancées,  les  Po- 
lonais furent  enfin  contraints  de  céder.  A  Rosciu-ko,  blessé  et  fait 
prisonnier,  succéda  dans  le  commandement  Dombroski,  qui  con- 
centra dans  Praga,  faubourg  de  Varsovie,  le  peu  de  troupes  qui 
restaient  aux  Polonais  5  mais  ils  ne  tardèrent  pas  à  y  êire  forcés 
par  les  Russes  sous  les  ordres  de  Suwarow,  qui  en  fit  une  hor- 
rible boucherie,  dont  l'histoire  conservera  à  jamais  le  souvenir.  Sta- 
nislas fut  emmené  par  les  Russes  hors  de  son  royaume,  que  la 
Prusse,  l'Autriche  et  la  Russie  se  partagèrent  bientôt  après.  En- 
suite il  envoya  à  Catherine  l'acte  formel  de  sa  renonciation  à  la 
couronne,  qu'elle  lui  avait  fait  prendre.  Maîlresse  ainsi  du  vaste 
pays  qui  venait  de  lui  échoir  par  ce  dernier  partage,  elle  ne  tarda 
pas  à  s'emparer  encore  de  la  Courlande  et  de  la  Gallicie.  D'un 
autre  côté,  les  troupes  qu'elle  avait  envoyées  en  Perse  s'étaient 
déjà  emparées  de  Derbent;  et  peut-être  songeait-elle  en  même  tems 
à  profiter  des  inquiétudes  que  la  révolution  de  France  donnait  aux 
autres  cours  de  l'Europe,  pour  se  tourner  de  nouveau  contre  les 
Turcs  et  les  chasser  enfin  de  l'Europe,  lorsqu'elle  fut  frappée  d'un 
Mort         coup   d'apoplexie  qui   termina   ses    jours    la    nuit    du    id    novembre 

de  CaLherine.  /?  ii  •  • 

1796;  elle  avait  soixante-sept  ans,  et  en   avait   régné    trente-quatre. 
Voyez  le  n.°   11   de  la  planche  4« 


delaRussie.  71 

Le  règne  de  Catherine  II  sera  à  jamais  rnémoraîile  dans  les 
fastes  de  l'empire  russe.  La  générosité  de  cette  souveraine,  l'éclat 
et  la  magnificence  de  sa  cour,  ses  institutions,  ses  monumens ,  ses 
guerres,  ses  conquêtes,  sont  pour  la  Russie  ce  que"  fut  pour  l'Eu- 
rope le  siècle  de  Louis  XIV.  Mais  Catherine  fut  personnellement  Son  caractère. 
encore  plus  grande  cjue  ce  prince,  qui  ne  fut  pas  tant  redevable 
de  sa  renommée  à  ses  qualités  propres,  qu'aux  grands  hommes  en 
tout  genre  dont  la  France  fut  illustrée  sous  son  règne*  Les  Fran- 
çais firent  la  gloire  de  Louis  XIV,  et  Catherine  fit  celle  des  Rus- 
ses. Malgré  toutes  les  choses  qu'on  a  dites  d'elle,  nul  ne  pourra 
nier  qu'elle  ne  fût  humaine  et  généreuse.  Sa  conduite  privée  fut 
galante  et  libre,  mais  toujours  décente.  Ses  favoris  mêmes  ne  lui 
manquèrent  jamais  de  respect;  mais  sa  familiarité  n'entraîna  jamais 
le  mépris;  elle  fut  trompée  et  séduite,  mais  nul  ne  parvint  jamais 
à  la  dominer.  Les  caprices,  l'humeur,  les  petitesses  si  faciles  à  ren- 
contrer dans  une  femme,  surtout  aussi  puissante,  n'eurent  jamais 
d'accès  dans  son  caractère,  et  encore  moins  dans  ses  actions.  Elle 
fixa  sur  elle  l'admiration  du  monde  par  la  force  de  son  esprit, 
par  la  grandeur  de  sa  puissance  et  par  l'heureux  succès  de  ses  en- 
treprises. L'immense  étendue  de  son  empire,  les  ressources  inépui- 
sables qu'elle  en  tirait,  le  luxe  excessif  de  sa  cour,  la  pompe  bar- 
bare de  ses  grands,  les  richesses  et  la  grandeur  de  ses  favoris,  le 
crédit  attaché  à  la  personne  de  tous  ses  agens  diplomatiques,  les 
brillantes  expéditions  de  ses  armées  et  de  ses  flottes,  les  vues  gi- 
gantesques de  son  cabinet,  tout  enfin  contribuait  à  lui  assurer  la 
prépondérance  et  à  frapper  d'étonnement  toute  l'Europe.  Dès  les 
commenceroens  de  la  révolution  française,  Pétersbourg  et  la  cour  of- 
fraient aux  plus  beaux  talens  de  nobles  encouragemens ,  et  les  es- 
pérances les  plus  flatteuses.  Catherine  réunissait  en  elle  à  beaucoup  ^" 

■'■  ^  ^  ■"■  _  i       connaissar. 

d'instruction  les  talens  les  plus  disparates,  comme  l'attestent  son 
Instruction  pour  le  code,  et  une  comédie  de  sa  composition  extrê- 
mement piquante  sous  tous  les  rapports;  elle  aimait  Voltaire,  ad- 
mirait Buffon  et  s'honorait  du  nom  de  disciple  de  Diderot;  mais 
soit  que  l'extrême  différejice  des  principes  de  ces  philosophes  d'avec 
ceux  qu'elle  devait  professer  lui  inspirât  des  craintes,  soit  qu'elle  se 
défiât  encore,  quoique  pourtant  sans  raison  de  sa  propre  puissance , 
il  se  fit  aussitôt  une  entière  révolution  dans  ses  opinions,  au  point 
de  ne  plus  vouloir  même  voir  le  buste  de  Voltaire  ,  qu'elle  avait 
fait  placer  auparavant  dans  sa  galerie.  Douée   d'une   finesse    d'esprit 


connaissances. 


^rj2  GOUUVERNEMENT 

qui  nous  paraît  même,  dans  ses  lettres  à  Voltaire,  supe'rieure  à  l'éle- 
gauce  qu'on  admire  dans  celles  de  ce  célèbre  écrivain,  elle  n'aimait  pas 
cependant  la  musique  ni  les  vers;  et  c'est  une  chose  assez  remarqua- 
hle,  qu'ayant  à  sa  cour  un  Sarti,  un  Gasparini,  un  Mandini  et  autres 
célèbres  artistes,  tant  maîtres  de  musique  que  chanteurs,  elle  n'avait 
aucun  goût  pour  la  musique  instrumentale,  et  ne  voulait  pas  qu'au 
Liitèrauire  théâtre  l'orchestrc  iouât  dans  les  entre-actes.  Nous  ajouterons  à  cela, 
que  n  étant  point  née  en  ixussie,  la  littérature  russe  ne  put  pas 
trouver  en  elle  beaucoup  d'appui.  Le  prince  Boloselki ,  qui  écrivait 
avec  beaucoup  d'esprit,  encourut  sa  disgrâce.  Klinger,  penseur  hardi, 
et  Kotzebue,  auteur  dramatique  très-connu,  écrivirent  en  Russie, 
mais  ils  n'y  firent  point  imprimer  leurs  compositions.  L'élëgaut 
Storch  y  imprima  néanmoins  ses  ouvrages  topographiques  et  statis- 
tiques, mais  non  tels  qu'il  les  avait  faits.  Ainsi,  si  l'on  excepte  les 
voyages  de  Pallas  et  quelques  autres  ouvrages  sur  l'histoire  natu- 
relle, il  n'a  paru  en  Russie  sous  le  règne  de  Catherine  aucun  livre 
digne  d'être  connu  hors  de  ce  pays.  Plusieurs  de  nos  lecteurs  n'ap- 
prendront peut-être  pas  sans   intérêt,   que,  sous   le    règne    de    cette 

Aniiquiiàs.  même  princesse,  on  a  trouvé  dans  les  ruines  d'Ablaïk.  et  dans  des 
monceaux  de  décombres  qui  se  voient  le  long  de  l'Irtisch,  des  bi- 
bliothèques entières,  qui  jeteront  un  jour  beaucoup  de  lumières  sur 
l'histoire  de  la  Tartarie  et  de  la  Mongolie  ,  si  peu  connue  jusqu'à 
présent;  et  il  n'est  pas  douteux  que  les  nombreux  manuscrits  qu'on 

Magmftccnce    eu  a  déjà  Tctirés,  et  qui   sont   maintenant    renfermés    dans    les    ar- 

eL  grandeur  .-ini/'-i»!  i  i  i  i  i 

ds  caihenne.  ïiioircs  de  l  acadcmic ,  deviendront,  dans  des  tems  plus  calmes,  le 
sujet  d'honorables  études  pour  les  Russes.  On  ne  peut  nier  cepen- 
dant que  Catherine  ne  fût  passionnée  pour  tout  ce  qui  était  grand: 
car  elle  en  inspira  le  goût  à  tous  ceux  qui  la  servaient  dans  les 
places  les  plus  érainentes,  et  l'on  en  a  une  preuve  dans  la  fête 
que  Potemkin  lui  donna  dans  le  palais  Taurique,  avant  son  départ 
pour  le  congrès  de  Jassy.  Ceux  qui  seraient  curieux  de  savoir  jus- 
qu'où la  grandeur  et  la  magnificence  étaient  poussées  sous  son  rè- 
gne, pourront  lire  la  description  de  cette  fête  dans  le  Tableau  de 
Pétersbourg  par  le  même  Storch,  que  nous  venons  de  citer. 
Ordres  Nous  aUons  à  présent  faire  mention  des  ordres    de    chevalerie 

chevaltresques.  ^  ^ 

institués  par  Catherine  II.  Le  premier  est  V ordre   militaire   de    Sj 

Georges  fondé   par  elle  en    1769,   pour   récompenser  le   mérite    des 

Ordre  militaire  officicrs  de   terre  et  de   mer.   Il   est  composé  de  quatre  classes  ,  dont 

dtf  à,  Georges.  1  i  ' 

les  membres  jouissent  d'une  pension  qui  est,  savoir;  dans    la    pre- 


delaRussie.  'i3 

mièra  de  sept  cenls  roubles j  dans  la  seconde  de  quatre  cents,  dans 
la  troisième  de  deux  cents,  et  dans  la  quatrième  de  cent  par  cha- 
cua  des  cent  membres  les  plus  anciens.  La  veuve  d'un  chevalier 
reçoit  pour  un  an  la  pension  de  son  mari.  Les  chevaliers  des  deux 
premières  classes  ont  le  grade  de  génëraux-majors ,  et  ceux  des  deux 
dernières  de  colonel.  Pour  être  admis  dans  la  première  classe,  il  faut 
avQÎr  remporté  une  victoire  comme  ge'néral  en  chef,  ou  avoir  vingt- 
cinq  ans  de  service,  ou  bien  avoir  fait  dix-huit  campagnes  sur  mer. 
Pour  être  reçu  dans  l'ordre  il  faut  avoir  pris  un  vaisseau,  une  bat- 
terie ou  quelque  poste  occupe  par  l'ennemi  ;  avoir  soutenu  un  siège 
sans  se  rendre,  ou  avoir  fait  une  défense  extraordinaire;  avoir  rem- 
porté ou  contribué  à  faire  remporter  une  victoire;  s'être  offert  pour 
une  entreprise  dangereuse  et  l'avoir  exécutée;  avoir  monté  le  pre- 
mier à  l'assaut,  ou  enfin  avoir  le  premier  mis  pied  à  terre  dans  un 
débarquement  de  troupes.  Cet  ordre  n'a  point  de  grand-maître. 
Deux  collèges  de  guerre,  de  terre  et  de  mer,  adressent  à  la  fin  de 
chaque  campagne  la  liste  des  officiers  qui  ont  droit  à  l'ordre.  La  fête 
se  célèbre  tous  les  ans  le  7  décembre.  Sous  le  règne  de  Paul  I.^'  il 
n'y  eut  point  de  nomination,  à  cause  des  grands  changemens  que  ce 
monarque  se  proposait  de  faire  dans  l'organisation  de  l'ordre.  Il  fut 
rétabli  le  12  décembre  1801  par  l'empereur  Alexandre.  Supplié  par 
le  chapitre  de  l'ordre  d'en  accepter  la  décoration  en  témoignage  de 
sa  reconnaissance,  ce  monarque  la  refusa  et  ne  consentit  à  recevoir 
la  décoration  de  la  quatrième  classe,  qu'après  la  campagne  de  i8o5. 
La  croix  de  S.*  Georges,  instituée  le  i3  fervier  1807  en  faveur  des 
sous-officiers  et  soldats  qui  se  distinguent  par  quelqu'actioo  d'éclat, 
peut  être  regardée  comme  un  appendice  à  l'ordre  de  S.*  Georges, 
et  vaut  à  ceux  qui  en  sont  décorés  une  augmentation  du  tiers  de 
leur  solde. 

La  croix  de  l'ordre  de  saint  Georges,  qu'on  voit  sous  le  n.^ 
10,  ne  peut  jamais  être  enrichie  de  diamans.  Les  chevaliers  de  la 
première  classe  la  portent  suspendue  à  un  large  ruban  passe  eu 
bandoulière  de  droite  à  gauche,  avec  le  crachat  u.°  11  au  côté  gau- 
che. Ceux  de  la  seconde  l'ont  suspendue  au  cou,  avec  le  crachat 
au  côté  gauche.  Ceux  de  la  troisième  ne  portent  au  cou  qu'une 
petite  croix  sans  le  crachat;  et  enfin  ceux  de  la  quatrième  portent 
simplement  cette  croix  à  la  boutonnière  du  côté  gauche.  Le  n."^  12 
représente  la  croix  d'argent,  qui  se  donne  aux  sous-officiers  et  soldais. 

Europe.  Vol,  VI.  K 


74  Gouvernement 

Ordra  L'iiisli tuûon  de  l'ordre  de    S.'  Volodomir,   cre'ë    aussi  par  Ca- 

de 

*J.  Volodomir.  therine  tl  pour  lëcompenser  le  mérite  dans  toutes  les  classes  de 
la  société,  date  de  22  septembre  1782,  jour  anniversaire  du  cou- 
ronnement de  cette  impératrice.  Cet  ordre  fut  fonde  en  l'honneur 
de  Volodomir  le  grand,  par  qui  la  religion  chrétienne  fut  e'tablie 
en  Russie,  et  auquel  on  donna  le  surnom  de  semblable  aux  apô- 
tres. Il  est  compose  de  quatre  classes.  Lo&  employés  civils,  qui 
comptent  trente-cinq  ans  de  service,  ont  droit  à  la  décoration.  Un 
certain  nombre  de  chevaliers  reçoit  une  pension.  L'ordre  tient  tous 
les  ans  un  chapitre,  pour  décider  sur >les  prétentions  des  candidats 
à  la  décoration.  La  fête  de  l'ordre  se  célèbre  le  22  septembre.  Au- 
cune nomination  n'y  a  été  faite  sous  le  règne  de  Paul  1.*"^  L'empe- 
reur Alexandre  l'a  rétabli  ainsi  que  celui  de  S.*^  Georges,  et  a  voulu 
qu'il  devînt  la  récompense  des  services  civils,  qui  n'y  avaient  ja- 
mais donné  droit  auparavant.  Quiconque  a  sauvé,  au  risque  de  sa 
vie,  de  l'eau  ou  du  feu  dix  personnes,  a  droit  d'y  être  admis. 

La  décoration  de  l'ordre  de  S.'  Volodomir,  représentée  au  n.° 
i3,  ne  peut  jamais  être  enrichie  de  diamans:  les  caractères  russes 
qu'on  y  voit  indiquent  sa  fondation.  Les  chevaliers  de  la  première 
classe  la  portent  suspendue  à  un  large  ruban  passé  en  bandoulière 
de  droite  à  gauche;  ils  portent  en  outre  au  côté  gauche  de  l'habit 
le  crachat  n.°  i4,  sur  lequel  sont  tracées  quatre  lettres  russes  qui 
signifient:  Saint  F  rince  Volodomir,  semblable  aux  apôtres,  et 
sur  le  contour  on  lit  ces  trois  mots:  Utilité,  Honneur ,  Réputation. 
Les  chevaliers  de  la  seconde  classe  portent  la  croix  suspendue  au 
cou,  et  le  même  crachat  que  ceux  de  la  première.  Les  membres  de 
la  troisième  classe  ont  une  croix  plus  petite,  suspendue  de  la  même 
manière,  mais  sans  crachat.  Enfin  ceux  de  la  quatrième  portent  la 
croix  à  la  boutonnière.  Les  membres  qui  l'ont  obtenue  en  récom- 
pense de  services  militaires  adaptent  une  rosette  au  ruban. 
Paul  I.  Les  personnages  qui  entraient  dans  la  conspiration  tramée  con- 

depuis  1796     tre  Pierre  111,  avaient  pensé  d'abord  à  proclamer  empereur  le  erand- 

jusqri'cn  1801.  '  ^  .  ^  . 

duc  Paul,  et  à  ne  donner  à  Catherine  que  la  régence:  ce  qui  explique 
pourquoi  ce  prince  fut  toujours  tenu  loin  des  affaires,  durant  tout 
le  règne  de  la  mère.  Il  fesait  son  séjour  ordinaire  à  Gatschina,  où  ou 
lui  laissait  un  corps  de  troupe  qu'il  exerçait  lui-même  à  la  prussienne? 
et  auquel  il  donnait  tout  son  lemset  tous  ses  soins.  Ses  fils  avaient  été 
transportes  près  de  l'impératrice  pour  y  être  élevés  sous  ses  yeux.  Paul 
I.^''  avait  quarante-trois  ans  quand  il  monta  sur  le  trône.  Une  de  ses 


delaRussie.  ^5 

premières  opérations  fut  de  rappeler  l'arme'e  de  Perse  pour  une  autre 
expédition  plus  importante,  qu'il  avait  alors  en  vue. Cet  empereur  haïs- 
sait les  Français,  non  seulement  par  principe  politique,  mais  encore 
par  un  sentiment  naturel  d'aversion  pour  tout  ce  qui  appartient  a 
cette  nation.  Il  se  fit  grand-maître  de  l'ordre  de  Malte,  qui  alors  était 
dispersé,-  il  se  déclara  le  protecteur  du  pape,  s'allia  avec  les  Turcs 
et  se  mit  à  la  tête  d'une  nouvelle  coalition  contre  la  France.  L'ar- 
mée qu'il  avait  fait  rassembler  en  Pologne,  sous  le  commandement 
du  comte  de  Rosemberg,  fut  confiée  au  fameux  Suwarow,  qui  fut 
chargé  de  la  conduire  en  Italie.  La  victoire  de  Novi  fut  la  dernière 
que  remporta  ce  général;  mais  il  échoua  dans  son  expédition  en 
Suisse,  d'où  il  fit  néanmoins  une  belle  retraite.  Les  Russes  avaient 
fait  en  même  teras  en  Hollande  une  autre  expédition,  qui  ne  leur 
fut  pas  moins  désastreuse.  Informé  par  le  grand-duc  Constantin  de 
ce  qui  s'était  passé,  et  des  torts  que  le  général  Suwarow  attribuait 
aux  généraux  alliés  dans  ses  rapports,  l'empereur  ordonna  que  ses 
troupes  rentrassent  en  Russie,  puis  il  se  retira  lui-môme  de  la  coa- 
lition sans  prendre  aucune  mesure  politique.  Choqué  d'un  autre  côté 
de  ce  que  les  Anglais  gardaient  pour  eux,  contre  les  conventions 
établies,  l'Ile  de  Malle  reprise  par  eux  et  qu  ils  devaient  lui  remet- 
tre, il  finit  par  faire  un  traité  de  paix  particulier  avec  la  France. 
Les  revers  des  armées  russes,  la  fin  malheureuse  de  tant  d'of- 
ficiers distingués,  morts  ou  prisonniers  de  guerre,  enfin  l'humiliation 
que  ressentait  de  ses  pertes  la  nation  russe  depuis  long-tems  accou- 
tumée à  la  victoire,  exaspérèrent  encore  l'esprit  des  raécontens 
qui  voyaient  avec  douleur  l'état  s'épuiser  en  hommes  et  en  argent,  et 
entraîné  ainsi  à  sa  décadence.  La  pénurie  des  finances  s'augmentait 
encore  des  sommes  énormes,  que  cet  empereur  employait  en  cons- 
tructions n)agnifiques,  qui  ensuite  ne  furent  point  achevées;  dépenses 
d'autant  plus  inutiles,  qu'on  laissait  en  môme  teras  se  détériorer 
beaucoup  d'autres  maisons  parfaitement  convenables  à  la  majesté 
iînpériale.  D'immenses  trésors  furent  enfouis  dans  celles  de  Pitw- 
lowski  et  de  Gotschina  :  peu  s'en  fallut  même  que  cette  dernière  ville 
ne  devînt  la  capitale  de  l'empire,  et  que  Pétersbourg  ne  fut  aban- 
donné. A  ces  désordres  se  joignaient  encore  les  innovations,  que 
Paul  introduisait  dans  son  empire.  Il  voulut  mettre  ses  troupes  sur 
le  pied  prussien,  et  les  obligea  à  une  sévérité  d'uniforme,  qui  mit 
fout  le  monde  de  mauvaise  humeur.  Il  proscrivit,  dans  la  personne 
comme  dans   les  choses,  tout  ce  qui  pouvait  tenir  des  usages  IVan- 


Guerre  coitirs 
la  France. 


Les  Husies 
en  haiie. 


Paix 
avec  lu  France. 


76  Gouvernement 

çais.  Son  règne  fat  marque  aussi  par  une  quantité  d'emprisonne- 
mens,  d'exils,  de  bannissemens  et  autres  châtimens  qu'il  ordonnait 
sur  le  moindre  soupçon.  A  la  fin  il  devint  si  inquiet,  si  ombrageux 
et  si  défiant,  qu'il  indisposa  contre  lui  les  personnages  les  plus 
.    ,  ^*f,°'''.  T      distineue's  de  l'empire.  La  nuit  du  onze  mars   1801   fut  la  dernière 

de  Vuui  I.  °     _  ^ 

de  sa  vie.  Sa  mort  fut  attribuée  à  un  coup  d'apoplexie  dans  la  pro- 
clamation qui  annonça  l'avènement  d'Alexandre  au  trône.  Il  avait 
quarante-sept  ans,  dont  il  avait  régné  quatre  et  quatre  mois.  Voyez  le 
n.°  I?,  de  la  planche  4»  P^^  ^^  tems  avant  la  mort  de  cet  empe- 
reur, la  Russie  re'unit  à  ses  domaines  la  Géorgie,  qui,  de  pays  tri- 
butaire, devint  province  de  l'empire,  comme  il  était  arrivé  de  la 
Crimée.  Cette  acquisition  n'était  pas  d'une  me'diocre  importance  pour 
le  gouvernement  russe,  dans  l'entreprise  qu'il  méditait  alors  contre 
l'Angleterre,  à  laquelle  il  ne  pardonnait  point  l'occupation  de  Malte: 
entreprise  dans  laquelle  il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  d'une  ex- 
pédition de  soixante-dix  mille  Cosaques  vers  l'Indostan. 
Son  caractère.  V à\x\  1.^^  était  d'uu  Caractère  bouillant,    et    le    premier    instant 

de  son  emportement  était  terrible;  mais  il  n'était  pas  difficile  de 
trouver  dans  la  bonté  de  son  naturel  un  moyen  de  le  calmer,  et 
souvent  il  revenait  de  lui-même  sur  le  compte  de  ceux  contre  les- 
quels il  e'tait  le  plus  irrité.  Entoure  de  gens  qui  ne  cherchaient  le 
plus  souvent  qu'à  l'aigrir,  il  était  entraîné  par  deux  forces,  qui  lui 
fesaient  rendre  alternativement  des  ordres  contradictoires.  Le  même 
sentiment  qui  lui  avait  inspiré  des  réformes  utiles  et  le  désir  de 
l'économie,  le  rendait  grand,  splendide  et  même  prodigue  dans  ses 
largesses.  Il  délivra  des  prisons  et  rappela  de  l'exil  un  grand  nom- 
bre de  gentilshommes  et  d'officiers  polonais,  victimes  de  l'autorité 
sous  le  règne  précédent;  et  de  ce  nombre  était  le  fameux  Kosciusko, 
qu'il  combla  de  faveurs,  et  auquel  il  donna  des  sommes  considéra- 
bles. L'impression  que  lui  avait  faite  les  changemens  opérés  en 
France,  le  porta  à  réintégrer  dans  l'empire  l'ordre  de  la  noblesse 
qui  y  était  supprimé  depuis  si  long-teras,  en  établissant  un  registre 
d'armoiries.  Il  fonda  un  collège  pour  l'éducation  des  enfans  des 
militaires  qui  étaient  morts,  ainsi  que  pour  ceux  des  employés  ci- 
vils. Si  les  lettres  et  ceux  qui  les  cultivaient  ne  jouirent  pas  sous 
son  règne  des  avantages,  qui  leur  avaient  été  accordés  du  tems  d'Eli- 
sabeth et  de  Catherine  II,  on  ne  peut  l'attribuer  qu'aux  calamités 
des  circonstances.  Il  s'était  borné  d'abord  à  établir  une  censure, 
pour  la  revision   des  livres    qui    venaient    de    l'étranger    en    Russie; 


//  était  t 
tordre 


delaRussie.  77 

mais  depuis  il  en  prohiba  entièrement  l'introdliction.  Il  supprima 
môme  les  iniprimeries  particulières,  et  ne  laissa  subsister  que  celles 
qui  seraient  munies  d'une  permission  émanée  de  lui,  sous  la  con- 
dition encore  de  ne  rien  imprimer  qui  n'eût  été  examine'  et  approuve' 
par  des  inspecteurs  délégués  à  cet  effet.  Parmi  les  dispositions  lé- 
gislatives dont  il  est  l'auteur,  on  distingue  particulièrement  celle 
par  laquelle  il  a  réglé  l'ordre  de  succession  au  trône  de  Russie: 
obiet  important,  sur  lequel  Pierre    U\   Catherine    I>^  et    Elisabeth    àe  succession 

J  r  '  M  '  au  trône 

n'avaient  adopté  que  des  réglemens  provisoires.  C'était  le  premier  «'^  ^'""'*- 
monarque  russe  qui  se  voyait  un  nombre  d'enfans  capable  de  don- 
ner à  sa  dynastie  une  nombreuse  et  longue  postérité;  et  les  révo- 
lutions dont  la  Russie  avait  été  anciennement  le  théâtre  par  l'insta- 
bilité du  droit  d'hérédité  au  trône,  étaient  pour  lui  un  avertissement 
naturel  de  la  nécessité  d'une  mesure  propre  à  empêcher  le  retour  des 
mêmes  désordres.  Ce  fut  le  4  janvier  1797  qu'il  régla  cet  ordre  de 
succession,  d'accord  avec  la  grande  duchesse  son  épouse,  par  un  acte 
portant  en  tête  les  noms  de  l'un  et  de  l'autre,  qu'il  sanctionna  et 
déposa  le  jour  de  son  couronnement  sur  l'autel  dans  la  cathédrale  de 
Moscou,  où  cette  cérémonie  fut  célébrée.  Il  est  dit  expressément  dans 
cet  acte;  que  l'empire  ne  peut  jamais  être  sans  héritier;  que  cet  héritier 
doit  être  indiqué  par  la  loi,  pour  prévenir  toute  espèce  d'incertitude 
sur  celui  auquel  appartient  la  succession;  que  le  droit  des  différentes 
branches  qui  peuvent  y  prétendre  doit  être  maintenu,  de  manière  à  ne 
jamais  violer  ceux  de  la  nature,  et  à  éviter  les  différends  qui  pour- 
raient résulter  de  la  translation  de  la  succession  d'une  branche  à 
l'autre  etc.  Après  l'émanation  de  cet  acte  ,  qui  eut  lieu  le  5  avril 
1797,  Paul  I,^'  fit  publier  la  loi  fondamentale ,  comprenant  la  cons- 
titution de  la  famille  impériale,  celles  concernant  les  apanages  et 
les  revenus  affectés  à  son  entretien,  ainsi  que  les  réglemens  relatifs 
à  son  ordre  intérieur,  à  ses  titres,  à  son  rang,  et  même  aux  armoi- 
ries et  aux  livrées  qui  conviennent  à  chaque  membre  de  cette  famille. 

Nous  ne  terminerons  pas  cet  article  sans  faire  mention  de  Xordre        Ordre 

1      c^  i        j  •      •  ..-,-,  cZe  «S'.  Amie, 

de  dr-Anne,  qui  tire  son  origine  de  bchleswig-Holstein  ,  et  que  Paul 
I.^'^  fit  reconnaître  pour  un  ordre  de  Russie,  à  son  avènement  au  trône 
en  1796.  Cet  ordre  fut  fondé  à  Kiel  le  i4  février  1785  par  Char- 
les Fnîdéric  duc  de  Holstein-Gottoip  et  père  de  Pierre  III,  en  mé- 
moire de  l'impératrice  Anne  ,  et  en  l'honneur  d'Anne  Petrowna  son 
épouse.  A  l'époque  de  sa  création  il  était  composé  seulement  de 
quinze   chevaliers;  mais    après    l'avoir    fait    reconnaître,    Paul   ï.'"' le 


<j8  Gouvernement 

divisa  en  trois  classes,  et  en  fit  la  récompense  du  mérite.  Il  établit 
en  principe,  que  quiconque  receverait  à  l'avenir  la  décoration  de 
l'ordre  de  S,'  André,  aurait  en  outre  celle  de  S.'^  Anne.  Cette  or- 
ganisation dura  jusqu'en  i8i5  ,  époque  à  laquelle  Alexandre  I." 
cre'a  dans  cet  ordre  une  autre  classe,  où  les  militaires  seuls  pour- 
raient être  admis.  îl  faut  être  géneral-major  pour  entrer  dans  la 
première  classe,  dont  les  plus  anciens  membres  jouissent  d'une  pen- 
sion. La  fête  de  l'ordre  de  S.'- André  se  célèbre  le  3  janvier:  sa  dé- 
vise est  Foi^  Piété,  Justice. 

Le  n.°  8  de  la  planche  ci-dessus  repre'sente  la  décoration  de 
cet  ordre.  Les  chevaliers  de  la  X}"^^  classe  la  portent  suspendue  à 
un  large  ruban  passé  en  bandoulière  de  gauche  à  droite,  et  ont 
le  crachat  n.^  9  sur  le  sein  gauche.  Ceux  de  la  seconde  portent 
la  croix  au  cou,  ceux  de  la  troisième  l'attachent  à  la  boutonnière,  et 
ceux  de  la  quatrième  ont  une  croix  en  émail  à  la  garde  de  leur  épée. 
yjiexMidre  I.  Âlcxandrc  Paulowitz,  dit    Alexandre  L",  l'aîné  des    enfans  de 

Paul  L"  naquit  le  22  décembre  1777  ,  et  (ut  marié  le  9  octobre  1793 
avec  Elisabeth    Alexiowna ,   princesse  de  Bade.  Il  passa  son  enfance 
sous   la   direction   de  Catherine  II,  et  son  éducation  fut  confiée  aux 
soins  de  M.""  De-la  Harpe,  colonel   suisse,  qui   luiinspira  de  bonne 
heure  les   maximes   philosophiques  et   les  sentimens  philantropiques  , 
dont  il  a  fait  la  règle  de  sa  conduite  publique  et  privée.  Il  fut  nommé 
empereur  le  24  mars  1801  ,  et  couronné  à  Moscou  le  27  septembre  de 
la  même  année.  Son   premier  soin  fut  de  s'occuper  de  l'administration 
de  la  justice  ,  et  de  tout  ce  qui  pouvait  contribuer  au  bonheur  de 
ses  sujets.  Il   diminua  les   impôts,   fit  relâcher  les  détenus  pour  det- 
tes, adoucit  le  sort  des  exilés,  abolit  la  censure,  et  permit  l'intro- 
duction  dans  ses  éiats  des   livres  français    sans  être    sujets  à  aucun 
examen:  disposition   qui   fut    cependant    modifiée    dans    la   suite,    il 
«établit  l'uniformité   des    poids    et    mesures,    favorisa    le    commerce, 
protégea   les  sciences  et  les  arts,  et  donna    des    técnoignages    de   sa 
magnificence  à    plusieurs    hommes    célèbres,    tant    à   l'étranger    que 
dans   ses   propres  états.    La   Russie    reçut    de    lui    en   quelque    sorte 
une   nouvelle  constitution:    l'organisation    du    sénat  et  celle    du   mi- 
nistère  furent  changées,  et   l'autorité    des  gouverneurs   généraux  fut 
limitée:  ce  qui  remédia  aux  abus  dont  se  plaignait  le  peuple  dans 
les  provinces.  Enfin  il  étendit  à  tous  les    habitans    sans  distinction 
l'avantage  dont  jouissaient  déjà   les  nobles,  de   ne  pouvoir  encourir 
la  confiscation  de  leurs  bieus  héréditaires,    pour    quelque    condam- 
Kalîon  que  ce  pût  être. 


D  E      L  A      R  U  s   s  I  E.  79 

Dans  les  commencemens    cet    empereur   maintînt  la  paix    qu'il  lise  maintient 

.  I         f-C  T  ,  quelque  iLtns 

trouva  établie  entre  la  Russie  et  la    France,    et  pendant    long-tems       en  paix 

,  \         -i  n  avec  la  r rance. 

il  ne  sembla  s  occuper  que  des  moyens  d  en  assurer  le  bienfait  à 
ses  sujets.  En  i8o4  il  institua  une  école  publique  à  Téilis  en  Géor- 
gie, ouvrit  une  université  à  Wilna,  établit  un  séminaire  pour  l'ins- 
truction des  clercs  catholiques,  publia  un  ordre  pour  l'enseignement 
de  la  médecine  et  de  la  chirurgie  ,  et  fonda  une  université  à  Cher- 
son ,  et  un  musée  de  marine  à  Pétersbourg.  Apiès  la  rupture  du  traité 
d'Amiens,  il  proposa  envain  sa  médiation  entre  la  France  et  l'An- 
gleterre, mais  alors  il  cessa  d'êlre  en  relation  amicale  avec  la  pre- 
mière de  ces  deux  puissances,  et  fit  avec  la  seconde  un  traité  d'al-    -^^^«««^  "^" 

i^^  '  —  ui        l'Angleterre. 

liance  offensive  et  défensive,  dans  lequel  entrèrent  aussi  l'Autriche 
et  la  Suède,  et  dont  le  principal  objet  était  de  s'opposer  à   l'agran- 
dissement de  la  France.    L'Autriche,  qui  devait  y  prendre    la    plus 
grande  part,  entra  aussitôt  en  campagne;  mais  ses  troupes  qui  avaient 
pris  une  position  peu  avantageuse  sur  le  Danube,    durent    céder  à 
l'armée  française  commandée  en  personne  par  Napoléon.  Alexandre 
qui  avait  perdu  un  tems   précieux    à  Pulawy    en  négociations    avec 
la  Prusse,  qui  s'opposait  au  passage  des  troupes    russes,  arriva  en 
Autriche  ,  lorsque  la  capitale  de  cet  état  était  déjà  au  pouvoir  des 
Français.  Forcé    par  les  circonstances  de  chercher  à  se  faire  d'autres 
alliés^  il  alla  à  Berlin,  où  il  conclut  avec  le  roi  de  Prusse  contre  la 
France  un  traité,  dont  ces  deux  souverains  jurèrent  l'observation  sur 
la  tombe  du  grand   Frédéric  ;  mais  ces    dispositions    furent    bientat 
déconcertées    par    Haugwitz  ministre    de    Prusse  ,  et  la  position  de 
cette  puissance  devint    encore    plus    incertaine    après    la    défaite    de 
l'armée  Austro-Russe  à  Austerlitz.  Des  négociations    ayant    été    en- 
lamées    le  lendemain    de    cette    bataille    par    l'empereur   d'Autriche 
Alexandre  refusa  d'y  prendre  part,  et  retourna  à  Pétersbourg ,  lais- 
sant la  plus  grande  partie  de  ses  troupes  sur  les  frontières  de  l'Al- 
lemagne. Ce  monarque  prévoyait  déjà  la   nécessité  de  devoir  entre- 
prendre bientôt  une   nouvelle  campagne;    et    en    effet,    dès    l'année 
suivante,   la  Prusse  voyant  son  existence  politique  menacée,   lui  en- 
voya le  duc  de  Brunswick  pour  lui  demander  des  secours.  Tujours 
généreux  envers   ses  alliés,  Alexandre   se  prépare  à  reprendre  les  ar- 
mes. Mais  la  Prusse  n'est  pas  plus  heureuse  dans  cette  guerre  que 
ne  l'avait  été  l'Autriche,  et  les  troupes  russes  n'arrivent  encore  celte 
fois   qu'après  la   défaite  de  l'armée  prussienne.  Les  Russes  se  retirent 
derrière  la  Vistule,  et  s'y  soutiennent.  Au  printems  suivant  de  l'an- 


de  Fiedlaiidt 


'Traité 
d'Erfuit. 


Système 
eontinenial. 


BalaiUe 
de  Smolensk.0 

et 
delà  Moskowa» 


Incendie 
da  Moscou  , 

et  retraite 
des  Français. 


Réunion 

des   Prussiens 

aux  Husscs. 


So  Gouvernement 

ntée  1807,  Alexandre  se  rend  au  camp,  qui  est  bientôt  attaqué  par 
toutes  les  forces  françaises:  les  Russes  et  les  Prussiens  perdent  la 
bataille  de  Friedland  ,  et  sont  obliges  de  se  replier  derrière  le  Nié- 
men. Cet  événement  met  Alexandre  dans  la  nécessite'  d'entrer  de 
nouveau  en  négociation  avec  Napoléon ,  et  le  8  juillet  1807  les  pre'- 
liminaires  de  la  paix  sont  signes  à  Tilsit  entre  les  deux  empereurs. 
De  retour  à  Pétersbourg  ,  Alexandre  publie  une  déclaration  contre 
l'Angleterre  à  l'occasion  du  bombardement  de  Copenhague,  et,  par 
un  manifeste  du  24  février  1808,  il  déclare  la  guerre  à  la  Suède 
pour  les  relations  qu'elle  avait  eues  avec  cette  puissance.  Cette  guerre 
dura  deux  ans,  et  valut  la  restitution  de  la  P'inlande  à  la  Russie. 
Vers  la  fin  de  septembre  1806  Alexandre  se  transporta  à  Eifurt, 
où  les  intérêts  du  monde  entier  furent  agites  entre  lui  et  Napoléon, 
qui  se  trouvait  alors  au  plus  haut  degré  de  sa  prospérité.  Les  hos- 
tilités ayant  recommencé  la  même  anne'e  entre  la  France  et  l'Au- 
triche, Alexandre  se  de'clara  pour  la  première  de  ces  deux  puis- 
sances. Napoléon  crut  avoir  porté  le  dernier  coup  à  l'Autriche.  Maî- 
tre des  principales  places  de  la  Prusse,  il  avait  fonde'  un  royaume 
de  Pologne  et  menaçait  la  Russie,  à  laquelle  il  voulait  faire  adopter 
ce  qu'il  appelait  son  système  continental  Alexandre  voulait  éloigner 
une  autre  fois  les  malheurs  de  la  guerre,  mais  son  ennemi  était  déjà 
sur  la  Vislule  avec  une  arme'e  de  56o,ooo  hommes.  Forcé  de  faire 
la  guerre  dans  ses  propres  états,  et  voyant  marcher  contre  lui  ses 
plus,  anciens  alliés,  sans  autre  secours  exte'rieur  que  celui  de  l'An-» 
gleterre,  il  résolut  de  défendre  à  tout  prix  son  indépendance  poli- 
tique. Son  armée  soutint  d'abord  avec  courage  les  premières  atta- 
ques des  troupes  françaises.  Le  succès  des  deux  sanglantes  batailles 
données  à  Smolensko  et  à  la  Moskowa  le  9  septembre  18 13  fut  long- 
tems  douteux;  mais  enfin  les  Russes,  pour  attirer  l'ennemi  dans 
l'intérieur  du  pays,  firent  leur  retraite  sur  Moscou,  qu'ils  livrè- 
rent ensuite  aux  flammes,  pour  priver  les  Fiançais  de  tous  les  se- 
cours qu'ils  auraient  pu  y  trouver.  Cette  résolution  étonnante,  et 
presqu'unique  dans  l'histoire,  eut  le  résultat  qbe  les  Russes  sem- 
blaient en  espérer.  L'armée  française  battit  en  retraite  dans  la  sai- 
son la  plus  rigoureuse,  et  cette  belle  armée  périt  presque  tout  en- 
tière dans  les  glaces  de  la  Lithuanie.  Victorieux  à  Smolensko  et  au 
passage  de  la  Bérésina,  les  Russes  ne  tardèrent  pas  à  s'emparer  de 
toute  la  Pologne.  L'armée  prussienne  avait  déjà  abandonné  l'armée 
française  pour  se  réunir  à   celle    d'Alexandre,  et  dès    lors    cet  em- 


delaRussie.  8i 

pereur,  d'accord  avec  le  roi  de  Prusse,  proclama  h  dissolatlon  de 
la  confe'de'ralion  germanique,  et  déclara  vouloir  aider  aux  princes  et 
aux  peuples  de  la  Germanie  à  recouvrer  leur  indépendance.  A  peine 
de  retour  à  Paris,  Napoléon  fait  une  nouvelle  levée,  et  se  voit  en- 
core à  la  tête  d'une  arme'e  considérable.  An  mois  de  mai  ï8î3  il  tra- 
verse la   Franconie,  et  pénètre  jusque  dans  le  cceur  de  la  Saxe.  Il 
est  victorieux  à  Lutzen,  à  Wurtschen  et  à  Baulzen.  Les  allies  cru- 
rent à  propos  de  proposer  un  armistice,  auquel  Napoléon  consentit 
sans  en  connaître  le  but.  Dans  l'intervalle  des    quarante  jours  que 
dura  la  suspension  d'armes,  les    deux    monarques  de  Russie    et  de 
Prusse  eurent  une  entrevue  à  Prague    avec    l'empereur    d'Autriche  , 
qu'ils  parvinrent  enfin  à  mettre  de  leur  côté.   Les   trois  souverains 
firent  marcher  leurs    troupes    sur   Dresde    qu'occupait  l'armée   frao-     Jt^Drli^e 
çaise ,  et  il  se  donna  près    de   cette    ville    une  bataille  mémorable ,  «'  ^^  l'^ipsioi. 
qui  ne  fut  pas  à  l'avantage  des    allie's.   Cette  bataille  fut    suivie  de 
celle  de  Leipsick,  qui  dura    les   i6,   17    et  18  octobre,    et    décida 
de  l'évacuation  de  l'Allemagne  par    les    Français,  ensorte  que    dans 
le  mois  de  janvier   i8i4j  les  troupes  aliie'es  se  trouvèrent  au  sein  de 
la  France.   Alexandre  se  fit  admirer  dans  toutes  les  villes  de  ce  pays 
par  l'affabilité  de  ses  manières  et  par  sa  magnanimité.  Le  3i  mars      Les  aiités 
les  alliés  firent  leur  entrée  à  Paris.  Napoléon,  qui  avait  été  déposé 
par  le  sénat,  se  trouvait  encore  à  Fontainebleau.  Sur  la  proposition 
qui  lui  fut  faite  par  Alexandre,  au  nom  des  puissances    alliées,  de 
désigner  un    lieu  de  retraite  pour  lui  et  sa  famille,    il    choisit    l'île 
d'Elbe,  où  il  devait  jouir  des  honneurs  dus   à  la  souveraineté,    et 
d'un  apanage  considérable.' Alexandre  était  devenu  à  Paris    le    sujet 
'de    toutes    les    conversations:    sa    bonté,    sa    générosité,    son    goût 
pour  les  sciences  et  les  arts,  et  son  amabilité,  lui  attiraient  les  plus 
grands  éloges,  et  l'on  vendait  son  portrait  de  tous  côtés.    Lorsque 
Louis  XVlil  débarqua  en  France,  Alexandre  partit  de  Paris    pour 
aller  à  sa  rencontre,  et  ces  deux  souverains  s'embrassèrent  avec  la 
plus  louchante  émotion.  La  paix  générale  vint  enfin  couronner  l'entre-   Pau générale . 
prise  <3es  alliés,  et  le  3o  mai   i8i4  fut  signé  à  Paris  un  traité,   qui 
semblait  devoir  assurer  pour   long-tems  la   tranquillité  de    l'Europe. 
Alexandre    quitta  Paris  pour  se  rendre  à  Londres,  où  on   lui  do;]- 
na  des  fêtes  magnifiques,  et  de  là   il  retourna  à  Pétersbourg.   Peu 
de   jours    après    son    arrivée    dans    cette  capitale,    il    en    partit   en- 
core pour  aller  au  congrès  de  Vienne,  et  fit  avec  le   roi   de  Prusse       Cow^rés 
son    entrée    dans    cette    viUe    le    20    septembre    1014»     il    s  occupa 
Europe.  Fol  FL  L 


Sortie 
de  I^apoléoTi. 


82  Gouvernement 

avec  soin  de  toutes  les  affaires  qui  se  traitèrent  dans  cette  diète 
europe'enne,  et  consentit  à  la  proposition  qui  y  fut  faite  de  don- 
ner à  l'Allemagne  une  constitution  fédérative.  Toutes  les  fois  qu'il 
s'élevait  entre  quelques  ministres  des  différends  sur  des  intérêts 
quelconques,  sa  politique  toujours  généreuse  lui  fesait  trouver  le 
moyen  de  les  concilier.  Mais,  ce  qui  l'occupait  plus  que  tout  autre 
chose,  c'était  la  réunion  de  la  Pologne  à  l'empire  russe  sous  le 
titre  de  royaume.  Il  obtint,  non  sans  peine  il  est  vrai,  l'assenti- 
ment du  congrès  sur  ce  point  important,  et  le  mois  de  janvier  de 
l'année  i8i5  ne  se  passa  point,  sans  qu'il  fût  reconnu  roi  constitu- 
tionnel de  Pologne. 
_  ^_^__  i^ien  ne  semblait  plus    devoir    troubler    désormais  la    paix    gé- 

^"!i^noufdil'  nét^ale,  lorsqu'on  apprit  tout-à-coup  que  Napoléon  était  sorti  de 
sixcrre.  \ \\q  d'Elbe.  A  ccttc  nouvelIe ,  Alexandre  qui  se  disposait  à  retour- 
ner dans  ses  états,  se  réunit  aux  autres  souverains,  qui  prirent  l'en- 
gagement de  rassembler  toutes  leurs  forces  pour  maintenir  l'exé- 
cution du  traité  de  Paris  du  3o  mars  i8i4,  et  donner  effet  aux 
dispositions  qui  venaient  d'être  prises  dans  le  congrès  de  Vienne 
contre  les  vues  de  Napoléon.  Depuis  lors  Alexandre  ne  s'occupa 
plus  que  des  préparatifs  de  guerre,  et  il  passait  la  revue  de  tous 
les  régimens  qui  arrivaient  à  Vienne,  pour  se  rendre  sur  le  théâtre 
des  opérations  militaires.  Le  général  Barclay  De-Tolly  marcha  en 
France  à  la  tête  de  deux  cent  mille  hommes.  Alexandre  arriva  à 
Paris  le  10  juillet,  trois  jours  après  le  retour  de  Louis  XVIII,  et 
il  fut  pris  alors  entre  les  souverains  alliés  des  mesures  définitives 
pour  assurer  la  paix  générale.  Vers  la  fin  de  septembre,  Alexandre 
alla  à  Bruxelles  pour  assister  au  mariage  de  sa  sœur,  la  duchesse  de 
Méklembourg,  avec  le  prince  royal  des  Pays-Bas.  De  là  il  passa  à 
Dijon  pour  être  présent  à  la  revue  de  l'armée  autrichienne,  puis 
îl  se  rendit  en  Pologne  pour  prendre  possession  de  la  partie  de 
ce  royaume  qui  avait  été  réunie  à  l'empire  russe,  et  rentra  à  Pe- 
lersbourg,  où  il  fut  reçu  aux  acclamations  d'une  nombreuse  popu- 
lation impatiente  de  le  revoir.  Son  premier  soin  fut  de  s'occuper  de 
l'administration,  qu'il  avait  dû  nécessairement  perdre  de  vue.  Le 
\.^^  janvier  1816  il  rendit  un  ultase,  qui  expulsait  de  Pétersbourg 
les  Jésuites  pour  avoir  voulu  faire  des  prosélites  au  culte  romai.n. 
Mais  le  monument  le  plus  important  de  son  règne,  celui  qui  ca- 
ractérise plus  particulièrement  sa  haîne  pour  les  désordres  des  ré- 
volutions et  pour  toute  tyrannie,  c'est  le    manifeste    qu'il  publia  à 


f^lexantlre 

de  nouveau 

à   fam. 


delaRussie.  83 

Pétersbourg  le  27  du  même  mois,  lequel  fut  traduit  dans  toutes  les 
langues  et  rapporté  dans  tous  les  journaux. 

Nous  ne  pouvons  nous  permettre  ici  aucuns  détails  sur  le   traite'     Sonvoyase 

'■  *■  dam 

passé  par  Alexandre  avec  la    Grande-Brétaene ,    concernant    la  navi-     ^".7""^" 

t      ^         l  .  méridionales. 

galion  et  le  commerce  de  la  Russie  dans  l'Ocëan  pacifique;  sur  la 
convocation  de  la  diète  de  Pologne;  sur  le  décret  qui  supprima  la 
publicité'  des  séances  de  cette  diète;  sur  le  voyage  de  cet  empereur 
à  Varsovie;  sur  l'ouverture  et  les  opérations  de  cette  même  diète; 
sur  son  retour  à  Pétersbourg,  non  plus  que  sur  les  divers  actes  de 
l'administration  civile  et  militaire.  En  septembre  iSaS,  Alexandre 
voulait  entreprendre  un  voyage  dans  les  provinces  méridionales  de 
son  empire,  en  compagnie  de  l'impératrice  dont  la  sanle  réclamait 
un  climat  plus  doux.  Quelle  qu'ait  été'  d'ailleurs  la  cause  de  c» 
voyage,  l'empereur  partit  de  sa  résidence  le  i3  septembre,  suivi 
d'un  petit  nombre  d'officiers  géne'raux  ,  parmi  lesquels  était  le  ma- 
ior-ee'ne'ral  Dicbitsch,  et  ayant  avec  lui  Wilie  son  premier  médecin;  il     Si»i  téjottr 

'       ,°  ....  'a  Taiigunruk, 

arriva  à  Tanganrok,  où  il  fut  rejoint  au  bout  de  quelques  jours  par 
son  épouse,  avec  laquelle  il  fit  son  entrée  le  5  octobre  dans  celte 
ville  aux  acclamations  de  toute  la  population.  Tanganrok,  située  sur 
la  mer  d'Azof  et  à  peu  de  distance  de  l'embouchure  du  Don,  est 
dans  un  climat  des  plus  doux  de  la  Russie,  qui  en  rendait  le  sé- 
jour agréable   à  leurs   majestés.   L'empereur   partit  de  cette  ville  pour    Son  excursion 

Il  •    •  1  f      1    !•  1       1       /—    •        r  \  r\  ^"  Crimée. 

aller  visiter  les  elablissemens  de  la  Lrimee,  et  y  rentra  le  18  novem- 
bre avec  un  rhume  et  une  fièvre,  dont  il  ressentit  les  atteintes  dans 
les  derniers  jours  de  ce  voyage.  Bientôt  cette  fièvre  prit  un  carac- 
tère bilieux  inflammatoire.  Le  3o  du  même  nsois  tout  espoir  de 
guérison  fut  perdu,  et  le  malade  expira  le  premier  décembre  vers 
les  onze  heures   du  matin. 

Comme  homme  privé,  Alexandre  réunissait  toutes  les  qualités  Samon. 
propres  à  se  faire  aimer.  Gomme  empereur  les  évènemeus  de  sa  vie 
sont  connus,  et  ils  tiendront  une  place  marquante  dans  l'histoire 
de  l'Europe,  sur  les  destinées  de  laquelle  il  exerça  une  grande  in- 
fluence dans  les  douze  dernières  années  de  sa  vie.  Si  l'esprit  de 
.  parti  peut  disputer  sur  les  services  rendus  par  lui  à  l'Europe  en 
général,  la  Russie  ne  l'en  reconnaîtra  pas  moins  comme  un  de  ses 
plus  grands  souverains.  Il  réunit  à  son  vaste  empire,  soit  comme  con-  Son  caraotkt. 
quêtes,  soit  par  des  traités,  le  grand  duché  de  Finlande ,  la  Bessa- 
rabie, diverses  provinces  de  la  Perse  jusqu'à  l'Âraxe  et  au  Rur,  la 
province  de  Bialijstock  et  le    royaume    de  Pologne.    Outre    cela,  ii 


84  Gouvernement 

donna  à  son  pays  de  sages  institutions  propres  à  y  propager  les 
bienfaits  de  la  civilisation;  il  y  pre'parait  encore  les  esprits  à  l'abo- 
lition générale  de  la  servitude,  et  cherchait  par  tous  les  moyens 
possibles  à  accroître  le  bonheur  d'une  nation,  dont  il  avait  étendu 
la  puissance  et  la  renomme'e  militaire.  On  voit ,  d'après  cet  expose', 
combien  ce  prince  avait  déjà  fait  pour  sa  gloire  lorsqu'il  mourut, 
n'ayant  encore  que  quarante-huit  ans,  et  après  en  avoir  régné  en- 
viron vingt-cinq. 
Sa  figure.  Alexandre,    dit    M/  Ker-Porter  ,    a    un    caractère    extrêmement 

doux,  son  maintien  est  dégagé,  et  il  a  une  grâce  infinie  dans  tous 
ses  mouveraens:  la  bonté  de  son  cœur  est  peinte  dans  ses  regards, 
et  le  sourire  est  toujours  sur  ses  lèvres.  Il  ne  se  passe  pas  de 
jour  qui  ne  soit  marqué  par  quelqu'acte  de  sa  bienfesance  et  de 
son  amour  pour  son  peuple.  La  punition  des  coupables  lui  est  si 
pénible,  que  la  pilié  fait  souvent  taire  en  lui  la  justice.  11  est  bien 
fait,  et  son  air  est  affable  et  engageant:  enfin  la  bonté  de  son 
cœur  respire  dans  tous  ses  traits.  Il  est  blond  et  a  les  yeux  bleus; 
et  son  teint,  quoique  peu  coloré,  annonce  un  tempérament  sain 
et  robuste.  Sa  taille  est  d'environ  cinq  pieds  et  cinq  pouces  de 
France.  Voyez  le  n.°  4  de  la  planche  i3. 
Ordre  Outrc  la  restauratiou  de   l'ordre  de  Saint  Georges    et  de  celui 

z'Aigie-Bianc  (j[e  S.*^  Volodomir,  comme  nous  l'avons  observé  en  parlant  de  Ca- 
therine II,  Alexandre  a  encore  conservé  les  ordres  de  la  Pologne 
après  la  réunion  de  cet  état  à  la  Russie,  et  s'en  est  déclaré  Grand- 
Maître.  De  ce  nombre  est  ï ordre  de  V Aigle-Blanc  ^  institué  en 
i325  par  Ladislas  V  roi  de  Pologne,  à  l'occasion  du  mariage  de 
son  fils  avec  une  princesse  de  Lithuanie.  Il  fut  renouvelé  le  i."  no- 
vembre 170^  par  Frédéric  Auguste,  électeur  de  Saxe  et  roi  de  Po- 
logne. Cet  ordre  semblait  devoir  s'éteindre  lors  du  partage  de  la 
Pologne  en  177^,  aucun  des  souverains  co-parlageans  de  ce  royaume 
ne  s'en  étant  fait  grand-maître,  et  il  resta  dans  cet  état  jusqu'à 
l'érection  du  duché  de  Varsovie  par  Napoléon.  L'acte  constitution- 
nel du  21  juillet  1807  fit  revivre  tous  les  ordres  de  chevalerie,  qui 
existaient  en  Pologne  avant  le  partage;  et  Frédéric,  roi  de  Saxe  et 
duc  de  Varsovie,  les  réunit  comme  grand-maître  de  tous  les  or- 
dres de  cet  ancien  royaume. 

La  croix  de  l'ordre,  représentée  au  n.°  i[\,  se  porte  par  les  che- 
valiers suspendue  à  un  large  ruban  placé  en  bandoulière  de  droite 
à  gauche.  Ils  portent  en  outre   le    crachat   n.°   i5  sur  le  côté   gau- 


D  E      L  A      R  U  s   s  I  E.  85 

che  de  l'habit:  les  lettres  A.  R.  qu'on  voit  sur  celle  croix  signifient 
Augustus  Rex. 

L'ordre  de  S.*  Stanislas ,  institue  par  le  roi  Stanislas  Auguste 
Poniatowski  le  7  mai  1765,  a  ete'  renonvele'  le  i."  décembre  181 5 
par  l'empereur  Alexandre,  qui  cependant  en  a  change  la  forme,  et 
l'a  divisé  en  quatre  classes.  A  Tëpoque  de  son  institution,  il  n'était 
compose  que  de  cent  chevaliers,  sans  y  comprendre  les  chevaliers 
de  l'ordre  de  l'aigle-blanc ,  qui  le  recevaient  de  droit,  ni  les  étran- 
gers qui  pouvaient  y  être  admis.  Chaque  chevalier  était  obligé  de 
payer  quatre  ducats  ou  quarante  francs  par  an  à  l'hôpital  de  XEn- 
fant  Jésus  de  Varsovie.  Cet  ordre  perdit  insensiblement  de  son  im- 
portance par  la  facilité  avec  laquelle  il  fut  conféré  5  mais  il  reprit 
un  nouveau  lustre  lors  de  la  création  du  duché  de  Varsovie  en  1807. 

A  présent,  la  première  classe  porte  la  croix  n.°  16  suspendue 
à  un  large  ruban  passé  en  bandoulière  de  gauche  à  droite,  et  le 
crachat  n.°  .17  sur  le  côté  gauche  de  la  poitrine.  La  seconde  classe 
porte  cette  croix  à  un  ruban  passé  au  cou,  avec  le  môme  crachat. 
La  troisième  porte  la  croix  comme  la  seconde,  mais  sans  le  cra- 
chat, et  la  quatrième  l'attache  à  la  boutonnière.  Les  chevaliers  de 
l'ordre  de  l'aigle-blanc  portent  la  décoration  de  la  troisième  classe. 

L'em.pereur  Alexandre  fut  aussi  chef  et  grand-maître  de  l'or- 
dre du  mérite  militaire,  fondé  en  Pologne  par  le  roi  Stanislas  Au- 
guste, pour  récompenser  les  officiers  de  son  armée,  qui  s'étaient 
distingués  dans  la  guerre  de  l'indépendance  contre  les  Russes.  Mais 
quelques  jours  après  l'adhésion  de  ce  prince  à  la  confédération  de 
Torgowitz,  cet  ordre  fut  supprimé,  et  ceux  qui  en  étaient  déco- 
rés furent  obligés  de  rendre  leurs  brevets.  Son  abolition  dura  jus- 
qu'à l'époque  de  la  constitution  du  duché  de  Varsovie  en  1807, 
oh.  il  fut  relevé  par  Frédéric  Auguste. 

La  première  classe  porte  la  croix  représentée  au  n.°  i8  de  la 
planche  ci-dessus,  et  suspendue  à  un  large  ruban  passé  en  bandou- 
lière de  droite  à  gauche,  avec  le  crachat  n.**  19  au  côté  gauche. 
La  seconde  porte  la  croix  n.^  20  à  la  boutonnière  gauche  de  l'ha- 
bit, et  la  troisième  porte  de  la    même    manière  la  croix  n.*'  21. 

Il  existe  en  outre  en  Russie  d'autres  décorations  d'honneur  de 
diverses  sortes.  Les  généraux  et  les  officiers,  qui  se  sont  distingués 
par  des  services  importans  ou  par  des  actions  d'éclat,  ont  reçu  en 
récompense  des  épées  ou  des  sabres  garnis  en  or,  ou  enrichis  de 
diamans.  Ces  armes  d'honneur  portent  ordinairement  cette    inscrip- 


Ordre 
de  «S.  Suinislas. 


Ordre 
du  mérite 
militaire. 


Décoration 
d'honneur. 


Nicohis 
PaolowUsikt 


86  Gouvernement 

tiori:  Pour  le  courage.  On  donne  aussi  aux  officiers  une  raëdaille  d'or. 
Les  soldats  de  la  milice  qui  fut  levée  en  septembre  1809,  et  qui 
se  sont  exposes  au  feu,  portent  une  raëdaille  d'or  ou  d'argent  sus- 
pendue à  un  ruban  de  l'ordre  de  Saint  Georges.  Les  officiers  de 
cette  milice,  qui  n'ont  eu  part  à  aucune  action,  portent  celte  me'- 
daille  attachée  à  un  ruban  de  l'ordre  de  Saint  Volodomir.  En  mé- 
moire de  la  campagne  de  1812,  l'empereur  Alexandre  a  fait  distri- 
buer une  médaille  d'argent  à  tous  les  militaires  qui  avaient  fait  celte 
campagne;  elle  porte  celle  inscription:  ce  ri  est  pas  à  nous j  mais 
à  Dieu  <^u  appartient  la  gloire.  Elle  a  ëlë  accordëe  de  même  aux 
chirurgiens  et  aux  aumôniers,  qui  s'étaient  trouvés  au  feu  dans  la 
même  campagne.  En  181 4,  la  même  mëdaille,  mais  en  bronze,  a 
ëtë  donnëe  aux  fils  aines  dans  chaque  famille  noble,  et  en  1816 
cette  faveur  a  étë  ëleudue  jusqu'aux  filles  aînées.  Les  magistrats  et 
les  nëgocians,  qui  se  sont  rendus  utiles  à  l'état,  portent  cette  mé- 
daille altachëe  à  un  ruban  de  l'ordre  de  Sainte  Anne. 

Les  dames  d'honneur  de  l'impëralrice  portent  son  portrait  en- 
richi de  diamans,  et  les  demoiselles  du  palais  portent  son  chiffre 
sur  un  médaillon  aussi  oruë  de  diamans,  et  suspendu  à  un  ruban 
bleu  onde. 

La   vacance  du  trône    par    suite    de    la    mort    d'Alexandre    mit 
d'abord  dans  l'embarras  la  famille  impëriale,  le  sénat  et  le  conseil 
directeur  de  l'empire.  Les  hommes  d'ëtat,  qui  étaient  à  la  tête  des 
affaires  en  Europe,  savaient  déjà  depuis  trois  ans,  que  le  Czarowitz 
ou  le  grand  duc  Constantin,  héritier   prësomplif    de    la    couronne, 
avait  formellement  renonce  à    l'empire,    et    que    cette    renonciation 
avait  étë  acceptée  par  Alexandre.  Par  une  générosité  dont  il  n'y  a 
pas  d'exemple,  le  grand  duc  Nicolas,  auquel  le  trône  était  dëvolu, 
s'était    rendu    au    sënat  ,     pour    y    faire    proclamer    Constantin  ,    et 
avait  commence  le  premier  à   lui   prêter  serment    de    fidélité.    Pen- 
dant que  le  grand  duc  Nicolas  donnait    cet    exemple    de    magnani- 
mité dans  Pëtersbourg,  Varsovie,  oij    se    trouvaient  alors  ses  deux 
frères  Constantin    et    Michel,    était    tëmoin    d'une   scène    tout-à-fait 
opposée.    La    nouvelle    de    la    mort    d'Alexandre    ëtait   arrivëe    dans 
cette  dernière  ville  deux  jours  avant  qu'on  ne  la  sût  à  Pëtersbourg, 
et  le  prince  Constantin,  fidèle  à  l'engagement  qu'il  avait  pris,  avait 
écrit  aussitôt  à  l'impératrice   mère,    et   à    son    frère    Nicolas,    pour 
confirmer  de  la  manière  la  plus  formelle  la  renonciation  qu'il  avait 
faite  au  trône,  et  en  maintenir  l'effet  en  faveur  de  ce  même  prince. 


D  E     L  A      R  U  s  s  I  E.  87 

en  déclarant  ne  vouloir  conserver  que  le  titre  de  Czarowitz,  qui 
lui  avait  été  donné  par  l'empereur  Alexandre  en  considération  des 
services  qu'il  lui  avait  rendus.  Celte  détermination  mit  les  esprits 
dans  une  nouvelle  perplexilë  à  Pëtersbourg;  et  la  re'solution  bien 
prononcée  de  Constantin  de  la  maintenir,  put  seule  mettre  fin  à 
cette  lutte  de  générosité,  inouïe'  dans  les  annales  du  monde.  Force 
ainsi  d'accepter  l'empire,  le  grand  duc  Nicolas  publia  le  24  décem- 
bre un  manifeste,  par  lequel  il  informait  ses  sujets  des  circonstan- 
ces qui  l'avaient  élevé  au  trône  de  toutes  les  Russies,  et  ordonnait 
qu'en  celte  qualité  il  lui  fut  prêté  serment  de  fidélité,  ainsi  qu'à 
son  fils  Alexandre  sou  héritier  légitime. 

Après  ces  évènemens,  on  ne  croyait  plus  avoir  rien  à  craindre 
désormais  pour  la  tranquillité  publique,  et  toutes  les  autorités  ci- 
viles s'étaient  déjà  empressées  de  prêter  serment  au  nouvel  empe- 
reur, lorsqu'il  se  manifesta  à  cet  égard  des  symptômes  de  fermen- 
tation dans  les  casernes.  On  parvint  à  découvrir  que  les  germes  en 
avaient  été  préparés  depuis  long-tems  par  des  sociétés  de  conspi- 
rateurs, et  les  évènemens  ne  tardèrent  point  à  le  confirmer.  Le 
26  décembre,  jour  fixé  pour  la  prestation  du  serment  de  tous  les 
régimens  de  la  garde ,  quelques  compagnies  se  refusèrent  à  celte  cé- 
rémonie, et,  après  avoir  tué  ou  blessé  plusieurs  de  leurs  officiers, 
elles  se  dirigèrent  vers  la  place  du  sénat  en  criant  vive  Tempereur 
Constantin.  Après  de  vains  efforts  pour  les  faire  rentrer  dans  le 
devoir,  il  fallut  employer  la  force,  avec  laquelle  on  parvint  enfin 
à  les  disperser.  La  crainte  de  confondre  l'innocent  avec  le  coupa- 
ble fit  suspendre  à  l'empereur  toute  mesure  de  rigueur.  11  fut  établi 
une  commission  d'enquête  pour  rechercher  la  cause  de  ces  désor- 
dres, et  particulièrement  pour  découvrir  les  sociétés  secrètes,  qu'on 
soupçonnait  d'avoir  conspiré  contre  l'état.  Cela  n'empêcha  pas  cepen- 
dant que  l'empereur  ne  fût  reconnu  dans  toute  l'étendue  de  son  em- 
pire et  par  toutes  les  puissances  étrangères,  et  les  commencemens  de 
son  règne  ont  été  marqués  par  des  actes  de  modération  et  de  sagesse. 

L'empereur  Nicolas  Paolowitch  est  d'une  taille  élevée  et  bien 
fait.  Il  a  un  air  martial  et  un  regard  pénétrant,  dont  sont  quel- 
qu^ois  intimidés  ceux  qui  ont  l'honneur  de  l'approcher:  voyez  le 
n.°  4  de  la  planche  14.  Il  est  accoutumé  à  la  fatigue,  et  fait  son 
étude  favorite  des  sciences  exactes  et  de  l'art  militaire,  où  il  a 
acquis  les  connaissances  les  plus  distinguées.  On  sait  qu'il  possède 
à  fond  l'art  de  la  fortification,  et  il  a  des  notions  exactes    surtout 


88  Gouvernement 

ce  qui  concerne  la  Russie.  Amateur  des  beaux  arts,  le  palais  d'Au- 
tischkoff,  qu'il  habitait  avant  son  avènement  au  trône,  est  un  modèle 
de  re'gularité  et  d'elëgance.  Il  aime  beaucoup  la  musique  et  la  cul- 
tive avec  beaucoup  de  succès.  Le  théâtre  français  lui  est  redevable, 
ainsi  qu'à  son  épouse  Alexandrine,  de  toute  la  faveur  dont  il  jouit 
à  Pétersbourg. 
Précis  de  ce  qui  Aorès  avoir  retracé  aussi  succinctement  qu'il  nous  a  été  possible 

cmcenie  t  1  r 

V  empire  russe.  Jgg  e'vènemens  les  plus  mémorables  de  l'euipire  russe,  nous  allons 
exposer  avec  la  même  brièveté  tout  ce  qui  a  rapport  au  gouver- 
nement de  cet  e'tat. 

Gomernemmt.  Nous  avous  VU,  par  tout    €6   quî  prëcêdc,  combîen  il  a  fallu 

d'art,  de  politique  et  surtout  d'énergie,  pour  re'unir  sous  un  même 
système  d'administration  tant  d'élémens  et  taut  de  peuples  diffé- 
rens.  A  présent  la  marche  du  gouvernement  est  plus  ferme,  depuis 
l'assujétissement  des  divers  peuples  dont  la  Russie  est  entourée.  Eu 
perdant  leur  ancienne  autorite',  les  chefs  qui  les  commandaient  n'ont 
laissé  à  leurs  successeurs  que  le  de'sir  de  rivaliser  entre  eux  de  zèle 
et  de  dévoûment,  pour  obtenir,  avec  la  bienveillance  du  souve- 
rain, des  emplois  honorables  et  lucratifs. 
rrïnees.  Qn  rcncontre  en  Russie,  plus  que  partout  ailleurs,  des  seigneurs 

ayant  un  titre  analogue  à  celui  de  prince:  ce  dont  il  est  facile 
d'expliquer  la  cause.  Depuis  plus  de  trois  siècles,  ce  pays  immense 
était  divisé  entre  des  princes  héréditaires  et  indépendans  les  uns 
des  autres.  On  ne  doit  donc  point  s'étonner,  si  plusieurs  de  leurs 
descendans  possèdent  encore  de  vastes  domaines,  et  mènent  un  train 
de  vie  conforme  à  leur  ancien  état.  Knœs  est  un  mot  russe,  qui 
signifie  prince:  ceux  d'entre  ces  petits  souverains  qui  pouvaient  sou- 
mettre pour  quelque  tems  leurs  voisins,  prenaient  le  titre  de  Ve- 
likie  Knœs.,  qui  signifie  grands  princes;  et  cette  suprématie  passait 
tantôt  au  souverain  de  Novogorod,  tantôt  à  celui  de  Kiof,  tan- 
tôt à  celui  de  Volodorair,  ou  autres.  Il  fut  un  tems j  où,  comme 
nous  l'avons  vu,  les  ICans  de  la  Tartarie  fesaient  la  loi  à  tous  ces 
princes.  En  un  mot,  des  guerres  continuelles  ensanglantèrent  ces 
contrées,  jusqu'à  l'époque  où  Ivan  II  réunit  toutes  ces  petites  sou- 
verainetés sous  le  même  sceptre,  et  prit  le  titre  de  Czar  ou  d'em- 
pereur. Tel  est  le  motif  pour  lequel  il  existe  en  Russie  tant  de 
princes  issus  de  familles  souveraines,  dont  les  possessions  se  trou- 
vent quelquefois  sur  les  frontières  de  la  Chine,  de  la  Tartarie  et 
Uiême  jusque  sur  les  rivages    de    la   mer    pacifique,  et  qui  se    réu- 


delaRussie.  89 

Dissent  tous  dans  la  capitale  de  l'empire.  Ils  passent  ordinairement 
l'hiver  à  Moscou,  où  ils  se  traitent  en  vrais  souverains. 

A  proprement  parler,  le  titre  de  duc  n'existe  point  en  Russie:        /J««. 
celui  de  grand-duc  ne  signifie  autre  chose  que  grand  prince,  et    il 
se  donne  aux  fils  de  l'empereur,  qui    s'appellent    en    outre    Czaro- 
wilz,  ou  fils  du  Czar.  Le  titre  de  Boyard  est  inférieur  à  celui  de      i?or«rd:<, 
prince.  Les  Vaivods  sont  les  gouverneurs  des  provinces.  Les  titres     ComJslcc. 
de  comte  et  de  baron  ont  été  introduits  par  Pierre  le  grand,  qui  ne 
négligea  rien  pour  donner  à  son  empire  la  forme  des    grandes    so- 
ciële's  européennes. 

Maigre'  les  vicissitudes  qui  ont  interverti  quelquefois  l'ordre  Succesiiou 
de  succession  au  trône  de  Russie,  cette  monarchie  n'en  est  pas 
moins  reconnue  comme  héréditaire.  Après  avoir  privé  du  trône  sou 
mari  Pierre  III,  Catherine  II  garda  l'exercice  du  pouvoir  suprême, 
au  lieu  de  le  remettre  au  grand-duc  Paul,  qui  était  l'héritier  légitime. 
L'usage  est  néanmoins  que  l'héritier  présomptif  du  trône  soit  in- 
vesti dé  ce  pouvoir,  aussitôt  après  la  mort  de  son  prédécesseur. 

L'autorité  du  monarque  est  absolue,  et  son  titre  d'Autocrate,  Powoir absolu. 
qui  signifie  gouvernant  par  lui    seul,    le    prouve    suffisamment.    La 
conseil  ni  le  sénat  ne    peuvent    s'opposer    à  sa  volonté:  néanmoins 
ces  corps  politiques  ont  des  attributions  très-étendues,  et  une  grande 
influence  dans  l'état. 

Le  sénat  n'est  point  un  corps  représentatif,  mais  seulement  un  Sénat 
tribunal  suprême,  chargé  de  veillera  l'exécution  des  ukases  impériaux. 
L'administration  publique  est  partagée  en  plusieurs  collèges,  qui 
sont,  le  collège  des  affaires  étrangères,  celui  de  la  guerre,  celui 
de  l'amirauté,  et  ceux  de  la  justice,  du  commerce  et  même  de  la 
médecine.  La  plupart  de  ces  établissemens  sont  à  Pétersbourg:  d'au- 
tres se  trouvent  à  Moscou,  ou  du  moins  sont  obligés  d'y  tenir 
leur  principale  séance. 

La  noblesse  russe  est  partagée  en  deux  classes,  dont  l'une  est  iVobiesse m,i, • 
héréditaire,  et  l'autre  est  la  récompense  d'anciens  services.  Tout 
noble,  quoique  non  titré,  jouit  de  certains  privilèges,  comme  celui 
d'avoir  des  terres  et  des  vassaux  à  titre  d'achat  ou  d'hérédité;  mais 
sa  noblesse  ne  lui  donne  aucun  titre  absolu  aux  charges  de  l'ad- 
ministration, et  il  ne  parvient  que  de  grade  en  grade  aux  emplois 
civils  et  militaires.  Le  simple  particulier,  qui  embrasse  l'une  ou  l'au- 
tre carrière,  peut  y  parvenir  par  son  mérite,  aussi  bien  que  le 
noble,  aux  plus  hautes  dignités,  et  il  est  môme  anobli  par  le  fait, 

Europe.   Fol.  VI.  il/ 


90  'GOUVEENEMENT     DE     LA     RuSSIE. 

dès  qu'il    y  a  obtenu  le  grade  d'officier;  mais  cette  dislinclion    ne 
peut  passer  à  ses  eufans,  que  lorsqu'il  est  parvenu  au  grade    d'of- 
ficier supt^'rieur. 
ciuih^etc  ^^^  emplois  civils  sont  classés  par  grade,  corame   les    emplois 

militaires.  Ainsi  la  place  de  grand  chancelier  ou  de  premier  mi- 
nistre répond  au  grade  de  feld-maréchal.  Les  vice-chanceliers,  les 
ministres  d'e'lat,  les  grands  chambellans  et  autres  grands  fonction- 
naires, ainsi  que  quelques  membres  du  conseil  du  cabinet,  sont 
assimile's  aux  ge'ne'raux  d'infanterie  et  de  cavalerie.  Les  conseillers 
ordinaires  de  cabinet  ont  le  grade  de  lieutenans-gënéraux.  Les  mem- 
bres du  conseil  d'état  et  les  chambellans  vont  de  pair  avec  les 
géne'raux-majors;  les  simples  conseillers  et  les  Valets- de -chambre 
avec  les  brigadiers;  les  membres  de  la  chancellerie  et  des  collèges 
avec  les  capitaines,  et  les  interprètes  traducteurs  avec  les  adjoints 
à  l'e'rat-major. 
Education  Nous  avoHS  déjà  dit  que  les  enfans  de  la  noblesse  sont  géne'- 

des  nobks  etc.  .,,.,,  ^ 

ralement  destinés  à  l'état  militaire.  Les  uns  sont  instruits  chez  eux, 
sous  les  yeux  de  gouverneurs,  qui  sont  ordinairement  des  Fran- 
çais, des  Anglais  ou  des  Allemands;  les  autres  sont  éleyés  dans 
des  écoles  de  cadets.  Les  demoiselles  de  condition  reçoivent  aussi 
une  éducation  soignée  dans  le  couvent  de  FFoskressenski ,  à  peu 
de  distance  de  Pélersbourg.  Ce  couvent  peut  recevoir  240  demoi- 
selles nobles,  et  autant  de  filles  de  bourgeois. 
Cnnr ancienne  Lcs  Bovards  OU  seigucues  russcs  étaient  jadis  extrêmement  eros- 

el  moderne'  .  *^  »  j 

siers,  et  les  personnages  au  dessus  deux  les  traitaient  avec  une 
rudesse  égale  à  celle  de  leurs  mœurs.  Le  monarque,  toujours  en- 
touré de  ses  guerriers,  vivait  a  sa  cour  comme  dans  un  camp:  aussi 
n'y  voyait-on  ni  éclat  ni  luxe,  et  les  femmes  les  plus  distinguées 
par  leurs  grâces  et  par  leur  beauté,  n'y  étaient  appelées  que  pour  en 
faire  l'ornement.  A  présent  cette  cour  n'offre  plus  aucune  différence 
d'avec  celles  des  autres  étals  de  l'Europe,  et  l'étiquette  y  est  à  peu 
près  la  même.  On  y  donne  des  fêtes  brillantes,  non  seulement  à 
l'occasion  de  quelque  glorieux  événement,  mais  encore  aux  anni- 
versaires de  la  naissance  des  princes  et  du  coronnement ,  ainsi  qu'à 
certaines  solennités,  telles  que  le  jour  de  S.^-Nicolas  ,  qu»  la  Rus- 
sie révère  comme  son  patron.  Ces  fêtes  offrent  souvent  l'image  pit- 
toresque de  la  variété  des  costumes  des  différentes  provinces  de 
l'empire,  soit  que  les  habitans  de  ces  provinces  momentanément 
établis  à  Pélersbourg  y  soient  invités  ,  soit  que  les  courtisans  pren- 
nent plaisir  à  s'y  montrer  eux-mêmes  dans  ces  divers  costumes. 


91 

MILICERUSSE. 


D. 


*E  tous  les  écrivains  qui  ont  traite  des  forces  de  l'empire  russe, 
M.'  Damaze  de  Raymond  (i)  est  celui  qui  nous  offre  à  cet  égard 
les  notions  les  plus  authentiques.  Les  bornes  que  nous  nous  som- 
mes proposées  dans  cet  ouvrage  nous  permettent  d'autant  moins  d'en- 
trer dans  quelques  détails  sur  la  milice  russe,  qu'il  s'y  est  introduit 
plusieurs  cliangemens  considérables  depuis  les  derniers  évènemens. 
D'ailleurs  notre  but  principal  étant  de  décrire  le  costume,  il  nous 
suffira  de  présenter  ici  une  idée  des  différentes  nations  qui  con- 
courent à  la  formation  des  armées  russes;  et  comme  nous  avons 
déjà  donné  en  son  lieu  la  description  du  costume  mlilaire  des  peu- 
ples de  la  Russie  asiatique,  nous  parlerons  plus  particulièrement 
ici  du  costume  militaire  de  la  Russie  européenne.  Nous  n'avons  pas 
cru  nécessaire  non  plus  de  donner  une  description  détaillée  des 
armes  offensives  et  défensives  des  anciens  habilans  de  la  Russie , 
tant  parce  qu'il  en  a  déjà  été  fait  mention  à  l'article  des  mœurs 
des  anciens  Germains,  que  parce  qu'il  sera  facile  d'en  acquérir  une 
notion  exacte,  à  la  seule  inspection  des  figures  représentant  les  prin- 
cipaux Czars  dans  les  deux  planches  précédentes. 

Nous  commencerons  donc  par  observer,  que  l'organisation  des  Les  StreiUz. 
troupes  russes  était  jadis  extrêmement  bizarre.  On  voit  à  la  plan- 
che 7  une  image  des  anciens  Strélitz,  de  cette  espèce  de  garde  pré- 
torienne, qui  fit  tant  de  fuis  trembler  les  Czars,  et  qui  finit  elle- 
même  par  être  sacrifiée.  Le  vrai  nom  de  ces  soldats  était  ^S^re/^z/ , 
qui  signifie  chasseurs;  et  à  présent  les  chasseurs  de  la  garde  im- 
périale rysse  sont  considérés  comme  un  des  corps  les  mieux  disci- 
plinés de  toute  l'armée.  Ces  chasseurs  portent  un  schacko  à  la  fran- 
çaise ,  et  ont  un   uniforme  court  et  léger. 

Avant  Pierre  L*'  l'équipement  militaire  des  Russes  attestait  leur 
habileté  à  se  servir  de  la  hache.  Les  Slrélitz  auxquels  éjait  confiée 
la  garde  du  monarque,  n'étaient  point  armés  de  fusil,  mais  seule- 
ment d'une  hallebarde  comme  les  anciens  Suisses:  le  fer  de  celte 
hallebarde,  au  lieu  de  se  terminer  en  pointe,  avait  la  figure  d'une 
hache,  et  se  repliait  des  deux  côtés  en  forme  décroissant.  Ils  por- 
taient à  la  ceinture  un  petit  cor  de  chasse,  qui  leur  servait  à 

(i)   Tableau  historique  eue. 


92  M  I  L  I  C  E      R  U  s   s  E. 

ner  l'alerte,  lorsqu'ils  étaient  en  sentinelle,  ou  lorsqu'ils  apercevaient 
quelque  danger.  Voy.  le  n.°  i  de  la  même  planche.  Les  officiers  de 
cette  milice  séditieuse  portaient  rarement  le  sabre  ou  l'e'pe'e;  ils 
avaient  dans  la  main  droite  une  petite  hache,  et  dans  la  gauche 
une  masse,  dont  le  pommeau  était  hérissé  de  pointes  de  fer.  Voy.  le 
n.°  2.  Le  colonel  e'iait  vêtu  d'une  riche  fourrure,  et  se  distinguait 
à  sa  ceinture  orne'e  de  franges  d'or.  Il  portait  un  cimelère  au  côté, 
et  une  canne  à  la  main.  Voy.  le  n.*'  3  de  la  môme  planche. 

A  cette  époque,  et  même  sous  les  premiers  successeurs  de 
Pierre  L",  les  Czars  avaient  une  garde  polonaise,  qui  portait  le 
nom  et  avait  presque  l'habillement  des  Janissaires  turcs  :  leur  coif- 
fure était  de  môme  une  espèce  de  turban  très-haut:  voy.  le  n.°  4* 
On  voit  au  n.°  5  un  guerrier  valaque,  qui  a  e'ié  dessine  à  Pëters- 
bourg.  L'habillement  des  janissaires  polonais  ,  et  surtout  leur  tur- 
ban ,  furent  changes  sous  le  règne  de  Catherine,  et  leur  coiffure  a 
pris  à  peu  près  la  forme  d'un  bonnet  de  hussard,  qui  se  termine  en 
cône  et  par  une  espèce  de  sac  en  e'toffe  de  couleur:  le  n.^  6  of- 
Eiè^e  du  corps  fre  l'image  d'un  de  ces  Janissaires,  Le  n.°  7  représente  un  élève 
des  eadcu.  ^^  corps  dcs  cadcts  du  lems  de  la  même  impératrice:  leur  habil- 
lement, qui  e'tait  plus  léger  que  ne  semble  le  comporter  le  climat  de 
la  Russie,  ne  consistait  qu'en  un  simple  habit ,  avec  des  pantalons, 
des  bas  et  des  souliers.  Ils  portaient  un  chapeau  rond  orné  d'un 
large  ruban  et  d'un  panache,  et  au  lieu  de  l'épée  ,  ils  avaient  la 
bayonnette  au  côté. 

Ce  corps  de  cadets  reçut  dans  la  suite  une  organisation  toute 
différente  :  l'uniforme  ne  diffère  guères  de  celui  des  écoles  militai- 
res de  France:  car  les  Russes  ont  adopté  peu  à  peu  fhabillement 
des  autres  nations  de  l'Europe.  Les  éiablissemens  de  cadets  qui 
se  trouvent  à  Pétersbourg  sont  très-brillans  aujourd'hui:  les  élèves 
y  sont  au  nombre  de  cinq  cents  nobles  russes,  de  cent  Finlandais 
et  de  quatre-vingts  bourgeois.  Ces  élèves  sont  divisés  en  trois  clas- 
ses,  dans  chacune  desquelles  ils  restent  trois  ans  5  ils  y  sont  reçus 
de  l'âge  de  cinq  à  dix  ans,  et  ont  par  conséquent  accompli  leur 
cours  de  vingt  à  vingt-un  ans.  Cette  institution  est  ce  qui  a  con- 
tribué plus  que  tout  autre  chose  à  l'établissement  de  la  discipline 
européenne  dans  les  troupes  russes,  sans  qu'on  ait  eu  besoin  de 
faire  venir  à  Pétersbourg  un  trop  grand  nombre  d'officiers  étrangers. 

Le  corps  des  cadets,  dit  Swinton  dans  son  Voyage  en  Russie ^ 
ou  l'académie  militaire,  occupe  un  palais  qui  appartenait    autrefois 


M  I  L  I  C  E      R  U  s  s  E.  5^3 

au  prince  Menzikof,  et  qui  se  trouve  entre  l'acade'raie  des  sciences 
et  le  musée.  L'art  militaire  est  le  but  de  l'instruction  qu'on  y  donne 
aux  enfans  de  la  noblesse  et  de  la  classe  moyenne,  qui  y  sont  ad- 
mis j  et,  à  leur  sortie  de  cette  e'cole,  ils  entrent  dans  l'armée  avec 
le  grade  d'officier.  Ce  palais  est  entoure'  d'un  grand  nombre  d'édi- 
fices où  logent  les  jeunes  élèves,  et  c'est  le  comte  de  Munich  qui 
l'a  destiné  à  cet  usage.  Cronslad  a  élé  choisi  fort  à  propos  pour 
être  le  séjour  des  élèves  de  la  marine.  De  leur  école  ils  voient  sans 
cesse  la  manœuvre  des  vaisseaux,  et  ont  à  l'ouest  le  spectacle  im- 
posant d'une  mer  orageuse,  dont  la  vue  les  familiarise  insensible- 
ment avec  les  dangers  qu'ils  doivent  un  jour  affronter  eux-mêmes. 
Les  troupes  russes  n'ont  commencé  en  général  que  sous  Pierre 
1."  à  se  perfectionner  dans  la  tactique  militaire;  néanmoins,  il  y 
avait  déjà  des  régimens  disciplinés  à  l'allemande  dès  les  tenis  de 
Michel  Romanof.  Ce  prince  fit  venir  des  bords  du  Rhin  quelques 
milliers  de  soldats  d'infanterie  et  de  cavalerie  pour  exercer  ses  trou- 
pes, qui  avaient  pour  officiers  des  Français,  des- Allemands  et  des 
Ecossais.  Pierre  l.^'^  suivit  le  même  système  j  mais  tout  en  appelant 
dans  ses  états  des  soldats  expérimentés,  il  avait  soin  d'empêcher 
qu'on  adoptât  leurs  usages  et  leur  tactique  militaire.  C'était  à  lui 
qu'il  était  réservé  de  donner  à  ses  troupes  une  organisation  com- 
plète. Il  adopta  de  préférence  la  discipline  allemande,  et  eut  à  son 
service  les  meilleurs  officiers  étrangers.  Le-Fort,  son  précepteur  et 
son  ami,  lui  suggéra  de  former  de  la  jeune  noblesse  deux  régimens, 
,  qui  furent  exercés  de  manière  à  servir  de  modèle  à  toute  l'armée. 
Telle  fut  l'origine  des  gardes  dites  Préobrajenski  (i)  et  Siménonski. 
Ces  gardes  succédèrent  aux  Strélilz,  dont  la    puissance  était  deve-    „  .^/"''^'' 

•.,  ,  ^  '  •■       i.  Preobrajenski 

nue  aussi  redoutable  au  souverain,  que  celle  des  Janissaires  en  Tur-      "'^^'j'"*-" 

...  '      ^  uux  SLrelUa, 

quie,  et  elles  avaient  souvent  ensanglanté  le  palais  des  Czars,  qu'el- 
les étaient  chargées  de  défendre.  Ce  changement  arriva  en    1690. 

Dès   171 1   l'armée  russe  se  composait  déjà  de  cinquante-un  ré-    -^rmêerutie 
giraens  d'infanterie,  de  trente-neuf  de  cavalerie  et  d'un  corps  de  gre- 
nadiers et  de  bombardiers  de  cinq  mille  et  six  cents    hommes:    ce 

(i)  Le  village  de  Preobrajenski,  où  se  forma  la  nouvelle  garde  im- 
périale ,  se  trouve  maintenant  dans  l'enceinte  de  Moscou.  Pierre  I.^''  avait 
une  singulière  affection  pour  cet  endroit  ,  et  c'est  là  que  tenait  ses 
séances  le  fameux  tribunal  secret,  si  redoutable  aux  Boyards,  qui  s'oppo- 
saient souvent  aux  innovations  de  ce  monarque. 


Uniforme 
des  troupes 


Sons 
Pierre  111. 


94  MlLICERUSSE. 

qui  formait  une  force  effective  de  io9,65o  hommes.  Il  y  en  avait 
en  outre  i5o,ooo  de  disséminés  dans  les  garnisons  sur  les  fron- 
tières, outre  un  nombre  e'gal  de  Cosaques,  de  Calmouks  et  de  Tar- 
lares  au  service  de  cet  empire. 

L'uniforme  de  l'infanterie  est  vert  avec  paremens  rouges;  celui 
de  la  cavalerie  est  bleu-ciel  bordé  en  rouge,  et  dans  l'artillerie  il 
est  de  couleur  ëcarlate  avec  paremens  bleu-ciel  et  noirs.  Ces  diffe- 
rens  corps  ont  tous  la  cocarde  blanche;  et  chaque  régiment  porte 
le  nom  du  pays  où  il  a  été  levé,  à  l'exception  du  corps  des  grena- 
diers, qui  prend  le  nom  du  colonel. 

Depuis  Pierre  I.*""  jusqu'à  Pierre  III  il  n'y  eut  aucun  change- 
ment dans  la  manœuvre;  mais  l'admiration  de  ce  dernier  empereur 
pour  Frédéric  II ,  lui  fit  adopter  la  tactique  prussienne.  Les  régi- 
mens  se  distinguèrent  à  la  couleur  de  leurs  revers.  Pierre  III,  dit 
Guibert  dans  l'éloge  du  grand  Frédéric,  adorait  le  roi  de  Prusse; 
il  portait  l'uniforme  prussien,  dont  il  avait  fait  aussi  celui  de  son 
régiment  des  gardes  du  Holstein.  Catherine  II  préférant  l'utilité  et 
la  commodiié  à  une  vaine  apparence,  n'approuva  point  la  rf'for- 
rae  que  son  mari  avait  faite.  Son  fils  Paul  I.^""  eut,  comme  Pierre 
III,  la  manie  d'organiser  tout  à  la  prussienne  et  à  l'allemande. 
La  grosse  artillerie  porte  l'uniforme  vert  à  l'autrichienne  avec  des 
ornemeos  de  diverses  sortes,  le  casque  haut  et  garni  de  crins,  et  les 
pentàlons  blancs  plus  étroits   qu'on   ne  les  avait  anciennement.  L'u- 

infanterie.  uiformc  dç  Pinfauteric  est  le  môme  que  celui  de  la  cavalerie:  les 
soldats  y  portent  le  casque  orné  d'un  panache  noir,  vert  ou  rouge, 
avec  l'épée  et  la  bayonnette  à  la  ceinture,  et  la  giberne  passée  en 
bandoulière  de  gauche  à  droite  ;  et  ils  ont  des  pentàlons  blancs  et 
des  bottes.  L'empereur  Alexandre  voulait  que  sa  garde  présentât  un 
aspect  imposant,  et,  dans  celle  vue,  il  l'avait  composée  d'hommes 
d'élite  pour  la  taille,  et  des  plus  aguerris.  L'uniforme  de  cette  garde 
ne  diffère  de  celui  de  l'infanterie  ordinaire  que  par  un  panache  de 
crin,  dont  le  casque  est  surmonté.  Les  militaires  qui  la  composent 
^portent  des  moustaches  bien  peignées  et  bien  cirées,  avec  d'énor- 
mes favoris  qui  leur  descendent  jusque  sous  le  menton,  et  qui  sont 
toujours  poudrés  à   blanc  ainsi   que  leurs  cheveux.  Voy.  le  n.'^  8  de 

Grenadier,,  h  même  planche.  Les  grenadiers  de  l'ancienne  garde  avaient  a  peu- 
près  le  même  uniforme;  mais  leur  bonnet  était  plus  pesant,  et  sur- 
monté d'une  étoffe  en  forme  de  sac  flottant,  avec  un  panache.  Leur 
bayonnette;  qui  d'abord  était  fort  longue,  fut  ensuite  raccourcie,  à 


M  I  L  1  C  E      R  U  s  s  F:  95 

cause  (le  son  poicl«  et  de  l'embarras  dont  elle  e'tait  pour  tirer  juste. 
Voyez  le  n.°  9  de  la  même  planche.  Les  gardes  du  corps  s'appe- 
laient cavaliers  de  le  garde  ou  gardes  à  cheval  ;  ils  portent  l'uni- 
forme blanc  avec  des  bonnets  rouges  et  une  pelisse  de  la  même 
couleur,  et  leur  grand  casque  est  surmonté  d'un  panache.  La  ca- 
valerie ordinaire  porte  un  long  sabre.  Les  officiers  sont  en  géné- 
ral de  beaux  hommes,  mais  ils  ont  la  manie  de  se  serrer  la  taille 
au  point  de  se  donner  un  aspect  désagréable,  et  leur  hausse-col 
est  d'une  grandeur  énorme.  Voy.  le  n.°  10  de  la  même  planche. 
Un  des  plus  beaux  régimens  russes  est  celui  des  Hulans ,  commande 
par  le  grand-duc  Conslanlin  qui  en  porte  toujours  l'uniforme,  le- 
quel est  bleu  avec  les  revers  rouges  et  les  brandebourgs  dorés: 
ce  corps  est  exerce'  à  l'autrichienne.  Les  hussards  et  les  chasseurs 
forment  aussi  des  corps  magnifiques,  et  les  officiers  sont  vêtus  avec 
trop  de  luxe:  il  me  semble,  dit  Ker-Porter,  que  tant  de  galons 
et  tant  de  broderies  en  or,  conviennent  plutôt  à  des  pages  qu'à  des 
militaires. 

Le  soldat  russe  est  d'une  obe'issance  aveugle.  Ne'  dans  l'escla- 
vage,  il  ne  connaît  d'autre  volonté'  que  celle  de  son  supérieur,  ^t 
les  coups  de  canne  pleuvent  sur  ses  épaules  pour  le  moindre  motif. 
Cependant,  malgré  sa  stupidité  apparente,  il  ne  laisse  pas  de  mon- 
trer de  l'énergie  en  face  de  l'ennemi:  les  guerres  fréquentes  qu'a 
eues  la  Russie  avec  les  Persans  et  les  Tartares,  ont  accoutumé  ses 
sujets  à  des  traits  de  férocité,  qui  sont  inconnus  chez  les  autres 
peuples  de  l'Europe.  L'armée  russe  se  recrute  au  moyen  d'une  dis- 
position, en  vertu  de  laquelle  chaque  seigneur  e.st  obligé  9  fournir 
un  nombre  d'hommes  déterminé.  Chaque  régiment  a  une  musique,  Musique 
qui  est  à  la  fois  instrumentale  et  vocale.  Les  musiciens  accompa- 
gnent leurs  chants  des  sons  d'une  espèce  de  guitarre  appelée  bel- 
lalaika,  mais  ces  chants  sont  aigres  et  aigus.  La  musique  militaire 
des  Russes  est  eu  général  moins  agréable  que  celle  des  régimens 
français  ou  anglais. 

Mais  les  troupes  qui  forment  la  partie  la  plus  singulière,  et  la 
plus  curieuse  pour  nous,  de  la  force  armée  de  la  Russie,  tant  par 
la  variété  et  la  bizarrerie  de  leurs  habilleraens,  que  par  les  mœurs 
propres  aux  nations  dont  elles  font  partie,  ce  sont  ces  hordes  irré- 
gulières, si  peu  utiles  dans  une  bataille,  et  en  même  tems  si  redou- 
tables par  les  ravages  qu'elles  commettent.  Les  corps  militaires  qui 
attirent  d'abord  l'atteulion  à  Pétersbourg,  ce  sont  ceux  des  Cosaques, 


mUiiaumi 


q6  m  I  l  I  g  e    r  u  s  s  e. 

dont  l'équipement  et  les  exercices  présentent  la  plus  grande  varie'te': 
voy.  les  n.°*  i   et  2  de  la  planche  8.  Ces  corps  se  distinguent  sous 
Cosaques.      \q^  Doms  de  Cosaques  du  Don,  Cosaques  de    l'Ukraine,    Cosaques 
Tschernomoviscki  ou  de  la  mer  noire,  et  Cosaques  de  l'Ural.  Pierre 
I.^''  leur  permit  de  conserver  la  forme  de    leur    gouvernement,    qui 
est  une  espèce  de  démocratie  militaire:  leur    chef,  appelé    Etman, 
est  élu  dans  une    asssemblee    générale    des    principaux    personnages 
de  la  nation,  mais  son  élection  doit   être    approuvée  par  le    Czar; 
et  ces  espèces  de  tribus  sont  exemples  de  toute  imposition,  à  con- 
dition qu'elles  se  présenteront  armées  et  équipées  à  leurs  frais,  toutes 
les  fois  que  le  besoin  l'exigera.  Leur  habillement  militaire  est  d'une 
forme  tout-à-fait  commode.  11  se  compose    d'une    casaque    de    gros 
drap  bleu-ciel,  de  larges    pantalons    avec    des  bottes,  d'un    bonnet 
noir  de  peau  de  mouton,  du  haut  duquel  pend  un  sac  d'étoffe  rouge 
bordé  d'un  galon  blanc,    et    de   pantalons    garnis    d'une  large    raie 
rouge  sur  les  coutures.  Le  bonnet  et  les  manches    de    l'habit    sont 
ornés  d'un  bord  de  la    même    couleur;    et   ce    dernier  vêtement  se 
ferme  sur  le  devant  par  un  seul  rang  de  boulons  ;    il  est  serré  eu 
outre  par  une  large  ceinture    de    cuir  qui  renferme  les  cartouches, 
et  d'oii  pend  un  large   sabre.  Voy.  à    la  même    planche  ,  n.°  3   un 
Cosaque  du  Don,   n.°  4  un  officier  de  Cosaques,  et  n.^  5  un  Co- 
saque Tschernomoviski.  Les  principales  armes  de    ces  iroupes    sont 
une  lance,  de  la  longueur  de  huit  et  quelquefois    douze  pieds,    et 
d'une  paire  de    pistolets.  Leur  giberne,  qui  est    en  étain,  est    sus- 
pendue à  une  bandoulière  qui  passe  sur  l'épaule  gauche  ,  et    à  la- 
quelle souvent    est    attaché    un    fouet.    Leur    selle  est  solide,    d'un 
travail  grossier,  et  forme  un  double  coussin,  et  la  housse  est  carrée 
et  en  drap  de  différentes  couleurs.  Leurs  chevaux  sont  petits,  et  ont 
la  queue  et  la  crinière  longues,  mais    souvent    couvertes    de  boue. 
Quelques  Cosaques  seulement  portent  les  moustaches.  Quelques-uns 
de  leurs  régimens  sont  habillés  en   rouge,    et  presque  de  la    même 
manière  que  les  précédons^    excepté    cjue    leurs  bonnets  sont    plus 
hauts  et  garnis  en  velours  rouge;  ils  se  distinguent   encore    à    une 
espèce  de  chemise,  qui  leur  descend  jusqu'au  genou.  Les  Cosac[ues 
de  rUral  ne  diffèrent  guères  des  autres   par  la    forme   de    leur  vê- 
tement, mais  leur  bonnet  est  pointu.  Voy.  le  n.^  6  de    la  planche 
ci-dessus.  Dans  plusieurs  corps ,  le  cavalier  ne  porte  point   le  fusil 
le  long  des  flancs  du  cheval,  mais    en    bandoulière    et  derrière    ses 
épaules.  Les  Cosaques,   les   Baskirs    et  autres  troupes  légères    sont 


M  I  L  I  C  E      R  U  s  s  E.  97 

destines  pour  aller  à  la  de'couverte  et  pour  les  coups  de  main.  Il 
existe  néanmoins,  dans  l'arme'e  russe,  des  corps  réguliers  de  Cosa- 
ques, qui  sont  sur  le  même  pied  que  la  cavelerie  de  ligne.  Le  n.°  7 
de  la   même  planche  repre'sente  un  Cosaque  de  ce  genre. 

Les  Baskirs  sont  habiles  à  tirer  de  l'arc  et  bons  cavaliers.  ^^^  Bashrs. 
Voyez  le  n."  8  de  la  même  planche.  Ils  sont  obliges  de  fournir  à  la 
Russie,  à  titre  de  tribut,  au  moins  trente  mille  hommes:  le  service 
niilitaire  auquel  ils  sont  sujets  ne  leur  paraît  point  onéreux,  et  ils 
s'y  prêtent  même  avec  plaisir.  Leurs  armes  défensives  consistent  en 
une  jacque  de  maille  et  en  un  casque  brillant.  Ils  portent  une  longue 
pique  à  laquelle  est  attachée  une  banderole  ,  avec  un  sabre ,  un  arc 
et  un  carquois  qui  contient  une  vingtaine  de  flèches.  Leurs  arcs 
sont  courts,  de  forme  asiatique  et  mal  fabriqués  5  et  maigre  le  peu 
d'art  avec  lequel  leurs  flèches  sont  garnies  de  plumes,  ils  ne  lais- 
sent pas  de  les  lancer  avec  beaucoup  de  justesse.  Ils  portent  à  la 
tête  de  chaque  escadron  un  grand  étendard  fourchu,  qui  est  quel- 
quefois de  couleur  verte,  et  orne'  de  broderies  en  or  d'une  figure 
fort  curieuse:  il  y  a  aussi  de  ces  étendards  qui  sont  rouges  ou  blancs, 
avec  la  lettre  A  au  centre,  qui  est  le  monogramme  de  l'empereur 
Alexandre.  L'habillement  des  chefs  des  Baskirs  est  magnifique.  Ils 
ont  une  brillante  jacque  de  maille,  qui  leur  descend  jusqu'aux  cuis- 
ses, et  leur  casque,  qui  leur  couvre  la  nuque,  est  garni  d'une  file 
d'anneaux  de  fer.  Ils  portent  un  cafetan  en  écarlate,  et  sont  mon- 
tés sur  de  superbes  chevaux  persans  ,  dont  la  selle  est  recouverte 
d'une  housse,  qui  est  une  peau  de  léopard.  Leur  musique  mili- 
taire consiste  en  une  flûte  de  deux  pieds  de  longueur,  et  à  qua- 
tre trous.  Ils  ont  en  outre  des  musiciens  qui  accompagnent  les  sons 
aigus  de  cet  instrument,  de  chants  rauques  qu'ils  tirent  du  fond  du 
gûzier,  et  dont  le  prolongement  pe'nibîe  finit  par  rendre  leur  vi- 
sage rouge  conune  un  brasier  ardent. 

Les  Galmouks,  qui  font  parue  des  troupes  légères  russes,  con-  Cutmouks. 
servent  leurs,  anciennes  armes,  qui  sont  l'arc  et  les  flèches:  leur 
bonnet,  qui  est  peu  élevé,  est  entouré  par  le  haut  d'une  bande  de 
fourrure:  voy.  le  n.^  9.  11  existe  d'autres  corps  de  Calmouks,  dont 
l'habillement  est  fort  différent:  les  officiers  y  portent  une  jaque  de 
maille  entre  deux  vêtemens,  et  ont  pour  coiffure  un  bonnet  à  cô- 
tes; ils  ont  pour  armes  un  long  cimetère  et  une  masse  de  fer:  voy. 
le  n.°  10.  Il  y  a  enfin  d'autres  Calmouks  qui  sont  disciplinés  à 
l'européenne,    et  armés  de  fusils.  Ils  ont  au  bout  de    leur    longue 

Europe.  Fol.  FI.  ^ 


gS  M  I  L  I  C  E      R  U  S  S  E. 

lance  une  banderole,  et  leur  bonnet  ainsi  que  leur   habillement  en 
ge'néral  ressemble  à  celui  des  Cosaques  réguliers.  Voy.    le  n.°   ii. 
Kirguises.  Les  Kirghises  ou    Kirguises,    quoique    ennemis    invétérés    des 

Baskirs,  ne  laissent  pas  de  servir  avec  eux  sous  les  mêmes  ensei- 
gnes. Sous  le  règne  de  l'iûipëratrice  Anne,  leur  nation',  qui  habitait 
les  confins  de  la  Chine,  se  mit  sous  la  protection  de  la  Russie,  et 
ils  ne  contribuèrent  pas  peu  par  leur  valeur  comme  par  leur  nom- 
bre à  maintenir  la  paix  sur  les  frontières.  Ils  sont  armés  d'arcs 
et  de  flèches,  et  portent  le  manteau  à  l'orientale,  avec  le  cafetan 
bleu-ciel  et  le  bonnet  à  la  chinoise,  d'une  forme  et  d'une  couleur 
tout-à-fait  semblables  à  ceux  des  Chinois  leurs  voisins.  La  figure 
n.°  I ,  représentée  à  la  planche  9,  a  un  bonnet  pointu  à  la  chinoise; 
la  fig.  2,  un  bonnet  semblable  à  celui  des  anciens  Phrygiens,  et  la 
fig.  3  porte  un  chapeau  semblable  à  celui  des  Mandarins  chinois. 
I  Cette  troupe  est  divisée  en  compagnies  de  cent  hommes,  dont  le 
commandant  se  distingue  à  une  espèce  d'étendard  assez  ressemblant 
à  un  mouchoir  de  soie  parsemé  de  gros  points  de  différentes  tein- 
tes, et  la  couleur  de  cet  étendard,  qui  est  porté  au  bout  d'une 
lance,  est  la  marque  distinclive  de  la  compagnie.  Les  Kirguises  sont 
armés  quelquefois  d'un  mousquet,  au  bout  duquel  est  adaple'e  une 
fourche  en  bois  ou  en  fer,  au  lieu  de  la  bayonnette:  voy.  le  n.°  4 
de  la  planche  9,  Leurs  femmes  sont  couvertes  de  schals,  de  bro- 
deries, de  colliers,  de  franges  et  autres  ornemens  de  tout  genre; 
elles  ne  laissent  pas  cependant  de  montrer  beaucoup  de  modestie 
dans  leur  habillement:  de  longues  manches  recouvrent  leurs  mains, 
et  on  ne  voit  leur  visage  que  quand  elles  relèvent  leur  voile  :  voy. 
les  n.°*  5  et  6.  Les  n."^*  7,  8  et  9  de  la  même  planche  représentent 
un  Kirguise  et  deux  femmes  de  la  même  nation.  L'homme  porte 
en  bandoulière  un  fusil  armé  d'une  fourche,  et  son  bonnet  a  une 
grande  aile  qui  se  partage  sur  le  devant.  La  coiffure  des  femmes 
se  compose  d'un  schal  roulé  en  forme  de  cylindre. 

BELIGION      DES      RUSSES. 

Anciens  XjLvant  d'cntrev  dans  aucune  explication  sur  la  religion  chré- 

dês%71le3     tienne  en  Russie,  il  importe  que    nous    jetions  un   coup-d'œil    sur 

ouogoro  .  l'gjjçjgQ  culte,  auquel  Volôdomir  substitua  celui  du  Christ,  et  sur 

l'ancienne  mythologie    des   Slaves   de  Novogorod,    qui  est    le    plus 

beau  monument  que  nous  offrent  les  annales  de  la  Russie.  On  verra 


ReligiondesRusses.  99 

comment  cette  mythologie  se  prêta  d'abord  aux  besoins  primitifs 
de  l'homme,  et  comment  elle  repre'sentait  aux  Slaves  les  puissances 
supérieures,  à  l'aide  desquelles  ils  pouvaient  satisfaire  ces  mômes 
besoins.  Le  premier  pour  eux  fut  sans  doute  celui  de  subsister; 
le  second,  celui  du  repos,  qui  nécessite  une  retraite;  le  troisième, 
celui  de  se  vêtir;  le  quatrième,  celui  des  secours  que  nous  viennent 
de  la  société;  le  cinquième  enfin  celui  de  la  jouissance. 

Le  premier  dieu  des  Slaves  s'appelait  Znitch  ou  feu  sacré:  '^^"zfitch"'^^ 
c'était  par  conséquent  leur  Apollon.  Dans  les  commencemens  ils  le  ««  ^e  feu  sacré, 
repre'sentèrent  sous  l'emblème  d'un  feu  perpe'tuel ,  puis  ils  lui  con- 
sacrèrent les  dépouilles  des  ennemis,  et  lui  sacrifièrent  même  les 
prisonniers  de  guerre.  Ce  Znitch  ne  pouvait  être  que  l'image  du  so- 
leil, comme  vivificateur  de  toute  la  nature;  et,  aux  motifs  impo- 
sons qui  attirent  l'attention  de  tous  les  hommes  sur  cet  astre  bien- 
fesant,  se  joignait  encore  pour  les  Slaves  celui  de  la  rigidité  de 
leur  climat,  qui  leur  rendait  plus  ne'cessaire  encore  qu'à  tout  au- 
tre peuple  la  faveur  de  celte  divinité.  Outre  cela ,  ilj  révéraient  en- 
core un   autre  dieu   nommé  Khors  ou  Korcha ,  qui   était    pour   eux     Korcha  d?e« 

»T?  I  '•.  I  /~i  r  T7-  T  •  i>.i,.  de  larncdeuine. 

ce  qu  Lisculape  était  pour  les  Grecs.  Le  mot  Kortchit,  d  ou  dérive 
le  nom  de  Korcha  ^  signifie  restreindre,  probablement  abréger  les 
maux,  pour  raison  desquels  on  invoquait  son  secours.  Peut-être 
aussi  ne  lui  avait-on  donné  ce  nom,  que  par  analogie  à  la  faculté 
qu'on  lui  supposait  de  fermer  ou  de  guérir  les  blessures  et  les 
plaies,  qui  était  la  première  partie  de  la  médecine  chez  les  anciens 
peuples:  or  toutes  ces  considérations  le  fesaient  regarder  comme 
le  dieu  des  guérisons  ,  et  un  peuple  naturellement  guerrier  avait  be- 
soin d'une   pareille   divinité. 

Bog  était   le  dieu   des  eaux,  et  c'est  ce  qui  avait   fait  diviniser  ^og, 

.    . ,  ,  .  dieu  des  eaux 

une  rivière  de  ce  nom,  qui  a  sa  source  dans  la  Podolie,  et  se 
jette  dans  le  Borislhène.  Les  Slaves  avaient  encore  divinisé  d'autres 
fleuves,  à  cause  de  l'utilité  dont  les  eaux  sont  à  ia  terre  et  aux  hom- 
mes. Ils  ne  s'approchaient  du  Bog  qu'avec  dévotion,  et  regardaient 
l'action  de  cracher  dans  ses  eaux  comme  une  profanation.  C'était 
dans  les  mômes  sentimeus  qu'ils  offraient  des  sacrifices  au  Don  ou 
Tanaïs.  Les  habiians  de  l'île  de  Rugen  avaient  divinisé  le  lac  Stu- 
denetz.  L'obscurité  des  forêts  qui  entouraient  ce  lac,  était  extrê- 
mement propre  à  inspirer  une  sainte  terreur  à  ceux  qui  allaient 
l'adorer,  et  malgré  la  quantité  de  poisson  dont  il  était  rempli,  nul 
n'avait  osé  se   peruietire   d'y   pêcher:   on   fusait   des  sacrifices  sur  ses 


Domoyié-Duki 

g6nies 

tuUlaires. 


Voloss  , 
prolecteur 
du  bétail. 


Zenovia, 

déesse 

de  la  chasse. 


Dagoda 
m  Zéphire. 


Lada  ou  Lado. 
Leli^  etc. 


100  Religion 

bords,  et  l'on  n'y  puisait  de  l'eau  qu'après  avoir  fait  beaucoup 
de  prières.  La  fêle  des  dieux  des  eaux  était  pour  eux  une  grande 
solennité,   qui   se  célébrait  à  la  fonte  des  glaces. 

Domovié'Duki  étaient  les  génies  tulélaires  de  l'intérieur  des 
maisons.  Cette  superstition  s'est  conservée  jusqu'à  présent  chez  un 
grand  nombre  de  paysans  russes,  comme  l'attestent  certains  traits 
grossiers  sous  lesquels  ils  figurent  ces  espèces  de  pénales  sur  les 
,murs  de  leurs  huiles.  Les  serpens,  appelés  en  russe  5we7,  étaient 
rangés  dans  la  classe  de  ces  dieux  domestiques  :  on  leur  fesail  des 
libations  de  lait  et  d'œufs,  et  il  n'était  pas  permis  de  les  tuer  sans 
s'exposer  à  un  châtiment  sévère,  et  même  à    la  peine  de  mort. 

Véless ,  Voloss  ou  Vlacié  était  le  dieu  protecteur  du  bétail: 
le  mot  Voloss  signifie  poil  ou  cheveux.  Cette  divinilé  était  ancien- 
nement en  grande  vénération,  vu  l'extrême  utilité  dont  le  bétail 
était  pour  les  Slaves,  et  ce  n'est  que  dans  les  siècles  postérieurs 
qu'elle  devint  secondaire.  Sous  le  règne  des  princes  Varèges,  on  ju- 
rait l'observation  des  traités  par  les  armes,  par  le  dieu  Perun  et 
par  le  bétail.  Le  temple  principal  de  Voloss  était  à   Kiof. 

Sevanna  ou  Zenovia  était  la  déesse  de  la  chasse  ,  et  par  con- 
séquent la  Diane  des  Slaves  ;  et  lorsque  la  mythologie  de  ce  peu- 
ple devint  plus  compliquée,  Sevanna  fut  représentée  comme  la  tri- 
ple Hécate  ,  et  appelée  Trigliva  ou  Trigla,  c'est-à-dire  déesse  à  trois 
têtes.  Son  temple  était  dans  les  campagnes  de  Kiof,  pour  indiquer 
son  influence  sur  les  récoltes.  On  regardait  comme  consacrées  à  celte 
déesse  certaines  forêts,  où  il  était  défendu  de  tuer  et  même  de  pren- 
dre le  plus  petit  animal;  et  la  moindre  transgression  sur  ce  point 
était  considérée  comme  un  sacrilège,  et  punie  de  mort. 

Dagoda  était  Zéphire,  c'est-à-dire  !e  dieu  dont  la  douce  ha- 
leine rechauffe  la  terre  et  ramène  la  belle  saison.  Il  avait  pour  en- 
nemi déclaré  Poznd,  auquel  on  attribuait  le  pouvoir  d'exciter  les 
orages  et  les  tempêtes. 

Lada  ou  Lado,  Lelia  ou  Leliu,  Did  ou  Dido  et  Polelia, 
étaient  d'autres  divinités.  Lorsque  l'homme  est  parvenu  à  se  pré- 
server des  besoins  de  la  faim  et  de  la  soif,  à  se  mettre  à  l'abri  du 
froid  et  du  chaud,  et  à  jouir  du  repos  dans  un  asile  protégé  par 
des  génies  tulélaires,  il  ne  lui  reste  plus  à  former  d'autre  souhait , 
que  pour  la  reproduction  de  son  espèce.  Lada  ou  Lado  était,  pour 
les  Slaves,  la  déesse  qui  présidait  aux  plaisirs  de  l'amour.  Cette  au- 
tre Vénus  avait  plusieurs  enfans.  Lelia  ou  Leliu  était   un  dieu  en- 


DESRuSSES:  loi 

fant,  qui  fesait  naître  l'amour  dans  les  cœurs,  et  il  avait  pour  an- 
tagoniste Did  ou  Dido ,  qui  éteignait  la  flamme  amoureuse  allumée 
par  Leliu.  Le  troisième  fils  de  Lada  ëlait  Polelia^  ou  celui  qui 
vient  après  Leliu ^  et  représentait  par  conséquent  l'Hymen  des 
Grecs.  Lada  et  ses  enfans  avaient  de  riches  temples  à  ICiof  et  en 
d'autres  lieux,  et  sans  doute  ils  étaient  fréquentés  par  un  grand 
nombre  de  dévots,  et  recevaient  de  riches  offrandes.  Il  est  parlé 
de  ces  divinités  dans  les  anciennes  chansons  des  Russes,  comme 
celles  des  Grecs  ,  des  Latins  et  les  nôtres  rappellent  les  noms  de 
Vénus,  de  Gupidon  et  d'Hyméne'e.  Mais  le  de'sir  de  la  re'produc- 
tion  fil  encore  imaginer  aux  Slaves  deux  autres  divinités  ,  dont 
l'une  était  Iliphée  ^  sous  la  protection  de  laquelle  se  mettaient  les 
femmes  stériles  pour  devenir  fécondes,  et  dont  l'autre  présidait  aux 
accouchemens. 

Mars  et  Vénus  étaient   réunis    dans    la  mythologie    des  Grecs.    J-ed  ou  Leda 

...  efiSaleda, 

La  conservation  des  biens  réclame  laide  de  la  valeur  militaire.  Les 
Slaves  sentirent  aussi  l'importance  de  cette  maxime.  Led  était  leur 
Mars  5  mais  ils  ne  le  représentèrent  qu'avec  les  idées  de  terreur 
dont  il  glace  les  cœurs ,  le  mot  Laed  dont  Led  ou  Leda  semble 
dérivé  signifiant  glace.  Mais  pourtant  ils  ne  purent  se  dissimuler  à 
eux-mêmes,  qu'on  n'invoque  le  dieu  de  la  guerre  que  pour  avoir 
la  paix;  et  il  est  bien  juste  qu'une  divinité  préside  aussi  à  cette 
dernière.  Cette  divinité  fut  Kaleda,  dont  ils  célébraient  la  fête  vers 
le  solstice  d'hiver,  et  il  existe  encore  d'anciennes  chansons  où  le 
nom  de  ce  dieu  est  célèbre.  Pendant  long-tems  les  Alains,  peu- 
ple fameux  dans  l'histoire  et  qui  était  également  Slave  d'origine  , 
n'eurent  ni  idoles  ,  ni  temples,  ni  prêtres.  Néanmoins  ils  profes- 
saient une  espèce  de  culte,  qui  consistait  à  planter  leur  sabre  en 
terre  et  à  se  mettre  à  genoux  devant,  comme  devant  le  dieu  Arée , 
qui  n'existait  que  dans  leur  imagination,  et  qui,  selon  eux,  était  Arée. 
le  maître  de  tous  les  dieux  et  de  tous  les  pays  o\x  ils  allaient  faire 
la  guerre.  A  cette  idée,  à  la  fois  extravagante  et  sublime,  s'asso- 
ciait en  eux  l'amour  de  la  gloire  et  l'espoir  du  butin.  Ce  peuple 
poussa  la  fureur  martiale  au  de  là  de  tout  ce  qu'il  est  possible 
d'imaginer,  comme  l'attestent  les  immenses  conquêtes  que  lui  at- 
tribue l'histoire. 

Après  avoir  classé  les  puissances    supérieures    selon    la    erada-      Deuxième 

11  T_-1  1  ■  ,-1,  ,  époque 

tion  de  leurs  besoins  dans  le  premier  période  ou  nous  venons    de  ^^ 

1.   j   ,  .  ,  lu  mviholrisie 

es  considérer,  les  hommes  se  trouvèrent  naturellement  conduits  à     des  sia^'es. 


102  Religion 

imaginer  un  ordre  de  communicalion  entre  ces  puissances  et  eux, 
et  c'est  de  là  que  sont  venues  les  ce're'monies  du  culte,  qui  consti- 
tuent une  seconde  partie  de  leur  mythologie,  de  laquelle  nons  al- 
lons dire  un  mot  par  rapport  aux  Slaves. 

Chez  tous  les  peuples,  quelque  barbares  qu'ils  aient  été,  il 
a  paru  des  hommes,  qui,  doues  de  plus  de  talens,  plus  ambitieux 
ou  plus  entreprenans  que  les  autres,  ont  été  dans  tous  les  genres 
de  connaissances  les  maîtres  de  leurs  semblables  et  les  fondateurs 
de  leurs  institutions.  Le  plus  courageux  se  mit  à  la  tête  des  au- 
tres, pour  re'sister  à  une  troupe  d'agresseurs,  et  leur  apprit  que, 
pour  re'ussir  à  la  guerre,  il  fallait  un  habile  capitaine.  Il  ne  fut  pas 
moins  ne'cessaire  d'inspirer  aux  hommes  une  confiance  absolue  dans 
les  puissances  supérieures;  et  celui  qui,  soit  par  l'effet  de  ses  pro- 
pres illusions,  soit  dans  l'intention  de  s'assujëtir  l'opinion  des  au- 
tres, sera  parvenu  à  leur  inspirer  cette  confiance,  aura  e'té  le  pre- 
mier mage,  le  premier  sage  ou  le  premier  prêtre.  Les  divinations 
ne  furent  probablement,  dans  les  commencemens ,  que  la  pre'diction 
d'evènemens  qui  étaient  dans  l'ordre  de  la  nature,  et  la  consé- 
quence ne'cessaire  de  causes  auxquelles  le  vulgaire  ne  fesait  pas 
attention.  Les  avantages  multiplies  que  ne  manqua  pas  de  recueillir 
de  ses  premiers  essais  l'homme  hardi,  qui  osa  s'élever  au  dessus 
de  ses  semblables,  le  conduisirent  naturellement  à  imaginer  succes- 
sivement tous  ces  différens  artifices  compris  sous  les  de'nominations 
de  divinations,  d'oracles,  de  sortilèges,  d'augures,  d'auspices,  en  un 
mot  tous  les  genres  d'imposture  connus  ge'néralement  sous  le  nom 
de  mystères. 

Mais  ce  mage  ou  ce  prêtre,  quel  qu'il  soit,  ne  parvient  point 
a  prendre  cet  ascendant  sur  les  autres,  sans  étendre  les  emblèmes 
des  puissances  supérieures,  dans  les  secrets  desquels  il  veut  se  faire 
croire  initié,  et  sur  la  volonté  de  qui  il  prétend  avoir  de  l'in- 
fluence. C'est  ce  que  prouve  la  mythologie  des  peuples  les  plus  con- 
nus ,  et  ce  qu'on  voit  également  confirmé  par  celle  des  Slaves.  Aux 
divinités  que  nous  avons  reconnues  à  ce  peuple  le  tems  en  a  ajouté 
d'autres,  qu'on  peut  regarder  comme  le  complément  de  son  système 
mythologique,  et  dont  voici  les  plus  remarquables. 
"ieioi-Bog  Bieloi-Bo2  et   Tcliernoibos^,    c'est-à-dire    le    Dieu-blanc    et    le 

1  chernoi-bog.  O  O  ' 

Dieu-noir,  durent  être  connus  avant  tous  les  autres,  par  la  raison 
qu'eJant  regardés  comme  les  auteurs,  l'un  du  bien  et  l'autre  du 
mal,  les  esprits  se  trouvaient  déjà  préparés,  d'après  ce  qu'on  vient 


DES    Russes."  io3 

de  voir,  à  croire  à  leur  existence:  c'étaient  YOromase  tlVAriman 
des  Persans.  Les  Slaves  pouvaient  voir  en  raccourci  dans  leur  Bie- 
loi-bog  et  leur  Tchernoi-bog  toutes  les  puissances  supérieures,  qu'ils 
avaient  auparavant  désignées  individuellement.  Mais  ce  n'e'tait  pas 
assez  de  ces  premières  idées,  on  voulait  encore  frapper  l'imagination 
et  la  fixer  par  des  emblèmes  plus  sensibles.  Après  avoir  adoré  le 
feu,  comme  principe  universel  de  la  fécondité  de  la  nature,  on  ima- 
gina qu'il  pouvait  être  l'attribut  d'une  puissance  supérieure  à  toutes 
les  autres,  et  on  le  désigna  sous  le  nom  de  foudre',  c'est  sous  cet 
aspect  que  nous  est  repre'senlé  le  dieu  Pérun,  qui,  comme  nous  Le  dieu  p ému. 
l'avons  vu,  était  regardé  par  les  Slaves  du  tems  de  Volodomir , 
comme  leur  divinité  principale.  Ses  prêtres  le  représentaient  sous 
une  forme  humaine,  avec  une  tête  d'argent,  des  moustaches  et  des 
oreilles  d'or,  des  jambes  de  fer,  et  tenant  en  main  une  pierre  tail- 
lée en  serpenteau  comme  l'image  de  la  foudre;  le  torse  en  était  d'un 
bois  incorruptible.  Sous  le  règne  de  Volodomir  cette  idole  était  or- 
née de  rubis  et  d'escarboucles.  Devant  elle  brûlait  sans  cesse  un  feu, 
qui  n'était  entretenu  qu'avec  du  bois  de  chêne,  et  le  prêtre  chargé 
de  l'alimenter  aurait  été  brûlé  vif,  s'il  l'eût  laissé  éteindre.  On  lui 
sacrifiait  des  taureaux,  des  prisonniers  de  guerre,  et  quelquefois 
même  les  fils  aines  des  familles.  De  vastes  forêts  lui  étaient  con- 
sacrées; ceux  qui  n'avaient  pas  les  moyens  de  lui  faire  de  riches 
présens,  coupaient  devant  lui  leur  barbe  et  leurs  cheveux,  et  les 
déposaient  à  ses  pieds.  Dajebag  ou  Dajbog  était  le  Pluton  des  '^^ïSo 
Slaves,  et  le  dispensateur  des  richesses.  Cilnoi-bos  ou  le  dieu   fort     ciinoi-bog, 

.  •  .V  1'  .  1  ,         .  di.eu-fort. 

était  représente  sous  limage  d  un  homme  robuste,  tenant  de  la 
main  droite  une  lance,  et  dans  la  gauche  un  globe  d'argent,  et 
ayant  à  ses  pieds  des  têtes  d'hommes  et  de  lions.  Cette  divinité 
n'était  autre  chose  que  l'emblème  de  la  force  humaine,  et  c'était 
encore  dans  le  même  sentiment  que  les  Slaves  révéraient  certains 
géans  sous  le  nom  de  Koloti.  Ils  donnaient  celui  de  Polkran  à  un 
autre  dieu,  qu'ils  représentaient  sous  la  forme  d'un  centaure,  et 
auquel  ils  attribuaient  une  force  extraordinaire  et  une  grande  vitesse 
à   la  course. 

Les  Slaves  eurent  aussi  leurs  Satyres,  appelés  Lesnié ^  qui  de        Lesnié. 
la  ceinture  en  haut  avaient  la  forme  humaine  avec  des  cornes ,  des 
oreilles  et  la   barbe  d'un  bouc,  et  du  milieu  du  corps  en  bas  res- 
semblaient à  cet  animal.  Ils  fesaient    de   ces    êtres    fantastiques    les 
dieux   des  forêts,  pour  lesquelles  ils  avaient    beaucoup    de    vénéra- 


Ruskalki. 


Kikimora. 


Kia. 

Jaga-baba, 


Zololara-baba. 


Siva. 


io4  Religion 

tlon.  Cependant  les  forêts,  ainsi  que  les  fleuves  et  les  lacs ,  avaient 
d'autres  divinile's  inférieures,  appelées  Ruskalki,  qui  étaient  les 
Dryades  et  les  Naïades  des  Grecs,  emblèmes  des  plaisirs  inuocens 
de  la  nature,  et  auxquelles  ils  offraient  des  sacrifices  analogues  au 
naturel  doux  et  paisible  qu'ils  leur  supposaient.  A  Kiof  on  révérait 
sous  le  nom  de  Tur  un  dieu  assez  semblable  à  Priape.  Il  y  avait 
aussi  un  dieu  Androginus  appelé  Tsciur,  et  qui  ne  différait  en 
rien  du  dieu  Terme  ou  de  la  Cerès  des  Romains,  en  ce  qu'il  était 
tout-à-la-fois  le  patron  des  limites  des  champs  et  de  l'agriculture. 
Zimtserla  était  la  déesse  du  printems,  et  Marjana  celle  des  mois- 
sons. Kikimora  était  le  dieu  des  songes,  lequel  envoyait  sur  la 
terre  des  fantômes,  qui  étaient  ses  enfacs,  pour  épouvanter  les 
mortels:  aussi  le  reprësentait-on  sous  la  forme  d'un  spectre  horri- 
blej  et  c'était  par  conséquent  un  des  emblèmes  du  dieu-noir.  Tel 
était  aussi  Nia,  dieu  souterrain,  ou  dieu  de  l'enfer.  Plus  redouta- 
ble encore  était  Jaga-baba,  divinité  infernale,  qui  était  repre'senlée 
sous  la  forme  d'une  femme  entièrement  décharnée,  et  avec  des  pieds 
tout  d'os;  elle  était  armée  d'un  gros  pieu  en  fer,  ayant  l'air  de 
vouloir  renverser  le  piédestal,  sur  lequel  elle  était  posée.  On  ne 
sait  pas  bien  à  quoi  cette  divinité  fesait  allusion,  ni  quel  était  le 
culte  qu'on   lui   rendait. 

Si  cette  divinité  était  pour  les  Slaves  un  sujet  de  terreur,  ils  en 
avaient  une  autre  d'une  nature  toute  contraire,  c'était  Zolotaia-baba, 
ou  la  femme  dor,  qu'ils  regardaient  comme  une  autre  Isis  mère 
des  dieux.  Elle  tenait  dans  ses  bras  une  petite  fille,  qu'on  disait 
être  sa  nièce,  et  elle  était  entourée  d'un  grand  nombre  d'instrumens 
de  musique,  qui,  dit-on,  fesaient  un  grand  bruit  dans  son  temple. 
Cette  divinité  était  particulièrement  révérée  chez  les  Biarmians  et 
les  Sirians,  tribus  qui  s'étendaient  depuis  la  Petcora  jusqu'en  Fin- 
lande. Elle  rendait  souvent  des  oracles  par  l'organe  de  s^s  prêtres  : 
mais  nul  ne  pouvait  s'approcher  d'elle  sans  quelqu'offrande,  et  ceux 
qui  n'avaient  pas  autre  chose  arrachaient  un  poil  de  leur  barbe 
ou  de  leur  pelisse,  et  le  déposaient  à  ses  pieds.  Le  temple  qu'elle 
avait  dans  ces  contrées  n'était  pas  moins  célèbre  que  ce^ui  de  Del- 
phes, et  tous  les  Slaves  des  pays  voisins  y  allaient  en  pèlerinage; 
mais  à  l'établissement  de  la  religion  russe  dans  la  grande  et  la  pe- 
tite Permia  en    i343,  cette  idole  fut  renversée  avec  son  temple. 

Il  y  avait  aussi  des  peuples  Slaves,  qui  avaient  leurs  divinités 
particulières.  Les  Varèges  adoraient  une   déesse    des    fruits    et    des 


DES    Russe  s.  ro5 

jardins,  sous  le  nom  de  Swa  ou  Sei^a.  Eîle  était  repre'seulée  sous 
la  figure  d'une  femme  nue,  avec  des  cheveux  qui  lui  descendaient 
jusqu'aux  jarrets:  de  la  main  droite  elle  tenait  une  pomme,  et  dans 
la  gauche  un  anneau.  Ces  mêmes  peuples,  ainsi  que  les  Vandales 
et  les  habitans  de  la  Pome'ranie,  avaient  une  autre  déesse  secondaire 
appele'e  Provée  ou  Prono,  qui  était  perche'e  sur  un  chêne  très-  ^^^^vaL 
élevé,  entoure  d'une  quantité  d'idoles,  dont  chacune  avait  deux  ou 
trois  visages j  et  devant  ce  chêne  il  y  avait  un  autel,  sur  lequel  on 
fesait  des  sacrifices.  Les  Varèges  avaient  en  outre  un  dieu  protec- 
teur des  villes,  auquel  ils  donnaient  le  nom  de  Radegast.  Ce  dieu  Radegast. 
était  repre'senté  tenant  de  la  main  gauche  une  pique,  et  de  la  droite 
un  bouclier  dont  il  se  couvrait  la  poitrine,  et  sur  lequel  était  figu- 
rée la  tête  d'un  taureau;  son  casque  était  surmonte'  d'un  coq  avec 
îes  ailes  déployées.  Ces  peuples  barbares  sacrifiaient  à  Radagast  et 
à  Prono  îes  Chrétiens  qu'ils  avaient  faits  prisonniers.  Le  prêtre  qui 
les  immolait  buvait  de  leur  sang,  pour  pouvoir  prédire  l'avenir 
avec  plus  de  certitude,  et  ces  horribles  sacrifices  étaient  accompa- 
gnés d'un  grand  festin,  de  musique  et  de  danses. 

Mais  la  divinité  la  plus  fameuse  chez  les  Slaves  était  Svetovide  Sviaioviae. 
ou  Sviatovide ,  le  dieu  du  soleil  et  de  la  guerre.  Son  idole  était  d'une  Co,n,nnu 
grandeur  démesurée  et  faite  d'un  bois  très-dur:  sa  tête  présentait  r^î'"'^'- 
quatre  faces,  dont  chacune  indiquait  une  saison,  ou  un  des  points 
cardinaux.  Ce  dieu  était  sans  barbe  et  avait  les  cheveux  frisés  à  la 
manière  des  Slaves  de  l'ile  de  Rugen  :  son  habillement  était  très- 
court;  il  tenait  de  la  main  droite  un  arc,  et  dans  la  gauche  une 
corne  de  métal,  et  portait  à  son  eôté  un  grand  sabre  ayant  un  four- 
reau d'argent.  On  lui  avait  élevé,  dans  la  ville  d'Akroa ,  un  grand 
temple  au  milieu  duquel  était  sa  statue  entourée  de  rideaux  d'une 
riche  étoffe,  qui  formaient  comme  un  sanctuaire.  A  peu  de  dislance 
de  cette  idole,  étaient  suspendues  une  selle  et  une  bride  d'une  gran- 
deur extraordinaire,  lesquelles  étaient  destinées  à  l'usage  du  che> 
val  blanc  qui  lui  était  consacré.  Voyez  la  planche  lo.  Ce  cheval 
était  tenu  en  si  grande  vénération,  que  c'eût  été  s'exposer  aux 
peines  les  plus  graves  ,  que  de  lui  arracher  un  seul  crin.  Le  prêtre 
avait  seul  le  ^roit  de  le  panser  et  de  le  monter,  et  il  fesait  accroire 
aux  Slaves  que  ce  dieu  les  accompagnait  d'une  manière  invisible 
quand  ils  allaient  à  h  guerre  ;  crue  son  cheval  fesait  souvent  de  lon- 
gues courses  pendant  la  nuit,  et  que,  quoiqu'il  eût  été  bien  néîoyé 
et  attaché  à  son  auge  pendant  tout  le  jour,  on  le  trouvait  au  ma- 

Europe.    Fol    FI.  q 


Fêle  ' 
de  Sviatovide. 


Sacrifices 
de  victimes 
humaines. 


I06  Pi  E  L  î  G  1  0  N 

tin  couvert  de  sueur  et  de  boue.  Ce  prêtre  ne  manquait  pas  de  ti- 
rer de  ces  courses  nocturnes  quelques  augures.  Il  n'entrait  qu'une 
seule  fois  dans  l'anne'e,  et  encore  avec  beaucoup  de  circonspection, 
dans  le  sanctuaire  par  respect  pour  cette  divinité,  et  il  poussait 
raême  ce  respect  jusqu'à  retenir  son  haleine,  pour  ne  pas  souiller  la 
sainteté  du  lieu,  ensorte  qu'il  courait  à  la  porte  toutes  les  fois  qu'il 
avait  besoin  de  respirer,  pour  ne  point  être  suffoqué. 

La  fête  de  Sviatovide  se  célébrait  vers  la  fin  de  la  moisson. 
La  veille,  le  prêtre  entrait  dans  le  temple  pour  le  nétoyer,  et 
le  lendemain  il  prenait  en  présence  du  peuple  assemblé  la  corne 
de  métal,  qu'il  avait  remplie  de  vin  l'année  précédente,  et  'prédi- 
sait pour  l'année  courante  l'abondance  ou  la  disette,  selon  qu'il 
s'était  plus  ou  moins  évaporé  de  ce  vin.  Après  cette  prédiction  ,  il 
répandait  le  vin  au  pied  de  l'idole,  en  remplissait  la  corne  de  nou- 
veau, et  après  en  avoir  bu  quelques  gorgées,  il  remettait  cette  corne 
dans  les  mains  du  dieu,  en  le  priant  d'accorder  à  la  nation  l'abon- 
dance, les  richesses,  la  victoire  et  beaucoup  de  butin.  Ensuite  il 
refermait  la  porte  du  temple,  et  le  vin  restait  dans  la  corne  jus- 
qu'à l'année  suivante.  Avant  d'engager  le  combat  les  Slaves  recou- 
raient à  leurs  augures,  et  le  cheval  de  Sviatovide  décidait  de  l'en- 
treprise de  la  manière  suivante.  On  plantait  devant  le  temple  deux 
rangées  de  lances  à  une  telle  distance  l'une  de  l'autre,  que  le  che- 
val sacré  pût  passer  commodément  au  milieu,  et  ces  lances  étaient 
liées  entre  elles  par  d'autres,  mises  en  travers  pour  les  assurer.  En- 
suite le  prêtre  prenait  l'animal  par  la  bride,  pour  le  conduire  en- 
tre ces  deux  files  en  récitant  quelques  prières.  Si  le  cheval  partait 
de  la  jambe  droite,  et  ne  heurtait  aucune  de  ces  lances  dans  son 
passage,  on  en  tirait  un  heureux  augure  pour  le  succès  de  l'entre- 
prise :  autrement  on  en  avait  une  opinion  défavorable.  Cette  céré- 
monie était  suivie  du  sacrifice  d'une  multitude  d'animaux,  dont  une 
partie  était  destinée  au  festin,  qui  se  donnait  en  l'honneur  de  cette 
divinité.  On  y  immolait  encore  des  prisonniers  de  guerre,  et  avec 
une  cruauté  atroce.  Pour  cela  on  les  armait  comme  pour  le  combat, 
puis  on  les  fesait  monter  sur  un  cheval,  sur  lequel  ils  étaient  forte- 
ment liés,  et  dont  on  attachait  les  jambes  à  quatre  pieux:  ensuite 
on  ramassait  autour  de  l'animal  une  quantité  de  bois  sec,  auquel 
le  prêtre  mettait  le  feu;  et  ainsi  se  consumaient  lentement  ces 
deux  victimes,  à  la  grande  satisfaction  des  assistans.  Cette  horrible 
cérémonie  achevée,  on  apportait  une  espèce  de  gâteau  rond,  d'une 


D  E  s      R  U  s  s  E  s.  107 

énorme  'grandeur,  composé  de  farine  et  de  miel,  et  dont  les  bords 
étaient  si  élevés  qu'un  homme  pouvait  s'y  cacher;  et  en  effet  le  prê- 
tre, après  s'y  être  blotti,  demandait  aux  spectateurs  s'ils  le  voyaient; 
s'ils  répondaient  que  non,  il  en  sortait  aussitôt,  et  retournait  vers 
l'idole;  et  après  l'avoir  priée  de  se  laisser  voir  l'anne'e  suivante,  il 
engageait  le  peuple  à  lui  faire  de  riches  offrandes.  Le  tiers  du  butin 
qui  se  fesait  à  la  guerre  était  déposé  dans  le  temple  de  ce  dieu  , 
et  tous  les  ans  on  lui  destinait  trois  cents  prisonniers:  sa  fête  se 
terminait  par  un  festin,  où  c'eût  e'té  un  crime  que  de  ne  pas  s'eni- 
vrer. Le  trésor  de  Sviatovide  ayant  tenté  la  cupidité  des  Danois, 
Uladimar  leur  prince  s'empara  de  la  ville  d'Akron ,  pilla  le  trésor, 
mit  en  pièces  la  statue  de  ce  dieu,  et  en  brûla  les  débris  avec  le 
temple  ou  elle  était. 

Chez  tous  les  peuples  ,  les  funérailles  font  partie  des  cérémo-  Tmna 
nies  de  leur  culte.  Parmi  les  diverses  tribus  de  Slaves,  les  unes  °^ funlbrTs'^' 
enterraient  leurs  morts,  et  les  autres  les  brûlaient.  Chez  les  pre- 
mières on  élevait  sur  la  fosse,  après  que  le  cadavre  y  avait  été 
déposé,  un  monticule  de  sable  ou  de  terre,  autour  duquel  on  fe- 
sait un  banquet  religieux  appelé  la  irizna.  Chez  les  secondes,  la 
cérémonie  commençait  par  le  banquet;  après  quoi  on  brûlait  le  cada- 
vre, et  l'on  en  recueillait  les  ossemens  et  les  cendres  qu'on  renfer- 
mait dans  des  vases ,  qui  étaient  placés  ensuite  sur  des  colonnes 
dressées  à  cet  effet  près  des  villes  ou  des  habitations:  usage  qui 
subsiste  encore  aujourd'hui  en  plusieurs  endroits  de  la  Russie.  De- 
puis que  les  Russes  ont  adopté  le  Cojiva  des  Grecs,  c'est-à-dire 
l'usage  des  offrandes  sur  la  tombe  des  morts,  ils  distribuent,  dans 
leurs  funérailles,  du  thé,  du  café,  du  vin,  de  l'eau-de-vie  et  au- 
tres liqueurs  fortes,  et  boivent  autour  du  cadavre  qui  est  couché 
dans  son  cercueil,  vêtu  de  ses  plus  beaux  habits  avec  des  gants  aux 
mains,  et  tenant  une  croix,  un  passeport  et  un  bouquet  de  fleurs. 
Le  passeport,  dit  Le-Clerc,  est  adressé  à  S.'  Nicolas,  auquel  l'âme 
du  défunt  doit  se  présenter  pour  être  introduite  dans  le  paradis. 
Ker-Porter  traite  de  fable  absurde  cette  assertion;  mais  nous  parle- 
rons ailleurs  de  cette  cérémonie  et  autres,  concernant  la  religion 
catholique  des  Russes. 

Nous  avons  déjà  vu  qu'Olga,  ayeule  de  Volodomir  le  grand,       r^d.^ioa 
lut  la  première  personne  de  qualité  qui  se  convertit  au  christianis-      ^"  •^'""'^• 
me  en  Russie,  et  qu'après  avoir  résisté  à   ses  pieuses  exhortations,     Quf^nd  etie 
Volodomir,   non  seulement  ren)brassa  aussi  lui-même,  mais    encore  ^f""'""""^"'''- 


io8  Religion 

îe  fît  embrasser  aux  familles  les  plus  distingue'es  de  son  empire* 
II  adora  la  croix  devant  les  autels  de  Constantinople,  épousa  une 
sœur  de  l'empereur  grec  ,  et  emmena  avec  lui  dans  son  pays  des 
prêtres  et  des  maîtres  habiles ,  pour  y  propager  le  culte  de  Te'glise 
grecque.  Ce  prince  mourut  à  Be'restof  l'an  ici 5,  et  fut  mis  au  nom- 
bre des  saints  de  cette  église. 
La  religion  Leg  Russes  profcsscnt  les  dogmes  et  suivent  les  rites  et  la  li- 

du  rue  srec.  tuTgie  dc  la  commuoion  grecque.  Les  actes  prives  de  leur  jreligion , 
les  prières,  le  jeûne  du  mercredi  et  du  vendredi,  leur  culte  exte'- 
rieur  et  leurs  superstitions  y  sont  à  peu  près  les  mêmes.  La  li- 
turgie russe  fut  réglée  par  Grisoberg,  qui  la  soumit  immédiatement 
à  l'autorité  des  patriarches  de  Constantinople;  mais  en  i588  le 
patriarche  Jére'mie,  qui  occupait  le  siège  de  l'ancienne  capitale  de 
l'empire  grec,  créa  le  premier  patriarche  russe,  qui  fut  Job  arche- 
^TiS^"'  ^'^^^^  ^^  Novogorod.  L'abus  que  firent  de  cette  place  e'minenle 
et  lymde,  certains  esprits  turbulens,  l'ayant  rendue  dangereuse  à  l'autorité 
souveraine,  elle  fut  abolie  par  Pierre  I.%  qui  la  remplaça  par  un 
synode  composé  d'ecclésiastiques  pris  parmi  les  évêques  et  les  ar- 
chimandrites. Ce  synode  est  entièrement  dans  la  dépendance  du 
souverain  qui  en  est  le  président,  et  c'est  par  lui  que  sont  réglées 
toutes  les  affaires  ecclésiastiques. 

La  religion  grecque  suit  pour  règle  de  foi  le  symbole  de  S.' 
Atbanase,  et  diffère  fort  peu,  quant  au  dogme,  de  la  religion  ro- 
maine 5  elles  ont  l'une  et  l'autre  les  mêmes  sacremens ,  auxquels 
elles  attribuent  les  mêmes  effets.  Il  serait  superflu  de  nous  éten- 
dre davantage  ici  sur  cet  objet,  après  les  notions  que  nous  en 
avons  données  en  traitant  du  costume  des  Grecs  dans  notre  premier 
volume  de  l'Europe.  Nous  y  renverrons  donc  nos  lecteurs  pour 
tout  ce  qui  a  rapport  au  schisme  de  Photius,  aux  dogmes,  aux 
superstitions  et  à  la  discipline  ecclésiastique  des  Grecs,  ainsi  qu'au 
genre  de  vie,  et  au  costume  du  patriarche,  des  évêques  et  des 
moines:  les  planches  86,  87,  88  etc.  leur  offriront  en  outre  des 
représentations  de  prêtres  grecs,  d'habillemens  sacrés  à  l'usage  du 
patriarche,  ainsi  que  le  dessin  de  l'intérieur  d'une  église  grecque,  et 
autres  objets.  Cependant,  comme  le  rite  russe  a  quelques  particu- 
larités qui  lui  sont  propres  dans  la  célébration  des  cérémonies, 
dans  l'administration  des  sacremens  et  dans  quelques  autres  points 
de  discipline,  nous  croyons  devoir  indiquer  ici  celles  qui  nous  ont 
paru  les  plus   remarquables. 


D  E  s    R  u  s  s  E  s:  1 09 

La  bible  russe  est  écrite  en  langue  slave,  et  la  Iraduclion  en  a  Quelques^ 

,     .     n    .                        1                      •                                         1                                        T                                      i              r-/^  paiticul'^ruès 

ete  faite  sur  la   version  grecque  des  septaute.  La  messe  et  les  offices  deiarciUj>ou 


rusic. 


à'ivlns  sont  célébre's  dans  la  même  langue.  Depuis  la  Préface  jusqu'à        bm 
la  Communion  les  portes  du  sanctuaire  sont  ferme'es,  et  l'autel  est 
entièrement  caché  par  un  rideau 5  mais,  dans  la  semaine  de  Pâques, 
le  sanctuaire  reste  toujours  ouvert,  même  durant  la  messe.    Il    n'y 
a  dans  les  églises  ni  bancs,  ni  sièges  d'aucune  sorte,  et  le  souve- 
rain, ainsi  que  tous  les  autres  laïcs,  est    oblige'   d'y   rester    debout 
et  la   tête  découverte  pendant  tout  le   tems    de    l'office.    Le    souve^ 
rain  ,  l'hërilier  présomptif  de  la  couronne  et  quelques  seigneurs  pri- 
vile'giés,  sont  les  seuls  qui  puissent  entrer  dans    le    sanctuaire.    La 
messe  des  russes  et  les  offices  publics  consistent  en    plusieurs    pe- 
tites cérémonies  accompagnées  de  chants  et  de  prières,    auxquelles 
le  peuple   ne  répond  que  par  des  signes  de  croix  multipliés,  et  par 
des  prosternations,  en  prononçant    ces    paroles    Gospoàï'PomïIouïj 
Seigneur  ayez  pitié  de  moi.  Dans  leur  particulier,  les  Russes  font     dts^-ml' es 
leurs  prières  devant  des  images  qui  représentent  communément    le 
Sauveur,  la  Vierge,  leur  patron,  et  surtout  S.*  Nicolas  qui    est    le 
patron  de  la  Russie.  Dans  toutes  les  maisons  il  y  a  une  image  ,  qui 
est  placée  près  de  la  fenêtre;  et  la   première    chose    cju'on    fait    en 
entrant  dans  une  habitation,  c'est  de  chercher  des  yeux  cette  image, 
et  de  la  regarder  attentivement  en  fesant  le  signe  de  la  croix,  après 
quoi  On   salue  le  maître  et  la  maîtresse  de  la    maison.    La    plupart 
de  ces  images   sont   grossièrement    peintes    dans    le    style    gothique 
grec  (i);  mais    dans    plusieurs    maisons    elles    sont    surchargées    de 
tant  d'ornemens,  qu'on  n'en   voit  que  la   lêle  et  les    bras:    le    reste 
est  recouvert  d'un    relief   en    or    ou    en    argent,    dans    lequel    sont 
incrustées  des  pierres  de  diverses    couleurs:   quelques-unes    de    ces 
images  sont  enrichies  de  perles  orientales.  L'image  de  S.'  Nicolas  a 
la  prééminence  sur  toutes  les  autres.  La  veille  et  le  jour  des  fêtes 

(i)  Les  siècles  gothiques  n'ont  pas  laissé  en  R.ussie ,  comme  ailleurs , 
de  ces  monumens,  dont  la  hardiesse  et  la  majesté  respirent  à  travers  les 
ruines  du  goût  et  de  l'élévation.  Tous  les  temples  sont  bâtis  à  la  manière 
des  Grecs ,  et  leurs  combles  ,  d'une  triste  uniformité  ,  se  terminent 
tous  par  une  coupole  entourée  de  quatre  autres  plus  petites.  Dans  l'inté- 
rieur,  les  images  se  ressemblent  toutes  ,  et  les  figures  en  sont  lugubres  et 
monotones  ;  elles  portent  l'empreinte  du  pinceau  de  l'esclavage  et  d'une 
imagination  triste  et  sombre. 


Fausse 
dèi'olton. 


1 1 o  Religion 

on  allume  devant  ces  images  une  quantité'  de  cierges,  et  les  do- 
mestiques en  font  autant  dans  leurs  chambres  appelées  vizbés.  On 
voit  aussi  de  ces  images  sur  les  murs  de  certaines  rues,  devant  les- 
quelles les  passans,  quelque  pressés  qu'ils  soient,  s'arrêtent  un  ins- 
tant et  font  plusieurs  révérences  accompagnées  d'un  grand  nombre 
de  signes  de  croix.  Les  gens  du  peuple  passent  rarement  devant  une 
église  sans  s'incliner  profondément ,  et  sans  faire  des  signes  de  croix 
avec  leur  invocation  accoutumée  Gospoclï Pomîlouï,  Leur  conscience 
leur  reproche-t-elle  quelque  pëché  grave?  ils  n'entrent  point  dans 
l'église,  et  restent  à  la  porte  le  visage  prosterne  contre  la  terre, 
qu'ils  frappent  de  leur  front.  Il  entre  néanmoins  plus  d'habitude  et 
de  fanatisme  que  de  religion  dans  ces  démonstrations  extérieures  de 
pénitence  ou  de  dévotion.  Il  n'est  même  pas  rare  de  voir  de  ces 
hommes  grossiers  se  rendre  de  loin  à  quelqu'église,  pour  demander 
à  Dieu,  en  fesant  plusieurs  signes  de  croix,  de  leur  procurer  l'occasion 
de  dérober  quelque  chose,  et,  après  l'avoit  trouvée ,  s'en  retourner 
chez  eux  en  le  remerciant  de  la  faveur  qu'il  leur  a  faite.  C'est  une 
chose  familière  aux  gens  du  peuple  que  de  se  dire.  «  Quand  je  trouve 
sous  ina  main  quelque  chose  qui  me  convient,  pourquoi  ne  le  pren- 
drais-je  pas?  Il  faut  bien  pécher  si  l'on  veut  que  Dieu  pardonne  ». 
Ainsi  donc  la  religion  de  ce  peuple  ne  consiste  qu'en  actes  extérieurs, 
tels  que  les  signes  de  croix  à  la  manière  des  Grecs  (i),  les  pros- 
ternations, le  bain,  et  l'observation  rigoureuse  du  carême,  et  quand 
il  a'  rempli  toutes  ces  pratiques,  il  croit  de  bonne  foi  que  tout  le 
reste  lui  est  permis. 

cLr^é.  Les  ecclésiastiques  sont  pris  généralement  dans    la    classe    des 

bourgeois  ou  des  cultivateurs  :  ce  qui  explique  la  raison  des  re- 
proches d'ignorance,  d'ivrognerie  et  d'incouduite  que  les  voyageurs 
font  aux  Popi  russes':  reproches  qui  cependant  sont  le  plus  souvent 
exagérés ,  ou  mal  appliqués.  Il  est  bien  vrai  que  les  coutumes  de 
l'église  grecque  favorisent  l'ignorance  et  la  superstition ,  mais  pour- 
tant les  mœurs  du  clergé  sont  plausibles  sous  plusieurs  rapports. 

Muria»n  Lc  clcrgé  russc  préseule  un  ordre  tout  différent  de    celui    du 

clergé  catholique,  et  môme  du  clergé  protestant.  Les  prêtres  sécu- 
liers portent  tous  la    barbe,    les    cheveux    plats    et    un    habillement 

(i)  G'est-à-dire  en  joignant  les  trois  premiers  doigts  de  la  main  droite  , 
ce  qui  signifie  la  divinité  en  trois  personnes  ,  et  en  les  portant  du  front 
au  bas  de  la  poitrine^  et  ensuite  de  l'épaule  droite  à  la  gauche. 


(iti  prêtes. 


%i^ 


DEsRuSSES;  III 

long;  il  ont  un  grand  chapeau  avec  un  bord  rabattu,  et  hors  de 
l'église  ils  sont  vêtuî»  d'une  robe  bleue  ou  brune  à  larges  manches. 
Non  seulement  le  mariage  leur  est  permis,  mais  c'est  même  pour 
eux  une  obligation  de  discipline,  et  une  condition  sine  qiia  non: 
car  aucun  prêtre  russe  ne  peut  recevoir  l'ordination  s'il  n'est  ma- 
rie', et  il  ne  peut  pas  épouser  une  veuve  ni  une  femme,  qui  ait 
commis  une  faute  connue.  Lorsque  son  épouse  meurt,  il  doit  de- 
mander sa  de'mission;  cependant  l'ëvéque  peut,  dans  certains  cas 
qui  se  pre'sentent  rarement,  le  maintenir  dans  l'exercice  de  ses  fonc- 
tions. Prive'  ainsi  de  sa  paroisse,  il  entre  ordinairement  dans  un 
couvent  en  qualité'  de  hiero-monaco ,  et  c'est  dans  ces  austères  re- 
traites que  sont  choisis  les  évèques  et  les  archevêques.  Les  prêtres 
sont  très-réve're's  dans  les  campagnes,  et  ils  ont  d'autant  plus  d'in- 
fluence sur  l'esprit  des  habitans,  qu'ils  sont  souvent  les  seuls  en 
état  de  lire  les  journaux  littéraires  et  scientifiques  qui  se  publient 
en  Hussie,  et  que  par  conséquent  eux  seuls  peuvent  faire  pe'nétrer 
quelques  nouvelles  lumières  dans  la  masse  de  ia  population.  Comme 
pères  de  famille,  les  prêtres  russes  ont  des  intérêts  temporels  tout- 
à-fait  e'trangers  au  cierge  catholique,  et  quand  ils  ont  plusieurs  en- 
fans  ils  les  destinent  au  sacerdoce,  à  la  milice,  à  la  marine,  ou 
au  commerce,  selon  leurs  convenances  ou  leur  inclination.  D'un 
autre  côté,  le  mélange  du  clergé  séculier  avec  le  clergé  régulier, 
imprime  au  premier  un  caractère  encore  plus  sacré  aux  yeux  du 
peuple.  La  vie  patriarchale  de  plusieurs  archevêques  est  citée  comme 
un  modèle  de  simplicité  et  d'austérité.  Dans  le  haut  clergé,  l'ambi- 
tion est  un  aiguillon  pour  acquérir  des  connaissances,  et  cet  exem- 
ple fait  des  imitateurs  dans  le  bas  clergé.  La  plupart  des  prêtres  ^ 
dans  cette  dernière  classe,  sont  déjà  bien  loin  de  ressembler  au  ta- 
bleau qu'en  ont  fait  les  anciens  voyageurs,  et  leurs  mœurs  vont 
s'améliorent  de  jour  en  jour.  Les  simples  prêtres  portent  une  lon- 
gue robe  avec  un  chapeau  rond,  et  laissent  croître  leur  barbe. 
Voyez  le  n.^  i  de  la  planche  ii.  La  robe  des  moines  est  d'une 
couleur  plus  sombre ,  et  leur  bonnet  a  plus  de  ressemblance  avec 
celui  des  Arméniens;  ils  tiennent  pour  la  plupart  d'une  main  une 
longue  canne,  et  de  l'autre  un  chapelet.  Voy.  le  n.°  2  de  la  même 
planche.  Les  Archimandrites  portent  sur  la  poitrine  des  colliers, 
auxquels  sont  suspendues  des  croix  et  autres  marques  distinctives  de 
leur  grade.  Voy.  la  même  planche  n/'  3.  On  appelle  archimandrite  le 
supérieur  d'un  couvent  d'hommes,  et  la  supérieure  d'un  couvent  de 


Moines- 


Tjapiéine, 


Communion: 


112  Religion 

ferames  se  nomme  héguména.  Les  religieuses  se  distinguent  en  no- 
vices, en  professes  et  eu  parfaites.  L'habillement  des  premières  con- 
siste en  une  robe  noire,  ou  en  un  capuchon  de  la  même  couleur 
appelé  camail,  parce  qu'il  est  fait  de  poil  de  chameau.  Les  pro- 
fesses portent  par  dessus  ce  vêtement  un  petit  habit:  voy.  le  n.°  4 
de  la  môme  planche.  Les  parfaites  portent  toujours  ua  voile,  et 
ïie  doivent  jamais  laisser  voir  leur  visage. 

Malgré  l'unilë  de  croyance  entre  l'église  grecque  et  la  ro- 
maine ,  relativement  aux  sacremens  et  aux  effets  qui  leur  sont 
attribue's,  leur  administration  est  accompagne'e  de  ce're'monies ,  qui, 
ainsi  que  celles  consacre'es  dans  d'autres  parties  du  culte ,  nous  pa- 
raissent me'riter  une  description  particulière.  A  la  naissance  d'un 
enfant,  les  parens  invitent  aussitôt  deux  personnes  de  distinction 
à  le  tenir  sur  les  fonds  de  baptême;  c'est  un  service  qui  coûte 
peu,  et  que  par  conse'quent  on  refuse  rarement.  Le  parrain  et  la 
marraine  portent  eux-mêmes  l'enfant  à  l'église,  où  l'on  allume  aus- 
sitôt des  cierges,  qui  sont  distribués  aux  assistans.  Le  prêtre,  re- 
vêtu de  ses  habits  sacerdotaux,  bénit  l'eau  qui  est  dans  un  bassin  , 
autour  duquel  il  fait  trois  tours  suivi  du  parrain  et  de  la  marraine; 
et  après  les  exorcismes ,  qui  sont  aussi  d'usage  dans  le  rite  catho- 
lique, il  plonge  trois  fois  l'enfant  dans  l'eau,  puis  il  lui  coupe 
quelques  cheveux  et  les  remet  au  parrain,  qui  les  jette  dans  le  bas- 
sin. Le  prêtre  termine  la  cérémonie  en  attachant  au  cou  de  l'en- 
fant une  petite  croix  d'or  ou  d'argent,  ou  même  de  quelqu'autre 
métal  d'un  moindre  prix,  selon  les  moyens  du  parrain.  Le  comte 
de  Rechberg,  dans  son  grand  ouvrage  intitulé  Les  peuples  de  la 
Russie,  a  accompagné  la  description  de  ces  diverses  cérémonies, 
d'une  planche  représentant  l'intérieur  d'une  église  grecque,  où  le 
sanctuaire  est  séparé  de  la  nef  par  une  cloison  qui  s'élève  jusqu'au 
lambris,  lequel  est  décoré  de  peintures. 

Dans  le  sacrement  de  l'eucharistie,  les  Russes  communient  sous 
les  deux  espèces.  Le  prêtre  met  le  pain ,  qui  est  fait  avec  le  levain  , 
dans  le  calice,  où  il  le  prend  ensuite  avec  une  cuillère  pour  le 
distribuer  aux  communians.  S'il  arrive  qu'il  n'y  en  ait  pas  assez,  le 
prêtre  consacre  de  nouvelles  espèces,  et  s'il  en  reste  après  la  com- 
munion, il  est  obligé  de  les  consommer  ,  l'usage  étant  dans  le  rite 
grec  de  ne  consacrer  qu'au  moment  de  la  communion,  excepté  dans 
le  tems  de  la  semaine  sainte,  où  l'on  consacre  le  lundi  une  hostie, 
qui  est  tenue  en  réserve  pour  les  malades. 


DEsRuSSES.  Il3 

Les  mariages  des  Russes  étaieut  accompagnes  autrefois  de  ce-  Mariages. 
rëraonies  particulières  et  bizarres,  dont  îa  plupart  sont  tombe'es 
aujourd'hui  en  de'sue'tude.  Lorsque  deux  familles  s'étaient  entendues 
pour  un  mariage  (  ce  qui  se  fesait  sans  que  les  deux  parties  inté- 
ressées se  fussent  jamais  vues  ),  l'épouse  était  présenle'e  nue  devant 
plusieurs  femmes,  cbarge'es  de  faire  rinspeciion  de  sa  personne ,  et 
de  lui  indiquer  les  défauts  corporels,  qu'elle  devait  lâcher  de  corri- 
ger. Le  jour  des  noces  on  ornait  sa  télé  d'une  guirlande  d'absynihe, 
et  quand  le  prêtre  avait  uni  les  deux  e'poux,  un  clerc  jetait  une 
poîgne'e  de  houblon  sur  leur  lete,  en  leur  souhaitant  une  fécon- 
dité' égale  à  celle  de  cette  plante.  Ensuite  le  père  donnait  à  sa  fille 
quelques  coups  de  fouet,  en  signe  de  la  renonciation  qu'il  fesait 
de  l'autorité'  paternelle  à  son  gendre  futur,  auquel  il  remettait  aus- 
sitôt cet  instrument. 

Il  est  rare  encore  aujourd'hui  que  les  paysans  russes  consul- 
tent l'inclination  de  leurs  enfans  pour  le  choix  d'une  compagne.  Dès 
qu'un  jeune  homme  a  atteint  l'âge  d'être  marie,  ses  parens  jettent 
les  yeux  sur  une  fille,  en  font  la  demande,  et  règlent  les  conditions 
du  mariage,  sans  en  rien  dire  au  jeune  homme.  Il  suffit  à  une  fille 
d'avoir  îa  réputation  d'être  une  bonne  oie'nagère,  pour  qu'elle  soit 
recherchée,  quels  que  soient  d'ailleurs  son  âge  et  sa  figure.  Le  jour 
fixé  pour  la  célébration  des  noces,  le  mari  se  rend  le  premier  à 
l'église,  où  l'épouse  ne  tarde  point  à  le  rejoindre,  précédée  d'jun 
jeune  homme  qui  porte  l'image  du  saint  de  la  maison ,  et  avec  la- 
quelle le  père  bénit  ses  enfans.  Le  prêtre,  revêtu  de  ses  habits  sa- 
cerdotaux, procède  alors  aux  cérémonies  d'usage.  On  donne  des 
cierges  aux  époux  et  à  tous  les  assistans,  et  l'on  allume  en  outre 
deux  torches  supportées  par  deux  grands  candélabres ,  ordinairement 
en  argent,  qui  sont  placés  aux  deux  côtés  de  l'autel,  sur  lequel  on 
dépose  l'image  dont  il  vient  d'être  parlé.  Après  cela  commencent 
les  prières,  qui  sont  accompagnées  de  chants  analogues  à  la  circons- 
tance. Le  prêtre  pose  sur  la  tête  de  chacun  des  époux  une  couronne 
d'argent:  voy.  la  planche  12;  mais  si  ce  sont  des  personnes  d'un 
rang  distingué,  ces  couronnes  sont  soutenues  au  dessus  de  leur 
tête  par  quelques-uns  des  assistans  appelés  drougeki.  Après  que 
les  anneaux  ont  été  bénis  et  échangés,  le  célébrant  présente  aux 
époux  un  verre  de  vin,  qu'ils  boivent  l'un  après  l'autre  et  à  trois 
reprises,  puis  ils  font  trois  tours  autour  de  la  table  sur  laquelle  est 
placée  l'image  ,  et  ensuite  le  prêtre  leur  donne  la  bénédiction. 
Europe.  VoL  Vî,  p 


ii4  Religion 

Dans  les  campagnes  éloignées  des  grandes  villes  il    règne    en- 
core à  cet  égard  des  coulunies,  qui    paraissent   être    d'une    origine 
très-ancienne,  et  nos  lecteurs  verront  sans  doute   avec    plaisir    que 
nous  leur  fassions  connaître  les  plus  singulières.  L'amant  commence 
par  faire  sa  déclaration  aux  parens  de  la  fdîe  d'une    manière    assez 
curieuse.  Son  drougeka  ou  paranymphe    se   présente   chez    la   fille, 
et  dit  à  sa  mère:  faites-nous  voir  votre    marchandise,    nous    avons 
de  l'argent  5  et,  introduit  qu'il  est  près  de  la  fille,  il  l'examine  at- 
tentivement, pour  pouvoir  en  faire  à  son  ami  un  fidèle  portrait.  Le 
messager  revient  le  lendemain,  et  alors  l'amant  est  introduit    dans 
l'appartement  où  se  trouve  l'objet  de   son  amour,    qui,   caché  der- 
rière un  rideau,  cherche  à  se  dérober  à  ses  regards  curieux;  cepen- 
dant, quoique  leurs  liaisons  soient  souvent  d'ancienne  date,  ce  n'est 
qu'en  usant  d'une  douce  violence  que  l'amant   parvient    à    tirer    la 
jeune  fille  de  derrière  ce  rideau,  et  à  se  placer  à    côté    d'elle.    La 
mère,  qui  est  présente  à  cette    scène,    demande    au    jeune    homme 
comment  il  trouve  la  marchandise;  s'il  répond  qu'elle  lui  convient, 
on  détermine  aussitôt  le  jour  pour  la  célébration  du  mariage.  Pour 
cette  cérémonie,  on  étend  par  terre  un  habit  de  peau,  sur  lequel  les 
deux  époux  se  couchent.  Le  père  pose  sur  leurs  têtes  l'image  du  saint 
de  la   maison,  at^ec  laquelle  if  les  bénit,  et  les  compagnes  de  l'épouse 
viennent  lui  offrir  leurs  services,  pour    broder    un    certain    nombre 
de  mouchoirs  destinés  à  servir  de  dari  ou  de  présens  pour  l'époux, 
pour  les  drougekîs  et  pour  ses  amis.  La   veille  du    jour    fixé    pour 
la  célébration  du  mariage,  l'épouse  est    conduite    au   bain    par   ses 
compagnes,  qui  ensuite  se  promènent  dans  le  village,  en  chantant 
des  airs  tristes,  dont  les  paroles  expriment  la  douleur  que  leur  cause 
la  perte  qu'elle  vont  faire  de  leur  compagne.  Le  lendemain,  les  per- 
sonnes invitées  au  mariage  se  réunissent  pour  accompagner  les  époux 
à  l'église.  Un  chœur  de  jeunes  filles    chante    un    épithalame,    dont 
voici  à  peu  près  le  sens:    Un  faucon  poursuit  une  colombe:  char' 
mante  colombe  êtes-vous  prête'^   L'époux  est  venu   vous   chercher. 
Un  oui  accompagné  de  soupirs   doit   être    la    réponse.    Le    cortège 
s'achemine  ensuite    vers    l'église,    précédé    d'un    jeune    homme    qui 
porte  le  saint  de  la  maison.  Après  la  bénédiction   nuptiale,  l'époux 
a  le  droit  d'exiger  l'accomplissement    d'un   usage    aussi    ancien    que 
singulier,  qui  consiste  dans  la   faculté  de  donner  à    son    épouse    le 
kitra  ou  baiser  d'amour,  en  la  prenant  par  les  oreilles.  Avant  que 
l'épouse  sorte  de   l'église,    la   Swakha ,    c'est-à-dire    la    femme    qui 


nEsRusSES.  Il  5 

l'accompagne  lui  ôte  sa  coiffe  de  fille,  pour  lui  mettre  celle  de 
femme  marie'e.  La  compagnie  se  rend  ensuite  à  la  maison,  oii 
l'e'pouse  feÎDt  de  pleurer  au  milieu  de  la  joie  et  de  la  bonne  chère. 
Le  lendemain  le  mari  donne  le  dernier  festin  pour  prendre  congé' 
de  ses  amis,  puis  il  jette  à  terre  des  noisettes,  pour  annoncer  qu'il 
renonce  aux  jeux  de  l'enfance. 

Lorsqu'un  Russe  est  dangereusement  malade,  on  fliit  venir  un      Extdmi. 

I     .      1  ,  .  •        \t  .  onciiou. 

prêtre  pour  lui  donner  la  communion,  et  ensuite  1  exlrâme-onction. 
Dans  l'administration  de  ce  dernier  sacrement,  le  prêtre  tient  d'une 
main  le  vase  oii  est  l'huile,  et  de  l'autre  un  pinceau  pour  faire  les 
onctions.  Le  comte  de  Rcchberg,  plutôt  dans  la  vue  de  multiplier 
les  planches  de  son  ouvrage,  que  par  le  besoin  d'y  montrer  un 
plus  grand  nombre  d'usages  diffe'rens,  en  a  consacré  une  à  la  re- 
présentation de  cette  triste  ce're'monie;  c'est  pourquoi  nous  y  ren- 
verrons ceux  de  nos  lecteurs,  qui  auraient  la  curiosité  de  vouloir  la 
connaître.  Nous  n'en  ferons  pas  de  même  à  l'egnrd  des  cere'monies 
relatives  aux  funérailles.  Dès  qu'un  malade  est  expire',  sa  chambre 
retentit  de  plaintes  et  de  ge'missemens.  Après  que  le  cadavre  a  e'té  Funérailles. 
lave'  et  revêlu  de  ses  plus  beaux  habits,  on  l'étend  dans  un  cercueils 
les  bras  croise's  sur  la  poitrine,  et  le  front  ceint  d'une  bande  de 
papier  de  quatre  doigts  de  large,  sur  laquelle  sont  e'crits  ces  mots; 
Dieu  saint,  Dieu  fort  y  Dieu  immortel,  ayez  pitié  de  nous.  Pen- 
dant tout  le  tems  que  le  mort  reste  dans  la  maison,  des  cierges 
brûlent  autour  du  cercueil,  et  des  prêtres  récitent  des  prières. 
Le  troisième  jour  on  le  porte  à  l'ëglise,  où  le  prêtre  célèbre  la 
messe,  après  laquelle  il  récite  les  prières  d'usage.  Avant  de  fermer 
le  cercueil,  le  prêtre  met  entre  les  doigts  du  défunt  un  certificat, 
constatant  qu'il  a  vécu  en  bon  chrétien  (î),  et  que  s'il  a  commis 
quelque  pëché  il  s'en  est  confesse',  et  en  a  obtenu  l'absolution. 
La  dernière  ce're'monie  est  celle  du  baiser:  le  prêtre  commence 
le  premier,  et  à  son  exemple  les  parens  et  les  amis  viennent  bai- 
ser successivement  le  cadavre  ou  le  cercueil,  comme  pour  lui  don- 
ner le  dernier  adieu,  puis  ils  s'acheminent  vers  le  lieu  de  la  sé- 
pulture. Un  jeune  homme  portant  l'image  du  patron  du  défunt,  et 

(i)  On  croit  généralement  hors  de  Russie,  que  cet  écrit  est  un  passe- 
port pour  faire  entrer  le  mort  en  paradis.  Breton  nous  assure  dans  son 
ouvrage  intitulé  La  Russie  ,  que  cela  est  un  conte  absurde.  Cet  écrit  est 
une  confession  de  foi,  plutôt  qu'un  passeport  donné  par  le  prêtre  pour 
l'admission  du  défunt  en  présence  de  son  créateur.  Ker-Porter  a  donné 
une  traduction  de  cet  écrit ,  mais  nous  croyons  inutile  de  la  rapporter. 


ii6  Religion   des   Russes. 

suivi  d'uD  diacre,  ouvre  la  marche.  Le  cercueil  porte  par  six  hom- 
mes est  entouré  de  prêtres,  qui  l'encenseut  conlinuellement,  pour 
en  e'carler  les  mauvais  esprits.  Les  parens  et  les  amis,  tenant  cba- 
Enietrement.  gyn  un  cîerge  à  la  main,  ferment  la  marche.  Arrivé  qu'on  est  à  la 
fosse,  on  y  dépose  le  cercueil,  sur  lequel  le  prêtre  jette  une  pel- 
lerée  de  terre:  chacun  des  assîstans  en  fait  autant,  et  la  cérémo- 
nie se  termine  ainsi.  Souvent  on  distribue  des  aumônes  aux  pauvres 
qui  se  trouvent  présens.  De  retour  à  la  maison  du  défunt,  les  amis 
y  sont  régalés  de  riz  cuit  à  l'eau  avec  un  peu  de  miel,  auquel  ou 
joint  du  sucre,  de  la  cannelle  et  des  raisins  secs.  Cette  espèce 
de  festin  se  renouvelle  le  troisième,  le  neuvième  et  le  vingtième 
jour,  qui  sont  particulièrement  consacrés  à  U  mémoire  du  défunt, 
et  à  prier  pour  le  repos  de  son  âme. 

Nous  avons  déjà  vu,  en  parlant  de  la  religion  des  Grecs  mo- 
dernes, qu'il  y  a  chez  ce  peuple  des  pleureuses  publiques,  qui  font 
métier  de  vendre  leurs  larmes.  Cet  usage  existait  aussi  chez  les  an- 
ciens Russes,  et  se  retrouve  encore  dans  quelques  provinces.  Cer- 
taines femmes  font  au  défunt  les  demandes  suivantes:  Pourquoi  es - 
tu  mort?  N'étais-tu  pas  assez  riche ,  et  dans  les  bonnes  grâces 
du  prince?  N'avais- tu  pas  une  belle  femme?  Tes  en/ans  ne  te 
donnaient-ils  pas  les  meilleures  espérances?  Pourquoi  donc  es- tu 
mortl,  et  ces  demandes  se  répètent  parmi  les  larmes  et  les  cris,  au 
mo.roeat  où  le  mort  est  déposé  dans  la  fosse.  Voy.  la  planche   i3. 

ARTS     ET     SCIENCES. 


et  sciences. 


i-^A  fondation  d'académies  et  autres  sociétés  littéraires  en  Rus- 
sie, nous  offre  une  preuve  incontestable  de  l'aptitude  des  habitans 
de  ce  pays  à  tous  les  genres  d'instruction j  et  les  mémoires  publiés 
par  elles,  fruit  des  encouragemens  qui  y  sont  donnés  au  talent,  ont 
été  favorablement  accueillis  dans  toute  l'Europe.  Les  premiers  ef- 
forts qui  ont  été  faits  pour  y  obtenir  ces  avantages,  remontent  à 
une  époque  antérieure  à  Pierre  l.^\  Sous  le  règne  d'Ivan  I."  on 
vit  briller  une  étincelle,  qui  fut  comme  l'aurore  d'un  nouveau  jour 
pour  les  lettres  j  cette  lumière  naissante  s'étendit  sous  Alexis  Mi- 
chelowitz,  et  prit  encore  un  plus  grand  accroissement  sous  Pierre 
I.  ,  depuis  lequel  les  sciences  et  les  beaux  arts  se  propagèrent  dans 
toutes  les  principales  villes  de  cet  empire,  surtout  sous  le  règne 
d'Elisabeth,  qui  fut  pour  la  Russie  ce  que  fut  le  règne  d'Anne  poux 


Arts   et   sciences   des   Russes.  117 

l'Angleterre.  Nous  allons  donner  un  pre'cis  de  l'e'tat  de  la  littérature 
russe,  depuis  la  naissance  de  Pierre  I.®^  jusqu'à  nos  jours,  et  nous 
ferons  mention  des  hommes  à  talent  qui  se  sont  distingue's  durant 
ce  pe'riode,  ainsi  que  des  principaux  ouvrages  que  nous  avons  d'eux 
dans  tous  les  genres. 

Les  trois  premiers  qui  s'offrent  à  nous  sont  trois  prélats,  sa-  ^^  Sm" V^ 
voirj  Adrien,  le  dernier  patriarche  de  la  Russie:  Théophane  Proko-  "«^  ^«^^""'^^^ 
povitz  ,  archevêque  de  Novogorod,  et  Demeirius  Tuptal  me'tropoli-  ^««'^*  ^^""^«^o^'- 
tain  de  Rostof  et  de  Jaroslaf.  Le  premier  a  fait    un    ouvrage    inti-    Thîo^ûmc, 
tulé  le  Bouclier  de  la  Foi,   par    lequel    on   voit    combien    il    était     ^' ^"/"«'• 
versé  dans  la  connaissance  des  Pères  de  l'église  grecque.  Le  second 
a  laissé   quatorze  ouvrages,  dans  le    nombre    desquels    se    trouvent 
un   Traité  de  l éloquence  et  de  la  poésie  slas^e  et  latine  ^ù^nx  Pa- 
négyriques de  Pierre  /.*'',  et  un  ouvrage  extrêmement  original  qui  a 
pour  litre,  la  Démonstration  du  grand  Antéchrist.  On  a    enfin    du 
troisième  un  grand  nombre  de  sermons,  les  Vies  des  saints,  trois 
Annales,  dont  une  concernant  le  peuple  slave,  et  plusieurs  Comé- 
dies spirituelles,  qui,  quoique    de    mauvais    goût,    ont    néanmoins 
contribué  à  former  le  théâtre  russe. 

Le  prince  Cantimir,  d'origine  tarlare,  a  donné  une  Description  a.^^cuL'nnrs 
de  l'empire  ottoman,  et  l'Ordre  de  la  religion  mahométane,  outre 
deux  ouvrages  en  latin  qui  ont  été  traduits  en  langue  russe.  Son 
fils  Antiochus  s'est  distingué  encore  davantage  dans  les  lettres;  i^ 
savait  le  français,  l'italien,  l'espagnol,  l'anglais  et  le  grec  ancien  et 
moderne.  Sans  parler  du  grand  nombre  de  traductions  qu'il  a  faites» 
nous  citerons  seulement  ses  ouvrages  qui  sont;  ses  Satjres,  sa  Pé- 
tréïde ,  poème  héroïque  qui  n'est  point  achevé,  une  Introduction  à 
î étude  de  ï algèbre,  une  Concordance  des  pseaumes ,  et  un  grand 
nombre  d'écrits  politiques,  de  dissertations  sur  les  principaux  évè- 
nemeus  de  l'Europe  au  tems  où  il  vivait,  et  de  relations  ministé- 
rielles très-intéressantes.  Illiiuski,  employé  comme  traducteur  à  l'aca-  et7yed£fskc 
demie  des  sciences  a  fait  imprimer  à  Moscou  un  traité  théologique 
sur  les  Evangiles  et  sur  les  Actes  des  apôtres,  et  a  composé  plu- 
sieurs poésies.  Trediakofski  fut  professeur  d'éloquence ,  et  a  laissé 
UQ  Traité  sur  ï ortographe  russe,  un  Parnasse  russe,  une  tragédie 
intitulé  Eidamie ,  un  poème  sur  la  mort  de  Pierre  I.^'',  quelques 
Réflexions  sur  les  diverses  époques  de  la  poésie  russe,  trois  Dis' 
sertations  ,  l'une  sur  Y  Antiquité  de  la  langue  slave,  la  seconde  sur 
ï  Origine  des  Russes  ^  et  la  troisième  sur    celle    des   Varèges ,   des 


I  1  8  A  R  ï  s     E  ï     s  C  I  E  N  C  E  s 

Lomomof.  Slaves  et  de  leurs  langues  etc.  Lomansof,  qui  entreprit  de  mar- 
cher sur  les  traces  d'Homère,  de  Pindare  et  d'Horace,  fut  à  la  fois 
grammairien,  rhéteur,  physicien  et  chimiste.  La  beauté' de  ses  poé- 
sies consiste  essentiellement  dans  la  force  de  l'expression,  et  dans 
la  varie'te'  des  phrases  et  des  cadences ,  qui  forment  un  genre  d'har- 
monie dont  il  est  l'inventeur  parmi  ses  compatriotes.  En  1742  il 
fut  charge'  par  l'acade'mie  des  sciences  de  mettre  en  ordre  le  riche 
cabinet  de  minéraux,  en  174^  il  fut  fait  professeur  de  chimie,  et 
en  1764  Catherine  II  le  nomma  conseiller  d'ëlat.  Ses  poésies  se 
composent  particulièrement  d'un  grand  nombre  d'odes,  et  d'une 
belle  épilre  sur  le  verre.  Il  avait  commencé  un  poème  épique,  dont 
le  héros  était  Pierre  le  grand,  mais  la  mort  ne  lui  a  pas  permis 
de  l'achever.  11  a  aussi  e'crit  une  bonne  Histoire  de  Paissie,  depuis 
l origine  de  la  nation  jusquà  la  mort  de  Jaroslaf  J." ^  ainsi  que 
divers  discours  sur  la  lumière ,  sur  t électricité,  sur  la  chimie  etc, 

SumoroUf.  Ce  savant  homme  eut  un  émule  dans  Sumorokof,  qui  a  considéra- 
blement enrichi  la  langue  nationale,  et  porte  la  poésie  à  yn  très- 
haut  point.  Ses  poésies  amoureuses  semblent  avoir  elé  écrites  avec 
la  plume  d'Anacréon  ;  il  règne  dans  ses  Idilles  une  douceur  enchan- 
teresse, et  ses  fables  sont  écrites  avec  beaucoup  de  naturel  et  de 
pureté.  Si  ses  satires,  ses  tragédies  et  ses  comédies  ne  sont  pas 
aussi  estimées,  il  a  été  plus  heureux  dans  les  drames  qu'il  a  faits 
pour  être  mis  en  musique,  dans  lesquels  domine  la  poésie  lyrique, 
et  qui  le  font  citer  par  les  Russes  comme  leur  Métastase.  Il  a  en- 
core écrit  en  prose  V Histoire  de  la  conjuration  des  Strélitz.  Tan- 
dis que  tous  ces  écrivains  travaillaient  ainsi  à  donner  un  théâtre  à 
la  Russie,  ce  pays  eut  encore  l'avantage  de  trouver  un  Roscius  dans 
le  fils  d'un  marchand  norhmé  Fédor  Volkof  de  Kostroma.  Domine' 

^o/ko/.  par  la  passion  du  théâtre,  Volkof  fut  à  la  fois  architecte,  machi- 
niste, peintre,  décorateur,  directeur  et  premier  acteur  du  théâ- 
tre à  Jaroslaf.  Elisabeth  l'appela  avec  toute  sa  troupe  à  Péters- 
bourg,  où  il  représenta  plusieurs  tragédies  de  Sumorokof.  En  1759 
il  fut  envoyé  à  Moscou  pour  y  ériger  un  autre  théâtre.  Il  était  boa 
musicien  et  poète  passable. 

Fopofs\^.  Popofski,   professeur  d'éloquence  et  de  philosophie  à   l'univer- 

sité de  Moscou,  a  rendu  de  grands  services  à    la    littérature    russe 

.tfJif      P^^  ^^^  traductions.  Régenski  a  su  peindre  dans  ses  vers  l'efferves- 

l^uTgTdL     ^^°^^  ^^^^  passion  et  les    tourmeos    d'un    amour   malheureux;    mais 

nd.cùnud,es.  son   premier  titre  de  gloire  est  d'avoir  donné  à  la  Russie  une    tra- 


DES     Russes.  i  19- 

gédie,  qui  a  ëtë  pour  sa  nation  l'époque  du  bon  goût.  Le  sujet 
de  cette  tragédie ,  que  les  Russes  mettent  au  nombre  de  leurs  meil- 
leurs ouvrages  en  ce  genre,  est  l'assassinat  de  Smerdis,  fils  de  Cy- 
rus,  par  son  frère  Cambise.  Maikof  est  un  autre  poète  tragique  dont 
s'honore  la  Russie:  son  Agriope,  femme  d'Agenor  a  fait  beaucoup 
de  bruit  sur  le  théâtre  de  ce  pays.  Outre  plusieurs  traductions  de 
tragédies  Fonvisin  a  donné  à  sa  naiion,  dans  son  Brigadier^  le 
vrai  modèle  de  la  comédie.  Cet  écrivain  a  eu  un  heureux  rival  dans 
Lukin,  auteur  du  Libertin  corrigé  par  T amour.  Nous  ne  devons 
pas  non  plus  passer  sous  silence  plusieurs  autres  comédies,  qui  font 
honneur  au  théâtre  russe,  telles  que  VUsitrier  de  Bibikofj  le  jRw^je 
de  retour  de  la  France,  de  Karin  j  une  comédie  d'Ablecimof,  et 
une  autre  comédie  intitulée  la  l^éritahle  amitié ,  qui  ont  soutenu 
l'une  et  l'autre  le  parallèle  avec  les  précédentes. 

Outre  les  écrivains  à' Annales  que  nous  avons  cités  plus  haut, 
la  Russie  en  a  eu  encore  qui  se  sont  signalés  dans  l'histoire  de  ce 
pays,  et,  dans  ce  nombre,  nous  distinguerons  particulièrement  Kres- 
chekin,  mort  en  1763,  grand  amateur  d'antiquités  russes,  lequel, 
outre  une  Vie  de  Pierre  le  grand,  a  laissé  trois  ouvrages  àliis- 
^oire  très-estimés.  Si  le  droit  de  naturalisation  et  cinquante-sept 
ans  de  travaux  continuels  en  Russie  peuvent  être  des  titres  pour 
mériter  à  Muller  l'honneur  d'être  compris  dans  le  nombre  des  écri- 
vains qui  ont  illustré  la  littérature  de  ce  pays,  il  est  juste  que 
nous  fassions  mention  ici  des  ouvrages  qu'il  a  laissés.  Ces  ouvrages 
sont;  X Histoire  de  Nouogorod;  \ Histoire  de  la  Russie  depuis  Fé- 
dor  Ivanovitz  jusqu'à  Mikail  Fédérovitz;  XHistoire  de  la  Sibérie, 
et  une  infinité  de  fragraens  historiques,  insérés  dans  les  Actes  de 
l'académie  des  sciences  à  laquelle  il  était  adjoint.  Le  prince  Scher-  i>eherhatof. 
batof  est  encore  compté  par  les  Russes  pour  un  de  leurs  historiens 
les  plus  marquans.  C'est  lui  qui  a  tiré  de  l'oubli  le  Journal  de 
Pierre  I.^%  et  on  lui  est  également  redevable  de  la  publication  de 
documens  importans  ,  qui  étaient  ensevelis  dans  les  archives.  Tatis-  ^'«'"«^'^A 
chef  a  de  même  bien  mérité  de  l'histoire  russe:  dès  l'an  17^0  il 
commença  à  rassembler  des  matériaux  pour  la  géographie  et  l'his- 
toire de  cet  empire,  et  continua  pendant  trente  ans  un  travail,  qui 
demandait  beaucoup  de  persévérance.  Son  ouvrage  fut  imprimé  en 
1768  aux  frais  de  l'université  de  Moscou,  à  laquelle  le  fils  en  avait 
fait  hommage  après  la  mort  de  son  père.  Un  bel  ouvrage  sur  l'his- 
toire russe,  c'est  celui  qui  a  été  entrepris  par  l'académie  des  scien- 


SJuUti 


T,raÙchci  3 
Desiisrùn  etc. 


120  AnTSETSCIEÎsCES 

ces,  d'après  les  mémoires  qu'on  a  pu  recueillir  dans  toutes  les  ar- 
chives de  l'empire,  et  auquel  le  savant  MuUer  à  beaucoup  contri- 
bué: il  en  a  été  imprime  vingt  volumes  depuis  1755  jusqu'en  1765. 

Les  Russes  se  sont  également  occupes  de  tout  ce  qui  pouvait 
être  de  quelqu'utililé  à  l'histoire  et  à  la  politique.  Bratichef  a  écrit 
une  Relation  historique  des  faits  arrivés  au  Schah-NacUr.  Deguenin 
a  donné  une  Description  des  mines  de  la  Sibérie.  Xllrof  a  coiDT^osé 
le  Journal  dun  voyage  par  mer,  depuis  ïile  dOxotski  jusqùau 
Kamtchatka.  Isiaslaf  a  publié  la  Topographie  et  t Histoire  de  la 
Géorgie.  Soiraonof  a  laissé  une  Description  physique  et  historique 
des  peuples  voisins  de  la  mer  Caspienne.  Enfin  Troxiraofski  a  im- 
primé un  Traité  des  plantes  des  déserts  de  la  Crimée  etc. 

L'impératrice  Elisabeth  n'a  pas  manqué  d'exciter  le  clergé  mê- 
me à  l'amour  de  l'étude  et  à  la  pratique  des  vertus,  et  plusieurs 
prélats  se  sont  distingués  sous  son  règne,  autant  par  leur  savoir  que 
par  leurs  qualités  morales.  Demetrius  Sachenof,  nommé  depuis  ar- 
chevêque de  Novogorod,  et  le  moine  Arabroise,  devenu  ensuite  évè- 
que  de  Moscou,  ont  été  de  savaus  hommes,  et  leurs  ouvrages  n'at- 
testent pas  moins  leurs  connaissances  que  leur  piété. 

Sous  le  long  et  brillant  règne  de  Catherine  II ,  les  lettres  pri- 
rent en  Russie  un  développement,  dont  elles  furent  particulière- 
ment redevables  à  la  formation  d'un  grand  nombre  de  nouveaux 
établissemens  d'instruction  dans  toutes  les  provinces  de  l'empire. 
Il  y  en  a  plusieurs  qui  sont  consacrés  à  l'éducalion  des  mili- 
taires. Le  premier  et  le  plus  nombreux  est  celui  destiné  aux  ca- 
dets du  service  de  terre ^  lesquels,  comme  nous  l'avons  dit  plus 
haut,  sont  logés  dans  le  palais  appartenant  autrefois  au  prince  Men- 
zikof.  Viennent  ensuite,  le  collège  des  cadets  de  la  marine,  qui 
fut  transféré  par  ordre  de  Catherine  II  dans  la  maison  de  plaisance 
de  Pierre  ïïl  ;  puis  le  corps  des  cadets  du  génie  et  de  t  artillerie , 
et  enfin  le  collège  des  cadets  des  mines  qui  se  trouve  à  l'extré- 
mité du  Vasialrof ,  près  de  l'embouchure  de  la  Neva.  Outre  cela 
il  y  a  encore  un  grand  nombre  d'autres  établissemens  publics  d'ins- 
truction, et  dans  la  seule  ville  de  Pétersbourg  on  compte  trois  uni- 
versités, l'une  pour  la  médecine,  une  autre  pour  la  chirurgie,  et  la 
troisième  pour  les  autres  éludes. 

Le  collège  de  S.'  Alexandre  Newski  est  sous  l'inspection  du 
métropolitain  de  Pétersbourg,  et  c'est  là  que  les  jeunes  gens  desti- 
nés  à    l'état    ecclésiastique    font    leurs   études,    et    particulièrement 


Arts    et    sciences    des    Russes.  121 

celle  de  la  tlie'ologie.  Nous  ne  devons  pas  oublier  parmi  les  ëta- 
blissemens  de  ce  genre,  celui  que  Catherine  II  a  consacre  à  l'ëdu- 
calion  des  jeunes  demoiselles  de  famille  noble,  et  qui  se  trouve 
dans  le  couvent  delà  Re'surreclion ,  bâti  par  l'impératrice  Elisabeth 
sur  le  bord  de  la  Neva ,  à  une  des  exlrômite's  de  Pëtersbourg.  Non 
contente  d'avoir  donne'  à  la  Russie  toutes  ces  institutions  et  autres 
non  moins  utiles,  Catherine  II  a  encore  fonde'  dans  cette  capitale 
et  dans  toutes  les  provinces  de  son  empire  des  e'coles  normales,  pour 
l'instruction   des  enfans  de  toutes  les  conditions. 

L'académie  des  sciences  établie  à  Pétersbourg  est  dans  la  Vasi- 
Uostrof  près  de  la  Neva.  Elle  a  été  fondée  par  Pierre  le  Grand,  qui, 
d'après  les  conseils  de  Wolf  et  de  Leibnitz,  en  fit  les  rëglemens.  Les 
hommes  de  lettres  les  plus  distingues  chez  tous  les  peuples  furent  ad- 
mis dans  cette  académie  dès  son  institution,-  mais  la  mort  n'ayant  pas 
permis  à  ce  prince  de  faire  davantage  pour  son  organisation,  ce  fut 
Catherine  II  qui  eut  l'honneur  en  1724  d'eu  re'unir  pour  la  première 
fois  les  membres.  Les  actes  de  cette  socie'té  savante  pre'sentent  dans 
l'espace  de  peu  d'années  un  grand  nombre  de  me'moires  inte'ressanF; 
C'est  encore  Pierre  le  Grand  qui  en  a  fondé  la  bibliothèque,  dans 
les  salles  de  laquelle  on  trouve  plusieurs  objets  rares  d'histoire  na- 
turelle: collection  qui  a  été'  conside'rablement  enrichie  depuis  par 
les  soins  de  Pallas,  de  Gmelin  et  de  Guldenstaed. 

L'Académie  des  beaux  arts  est  située  dans  un  magnifique  édi- 
fice contigu  à  celai  de  l'Acade'mie  des  sciences,  et  dont  la  cons-« 
Iruction  est  due  à  Catherine  II.  Il  est  de  forme  circulaire  et  s'élève 
tout  près  de  la  Neva.  De  quelque  côté  qu'on  le  regarde,  on  est 
frappé  de  i'elégance  et  de  la  beauté  de  son  architecture;  aussi 
passe-t-il  pour  un  des  palais  les  plus  remarquables  qu'il  y  ait  à 
Pétersbourg.  On  y  enseigne  aux  élèves  la  peinture,  la  gravure  et 
la  sculpture  sur  le  bois,  sur  l'ivoire  et  sur  l'ambre:  l'horlogerie, 
l'exécution  de  divers  ouvrages  au  tour,  la  fabrication  d'instrumens 
de  diverses  sortes,  le  jet  en  fonte  de  statues  en  bronze  et  autres 
métaux j  ainsi  que  l'art  de  travailler  et  d'imiter  les  pierres  fines,  de 
frapper  les  médailles,  d'appliquer  la  dorure  et  le  vernis  y  forment 
aussi  autant  de  branches  particulières  d'enseignement. 

Il  existe  encore  à  Pétersbourg  une  autre  académie  uniquement 
destinée  à  l'art  théâtral,  et  oh  des  enfans  des  deux  sexes  sont  ins- 
truits dans  la  danse,  dans  la  musique,  dans  la  déclamation  et  dans 
tout  ce   qui    tient  à   cet   art. 

Europe.  Fol.   VI.  Q 


122 


Costume     des     Russes. 


SXur^  -L'ES  Russes  diffèrent  totalement  des  autres  peuples  de  l'Europe 

par  leur  habillement,  par  leurs  usages  et  par  leurs  mœurs.  Outre  la 
grande  variété  des  peuples  qui  composent  le  vaste  empire  de  Russie, 
on  rencontre  journellement  dans  les  rues  de  Pétersbourg  des  An- 
glais, des  Français,  des  Danois,  des  Polonais,  des  Suédois,  des 
Espagnols,  des  Portugais,  des  Italiens,  des  Allemands,  des  Per- 
sans, des  Turcs  etc.  Le  concours  de  tant  de  gens  différens  sur 
un  même  point  fait  de  Pétersbourg  une  ville  unique  au  monde,  pour 
la  bigarrure  des  vêtemens.  Cette  diversité  de  nations  n'est  pas 
aussi  fortement  marquée  dans  les  autres  villes,  à  cause  du  soin 
que  chacun  y  prend  de  s'habiller  à  la  mode  du  pays,  pour  ne 
pas  attirer  sur  soi  les  regards  des  curieux  et  exciter  l'ëtonne- 
ment  de  la  multitude;  mais  ici  celte  précaution  serait  bien  inu- 
tile. Quelque  bizarre  que  puisse  être  son  habillement,  un  étranger 
peut  être  sûr  de  trouver  parmi  les  nombreux  sujets  de  l'empire 
russe  des  costumes,  qui  ne  le  céderont  point  au  sien  en  singularité. 
La  capitale  de  la  Russie  voit  tous  les  jours  arriver  dans  ses  murs 
une  foule  d'individus  de  différens  pays,  depuis  les  montagnes  gla- 
cées'du  Kamtschatka,  jusqu'aux  plaines  fertiles  de  l'Ukraine:  provin- 
ces qui  sont  à  environ  deux  mille  lieues  l'une  de  l'autre,  et  entre  les- 
quelles se  trouvent  les  Sibériens,  les  Tonguses,  les  Calmouks  et 
une  quamité  prodigieuse  de  nations  tarlares,  les  Finlandais,  les  Co- 
saques etc.  Pétersbourg  est  une  ville  oij  les  Russes  eux-mêmes  sont 
étrangers,  et  dont  la  population  s'augmente  chaque  jour  d'un  nombre 
considérable  de  personnes,  qui  y  viennent  de  tous  les  points  de  l'em- 
pire. La  Russie  ressemble  à  un  homme  qui  a  fait  un  grand  héri- 
tage, auquel  il  ne  s'attendait  pas.  Ce  n'est  que  d'à  présent  qu'elle 
commence  à  s'instruire,  et  elle  semble  même  étonnée  en  quelque 
sorte  de  son  importance.  Semblable  à  un  jeune  héritier,  elle  voit 
à  sa  suite  plusieurs  maîtres:  l'anglais  lui  enseigne  la  navigation  et 
le  commerce,  le  français  les  modes  et  la  danse,  l'italien  le  chant 
et  le  dessin,  l'allemand  les  évolutions  militaires  et  tout  ce  qui  a 
rapport  à  la  guerre.  C'est  ainsi  que  Swinlon  nous  dépeint,  dans  son 
Voyage  en  Russie  de  Tan  1788,  ce  jeune  héritier,  qui  ayant  main- 


Vancien 

costume  des 

Russes  dans  les 

classes 

îriferteures  de 

la  iocivté. 


Costume    des     Russes.  I23 

tenant  près  de  quarante    ans    de  plus,    et    devenu    par    conse'quent 

adulte,  montre  qu'il  a   toutes  les  facultés  et  toutes  le  dispositions 

rjécessaires  pour  l'étude  des  arts  et  des  sciences.   Il  est  aise  de  voir  iifauichtrekcr 

d'dprès  cela  que,  pour  avoir  une  idée  pre'cise    du  costume  original 

des  Russes  ,  il   ne   faut  pas  en  chercher  le   modèle  dans  les  hautes 

classes  de  la  société,   qui  sont    à    présent    les  mêmes    que    partout 
aiUeuis,   luaio   ovv»!,.^^.,.   jw,^^   ^^11^^   -*--    . —  --- ; u.viaaus   ec 

des  paysans,  où   l'individu  conserve    encore  cette    physionomie    du 

caractère  primitif,  qu'une  éducation  soignée  a  fait   disparaître  dans 

les   autres   classes. 

«  J'hésite  toujours,  dilSwInton,  a  tracer  le  caractère  des  Rus- 
ses, à  cause  de  la  difficulté  qu'il  y  a  de  juger  d'une  nation  au 
milieu  d'un  mélange  hétérogène  d'habilans,  comme  le  présente  la 
population  de  Pétersbourg.  Que  faire  donc  dans  ce  cas?  S'en  rap- 
porter à  ce  qu'en  disent  les  étrangers  qui  y  résident?  Mais  ils  ne 
connaissent  que  les  marchands  russes  de  la  dernière  classe,  et  qui 
sont  bien  les  hommes  les  plus  rusés  qu'on  puisse  trouver.  Devrait- 
on  aussi  juger  des  autres  peuples  de  l'Europe  par  ceux  de  leurs 
marchands  qu'on  voit  ici?  D'ailleurs,  Pétersbourg  est  une  frontière  de 
l'empire  russe j  il  faut  donc  bien  se  garder  de  prononcer  sur  le  carac- 
tère des  habitans  de  ce  vaste  empire,  tant  qu'on  ne  les  aura  pas  vus 
dans  leur  propre  pays,  dans  leurs  villages  et  jusque  dans  leurs  re- 
traites  les  plus  éloignées  etc.  » 

Les  Russes  eu  général  sont  d'une  taille  plutôt  moyenne  que 
grande;  ils  sont  bien  faits,  et  d'une  complexion  robuste;  leurs 
cheveux  sont  noirs  et  rarement  blonds,  et  ces  qualités  physiques 
sont  communes  aux  deux  sexes.  La  vivacité,  l'activité,  la  jovialité, 
la  persévérance  dans  les  entreprises,  l'indifférence  dans  les  dangers, 
et  enfin  une  certaine  urbanité  naturelle,  forment,  selon  le  comte  de 
Rechberg,  le  caractère  du  russe.  Hospitalier,  sociable,  affable  et 
naturellement  bon,  il  devient  furieux  lorsqu'il  s'abandonne  à  la  pas- 
sion. La  propreté  et  la  tempérance  sont  des  vertus  qui  se  trouvent: 
généralement  jusque  dans  les  plus  basses  classes  de  la  société;  il 
faut  pourtant  excepter  l'usage  des  liqueurs  spiritueuses,  dont  les 
gens  du  peuple  ne  peuvent  s'empêcher  de  boire  avec  excès.  Le 
soldat  russe  est  courageux,  l'agriculteur  infatigable,  le  négociant 
actif  mais  intéressé.  «  Les  Russes  ont  beaucoup  de  talent  natu- 
rel. On  fait  en  Russie,  dit  l'abbé  d'Auteroche,  un  forgeron,  un 
maçon,    un  charpentier    etc.,    comme    on    fait    ailleurs    un    soldat. 


Qualité  f 

physiques  des 

liasses. 


Caractère  de» 
ilusses. 


124  Costume 
II  y  a  dans  chaque  régiment  les  artisans  qui  lui  sont  nécessaires, 
sans  qu'il  soit  besoin  d'eu  prendre  au  dehors.  Ils  sont  choisis  de 
la  taille  qu'on  croit  la  plus  convenable  au  métier,  auquel  chacun 
d'eux  est  destiné.  On  donne  à  un  soldat  une  serrure  pour  modèle, 
avec  l'ordre  d'en  faire  de  semblables  :  ce  qu'il  exécute  avec  beaucoup 
■          de  dextérité;  et  l'on  en  fait  de  même  pour  tous  les  autres  ouvra- 

en  est  frappé  aussitôt  qu'on  entre  en  Russie  etc.  (i)  ». 
Leur  adresse.  Lc  Russe  cst  naturellement  très-adroit,  et  il  n'emploie  que  fort 

peu  de  moyens  pour  l'exécution  des  choses    qu'il    entreprend:  peu 
d'outils  lui  suffisent  pour  faire  des  ouvrages  surprenans.  Il  manie  sur- 
tout la  hache  avec  une  dextérité  admirable.  Lorsque  je  vois,  dit  un- 
bon  observateur  (2),  un  de  ces  Russes,  avec  sa  longue  barbe,  qu'on 
appelle  PlotaiU,  portant  derrière  lui  une  hache  pendue  à  sa  cein- 
ture, voilà,  me  dis-je  à  moi-même,  l'homme  réelement  indépendant. 
Un  russe  avec  sa  hache  est  propre  à  tout,  et  peut  se  passer  de  tout 
autre  outil:  car  elle  lui  sert  à  la  fois  de  marteau,  de  scie,  d'épieu 
de  plane  et  de  ciseaux:  qu'on  emploie  cet  homme  à  ce  qu'on  vou- 
dra, il  n'a   besoin    que  de  sa  hache.  C'est  une    chose   vraiment  cu- 
rieuse, pour  quiconque  sort  d'un  pays  où  les  arts  et  les  métiers  sont 
toujours  accompagnés  d'un  attirail  d'outils,  de  voir  la  merveilleuse 
simplicité  de    ceux  d'un  ouvrier  russe,  et  l'habileté   avec  laquelle  il 
s'en  sert. 

^^" buJeurs"'''  Swinton  nous  apprend    en  plusieurs  endroits  de  son  ouvrage, 

que  les  Russes  aiment  passionnément  l'argent,  qu'ils  ne  peuvent  à 
la  vérité  conserver,  ou  dont  ils  ne  peuvent  jouir  que  du  consen- 
tement de  leurs  seigneurs.  Cette  passion  le  cède  néanmoins  à  leur 
goût  pour  l'eau-de-vie,  qui  seul  peut  leur  arracher  quelque  pièce 
de  monnaie.  Quant  à  ce  goût  immodéré  des  Russes  pour  les  li- 
queurs spiritueuses,  nous  dirons  que  si  l'ivresse  est  la  situation  la 
plus  propre  à  nous  faire  connaître  le  caractère  d'un  homme,  on 
peut  assurer  que  celui  des  Russes  est  excellent.  Ils  ne  cessent  de 
s'embrasser  entre  eux  quand'ils  sont  ivres.  Leurs  lèvres  sont  dans 
un  mouvement  continuel  soit  pour  boire,  soit  pour  chanter,  soit 
pour  se  donner  et  se  rendre  des  baisers  d'amitié  à  travers  les  lon- 
gues  barbes    qui    couvrent   leurs   visages.    Les  femmes    de  la    basse 

(i)  Ricter,  Russiche  Mizellen^  Tom.  II. 

(2)  Promenades  d'un  désœuvré  dans  la  ville  de  Péùersbourg.  Paris , 
i8i2  Tom.  I. 


DEsRuSSES.  125 

classe  se  permetlent  aussi  de  faire  des  libations  à  Bacchus.  Quel- 
qu'ivres  qu'ils  puissent  être,  hommes  ou  femmes,  les  Russes  ne  man- 
quent jamais  de  faire  un  signe  de  croix  en  passant  devant  une  église. 

L'amour  de  l'argent,  si  l'on  peut    appeler    ainsi    le  désir    d'en    '^''"Jf^"  "^^ 
avoir   pour   le    dépenser    aussitôt,    domine    les  gens    du   plus    haut 
rang.  La  noblesse  est    passionnée    pour    le    luxe,  et  il    faut  de  l'or 
pour  le  soutenir.  Quelques  voyageurs  ont  parlé  de  l'humble  conte- 
nance de  l'esclave  russe  quand  il  salue,  ce  qu'il  fait  en  baissant  la 
tète  jusqu'à  terre,  d'oii    ils    concluent    qu'il    n'est    capable    que    de 
sentimens  servîtes. Mais  il  ne  faut  pas  juger  de  tout  un  peuple  d'après 
une  preuve  aussi    éphémère,  que    l'est  une    manière    particulière  de 
saluer.  En  s'inclinant  profondément,  le  russe  n'a  pas  d'autre  fin  que 
celle  que  nous  nous  proposons  nous-mêmes  quand  nous  mettons  au 
bas  de  nos  lettres,  votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur.  II 
est  bon  d'observer  en  outre  que  le  Russe   ne  donne    cette    marque 
de  respect  qu'à  son  supérieur,  et  encore  à  celui  duquel  il  dépend 
immédiatement,  qui  lui  même,  au  moment  où  il  est  salué,   lui  donne 
familièrement    le    titre    de   frère,     que    le    plus    grand    Prince     de 
Russie  ne  dédaigne  pas  de  lui  rendre  à  son  tour.  Rarement  un  Russe 
ôte  son  chapeau  à  quelqu'un,  lors  même  qu'il  le  croit  d'un  rang  supé- 
rieur au  sien,  à  moins  qu'il  ne  le  connaisse  pas,  ou  qu'il  ne  soit  dans 
sa  dépendance 5  mais  il  ne  manque  pas  de  saluer  ses  égaux:  de  là 
ses  inclinations  continuelles,  qu'un  étranger,  qui  n'y  fait  pas  beau- 
coup d'attention,  prendrait  tout-à-coup  pour  des  marques  de  servi- 
lité. Un  voyageur  en  Russie  recevra  des  paysans  plusieurs  saluts  de 
ce  genre,  ne  fût-il  habillé  que  d'une  peau  de  mouton   et  avec  une 
barbe  épaisse,  comme  s'il  avait  un  habit  galonné  en  or.  Cet  usage 
dénote  beaucoup  de  grandeur  d'âme  dans  les  Russes  j  mais  il  con- 
vient pourtant  d'ajouter   que  les  femmes  au  contraire  mettent  beau- 
coup de  grâce  dans  leur  manière  de  saluer  j  pour  cela  elles  se  posent 
les    deux   mains    sur    le    sein,    et    inclinent   la    tète    légèrement    et 
avec  beaucoup  d'aisance.  Une  jeune  paysanne  salue  avec  autant  de 
grâce  qu'une  duchesse.  La  nature  a  doué  toutes  les  femmes  russes 
de    grâces    séduisantes ,    qui    forment    un     contraste    frappant   avec 
les   manières  rustiques  des  paysans:    ces    derniers,  à    la  réserve   du 
salut,  ressemblent  parfaitement  aux  ours  dont  ils  portent  les  peaux 
pour  vêtement. 

L'habitude  de  vivre  en  plein    air,   dit    Rechberg,  fait    aue  le«5     ^'"r/onc 
ilusses  sont  dune  forte  complexion.   Le  climat   de   la  Russie  est, 


126  Costume 

comoje  on  le  sait,  Irès-froid  surtout  en  hiver,  et  pourtant  les 
enfans  des  paysans  y  sont  vêtus  fort  légèrement;  ils  se  roulent 
dans  la  neige,  et  la  liberté  de  leurs  mouvemens  concourt  efficace- 
raent  à  leur  développement  physique  et  moral.  Le  froid  auquel  ils 
sont  accoutumés  ne  les  incommode  nullement.  Leur  nourriture  est 
simple,  mais  abondante;  ils  mangent  beaucoup  de  viaude  et  de  fa- 
rine d'orge,  ce  qui  peut-être  encore  ne  contribue  pas  peu  à  les 
rendre  plus  robustes.  Les  paysans  russes  ne  sont  guères  sujets  aux 
maladies:  aussi  n'y  a-t-il  généralement  en  Russie  que  fort  peu  de 
médecins,  môme  dans  les  grandes  villes.  Le  Russe  n'est  pas  seule- 
ment habitué  au  froid;  il  supporte  la  chaleur  avec  la  même  aisance. 
Les  paysans  dorment  tous  sur  les  poêles,  qui,  comme  on  le  sait, 
sont  très-chauds  en  Russie.  Nous  verrons  bientôt  que  dans  leus  bains 
ils  s'exposent  à  un  degré'  de  chaleur  extraordinaire,  et  qu'ils  pas- 
sent de  là  immédiatement  au  froid  le  plus  rigoureux.  Les  anciens 
Scandinaves  ne  connaissaint  pas,  dit  Swinlon  ,  l'usage  des  poêles^ 
et  le  froid  extrême  qu'ils  souffraient  les  obligeait  à  être  chastes 
pendant  l'hiver.  Les  cabanes  des  Russes  au  contraire  sont  extrême- 
ment chaudes:  ce  qui,  joint  à  l'usage  des  bains,  rend  chez  eux  les 
deux  sexes  aussi  prëoces  pour  l'amour,  qu'ils  le  sont  sous  le  ciel 
de  rindostan. 

Les  filles  russes,  dit  encore  Swinton,  arrivent  pour  la  plu- 
part à  la  puberté  dès  l'âge  de  douze  ou  treize  ans:  précocité  qu'il 
faut  attribuer,  sous  un  climaj;  aussi  froid,  à  l'usage  fréquent  qu'on 
y  fait  des  bains  à  vapeur;  mais  aussi  en  accélérant  la  formation  des 
corps  ,  ces  bains  en  altèrent  promptement  les  formes  et  la  consti- 
tution. Les  femmes  russes  de  la  basse  classe  sont  en  général  d'une 
complexion  bien  moins  robuste  que  les  hommes.  L'usage  des  bois- 
sons et  des  bains  chauds,  le  froid  et  les  travaux  pénibles  auxquels 
elles  sont  assujéties ,  ainsi  que  le  défaut  d'exercices  convenables, 
leur  font  bientôt  perdre  le  peu  de  beauté  que  la  nature  leur  avait 
départie  à  un  âge,  oii  l'homme  est  à  peine  parvenu  à  son  entier 
développement.  Une  autre  circonstance  défavorable  aux  femmes  rus- 
ses, c'est  l'usage  où  elles  sont  encore  de  se  plâtrer  grossièrement 
le  visage  de  rouge  et  de  blanc.  Cet  usage  était  commun  autrefois, 
même  aux  femmes  du  plus  haut  rang,  et  une  dame  qui  n'aurait 
point  eu  de  fard  se  serait  fait  montrer  au  doigt.  Les  femmes  du 
bon  ton  ont  enfin  renoncé  à  cette  mode  bizarre  et  ridicule,  mais 
celles    du  peuple    ne    semblent    pas  encore    disposées  à    les    imiter. 


D   E  s       R  U  s  s  E  s.  127 

Swînton  en  attribue  la  cause  à  rulilitè  dont  leur  est  le  fard,  pour 
se  garantir  le  visage  du  froid.  En  parlant  de  l'extrême  rapidité  des 
slites,  qui,  quand  on  a  le  vent  en  face,  fait  éprouver,  avec  plus  de 
froid,  une  sensation  semblable  à  un  coup  de  rasoir,  cet  écrivain  dit 
que  les  hommes  s'en  préservent  en  se  couvrant  le  visage  avec  leur 
manchon,  mais  que  les  femmes  ont  en  cela  un  avantage  sur  eux, 
en  ce  que  leur  visage  se  trouve  naturellement  défendu  par  une 
couche  de  fard  d'un  pouce  d'épaisseur.  Si  cet  expédient ,  conlinue- 
t-il,  n'est  pas  propre  à  les  rendre  plus  belles,  il  les  préserve  au- 
raoins  du  danger  d'avoir  le  visage  entièrement  gelé. 

Le  Russe  parle  avec  beaucoup  de  volubilité  et  a  des  manières  ^''rïf^cif/ 
très-persuasives.  Il  accompagne  ses  discours  des  gestes  le  plus  ex-  ^""^'' 
pressifs,  et  souvent  de  mouvemens  de  tête  et  de  pieds  qui  mettent 
tout  son  corps  en  action  :  un  étranger  témoin  de  l'entretien  de  deux 
Russes,  n'aurait  pas  de  peine  à  en  deviner  le  sujet,  seulement  à  leurs 
gestes.  La  langue  russe  est  pleine  de  sentences  et  de  proverbes;  en 
quoi  elle  est  peut-être  supérieure  à  toute  autre  langue.  11  existe 
des  recueils  de  ces  proverbes,  qui  eo  contiennent  plus  de  quatre 
mille  (i).  Les  gens  du  peuple  aiment  le  chant  et  la  danse;  ils 
conservent  par  tradition  d'anciennes  chansons,  qu'ils  chantent  avec 
beaucoup  d'expression. 

En  général  il  règne  une  grande  simplicité  de  mœurs  parmi  les 
habitans  de  la  campagne,  et  ils  se  rendent  estimables  par  beaucoup 
de  qualités,  et  entre  autres  par  leur  respect  pour  les  vieillards.  Ces 
demies  conservent  une  grande  autorité  sur  toute  la  famille,  et  usent 
du  droit  de  punir  leurs  enfans,  encore  qu'ils  soient  mariés,  lorsqu'ils 
manquent  à  leurs  devoirs  de  fils.  On  trouve  assez  souvent  dans  cette 
classe  d'hommes  des  lêies  vénérables ,  qui  méritent  toute  l'attention 
du  physionomiste  et  de  l'artiste,  et  qui  rappellent  à  notre  souvenir 
celles  des  anciens  philosophes:  nous  en  représenterons  quelques- 
unes  dans  les  planches  suivantes. 

Le  paysan  russe  porte  la  barbe  longue  et  les  cheveux  courts. 
Voyez  le  groupe  représenté  à  la  planche  14 j,  où  il  y  a  un  paysan 
sur  le  point  de  se  mettre  en  voyage.  Il  a  pour  coiffure  un  cha- 
peau large  par  le  haut,    mais    avec  un  petit    bord,   et    assez  grand 

(0  II  J  en  a  4291  dans  la  collection  pubhée  à  Moscou  en  1770 
sous  le  titre  de:  Sobranie  4291.  DrevnicJiRossiskich'Posloviiz.  La  col- 
lection de  Bagdanovitch  ,  Pétersbourg  1786,  n'est  pas  aussi  complète. 


128  Costume 

pour  tenir  au  fond  son  mouchoir,  et  préserver  sa  tête  des  rayons 
du  soleil.  Son  habillement  consiste  en  une  chemise  sans  col  avec 
des  manches  ouvertes,  laquelle  retombe  sur  ses  longs  et  larges 
caleçons.  Cette  chemise  se  serre  autour  de  son  corps  avec  une  cein- 
ture de  cuir,  à  laquelle  sont  suspendues  ses  clefs  et  son  cou- 
teau. Son  habit  ou  kaftan  de  drap  gris  fait  dans  le  pays,  se  bou- 
tonne sur  le  devant  et  lui  descend  jusqu'aux  genoux j  il  en  retrousse 
le  bas  sur  son  dos  quand  il  est  en  voyage,  et  il  porte  une  paire 
de  souliers  d'e'corce  d'arbre  pour  s'en  servir  au  besoin.  En  hiver 
le  paysan  a  un  habillement  en  peau  de  mouton  plus  ou  moins 
long,  mais  son  cou  est  découvert  dans  toutes  les  saisons.  Au  lieu  de 
bas  il  porte  des  bandes  de  toile  roule'es  autour  de  ses  jambes,  et 
auxquelles  ses  souliers  sont  attache's  avec  des  courroies,  qu'il  roule 
de  même  autour  de  la  jambe.  Ceux  qui  prennent  du  tabac  le  tien- 
nent dans  une  corne,  d'où  ils  le  tirent  en  la  secouant.  Telles  sont 
les  notions  que  nous  fournit  le  comte  de  Rechberg  sur  le  costume 
des  Russes.  Swiulon  entre  dans  plus  de  de'lails  à  ce  sujet,  et  nous 
croyons  que  nos  lecteurs  ne  nous  sauront  pas  mauvais  gré  de  leur 
faire  connaître  ici  ce  qu'il  dit  dans  ses  Voyages  de  l'habillement 
ancien  et  moderne  des  Russes. 
dcfhommel  Quaut  à  la  galanterie  et    à   l'habillement    des    Russes,    dit  cet 

écrivain,  une  barbe  de  trois  pieds  de  long  jouit  de  la  plus  haute 
faveur  auprès  des  nymphes  de  la  Russie.  Les  Ecossais  chantent  une 
chanson  où  il  est  parle'  «  d'un  jeune  paysan  fraîchement  rase',  qui 
vient  faire  la  cour  à  sa  belle  »  ;  mais  ce  moyen  de  plaire  ruinerait 
ici  les  prétentions  d'un  amant.  Les  gens  du  peuple  ne  laissent  pas 
de  conserver  une  grande  vénération  pour  cet  ornement  du  visage 
de  l'homme,  malgré  tous  les  efforts  qu'ont  fait  les  monarques  russes 
pour  l'en  dépouiller.  Il  n'y  a  que  les  employés  du  gouvernement 
dans  le  service  de  terre  ou  de  mer,  qui  se  conforment  en  cela  au 
dësir  de  la  cour.  Les  hommes  qui  portent  encore  le  barbe,  ont 
conserve'  aussi  l'ancien  habillement,  espèce  de  longue  casaque  de 
gros  drap  doublée  en  hiver  de  quelque  fourrure,  et  à  laquelle  ils 
attachent,  a  la  hauteur  des  reins,  une  ceinture  de  la  couleur  qu 
leur  plaît  le  plus,  mais  qui  est  ordinairement  le  vert  ou  le  jaune. 
Leurs  pentalons  leur  servent  aussi  de  bas  j  ils  s'enveloppent  les 
membres  de  bandes  d'étoffe  de  laine,  qui  font  plusieurs  tours  pour 
leur  tenir  plus  chaud,  et  ils  portent  des  bottes.  Leurs  chemises 
sont  faites  comme  celles  des  femmes,  et  leur  laissent  par  conséquent 


DEsRuSSES.  129 

le  cou  nu  :  aussi  le  froid  auquel  celte  partie  de  leur  corps  est  ex- 
posée ne  la  rend-elle  pas  moins  dure  ni  moins  impénétrable  que  le 
diamant.  Le  gouvernement  fait  tout  pour  de'terminer  ses  sujets  à 
s'habiller  à  l'allemande;  et,  à  l'exception  du  cierge,  nul  ne  peut 
obtenir  d'emploi  ou  s'avancer  à  la  cour,  sans  quitter  d'abord  l'ha- 
billemeat  asiatique.  Il  est  expresse'ment  défendu  aux  vétérans,  qui 
se  retirent  avec  pension,  de  reprendre  cet  habillement.  Mais  la  plus 
grande  partie  du  peuple  tient  tellement  à  ses  anciens  usages,  et 
s'en  fait  même  tant  d'honneur,  qu'un  Russe  avec  sa  longue  barbe 
et  son  doliman ,  semble  vous  dire  par  son  seul  regard,  qu'il  n'a 
point  outragé  la  me'raoire  de  ses  ancêtres. 

L'habillement  des  femmes  russes,  dit  le  comte  de  Rechberg,  ^^TÙZls. 
consiste  en  une  chemise  qui  se  ferme  autour  du  cou,  et  dont  les 
manches  arrivent  jusqu'au  poignet,  et  dans  une  longue  robe  ouverte 
par  devant,  avec  des  boutons  de  raëtal  pour  la  fermer;  mais  cette 
robe  est  sans  manches,  et  elle  se  serre  étroitement  sur  les  e'paules 
avec  des  rubans.  Les  femmes  des  marchands  et  des  paysans  un  peu 
aise's  portent  une  espèce  de  manlelet  d'étoffe  à  fleurs,  et  ont  pour 
coiffure  un  bonnet  appelé  tschepatz  bordé  en  or  ou  en  argent,  et 
quelquefois  de  dentelle  ou  d'un  réseau  de  petites  perles  fines:  voyez 
la  planche  ci-dessus.  Les  autres  femmes  portent  un  simple  bonnet, 
sous  lequel  est  cachée  leur  chevelure:  quelques  autres  recouvrent 
ce  bonnet  d'une  espèce  de  schal,  qui  leur  rétombe  sur  les  épaules. 
Les  jeunes  filles  ont  la  tête  ceinte  d'un  simple  bandeau,  qui  laisse 
voir  leurs  cheveux.  Toute  les  femmes  ont  pour  chaussure  des  sou- 
liers de  cuir  bordés  en  drap  rouge;  et,  au  lieu  de  s'envelopper  les 
jambes,  comme  font  les  hommes,  avec  des  bandelettes  de  toile  on 
autre  chose,  elles  portent  des  bas  ,  ainsi  que  des  pendans  d'oreilles 
et  des  colliers.  Les  enfans  des  deux  sexes  n'ont  souvent  pour  tout 
vêtement  qu'une  seule  chemise,  et,  hiver  comme  été,  ils  vont  nu- 
pieds  et  nu-tête. 

Swinlon  nous  a  donné  une  description  plus  distincte  de  l'ha- 
billement des  femmes  russes  de  tous  les  états.  L'habillement  des 
femmes  ,  dit  il  ,  est  l'opposé  de  celui  des  hommes,  pour  la  cou- 
leur comme  pour  la  forme:  toutes  les  parties  en  sont  courtes  et 
étroites,  et  il  y  règne  autant  de  magnificence  que  peuvent  le  per- 
mettre la  décence  et  les  facultés  de  la  personne  qui  le  porte.  Cet 
habillement  ressemble  parfaitement  à  celui  des  femmes  des  monta- 
gnards    de  l'Ecosse:  car  elles  portent    les     unes  et  les    autres    une 

Europe.   Fui.  VI .  R 


i3o  Costume 

jupe  courte  el  rayée,  avec  an  manteau  barriolë  et  un  mouclioir 
dont  elles  s'enveloppent  gëne'ralement  la  têle.  Il  y  a  ne'anmoins  plus 
d'éle'gance  el  de  richesse  dans  l'habillement  des  femmes  russes.  Elles 
ne  s'épargnent  point  les  galons  d'or  ni  le  fard  pour  relever  l'éc  lat 
de  leurs  charmes.  La  gëne'ration  actuelle  s'efforce  d'embellir  de  quel- 
que mode  nouvelle  ce  costume  antique.  Le  mouchoir  en  soie  luisant 
et  léger,  et  chargé  de  broderies  et  de  franges,  a  succédé  à  celui  de 
toile.  La  jupe  et  le  corset  sont  de  mousseline  ou  d'e'toffe  de  la 
même  finesse:  le  manteau  est  aussi  en  soie  ou  de  ras  double'  de 
fourrure  en  hiver.  Les  femmes  d'une  classe  plus  aisée  portent  des 
brodequins  de  velours.  Les  riches  et  les  personnes  d'un  rang  dis- 
tingué suivent  les  modes  anglaises  ou  françaises.  Pendant  six  mois 
tout  le  monde  est  obligé  de  se  couvrir  d'une  pelisse  bien  four- 
rée, et  tant  que  dure  cette  saison  rigoureuse,  le  paysan  comme  le 
gentilhomme  aime  à  se  faire  balotter  dans  sa  voilure  ou  dans 
sa  slite. 
^TJfus7er  Voyons  maintenant  le  Russe  dans  ses  passe-tems.  On  parcourt 

les  rues  de  Pëlersbourg  dans  des  slites,  dont  quelques-unes  ressem- 
blent à  de  petites  barques,  et  d'autres  à  la  caisse  d'une  voiture  dé- 
couverte. Voici  en  peu  de  mots  la  description  que  Breton  nous 
donne  de  ces  sortes  de  voitures  dans  sa  Russie.  Les  slites  de  louage, 
qui,  à  l'approche  de  l'hiver,  remplacent  les  droschki  à  Péiers- 
bourg  (i),  sont  propres,  mais  grossièrement  peintes  en  rouge  ou  en 
vert,  et  quelques-unes  sont  même  chargées  d'ornemens  dores  ou  ar- 
gentés, ou  dëcorées  de  ciselures  et  garnies  de  ferremens  d'une  forme 
bizarre:  le  fond   en   est   rempli   de  foin   pour  que    l'homme    qui    est 

(i)  Sorte  de  char  qui  tient  lieu  des  voitures  commodes  qu'on  a  à  Lon- 
dres et  à  Paris.  La  forme  en  est  risible ,  car  on  pourrait  le  comparer  à  une 
énorme  sauterelle  mordant  les  pieds  d'un  cheval  qui  fuit.  Ce  miséra- 
ble équipage  du  nord,  porté  sur  quatre  roues,  a  la  figure  d'un  paral- 
lélogramme, avec  quatre  ailes  en  cuir  qui  débordent  un  peu  la  caisse  en 
fesant  un  demi-cercle ,  et  servent  d'appui  aux  pieds,  en  même  tems  qu'ils 
préservent  des  éclaboussures.  Le  siège  est  recouvert  d'un  coussin  et  sus- 
pendu sur  des  ressorts  :  on  y  est  comme  sur  une  espèce  de  selle  ,  et  quand 
on  n'est  pas  bien  accoutumé  à  ce  genre  de  voiture,  on  est  forcé  de  s'ac- 
crocher à  l'habit  du  cocher,  qui  est  assis  sur  le  devant.  Les  Russes  se 
tiennent  avec  beaucoup  de  grâce  sur  cette  espèce  de  siège,  qu'on  pour- 
rait appeler  un  cheval  de  bois.  Il  est  difficile  de  se  former  une  idée  de 
la  vélocité  de  ce  genre  de  voitures,  qui  se  louent  à  vil  prix,  et  avec 
lesquelles  on  peut  faire  une  lieue  pour  vingt-quatre  sous. 


DES     Russes.  i3i 

dedans  n'ait  pas  froid  aux  pieds  j  voyez  le  n.°  i  de  la  planche  i5. 
Les  slites  des  nobles  et  des  gens  riches  sont  plus  larges  et  peuvent 
contenir  deux  personnes;  l'inlérieur  en  est  garni  de  riches  pellete- 
ries, et  l'on  y  a  les  jambes  et  la  partie  inférieure  du  corps  garanties 
du  froid  par  une  espèce  de  tablier  de  velours  vert  ou  cramoisi  ga- 
lonné en  or;  voyez  le  n.°  2  de  la  planche  ci-dessus.  Les  sliles  pour 
la  campagne  ont  la  forme  d'un  panier  large  et  oval,  dont  le  der- 
rière-est un  peu  relevé  pour  la  commodité  du  voyageur:  le  panier 
repose  sur  deux  barres  qui  se  relèvent  en  avant:  voyez  le  n.*^  3  de 
la  même  planche.  Les  slites  se  composent  quelquefois  d'un  simple  . 
plancher  sur  lequel  le  cocher  est  debout,  ayant  les  passagers  de- 
vant ou  derrière  lui  :  voyez  le  n.°  4* 

Les  voyageurs  qui  portent  avec  eux  un  bagage  de  prix ,  ou  qui      ^.^,^^^ 
veulent  se  mettre  à    l'abri  des  intempéries    de    l'air,    prennent    des   '"  t'oy-'ig^urt. 
slites  couvertes,  qui,  toutes  pesantes    qu'elles    paraissent,   ne    lais- 
sent pas  que  d'être  très-le'gères.  Ces  slites   sont    traînées    par    qua- 
tre chevaux  attelés    de    front,    comme    les    quadriges    des    anciens: 
voyez  le  n.°  6. 

En  ete'  le  kibitcJie  est  la  voiture  ordinaire  pour  voyager  dans 
l'inldrieur  de  la  Russie.  Cette  voilure  est  fort  roulante  et  ne  coûte 
que  trente-cinq  roubles,  c'est-à-dire  de  i3o  à  i4o  francs;  elle  con- 
siste simplement  dans  une  large  caisse  de  bois  posée  sur  deux  bar- 
res aussi  en  bois,  mais  bien  garnies  en  fer.  On  place  les  valises  à 
ia  tête  ou  aux  pieds,  et  l'espace  du  milieu  est  couvert  de  foin ,  de 
nattes  ou  de  coussins.  L'hiver,  les  voyageurs  enveloppe's  dans  leurs 
pelisses,  et  avec  des  bottes  et  des  bonnets  fourrés,  s'y  tiennent 
couche's  les  uns  à  côté  des  autres,  et  les  domestiques  sont  dans 
un  biroccio,  qui  est  fixé  sur  le  derrière  de  la  voiture. 

Les  gens  de  distinction  voyagent  généralement  dans  leur  voiture,  canou^, 
qui  pourtant  repose  sur  le  même  plancher  que  les  slites,  et  s'ils  font  ''"  ^'"'"'' 
usage  de  ces  dernières  ce  n'est  que  par  amusement,  el  pour  quelques 
heures.  Dans  les  classes  inférieures,  les  gens  qui  ont  quelque  liaison 
amoureuse  louent  de  ces  slites,  qui  se  trouvent  à  tous  les  coins  de 
rue,  pour  se  promener  avec  leurs  belles.  On  prendrait  ces  espèces  de 
voitures  pour  des  cabriolets,  si  elles  avaient  des  roues;  et  les  chevaux 
qui  y  sont  attelés  sont  d'une  vitesse  extraordinaire.  Les  cochers  des 
slites  se  piquent  de  se  devancer  les  uns  les  autres;  ils  ne  se  ser- 
vent point  de  fouet,  et  le  grand  nombre  de  ces  voitures  suffit  pour 
animer  les  chevaux,  qui  sont  excellens,  et  parmi  lesquels  il  en  est 


i32  Costume 

peu  qui  ne  vaillent  au  moins  vingt  ou  trente  guine'es.  L'habileté' 
qu'ont  les  cochers  à  manier  les  rênes  fait  qu'elles  leur  tiennent 
lieu  de  fouet,  et  ils  n'ont  besoin  que  d'ouvrir  la  bouche  pour  met- 
tre leurs  chevaux  au  grand  trot,  mais  aussi  il  ne  leur  est  guères 
facile  de  les  retenir.  L'amaut  qui  a  pris  une  slite  pour  promener 
sa  belle  s'y  place  à  côlé  d'elle,  ou  se  tient  debout  par  derrière. 
La  Neva  sert  de  point  de  réunion  ge'nérale  :  c'est  là  que  les  jeu- 
nes gens  déploient  leur  adresse,  et  font  pompe  de  la  légèreté  et 
de  la  vitesse  de  leurs  chevaux.  La  partie  du  fleuve  destinée  aux 
courses  est  entourée  d'une  espèce  de  palissade,  mais  les  coureurs 
ne  se  bornent  point  h  cet  espace,  et  l'on  peut  se  croire  heureux 
si  l'on  n'est  pas  renverse'  par  quelqu'un  d'eux;  c'est  pourquoi  il 
faut  toujours  avoir  l'œil  à  ce  qui  se  passe  autour  de  soi ,  et  se  tenir 
toujours  prêt  à  esquiver  le  danger.  Il  faut  également  être  très-at- 
tentif dans  les  rues,  pour  ne  pas  se  faire  casser  bras  et  jambes,  et 
du  matin  au  soir  on  y  est  étourdi  du  mot  pardy,  qui  veut  dire  gare. 
Les  voitures  de  place  son  bien  moins  chères  ici  l'hiver  que  l'été: 
les  slites  y  sont  en  plus  grand  nombre,  attendu  que  bien  des  gens 
de  la  campagne  n'ayant  rien  à  faire  pendant  l'hiver  viennent  en 
ville  avec  leurs  chevaux,  pour  les  employer  aux  slites.  Au  retour 
de  l'été  les  bourgeois  de  Pétersbourg,  privés  de  leurs  voitures,  se 
remettent  à  battre  le  pavé  à  pied:  car  les  voitures  à  roues  coûtent 
le  double  et  le  triple  des  voitures  d'hiver.  Le  manque  de  régle- 
mens  pour  les  cochers  de  ces  sortes  de  voitures  donne  lieu  à  des 
querelles  fréquentes.  Au  premier  coup-d'ceil  un  cocher  voit  ce  qu'il 
peut  vous  demander.  La  police  veille  à  ce  que  les  habitans  n'af- 
frontent point  imprudemment  la  rigueur  de  cet  affreux  climat.  Dès 
que  le  thermomètre  de  Réaumur  marque  dix-sept  degrés  au  dessous 
de  zéro,  les  théâtres  et  autres  lieux  de  divertissemens  publics  sont 
fermés;  les  usages  propres  à  la  noblesse  russe  et  aux  gens  aisés 
rendent  ce  règlement  indispensable.  Malgré  les  tourbillons  de  neige 
et  l'apreté  du  froid,  le  riche  étale  à  Pétersbourg  un  faste  asiatique, 
comme  il  le  ferait  à  Ispahan  et  à  Delhi;  il  se  fait  toujours  suivre  de 
plusieurs  domestiques,  qu'il  laisse  à  la  porte  des  lieux  où  il  va,  pour 
l'y  attendre  souvent  plusieurs  heures,  qu'elle  que  soit  la  rigueur  de 
la  saison.  Les  contorsions  qu'on  voit  faire  à  la  moitié  de  ces  malheu- 
reux, indiquent  assez  combien  ce  service  est  funeste  à  leur  santé, 
quelquefois  même  les  cochers  meurent  gelés  sur  leur  siège.  Si  l'on 
pouvait  oublier  cette  barbarie,  il  y  aurait  de  quoi  rire  de  ce  pom- 


DESRUS3ES.  i33 

peux  cortège  de  domestiques  transis  de  froid.  Tout  homme  qui,  par 
son  rang  plus  encore  que  par  sa  fortune ,  se  croit  oblige'  d'avoir  un 
équipage  à  six  chevaux,  ne  peut  s'en  dispenser 5  mais  on  fait  si  peu 
d'attention  à  leur  taille  et  à  leur  poil,  que,  dans  cet  attelage,  il  est 
rare  d'en  trouver  quatre  qui  soient  appareillés.  Les  cochers  ont  une 
longue  barbe  qui  leur  tombe  jusqu'à  la  ceinture,  et  quelquefois  il 
n*est  pas  un  poil  auquel  il  ne  pende  un  glaçon.  Les  postillons, 
qui  sont  des  jeunes  gens,  soufflent  sans  cesse  dans  leurs  mains;  et, 
pour  achever  ce  tableau,  nous  ajouterons  qu'ils  portent  tous  pour 
vêtement  de  dessus  une  peau  de  mouton,  et  ont  pour  coiffure  un  bon- 
net du  même  genre  ,  l'un  aussi  sale  que  l'autre.  Le  grand  seigneur 
assis  dans  sa  voiture,  et  les  deux  ou  trois  laquais  qui  sont  der- 
rière, et  tout  galonnés  en  or,  offrent  un  contraste  frappant  avec  cet 
état  de  misère.  D'autres  seigneurs  de  la  première  noblesse  tombent 
dans  un  excès  contraire,  en  affichant  dans  la  magnificence  de  leurs 
équipages    un  luxe,  qui  ne  conviendrait  qu'à  des  têtes  couronne'es. 

Durant  les  six  mois  d'un  hiver  terrible,  les  Russes  trouvent  Théâtres, 
dans  le  ihe'âire  un  genre  d'amusement,  qui  les  empêche  de  se  li-  àanlTu'. 
vrer  à  quelqu'occupation  utile.  Il  y  a  à  Pëlersbourg  comédie  rus- 
se, française,  allemande,  et  opéra  italien.  Les  comédiens  français 
sont  très-suivis,  et  les  acteurs  russes  ne  le  sont  pas  moins.  Ces 
derniers  ont  un  débit  assez  agréable  dans  la  comédie,  mais  ils  jouent 
mal  la  tragédie.  A  la  vérité  ce  genre  de  spectacle  n'a  pas  beaucoup 
de  charmes  pour  les  Russes,  et  ils  lui  préfèrent  le  chaut  et  la  danse. 
Cependant  l'extrême  gaieté  qui  règne  dans  leurs  comédies ,  dégénère 
quelquefois  eu  bouffoiaerie.  Ils  prennent  beaucoup  de  plaisir  à  la 
représentation  de  leurs  drames  nationaux,  où  ils  introduisent  des 
fêtes  champêtres,  ainsi  que  les  mœurs  et  quelques  chansons  du  pays, 
dans  lesquelles  il  règne  beaucoup  de  simplicité  et  d'agrément.  Le 
Russe  ne  les  entend  pas  plutôt  chanter  qu'il  oublie  tout;  il  n'est 
pas  rare  d'entendre  parmi  les  gens  de  la  classe  inférieure,  et  même 
parmi  les  paysans ,  cinq  à  six  individus  chanter  en  parties  ,  et  for- 
mer des  accords  qui  ne  sont  pas  à  dédaigner;  et  pourtant  c'est  la 
nature  seule  qui  les  fait  musiciens,  car  ils  n'ont  aucune  idée  de  ce 
que  c'est  que  taille,  basse-taille  ou  haute-contre. 

La  gaieté  est  si  naturelle  au  Russe,  dit  Bréion  dans  sa   B.us-        Chanc, 
sicy  qu'il  la  manifeste  dans  toutes  les  occasions.  Rarement    il    tra- 
vaille sans  chanter,  et  les  rameurs  mêmes  manient  leurs  rames   en 
cadence.  Il  est  naturel  qu'un  peuple  aussi  passionné  pour  la  danse 


i34  Costume 

et  le  chant  ait  une  oreille  sensible  à  l'harmonie j  mais  ce  qui  me'- 
rile  davantage  notre  attention,  c'est  la  facilite  avec  laquelle  des 
gens  du  peuple,  qui  n'ont  aucune  notion  des  principes  et  des  rè- 
gles de  l'harmonie,  composent  des  airs  pleins  de  mélodie.  Les  an- 
ciennes chansons  appelées  par  les  Russes  pilotas chnje  posni,  mà]^xé 
leur  extrême  simplicité',  sont  d'un  chant  si  pur  et  si  gracieux,  que 
Paesiello  et  autres  grands  maîtres  d'Italie  ne  les  désavoueraient  point: 
et  pourtant  ce  sont  de  simples  paysans  qui  les  ont  faites.  Ivan 
Dratsch,  qui  a  publie  en  1790  un  recueil  de  chansons  populaires 
russes,  est  d'opinion  que  les  anciens  Slaves  ont  emprunté  leur  mu- 
sique des  Grecs  (1). 

Les  inslrumeos  de  musique  des  Russes  sont  aussi  simples  quo 
leurs  chansons,  et  ceux  qu'on  appelle  baîiîeka  sont  préfères  du  bas 
peuple:  cet  instrument  est  une  espèce  de  guittare  qui  n'a  que  deux 
cordes.  La  persone  qui  en  joue  le  place  sur  ses  genoux,  et  en  tou- 
che les  cordes  d'une  manière  à  en  faire  resonner  les  sons  jusqu'au 
fond  du  cceur.  Les  Russes  ont  encore  plusieurs  autres  instrumens, 
qui  ont  beaucoup  de  ressemblance  avec  ceux  des  anciens  Romains. 
Ils  en  ont  un  entre  autres  ,  qui  est  précisément  le  chalumeau 
de  Pan  ,  lequel  est  composé  de  neuf  ou  dix  tuyaux  d'inégale  lon- 
gueur,' collés  les  uns  aux  autres.  A  Moscou,  d'après  ce  que  dit 
Swinton  dans  plusieurs  endroits  de  son  ouvrage,  les  concerts  sont 
au  nombre  des  réunions  les  plus  brillantes.  La  musique  est  un 
art  à  la  mode.  Il  n'est  personne  qui  n'ait  ouï  parler  de  ces  con- 
certs de  quarante  ou  cinquante  domestiques  avec  des  cors  de 
chasse:  concerts  qui  sont  particulièrement  indiqués  sous  le  nom 
de  musique  russe.  Il  y  a  encore  beaucoup  de  riches,  amateurs  de 
musique ,  qui  entretiennent  des  troupes  de  valets  exercés  à  ce 
genre  de  musique j  mais  parmi  quelques  autres,  la  mode  d'avoir 
aussi  un  théâtre  particulier  avec  des  acteurs  pris  de  même  parmi 
les  esclaves,  commence  à  se  passer.  Qn  préfère  aujourd'hui  jouer 
des  comédies  françaises,  où  les  dames  de  la  maison  font  briller  leurs 
glaces  naturelles  et  leur  toilette:  quelques  étrangers  en  faveur  y 
jouent  les  rôles  d'homme.  Il  s'est  aussi  introduit  depuis  quelques 
années  une  espèce  de  spectacle  muet,  qui  consiste  à  former  un  ta- 
bleau momentanné  de  figures  vivantes,  dont  le   sujet    est    pris    or- 

(i)  Nous  ne  dirons  rien  ici  de  leur  poésie,  dont   nous   avons    suffi- 
samment parlé  à  l'article  des  sciences  et  des  arts. 


DES     Russes.  i35 

dinairement  dans  la  mythologie.  J'ai  vu  la  princesse  de  ....  re- 
pre'senter  Vénus  à  sa  toilette;  les  princesses  ses  filles  figuraient  les 
trois  Grâces,  et  ses  fils  étaient  travestis  en  petits  Amours.  On  ne 
peut  imaginer  rien  de  plus  somptueux  pour  le  vêtement,  pour  les 
ornemens  et  pour  tous  les  accessoires,  ni  rien  de  plus  voluptueux 
que  la  vue  fugitive  d'un  semblable  tableau. 

Stanislas,  dernier  roi  de  Pologne,  dit  aussi  dans  ses  Mémoires.  TaUcaux 
que,  dans  les  dernières  années  du  règne  de  Paul  I.%  l'amusement 
favori  des  grands  de  Pëterobourg  consistait  à  exécuter  des  tableaux 
vivans.  Les  personnes  qui  y  figurent  prennent  toutes  l'habille- 
ment et  le  maintien  de  quelque  grand  personnage  historique.  Après 
que  les  acteurs  ont  pris  leur  place,  od  lève  la  toile,  et  alors  les 
spectateurs  manifestent  par  des  applaudissemeos  leur  approbation, 
pour  la  fidélité  avec  laquelle  le  fait  historique  est  figuré.  Le  même 
souverain  nous  apprend  que  des  personnes  d'un  haut  rang  et  des 
étrangers  de  distinction,  dans  le  nombre  desquels  il  cite  le  comte  de 
Cobenzel  alors  ambassadeur  d'Autriche,  ont  assisté  à  ces  spectacles, 
et  n'ont  même  pas  dédaigné  d'y  faire  eux-mêmes  quelque  rôle  (i). 
Madame  Lebrun,  célèbre  par  ses  lalens  dans  la  peinture,  en  était 
l'âme,  et  indiquait  à  chaque  personnage  l'attitude  et  l'action  qui  lui 
convenait;  et  Goethe,  homme  connu  par  ses  talens,  a  fait  une  al- 
lusion à  cet  usage  dans  son  roman  intitulé:  Ottilia  ou  le  pouvoir 
de  la  sympathie. 

La  danse  proprement  appelée  danse  russe  est  une  espèce  de  DaniM  russe 
pantomime  galante.  Un  jeune  homme  et  une  jeune  fille  sont  les 
acteurs  de  ce  divertissement,  auquel  un  agréable  mélange  de  caresses, 
de  sourires  et  de  dédains  donne  infiniment  de  charmes.  Le  jeune 
homme  exprime  sa  passion  à  la  jeune  personne  par  des  attitudes  et  des 
gestes  oii  respire  l'amour  le  plus  tendre,  et  celle-ci  y  répond  par  un  air 
de  langueur,  par  des  mouvemens  et  par  des  pas  d'une  lenteur  et  d'une 
mollesse,  qui  ajoutent  encore  aux  grâces  de  son  sexe.  Quelquefois  elle 
pose  ses  mains  sur  ses  flancs,  et  regarde  fixement  le  jeune  homme,  la 
léte  et  le  corps  tournés  du  côté  opposé,  comme  si  elle  voulait,  par 
cette  altitude  fière,  l'éloigner  d'elle.  Alors  l'amant  s'avance  d'un  air 

(i)  Cet  amusant  spectacle  ,  composé  d'une  comédie  française  et  de  ta- 
bleaux vivans ,  a  été  donné  dernièrement  à  Milan  dans  une  société  parti- 
culière par  une  réunion  de  dames  et  de  messieurs,  qui  l'ont  parfaitement 
exécuté. 


i3fi  Costume 

suppliant  vers  elle,  la  tôte  baissée  et  les  mains  sur  la  poitrine,  et 
tourne  autour  de  la  femme,  à  laquelle  il  tend  amoureusement  les 
bras,  en  fesant  un  mouvement  singulier  avec  les  e'paules.  La  scène 
change  alors,  l'action  devient  plus  vive,  la  jeune  fille  s'éloigne  de 
«on  danseur  d'un  air  triomphant  pour  s'en  rapprocher  aussitôt  et  l'at- 
tirer par  des  œillades,  lancées  avec  tout  l'art  et  toutes  les  minaude- 
ries d'une  coquette.  Le  jeune  homme  en  fait  autant  de  son  côté, 
en  affectant  un  air  tantôt  superbe,  tantôt  offense  et  tantôt  sup- 
pliant. Voyez  la   planche    i6. 

Dans  les  danses  qui  ne  sont  pas  de  caractère,  les  jeunes  gens 
font  pompe  de  beaucoup  de  légèreté',  de  souplesse  et  de  vivacité'. 
On  voit  quelquefois  les  danseurs  piroueter  sur  un  pied,  presciue 
assis,  et  se  relever  toul-à-coup  pour  prendre  une  attitude  bizarre 
et  grotesque,  qu'ils  varient  ensuite  continuellement  en  avançant, 
ou  en  reculant,  et  en  tournant  tout  autour  de  l'appartement.  Ils 
dansent  souvent  seuls,  ou  avec  une  ferume,  qui  ne  fait  aucun 
mouvement. 

Toutes  les  femmes  russes,  dit  Swinton,  jouent,  en  dansant, 
une  espèce  de  pantomime.  Les  danseurs  s'occupent  plus  du  mou- 
vement de  leurs  yeux  et  de  leurs  cuisses,  que  de  celui  de  leurs 
pieds.  Ils  s'e'tudient  à  faire  naître  les  ide'es  les  plus  lascives.  Ce 
voyageur,  qui  a  e'te'  témoin  d'une  de  ces  danses,  dit  avoir  vu  une 
■jeune  fille  danser  en  fesant  l'homme,  et  en  lançant  des  regards  amou- 
reux à  la  danseuse,  qui  feignant  d'être  son  amante,  rougissait  et 
pâlissait  tour-à-toar.  Le  pas  cosaque  fut  exécute'  par  le  valet  de 
chambre  de  la  maison,  et  par  le  fils  du  ministre  de  la  paroisse. 
Cette  danse  est  une  espèce  de  combat,  où  l'un  des  danseurs  cherche 
à  fatiguer  l'autre  par  une  variété  de  pas  et  de  sauts,  qu'ils  répè- 
tent alternativement.  Dans  tous  leurs  pas  et  dans  toutes  leurs  fi- 
gures, les   danseurs   s'ëludient   à   former  ensemble   un  cercle  parfait. 

Les  danses    des    personnes    de    qualité    ne    diffèrent    point    de 
celles  de   nos  grandes   villes  de  France,  d'Allemagne  et  d'Italie.  Le 
waîzer  a  été  défendu  vers  la  fin  du  règne  de  Paul  I.*^ 
Dhers  jeux.  Lcs  jeux  particuHers   à   un    peuple   ne  servent  pas   peu    à    f^ure 

connaître  son  caractère.  Les  Russes,  qui  sont  naturellement  vifs, 
aiment  les  fêtes  et  les  jeux.  Lorsque  dans  un  beau  jour  d'été,  on 
se  promène  par  les  rues  de  Pétersbou.rg,  on  voit  une  quantité  de 
domestiques  et  de  cochers  condannés  à  attendre  leurs  maîtres,  chas- 
ser l'ennui   par  des  jeux   plus  propres  à    développer  les  forces,  qu'à 


DES     Russes.  i3'j 

exercer  les  facultés  de  l'esprit,  et  qui,  au  lieu  de  talent,  n'exigent 
que  de  l'agilité  et  de  l'adresse.  Les  jeux  les  plus  usite's  sont  ceux 
de  ss>ayki,  de  hahky  ^  de  gorûdky  et  de  pristenky.  Il  suffira  des 
courtes  explications  que  nous  allons  donner  des  planches  oii  ils 
sont  représentés,  pour  les  faire  connaître. 

Le  jeu  de  svayky  demande  un  coup-d'ceil  juste  et  une  main  leSvaykï. 
exercée.  Il  consiste  à  lancer  une  pointe  de  fer  surmontée  d'une 
grosse  tête,  de  manière  à  la  faire  tourner  en  l'air  et  retomber  dans 
un  petit  cercle  en  fer,  disposé  exprès  pour  la  recevoir.  Les  joueurs 
jouent  chacun  à  son  tour,  un  certain  nombre  de  fois,  ou  jusqu'à 
ce  que  l'un  d'eux  ait  fait  retomber  la  pointe  dans  le  petit  cercle, 
autant  de  fois  qu'il  a  été  convenu.  Supposons  qu'un  de  ces  joueurs 
soit  parvenu  à  faire  entrer  sa  pointe  trente'Tois,  et  son  antagoniste 
seulement  dix-sept,  le  premier  joueur  jouera  encore  treize  fois, 
à  chacune  desquelles  le  second  est  obligé  de  présenter  la  pointe 
au  gagnant,  et  de  lui  payer  en  outre  la  mise  toutes  les  autres 
fois  qu'il  a  fait  retomber  sa  pointe  dans  le  cercle:  voyez  la 
planche  17,  où  nous  avons  représenté  un  cocher,  sur  le  dos  duquel 
est  écrit  un  numéro,  indiquant  le  quartier  de  la  ville  auquel  il 
appartient. 

Le  jeu  de  bablcy  ou  des  osselets,  qu'on  trouve  souvent  repré-  Ze  tabky,  ou 
sente  sur  les  vases  étrusques,  est  très-ancien,  et  peut- être  ne  l'est-  ^"' 
il  pas  moins  dans  le  nord  que  dans  le  midi  de  l'Europe,  où  ces 
vases  ont  été  fabriqués.  Pour  jouer  à  ce  jeu  on  choisit  un  terrain 
uni,  où  l'on  range  les  osselets  deux  à  deux  sur  deux  lignes  paral- 
lèles. On  marque  ensuite  un  point  à  la  distance  de  quinze  ou  vingt 
pas,  et  l'avantage  de  jouer  le  premier  est  pour  celui  des  joueurs, 
qui  a  pu  jeter  son  bitka  ou  osselet  au  de  là  du  but.  Le  joueur 
continue  à  jouer  tant  qu'il  jette  à  terre  des  os?elets  j  s'il  en  ren- 
verse un,  il  retire  aussi  celui  qui  est  en  face,  les  deux  ne  devant 
jamais  être  séparés.  Le  joueur  qui  a  retiré  le  premier  sa  mise  de- 
vient damascheka ,  c'est-à-dire  qu'il  finit  de  jouer,  et  retire  à  la  fia 
tous  les  osselets  qui  sont  demeurés  en  pied.  Celui  qui  perd  est 
obligé  de  racheter  ses  osselets  au  prix  convenu,  puis  on  recom- 
mence à  jouer:  voyez  la   même  planche. 

Le  gorodky  forme  le  passe-tems  habituel  des    cochers    et    des     /.«  gorodtj. 
domestiques,  dans   toutes  les  villes  de  la  Russie.  Ils  se  servent  pour 
cela  de  dix  morceaux  de  bois  plus  ou  moins  longs  et  arrondis,  et 
auxquels  on  donne  le  nom  de  gorodky^  d'où  est  venu  celui  du  jeu. 

Europe.  Fol   FI.  S 


Le  pristinky. 


Le  bindolo. 


Montagne 
russe. 


i38  Costume 

Après  avoir  tracé  sur  la  terre,  à  environ  quinze  ou  vingt  pas  l'un 
de  l'autre  deux  carrés ,  où  les  gorodky  sont  placés  en  nombre  pair,  et 
conveDableoient  disposés,  les  jo.ueurs,  partages  eu  deux  bandes,  tirent 
au  sort  pour  déterminer  laquelle  des  deux  jouera  la  première.  Le 
joueur  se  place  près  de  son  carré,  et  lance  ensuite  deux  gros  bâtons 
contre  les  gorodky  qui  sont  dans  le  carré  des  adversaires  ;  s'il  a  le 
bonheur  de  les  jeter  tous  hors  du  carré,  la  partie  est  gagnée.  Alors 
les  perdans  sont  obligés  de  prendre  les  gagnans  sur  leurs  épaules, 
et  de  les  porter  ainsi  quatre  fois  autour  des  carrés:  voyez  la  plan- 
che i8,  pour  l'intelligence  de  laquelle  il  n'est  pas  besoin  d'autre 
explication. 

Le  pristinky,  qui  ailleurs  fait  l'amusement  des  enfans,  n'est 
pas  dédaigné  des  hommes  faits,  tant  dans  les  villes  que  dans  les 
campagnes  de  là  Russie:  à  tous  les  coins  de  Pétersbourg  on  voit 
des  gens  qui  se  divertissent  à  ce  jeu  innocent  et  peu  dispendieux. 
Chaque  joueur  tient  en  main  une  pièce  de  monnaie,  qu'il  lance 
contre  un  mur  de  manière  à  la  faire  rebondir  au  loin:  un  autre 
fait  la  même  chose,  en  cherchant  néanmoins  à  faire  retomber  sa 
pièce  près  de  celle  de  son  adversaire,  qu'il  gagne  si  la  sienne  n'ea 
est  éloignée  que  d'un  travers  de  main,  voyez  la  même  planche. 

Un  jeu  vraiment  national,  et  qui,  les  jours  de  fête,  fait  le  passe- 
tems  des  jeunes  gens  des  deux  sexes  dans  la  campagne,  c'est  le 
hindolo.  Deux  jeunes  filles,  ou  un  jeune  homme  et  une  jeune  fille, 
se  placent  debout  sur  les  deux  extrémités  d'une  planche  pour  la 
tenir  en  équilibre,  et  toujours  dans  la  même  direction.  Une  troisième 
personne  s'assied  au  milieu,  et  donne  alternativement  des  coups  de 
pied  vers  l'un  ou  l'autre  des  deux  bouts,  de  manière  que  celle 
qui  se  trouve  à  l'extrémité  opposée  fait  un  bond  d'environ  six  pieds 
de  haut,  par  le  seul  effet  de  l'élasticité  de  la  planche.  Pour  éviter 
les  accidens  qui  pourraient  blesser  la  décence,  les  jeunes  filles  ont 
la  précaution  de  serrer  leurs  jupes  avec  un  mouchoir  au  dessous 
des  genoux.  Il  faut  dans  cet  exercice  beaucoup  de  dextérité  et  d'équi- 
libre: car  si  le  sauteur  chancelle  au  bord  de  la  planche,  il  court 
risque  d'être  renversé.   Voyez  encore  la  planche   i6. 

L'hiver  le  plus  rude  n'empêche  pas  aux  Russes  de  se  divertir, 
surtout  durant  la  semaine  qui  précède  le  carême,  époque  à  laquelle 
se  font  certaines  fêtes  populaires  qui  attirent  beaucoup  de  monde.  Oa 
forme  des  montagnes  de  glace,  et  à  cet  effet  on  construit  de  grands 
ponts    de    trente    à   quarante    pieds    de    hauteur.  D'un   côté   on    y 


DEsRussEs.  i3g 

monte  par  un  grand  escalier,  et  le  cote  opposé  pre'sente  un  plan 
incliné  composé  de  planches,  qu'on  recouvre  de  morceaux  de  glace 
placés  les  uns  près  des  autres,  sur  lesquels  on  verse  ensuite  de, 
l'eau,  jusqu'à  ce  que  le  tout  forme  une  surface  parfaitement  lis- 
se. Voyez  la  planche  19.  Pour  peu  de  chose  on  peut  monter 
dans  une  sîite  ou  s'asseoir  sur  les  genoux  du  conducteur,  qui  vous 
fait  des  cendre  avec  une  rapidité'  capable  de  faire  perdre  quelquefois 
la  respiration:  aussi  ce  genre  d'ami^sement  n'est-il  pas  sans  danger, 
et  les  gens  prudens  se  bornent  à  en  être  spectateurs.  Les  grands 
seigneurs  donnaient  autrefois  dans  leurs  terres  de  ces  passe-tems  à 
des  sociétés  nombreuses,  qui  venaient  de  la  ville  pour  y  pren- 
dre part. 

Un  autre  amusement  à  peu-près  du  même  genre,  que  tont  le  f^rfa^Sl. 
monde  peut  se  procurer  en  hiver,  c'est  d'aller  patiner  sur  la  Ne'va. 
On  choisit  pour  cela  un  lieu,  qu'on  entoure  débranches  de  sapin, 
et  sur  lec|uel  on  a  soin  de  faire  jeter  de  l'eau  par  des  paysans 
payés  exprès,  jusqu'à  ce  que  la  surface  en  devienne  parfaitement 
lisse.  Les  patineurs  se  rassemblent  alors  en  grand  nombre;  les  uns 
s'e'lancent  avec  une  telle  vitesse  que  l'œil  peut  à  peine  les  suivre, 
les  autres  s'amusent  à  tracer  avec  leurs  patins  sur  la  glace  toutes 
sortes  de  figures  et  de  chiffres.  La  varîe'fé  des  costumes,  une  cer- 
taine confusion,  une  joie  un  peu  bruyante,  la  foule  des  specta- 
teurs, et  les  voitures  dont  le  fleuve  est  couvert,  font  de  ce  passe- 
tems  un  spectacle  curieux  et  amusant.  Quelquefois  aussi  il  s'y  fait 
des  courses  en  slile  :  le  but  de  ces  courses  est  marqué,  et  les  sli- 
tes  sont  toujours  attele'es  de  deux  chevaux:  voyez  la  planche  20, 
au  fond  de  laquelle  est  représenté  le  magnifique  e'difice  où  s'as- 
semblent le  sénat  et  l'académie  des  beaux  arts. 

Swinlon  nous  a  donné  une  description  du  jubile  des  Russes.  J"J''ié  russe. 
On  forme,  dit-il,  sur  la  INéva  des  montagnes  de  glace  pour  la  cê- 
lébration  de  la  fête  de  S.*  Barthélemi:  des  gens  de  toutes  les  con- 
ditions se  portent  en  foule  sur  le  fleuve,  où  le  bruit  que  font 
les  hommes,  les  enfans  et  les  chiens  est  épouvantable.  Cette  fête 
n'a  lieu  que  lorsque  la  glace  a  pris  assez  d'épaisseur,  pour  ne  lais- 
ser aucunne  crainte  d'accident.  Jamais  on  n'y  entend  la  moindre 
dispute.  Les  assistans  y  sont  tellement  occupés  à  rire,  à  chanter 
et  à  boire,  qu'ils  n'ont  pas  le  tems  de  se  cjuereler.  La  police  ne 
laisse  pas  cependant  que  d'être  très-attentive  à  tout  ce  qui  se  passe, 
mais  il  ne  semble  pas  que  son  intervention  soit  nécessaire.  Alors  les 


i4o  Costume 

temples  de  Venus  et  de  Bacchus  sont  ouverts:  ces  lieux  sont  cons- 
truits comme  le  climat  l'exige,  c'est-à-dire  que  les  portes  en  sont 
bien  garnies,  que  les  fenêtres  y  sont  doubles,  et  qu'ils  sont  chauf- 
fes par  des  poêles.  Les  partisans  de  Bacchus  font  retentir  les  sal- 
les de  leurs  chansons.  Un  Russe  ne  va  jamais  seul  quand  il  est 
ivre,  s'il  peut  avoir  la  compagnie  d'un  ami.  On  en  rencontre  quel- 
quefois trois  ou  quatre  ensemble,  trébuchant  et  se  heurtant  ami- 
calement la  tête  les  uns  contre  les  autres;  ils  tombent  et  se  relè- 
vent tous  ensemble,  comme  s'ils  ne  fesaient  qu'un  seul  homme.  Les 
Eusses  n'emploient  pas  beaucoup  de  tems  à  boire:  deux  ou  trois 
minutes  leur  suffisent  pour  s'enivrer  de  liqueurs  spiritueuses,  au 
point  de  perdre  la  raison:  heureusement  qu'il  portent  des  habits, 
dont  Te'paisseur  les  garantit  de  toute  contusion    dans  leurs    chutes. 

Il  est    inutile    sans    doute    de  faire  observer  ici,    que  les    gens 
de  qualité  en  Russie  ont  les  mêmes  amusemens  que  la  bonne  com- 
pagnie, dans  les  pays  les  plus  civilise's  de  l'Europe,  tels  que  les  jeux 
de  cartes,  d'e'checs,  de  dame,  de  tric-trac  et  de  billard. 
Bains  russes.  NcstOT,  le  plus  ancien  historien   de    la  Russie,   rapporte    qu'en 

prêchant  l'e'vangile  aux  Slaves  S/  André  remarqua  un  usage  singu- 
lier, dont  il  donna  connaissance  aux  Romains  à  son  retour.  «  J'ai 
vu,  dit-il,  des  bains  de  bois,  que  les  Slaves  font  chauffer  beaucoup. 
Ils  s'y  mettent  nus,  se  lavent  et  se  frappent  en  même  tems  avec 
des  branches  d'arbre;  ensuite  ils  se  lavent  dans  l'eau  froide,  et 
semblent  tous  rége'nére's  ».  On  voit,  d'après  cela,  combien  l'usage  des 
bains  est  ancien  en  Russie:  il  y  est  bien  encore  gênerai  aujourd'hui, 
car,  depuis  le  souverain  jusqu'au  dernier  de  ses  sujets,  il  n'est  pas 
un  Russe  qui  ne  se  baigne  une  ou  deux  fois  par  semaine.  L'abbé 
Chappe  d'Auteroche  nous  ayant  donné  une  description  très-délaillée 
des  bains  en  Russie,  dont  il  a  fait  lui-même  usage,  nous  ne  pou- 
vons mieux  faire  que  de  la  prendre  pour  règle  dans  ce  que  nous 
allons  dire  à  ce  sujet. 

Tous  les  Russes,  même  d'une  fortune  médiocre,  dit  cet  écri- 
vain, ont  chez  eux  un  bain  particulier,  où  le  père,  la  mère  elles 
enfans  se  baignent  quelquefois  tous  ensemble.  Les  gens  du  bas-peu- 
ple vont  aux  bains  publics,  et  il  y  en  a  pour  les  hommes  et  pour 
les  femmes:  le  prix  en  est  de  dix  jusqu'à  cinquante  kopec.  A  cer- 
tains jours  de  la  semaine,  les  hommes  et  les  femmes  vont  tous  en- 
semble dans  le  même  bain:  ce  qui  paraîtra  peut-être  blâmable  à 
quelques    moralistes,    qui   ne   connaissent  que  leur  nation  et  leurs 


D  E  s       R  U  s  s  E  s.  l4l 

tisages.  Sans  vouloir  le  justifier  nous  nous  bornerons  à  faire  ob- 
server, que  ce  mélange  des  deux  sexes  n'a  jamais  occasionné  d'in- 
convénient, et  que  le  même  usage  subsistait  dans  les  républiques 
de  la  Grèce,  à  Tépoqoe  où  les  mœurs  y  étaient  le  moins  relâchées. 
Il  y  a  dans  l'appartement  des  bains,  qui  est  en  bois,  un  poôle,  des 
cuves  pleines  d'eau  et  un  amphitéâtve  à  plusieurs  gradins.  Le  poôle 
a  deux  ouvertures  semblables  à  celles  des  fours  ordinaires:  on  jette 
le  bois  dans  la  plus  basse,  et  dans  celle  de  dessus  sont  rangées 
sur  une  grille  des  pierres,  qu'on  fait  lougir  sans  cesse  à  grand 
feu.  On  entre  dans  le  bain  avec  une  poignée  de  petites  branches 
d'arbre,  garnies  de  leurs  feuilles,  et  un  petit  seau  de  sept  ou  huit 
pouces  de  diamètre  plein  d'eau,  puis  on  va  se  placer  sur  le  premier 
ou  sur  le  second  gradin  de  l'amphitéâtre.  Quoique  la  chaleur  ne  soit 
pas  encore  très-forte  en  cet  endroit,  on  ne  tarde  pas  néanmoins  à  y 
^tre  tout  en  sueur,  et  alors  on  se  verse  l'eau  de  son  seau  sur  la  tète: 
on  monte  ensuite  plus  haut  en  renouvelant  la  même  opération^  et 
ainsi  successivement^  jusqu'à  ce  qu'on  arrive  au  haut  de  l'am- 
phitéâtre oh  la  chaleur  est  bien  plus  considérable.  Un  homme,  qui 
se  tient  devant  le  poêle,  jette  de  lems  en  tems  de  l'eau  sur  les 
pierres  rouges,  d'oia  se  dégagent  aussitôt  avec  bruit  des  tourbillons 
de  vapeur,  qui  s'élèvent  jusq'au  plancher  et  retombent  sur  l'amphi- 
téâtre sous  la  forme  d'une  nuage,  qui  fait  éprouver  une  chaleur  brû- 
lante. C'est  là  le  moment  d'employer  les  verges  qu'on  a  eu  la  pré- 
caution d'exposer  à  la  vapeur  qui  sort  du  poêle,  pour  les  rendre 
plus  flexibles.  La  personne  qui  veut  en  faire  usage  se  couche,  et  son 
voisin  le  plus  proche  la  fouette  pour  en  recevoir  lui-même  à  son 
tour  le  môme  service.  Tant  que  les  feuilles  restent  attachées  aux 
branches,  elles  ramassent  à  chaque  coup  un  volume  considérable 
de  vapeurs,  qui  rabatues  ainsi  sur  le  corps  produisent  plus  d'effet, 
les  pores  étant  alors  parfaitement  ouverts.  Cette  opération  finie, 
on  jette  de  l'eau  sur  tout  le  corps  de  la  personne,  on  la  savonne 
bien,  puis  on  la  frotte  avec  les  mêmes  branches,  jusqu'à  ce  que  la 
peau  devienne  de  couleur  écarlate.  Voyez  la  planche  21.  M.""  d'Au- 
leroche  désirant  savoir  à  quel  degré  de  chaleur  il  se  trouvait,  se  fit 
apporter  son  thermomètre,  qui  marqua  cinquante  degrés,  tandis  qu'au 
bas  la  température  n'était  que  de  quarante-cinq.  Les  Russes  de- 
meurent quelquefois  plus  de  deux  heures  dans  ces  bains,  pour  y 
répéter  la  même  opération.  Plusieurs  se  frottent  aussi  avec  des 
oignons,  pour  provoquer  une  transpiration  plus    abondante,    après 


i42  Costume 

quoi  ils  vont,  nus  et  rouges  comme  des  écrevisses ,  se  rouler  dans 
la  neige,  passant  ainsi  tout-à-coup  d'une  température  de  cinquante 
à  soixante  degrés  à  un  froid  de  vingt  degrés,  sans  qu'il  leur  eu 
arrive  aucun  accident.  Voici  ce  que  dit  Sw^inton  sur  les  bains  chauds 
et  froids  des  Russes,  et  sur  leur  effet  physique  et  moral. 

«  On  croit  géne'ralement,  que  les  bains  chauds  et  froids  dont 
les  peuples  du  nord  font  usage,  endurcissent  leur  corps  contre 
l'apreté  du  climat.  Leurs  écrivains  nous  apprennent,  que  le  pas- 
sage d'un  bain  froid  à  un  chaud  trempe  leur  corps  comme  le  fer 5 
mais  ce  qui  produit  un  bon  effet  sur  ce  métal ^  peut  bien  eu  pro- 
duire un  tout  contraire  sur  la  chair  et  le  sang. 

Ce  passage  rapide  de  l'été  à  l'hîiver,  les  seules  saisons  connues 
dans  ces  climats,  les  habitans  le  répètent  continuellement  en  se 
plongeant  alternativement  dans  l'eau  chaude  et  dans  l'eau  froide.  Ils 
ressemblent  à  ces  criminels,  qui  étant  condamnés  à  recevoir  tous 
les  ans  le  châtiment  du  bâton,  se  déchirent  le  dos  tous  les  jours, 
pour  le  rendre  insensible  à  la  douleur. 

J'ai  tout  lieu  de  croire  néanmoins,  d'après  les  observations  que 
j'ai  faites  sur  les  individus,  que  l'usage  alternatif  de  ces  glacières  et 
de  ces  fournaises,  tend  à  un  effet  tout  contraire  à  son  objet.  La 
nature  abhorre  les  extrêmes,  et  elle  ne  s'aeoutume  à  les  supporter 
que  peu-à-peu,  mais  jamais  subitement.  Cette  prétendue  force  de  tem- 
pérament n'est  que  fatice,  et  ne  consiste  qu'à  supporter  sans  beaucoup 
de  peine  une  opération,  à  laquelle  d'autres  ne  pourraient  résister; 
Faute  d'une  saison  intermédiaire  entre  l'hiver  et  l'été,  le  cli- 
Djat  du  nord  procure  naturellement  un  bain  de  cette  espèce.  Ne 
vaudrait-il  pas  mieux  chercher  à  éviter  l'ennemi,  que  de  l'affronter? 
Un  bain  d'une  chaleur  modérée  est  en  hiver  d'une  nécessité 
absolue  en  Russie,  pour  la  conservation  de  la  santé,  et  pour  la  pro- 
preté qui  y  contribue  plus  que  tout  autre  chose.  Au  lieu  de  cela  , 
les  habitans  font  bouillir  et  geler  leur  corps  une  fois  par  semaine; 
et  contents  de  cette  ablution,  ils  se  soucient  fort  peu  de  vivre 
dans  la  malpropreté  tout  le  reste  du  tems.  Et  en  effet,  les  bains 
dont  ils  font  usage,  sont  cause  qu'ils  portent  des  vêtemens  plus 
sales  qu'ils  ne  le  feraient  sans  cela:  car  autrement  ils  sentiraient  la 
nécessité  de  changer  de  linge  plus  souvent,  de  renouveller  plus  fié- 
quemment  les  autres  parties  de  leur  habillement,  et  de  se  laver  au 
moins  le  visage  et  les  mains:  d'ailleurs  les  chaleurs  de  l'été  les  obli- 
geraient à   se  baigner  dans  les  rivières. 


D  E  s       R  U  s  s  E  s.  143 

Le  courant  d'un  ruisseau,  dont  on  fait  tant  de  cas  ailleurs 
par  rapport  à  la  sanle,  n'a  aucun  attrait  aux  yeux  des  Russes.  Chez 
les  gens  du  peuple  le  poêle  est  en  tout  teras  entretenu  à  la  tem- 
pe'rature  des  bains  chauds,  et  toujours  allumé,  à  moins  que  le 
maître  de  la  maison  ne  veuille  faire  quelque  bravade. 

Tout  aguerris  qu'ils  sont  au  froid  et  au  chaud  dans  leurs 
bains,  les  Russes  ne  laissent  pas,  toutes  les  fois  qu'il  sortent,  da 
s'envelopper  dans  leurs  pelisses,  à  l'aide  desquelles  les  étrangers 
ne  craignent  pas  plus  qu'eux  de  s'exposer  à  l'air  libre.  Si  donc  ils 
ne  peuvent  pas  mieux  supporter  le  froid,  que  ceux  qui  sont  nés 
sous  un  climat  moins  rigide,  n'est-ce  pas  une  preuve  de  l'ineffica- 
cité de  leurs  bains?  Il  y  a  plus,  c'est  que  les  étrangers  en  Jlus- 
sie  supportent  mieux  la  rigueur  du  froid  que  les  nationaux.  Ils 
s'habillent  moins  chaudement  à  leur  arrive'e,  et  tant  que  l'usage 
des  poêles,  qui  sont  toujours  mal  règles,  n'a  pas  affaibli  leur 
complexion. 

Une  peau  de  mouton  est  d'une  extrême  utilité  pour  le  corps 
d'un  Russe.  Avec  cela  il  brave  l'aprete'  de  son  climat,  et  son  visage 
est  à  l'abri  du  froid   sous  une  barbe  épaisse. 

Je  suis  bien  loin  de  vouloir  faire  croire  que  les  Russes  ne  sont 
pas  d'un  tempérament  robuste;  je  les  blâme  seulement  de  ce  qu'en 
voulant  renforcer  leur  tempérament,  ils  l'ëpuisent  par  des  moyens 
tout-à-fait  contraires  à  l'effet  qu'ils  en  attendent.  On  ne  peut  ce- 
pendant s'empêcher  d'admirer  la  fermeté  avec  laquelle  leurs  eufans 
soutiennent  l'épreuve  du  bain  chaud  et  du  bain  froid;  mais  pour- 
tant quelques-uns  sont  victimes  de  cet  infernal  usage.  Ceux  qui  ont 
résisté  à  cette  épreuve  finissent  par  s'habituer  au  bout  de  quelques 
mois,  au  point  ques  ces  bains  deviennent  pour  eux  un  besoin  et 
le  plus  grand  des  plaisirs.  Les  gens  de  distinction  font  leurs  délices 
de  boire  des  liqueurs  fortes,  de  manger  des  choses  échauffantes  et 
de  boire  ensuite  de  la  crème  gelée,  pour  rafraîchir  leur  estomach 
brûlant.  La  nature  rejette  d'abord  ces  poisons,  puis  elle  cède  et 
finit  par  y  prendre  un  goût  désordonné. 

Les  yeux  d'un  Russe  élincellent  de  plaisir  lorscju'il  prend  un 
bain  :  c'est  pour  lui  le  bonheur  suprême. 

Les  bains  chauds  sont  préparés  en  Russie  avec  autant  de  vo- 
lupté qu'en  Asie.  Les  Russes  semblent  avoir  imité  les  usages  de 
cette  partie  du  monde,  et  peut-être  ne  les  distinguait-on  pas  ori- 
ginairement   des   Asiatiques.    Néanmoins    les    premiers    donnent  en- 


i/^4  Costume 

core  plus  à  la  sensualité,  en  ce  que,  dans  la  classe  du  peuple, 
les  individus  des  deux  sexes  se  baignent  quelquefois  ensemble  sans 
distinction. 

Avant  de  m'en  rapporter  à  mes  propres  observations  sur  l'ef- 
fet des  baius  chauds  et  froids,  j'ai  voulu  m'en  entretenir  avec  quel- 
ques Russes  e'clairës.  Ces  personnes  m'ont  avoué  que  l'usage  im- 
niode'ré  de  ces  bains  occasionnait  beaucoup  de  maladies,  et  surtout 
des  rhumatismes.  M.""  Pallas  m'a  confirmé  dans  mon  opinion,  dans 
un  entretien  que  j'eus  avec  lui  à  ce  sujet.  C'est  à  cette  cause  que 
j'attribue  la  proniptilude  avec  laquelle  une  maladie  un  peu  grave 
devient  mortelle  pour  les  Russes.  L'effet  de  tous  les  remèdes  vio- 
lens  est  de  montrer  l'épuisement  de  la  machine  dans  les  derniers 
momens;  on  tourmente  la  nature  pour  la  forcer  à  donner  quelque 
signe  de  vie;  mais  le  moment  arrive  où  la  fibre  se  rompt,  et  donne 
le  signal  de  notre  destruction.  Un  Russe  ne  craint  les  suites  d'au- 
cune chose,  et  il  n'a  guères  de  craintes.  Quelque  chose  qu'il  lui 
arrive,  il  dit  comme  en  Asie:  «  c'est  la  volonté  du  Seigneur  ». 
Quand  l'hiver  ou  l'ëlé  approche,  il  cherche  seulement  à  se  rappeler 
quel  habillement,  quels  jours  de  fêtes  et  quels  travaux  sont  parti- 
culiers à  cette  saison.  Il  est  indiffèrent  au  froid  comme  au  chaud: 
cependant  il  préfère  ce  dernier;  mais  il  semble  voir  néanmoins 
avec  satisfaction  les  orages  qui  annoncent  le  retour  de  l'hiver  , 
dans  l'espoir  de  pouvoir  jouir  bientôt  du  plaisir  de  rentrer  dans 
sa  cabane. 

Le  visage  des  Russes,  comme  je  l'ai  dit  plusieurs  fois,  est 
presqu'entièrement  caché  sous  une  barbe  épaisse;  mais  le  petit 
nombre  de  ceux  qui  se  rasent  s'enveloppent  en  hiver  le  cou  d'un 
mouchoir.  Selon  les  mœurs  du  pays  on  pourrait  traiter  ces  derniers 
d'efféminés,  comme  on  traite  les  autres  de  braves,  parce  qu'ils  vont 
le  cou  nu,  mais  dans  l'un  comme  dans  l'autre  cas,  on  reconnaît 
l'influence  de   la   coutume. 

En  Russie,  les  recrues  tirées  de  ces  chaudes  habitations  et  pri- 
vées de  leur  peau  de  mouton,  sont  en  hiver  les  créatures  les  plus  mi- 
sérables qu'il  y  ait  au  monde.  On  voit  des  soldats  dans  les  rues  avec 
le  mousquet,  tout  transis  de  froid,  et  pouvant  à  peine  se  tenir  sur 
leurs  pieds,  tandis  que  leurs  compatriotes,  couverts  de  leurs  pe- 
lisses marche  tout  à  leur  aise.  Le  soldat  fait  aussi  (usage  des  bains, 
mais  il  ne  paraît  pas  s'en  trouver  beaucoup  mieux.  Il  préférerait  à 
tous  les  bains  possibles  son  ancien  habillement.  Cet  état  cruel  doit 


DES     Russes.  i45 

causer  tous  les  ans  la  mort  à  plusieurs  milliers  de  soldats.  Quel  iacon- 
vénient  y  aurait-il  à  leur  donner  en  hiver  un  habit  fourre?  Quoiqu'un 
semblable  habillement  ne  soit  pas  celui  des  troupes  équipées  en  guerre, 
il  n'en  re'sulterait  pour  l'état  aucun  inconvénient,  la  Russie  courant 
rarement  le  danger  d'être  attaquée  en  hiver.  Il  n'y  a  que  les  pelisses 
qui  puissent  diminuer  les  effets  désastreux  d'un  pareil  climat,  et 
l'emploi  de  tout  autre  moyen  entraînerait  la  perte  de  plusieurs  raillions 
d'individus.  Une  politique  bien  entendue,  aussi  bien  que  l'humanité', 
doit  engager  le  gouvernement  Russe  à  donner  à  ses  soldats  un  habil- 
lement, qui  soit  plus  propre  à  les  garantir  du  froid  durant  l'hiver. 

Lorsque  la  chaleur  n'est  pas  excessivement  forte  en  e'të,  la 
rose'e  tombe  les  soirs  de  très-bonne  heure.  Dès  que  les  Russes 
s'aperçoivent  de  son  approche,  ils  se  couvrent  aussitôt  de  leur  pe- 
lisse taudis  que  les  étrangers  continuent  à  se  promener  avec  le 
même  habillement.  Si  ces  derniers  ne  sont  pas  assez  prudens,  les 
premiers  semblent  l'être  aussi   un  peu   trop. 

Au  commencement  et  à  la  fin  de  l'été,  le  climat  est  sujet  à 
des  variations  si  subites,  que,  dans  l'espace  de  quelques  heures, 
la  température  y  change  entièrement:  ce  qui  oblige  à  beaucoup  de 
piécautions  dans  la  manière  de  se  vêtir. 

L'usage  trop  fréquent  des  bains  chauds  et  froids,  l'un  îmme'- 
dialement  après  l'autre,  occasionne  aux  Russes  beaucoup  de  maladies, 
et  leur  fait  perdre  la  fraîcheur  de  la  santë.  Les  symptômes  de  la 
vieillesse  et  de  la  caducité'  se  manifestent  dans  les  femmes  encore 
plus  tôt  que  dans  les  hommes.  On  n*y  voit  point  aux  deux  sexes 
ces  couleurs  vives  et  anime'es,  qu'on  trouve  dans  le  bas  peuple  en 
Angleterre.  Les  femmes  russes  cherchent  à  reme'dier  à  ce  défaut 
par  le  fard,  dont  l'usage  n'est  pas  moins  familier  aux  femmes  du 
peuple  qu'aux  princesses. 

11  n'est  peut-être  pas  ne'cessaire  de  faire  observer  ici,  que  ceux 
qui,  par  la  nature  de  leurs  exercices,  sont  plus  expose's  au  froid, 
et  font  un  usage  plus  fréquent  de  leurs  forces,  jouissent  aussi  d'une 
meilleure  santé;  c'est  ce  qu'on  voit  dans  les  cochers  de  place,  qui, 
par  leur  ëtat,  ne  pouvant  passer  que  peu  de  momens  dans  leurs 
habitations,  n'ont  pas  le  leras  d'y  perdre  la  meilleure  partie  de  leurs 
forces  par  l'effet  d'une   transpiration   trop  abondante. 

Les  effets  moraux  qui  résultent  de  celte  communauté  de  bains 
pour  les  deux  sexes,  ne  sont  pas  moins  funestes  à  la  vertu  et  au 
vrai  bonheur,  qu'à  la  sanlé  et  à  la  vigueur  du  corps. 

Europe.  Fol.  VI.  T 


Usasse  t 
des  Rnsses: 


1 4^;  Costume 

La  conservation  de  la  santë  et  de  la  beauté  dans  les  feaames 
est  le  garant  de  la  vertu  dans  les  hommes.  Dès  qu'elles  ont  perdu 
ces  avantages,  elles  cessent  d'être  l'objet  de  nos  désirs.  Le  principe 
du  plaisir  est  donc  éteint  par  l'effet  des  bains  chauds,  qui  entre- 
tiennent en  n^iême  tems  le  goût  de  la  débauche,  et  donnent  lieu» 
à  une  prostitution ,  qui  commence  à  l'âge  où  les  formes  n'ont  pas 
encore  pris  tout  leur  accroissement.  De  là  l'indifférence,  l'oubli 
et  le  dégoût  des  femmes,  d'où  naissent  des  excès  qui  font  rougir 
la  nature  » . 

Afin  de  présenter  un  tableau  historique  et  moral  de  la  Russie, 
qui  ne  se  restreignît  pas  seulement  à  des  objets  généraux  et  de  pur 
agrément,  Swinton  a  divisé  les  habitans  de  cet  état  en  plusieurs 
classes,  dont  les  principales  sont  la  haute  noblesse,  la  petite  no- 
Le,  noMes.  blcssc ,  Ics  négociaus  russes  et  le  peuple  russe.  Et  d'abord,  en 
commençant  par  la  haute  noblesse,  il  fait  observer  que  les  sen- 
limens  ,  dans  lesquels  l'égoïsme  se  confond  avec  un  noble  orgueil, 
éloignent  du  trône  et  de  la  résidence  du  souverain  un  grand  nom- 
bre de  familles  riches  et  puissantes.  A  Moscou,  la  noblesse  est 
moins  liée  par  les  devoirs  de  courtisan ,  moins  offusquée  par  la 
magnificence  de  la  cour,  moins  épiée  dans  ses  discours,  dans  ses 
opinions  et  dans  ses  projets,  qu'à  Pétersbourg.  Elle  tient  dans 
cette  ancienne  capitale  un  état  plus  grand  que  dans  celle-ci.  Cha- 
que famille  un  peu  distinguée  a  une  espèce  de  cour  composée 
d'oisifs,  de  favoris  et  de  parasites.  Le  nombre  des  domestiques 
est  très-grand  5  ou  le  fait  même  monter  à  80,000.  On  y  voit  un 
régiment  de  gentilshommes,  de  domestiques,  de  cochers  et  de 
laquais,  -qui  passent  la  plus  grande  partie  du  jour  à  bâiller  ou 
à  boire.  Pour  nourrir  cette  multitude  de  bouches  inutiles,  les  pay- 
sans viennent  par  caravanes  de  très-loin,  avec  des  provisions  de 
tout  genre. 

Les  nobles  russes  justifient  bien  mieux  à  Moscou  qu'à  Péters- 
bourg la  grande  réputation  d'hospitalité  qu'on  leur  attribue.  Exempts 
de  toute  occupation  sérieuse,  ils  sentent  le  besoin  de  la  société, 
et  recherchent  tout  ce  qui  peut  les  amuser,  ou  jeter  quelque  va- 
riété sur  le  cours  d'une  vie  monotone  et  désœuvrée.  Aussi  leur 
porte  est-elle  ouverte  à  tous  les  gens  qui  n'ont  rien  à  faire:  la  seule 
chose  qu'on  exige  d'eux  c'est  d'être  bien  vêtus.  Aucune  considéra- 
tion d'étiquette  ne  les  oblige  à  être  rigoureux  dans  le  choix  de 
ceux  qu'ils  admettent  dans  leur  société.  L'étranger  surtout  est  suf- 


hospiialilé' 


D  E  S       R  U  S  S  E  S.  147 

fisatnment  recommandé  par  l'aurait  seul  de  la  nouveauté  j  il  est  reçu 
avec  empressement  dans  toutes  les  maisons,  et  celle  à  laquelle  il 
donne  la  préférence,  voit  en  cela  une  marque  de  distinction  dont 
elle  lui  sait  gré. 

Eu  été  surtout  et  à  la  campagne,  les  nobles  russes  exercent  Lew 
•  une  hospitalité  sans  bornes.  L'étranger  qui  suit  une  famille  de 
distinction  dans  ses  terres ,  non  seulement  n'a  rien  à  y  dépenser 
pour  son  entretien,  mais  encore  il  y  vit  avec  autant  de  liberté  que 
s'il  était  chez  lui.  Tout  y  est  à  sa  disposition,  et  l'on  a  môrae  des 
complaisances  pour  ses  caprices.  Ce  n'est  qu'à  table  et  le  soir  qu'il 
appartient  à  ses  hôtes,  mais  aussi  c'e^t  pour  lui  une  obligation  de 
contribuer  alors  par  ses  saillies  ou  par  son  habileté  aux  cartes  ,  à 
éloigner  l'ennui  de  la  conversation  où  il  est  admis.  Quant  aux  jeux 
considérables  il  n'est  pas  tenu  d'y  prendre  part.  Cette  vie  de  pa- 
rasite peut  plaire  à  des  gens  désœuvrés,  et  qui  n'ont  pas  de  quoi 
subsister;  mais  aussi  ils  se  tiennent  sur  leurs  gardes,  sachant  bien  que 
ce  n'est  pas  leur  mérite  personnel  qui  leur  vaut  cette  réception  ; 
celui  qui  donnerait  lieu  à  concevoir  de  lui  une  idée  défavorable, 
s'exposerait  à  se  voir  détrompé  de  la  manière  la  plus  désagréable, 
dès  qu'il  cesserait  d'amuser  la  compagnie. 

On  ne  pourrait  pas  dire  que  les  nobles  russes  manquent  gé- 
néralement d'instruction;  on  en  trouve  même  qui  ont  de  l'esprit, 
mais  c'est  toujours  dans  la  tête,  et  jamais  dans  le  cœur  qu'il  faut 
chercher  les  fruits  de  leur  éducation.  U  ne  faut  pas  exiger  d'eux 
des  prÎQcipes,  et  encore  moins  prétendre  qu'ils  aient  du  caractère: 
sans  doute  il  y  a  des  exceptions,  mais  elles  sont  fort  rares.  Et  en 
effet,  comment  les  nobles  de  la  Russie  pourraient-ils  acquérir  des  Leur 
qualités  morales  avec  la  vie  de  Sibarites  qu'ils  mènent?  Ils  ne  se 
lèvent  jamais  avant  neuf  heures;  souvent  même  les  maîtres  ne  font 
ouvrir  que  vers  les  onze.  Durant  le  déjeuner  on  ne  fait  que  médire 
du  prochain:  les  bruits  de  la  ville  sont  accueillis  avec  avidité, 
et  l'on  ne  dédaigne  pas  même  de  les  demander  aux  domestiques. 
Quelques  visites  sans  cérémonies  jettent  uu  peu  de  variété  sur  cette 
partie  de  la  journée.  Entre  midi  et  une  heure  le  mari  et  la  femme 
montent  chacun  dans  sa  voiture;  le  premier  va  sans  gène  voir  sa 
maîtresse,  et  la  seconde  va  chez  sa  modiste,  qui  est  ordinairement 
une  Française,  dont  elle  attend  peut-être  quelqu'acte  de  complaisance: 
on  sait  d'ailleurs  que  les  femmes  sont  toujours  disposées  à  s'obli- 
ger entre  elles.  Ces  expéditions  du    matin    finissent    vers    les    trois 


aenre  ds  yie. 


i48  Costume 

heures.  Les  amis  de  la   maison,   les   gens    invités   et   les    parasites 
Diaer.       commencent  alors  à  se  réunir  pour  le  diner:  plus  la  compagnie  est 
nombreuse,  plus  les  maîtres  sont  satisfaits:  souvent,  pour  ne   pas 
perdre  des  momens  pre'cieux  ou  se  met  à  jouer,  en  attendant  qu'on 
ait  servi.  On  présente  aux  convives  des  liqueurs  de  diverses  sortes, 
et  l'on  reste  à  table  jusqu'à  cinq  heures.  On  ne  peut  pas  reprocher 
à  la  noblesse  russe  de  boire  avec  excès,  ce  vice  ne  règne  plus  guère 
aujourd'hui  que  parmi  un  petit  nombre  de   militaires    et    quelques 
anciens  hommes  d'ëtat,  q*ii  apparemment  trouvent  en  cela  un  tnoyen 
nécessaire  à  la  politique.  Ainsi  que  les  Français,   les   Russes    sont 
très-gais  à  table,  et  les  bons  mots  s'y  succèdent  rapidement:  toute 
plaisanterie  y  est  tolére'e  pourvu  cju'elle  fasse  rire.  Il  y  a  ordinairement 
dans  la  maison  une  espèce  d'idiot   ou  de  bouffon  destiné  à  amuser 
les  convives,  et  dont  ils  peuvent  aussi   s'amuser    à   leur    tour.   La 
table  est  servie  non  seulement   avec  abondance,    mais   encore   avec 
beaucoup  de  goût.  Malgré  leur  singularité  les  plats  du  pays  doivent 
plaire  à  tous  les  gourmands.  Des  vins  de  plusieurs  sortes  sont  ser- 
vis durant  le  diner,  et  souvent  l'on  y  a  aussi  des  vins  de  fruits j 
appelés  naljfki,  qui  sont  faits  dans  le  pays.   Au    sortir    de    table, 
les  convives  se  saluent  les  uns  les  autres,  et  chacun  va  ensuite  où 
il  lui  plaît. 

Les  Russes  prennent  souvent  une  ou  deux  heures  de  repos 
dans  la  journée.  A  sept  heures  la  compagnie  se  réunit  de  nouveau 
pour  aller  à  la  comédie,  au  concert  ou  à  queîqu'auire  amusement 
public.  Après  le  spectacle  les  tables  de  jeu  sont  dressées  une  autre 
fois ,  et  l'on  y  sacrifie  à  l'aveugle  fortune  jusqu'à  minuit.  Vient  en- 
suite le  souper,  qui  ne  le  cède  en  rien  au  diuer,  et  ces  heureux 
Sybarites  ne  se  séparent  plus  jusqu'à  deux  heures. 
Bab>  présens  Lcs  grauds  bals  se  donnent  au  nouvel  an,  à  Pâques,  le  jour 

ei  cérémonies  iim  •  ^t»-  «il  •  -ii. 

auzpr-uicipaks  ûQ  la  loussamt,  et  a  1  anniversaire  de  la  naissance  de  quelque  sei- 
dans  Vannée,  gucur.  Il  cst  dcs  grauds,  qui ,  daus  ces  sortes  de  jours,  exigent  de 
leurs  inférieurs  et  de  leurs  cliens  des  visites  de  compliment.  Le  per- 
sonnage dont  on  célèbre  la  fête  dort  encore,  que  l'antichambre  est 
déjà  remplie  de  monde.  Dans  le  nombre  des  présens  qui  se  font 
ces  jours-là  en  Russie,  on  doit  distinguer  les  œufs  de  Pâques ,  ^pi 
sont  en  verre  ou  en  porcelaine  et  ornés  de  jolies  miniatures:  on 
les  envoie  dans  une  petite  corbeille  de  biscuit,  et  ce  présent  peut 
coûter  jusqu'à  cinquante  roubles.  Swinton,  de  qui  nous  tenons  ces 
particularités,  aurait  bien  pu  faire  mention  aussi  d'une  autre  espèce 


DESRUSSES.  l49 

d'œufs  qu'on  donnait  autrefois,  et  qu'on  donne  peut-être  encore  à 
présent  aux  grands  de  la  cour  dans  les  mômes  circonstances,  et 
dont  quelques-uns  sont  en  or  et  parseme's  de  lapis,  de  malachites 
et  quelquefois  Qiême  de  pierres  précieuses. 

Aujourd'hui  une  bibliothèque  est  mise  au  rang  des  objets 
nécessaires  dans  un  palais.  C'est  pour  les  grands  un  objet  de 
luxe,  car  il  en  est  bien  peu  d'entre  eux  qui  veuillent,  et  encore 
moins  qui  sachent  en  faire  usage:  rien  au  contraire  ne  leur  répu- 
gne autant  que  l'e'lude ,  et  même  que  la  lecture.  Les  femmes  bien 
ëleve'es  ont  ne'anrooins  pris  l'habitude  de  tenir  quelque  livre  à  la 
main,  mais  leur  choix  ne  tombe  guère  que  sur  quelque  roman 
français.  Il  ne  serait  pardonnable  qu'à  un  barbare  de  l'ancienne 
Russie  de  ne  pas  connaître  Voltaire,  Rousseau,  Mercier,  Raynal 
etc.,  tandis  qu'il  est  bien  permis  d'ignorer  les  noms  des  écrivains 
russes  les  plus  estimés. 

Les  Russes  ne  voient  dans  les  beaux  arts  qu'un  agrément  ou 
un  passe-tems,  et  jamais  l'expression  du  beau  idëal^  en  un  mot, 
le  Russe  qui  se  croit  philosophe,  regarde  comme  une  affaire  pure- 
ment de  luxe  l'ëtude  des  arts.  Et  comment  pourrait-il  envisager  au- 
trement cette  branche  intéressante  des  connaissances  humaines,  lui 
qui  n'ëtudie  que  les  mathématiques,  et  qui  encore  ne  les  e'iudie 
que  comme  un  métier.  Toutefois  les  Russes  ne  laissent  pas  que  de 
posséder  des  trésors  en  fait  de  beaux  arts,  et  l'on  pourrait  former 
un  riche  muse'e  des  statues  et  des  tableaux  qui  sont  re'pandus  par 
toute  la  Russie.  Il  est  vrai,  comme  le  fait  observer  Malte-Brun, 
que  plusieurs  de  ces  tableaux  ne  sont  que  de  mauvaises  copies; 
mais  pourtant  on  ne  peut  nier  que,  depuis  quelques  années,  il  n'ait 
passe'  des  trésors  en  ce  genre  dans  l'empire  russe. 

Les  dames  russes  sacrifient  aux  grâces  plus  que  les  hommes. 
11  en  est  plusieurs  qui  parlent  fort  bien  le  français,  l'anglais  et 
l'italien.  Elles  apprennent  aussi  la  peinture  et  deviennent  bonnes 
copistes;  cependant  la  Russie  ne  peut  pas  citer  encore  un  seul  ta- 
lent original;  mais  à  peine  sont-elles  mariées  qu'elles  abandonnent 
le  pinceau.  Les  belles  de  Moscou  possèdent  le  talent  de  la  danse 
à  un  degré',  qui   n'est  pas  encore  connu  à  Pe'tersbourg- 

Les  nëgocians  russes  forment  une  classe  absolument  distincte 
de  la  noblesse:  on  ne  trouve  point  chez  eux  cette  prodigalité,  ni 
cette  foule  de  domestiques  dont  il  vient  d'être  parle;  ils  n'ont  de 
mêmcj  pour  ainsi  dire,    qu'une    teinture    de    civilisation.    Jouir   est 


ImlrucHort. 


Bttiiix  arts. 


Rah  [tant 
de  Sloscou- 


1 5o  Costume 

l'unique  pensée,  l'unique  souci  du  noble  russe:  le  négociant  ne  songe 
qu'à  amasser  de  l'argent,  rien  ne  lui  paraît  bas,  pe'nible  ni  dange- 
reux,  pourvu  qu'il  en  retire  quelque  gain;  il  vit  eu  même  tems  avec 
la  plus  grande  économie,  et  ce  n'est    qu'à    certains   jours    de    fête 
que  l'abondance  se  montre  sur  sa  table.  On  ne  pourrait  cependant 
lui  refuser  le  mérite  d'une  certaine  hospitalité,  mais    qui    est    fati- 
guante pour  les  étrangers,    car    il    croirait    manquer    à    son    devoir 
s'il  ne  renvoyait  pas  ivre  son  hôte,  de  qui  il  attend  ensuite  la  pa- 
reille. La  plupart  des  ne'gocians  suivent  encore  les    anciens    usages 
pour  l'habillement;  ils  portent    le    kaftan  avec   la   barbe    longue:  il 
est  vrai  pourant  que  ce  vêlement  a  moins  de  plis,  et  que  la  barbe 
est  moins  longue  et  un  peu  mieux  peigne'e    qu'avant    le    règne    de 
Pierre  I.''^.  Leur  chevelure  est    coupée    autour    de    la    tète    et    sans 
boucles;  ils  ont  pour  coiffure  un  chapeau  rond,  et  l'hiver  un  bon- 
net d'hermine.  Le  drap,  le  linge  et  tous   les  autres  objets   qui  ser- 
vent à  leur  habillement  sont  de    la    meilleure    qualité.    Ils    portent 
des  bagues  qui  valent  souvent  des  sommes  considérables.  Les  femmes 
un  peu  âgées  portent  encore  un  ioiika  d'étoffe  d'or  ou  de  ras  à  fleurs, 
semblable  pour  la  forme  à  celui  de  leurs  graud'mères;  elles  ont  méoie 
conserve  leur  bonnet  pointu  garni  de  perles  fines,  et  elles  ont  aussi 
des  colliers  et  des   bracelets  de  perles  semblables:  de  gros  pendaus 
en  diamant  brillent  à  leurs  oreilles  ,  et  elles    ne    portent    que    des 
souliers  de  ras.  L'habillement  des  jeunes  femmes  est  un   peu  diffé- 
rent, il  est  fait  de  mousseline  ou  d'étoffe  de  soie,  et  orné  de  gar- 
nitures fort  larges  en  dentelle:  leur  coiffe  ou  leur  bonnet  est  aussi 
de   dentelle  en  entier:  leurs  bijous  ont  peut-être  moins    de    poids, 
mais  ils  sont  de  meilleur  goût.  Les  deux  sexes  portent  en  hiver  de 
magnifiques  pelisses  de  velours  ou  d'hermine.  Le  pouvoir  du  beau 
sexe  est  très-limité  dans  cette  classe,  et  le  précepte  de  Moyse,  et 
erit  dominas  tuus ,   y  est  strictement  observé.  11  est  possible  qu'en 
particulier  les  choses  soient  tout  autrement,  mais  cela  ne  nous  re- 
garde pas.  Les  bourgeoises  n'ont  pas  le  défaut  de  trop  aimer  les  beaux 
arts,  ni  même  la  lecture;  elles  sont  bien  loin  d'être  des  virtuoses, 
et  pourtant  les  soins  du  ménage  sont  entièrement  abandonnés  aux 
domestiques,  ensorte  qu'on  ne  saurait  dire  quelles  peuvent  être  leurs 
occupations:  il  faut  qu'elles  portent  au  plus  haut  point  l'indolence, 
qui  semble  être  eu  effet  le  caractère  distinctif  de  leur  sexe  en  Russie. 
Il  existe  parmi  les  négocians  une  classe  composée  particulière-, 
ment  de  jeunes  gens,  qui  affectent  de  mépriser  l'ancien  habillement 


DESKUSSES.  l5l 

et  les  usages  nationaux  dont  nous  avons  fait  la  description.  Leur 
extérieur  présente  un  amalgame  singulier  de  modes  anglaises  et 
françaises.  Moins  nombreux  à  Moscou  qu'à  Pe'tersbourg,  ils  sont 
partout  un  objet  de  scandale  pour  les  gens  d'ancienne  date;  mais 
aussi  les  ëtablissemens  de  commerce  de  celte  classe  de  personnes 
perdent  en  solidité  ce  qu'elles  gagnent  en  élégance:  car  si  la  dé- 
pense d'une  maison  gouvernée  selon  l'ancien  st^le  est  de  trois  à 
quatre  mille  roubles  par  an ,  celle  d'une  maison  montée  à  la  mo- 
derne n'est  pas  njoindre  de  vingt  à  trente  mille.  Aussi  les  faillites 
de  plusieurs  millions  ne  sont-elles  pas  rares;  cependant  l'art  de  les 
faire  avec  profit  n'est  pas  encore  bien  perfectionné  ,  et  les  jeunes 
négocians  russes  se  ruinent  de  bonne  foi  et  pour  toujours.  Heu- 
reusement l'effet  de  ces  faillites  ne  retombe  que  sur  les  grands  sei- 
gneurs et  les  riches,  qui,  dans  leur  incorrigible  crédulité,  confient 
de  préférence  leurs  capitaux  au  négociant  fastueux  qui  tient  maison 
montée,  et  leur  donne  de  grands  diners.  Bien  différens  en  cela  des 
Allemands  ,  les  Russes  n'ont  aucune  confiance  dans  l'homme  sim- 
ple et  modeste;  ils  ne  voient  dans  celui-ci  qu'un  indigent,  qui 
cherche  à  leur  excroquer  leur  argent,  tandis  qu'ils  jettent  leurs  ca- 
pitaux à  la  tête  de  celui  qui,  sous  un  extérieur  de  magnificence, 
ne  cache  souvent  qu'une  richesse  imaginaire. 

Cependant,  rrsalgré  leur  longue  barbe  et  leur  kaftan,  les  Rus- 
ses d'ancienne  date  ne  méritent  pas  plus  de  confiance  que  les  au- 
tres, et  ils  ne  se  font  aucun  scrupule  de  s'approprier  les  biens  de 
leurs  créanciers,  au  moyen  d'un  arrangement  adroitement  amené. 
Il  est  prudent  d'accepter  aussitôt  les  propositions  que  vous  fait  un 
débiteur:  car  si  vous  avez  recours  aux  tribunaux,  vous  risquez  de 
perdre  tout,  particulièrement  si  vous  êtes  étranger,  et  sans  connais- 
sances des  chicanes  du  barreau.  Tout  ceci  néanmoins  se  rapporte 
au  tems  où  écrivait  Swinton. 

La  superstition  trouve  son  plus  ferme  appui  dans  la  classe 
des  vieux  négocians,  et  la  secte  des  Roslsolniki  en  compte  un 
grand  nombre  parmi  ses  partisans.  Cette  secte,  qui  attache  beau- 
coup d'importance  à  certaines  cérémonies  du  culte,  abolies  par 
l'église  dominante,  ne  reconnaît  point  l'empereur  pour  Patriarche, 
et  l'on  prétend  même  qu'elle  doit  pousser  les  choses  encore  bien 
au  de  là:  aussi  le  gouvernement  ne  la  voit-il  pas  de  bon  œil. 

Le  commerce  extérieur  avec  l'Europe  est  encore  entre  les  mains 
des  étrangers.  Le  Russe  trouve  bien  plus  d'utilité  dans  le  commerce 


i52  Costume 

intérieur  avec  les  provinces  les  plus  éloignées  de  l'empire  j  et  dans 
les  e'changes  avantageux  qu'il  fait  avec  les  peuples  de  l'Asie;  et 
l'autorité  veille  avec  la  plus  grande  attention  à  ce  que  les  étran- 
gers n'y  prennent  point  part.  Le  commerce  de  détail  est  également 
enlre  les  mains  des  Russes,  à  l'exception  de  celui  des  objets  de 
mode  et  de  luxe,  qui  est  laissé  aux  Français. 
Manufaeturei  II  v  B  à  Moscou  et  dans  les  environs  des  manufactures    très- 

€i  commerce.  -^  • ,  i  ■       rr  i  •  1  T, 

importantes;  celles  des  étoiles  de  soie  sont  en  grand  nombre,  et 
il  en  sort  entre  autres  objets  des  taffetas,  qui,  à  la  vérité  sont 
fort  légers,  mais  aussi  à  fort  bon  marché,  car  ïarchina^  qui  équi- 
vaut à  environ  une  aune  et  quart,  ne  coûte  que  de  60  à  80  kopeck. 
Les  manufactures  de  toile,  de  lin  et  de  toiles  de  coton,  ainsi  que 
les  tanneries  et  les  papeteries  prospèrent  beaucoup.  Le  linge  de 
table  de  Moscou  jouit  d'une  juste  célébrité.  Les  rafiaeries  de  sucre 
exigent  des  frais  énormes  pour  l'achat  et  le  transport  des  matières 
premières.  On  fait  dans  la  même  ville  des  carrosses  très-él^gans ,  et 
la  fabrication  de  la  porcelaine  y  fleurissait  autrefois.  L'intérêt  de 
l'argent  était,  il  n'y  a  pas  encore  long-lems ,  excessif  en  Russie: 
les  lois  contre  l'usure  y  restaient  sans  exécution  ,  et  l'on  n'y  trou- 
vait de  capitaux  qu'à  des  intérêts  énormes,  et  en  donnant  une  hy- 
pothèque d'une  valeur  à  peu-près  triple  de  la  somme  qu'on  rece- 
vait. Cette  défiance  générale  avait  lieu  particulièrement  à  l'égard 
des  nobles  et  des  employ^^s  de  la  couronne,  vu  la  défense  qui 
leur  était  faite  de  signer  aucune  lettre  de  change;  ils  ne  pouvaient 
s'engager  que  par  billets  qui  entrainaient  l'arrêt  personnel,  ou  au 
moins  qui  le  comportaient  dans  quelques  cas  extraordinaires.  Il  était 
extrêmement  dangereux  d'avoir  à  traiter  d'intérêts  pécuniaires  avec 
les  grands  de  la  Russie ,  auxquels  il  semblait  presqu'impossible 
de  remplir  leurs  engagemens  à  un  terme  convenu,  et  c'eût  été  une 
entreprise  d'un  succès  bien  incertain  et  toujours  très-dispendieux, 
que  de  chercher  à  en  obtenir  justice  par  la  voie  judiciaire.  Il  n'y 
avait  pour  eux  ni  lois,  ni  tribunaux;  aussi  les  sages  réformes  opé- 
rées à  cet  égard  par  l'empereur  Alexandre,  lui  mériteront-elles  à 
jamais  les  bénédictions  du  peuple  russe. 

Nous  ne  terminerons  pas  cet  aperçu  sur  le  commerce    et    sur 
les  négocians  de  la  Russie,  sans  donner    ici    le    tableau    comparatif 
des  poids  et  mesures,  et  des  monnaies  qui  y  sont  usitées. 
Mesures  Les  mcsures  de  capacité  pour  les  grains  sont  le  tchetvert,  qui 

rie  eapaeité.        ,        .  ^     f,    .  '     '^ 

équivaut  à   19,575  litres  et  pèse  3i3  livres  et  8  onces.  Le  tchetvert 


D  E  s     R  u  s  s  E  s.  I  53 

se  divise  en  huit  tchetveritk  ^  et  le  tcheiveritk  en  huit  garnek,  La 
mesure  de  deux  garnek  s'appelle  poja.  Pour  les  liquides  le  veJro 
vaut  12,346  litres,  et  dix  huit  vedro  et  demi  font  un  oxhofd ,  qui 
ge  divise  en  six  ancre:  le  {'edjo  se  divise  encore  en  huit  krouska , 
et  le  krouska  se  subdivise  en  onze  tscharka. 

Parmi  les  mesures  de  longueur  X archine  ou  Vanne  fait  environ     ,  Meiur<:t 

"  ae  longueur- 

trente  pouces  de  France.  La  sagène  ou  toise  a  sept  pieds  et  demi 
de  longueur.  Le  pied  russe  est  plus  petit  d'un  douzième  que  le 
pied  de  France.  Le  verschock  vaut  un  peu  moins  de  deux  pouces 
de  ce  dernier  pays.  Le  verst  est  à  peu  près  le  quart  d'une  lieue 
française.  On  en  compte  io4  au  degié,  ou,  plus  exactement,  io4 
verst  ^  i3i  sagène  et  -|-  uu  archine  et  7  verschock  -^:  la  lieue 
commune  de  France  est,  comme  tout  le  monde  le  sait,  de  aS  au 
degré.  Ces  dernières  mesures  se  subdivisent  ensuite  de  la  manière 
suivante:  un  verst  se  compose  de  5oo  sa  gène  ^  la  sagène  de  trois 
archine,  et  X archine  de   16  verschock. 

Le  poids  le  plus  petit  est  le  solotnick ,  qui  vaut  six  grains  de  di^llât. 
France:  trois  solotnick  font  un  lots  ou  demi-once:  82  lots  fout  une 
livre,  et  4^  livres  font  un  poud.  La  livre  russe  pèse  un  peu  moins 
que  le  demi-kilogramme.  Le  solotnick  est  subdivisé  au  besoin  par 
les  apothicaires  et  les  jouaillers  ,  savoir  par  les  premiers  en  70  gnains, 
et  par  les  seconds,  en  demi,  en  quarts,  en  huitièmes  etc.  jusqu'à  uu 
quatre-vingt-seizième. 

Les  premières  monnaies  d'argent  furent  frappées  en  1420  à  ^?^'^'"wî«- 
Novogorod,  et  l'on  en  fît  de  petites  qui  furent  appelées  kopeck; 
le  kopeck  actuel  est  en  cuivre,  et  ne  vaut  pas  plus  de  cinq  cen- 
times: ce  qui  n'empêche  pas  qu'on  ne  fasse  quelquefois  des  payemens 
considérables  en  kopeck.  Cette  monnaie  porte  pour  empreinte  l'image 
de  S/  Georges,  terrassant  un  dragon  avec  sa  lance,  qui,  en  Russe,  est 
appelée  kopœa ,  a  oh.  cette  môme  monnaie  à  tiré  son  nom.  C'est  eu 
1654  que  s'est  établi  à  Moscou  l'usage  du  rouble ,  consistant  alors 
eu  verges  de  métal  partagées  en  plusieurs  parties,  qui  pouvaient  se 
rompre  à  volonté:  les  raies  qui  marquaient  ces  divisions  s'appelaient 
roubles:  mot  dont  cttte  monnaie  a  pris  son  nom.  11  n'est  pas  douteux 
que  l'usage  de  cette  division  des  monnaies  vient  de  la  Chine.  Près*, 
que  toutes  les  monnaies  en  cuivre  sont  frappées  en  Sibérie,  surtout 
à  Calerinebourg  dans  le  voisinage  des  mines  de  l'Ural;  seize  rou- 
bles de  cuivre  pur  doivent  peser  un  poud,  qui  fait  quarante  livres, 
A  présent  le  numéraire  a  prtsqu'entièrement  disparu ,  et  a  été  rem- 
luiope.  roi.   I  I.  U 


i54  Costume 

place  par  le  papier  de  banque.  Les  monnaies  d'or  son  devenues 
exlrêmemenl  rares;  ce  sont  en  ge'néral  des  ducats,  dont  les  pre- 
miers, frappes  du  taras  de  Pierre  I.%  valaient  deux  roubles  et  vingt- 
cinq  kopeck.  Vers  la  fin  du  règne  de  Paul  I.^"",  on  a  frappé  à 
Pe'tersbourg  des  monnaies  d'or  pour  la  somme  de  78  poud,  c'est-à- 
dire  pour  la  valeur  d'environ  cinq  millions  de  francs. 

Tableau  de  la  valeur  relative  des  monnaies. 


MONNAIES    d'argent 

Un  rouble vaut  loo 

Un  polten  vaut  un  demi-rou- 
ble ou 5ô  j 

Le  polupolten  (deim  polten).  26  I 

Le  clvagriven , 20  / 

Le  paetalten i5  j 

Le  gri'ven 10  ' 

Le  patache 5  , 


MONNAIES    DE    CUIVEE. 

Le  patache.  vaut     5 

Ualtine 5 

Le  gros 2 

kopeck.    Le  denza  ou  de»     ^ 

nushka.  ...    —  >  kopeck. 


Le  Poluska.  .  .  .   -r- 


B  as. peuple, 


Allemands 

et  Français 
à  Moscou. 


Le  bas-peuple  en  Russie  est  désigné  dans  le  langage  familier 
et  peut-être  non  sans  raison,  sous  le  nom  de  Tcharnii  Narod^ 
c'est-à-dire  Hommes  de  boue.  A  Moscou  comme  à  Pétersbourg,  cette 
classe  de  gens  vit  presque  à  la  manière  des  sauvages.  Souvent  plu- 
sieurs familles  habitent  ensemble  dans  une  chambre  remplie  de 
fumée,  et  d'où  s'exhale  une  odeur  fétide:  ces  mis^'rables  demeures 
ressemblent  assez  aux  huttes  souterraines  des  ch'arbonniers ,  et  les 
malheureux  qui  les  habitent  n'ont  pour  toute  nourriture  que  du 
pain,  des  concombres  salés,  des  chou-fleurs,  de  l'ail  et  du  o^ro^'Me 
qui  est  une  espèce  de  pâté  de  poisson:  rarement  ils  mangeiit  de 
la  viande,  et  leur  boisson  ordinaire  est  le  cjuas^  dit  autrement 
bierre  russe  acide  et  piquante. 

On  temarque  beaucoup  de  différence  entre  les  Allemands  de 
Pétersbourg,  et  ceux  de  Moscou.  Dans  la  première  de  ces  deux 
villes  les  négocians  de  cette  nation  habitent  des  palais,  et  vivent 
à  la  manière  des  grands.  Dans  la  seconde  ils  n'ont  pour  la  plupart 
que  des  maisons  de  bois,  et  mènent  un  genre  de  vie  très-modeste. 
On  voit  régner  chez  ces  derniers  l'aisance,  et  rarement  le  luxe  ou 
le  faste.  Si  l'hospitalité  consiste  à  tenir  table  ouverte,  et  à  y  rece- 
voir tous  ceux  qui  &e  présentent  en  habit  décent,  les  Allemands 
de  Moscou  ne  peuvent  point  passer  pour  hospitaliers^  ou  bien  ils  le 


DES     Russes.  i55 

iont  beaucoup  moins  que  leurs  compalriotes  de  Péteisbourg.  Leur 
genre  de  vie  est  d'une  fiugalilë,  qui  tient  quelquefois  de  la  lési- 
nerie  5  point  de  diners  somptueux,  point  d'abondance  ni  de  choix 
dans  les  vins:  le  punch  chez  eux  est  fort  rare,  et  la  bierre  se  boit 
tristement  à  leUr  table  silencieuse.  Leurs  voitures  mêmes,  quoique 
belles,  ont  un  air  antique.  Il  est  bien  vrai  aussi  que  les  familles 
allemandes  de  Moscou  offrent  des  modèles  de  vertus  domestiques, 
et  que  l'étranger  qui  se  fait  recommander  par  l'honnêteté  de  sa  con- 
duite, y  trouvera  encore  des  maisons  oh  il  sera  reçu  avec  moins 
de  faste  et  plus  de  cordialité'  qu'à  pétersbourg,  et  n'aura  point  à 
envier  les  plaisirs  bruyans  de  cette  superbe  capitale. 

Il  est  aussi  à  conside'rer  que  les  négocians  allemands  de  Mos- 
cou, ne  fesant  guère  que  le  courtage  et  la  commission,  n'ont  par 
conséquent  que  fort  peu  d'occasions  d'étendre  la  sphère  de  leurs 
ide'es.  D'ailleurs  ceux  d'entre  eux  qui  voudraient  donner  à  leurs 
enfans  une  éducation  distinguée,  n'en  auraient  pas  les  moyens  à 
Moscou,  où  il  y  a  fort  peu  de  collèges  dans  lesquels  l'instruction 
soit  porle'e  au  dessus  de  la  médiocrité. 

Les  artisans  allemands,  établis  dans  cette  ville,  forment  un 
contraste  encore  plus  frappant  avec  ceux  de  Pétersbourg.  Ils  n'ont 
aucune  ide'e  d'urbanité,  ni  même  de  civilisation.  Ils  trompent  et 
écorchent  le  voyageur  qui  a  besoin  d'eux;  et  dès  que  leur  bourse 
est  bien  garnie  ,  ils  s'abandonnent  à  tous  les  excès  de  la  boisson 
et  de  la  débauche. 

Les  Français  exercent  principalement  en  Russie  deux  professions, 
qui  sont  celles  de  précepteurs  et  delnarchands  de  modes  :  quelque- 
fois la  même  personne  les  exerce  toutes  les  deux  avec  succès.  Char- 
ge's  du  soin  d'orner  l'esprit  et  le  corps,  ils  parlent  une  langue 
gëne'ralement  répandue,  et  ont  beaucoup  de  rapports  avec  les  grands 
de  l'empire.  Il  se  fait  entre  ces  deux  classes  d'hommes  un  échange 
continuel  de  tromperies:  le  Français  regarde  d'un  œil  la  bourse  du 
Russe,  et  de  l'autre  son  pays  où  il  espère  toujours  de  retourner. 
N'ayant  d'autre  hut  que  de  corriger  la  fortune,  il  vit  mesquinement 
sous  une  extérieur  de  magnificence;  et  dès  qu'il  a  rempli  sa  bourse, 
et  réduit  celle  de  ses  protecteurs  à  des  proportions  convenables, 
il  s'en  va  chargé  des  folies  de  la  Russie,  et  retourne  par  le  plus 
court  chemin  dans  son  pays  ,  le  seul  agréable  qu'il  trouve  au  monde. 
Les  modistes  françaises  se  sont  établies  principalement  vers  le /?oa?£ 
de   la  forge:  les  corsturières ,  les  lingères  et  les  brodeuses  qui  peu- 


ï  56  Costume 

plenl  leurs  boutiques,  sont  presque  toutes  des  filles  russes^  et  pour 
la  plupart  leurs  esclaves;  elles  les  achètent  sous  le  uom  de  quel- 
que seigneur  ou  de  quelque  dame,  n'y  ayant  que  les  genlilshom- 
mes  russes  qui  aient  le  droit  de  posséder  des  ebclaves,  coaime  on 
les  appelle  commune'ment.  Souvent  encore  les  maîtres  envoient  chez 
les  modistes  les  femmes  qui  sont  à  leur  service,  pour  apprendre 
cette  profession. 
jrchi'Mtare  Nous  06  terminerons  point  cette  description  du  costume  de  la 

dm  Huiset.       r,  '       •  ,  i  •  li  i        i"  ^ 

Iiussie  européenne,  sans  donner  une  idée  de  I  état  ou  y  est  1  ar- 
chitecture; et  pour  cela  ce  n'est  point  dans  les  édifices  bâtis  à 
Moscou  sur  des  dessins  d'architectes  français  ou  italiens,  qu'il  faut 
chercher  les  productions  de  cet  art,  mais  bien  dans  les  anciennes 
constructions  de  cette  ioimense  capitale,  qui,  après  le  terrible  incen- 
die du  i6  septembre  1812,  semblait  devoir  être  à  jamais  effacée  du 
nombre  des  capitales  de  l'Europe.  C'est  pourquoi  nous  la  de'crirons 
dans  l'état  où  elle  était  avant  cette  funeste  catastrophe,  pour  lui 
conserver  cette  physionomie  particulière  qui  excitait  la  curiosité 
des  étrangers,  et  qu'on  lui  retrouvera  sans  doute  lorsqu'elle  se 
sera  entièrement  relevée  de  ses  ruines.  La  population  de  cette  ville 
s'ètant  successivement  composée  d'individus  de  nations  différentes, 
chacun  d'eux  y  a  construit  son  habitation  selon  le  genre  d'architecture 
qui  lui  était  propre.  On  croirait  presque,  en  la  voyant,  que  chacun 
des  peuples  de  l'Europe  et  de  l'Asie  a  voulu  y  montrer  un  essai 
de  sa  manière  de  bâtir.  Les  maisons  de  bois  y  rappellent  l'idée  des 
régions  polaires:  les  palais  enduits  de  plâtre  ressemblent  à  ceux  de 
Stokolm  et  de  Copenhague,  et  les  murs  ornés  de  peintures  retra- 
cent l'image  des  villes  du  Tyrol  :  à  l'aspect  des  mosquées  on  croit 
être  à  Gonstantinoplei  en  voyant  les  temples  tartares ,  on  se  croit 
transporté  dans  la  Bucharie  :  les  pagodes ,  les  pavillons,  \q?>  virandas 
offrent  des  modèles  de  l'architecture  chinoise:  les  auberges  et  les  ca- 
barets ont  toute  l'apparence  de  ceux  de  l'Espagne,  et  les  prisons, 
les  tribunaux,  ainsi  que  les  bureaux  des  administrations ,  semblent 
avoir  été  construits  sur  des  modèles  français.  On  trouve  enfin  dans 
cette  ville  des  monumens  dignes  de  l'architecture  romaine,  et  des 
terrasses  avec  des  parapets  à  jour,  comme  on  en  voit  à  Naples. 

Moscou  a  été  bâti  au  bord  de  la  Moskoua  ou  Moskva,  ri- 
vière dont  cette  ville  a  emprunté  le  nom:  on  prétend  qu'elle  a  en- 
Tiron  huit  lieues  de  circonférence,  ensorte  que  ce  serait  la  plus 
grande  ville  de  ^Europe;  mais   la  raison   de    celte    vaste    étendue, 


l^iatfa/£  c&'r .  ex/ 


D  F;  s       R  U  s  s  E  s,  l5'] 

c^est  que  les  maisons  n'y  ont  qu'un  étage,  et  qu'elles  ont  presque 
toutes  de  grandes  cours  avec  de  beaux  et  vastes  jardins,  qui  donnent 
U  celte  ville  un  aspect  des  plus  agréables.  Le  grand  nombre  de  tours, 
de  clochers  et  de  coupoles,  la  plupart  avec  des  toits  en  cuivre,  of- 
fre de  loin  une  vue  majestueuse,  et  d'un  genre  tout-à-fait  nouveau. 
Moscou  est  divisé  en  quatre  quartiers,  dont  chacun  forme  une 
ville,  qui  a  son  nom  particulier.  Le  Kremlin,  (voyez  le  n.°  i  de 
la  planche  22)  ou  la  citadelle,  est  situé  sur  une  éminence.  Il  ren- 
ferme trois  calhe'drales ,  savoir;  celle  de  l'Assomption,  où  se  cële'- 
brent  les  couronneraens  et  les  mariages  des  empereurs;  celle  de 
S.'  Michel,  où  sont  les  sépultures  de  ces  monarques,  et  celle  de  la 
Vierge  dont  les  combles  sont  dore's ,  ainsi  que  ceux  des  deux  pre'cé- 
dentes.  Il  y  a  encore  dans  l'enceinte  du  Kremlin  dix  autres  églises, 
qui  se  font  e'galemenl  remarquer  par  de  riches  dorures,  et  par  de 
grosses  cloches  ,  dont  une,  nommée  Jean  le  Grand,  est  d'une  gros- 
seur prodigieuse.  L'ancien  palais  palriarchal  où  se  tient  le  synode, 
est  situé  derrière  la  grande  église  de  l'As^somplion  ,  qui  est  flanquée 
de  cinq  grandes  tours.  L'église  des  XII  Apôtres  possède  uue  riche 
bibliothèque,  composée  en  grande  partie  de  manuscrits  grecs  et  sla- 
ves ,  qui  heureusement  ont  été  préservés  de  l'incendie.  Le  palais 
impérial  passe  pour  une  construction  des  plus  magnifiques,  et  eu- 
l5n  le  Rrémlin  est  tout  entouré  de  murs  élevés  bâtis  en  brique,  et 
flanqué  de  grandes  tours,  dont  l'approche  est  défendue  par  un  large 
fossé:  il  n'est  pas  permis  d'élever  des  maisons  en  bois  dans  cette 
enceinte.  Le  Kitai-Gorod,  ou  ville  tartare,  est  la  seconde  enceinte  : 
on  y  compte  vingt  églises  et  quatre  monastères.  Le  Biel-Gorod,  ou 
ville  blanche,  a  pris  sa  dénomination  de  la  blancheur  des  murs  dont 
il  est  entouré.  Le  Remlenoi-Gorod,  ou  ville  de  terre,  entoure  les 
trois  autres,  dont  il  n'est  séparé  que  par  un   terre-plein. 

La  ville  de  Moscou  a  plus  de  trente  faubourgs;  mais  ce 
qu'on  y  remarque  plus  particulièrement  encore,  c'est  le  marché  où 
se  vendent  les  maisons.  Ce  marché  se  tient  dans  une  vaste  place 
d'un  faubourg:  là  on  voit  étendues  par  terre  une  grande  quantité 
de  pièces  de  bois,  dont  se  composent  les  maisons  mises  en  vente. 
Celui  qui  veut  se  procurer  une  habitation  de  ce  genre  se  rend  à 
ce  marché,  et,  après  avoir  dit  de  combien  de  chambres  il  a  be- 
soin, ou  lui  montre  les  diverses  pièces  de  bois  nécessaires  pour 
leur  construction:  ces  pièces  de  bois  sont  toutes  numérotées  et 
rangées  les    unes  à    côié   des   autres,   et   lorsqu'il   les   a  bien  exa- 


Pëlerslourg, 


i58  Costume 

minées  ,  il  entre  en  marche  pour  leur  acquisition.  Quelquefois  il  les 
paye  au  moment  même  où  il  les  fait  enlever:  d'autres  fois  aussi  il 
exige  que  le  vendeur  les  fasse  transporter  et  mettre  en  œuvre  sur 
le  lieu  qu'il  a  choisi,  et  de  celte  manière  on  voit  dans  le  court 
espace  d'une  semaine  s'élever  des  maisons  qui  sont  aussitôt  habitées. 
Il  y  a  encore  cela  de  particulier  dans  la  construction  de  ces  mai- 
sons, c'est  qu'elles  sont  faites  pour  la  plupart  de  troncs  d'arbres 
taillés,  et  dentelés  aux  extrémités,  ce  qui  fait  qu'il  n'y  a  plus 
besoin  que  de  les  assembler.  Ce  genre  d'architecture  ne  s'emplois 
pas  seulement  dans  la  coustruction  des  habitations  communes,  comme 
on  pourrait  se  l'imaginer,  mais  encore  dans  celle  des  maisons  con- 
sidérables, quand  les  circonstances  exigent  qu'on  ait  recours  à  cet 
expédient,  et  tout  cela  s'exécute  avec  plus  de  promptitude,  qu'on  ae 
pourrait  peut-être  le  faire  dans  aucun  autre  pays.  Dans  le  voyage  que 
fit  Catherine  11  en  Crimée,  on  vit  un  exemple  fameux  de  ces  grandes 
constructions:  car  il  fut  bâti  des  édifices  et  mê.ue  des  villages  en- 
tiers de  ce  genre,  dans  tous  les  lieux  oii  elle  devait  s'arrêter.  Le 
désir  de  voir  l'impératrice  y  attira  des  provinces,  même  les  plus 
éloignées,  un  grand  nombre  de  marchands  qui  donnaient  un  air  de 
vie  et  de  commerce  à  •  ces  contrées  inhabitées.  A  Kremen-Schouk 
elle  logea  dans  un  palais  construit  exprès,  magnifiquement  meuble 
et  qui  avait  un  beau  jardin.  Le  voyage  qu'elle  fit  par  eau  lui  of- 
frit encore  plus  de  variété  et  d'agrérnens,  d'après  le  soin  qu'on  avait 
pris  d'établir  de  semblables  habitations  tout  le  long  des  rives  du 
Dnieper. 

A  une  lieue  au  delà  de  Moscou  on  trouve  le  palais  de  Pé- 
trowski,  bâti  en  brique  et  flanqué  de  tours  et  de  murs  crénelés; 
mais  l'édifice  en  général  manque  de  proportions,  et  la  coupole  du 
milieu  ne  diffère  guère  de  celles  des  mosquées  turques.  C'est  dans 
ce  château  que  les  empereurs  font  leur  résidence  lorsqu'ils  vont 
à  Moscou  î  nous  en  avons  donné  le  dessin  au  n.°  i  de  la  plan- 
che   22. 

Pétersbourg,  avec  ses  palais  magnifiques  et  ses  coupoles  dorées, 
est  situé  au  milieu  d'un  bois  des  plus  sauvages  du  nord:  cette  ville 
offre  une  preuve  de  ce  dont  est  capable  l'industrie  humaine  réunie 
à  la  puissance.  Elle  est  au  milieu  d'une  plaine  sablonneuse,  stérile 
et  couverte  de  broussailles,  où  l'on  n'aperçoit  que  de  chétives  ca- 
banes dispersées  çà  et  là.  La  Neva  est  le  seul  ornement  que  la 
nature  ait  accordé  à  ce  triste  pays.  Pierre  le  Grand  ne  cherchait  pas 


DES      Russes.  i59 

un  bel  endroit  pour  y  établir  se  capitale;  il  ne  voulait  qu*uQe  po- 
sition avantageuse  au  commerce,  qui  fesait  son  unique  objet.  Pé- 
lersbourg  est  le  centre  de  toutes  les  affaires  concernant  la  marine, 
comme  lyToscou  l'est  de  l'administration  intérieure  de  l'empire  j  et 
eu  effet  il  est  bien  naturel  qu'un  empire,  qui  s'étend  aussi  loin  en 
Europe  et  en  Asie,  ait  une  capitale  particulière  pour  chacun  des 
e'tats  ou  des  royaumes  dont  il  est  composé. 

La  ville  de  Pe'tersbourg  pre'sente  l'image  de  l'aigle  impériale  , 
ayant  les  ailes  étendues.  Le  quartier  principal  est  situé  sur  la  rive 
méridionale  de  la  Neva.  L'autre  occupe  plusieurs  iles  situées  sur  la 
rive  occidentale  de  ce  beau  fleuve,  où  se  trouve  une  autre  ile  qui  ren- 
ferme un  troisième  quartier  entre  les  deux  précédens.  Après  les 
avoir  arrosées  de  ses  eaux,  la  Neva  va  se  jeter  dans  le  golfe  de 
Finlande,  immédiatement  au  dessous  de  la  ville.  L'aneien  Péters- 
bourg,  fondé  originairement  sur  une  seule  ile  de  ce  nom,  s'étend 
maintenant  sur  plusieurs  autres  iles  moins  considérables:  cette 
partie  de  la  ville  est  d'une  construction  irrégulière,  et  presque 
tout  en  bois.  Toutefois  c'est  là  que  se  trouvent  les  objets  les 
plus  remarquables,  entre  autres  la  citadelle  où  est  la  cathédrale, 
bel  édifice,  dont  les  tours  et  les  clochers  dorés  indiquent  de  loin 
le  lieu  où  reposent  les  cendres  de  Pierre  I,  et  de  Catherine,  cette 
heureuse  Livonienne  dont  il  fit  son  épouse. 

De  l'ancien  Pétersbourg  on  passe  sur  un  pont  de  bateaux  à 
l'ile  Guillaume:  la  rive  du  fleuve  au  nord,  vis-à-vis  cet  ancien  quar- 
tier, est  flanquée  de  rues  marchandes.  On  y  voit  la  bourse,  la 
douane  et  une  quantité  de  magasins.  Eu  face  de  la  rive  méridio- 
nale de  l'ile  est  le  nouveau  Pétersbourg,  où  l'on  trouve  une  suite 
de  beaux  édifices ,  parmi  lesquels  on  distingue  les  académies  im- 
périales, et  le  musée  qui  est  sur  la  pointe  la  plus  élevée  et  la  plus 
septentrionale  de  l'ile  Guillaume,  vis-à-vis  le  palais  impéri^al  qui 
s'élève  sur  le  bord  méridional  de  la  Neva ,  et  a  en  face  la  cita- 
delle au  nord.  Le  corps  des  cadets,  ou  l'académie  militaire,  occupe 
le  palais  appartenant  jadis  au  prince  Menzikof,  qui  est  entre  l'aca- 
démie des  sciences  et  le  musée.  Un  pont  de  bateaux  jeté  sur  la 
Neva  en  face  de  cet  établissement,  forme  la  communication  entre 
Tile  Guillaume  et  le  principal  quartier  delà  ville,  qui  se  trouve  de 
l'autre  côté  du  fleuve;  on  voit  sur  ce  pont  la  statue  équestre  de 
Pierre  L  A  la  droite  de  cette  statue  sont  l'amirauté,  les  cl^antiers, 
et,  immédiatement   après,    le   palais   impérial.   Les    rues  adjacentes 


i6o  Costume 

aboutissent  toutes  à  Tamirautë  comme  à  un  centre  commun.  La  prin- 
cipale de  ces  rues  offre  une  longue  suite  de  beaux  bâlimens  en  face 
de  la  Neva,  sur  une  ëtendue  d'environ  quatre  milles  anglais,  x^u  milieu 
de  ces  édifices  modernes,  bâtis  en  brique,  et  peints  de  diverses 
couleurs  sur  le  plâtre,  les  églises  russes  élèvent  de  tous  côtes  leurs 
aiguilles  à  l'antique.  Les  Russes  ne  sont  pas  moins  attachés  à  la 
forme  de  leurs  e'glises ,  qu'aux  ce're'monies  religieuses  qui  s'y  pra- 
tiquent. Les  toits  de  ces  édifices  sont  en  plomb,  et  les  coupoles 
de  quelques-uns  sont  dorées. 

La  cour  impériale  a  trois  palais  à  Pétersbourg.  Le  premier, 
qui  est  près  de  l'amirauté,  et  oia  réside  l'empereur,  est  un  ma- 
gnifique édifice  en  briques  recouvertes  de  stucj  il  se  joint  à  una 
longue  suite  d'édifices  situés  en  face  du  fleuve,  dans  lesquels  se 
trouve  le  théâtre  particulier  de  la  cour.  Le  second  porte  le  nom  de 
palais  de  marbre,  parce  qu'il  est  entièrement  bâti  de  cette  pierre.  Le 
troisième  est  le  palais  d'été,  qui,  quoique  construit  en  bois,  ne  laissa 
pas  d'être  le  plus  régulier  et  le  plus  élégant  de  tous;  il  est  situe 
daus  les  jardins  d'été  au  bord  de  la  Neva,  et  forme  une  habita- 
tion vraiment  délicieuse. 

Les  nobles  et  les  riches  poussent  à  l'excès  l'amour  de  l'élé- 
gance dans  leurs  maisons,  qui,  à  la  manière  des  Asiatiques,  for- 
ment un  carré,  dont  le  centre  est  occupé  par  une  vaste  cour  ayant 
une  grande  porte  qui  donne  sur  la  rue.  L'édifice  offre,  dit  Swinlon, 
un.  mélange  d'architecture  grecque  et  italienne  d'ordre  ionique  et 
corinthien,  accompagnée  de  divers  ornemens  qui  sont  trop  lourds 
pour  des  constructions  en  brique  et  en  plâtre.  Il  vaudrait  bien 
mieux  que  l'architecture  de  ces  maisons  fût  d'un  style  plus  sim- 
ple; elles  coûteraient  beaucoup  moins,  et  l'entretien  en  serait  moins 
dispendieux. 

On  n'entend  pas  bien  ce  que  veut  dire  Swnnton  en  cet  en- 
droit. Les  Italiens  qui  ont  dirigé  la  construction  de  plusieurs  édi- 
fices à  Pétersbourg,  ne  peuvent  y  avoir  suivi  que  les  principes 
d'une  architecture  grave,  et  le  style  de  leurs  grands  artistes  n'a 
jamais  contrasté  avec  celui  des  Grecs.  Si  quelqu'architecte  y  a  pro- 
digué les  ornemens,  ce  n'a  été  sans  doute  que  pour  faire  la  cour 
au  propriétaire,  et  il  ne  faut  point  en  attribuer  la  cause  à  la 
nation.  Mais  laissons-là  la  ville,  pour  observer  de  plus  près  le  ca- 
ractère national  de  l'architecture  des  Russes  dans  leurs  chétives 
habitations. 


DES     Russes.  i6i 

Les  villages  ne  forment  ordinairement  qu'une  seule  rue,  de 
chaque  côlé  de  laquelle  les  maisons  sont  rangées  parallèlement.  Ces 
maisons  sont  composées  de  troncs  d'arbre  posés  les  uns  sur  les  au- 
tres,  dont  les  interstices  sont  bien  fermés  au  dedans  et  au  dehors 
avec  de  la  mousse:  les  pièces  de  bois,  encastrées  les  unes  dans  les 
autres  aux  extrémités,  sont  fortement  liées  entre  elles  sans  clous  ni 
chevilles  5  voyez  la  planche  23,  Cette  planche  et  la  suivante  repré- 
sentent un  isba,  et  elles  ont  été  dessinées  sur  les  lieux  par  la  prin- 
cesse Wolkonsky,  qui  a  eu  la  complaisance  de  nous  en  envoyer  de 
Rome  les  dessins,  et  de  nous  permettre  d'en  produire  la  gravure  dans 
cet  ouvrage.  Dans  les  villages  la  maison  de  la  poste  se  distinguée 
une  longue  perche,  d'où  pend  une  couronne  en  paille  avec  quatre 
ou  cinq  rubans.  Chaque  maison  a  une  grande  porte,  dite  woreuta, 
pour  les  chars,  et  une  porte  ^^^dée  kalitka  sur  la  rue.  L'écurie  et 
les  remises  pour  les  chars  sont  dans  la  cour,  autour  de  laquelle 
sont  les  greniers,  et  l'édifice  est  couvert  en  planches.  L'intérieur 
de  l'habitation  est  décoré  selon  les  moyens  et  le  goût  du  proprié- 
taire. Les  pauvres  ont  une  seule  chambre  appelée  isba  (planche  24)? 
qui  sert  à  tous  les  usages:  la  porte  en  est  communément  à  la 
droite  du  poêle,  dans  lequel  on  fait  cuire  les  alimens,  en  même 
tems  qu'il  échauffe  la  chambre.  Les  hommes,  les  femmes  et  les 
enfans  se  rassemblent  pêle-mêle  sur  ce  poêle,  et  y  couchent  tout  habil- 
lés. Dans  l'embrasure  d'une  autre  porte  qui  est  à  gauche,  oq 
\oit  les  images  des  saints,  devant  lesquelles,  au  rapport  de  Rer- 
Porter,  brûle  une  lampe  ou  une  chandelle.  La  maison  présente  du 
côté  de  la  rue  deux  ouvertures  en  long,  garnies  d'un  châssis  avec 
deux  carreaux  de  verre,  par  où  entre  la  lumière;  ces  ouvertures  ser- 
vent en  même  tems  à  faciliter  la  sortie  de  la  fumée  et  des  mau- 
vaises exhalaisons. 

Rien  de  plus  misérable  que  l'intérieur  d'une  maison  de  paysans 
russes.  Il  n'y  a  pour  toute  la  famille  qu'une  seule  chambre,  où  elle 
mange,  couche  et  vaque  à  tous  ses  besoins.  Dans  un  coin  est  un 
large  poêle,  sur  lequel  il  n'est  pas  rare  de  voir  dans  le  jour  trois 
ou  quatre  personnes  reposer  dans  des  postures  indécentes.  Ce  poêle 
a  au  bas  une  ouverture  semblable  à  celle  d'un  four,  par  où  l'on 
introduit  les  alimens  pour  les  faire  cuire,  et  de  laquelle  la  chaleur 
se  répand  dans  la  chambre. 

Les  habitations  des  gens  aisés  dans  les  campagnes  sont  plus 
commodes.  On   y   entre  par    une    petite    porte,  où    l'on  trouve    un 

Europe.  Vol.  VI.  -F 


i62  Costume     DES     Russe  s. 

escalier  en  bois,  qui  aboutit  à  une  antichambre  appele'e  seni.  \Jisha 
n'y  diffère  point  de  ce  qu'il  est  dans  les  plus  che'tives  cabanes,  si 
ce  n'est  qu'il  est  plus  grand,  et  qu'au  lieu  des  deux  ouvertures  dont 
nous  venons  de  parler,  ce  sont  des  fenêtres  avec  quatre  ou  six  car- 
reaux de  verre.  De  l'autre  côté  de  l'antichambre  est  la  salle  des 
hôtes,  dite  gorniza,  oii  il  y  a  un  poêle  en  brique  ou  en  fayence. 
Les  murs  en  sont  tapissés  en  papier,  et  quelquefois  il  y  a  de  bons 
lits  pour  les  étrangers,  surtout  dans  les  auberges  de  la  poste.  La 
cave  appelée  pogreh  se  trouve  sous  la  chambre  d'habitation,  qui 
est  souvent  surmontée  d'une  espèce  de  mansarde,  téréma ^  avec  un 
petit  balcon  du  côté  de  la  rue  :  c'est  là  ordinairement  la  chambre 
de  la  fille  de  la  maison  :  ce  mot  de  téréina  est  souvent  répété  dans 
les  chansons  amoureuses  des  paysans.  De  l'autre  côté  de  la  cour  est 
le  cellier,  ledrtik ,  ou  l'on  conserve  les  provisions  en  été.  Plus  loin 
on  trouve  le  cabinet  des  bains,  ban,  et  au  delà  est  le  four  dit  o-wirij 
011  l'on  fait  sécher  les  grains. 


COSTUME  DES  POLONAIS. 

PRÉCIS    GÉOGRAPHIQUE    ET    HISTORIQUE 

SURLAPOLOGNE. 


La  Pologne  V^uoiQUE  la  Pologue  se  compose  aujourd'hui  de  différens  états 

d^ucr.  états,  par  iettet  des  négociations  politiques  dont  elle  a  été  Tobjet,  nous 
avons  cru  cependant  devoir  présenter  dans  un  seul  cadre  le  costume 
des  Polonais  en  général,  en  observant  pour  cela  les  divisions  naturelles 
du  sol,  et  les  traits  caractéristiques  de  la  population.  D'après  les 
conventions  ratifiées  au  congrès  de  Vienne,  les  grandes  provinces  de 
l'Ukraine  et  de  la  Lithuanie ,  plus  russes  que  polonaises  sous  le  rap- 
port de  la  langue  et  de  la  religion ,  ont  été  réunies  à  l'empire  russe. 
Le  nouveau  royaume  de  Pologne,  composé  d'une  partie  de  la  grande 
et  de  la  petite  Pologne,  avec  ses  divers  ordres  politiques,  a  passé 
aussi  sous  la  domination  de  l'autocrate  russe,  qui  a  pris  le  titre 
de  roi  de  Pologne.  La  Gallicie  et  la  Lodomirie  sont  restées,  sous  le 


Novii 


Pluma 
sarniale. 


Costume    des    Polonais.  i63 

litre  de  royaume,  à  l'Autriche.  Le  grand  duché'  de  Posen  a  passé 
à  la  Prusse,  et  enfin  Cracovie,  avec  un  petit  territoire,  a  été  éri- 
ge'e  en  république  sous  la  protection  de  l'Autriche,  de  la  Prusse  et 
de  la  Russie. 

Le  nom  de  Pologne  [Polska)  signifie  plaine:  d'où  l'on  voit 
que  ce  pays  a  pris,  comme  tant  d'autres,  de  la  natur^e  même  de 
son  sol ,  la  dénomination  particulière  qui  en  distingue  la  popula- 
tion des  autres  branches  de  la  grande  race  des  Slaves.  Cette  éty- 
mologie  est  même  d'autant  plus  vraisemblable,  que  d'autres  tribus 
Slaves  nous  en  offrent  des  exemples:  ainsi  le  nom  de  Croates,  ou 
plus  proprement  Chrowaîs ,  signifie  montagnards;  celui  de  Pomerani 
ou  Po-Morzi,  veut  dire  peuples  voisins  de  la  mer,  et  l'on  peut  en 
dire  autant  de  plusieurs  autres  tribus. 

Et  en  effet,  la  plus  grande  partie  de  la  Pologne  s'e'tend  comme 
une  plaine  immense,  depuis  les  bords  de  la  Baltique  jusqu'aux  ri- 
ves du  Pont-Euxin,  ou  au  lïioins  jusqu'aux  collines,  qui,  au  sud 
de  la  Volhinie,  traversent  le  bassin  du  Dnieper,  et  se  joignent, 
au  sud  de  Lemberg,  avec  les  premières  e'miuences  des  monts  Gar- 
pathiens. 

Le  sol  de  la  Lithuanie,  de  la  Gourlande,  de  la  Russie  Blanche 
et  de  la  Russie  Noire,  de  la  Podlésie,  de  la  Podlachie,  et  presque 
de  toute  la  grande  Pologne,  de  la  Pome'relie,  et  même  de  toute 
la  Russie,  est  couvert  d'un  lit  de  sable  profond,  qui  occupe  les 
plaines  et  les  hauteurs  voisines  des  eaux  courantes.  Ce  sable  est 
blanchâtre  dans  l'intérieur  ,  noir  et  rougeâtre  sur  les  bords  de 
la  mer. 

Le  sol  de  la  Pologne  semble  reposer  sur  un  fond  de  granit, 
qui  élève  çà  et  là  ses  pointes  à  la  surface,  et  dont  on  rencontre 
même  assez  souvent  quelques  fragmeus.  De  là  ces  masses  plus  ou 
moins  grandes  de  granit  rouge  et  gris,  ces  poudings  quartzeux, 
ces  cristaux  qui  imitent  les  pierres  fines  qu'on  trouve  éparses  dans 
ces  plaines,  et  réunies  à  quelques  morceaux  d'ambre  plus  ou  moins 
considérables,  à  certaines  pétrifications,  surtout  agatisées,  et  aux  ma- 
drépores. 

Les  iles    flottantes  sont    un  phénomène    fort    commun   en    Po-  n^^  jiouautes, 
logne  :  les  habitans  les  appelent  Pliques    des    lacs,  et    en    effet  ce 
ne  sont  autre  chose  que  des  amas  de  racines  et  d'herbes  entrelacées, 
qui  ressemblent  à  la  plique  des  cheveux.  Quelques-unes  de  ces  iles 
paraissent  et  disparaissent  tour  à  tour  avec   une  certaine  régularité. 


Sabks. 


ll/assos  de 
giaiiic. 


Direction  des 
eaux. 


Flcm'es, 


Climat  de  la 
l'olosne. 


î64  Costume 

Les  grandes  pîaînes  aquatiques  de  la  Pologne  à  l'est  et  au  sud 
de  la  ruer  Baltique,  s'étendent  au  delà  de  la  ligne  qui  marque  la 
division  des  eaux  entre  les  différentes  mers.  Au  lieu  de  former  une 
crête  comme  l'a  indiquée  Buaclie,  cette  division  ne  présente  dans 
sa  plus  grande  étendue  que  des  e'tangs  et  des  marais.  Tel  est 
l'e'tat  de  la  Podiésie  et  d'une  grande  partie  de  la  Russie  Blanche  et 
de  la  Russie  Noire.  Selon  une  tradition  populaire,  ces  contrées  ma- 
récageuses formaient  anciennement  une  petite  mer  à  l'est  de  la  Po- 
logne, au  sud  de  la  Lithuanie  et  au  nord  de  la  Volliinie:  on  ajoute 
même  qu'un  ancien  roi  de  Kiovie  en  fît  détourner  les  eaux.  Ce- 
pendant il  n'y  a  point  de  montagnes,  entre  lesquelles  ces  amas  d'eau 
pussent  être  renfermés.  Les  fleuves  de  la  Pologne,  quoique  coulant 
vers  deux  mers  différentes,  se  communiquent  dans  les  grandes  pluies 
par  le  moyen  de  rivières  qui  en  sont  tributaires,  et  confondent  leurs 
eaux.  Mais  comme  il  n'y  a  pas  de  terres  un  peu  solides  pour  retenir 
les  sables,  ces  communications  disparaissent  peu  de  tems  après  qu'el- 
les se  sont  formées. 

Les  inégalités  du  sol  qui  séparent  les  terres  argileuses  de  la 
Volhinie  des  riches  plaines  de  la  Podolie,  se  changent  vers  Lem- 
berg  en  une  chaîne  de  montagnes,  ou  plutôt  en  un  plateau  très- 
élevé.  Le  Bog  a  sa  source  au  midi  de  ce  plateau.  Le  Dniester  le 
traverse  à  sa  sortie  des  monts  carpaihiens.  Sur  le  revers  septen- 
trional de  cette  même  crête,  le  Bug^  qu'il  ne  faut  pas  confondre 
avec  le  Bog,  prend  sa  source.  La  Nore-w  venant  de  la  Lithuanie 
reçoit  le  Bug  et  lui  fait  perdre  son  nom,  et  la  Vistule,  qui  descend 
des  montagnes  de  la  Silésie,  entraîne  dans  son  cours  le  Bus  la 
Narew ,  la  Pilica  et  la  plupart  des  rivières  de  la  grande  et  de  la 
petite  Pologne.  Viennent  ensuite  la  TVartha^  puis  le  Niémen,  la 
seule  des  rivières  de  la  Pologne,  qui  porte  tranquillement  ses  eaux 
à  la  mer. 

Pour  se  former  une  juste  idée  du  climat  de  la  Pologne  pro- 
prement dite,  il  faut  considérer  que  ce  pays  se  trouve  entre  deux 
autres  qui  sont  très-froids,  savoir 5  à  l'est  et  au  nord  le  plateau  central 
de  la  Russie,  et  au  sud  les  monts  carpaihiens,  où,  par  le  seul 
effet  de  l'élévation  du  sol,  règne  un  hiver  perpétuel,  ou  au  moins 
fort  long.  L'influence  du  climat  de  cette  chaîne  de  montagnes,  se 
fait  même  sentir  dans  les  contrées  voisines  ,  au  point  qu'à  Lem- 
berg  et  à  Cracovie  le  thermomètre  de  Réaumur  a  marqué  quelque- 
fois 20  et  même  22  degrés  au  dessous  de  zéro.  La  cause  du  grand 


Epoques 
de 


D  E  S       P  0  L  O  3S  A  I  S.  l65 

froid  qu'il  fait  dans  le  reste  de  la  Pologne  est  le  vent  d'est,  qui  souffle 
du  plateau  central  de  la  Russie  et  des  monts  urals.  Le  vent  du  nord 
est  moins  froid  et  plus  humide  5  mais  celui  du  sud ,  en  passant  sur 
les  monts  carpalhiens ,  ne  peut  qu'ajouter  froid  à  froid.  En  général 
l'hiver  est  aussi  rigide  en  Pologne  que  dans  le  centre  de  la  Suède , 
quoique  pourtant  il  y  ait  une  différence  de  dix  degrés  de  latitude. 

La  végétation  fournit  un  indice  encore  plus  certain  de  la  tem- 
pérature d'un  pays.  A  Varsovie  le  noyer  fleurit  vers  l'ëquinoxe  du  i'^  végétation 
prîntems.  Au  mois  d'avril  on  voit  éclore  les  fleurs  du  genévrier, 
du  saule,  de  l'aune,  du  bouleau  et  du  frêne  commun.  Au  mois  de 
mai  fleurissent  le  hêtre,  le  poirier  sauvage,  au  mois  de  juin  l'asperge, 
et  au'  mois  de  juillet  la  datura  Stramonia. 

Le  climat  de  la  Pologne,  outre  qu'il  est  très-froid,  est  encore 
extrêmement  variable,  Duglossi  assure  qu'en  974  tous  les  fleuves 
furent  glacés,  depuis  la  fin  d'octobre  jusqu'à  l'ëquinoxe  du  prin- 
tems.  Quelquefois  au  contraire  la  température  est  si  douce  en  hi- 
ver,  qu'on  y  a  une  seconde  végétation.  En  i568  on  vit  à  la  fin 
d'octobre  à  Dantzic  tous  les  rosiers  en  fleur:  le  même  phénomène 
se  renouvela  en  i588  au  mois  de  décembre,  et,  dans  l'hiver  de 
1569,  les  abeilles  sortirent  par  essaims  de  leurs  ruches. 

Les  globes  de  feu,  les  parélies ,  les  étoiles  tombantes  et  au- 
tres phénomènes  phosphoriques  ou  électriques,  semblent  être  très- 
fréquens  en  Pologne.  Parmi  les  phénomènes  de  ce  genre  dont  les 
écrivains  polonais  font  mention,  nous  citerons  le  fameux  globe  de 
feu',  qui  sembla  se  détacher  du  globe  de  la  lune.  Il  paraît,  autant 
qu'on  peut  en  juger  d'après  un  récit  confus,  que  le  roi  Uladislas 
Jagellon,  se  trouva  une  fois  enveloppé  en  rase  campagne  avec  toute 
sa  suite  dans  une  nuée  électrique. 

L'air  de  la  Pologne  réunit  en  général,  avec  l'humidité  du  froid, 
un  abondant  mélange  d'exhalaisons  impures,  qui  s'élèvent  du  fond 
de  sombres  forêts  et  de  la  surface  de  vastes  marais:  ce  qui ,  quoi- 
quen  disent  les  habitans  du  pays,  doit  en  rendre  l'influence  funeste 
aux  étrangers. 

Les  minéraux  se  trouvent  en  très-petite  quantité  dans  cette 
immense  plaine  sablonneuse,  qui  occupe  le  nord  et  le  midi  de  la 
Pologne.  Les  pétrifications  marines  abondent  en  plusieurs  endroits^ 
et  l'on  trouve  en  gros  morceaux,  à  une  grande  dislance  de  la  mer, 
cette  substance  énigmatîque,  à  laquelle  les  savans  ont  donné  le  nom 
de  succin,  et  qu'on  appelle  vulgairement  ambre  jaune.  Mais  à  l'excep- 


Météor^ci. 


Salubrité 
da  l'air. 


Minéraux. 


Jgricutiure. 


Forêts. 


Abeilles. 


minimaux. 

Sur  ^existence 

de  l'  unis. 


ï66  Costume 

tion  des  nitrières  qui  sont  près  d'Inowroclaw,  il  ne  paraît  pas  qu'il 
existe  dant  ces  plaines  aucune  substance  saline,  tandis  qu'il  règne 
dans  toute  la  longueur  des  monts  carpathiens  une  immense  couche 
de  sel  fossile,  surtout  à  Bochnia  et  Wiéliczka ,  d'oii  l'on  pourrait 
en  tirer  assez  pour  la  consommation  du  monde  entier. 

Il  existe  cependant  quelques  mines  dans  la  haute  ^Pologne*  Il 
y  en  a  une  de  calamine  à  LigoLz.  On  trouve  à  Czarnowa  des 
marbres  incrustés  de  plomb.  Mais  les  mines  les  plus  communes  sont 
celles  de  fer;  celles  de  Drzevica  étaient  si  abondantes,  qu'on  en 
tirait  jusqu'à  soixante-dix  quintaux  métriques  poids  brut  par  semaine. 

Les  plaines  s.ablonneuses  de  la  Pologne  produisent  toutes  sor- 
tes de  grains,  depuis  le  froment  jusqu'au  millet.  Cependant  le  sol 
y  devient  plus  fertile  en  remontant  la  Vislule  au  sud  de  la  Pilica 
vers  Sandorair  et  Cracovie  ;  mais  aussi  les  moyens  de  transport 
y  sont  plus  dispendieux.  Les  Juifs  y  sont  prives  de  la  faculté 
d'acheter  des  biens  fonds,  et  pourtant  tous  les  capitaux  sont  con- 
centrés dans  leurs  mains:  d'où  rësullent  ces  deux  effets,  l'un  le 
bas  prix  des  terres,  et  l'autre  l'inconvénient  pour  les  propriétaires 
de  ne  pouvoir  se  procurer  qu'à  un  intérêt  exorbitant,  les  avances 
nécessaires  à  la  culture  en  grand. 

La  Masovie,  qui  est  une  des  provinces  de  la  Pologne,  est 
couverte  d'immenses  forêts,  et  vraiment  il  est  peu  de  ces  provinces 
où  il  n'y  en  ait  pas.  Les  pins  de  toute  espèce  croissent  dans  les 
plaines  sablonneuses,  le  sapin  et  le  hêtre  se  plaisent  sur  les  mon- 
tagnes, et  le  chêne  prospère  dans  tous  les  terrains  forts. 

Il  y  a  en  Pologne  une  telle  quantité  d'abeilles ,  qu'au  dire  des 
anciens  écrivains  polonais,  non  seulement  tous  les  troncs  des  vieux 
arbres  en  sont  remplis,  mais  encore  que  la  terre  en  est  pour  ainsi 
dire  couverte.  Ces  insectes  s'établissent  de  préférence  dans  les  troncs 
des  sapins,  des  tilleuls  et  des  chênes.  On  raconte  encore  que  les 
anciens  polonais  conservaient  l'hydromel,  qui  était  leur  boisson  fa- 
vorite, dans  de  grands  tonneaux,  où  un  homme  aurait  pu  se  noyer. 
Hérodote  (i)  rapporte  qu'on  savait  par  les  Thraces,  qu'il  y  avait 
au  de  là  du  Danube  des  pays  où  les  abeilles  étaient  multipliées, 
au  point  d'en  rendre  le  séjour  inhabitable. 

La  Pologne  nourrit  à  peu  près  les  mêmes  animaux  que  les 
autres  pays  de  l'Europe.  Les  écrivains  qui  ont  traité  de  cette  con- 
trée, ont  disputé  beaucoup  sur  l'existence  d'un  animal  sauvage    de 


(i)  Lîv.  V.  chnp.  S. 


DES     Polonais.  167 

Vespèce  du  laureau,  qu'ils  nomment  tantôt  urus  et  tantôt  bison'. 
noms  que  les  uns  regardent  comme  synonimes ,  et  sous  lesquels  les 
autres  voient  deux  animaux  d'espèces  différentes.  On  a  agité  ensuite 
la  question  de  savoir  si  Tune  ou  l'autre  espèce  était  identique  avec 
celle  de  nos  bœufs 5  mais  les  faits  attestés  à  cet  e'gard  parles  écri- 
vains polonais  ou  par  les  voyageurs,  ne  nous  offrent  rien  de  bien 
positif. 

II  y  a  eu,  et  peut-être  y  a-t-il  encore  dans  la  forêt  de  Wyskitca 
dans   la  Masovie  une  race  de  taureaux  et  de  vaches  sauvages,  de  la 
taille  de  nos  bœufs    éomesliques,   ayant    le    poil    noir   et   une  raie 
bknche  le  long  du  dos.  Ces  taureaux  s'accouplent  avec  les  vaches 
domestiques  j  mais  ces  accouplemens,    autant    qu'on  a  pu  en  juger, 
n'ont  jamais  rien  produit,  et  l'on  a  remarque  que    les    autres    tau- 
reaux  rejetaient    ignominieusement    du    milieu    d'eux  ceux    de   leur 
espèce,  qui  s'étaient  dégradés  par  de  semblables  alliances.  Ces  tau- 
reaux sont  désignés  en  polonais  sous  le  nom  de  tur,  qui,    en  lan- 
gue gothique,  signifiait  taureau,  mais    qui,    dans    l'idiome  polonais 
actuel,  répond  au  mot  urus  ou  aucrohs.  Il  y  a  ou  il  y  a  eu  dans 
la  Prusse  orientale,  en  Lilhuanie  et  en  Podolie  un  animal  sauvage 
et  terrible,  d'une    taille    plus    haute    que    celle    de    nos    plus    forts 
taureaux,    ayant    sur    le    dos    une   grosse    bosse,    et   sous    le    cou, 
on,  sslon  d'autres,  autour  du  cou   une   espèce    de  crinière    longue 
et  pendante 5  sa  tête,  quoique  petite   en  proportion    du    corps,    ne 
laisse  pas  que  d'être  armée  de  cornes,  de    deux  à    quatre    coudées 
de  long,    qui    forment   une    espèce    de   croissant,  sur    lequel    trois 
hommes    peuvent    rester    assis.    Ce    redoutable    animal    abat    d'un 
seul    coup    les    arbres     d'une    moyenne  grandeur.    Les     Polonais    et 
autres  peuples  Slaves  le  nomment  zubr  ^  zumbro   ou    zambro:    mot 
qui    correspond    aujourd'hui    à    celui    de    bison;    et   pourtant    les 
descriptions    qu'on    en    a     semblent    se    rapporter    â    l'animal,  que 
les  Germains  du    tems    de  César  appelaient    ur-ochs   ou   aur-ochs  , 
c'est-à-dire    bœuf   primitif,    parce    que    «r  ,    eur,    aur^    signifie, 
dans    les    langues    gothiques  ,    l'origine  ,    le    principe,    l'antiquité 
la    plus   reculée.   Dans   l'Edda    le    bison    est   désigné   sous    le  nom 
de   wissen,    probablement   du  mol   bisse   ou   wisse^    qui    sert  en- 
core   aujourd'hui    à    exprimer   les    accès    de   fureur,    auxquels    sont 
sujets    les    taureaux    domestiques.    Mais    devons-nous   admettre    ici 
une    double,    ou    peut-être    même  une  triple    confusion.?   Les   écri- 
vains ne  pourraient-iîs  pas  avoir  entendu  parler  du    véril?ible   urus 


i68  Costume 

sous  le  nom  de  bison?  N'aurait  on  pas  donne  par  hazard  le  nom 
â'urus  à  des  bœufs  domestiques  devenus  sauvages?  ou  bien  les  des- 
criptions qu'on  nous  a  laissées  de  l'unis  ne  seraient-elles  pas  pure- 
ment idéales. 

César,  Pline  et  Senèque  distinguent  le  bison  de  VuruSj  et  ils 
semblent  désigner  le  premier  par  sa  crimière,  et  le  second  par  ses 
longues  cornes.  Mais  tout  ce  que  nous  savons  de  positif  sur  l'exis- 
tence de  cet  animal,  c'est  que  du  lems  de  César  il  y  avait  en  Ger- 
nianie  un  animal,  nommé  urus,  qui  existait  aussi  dans  la  Dacie  du 
tems  de  Trajan;  et  que,  dans  des  tems  plus  reculés,  les  cornes  de 
cet  animal,  qui  étaient  d'une  grandeur  démesurée,  étaient  portées 
en  Grèce  comme  marchandise,  et  qu'enfin  il  était  connu  dans 
l'antiquité  sous  le  nom  slave  de  zumbro. 
Etal  physigue  Lcs  Polouais  sont  grands  et  forts,  et  ont  le  teint  d'une  grande 

des  Polonais,      r     '    i  t  !••  -i 

fraîcheur.  Leur  physionomie  est  douce  et  ouverte,  et  ils  ont  le  corps 
bien  proportionne,  à  l'exception  du  cou,  qui  est  plus  gros  qu'on  ne 
l'a  communément  dans  les  autres  pays  de  l'Europe.  Les  cheveux 
blonds  et  châtains  ne  sont  pas  rares  parmi  eux:  ce  qui,  aussi  bien 
que  la  langue,  est  une  preuve  des  fréquens  mélanges  qui  se  sont 
faits  des  races  gothique  et  slave.  Les  Polonaises  sont  célèbres  dans 
le  nord  par  leur  beauté}  au  moins  elles  l'emportent  sur  lés  femmes 
russes  pour  la  noblesse  des  formes,  et  sur  les  Allemandes  pour  le 
teint j  leur  taille  est  svelle,  et  elles  ont  le  pied  petit  et  une  belle 
chevelure. 
maladies.  Parmi  les  maladies  communes  aux  Polonais  avec  les  autres  peu- 

'^"^'  pies  de  l'Europe,  il  en  est  une  nommée  la  plique  qui  leur  est  parti- 
culière, et  mérite  par  conséquent  d'être  connue.  Cette  maladie,  qui 
est  endémique  en  Pologne  et  dans  quelques  contrées  voisines, 
affecte  les  cheveux  d'une  matière  morbifique,  qui  les  colle  en 
quelque  sorte  les  uns  avec  les  autres,  au  point  qu'il  devient  im- 
possible de  les  peigner,  et  même  de  les  démêler.  Cette  maladie  se 
porte  aussi  quelquefois  sur  les  ongles  des  mains  et  des  pieds.  Les 
individus  des  deux  sexes,  de  tout  âge  et  de  toute  condition,  y  sont 
également  sujets,  et  elle  n'épargne  pas  même  les  étrangers  nouvel- 
lement arrivés  en  Pologne.  Quelquefois  les  enfans  l'apportent  en  nais- 
sant} mais  elle  attaque  plus  particulièrement  encore  les  paysans, 
les  mendians  et  les  Juifs.  Si  bien  des  gens  en  sont  exempts,  d'autres 
eu  sont  atteints  en  divers  tems,  et  quelquefois  même  après  certains 
périodes.  Elle  s'attache  aux  cheveux  de  toutes  couleurs,  mais    sur- 


DES     Polonais.  169 

tout  à  ceux  d'un  bruQ-clair,  et  l'on  a  remarqué  qu'ils  contractent 
d'autant  plus  facilement  cette  affection  morbifique,  qu'ils  sont  plus 
souples.  La  plique  est  contagieuse  et  peut  se  communiquer  par  le 
lait  des  nourrices,  par  le  commerce  des  deux  sexes  et  par  les  vête- 
mens  ,  elle  se  manifeste  niôme  dans  les  animaux,  surtout  dans  ceux 
qui  ont  le  poil  long. 

Les  Polonais  descendent  en  masse  des  anciens  Lèques ,  qui  hiull7ques. 
sont  les  mêmes  que  les  Ligiens  de  Tacite,  et  les  Lîcicwiens  du 
moyen  âge.  Mais  il  est  probable  que  lesGolhs,  et  particulièrement 
les  Visigoihs,  ont  étendu  de  bonne  heure  leurs  colonies  militaires  sur 
les  bords  de  la  Vistule,  et  qu'ils  ont  formé  la  caste  dominante  en  plu- 
sieurs endroits.  C'est  ce  que  semble  indiquer  la  particularité  qu'a  la 
noblesse  polonaise,  non  seulement  d'avoir  un  teint  plus  clair  et  d^s 
traits  plus  réguliers  que  le  reste  de  la  nation,  mais  encore  de  porter 
généralement  un  nom,  qui  n'a  aucun  rapport  avec  les  autres  mots 
des  langues  slaves.  Les  sdachcie  (i)  (c'est  le  nom  dont  il  s'agit) 
ou  gentilshommes,  étaient  au  moins  en  partie  des  conquérans  étran- 
gers, qui,  dans  le  cours  des  siècles,  se  seront  confondus  avec  la 
noblesse  indigène,  ou  avec  les  zemianin  qui  étaient  les  propriétaires 
des  terres.  Une  nation  composée  de  semblables  élémens ,  a  dû  sans 
doute  être  long-tems  en  proie  aux  révolutions,  du  sein  desquelles 
seront  sortis ,  parmi  les  hordes  des  Golhs  ,  bien  des  héros  tels 
qu'un  Krakiis  ou  Krako,  avant  que  les  paysans  ou  les  cultiva- 
teurs élussent  un  Piasto  pour  leur  chef.  Cette  partie  de  l'histoire; 
pour  être  sans  date,  n'en  est  pas  moins  susceptible  d'être  véridique 
en  plusieurs  points:  on  peut  même  dire  que  cette  omission  ports 
un  caractère  particulier  de  vérité  ,  car  l'indication  des  dates  n'ap- 
partient qu'aux  siècles  déjà  un  peu  civilisés.  Mais  au  milieu  des 
révolutions  confuses  qui  se  sont  succédé  dans  l'ancienne  Pologne, 
nous  ne  pouvons  distinguer  qu'un  petit  nombre  de  monumens  d'un 
culte  national,  indice  le  plus  certain  du  caractère  des  peuples.  Gnesna^ 
Cracovie  et  Wilna  sont  citées  comme  des  villes  sacrées,  mais  sans 
aucun  caractère  dislinclif  Perun  lui-même ,  la  grande  divinité  des  Dhnmtés 
Slaves,  ne  paraît  guère  au  dessus  des  autres  dans  la  rayihologie 
polonaise,  et  il   n'est  pas  prouvé  que  le    culte  de    Biel  Bog   et  de 

(1)  Szlachcie  y  qui  se  prononce  sclag-ùscibc ,  semble  n'être  autre 
chose  que  le  mot  shlatic  et  schlatic  des  écrivains  allemands  du  X.^  siècle. 
C'est  le  mot  geschlechter ,  races  ,  hommes  de  famille. 

Europe.  Vol.  VI.  X 


jrjo  Costume 

Czernobog  ait  été  embrassé  d'aucun  autre  peuple,  que  des  Sorabes 
et  des  Slésiens.  L'historien  Dlugossi  nomme  pour  dieu  du  tonnerre 
un  Jess:  nom  qui  lient  certainement  du  Celtique  ou  de  l'Etrus- 
que j  mais  pourtant  Dziewanna ,  déesse  de  la  vie  et  de  la  jeunesse, 
Liada,  le  dieu  de  la  guerre,  l'aimable  couple  de  Lelo  et  Poleloy 
ainsi  que  plusieurs  autres  divinités  polonaises,  sont  des  noms  sla- 
ves. Nia,  le  dieu  de  l'abîme  et  de  la  mort,  qui  était  adoré  à 
Niamts  en  Sllësie,  et  probablement  encore  à  Niemts  en  Moldavie, 
semble  également  faire  partie  du  système  slave  oriental.  Il  reste 
moins  de  traces  du  culte  des  FVendes  ou  Slaves  de  la  Baltique: 
leurs  doctrines  sublimes,  leurs  idoles  et  leurs  riches  temples  sem- 
blent être  ignorés  dans  l'intérieur  du  continent. 
Discnsiorit  Maltc-Brun  ,  de  qui  viennent  en  grande  partie  les  notions  qu'on 

les  sarmates.  Q  SUT  cc  psys ,  prétcud  que  les  Sarmates  ne  sont  pas  les  ancêtres  des 
Polonais,  et  que  les  premiers  formaient  une  tribu  de  conquérans,  qui 
envahirent  et  occupèrent  pendant  deux  ou  trois  siècles,  la  Scythie  ou 
la  Eussie  méridionale  avec  une  partie  de  l'Ukraine,  de  la  Gallice  et  de 
la  Moldavie  sans  en  chasser  les  peuples  indigènes,  contens  d'imposer, 
comme  ont  fait  les  Turcs,  leur  nom  aux  pays  qu'ils  avaient  conquis 
et  rendus  tributaires.  Selon  ce  géographe  les  premiers  Sarmates,  ceux 
qui  sont  connus  dans  l'histoire,  sont  les  mêmes  qu'indique  Hérodote 
comme  descendans  dun  mélange  de  jeunes  Scythes ,  avec  des  fem- 
mes belliqueuses  connues  sous  le  nom  d Amazones  (i).  Quelque  fa- 
buleuse que  puisse  être  cette  origine,  elle  n'en  prouve  pas  moins 
que  le  père  de  l'histoire  regardait  les  Sarmates  comme  une  colo- 
nie de  Scythes,  habitant  à  l'orient  du  Tanaïs ,  probablement  entre 
le  Caucase  et  le  bas  Volga,  lesquels  parlaient  un  dialecte  scythi- 
que  corrompu  par  le  langage  de  leurs  mères,  et  conservaient  plu- 
sieurs usages  singuliers,  entre  autres  celui  de  se  faire  accompagner 
au  combat  par  des  femmes  armées  d'une  hache  à  deux  tranchans. 
Le  savant  Hyppocrate,  contemporain  d'Hérodote,  désigne  les  Sar- 
mates pour  une  nation  scylhique  différente  des  autres  Scythes, 
en  ce  queles  femmes  des  premiers  combattaient  avec  l'arc  et  le 
javelot;  mais  à  cela  près,  la  description  qu'il  fait  des  Scythes 
est  également  applicable  aux  Sarmates.  Il  nous  les  dépeint  comme 
des  hommes  d'un  teint  noirâtre,  membrus  ,  gras,  d'un  tempé- 
rament   mou    et   humide,    et    leurs   femmes   comme   peu   fécondes, 

(i)  Hérodote  IV.  chap.  XC.  CXVII. 


D  E  s       P  0  L  0  N  A  I  s.  I  7  I 

tandis  que  leurs  esclaves,  qui  étaient  maigres,  étaient  d'une  ex- 
trême fécondité.  Il  paraît  que  les  Grecs  ont  aussi  remarqué  leurs 
yeux  petits  et  vifs  comme  ceux  des  lézards,  puis  qu'ils  ont  fondé 
sur  ce  caractère  leur  prétendue  étymologie  du  nom  de  Sarmates, 
dont  il  ont  fait  celui  de  Sauromates  5  mais  les  écrivains  romains , 
qui  étaient  plus  en  contact  avec  ces  peuples,  ont  laissé  ce  nom 
pour  prendre  le  premier.  La  réproduction  des  mêmes  syllabes  fi- 
nales chez  plusieurs  tribus  de  Sarmates,  telles  que  les  Thisomatae , 
les  Taxomatae  et  autres,  fait  présumer  avec  assez  de  probabilité 
que  ces  syllabes  doivent  avoir  en  une  môme  signification 5  et  d'un 
autre  côté  ,  la  désinence  Madaï,  Medi  (  qui  signifie  hommes  )  est 
si  naturelle  dans  les  anciennes  langues  de  la  Médie  et  de  la  Perse, 
qu'il  est  assez  vraisemblable  que  le  mot  matae  des  tribus  Sar- 
mates, aura  été  la  même  chose  que  le  mot  madaï  àa  l'ancienne  Mé- 
die. Cette  étymologie  s'accorde  avec  le  témoignage  unanime  des  an- 
ciens,  qui  désignaient  les  Scythes  et  les  Sarmates  pour  un  peuple 
Mède.  Malte-Brun  rappelle  ici  d'avoir  fait  observer,  que  les  mots 
qui  nous  restent  de  la  langue  scythe,  appartiennent  très-probablement 
à  la  langue  zend,  ou  à  quelqu'aulre  idiome  semblable;  mais  que 
les  nations  sujettes  à  l'empire  des  Scythes,  ou,  pour  mieux  dire, 
exposées  aux  ravages  des  Scythes,  desquels  elles  se  rachetaient  par 
des  tributs,  étaient  des  Slaves  ou  des  Finnes,  quoiqu'elles  ne  por- 
tassent point  encore  ce  nom  dans  l'histoire. 

Cette  époque  de  l'histoire  est  aussi  celle  d'une  grande  révolu-  £f§'"ll°'"^^ 
tion.  Mithridate,  l'Annibal  de  l'Asie,  forme  le  hardi  projet  de  pénétrer 
en  Italie  par  le  nord-est:  projet  qui,  exécuté  depuis  par  les  Gim- 
bres  et  par  les  Golhs,  changea  la  face  du  monde.  Ce  monarque  en- 
treprenant détermina  les  Sarmates  à  passer  le  Tanaïs,  et  à  renver- 
ser la  puissance  des  Scythes  en  Europe.  Ce  mouvement  commença 
environ  81  ans  avant  Jésus-Christ,^et  dura  plus  d'un  siècle.  Les  Sar- 
mates parcoururent,  ravagèrent  et  soumirent  en  partie  tous  les  pays 
situés  sur  une  ligue  tirée  depuis  le  Tanaïs  jusqu'aux  montagnes  de 
la  Transylvanie,  et  sur  une  autre  ligne  tirée  depuis  le  Tanaïs  jusques 
vers  l'embouchure  de  la  Vistuîe.  Pline  avait  en  vue  ces  progrès  des 
Sarmates  quand  il  dit,  «que  le  nom  des  Scythes  s'éclipsait  alors 
et  reculait  devant  ceux  des  Germains  et  des  Sarmates  «.Comment 
les  historiens  et  les  géographes  ont-ils  donc  pu  supposer  que  les 
Sarmates,  nation  peu  féconde,  de  race  noirâtre,  aient  pu  remplir 
seuls  le  vaste  espace,  auquel  on  donne  le  nom    de    Sarmalie    dans 


Divisions 
des  Sarmates. 


n 


i'j2  Costume 

nos  cartes  géographiques?  C'est  comme  si  l'on  voulait  prendre  les 
noms  de  Russie,  de  Turquie,  ainsi  que  celui  de  l'ancienne  Pologne, 
pour  des  limites  de  peuples,  tandis  qu'ils  ne  le  sont  que  de  do- 
mination. Les  peuples  Slaves  entre  l'Oder  et  la  Vistule,  comme  les 
Ligiens,  les  Miigilons ,  les  Naharvals ,  les  Carpiens ,  les  Blesses, 
les  Vénèdes  ou  JVendes  dans  la  Prusse  et  dans  la  Lilhuanie,  les 
Firmes  de  Tacite  et  de  Ptolomée  dans  la  Podle'sie  et  dans  la  Rus- 
sie Noire,  et  les  autres  peuples  Finnes  de  la  Russie  centrale,  con- 
servèrent tous  leur  existence  nationale,  leur  langue  et  leurs  usages, 
quoiqu'ils  fussent  devenus  pour  quelque  tems  sujets  des  Sarmates. 
Mais  l'empire  des  Sarmates  n'eut-il  jamais  un  centre  ou  principe 
d'unité?  Ne  fut-ils  jamais  qu'une  réunion  de  Cût/za/j  (  principautés) 
indëpendans  les  uns  des  autres,  ou  seulement  unis  par  de  faibles 
licns^?  Quelles  furent  les  provinces  qui  devinrent  le  siège  particulier 
des  colonies  sarmates?  Comment  et  à  quelle  époque  ces  hordes  se 
fondirent-elles  dans  la  race  immense  et  toujours  croissante  des 
Slaves,  race  blanche,  féconde  et  indigène  de  l'Europe?  Quelle  part 
prirent  les  Golhs  dans  cette  nouvelle  révolution?  Que  devinrent, 
après  la  destruction  de  leur  puissance,  les  Sarmates  émigrés,  qui 
furent  accueillis  par  les  Romains?  Toutes  ces  questions  peuvent 
être  agitées  avec  plus  ou  tnoîns  de  succès;  mais  avant  tout  il  faut 
reconnaître  en  principe,  que  les  Sarmates  étaient  une  nation  con- 
quérante, qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  les  races  indigènes. 

On  voit,  d'après  ce  qui  vient  d'être  dit,  combien  sont  confuses 
et  incertaines  les  notions  historiques  sur  la  Pologne.  Qu'il  nous 
suffise  de  savoir  à  présent  que  la  race  slave  s'éleva  à  un  degré  de 
puissance,  qui  lui  assura  la  domination  dans  ces  contrées,  et  que 
vers  l'an  842,  \in  Piast ,  simple  paysan  de  cette  nation,  reçut  le 
titre  de  duc,  qu'il  transmit  à  ses  descendans.  Un  Miecislas  ouMiesko, 
quatrième  duc  de  cette  race,  se  fit  chrétien  en  968 ,  et,  après  lui, 
son  fils  Boleslas  obtint  de  l'empereur  Conrad  II  eu  i025  le  titre 
de  roi.  Le  dernier  de  celte  descendance  est  Casimir  le  grand,  au- 
quel les  Polonais  sont  redevables  de  leurs  lois,  de  leurs  tribu- 
naux et  de  la  fondation  d'une  partie  de  leurs  villes.  A  sa  mort 
qui  arriva  en  1870,  la  couronne  fut  déclarée  élective.  En  i386, 
un  Jagellons,  duc  de  Lilhuanie,  parvint  au  trône  de  Pologne,  et 
fut  le  chef  d'une  nouvelle  race,  qui  régna  jusqu'en  1572.  II  ga- 
gna cette  couronne  contre  Guillaume  d'Autriche  moyennant  la  pro- 
messe de  se  faire  chrétien    et   de    réunir   la   Lilhuanie   à   la   Polor 


D  E  s        P  0  L  O  N  A  I  s.  lyS 

gnej  mais  cette  seconde  condition  ne  reçut  pas  son  entier  accom- 
plissement, car  il  conserva  un  duc  en  Lilhuanie,  et  n'accorda  à 
la  Pologne  qu'une  haute  seigneurie  sur  ce  pays.  Cette  réunion  eut 
lieu  enfin  en  i569  sous  Sigismond  Auguste,  dernier  roi  de  la  fa- 
mille  des  Jagellonsj  et,  après  l'extinction  de  cette  dynastie  en 
,1572,  les  rois  de  Pologne  furent  pris  dans  diffe'rentes  maisons.  Le 
dernier  roi  qui  s'assit  sur  le  trône  de  Pologne  fut  Stanislas  Auguste 
Ponialowski.  Une  partie  de  ce  royaume  fut  divisée  en  1772  entre 
l'Autriche,  la  Prusse  et  la  Russie,  et  le  reste  en  1793  et  1795. 
Enfin  les  transactions  passées  au  congrès  de  Vienne,  ont  e'tabli  en 
Pologne  l'ordre  de  choses  qui  y  règne  à  pre'sent,  comme  nous 
l'avons  vu  plus  haut. 


E  ELI  G  ION,      cou  VERNE  MENT,      FINANCES,      FORCE      ARMEE, 
MANUFACTURES,      COMMERCE      ET      LETTRES. 


1_-E  christianisme  fut  introduit  en  Pologne  par  S.*  Adalbert.  Religion. 
Micislas,  qui,  alors  y  exerçait  la  souveraineté,  se  fit  baptiser  en 
966,  et  fit  venir  de  France  et  d'Italie  des  hommes  propres  aux 
fonctions  de  l'e'piscopat.  Depuis  lors  la  religion  catholique  s'est 
maintenue  avec  éclat  dans  ce  pays,  malgré  les  diverses  sectes  qui 
s'y  établirent,  et  qui  tentèrent  de  l'obscurcir.  Il  y  a  maintenant  en 
Pologne  des  Calvinistes,  des  Luthériens,  des  Grecs  schismatiques, 
des  Mahométans  et  des  Juifs.  Ces  derniers  y  sont  au  nombre  de 
plus  de  800,000,  et  ils  jouissent  de  plusieurs  privilèges  que  leur 
a  accordés  Casimir  le  grand  en  faveur  de  sa  concubine  Esther,  qui 
était  Juive. 

Quant  aux  ordres  civils,  la  Pologne  étant  maintenant  divisée  ^TiaPoiofie 
en  états  distincts,  qui  ont  des  institutions  civiles  différentes,  il  im- 
porte que  nous  traitions  de  chacun  de  ces  états  séparément.  En  * 
se  déclarant  souverain  du  royaume  de  Pologne  proprement  dit,  l'em- 
pereur Alexandre  a  donné  à  cet  état  un  statut ,  en  vertu  duquel  il 
y  a  été  créé  une  représentation  nationale,  composée  de  deux  cham- 
bres qui  sont,  celle  des  Nonces  terrestres^  selon  l'ancien  style,  ou 
des  députés  des   provinces^  élus  par  la  noblesse  et  par  les  assem- 


Forée  armée. 


fiJ  an  II  factures. 


Jnstructiont 
publiques. 


1^4  Costume 

ble'es  du  tiers  état,  et  celle  du  sénat,  composée  de  dix  Vaivods 
norame's  à  vie  par  le  roi,  de  dix  Châtelains  norarae's  par  le  sénat 
et  de  dix  e'vêques.  L'autorité  du  roi  est  très  étendue  j  néanmoins 
l'existence  nationale  est  assurée,  la  liberté  civile  et  religieuse  est 
mieux  garantie  que  sous  la  république,  les  privilèges  des  villes 
sont  respecte's,  et  la  condition  des  habilans  est  notablement  amé- 
liorée (i). 

Les  revenus  de  la  couronne  sont  évalués  à  cinquante  raillions 
de  florins  polonais  (qui  font  trente-un  millions  de  francs),  dont 
sept  millions  sont  absorbés  par  la  liste  civile. 

L'armée,  qui  ne  peut  être  composée  que  de  troupes  nationa- 
les, est  de  3o,ooo  hommes  d'infanterie,  et  de  20,000  de  cavalerie; 

Les  manufactures  les  plus  importantes  de  ce  royaume  sont  à 
Varsovie,  et  consistent  en  fabriques  de  drap,  de  toile,  de  savon 
noir,  de  lapis,  de  bas  et  de  chapeaux.  La  grande  fabrique  de  tapis 
de  Turquie,  établie  à  peu  de  distance  de  la  ville,  est  dans  un 
état  florissantj  mais  les  seuls  objets  qui  se  fassent  bien  dans  cette 
ville,  ce  sont  les  carrosses  et  les  harnais.  Il  s'y  fait  aussi  un  comr 
raerce  très-actif  des  productions  de  la  Pologne,  ainsi  qu'à  Plock, 
chef-lieu  de  la  Waivodie  de  ce  nom. 

L'empereur  Alexandre  a  aussi  rétabli  à  Varsovie  l'université, 
qui  a  été  richement  dotée,  et  à  laquelle  ont  été  rendues  une  par- 
lie  des  bibliothèques  qui  avaient  été  dispersées  dans  la  confusion 
des  tems  précédens. 


Républigue  et  ville  de  CracQvie  avec  ses  monumens. 
Tombeau  de  la  reine  Vende, 


F.lat 

fioinique. 


Manufactures, 


Cracovîe,  avec  un  territoire  de  94  lieues  carrées  et  une  po- 
pulation de  100,000  âmes,  a  la  forme  d'une  république,  dont 
le  gouvernement  est  administré  par  un  sénat;  et,  en  vertu  des 
transactions  diplomatiques  conclues  au  congrès  de  Vienne,  cet  état 
est  sous  la  protection  de  la  Prusse,  de  l'Autriche  et  de  la  Russie. 

Il  y  a  déjà  long-tems  que  l'industrie  a  dégénéré  dans  ce  pays, 
et  il  n'y  a  de  même  que  peu  d'activité  dans  le  commerce.  L'uni- 
versité, qu'on  appelait  auparavant  Yécole  du   royaume j    et    où    les 


» 
(1)  Nous  avons  parlé  des  ordres  chevaleresques  à  l'article  de  Russie  : 
ce  qui  nous  dispense  d'en  faire  mention  ici. 


DES     Polonais.  1^5 

Polonais  vont  faire  Iturs  études,  ne  couple  qu'un  irès-petil  nom- 
bre d'e'tudians.  Néanmoins  il  est  à  piësumer  que,  par  suite  des 
privilèges  notables  dont  jouissent  les  habiians  de  Cracovie  dans 
toutes  les  provinces  de  l'ancienne  Pologne,  cette  petite  république 
recouvrera  sa  première  prospérité. 

Cracovie  était  anciennement  la  capitale  de  la  Pologne,  et  c'est 
«dans  cette  ville  que  se  fesait  le  couronnement  des  rois,  qui  y 
avaient  aussi  leurs  sépultures;  c'était  comme  la  ville  saciée  des  Po- 
lonais. La  cathédrale  se  fait  remarquer  par  les  monumens  qu'elle 
renferme,  parmi  lesquels  on  distingue  celui  de  Sobieski,  que  le  roi 
Stanislas  Auguste  fit  restaurer,  et  un  bas-relief  où  est  représenté 
l'évéque  Soltyk,  emmené  par  les  Russes  en  Sibérie.  Au  milieu  de 
l'église  est  le  tombeau  de  S.' Slanisla*  Sezapanov7ski^  devant  lequel 
deux  lampes  brûlent  jour  et  nuit.  Ce  saint  homme,  qui  était  évêque 
de  Cracovie,  fut  tué  devant  l'autel  par  Boleslas  le  Hardi,  pour 
avoir  voulu  rappeler  aux  devoirs  de  son  rang  ce  prince  alors  vic- 
torieux et  enivié  de  ses  succès. 

Le  territoire  de  la  république  comprend  encore  quelques  au- 
tres endroits  dignes  d'êi.re  cités,  et  particulièrement  Mogila  au  des- 
sous de  Cracovie  5  où  l'on  voit  le  tombeau  de  la  Reine  Vende. 
Cette  princesse  belliqueuse,  devenue  reine  de  Pologne,  refusa  les 
hommages  de  tous  les  princes  voisins.  Ritiguer,  prince  allemand, 
plus  passionné  ou  plus  ambitieux  que  ses  rivaux,  vint  à  la  tête 
d'une  armée  proposer  à  l'Amazone  couronnée  sa  main  ou  la  guerre. 
L'intrépide  fille  de  Krako  marche  aussitôt  contre  cet  ennemi  d'une 
nouvelle  espèce.  Les  armées  étant  en  pre'sence,  celle  de  Ritiguer 
refuse  de  combattre  pour  une  cause  qui  lui  était  étrangère.  Acca- 
blé de  honte  et  de  douleur  ce  prince  se  tue  de  sa  propre  main, 
et  Vende  retourne  triomphante  à  Cracovie.  Mais,  soit  que  son  âme 
fût  en  proie  à  un  repentir  tardif,  soit  que  pour  d'autres  raisons, 
que  l'histoire  ne  nous  a  point  fait  connaître,  elle  eût  perdu  l'espoir 
d'être  jamais  heureuse,  elle  résolut  de  se  donner  la  mort;  et,  après 
avoir  immolé  plusieurs  victimes,  elle  se  consacra  elle-même  au  dieu 
de  la  Vistule  en  se  jetant  dans  les  eaux  de  ce  fleuve,  et  termina 
ainsi  une  vie,  dont  elle  pouvait  encore  prolonger  la  durée  au  sein 
de  la  gloire  et  du  bonheur. 


VilU 
de  Cracoi'ie. 


Tombeau 

de  la  reine 

Vends, 


jrjG  Costume 

Royaume  de  Qallicie  et  de  Lodomirie, 

La  Russie-Rouge  ou  les  provinces  de  Gallicie  et  de  Lodomirie, 
qui  fesaient  partie  de  l'ancienne  republique  de  Pologne,  habitées 
par  des  peuples  slaves,  mais  différens  des  Slaves  polonais,  furent 
cédées  sans  réserve  à  l'Autriche  en  1773.  Ces  provinces  ont  de- 
puis reçu  une  constitution  peu  différente  de  celle  des  autres  pro- 
vinces autrichiennes,  si  ce  n'est  que  leurs  étais  provinciaux  n'ad- 
mettent dans  leur  composition  que  deux  classes  de  personnes,  qui 
sont  les  seigneurs,  et  les  gentilshommes,  dans  le  nombre  desquels 
sont  compris  aussi  le  cierge'  et  les  députés  des  villes.  Nous  ne  di- 
rons rien  du  système  administratif  et  judiciaire  de  cet  état,  attendu 
qu'il  est  le  même  que  celui  qui  est  établi  dans  les  autres  états  de 
l'Autriche,  et  dont  nous  avons  traité  au  long  à  l'article  du  costume 
de  l'Allemagne. 
Fniances  Lcs  rcvcnus  de  ces  deux  provinces   ne  s'élèvent  pas  à  plus  de 

et  fores  armée.      ,..,  -x        n        •  ^ 

dix  millions  de  florins  de  convention,  et  la  force  armée  y  consiste 
en  onze  régimens  d'infanterie,  et  quatre  régimeus  de  hulans  ou  de 
cavalerie  légère,  qui  entrent  dans  le  cadre  de  l'armée  autrichienne; 

La  GalHcie  était,  ainsi  que  toute  la  Pologne,  dans  un  état  de 
barbarie,  qui  était  l'effet  des  guerres  civiles  et  des  invasions  des 
Turcs  et  des  Cosaques.  Les  villes  en  ruine  attestaient  les  ravages 
dont  elles  avaient  été  le  théâtre.  A  l'air  sauvage  de  cette  contrée ,' 
le  voyageur  ne  pouvait  se  croire  en  Europe.  En  entrant  le  soir 
dans  un  village ,  dans  un  bourg  ou  même  dans  une  ville,  il  n'était 
pas  sûr  d'y  trouver  un  lit  pour  passer  la  nuit,  il  y  manquait 
des  boissons  les  plus  communes,  et  le  vin,  aussi  bien  que  la  bierre, 
n'était  souvent  qu'un  vinaigre  trouble,  capable  de  dégoûter  l'hom- 
me le  plus  altéré:  en  revanche  il  y  trouvait,  comme  on  y  trouve 
encore,  une  quantité  d'eau-de-vie,  qui  est  regardée  comme  le  poi- 
son de^  la  Pologne.  Le  pain  qu'on  y  mangeait  n'était  qu'un  mélange 
grossier  de  farine  d'avoine  et  de  paille,  dont  la  digestion  laborieuse 
ne  pouvait  qu'être  nuisible  à  la  santé.  Mais  ces  traces  de  barbarie 
vont  s'effuÇant  de  jour  en  jour,  grâce  à  la  sage  administration  de 
coiowes  l'Autriche,  et  à  l'exemple  des  colons  allemands,  dont  le  nombre 
s  eieve   bien  déjà  a  72,000  dans  ces  contrées. 

Les  propriétaires  des  terres  sont  de  grands  seigneurs,  dont  les 
domaines  ont  quelquefois  plus  d'étendue  que  certaines  principautés 


Eial  cit'il 
du  pays. 


Haute 
nobkise. 


DES 


Polonais:  177 

de  l'Allemagne,  ou  bien  de  petits  nobles,  et  môme  des  paysans 
qui  ont  été  affranchis.  La  plupart  des  premiers  sont  dans  l'usage 
de  faire  gérer  leurs  possessions  par  quelques  aventuriers  venus  de 
l'étranger,  qui  s'enrichissent  toujours  aux  dépens  des  propriétaires, 
et  finissent  souvent  par  acheter  leurs  terres. 

Les  seigneurs  de  seconde  classe,  domicilie's  dans  leurs  posses- 
sions, montrent  assez  de  bonne  volonté  pour  la  prospérité  de  Va- 
griculture,  mais  ils  manquent  tout-à-fait  de  connaissances  en  éco- 
nomie rurale.  Ces  seigneurs,  respectables  d'ailleurs  par  leurs  senti- 
mens  et  leurs  mœurs  patriarchales,  ne  se  distinguent  des  paysans  que 
par  le  droit  de  propriété  qu'ils  ont  sur  ces  derniers.  On  conçoit  de 
justes  espérances  pour  l'amélioration  de  la  culture  dans  les  domaines 
publics,  mais  il  faut  encore  du  tems  pour  leur  acconjplissement. 

L'industrie  a  cependant  fait  des  progrès  remarquables  dans  ces 
provinces.  La  fabrication  des  toiles  s'est  étendue  sur  les  frontières  de  la 
Silésie  et  dans  les  montagnes.  Une  autre  branche  importante  d'indus- 
trie c'est  la  fabrication  des  couvertures  de  laine.  Les  teintureries  de  co- 
ton à  Nawsie  ne  le  cèdent  point  à  celles  du  levant,  et,  parmi  les  ver- 
reries, on  distingue  particulièrement  celle  de  Lubaczow.  Il  y  a  dans 
les  environs  de  Wielizka  une  cinquantaine  de  forges,  où  il  se  fait 
de  beaux  ouvrages  en  fer,  et  ce  genre  d'industrie  s'étend  dans  tout 
le  pays  montueux.  Les  tanneries ,  la  fabrication  de  la  cire  et  les  soins 
qu'elle  exige,  ainsi  que  les  fabriques  d'eau-de-vie,  de  salpêtre,  de 
potasse  et  autres,  sont  dans  un  état  à  pouvoir  faire  espérer  de  grands 
avantages.  Joseph  II  a  fait  construire  à  travers  le  pays  une  grande 
route,  pour  y  faciliter  les  transports  du  commerce,  qui  y  est  très- 
actif,  et  consiste  en  sel,  grains,  bêtes  à  cornes,  chevaux,  cuirs 
bruts  et  ouvrés,  laine,  cire,  miel,  hydromel,  tabac  en  feuille,  lin, 
chanvre,  suif  et  soies  de  cochon. 

Outre  les  gymnases  établis  dans  les  chefs-lieux  des  cercles,  il  y  a 
une  université  à  Lemberg  ou  Léopol ,  qui  est  la  capitale  du  royaume. 

Le  grand  duché  de  Posen ,  qui  appartient  à  la  Prusse,  a  ses 
états  à  ^art  ,  avec  une  législation  et  une  administration  conformes 
au  système  prussien. 


Basse 
noblesse. 


Pro^rèi 
de  Ptndasirie» 


Commerce, 


Instruction. 


Grand  duché 
de   Posen.. 


Langue  polonaise. 


La  langue  polonaise,  sœur  des    langues  russe,    bohémienne  et 
autres  dérivant  du  Slave,    approche  néanmoins  davantage  du  Bohé- 

Europe.   Vol.  FL  Y 


Des  nobles. 


178  Costume 

mien,  dont  elle  conserve  les  consonnes  accumulées  et  les  sons  sif- 
flans;  et  pourtant,  malgré  ces  formes  extérieure/ qui  épouvantent 
un  étranger,  elle  devient  si  douce  dans  la  bouche  des  gens  de  la 
bonne  société,  qu'une  conversation  polonaise,  surtout  de  femmes, 
peut  se  comparer  au  gazouillement  des  oiseaux:  car  ces  consonnes 
multipliées  sont  souvent  entreuiêiées  d'une  quantité  d'e  muets  qui  en 
adouissent  la  rudesse,  comme  dans  les  mots  grzmet  brzesc  et  autres. 
Il  paraît  néanmoins  à  quelques-uns  que  la  langue  polonaise  ne  peut 
point  être,  pour  la  musique,  aussi  sonore  ni  aussi  majestueuse  que 
la  langue  russe.  Cependant  sa  richesse  en  formes  grammaticales,  en 
inversions  et  en  figures,  fait  quelle  se  prête  à  tous  les  genres  de 
style j  et,  depuis  qu'elle  n'est  plus  négligée  pour  la  langue  latine, 
elle  a  eu  des  écrivains  habiles,  des  orateurs  éloquens,  ainsi  que 
des  poètes  comiques  et  satyriques,  pleins  d'esprit  et  d'enthousias- 
me. On  n'a  pas  encore  bien  distingué  les  dialectes  de  cette  langue. 
On  dit  que  le  Mazurac  est  grossier  et  mélangé  de  mots  lithuaniens, 
qui  dérivent  peut-être  de  l'ancien  polonais:  le  Goral  passe  pour 
être  très-dur.  Les  Casubes ,  dans  la  Poméranie,  ainsi  que  les  habi- 
tans  de  la  Haute  Silésie  parlent  des  dialectes,  qu'un  croit  dérivés 
de  l'ancien  polonais. 

Costume,  caractère  moral  et  manière  de  vivre. 

Les  hommes  de  tout  état  portent  les  moustaches  et  se  rasent 
les  cheveux,  à  l'exception  d'une  touffe  qu'ils  laissent  sur  le  haut  de 
la  tête,  et  qui  leur  donne  un  air  asiatique  aux  yeux  des  autres 
Européens. 

Les  nobles  sont  instruits  et  ont  une  politesse  de  manières,  qui 
pourrait  les  faire  regarder  en  quelque  sorte  comme  les  Français  du 
nord.  Us  ont  une  disposition  singulière  à  apprendre  les  langues 
tant  anciennes  que  modernes:  la  plupart  savent  bian  le  français, 
et  ne  conservent  presque  point  d'accent  dans  la  prononciation.  Us 
ne  sont  pas  dans  l'usage,  comn^e  les  nobles  hongrois,  de  rester  long- 
tems  hors  de  leur  pays.  L'habillement  des  hommes,  qui  est  presque 
militaire,  se  croise  sur  la  poitrine  avec  deux  files  de  boutons:  voyez 
à  la  planche  25,  n.'^  i,  un  Juif  polonais;  n.°  2,  un  Polonais  en 
grand  costume;  n.°  3,  une  femme  polonaise;  n.°  4»  un  Polonais  en 
costume  ordinaire;  o.^  5,  un  Polonais  en  habit  de  cour,  et  n'°  6, 
une  dame  polonaise. 


D  E  s     P  0  L  o  N  A  I  s;  179 

Les  paysans  sont  généralement  misérables,  comme  l'attestent 
leurs  habitations,  leur  habillement  et  leur  manière  de  vivre.  L'in- 
térieur de  leurs  maisons  est  presque  toujours  d'une  malpropreté  dé- 
goûtante. On  voit  au  n.°  7  de  la  planche  ci-dessus  une  Polonaise 
de  Snatietz  sur  les  frontières  de  la  Turquie,  dans  son  costume  or- 
dinaire. 

Parmi  les  différentes  populations  qui  habitent  la  Pologne  ,  on 
distingue  en  Gallicie  des  tribus,  dont  il  importe  de  faire  mention: 
ces  tribus  sont  connues  sous  les  noms  de  Mazurachs^  de  Gorals , 
de  Russins  ou  Rusniagiies ,  à'UciiIs,  et  de  Juifs  Caraïtes.  Les  Mà- 
zurachs j  qui  habitent  le  plaine,  ont  peu  de  traits  qui  les  distinguent; 
mais  les  Gorals ,  qui  sont  des  montagnards,  ont  une  physionomie 
plus  caractérisée.  Ces  derniers  semblent  former  une  race  particu- 
lière ,  qui  diffère  des  autres  races  slaves  au  moral  comme  au  phy- 
sique. II  portent  une  haine  irréconciliable  aux  habitans  de  la  plaine, 
qui,  de  leur  côté,  ne  laissaient  autrefois  échapper  acucune  occa- 
sion de  les  molester.  Les  montagnards  ont  plus  d'une  fois  envahi 
la  plaine  et  ravagé  les  propriétés  de  leurs  ennemis,  qui  en  ont  été 
effrayés  au  point  de  ne  plus  oser  pénétrer  dans  les  gorges  des  mon- 
tagnes, dans  la  crainte  de  ne  pouvoir  plus  en  sortir.  Mais  le  gou- 
vernement autrichien  a  su  mettre  fin  à  ces  désordres  par  le  sup- 
plice d'un  bon  nombre  de  Gorals.  Ces  mesures  de  rigueur  n'ont 
cependant  pas  empêché  que  ces  montagnards  ne  continuassent  à 
porter  leur  hache  ,  mais  plutôt  pour  avoir  l'air  de  braver  une 
loi,  qu'ils  savent  bien  ne  pas  pouvoir  enfreindre  impunément:  car 
on  peut  voyager  et  même  séjourner  à  présent  dans  leurs  montagnes, 
sans  craindre  aucun  danger.  Du  reste  la  hache  est  pour  eux  une 
arme  nationale;  ils  s'en  servent  avec  beaucoup  d'habileté,  et  la  lan- 
cent à  quarante  pas  sans  jamais  manquer  leur  coup.  Cette  arme  est 
en  outre  pour  eux  un  objet  de  parure,  et  il  ne  la  quittent  jamais, 
pas  même  dans  leurs  danses  ni  dans  leur  jeux. 

Les  Gorals  quittent  la  plaine  au  commencement  de  la  mauvaise  gen/e'Te  ^la. 
saison,  et  n'emportent  avec  eux  que  ce  qui  leur  est  absolument  né- 
cessaire pour  leurs  premiers  besoins.  Après  avoir  passé  l'été  à  faire 
paître  leurs  troupeaux  dans  des  déserts ,  ils  sont  obligés  le  plus 
souvent  d'abandonner  leurs  cabanes  pour  chercher  ailleurs  de  quoi 
subsister. 

On   trouve  néanmoins  plusieurs  de  ces  montagnards  qui  jouis- 
sent d'une  certaine  aisance:  car  beaucoup  d'entre  eux  se  répandent 


jyourriture.. 


Hahillement' 


ï8o  Costume 

dans  toute  la  monarchie  autrichienne,  où  ils  exercent  la  profession 
de  tisseraud  ou  de  mercier.  Le  chanvre  et  le  lin  qui  croissent  dans 
leurs  montagnes  sont  si  grossiers,  si  rudes  et  si  courts,  qu'ils  ne 
valent  pas  la  peine  d'être  travailles.  Les  Gorals  font  aussi  certains 
ustensiles,  mais  qui  ne  sont  point  recherchés  hors  de  la  Pologne.  Leur 
sol  se  refuse  à  la  culture  du  froment,  et  ne  produit  que  de  forge, 
de  l'avoine  et  du  ble'  sarrasain,  encore  ne  connaissent-ils  pas  bien  la 
manière  de  les  cultiver. 

L'avoine  est  à-peu-près  la  seule  espèce  de  grain,  dont  ils  font 
leur  painj  ils  la  moulent  en  grande  partie  avec  des  moulins  à  bras, 
et  font  avec  la  farine  grossière  qu'ils  en  tirent,  mêlée  avec  de  la 
paille  hâche'e,  une  .pâte  dont  ils  composent  une  sorte  de  pain, 
où  il  n'entre  ni  sel  ni  levain.  Ils  donnent  à  ce  pain  la  forme  d'un 
gâteau  rond,  d'un  pied  de  diamètre  et  d'un  demi  pouce  d'épaisseur, 
qu'ils  font  cuire  sous  la  cendre,  et  dont  ils  se  nourrissent.  A  ce 
pain  d'avoine,  qu'ils  appellent  pZa/^^i ,  ils  joignent  encore  dans  leurs 
repas  des  pommes  de  terre,  des  choux-fleurs,  du  beurre  et  du 
fromage.  C'est  à  ce  genre  de  vie  qu'ils  sont  redevables  de  la  santé 
inaltérable  dont  ils  jouissent,  et  d'une  longévité  rare.  On  trouve 
en  effet  parmi  eux  beaucoup  de  vieillards^:  M.""  Schultes  dit  en  avoir 
rencontre'  un,  qui,  à  l'âge  de  cent-douze  ans ,  cultivait  son  petit 
champ,  comme  s'il  n'en  avait  eu  que  vingt,  et  qui  à  cent-onze 
ans  avait  eu  de  sa  femme  un  enfant,  dont  personne  ne  suspectait 
la  légitimité'.  Cet  écrivain  ajoute  qu'il  n'eut  pas  de  peine  à  ajouter 
foi  à  ces  relations,  lorsqu'on  lui  eut  dit  que  ce  vieillard  n'avait 
jamais  bu  que  fort  peu  de  liqueurs  spiritueuses. 

L'habillement  de  ces  montagnards  n'est  pas  moins  simple  que 
leur  nourriture,  et  ils  sont  à  la  fois  tisserands,  tailleurs  et  cordon- 
niers. Ils  font  eux-mêmes  le  cuir  de  leurs  chaussure,  qu'ils  lient 
autour  de  leurs  jambes  avec  des  attaches.  L'été  ils  portent  des  es- 
pèces de  caleçons  de  grosse  toile  de  chanvre,  et  une  chemise  sem- 
blable qu'ils  serrent  autour  de  leurs  reins  avec  une  courroie.  Ces 
caleçons  sont  d'un  drap  blanc  grossier,  ainsi  que  l'espèce  de  man- 
teau court,  de  couleur  brune,  dont  ils  se  couvrent  en  hiver.  Ils 
font  aussi  eux-mêmes  ce  drap  qu'ils  foulent  avec  des  moulins  à 
scie,  et  dont  le  tissu  est  si  compact,  qu'il  est  impénétrable  à  l'eau. 
Enfin  leur  chapeau  rond  est  la  seule  partie  de  leur  habillement  qu'ils 
achètent  de  fétranger. 


DES     Polonais.  ibi 

On  trouve  dans  les  contrées  centrales  et  orientales  de  la  Gai-  ««*«'«9««. 
licie  certaines  populations,  qui  parlent,  au  nioins  en  partie  et  sur- 
otut  dans  la  plaine,  un  langage  mêlé  de  Russe  et  de  Polonais,  et 
qni  descendent  cependant  de  la  race  à  laquelle  les  Polonais  don- 
nent le  nom  de  Russinie  ou  Rusniaques ,  pour  les  distinguer  des 
Roszienie  ou  Moscovites,  qui  sont  les  grands  Russes.  Nous  avons 
fait  mention  à  l'article  de  Hongrie,  des  individus  de  cette  race  qui 
habitent  dans  ce  royaume.  Schultes  dit,  eu  parlant  de  ceux  de  la 
Gallicie,  qu'ils  ont  une  forme  particulière  de  physionomie,  qui  an- 
nonce qu'on  est  au  milieu  d'une  horde  slave  différente.  Ces  Rus« 
niaques,  dit-il,  sont  moins  civilises,  mais  aussi  moins  dépravés  que 
les  Galliciens;  ils  vivent  avec  encore  plus  de  frugalité  que  ces  der- 
niers, et  semblent  plus  laborieux,  quoique  plus  ignorans  en  agri- 
culture. Je  n'ai  jamais  vu  de  Gallicienne,  comme  j'ai  vu  des  fem- 
mes Rusniaques,  filer  en  gardant  son  troupeau.  Cette  population 
professe  la  religion  grecque,  et  ses  églises  se  distinguent  de  celles 
des  catholiques  par  trois  clochers  de  grandeur  inégale,  dans  les- 
quels elle  croit  voir  l'image  de  la  trinité,  dont  elle  ne  croit  point 
apparemment  que  les  trois  personnes  soient  égales  entre  elles.  Le 
principal  de  ces  clochers  représente  dieu  le  père,  le  second  dieu 
le  fils,  et  le  troisième  le  Saint-Esprit.  Telle  est  l'explication  qu'ils 
donnent  de  cette  singularité. 

Les  habitans   de  la  Pocuzie  ont  conservé  plus  que  les    autres        ^*'"^*' 
Rusniaques  leurs  mœurs  particulières  j   mais  les  Uculs  ou  Us  suis , 
pâtres  qui  habitent  les    monts    carpaihiens,  conservent   encore    des 
traces  de  la  vie  sauvage. 

Outre  les  populations  Slaves  il  y  a  encore  en  Pologne  un  >^"'/*' 
grand  nombre  de  Juifs,  qui,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut, 
sont  redevables  à  quelques  princes  des  avantages  dont  ils  jouissent 
dans  ce  pays.  Ce  sont  eux  qui  font  presque  tout  le  comojerce.  Il  ^ 
y  en  a  aussi  à  Drohobitz,  ville  de  la  Gallicie,  qui  font  un  com- 
merce florissant,  grâce  à  la  synagogne  qu'ils  y  ont.  Halicz,  l'an- 
cienne capitale  de  cette  province,  n'a  maintenant  que  4000  habi- 
tans, qui  sont  pour  la  plupart  des  Juifs  de  la  secte  des  Caraïtes, 
lesquels  vinrent  s'établir  dans  ce  pays  avant  le  douzième  siècle, 
d'après  l'observation  que  firent  les  Byzantins,  que  les  Chalisses, 
alliés  de  l'empereur  Emmanuel,  suivaient  la  loi  de  Moyse. 


ia2 


LA    HOLLANDE    OU    BATAVIE, 

comphise    aujourd'hui 
DANS  LE  ROYAUME  DES  PAYS-BAS. 


illous  avons  eu  plusieurs  fois  occasion  de  parler  des  anciens 
habitans  de  ce   pays   dans    la    description    du    Costume  ancien   et 
moderne  des  Germains-,  ce  qui  nous  dispense  à  présent    de    nous 
arrêter  long-tems  sur  l'histoire  de  ce  peuple. 
n.^j'"s'/cc  ^^  Hollande  ou  Batavie  consiste  en  sept  provinces,  qui    sont 

de  la  Hollande,  celles  de  Groninguc  ,  de  Frisland  ,  d'Over-Ysser  ,  de  Hollande, 
d'Utrecht,  de  Gueldre  et  de  Zëlande.  Les  villes  principales  de  la 
Hollande  sont  Amsterdam,  Anvers,  Leyde,  Rotterdam  et  Harlem. 
Amsterdam,  la  capitale  de  cet  état,  est  bâtie  en  grande  partie  sur 
pilotis.  Leyde  est  fameuse  par  son  université.  La  Haie  est  le  plus 
grand ,  et  était  autrefois  le  plus  riche  village  qu'il  y  eût  au 
monde;  il  est  à  trente  milles  d'Amsterdam,  et  le  gouvernement, 
ainsi  que  les  personnages  les  plus  distingués,  y  fesait  sa  résidence. 
Les  principaux  fleuves  de  la  Hollande  sont  le  Rhin,  la  Meuse  et 
la  Scbelde  qui  est  un  canal  plulôt  qu'une  rivière.  Ce  pays  est  en 
outre  entrecoupé  d'un  grand  nombre  de  canaux,  dont  les  habitans 
se  servent  comme  de  voitures  pour  eux,  ou  de  moyens  de  trans- 
port pour  leurs  marchandises.  Ces  canaux  passent  par  plusieurs  vil- 
les, et  les  rives  en  sont  plantées  d'arbres  qui  leur  donnent  un 
aspect  des  plus  agréables. 
ti!  ^^  Hollande  est  située  sur  le  rivage  oriental   de  la  Manche  en 

face  de  l'Angleterre,  dont  elle  est  éloignée  d'environ  trente  lieues. 
Ce  n'est,  pour  ainsi  dire,  qu'une  langue  de  terre,  étroite,  basse, 
marécageuse,  et  coupée  par  les  embouchures  de  plusieurs  grandes 
rivières.  Les  habitans  l'ont  étendue  peu-à-peu  du  côté  de  la  mer, 
au  moyen  de  digues,  dont  l'entretien  exige  des  travaux  et  des  dé- 
penses  considérables.  L'air  y  est  épais  et  nébuleux;  mais  les  vents 
qui  dominent  durant  les  quatre  mois  d'hiver  purifient  l'atmosphère: 
les  porls  sont  ordliiairement  fermés  par  les  glaces  dans  cette  saison. 
Quoique  le  sol  soit  peu  favorable  à   la   végétation,  il   ne  laisse  pas 


CO'STUME      DES      HoLLAîSDAIS.  1 83 

ûe  produire  d'excellens  pâturages  au  moyen  d'irrigations,  qui  se  font 
par  des  canaux  dont  la  distribution  atteste  l'industrie  des  habitans, 
et  qui  rendent  même  certains  cantons  propres  à  la  culture.  Ce  pays 
ne  présente  dans  toute  son  étendue  ni  montagnes  ni  collines,  en- 
sorte  que  vu  du  haut  d'une  tour  il  a  l'air  d'un  vaste  marais. 

Les  notions  les  plus  anciennes  ont  été  données  par  Jules  /f/^". 
César,  qui  a  été  le  premier  à  en  connaître  les  habitans.  Ils  s'ap- 
pelaient alors  Bataves  ;  c'était  une  espèce  de  colonie  des  But- 
tes j  population  de  la  Germanie,  qui  était  venue  chercher  ici  un 
asile  à  la  suite  de  révolutions,  dont  l'histoire  ne  nous  a  rien  ap- 
pris. Cet  asile  ne  pouvait  guères  leur  être  envié,  car  la  Hollande 
n'était  alors  qu'une  ile  resserrée  entre  deux  bras  du  Rhin,  cou- 
verte, en  grande  partie,  de  marais  fangeux,  et  où  se  trouvaient  çà 
et  là  quelques  éminences,  qui  [paraissaient  même  ne  pas  avoir  as- 
sez de  consistance  pour  être  habitées.  On  prétend  que  cette  con-  EiymrAouiis. 
Irée  fut  appelée  Hob-land ,  qui  signifie  un  sol  retentissant  sous  les  "'°'  UoIImuU. 
pas^  comme  s'il  reposait  sur  des  cavités.  Ces  nouveaux  habitans 
devaient  ressembler,  pour  la  complexion  et  le  genre  de  vie,  aux 
Germains  dont  ils  tiraient  leur  origine,  et  si,  dans  la  suite  des 
tems,  ils  ont  perdu  de  cette  ressemblance,  ce  n'a  pu  être  que  par 
l'effet  de  l'influence  du  climat  et  de  circonstances  particulières. 

La  langue  hollandaise  est  un  dialecte  corrompu  de  l'allemand  ;      Lansage. 
mais  les  personnes  bien  élevées  parlent  l'anglais  et  le  français. 

A  l'époque  où  les  Bataves  furent  connus  des  Romains,  c'étaient  Leur  cosiuma 
des  hommes  corpulens  et  robustes,  accoutumés  dès  leur  enfance  à  dos  Ko,>lams. 
supporter  toutes  les  intempéries  des  saisons,  étant  élevés  jusqu'à 
l'âge  de  puberté  à  s'exposer  absolument  nus  au  froid  le  plus  rigou- 
reux. Passé  cet  âge  ils  se  couvraient  d'une  espèce  de  manteau  fait 
de  peaux  d'animaux,  mais  en  laissant  toujours  nus  leur  cou,  leur 
poitrine  et  leurs  bras.  Tout  leur  luxe  consistait  à  teindre  ces  peaux 
de  quelque  couleur,  et  les  femmes  n'ajoutaient  à  cet  habillement, 
qu'un  morceau  de  toile,  dont  elles  se  fesaient  une  espèce  de  coif- 
fure. Les  Bataves  avaient  les  cheveux  blonds  comme  les  Germains, 
et  lorsqu'ils  venaient  par  hazard  à  tirer  sur  le  brun,  ils  y  mêlaient 
de  la  lessive  de  chaux  ,  qu'ils  savaient  composer.  Ils  laissaient 
croître  leur  barbe  pour  qu'elle  se  confondît  avec  leurs  cheveux,  et 
leur  donnât  ainsi  un  aspect  plus  redoutable  aux  yeux  de  leurs  en- 
nemis. Leurs  habitations  n'étaient  que  de  simples  cabanes  de  jonc, 
qu'ils  construisaient  dans  les  lieux  les  plus  élevéS;  pour    se   sous- 


i84  Costume 

traire  aux  fréquentes  inondations.  Le  peu  de   soins    qu'on    donnait 
à  l'agriculture  était  abandonné  aux  femmes,  les  hommes  s'occupant 
plus  volontiers  à  la  chasse,  à  la  pêche  et  à  l'ëducaiion  du   bétail. 
Le  lait  et  le  petit-lait  étaient  leur  boisson  ordinaire,  et  ils  fesaieot 
une  espèce  de  bierre  avec  de  l'orge,  et  quelques  autres  espèces  de 
jyiartase.      graius  qu'ils  tiraient  de  leur  sol.  Ils  se  mariaient  à  l'âge  de    vingt 
ans:  l'épouse  était  choisie  par    le    père    du    jeune  homme,    et    elle 
devait  être  du  même  âge  que  lui,  et  d'une  bonne  complexion.    Le 
jeune  homme  fesait  à  sa  prétendue  des  présens   d'une    nature    sin- 
gulière, qui    consistaient    en   une    paire    de   bœufs   avec    un    cheval 
tout    harnaché  ,    un    sabre  ,    un    javelot    et    un    bouclier  ,    comme 
pour  indiquer  qu'elle  devait,  non  seulement  lui  être  fidèle  dans  la 
paix,  et  le    servir   dans    ses    besoins   domestiques,    mais   encore    le 
Funé,a:ihs.     suivre  à  travers  les  périls  de  la  guerre.  Les  funérailles  se    fesaient 
avec  peu  de  cérémonies  chez  les  Bataves,  les  cadavres  des  hommes 
étaient  brûlés,  et  l'on  enterrait  ceux  des  femmes  et  des  enfans:  on 
plaçait  sur  le  bûcher  les  armes  de  ceux  qui  s'étaient    distingués  à 
la  guerre,  et  quelquefois  même  on  brûlait    avec    eux    leur    cheval. 
Rciision.       On   ne  sait  autre  chose   de   leur  religion,  si  ce  n'est  qu'ils  rendaient 
quelque  culte  au  soleil   et  à  la  lune,   et  qu'ils    avaient    une    véné- 
ration  particulière  pour  le  feu.  On  ignore  également  ce    qu'ils    en- 
tendaient  sous  le  nom   de  Wodaw.  peut-être  n'y  aurait-il  pas  d'in- 
vraisemblance à  supposer  que  ce  fût  l'Odin  des  Scandinaves.  On  peut 
voir  ce  qui  a  été  dit  à  cet  égard  dans  le  Costume   des   Germains. 
Tihioîre  de  leur  Lcs  graodes  affaires  de  la  nation  chez  les  Balaves  se  traitaient 

gouvernement        i  i 

fusgu'à présent,  daus  Ocs  assemblecs  générales,  sur  les  délibérations  desquelles  les 

plus  anciens  d'âge  ou  les  plus  renommés  par  leurs  exploits  avaient 

une  grande  influence:  l'un  d'eux  était  quelquefois  investi  de    toute 

l'autorité  nécessaire  à  leur  objet,  comme  celle  de  conduire  une  guerre 

les  Romains,     '^^portaute.  Les  Bataves  trouvèrent  qu'il    était    de    leur    intérêt    de 

^s'allier  avec  les  Romains,  quand  ils  virent  César  dominer  dans  les 

Gaules  et  se  rendre  formidable  aux  Germains  et  aux  Bretons.  Lors- 

£omie^ùoihs.  que  Ics  Goths  et  autres  peuples   du  nord  envahirent   les  Gaules   et 

autres  contrées  soumises  à  la  domination  romaine,  ils  s'emparèrent 

aussi  de  la  Batavie,  qu'ils  divisèrent  ensuite  en  plusieurs  petits  états  , 

dont  les  chefs  finirent  par  se  rendre  indépendans.  La  Batavie  et  la 

Hollande  secouèrent  le.  joug  de  l'Allemagne,  à  laquelle  elles  avaient 

An  .000.      été  réunies  au  commencement  du  X.'  siècle  par  un  descendant  de  Char- 

kmagne,  et  la  souveraineté  y  fut  d'abord  exercée  par  trois  pouvoirs 


DES       H  O  L  L  ATS  D  A  I  Sî  l85 

réunis,  composés  d'un  comte,  de  la  noblesse  et  des  villes. En  i433  An  \^ii. 
la  maison  de  Bourgogne  réunit  les  dix-sept  provinces  à  ses  e'iat-. 
L'empereur  Charles  Quint ,  qui  les  avait  he'rile's  de  cette  maison, 
les  transporta  dans  celle  d'Autriche,  et  les  fit  reconnaître  comme 
partie  intégrante  de  l'empire  sous  le  nom  de  Cercle  de  Bourgogne. 
La  tyrannie  de  Philippe  11,  son  fils  et  son  successeur  au  trône 
d'Espagne,  détermina  les  habitans  à  se  soustraire  à  sa  domination. 
Les  comtes  de  Hoorn ,  d'Egmont  et  le  prince  d'Orange  se  mirent 
à  leur  tête,  et  la  reforme  de  Luther,  qui  fesait  alors  beaucoup 
de  progrès  dans  les  Pays-Bas  accrut  encore  du  nombre  de  ses  secta- 
teurs celui  des  méconiens.  Des  milliers  de  luthériens  périrent  dans 
les  combats  et  sur  les  échaffauds.  Les  comtes  de  Hoorn  et  d'Eg- 
mont ayant  été  faits  prisonniers  furent  décapités  ;  mais  le  prince 
d'Orange  qui  avait  été  nommé  Stathouder,  s'élant  retiré  en  Hol- 
lande, les  provinces  voisines  formèrent  en  15^9  à  Ulrechl  une  con-  //«  1579. 
fédération  pour  la  défense  commune.  Les  chefs  des  rebelles  au 
nombre  de  dix,  appelés  par  mépris  les  dix  mendians ,  montrèrent 
tant  de  courage  et  de  persévérance  sous  la  conduite  du  prince 
d'Orange,  qu'avec  les  secours  d'Elisabeth  reine  d'Angleterre,  ils 
obligèrent  en  1609  la  couronne  d'Espagne  à  renoncer  à  ses  préten-  Au  1609. 
lions  sur  leur  pays,  qui  fut  ensuite  généralement  reconnu  pour  un 
état  indépendant  sous  le  nom  de  Provinces-Unies.  A  la  suite  de  leurs 
guerres  maritimes  contre  r4ngltiterre  sous  le  Protectorat  de  Crora- 
wel  et  sous  le  règne  de  CTiarles  11,  ces  provinces  furent  réputées 
à  juste  titre  pour  une  puissance  maritime  formidable.  Lorsque  la  mai- 
son ilî'Autiiche,  qui,  depuis  plusieurs  siècles,  étendait  sa  domination 
en  Allemagne,  en  Espagne  et  dans  une  grande  partie  de  l'Italie,  eut 
perdu  la  prépondérance  que  lui  avaient  acquise  ses  vastes  états,  et  que 
la  jalousie  générale  se  fut  tournée  contre  la  maison  de  Bourbon,  favo- 
risée en  cela  par  le  gouvernement  hollandais,  qui  avait  ôté  le  Stathou- 
dérat  au  prince  d'Orange,  le  peuple  alarmé  ne  larda  point  à  ren- 
dre cette  dignité  à  ce  prince,  qui  depuis  occupa  le  trône  d'Angle- 
terre sous  le  nom  de  Guillaume  III.  Ce  prince,  et  la  reine  Anne 
qui  lui  succéda,  furent,  durant  leurs  règnes,  les  principaux  chefs 
de  la   formidable  alliance  qui  se  forma  contre  Louis  XIV. 

Les  Provinces-Unies,   quoique  form.ant  entre   elles   une    confé-    Gowernemcnt 

.         ,  ,  ,  «f*    Prcptnacs- 

dération  générale,  ne  laissaient  pas  d  avoir    chacune    un    gouverne-        ^"'"• 
ment  particulier  et  indépendant:  ce  qui  leur  fesait  donner  le  nom 
à' Etats-Provinciaux.  Les  députés  de  ces  états  formaient  les  EtatSt 
Europe.  Fol.  VI.  Z 


i86  Costume" 

Généraux  qui  exerçaient  la  souveraineté  au  nora  de  toute  la  c  on- 
fëdëratioQ.  Encore  qu'une  province  envoyât  plusieurs  députes  à  la 
diète,  elle  n'y  avait  pas  pour  cela  plus  d'un  vote;  et,  avant  qu'une 
délibération  y  eût  passe  en  loi ,  il  fallait  qu'elle  eût  été  ratifiée  par 
les  étals  provinciaux  et  par  les  villes.  Cette  formalité  ne  se  rem- 
plissait pas  néanmoins  dans  les  cas  d'urgence,  et,  dans  ces  derniers 
états,  les  résolutions  devaient  être  prises  à  l'unanimité.  Le  conseil 
d'état  était  également  composé  de  députés  de  toutes  les  provinces, 
inais  différemment  que  ne  l'étaient  les  Etats-Généraux.  Il  compre- 
nait douze  membres,  dont  deux  étaient  de  la  Gueldre,  trois  de  la 
Hollande,  deux  de  la  Zélande,  deux  d'Utrecht,  un  de  la  Frise,  uq 
de  rOver-Yssel,  et  un  de  Groningue.  Ces  députés  ne  votaient  point 
par  provinces,  mais  par  tête:  c'étaient  eux  qui  déterminaient  l'im- 
pôt, et  qui  en  assuraient  la  perception;  ils  étaient  chargés  aussi 
d'examiner  les  autres  affaires  à  proposer  aux  Etats-Généraux.  Ces 
derniers  Etats  prenaient  le  titre  de  très-hauts  et  très-puis  s  ans  sei- 
gneurs ^  ou  de  Seigneurs  des  Etats  Généraux  des  Provinces-Unies, 
ou  bien  encore,  de  très-hautes  puissances,  La  chambre  des  comptes 
était  dans  la  dépendance  de  ces  deux  corps,  et  composée  de  même 
de  députés  provinciaux,  qui  recevaient  et  examinaient  tous  les 
comptes  publics.  L'amirauté  formait  une  chambre  particulière,  donc 
les  fonctions  étaient  exercées  par  cinq  collèges,  situés  dans  les  trois 
provinces  maritimes  de  la  Hollande,  de  la  Zélande  et  de  la  Frise; 
dans  celle  de  Hollande  le  peuple  ne  prenait  aucune  part  au  choix 
de  ses  représentans.  A  Amsterdam,  où  l'on  avait  commencé  à  dé- 
libérer sur  toutes  les  affaires  publiques,  la  magistrature  était  com- 
posée de  trente  six  sénateurs  à  vie,  et  lorsqu'il  en  mourait  un  les 
survivans  nommaient  son  successeur.  Ce  même  sénat  é[ait  chargé 
d'élire  les  députés  des  villes  de  la  province  de  Hollande. 
jri  i-;^-}.  Nous  avons   cru  devoir    donner    ces    notions    générales    sur    la 

constitution  politique  des  Piovinces-Unies ,  pour  l'intelligence  de 
l'histoire  de  cet  état  depuis  la  mort  du  roi  Guillaume  jusqu'en 
17479  époque  à  laquelle  le  Slathoudérat  devint  héréditaire  dans 
la  ligne  masculine  et  féminine  des  représentans  de  la  maison  d'O- 
range. L'effet  de  cette  nouvelle  disposition  fut  d'anéantir  en  quel- 
siathouder.  que  soite  la  constitution  dont  il  vient  d'être  parlé.  Le  Stathouder 
était  président  né  des  états  de  chaque  province,  et  il  avait  le  droit 
de  changer  les  députés,  les  magistrats  et  les  officiers  dans  toutes 
les  provinces  et  dans  toutes  les  villes;  eusorte  qu'il   pouvait    com- 


► 


An  i8 


DES     Hollandais;  187 

poser  à  son  gré  les  Etats-Généraux,  dans  lesquels  il  n'avait  cepen- 
dant aucune  voix,  et  que,  sans  avoir  le  titre  de  roi,  il  se  trouvait 
investi  d'une  plus  grande  autorité,  que  d'autres  princes  exerçant 
réelement  la  souveraineté.  Ajoutons  à  cela,  qu'outre  les  revenus  af- 
fectés à  sa  dignité,  il  possédait  en  propre  plusieurs  principautés  et 
antres  domaines.  Le  dernier  Stathouder  a  été  Guillaume  V,  prince 
d'Orange  et  de  Nassau,  fils  du  Stathouder  Guillaume  IV,  qui  avait 
épousé  la  princesse  royale  Anne  d'Angleterre,  et  qui  mourut  en  1751. 

La  conquête  de  la  Hollande  faite  par  les  Français  en  1794  y  -^«1794- 
changea  la  nature  du  gouvernement,  qui,  d'aristocratique  qu'il  était, 
devint  démocratique.  Les  Hollandais  ont  employé  beaucoup  de  tems 
à  se  donner  une  constitution,  qui,  dans  les  premières  années,  était 
à-peu-près  la  même  que  celle  de  la  France.  Elle  fut  adoptée  au 
mois  de  germinal,  de  l'an  VI5  mais  ce  fut  seulement  en  l'an  X, 
qu'après  plusieurs  changemens,  elle  prit  une  forme  définitive. 

Cependant  la  nouvelle  république  établie  d'après  cette  consti- 
tution ne  fut  pas  de  longue  durée.  La  Hollande  lut  érigée  en  royau-  d/'^o/w?. 
me,  et,  dans  la  proclamation  par  laquelle  ce  nouvel  état  de  choses 
fut  annoncé,  il  était  dit  que,  fatigué  des  agitations  de  l'Europe 
et  des  siennes  propres,  le  peuple  Batave  venait  de  placer  ses  des- 
tinées sous  l'égide  d'un  trône  tutélaire  5  qu'il  avait  remis  avec  une 
«ïtière  confiance  la  conservation  de  ses  lois,  de  ses  droits  politi- 
ques et  de  ses  plus  chers  intérêts  à  S.  A.  L  le  prince  Louis  Na- 
poléon, et  que  S.  M.  l'empereur  des  Français  et  roi  d'Italie,  son 
auguste  frère,  ayant  consenti  à  ce  qu'il  se  rendît  au  vœu  de  la  na- 
tion, Louis  Napoléon  était  proclamé  roi  de  Hollande  etc.  etc.:  ce 
qui  eut  lieu  en   effet  le    10  juin    1806. 

La  paix  de    i8i4  a  rétabli  le  Stathouder,  qui  a    pris  alors  le      ^«1814. 
titre  de  prince  souverain  ou  roi   des    Pays-Bas,    et    à    la    Hollande      /t'oy«nme 

t  ....  «e*  taji-Ba$. 

Oïl  a  réuni  les  anciens  pays-bas  autrichiens,  qui  renferment  une  po- 
pulation de  deux  millions  d'individus.  Ce  nouveau  royaume  confine 
avec  la  France,  l'Allemagne  et  la  mer  du  nord,  dont  un  golfe, 
appelé  le  Zuiderzée,  s'avance  beaucoup  dans  les  terres.  Depuis  la 
réunion  des  Pays-Bas,  Bruxelles,  qui  en  était  autrefois  la  capitale, 
est  devenue  la  résidence  du  souverain  et  le  centre  du  gouvernement. 

La  religion   la   plus  répandue    en    Hollande    est    la    Calviniste:       ^«%<o«- 
c'est  celle  que  professent  les  agens  du  gouvernement   et    les    fonc- 
tionnaires publics;  mais   les   troupes  se  composent  d'individus   pro- 
fessant tous  les  cultes.   Il  y  a  également    dans    ce    pays    un    grand 


Sciences 
et  arts. 


Imprimerie. 


i88  Costume 

nombre  des  catholiques  romaios  et  de  Juifs.  Les  Luthériens  forment 
4i  commuDious  sous  la  direction  de  53  prédicateurs  ordinaires.  La 
société  ou  coufre'rie  des  Arméniens  se  compose  de  34  communau- 
tés. Les  Anabaptistes  forment  plusieurs  sectes,  et  ont  86  commu- 
nautés: quelques-uns  font  même  monter  ce  nombre  jusqu'à  194. 
Les  Quacquers  y  sont  à  présent  peu  nombreux  :  les  Frères  Mo- 
raves  ont  au  contraire  beaucoup  de  sectateurs.  La  Hollaude  offrait 
et  offre  encore  un  exemple  frappant  des  avantages  d'une  tolérance 
universelle:  libres  de  prier  et  d'honorer  dieu  comme  il  leur  plaît 
les  habitans  y  vivent  dans  une  paix  parfaite,  malgré  la  diversité  de 
leurs  cultes.  Nul  n'a  à  craindre  d'être  persécuté  pour  sa  croyance, 
ni  ne  peut  se  flatter  de  propager  la  sienne  an  point  de  lui  assurer 
la  prééminence  sur  toutes  les  autres  :  aussi  les  membres  de  toutes 
ces  différentes  sectes  semblent-ils  ne  se  considérer  entre  eux  que 
comme  des  citoyens  de  l'univers.  Cette  diversité  d'opinions  ne  porte 
aucune  atteinte  à  la  considération  ni  aux  relations  de  l'amitié,  et 
chaque  individu,  également  protégé  par  les  lois,  peut  se  livrer  avec 
la  plus  grande  sécurité  au  genre  d'étude  ou  d'industrie  qui  lui 
plaît  le  plus. 

Erasme  et  Grotius  sont  nés  dans  ce  pays,  aussi  bien  que 
Boerhaave  non  moins  célèbre  dans  la  médecine,  que  les  deux  pre- 
miers dans  la  littérature  moderne.  Bynkershoeck  et  Wiquefort  se 
sont  acquis  une  réputation  méritée,  et  l'on  a  de  ce  dernier  une 
excellente  introduction  à  la  diplomatie.  Pierre  Camper  a  rendu  de 
grands  services  à  la  médecine  et  à  l'astronomie.  Parmi  les  disciples  de 
Boerhaave  on  cite  avec  honneur  Van-Swielen  ,  qui  a  été  un  des 
médecins  les  plus  célèbres  de  l'Europe.  Huygens,  savant  astronome, 
a  perfectionné  les  pendules  et  les  télescopes.  Hartsoeker,  Grave- 
saude,  Muschen-Broeck  et  Van-Swinden  ont  fait  des  expériences  et 
des  recherches  importantes  en  physique.  Et  quel  amateur  d'histoire 
naturelle  ne  prononce  pas  avec  une  sorte  de  vénération  les  noms 
de  Leuwenhoeck  et  de  Sw^ammerdam  ? 

Les  lettres  n'ont  pas  été  cultivées  avec  succès  en  Hollande. 
Le  meilleur  poète  tragique  de  ce  pays  est  Yondel,  qui  a  eu  pour 
rival  certain  Vos,  dont  les  tragédies  sont  si  sanguinaires,  qu'il  ne 
reste  plus  un  seul  personnage  à  la  fin  de  la  pièce.  Le  poète, 
le  plus  communément  lu  en  Hollande  est  Catz  ,  qui  a  laissé  des 
fables  un  peu  longues,  mais  écrites  avec  pureté.  L'histoire  Batave  de 
y?"agenaar  en  dix-neuf  volumes  est  un  ouvrage  savant  et  bien  écrit. 


DES     Hollandais.  189 

Harlem  dispute  à  l'Allemagne  l'honneur  d'avoir  inventé  l'im- 
primerie. On  conserve  encore  avec  soin  dans  celte  ville  deux 
exemplaires  d'un  ouvrage  intitule'  Spéculum  sabaiionis,  qui  est  re- 
gardé comme  un  des  premiers  monumens  de  l'art  typographique- 
Les  imprimeries  d'Amsterdam,  de  Rotterdam,  d'Utrecht,  de  Lcyde 
et  autres  villes  ont  fourni  des  éditions  irès-élëgantes  des  ouvrages 
grecs  et  latins  les  plus  renommés.  Les  disputes  thëologiques  sur 
l'Armënianisme,  sur  le  libre  arbitre,  la  prédestination  et  autres  dog- 
Dies,  firent  naître  aussi  en  Hollande,  avant  l'établissement  du  sys- 
tème de  tolérance,  un  esprit  de  controverse,  qui  faillit  ébranler 
l'état.  Outre  leurs  excellens  ouvrages  sur  les  auteurs  classiques,^ 
Grevius  et  Burmann  nous  ont  laisse  des  poèmes  et  beaucoup  d'épi- 
grammes  en  latin.  Un  des  poètes  hollandais  les  plus  récens  dans 
cette  langue  est  Van-Haaren,  qui  est  principalement  redevable  à  sa 
qualité  de  Hollandais  de  l'estime  dont  il  jouit  dans  l'esprit  de  ses 
compatriotes.  Les  autres  productions  de  la  littérature  hollandaise 
sont  de  peu  d'importance,  et  se  rapporient  assez  généralement  aux 
charges  qu'a  remplies  l'auteur  dans  l'université,  dans  l'église  ou  dans 
l'état.  Il  existe  en  Hollande  cinq  universités  qui  sont  celles  de  Leyde, 
d'Utrecht,  de  Groningue,  d'Harderwick  et  de  Franeker.  La  plus 
considérable  et  la  plus  ancienne  est  celle  de  Leyde,  qui  a  été 
fondée  en   iSyS. 

La  Hollande  a  donné  naissance  a  plusieurs  peintres  habiles. 
Van-Huysum,  né  à  Amsterdam  en  1682,  a  peint  les  fleurs  avec 
un  talent  admirable,  Wouwermanus  ,  né  à  Harlem  en  1620,  s'est 
rendu  immortel  par  ses  batailles.  Rembrandt-van-Ryn,  né  dans  les 
environs  de  Leyde  en  1606,  quoiqu  ayant  négligé  l'étude  de  l'anti- 
que pour  ne  suivre  que  l'impulsion  d'un  génie  indépendant,  n'a  pas 
laissé  que  de  mettre  dans  ses  portraits  beaucoup  d'expression  et 
d'énergie,  et  l'on  ne  peut  se  lasser  d'admirer  le  caractère  de  vérité 
et  de  vie,  quil  a  su  imprimer  à  ses  têtes  de  vieillards.  Gerad-Dov, 
né  à  Leyde  en  i6i3,  fut  disciple  de  Rembrandt,  mais  il  prit  une 
manière  toute  différente  dans  ses  tableaux,  dits  de  manière:  on  y 
trouve  la  belle  carnation  et  l'intelligence  parfaite  du  clair-obscur 
de  son  maître,  mais  on  y  admire  de  plus  un  grand  fini  joint  à 
un  grand  degré  de  vérité.  Saft-Lewen ,  né  à  Rotterdam  en  1609, 
avait  beaucoup  de  la  manière  de  ce  dernier  artiste,  mais  il  travailla 
davantage  dans  le  paysage,  où  il  devint  un  des  premiers  maîtres. 
yan-der-Weff^  né  aussi  à  Rotterdam  en   1659,  donnait  à    ses    ou- 


Jmprimerie. 


Peinture', 


ipo  Costume 

vrages  un  fini  précieux;  mais  ses  chairs  approchent  de  l'ivoire,  et 
ses  compositions  ne  sont  point  animées  par  le  génie.  Adrien  Van- 
den-Welde,  avait  un  pinceau  moelleux  et  de'licat;  il  e'iait  élève  du 
bon  paysagiste  Winant,  et  fesait  les  petites  figures  avec  beaucoup 
d'esprit  et  de  goût.  Van-den-Welde ,  neveu  du  précédent,  est  cé- 
lèbre pour  ses  marines.  Mais  c'est  dans  les  paysages  de  Berghera 
et  de  Ruysdael  que  l'art  se  montre  encore  plus  admirable  :  le  pre- 
mier, c|ai  était  n«  à  Amsterdam  en  1624»  sera  toujours  compté 
au  rang  des  peintres  les  plus  distingués  en  ce  genre;  le  second, 
né  à  Harlem  en  1646,  a  peut-être  mis  plus  d'étude  dans  ses  com- 
positions. Asselyn  ,  Potter  et  quelques  autres  méritent  aussi  d'élra 
cités  dans  ce  genre  de  peinture.  Pierre  VanLaar,  né  à  Laar  dans 
les  environs  de  Naarden  en  i6i3,  a  fait  preuve  de  beaucoup  an 
talent  dans  ses  bamboches.  Terburg,  né  à  Zwol  en  1608,  ne  s'est 
pas  montré  moins  habile  dans  le  môme  genre  et  dans  les  scènes 
galantes;  il  a  eu  un  heureux  imitateur  dans  Metzu  né  à  Leyde  en 
i6i5.  Adrien  Van-Ostade,  natif  de  Lubeck  et  mort  à  Hambourg 
en  i685,  a  peut-être  surpassé  tous  les  peintres  de  bau:'boches,  par 
la  vérité  avec  laquelle  il  a  représenté  la  nature  rustique.  Nous  au- 
rions encore  beaucoup  à  dire  sur  les  paysages  de  Mieris  l'ancien; 
sur  les  fleurs  et  les  fruits  de  Van-Heem ,  digne  précurseur  de  Vat)- 
Huysum;  sur  Eekhout  dont  il  est  dilficile  de  distinguer  les  ta- 
bleaux de  ceux  de  son  maître  Reoibrandt;  sur  les  deux  frères  Both  , 
et  sur  plusieurs  autres  artistes  également  nés  en  Hollande. 
Architecture  Pour  cmpêchcr  que  leur  pays   ne  fut  submergé ,  les  Hollandais 

ont  élevé  sur  les  rivages    de    l'océan    des    digues,    dont    quelques- 
unes  ont  plus    de    quarante    toises    de    largeur:  ouvrages  étonnans, 
qui    avec    la    multitude    de    canaux    dont    tout    le    pays    est    entre- 
coupé, ont  exigé  d'immenses   travaux  dont  il  est  impossible  de  se 
former  une  idée,  et  auxquels  rien   ne  peut  être  comparé. 

La  maison  de  ville  ou  des  états  à  Amsterdam  est  un  des  édi- 
fices les  plus  magnifiques  de  toute  la  Hollande.  Elle  est  construite 
sur  un  pilotis  composé  de  1 3,689  pi<^ux  profondément  enfoncés 
dans  la  terre,  dont  le  premier  fut  posé  le  20  janvier  1648,  et  le 
dernier  le  28  octobre  de  la  même  année.  Cet  édifice  est  carré, 
d'une  belle  architecture  et  bâti  en  pierres  blanches;  il  forme  une  île, 
et  se-  fait  remarquer  de  tous  les  côtés  par  l'uniforme  simplicité  ds 
sa  construction.  Au  milieu  est  une  magnifique  galerie  tout  incrus- 
tée de  m-irbre:  le  dessus  forme    une    terrasse    couverte    en    plomb, 


etc. 


DES     Hollandais.      -  191 

avec  de  belles  statues  aux  quatre  angles,  et  au  centre  une  lanterne 
où  se  trouve  une  horloge  d'une  ingénieuse  construction.  La  ville  de 
Lçyde,  bâtie  au  bord  du  Rhin,  ne  le  cède  qu'à  Amsterdaai  en 
grandeur  et  en  magnij&cence. 

Les  Hollandais  sont  sans  contredit  le  peuple  le  plus  habile  du     Co'«"'«'e«- 
inonde  en  fait  de  conimerce    et    de    change,    et  ils    n'apportent   pas 
moins  de  soin  à   conserver  les  richesses  qu'à  en  amasser.  La  banque    «/""^"f 

i  1  a  Amsterdam. 

d'Amsterdam,  établissement  avantageux,  dont  la  solidité  repose  sur 
la  ville  même,  a  été  fondée  en  1609.  L'opération  fondamentale  de 
cette  banque  consiste  à  recevoir  eu  dépôt  toutes  les  monnaies  étraû- 
gères  quelconques,  et  à  délivrer  sur  elle  un  crédit  égal  à  la  valeur 
intrinsèque  du  dépôt,  moyennant  une  retenue  d'un  et  trois  quarts 
pour  cent  de  cette  valeur,  pour  les  frais  de  garde  pendant  six  mois, 
La  banque  ne  payant  aucun  intérêt  pour  les  sommes  qui  y  sont 
déposées,  ne  se  trouve  jamais  à  découvert  envers  ses  créanciers.  L'an- 
notation faite  sur  ses  livres  d'un  dépôt  de  ce  genre,  constitue  un 
crédit  qui  est  appelé  monnaie  de  banque.  Cette  valeur  étant  le  si- 
gne représentatif  du  dépôt  ne  varie  jamais,  et  le  taux  en  est  tou- 
jours au  dessus  de  celui  de  l'argent  courant,  attendu  que  le  cré- 
dit n'est  jamais  au  pair  avec  le  dépôt.  Cet  excèdent  de  valeur  de 
la  monnaie  de  banque  sur  l'argent  courant,  est  la  base  de  ce  qu'on 
appelle  Xagio^  qui  est  toujours  plus  ou  moins  considérable,  en 
proportion  de  la  quantité  de  la  monnaie  de  banque  et  de  l'argent 
courant.  Le  titre  de  crédit  délivré  par  la  banque  est  un  récépissé 
au  moyen  duquel  en  peut  aussi  retirer  son  dépôt  dans  le  délai  de 
six  mois.  Ce  terme  expiré,  et  le  récépissé  n'ayant  pas  été  renou- 
velé pour  six  autres  mois,  (  ce  qu'on  a  toujours  la  liberté  de  faire), 
le  dépôt  reste  à  la  banque  pour  la  valeur  exprimée  dans  le  récé- 
pissé qu'elle  en  a  délivré  au  propriétaire.  Cependant  un  crédit  et 
un  récépissé  sont  deux  choses  différentes,  quoique  pouvant  dériver 
l'un  et  l'autre  d'un  seul  et  même  crédit:  car  on  peut  avoir  ou  le 
crédit  et  le  récépissé,  ou  le  récépissé  sans  le  crédit,  ou  le  crédit 
sans  le  récépissé,  selon  qu'on  est  déterminé  par  la  différence  de 
valeur  entre  la  monnaie  courante  et  celle  de  banque,  c'est-à-dire 
par  l'agio,  à  rechercher  l'une  et  à  se  défaire  de  l'autre.  Pour  reti- 
rer un  dépôt,  il  faut  en  présenter  le  récépissé  avant  l'expiration 
du  terme,  ou  bien  assigner  à  la  banque  une  somme  d'argent  de  ban- 
que égale  à  la  valeur  du  récépissé. D'oià  il  suit  que  la  monnaie  de  ban- 
que et  les  récépissés  sont  également  recherchés jensorle  qu'on  peut  ai- 


ig2  C  O  s  T  L'  M  E 

sèment  trouver  un  récépissé  avec  de  la  monnaie  de  banque,  et  de  la 
monnaie  de  banque  avec  un  récépissé.  Selon  la  loi  tous  les  payemens 
au  dessus  d'une  certaine  somme  devraient  se  faire  en  monnaie  de 
banque;  mais  cette  loi  n'est  pas  en  vigueur,  et  les  lettres  de  change 
de  plusieurs  pays  de  l'Europe,  et  surtout  dés  contre'es  du  nord,  se 
payent  en  monnaie  courante  effective,  sans  l'intervention  de  la  ban- 
que. Rien  de  plus  facile  que  les  payemens  qui  se  font  en  monnaie 
de  banque:  c'est  un  simple  transport  de  valeur  de  la  banque  d'une 
personne  à  une  autre.  Celui  qui  a  un  crédit  sur  la  banque  cesse  de 
l'avoir  après  qu'il  en  a  fait  la  cession  à  un  autre,  qui,  à  sa  place, 
devient  cre'ancier  de  la  somme  qui  lui  a  été  cédée;  et  dont  la  pro- 
priété lui  est  acquise  par  le  trasport  qui  s'en  fait  sur  les  livres,  du 
compte  de  l'un  à  celui  de  l'autre.  Le  crédit  de  banque  est  fondé 
[.°  sur  la  garantie  de  la  ville;  2.°  sur  celle  de  la  loi,  qui  déclare 
inviolable  le  dépôt  fait  à  la  banque;  3.°  sur  la  certitude  morale 
que  la  totalité  des  dépôts  faits  à  la  banque  et  représentés  par  les 
titres  de  crédit  y  existe  réeleraent ,  et  que  la  restitution  peut  s'en 
faire  à  chaque  instant.  Tous  les  livres  de  commerce  en  Hollande 
sont  tenus  en  monnaie  de  banque,  dont  la  différence  d'avec  l'argent 
courant  est,  comme  nous  venons  de  le  dire,  la  base  de  l'agio  qui 
varie  journellement,  et  forme  pour  l'ordinaire  une  différence  d'un 
quart  et  demi  à  quatre  et  trois  quarts  pour  cent.  Les  Bourguemes- 
tres  de  la  ville  sont  chargés  de  l'administration  de  la  banque,  et 
les  lieux  où  sont  les  dépôts  ne  peuvent  être  ouverts  qu'en  leur 
présence.  Eux  seuls  peuvent  savoir  à  combien  monte  la  valeur  des 
dépôts,  et  si  cette  valeur  est  parfaitement  en  équilibre  avec  le  cré- 
dit de  la  banque:  crédit  qui  toutefois  n'est  pas  tant  fondé  sur 
l'existence  réelle  de  ces  sommes  immenses,  que  sur  le  crédit  de  la 
ville  même  et  de  toute  la  province. 
indusirie.  Le  commcrce  de  la  ville  d'Amsterdam  se  compose  de  sept  ar- 

des  colonies,  ticlcs ,  qui  sout  ;  lincJustrie  et  les  relations  de  cette  ville  avec  une  par- 
lie  de  l'Allemagne,  les  denrées  coloniales  et  autres,  la  navigation, 
la  sûreté  et  les  opérations  de  la  banque.  On  voit  à  Amsterdam  et 
dans  les  environs  une  quantité  de  moulins  à  huile,  de  machines  à 
scier  des  planches,  de  papeteries,  de  rafineries  de  sucre  et  des  mou- 
lins à  tabac.  On  y  fait  aussi  beaucoup  d'huile  de  baleine,  et  l'on 
y  prépare  en  général  la  plus  grande  partie  des  ingrédiens  néces- 
saire aux  arts  et  à  k  médecine,  tels  que  le  borax  et  le  camphre. 
La  ville  d'Amsterdam  fait  presque  seule  le  commerce  avec  les  pays 


ISai>igaiion  eic, 


DES     Hollandais.  193 

de  l'Allemagne  situe's  le  long  du  Rhin,  et  partage  avec  Rotterdanj 
celui  qui  se  fait  sur  la  Meuse.  Elle  leur  (ournit  une  quantité  de 
marchandises  et  d'objets  manufacture's,  et  en  retire  en  e'change  des 
grains,  des  bois,  des  fers  etc.  C'est  le  dépôt  de  toutes  les  denrées 
que  le  commerce  iransporte  des  Indes  et  de  l'Amérique  en  Hol- 
lande. Celles  des  Indes  sont  particulièrement  la  cannelle,  le  poivre, 
les  clous  de  gérofle,  la  muscade,  le  thé,  le  cafë  etc.  j  celles  de 
l'Amérique,  le  sucre,  le  café,  le  colon,  le  cacao  et  autres:  à  quoi 
il  faut  ajouter  la  cochenille,  l'indigo,  le  quinquina  et  autres  den- 
rées que  l'Espagne  reçoit  de  ses  colonies  d'Amérique,  et  envoie  à 
Amsterdam  pour  en  avoir  un  meilleur  débit.  La  quantité  de  mar- 
chandises qui  existent  à  Amsterdam  est  incalculable:  nous  en  cite- 
rons seulement  les  principales,  qui  sont;  des  laines  d'Espagne, 
de  Portugal ,  d'Angleterre  ,  d'Allemagne  ,  de  Turquie  etc.  ,  les 
blés,  surtout  ceux  du  nord,  des  vins,  des  eaux-de-vie,  des  épi- 
ceries, des  fers  ,  des  aciers  ,  du  cuivre  ,  du  plomb  ,  des  clous 
et  des  bois  de  toutes  les  qualités,  des  cuirs  et  des  peaux  de  tou- 
tes sortes,  des  étoffes  de  soie  et  d'Europe,  des  indiennes,  des 
toiles  de  coton  de  l'Inde,  des  toiles,  du  canevas  à  voile,  des 
cotons  filés,  du  miel,  de  la  cire,  du  suif,  des  huiles  et  des  se- 
mences de  toute  espèce,  des  fruits  secs,  des  aromates,  des  plu- 
mes etc. 

La  navigation  des  Hollandais  s'étendait,  il  n'y  a  pas  encore 
long-tems  dans  les  quatre  parties  du  monde,  et  pouvait  se  diviser 
en  quatre  branches  principales,  savoir j  la  navigation  dans  les  mers 
du  nord,  à  laquelle  ils  employaient  la  plus  grande  partie  de  leur 
marine;  celle  du  levant,  qui  s'étendait  dans  toute  la  raéditerranée; 
celle  du  midi  dans  les  ports  de  France  et  d'Espagne  sur  les  côtes 
de  l'Océan,  et  celle  des  deux  Indes. 

Il  se  fait  en  outre  à  Amsterdam  des  affaires  immenses  pour 
les  assurances  de  mer.  Ces  assurances  se  prenaient  pour  tous  les 
pays  du  monde,  et  les  avantages  qu'elles  présentaient  les  fesaient 
rechercher  de  préférence  à  toute  autre:  le  prix  en  était  ordinaire- 
ment d'un  demi  pour  cent,  et  quelquefois  moins,  et  les  variations 
en  étaient  calculées,  selon  les  risques  à  courir,  selon  la  saison  et 
la  quantité  des  assurances  demandées  à  la  compagnie. 

Les  mœurs,  les  usages  et  le  caractère  des  Hollandais  semblent     CaraeUre. 
être  le  résultat  de  leur  position  et  de  besoins,  auxquels  il  leur  se-  'etVi 
rait  impossible  de  satisfaire  sans  un   travail  continuel,  soit  pour  les 
Europe.  Vol.  VI.  JJ 


Bloeurs  , usages 

miisanens 

(las  Hollandais. 


Courage, 


h'icssg. 


de  rarnoar. 


ip4  Costume 

réparations  qu'exigent  leurs  innombrables  canaux  et  leurs  digues 
sans  lesquelles  leur  pays  serait  bientôt  envahi  par  la  mer,  soit  pour 
la  fabrication  de  leur  beurre  et  de  leurs  fromages,  qui  sont  comme 
des  productions  naturelles  de  leur  sol.  Ils  tirent  de  la  mer,  non 
sans  beaucoup  de  peine,  leur  principale  nourriture  qui  «ont  les  ha- 
rengs ,  car  ils  vendent  par  avarice  leur  meilleur  poisson  aux  An- 
glais et  à  d'autres  peuples.  L'air  épais  qu'ils  respirent  les  rend  gé- 
néralement lourds  et  flegmatiques,  et  ce  n'est  guères  que  quand 
ils  sont  ivres  qu'ils  sont  capables  de  qaelqu'emportement.  Leurs 
vertus  mêmes  semblent  n'être  qu'un  effet  de  leur  indifférence  pour 
tout  ce  qui  ne  touche  pas  imme'diatement  à  leur  intérêt  personnel  : 
car  cela  à  part  ils  sont  en  gênerai  assez  froids ,  c'est  même  à  ce  prin- 
cipe d'intérêt  qu'il  faut  attribuer  leur  attachement  à  l'indépendance 
de  leur  pays,  à  leur  constitution,  et  à  leur  gouvernement ,  auquel 
ils  n'ont  jamais  fait  de  changement,  que  quand  ils  se  sont  vus  me- 
nace's  d'une  ruine  certaine. 

Cependant  lorsqu'ils  sont  attaqués  dans  leurs  intérêts  ils  sont 
prompts  à  s'enflammer,  et  même  capables  de  grands  efforts,  com- 
me ils  l'ont  prouvé  dans  leurs  guerres  contre  l'Angleterre  et  la 
France.  Leurs  paysans  ont  l'esprit  lourd  et  raatéiiel;  et  pourtant 
ils  deviennent  dociles  quand  on  les  traite  avec  douceur.  Les  ma- 
rins sont  francs  et  austères,  mais  grossiers,  arrogans,  sans  esprit 
public,  sans  bienveillance,  et  sans  la  moindre  affection  les  uns  pour 
les  autres.  Les  négocians  parlent  peu  et  passent  pour  avoir  de  la 
probité  dans  le  commerce.  Les  femmes  de  tout  âge  sont  habituées 
à  fumer  comme  les  hommes.  L'avidilé  du  gain  domine  entièrement 
les  Hollandais,  et  les  rend  insociables,  et  les  gens  du  peuple  se 
livrent  à  tous  les  excès  quand  ils  sont  ivres:  on  les  a  vus  commettre, 
loin  de  leur  pays,  d'horribles  cruautés  par  le  seul  appât  du  gain; 
mais  dans  leur  pays  ils  sout  généralement  paisibles,  et  il  est  rare 
qu'il  s'y  commette  de  grands  crimes.  Le  défaut  qu'ont  les  hommes 
et  les  femmes  de  s'enivrer  a  sa  principale  cause  dans  la  nature  du 
sol  et  du  climat.  Les  désirs  et  les  passions,  à  l'exception  pourtant 
de  l'avarice,  ont  moins  d'empire  sur  eux  que  sur  les  autres  peuples. 
Les  Hollandais,  naturellement  froids,  n'ont  pas  cette  vivacité  qui 
convient  à  la  gaieté,  à  la  plaisanterie,  et  aux  plaisirs.  L'amour 
même  n'est  pour  eux  qu'une  affaire  de  calcul,  fondée  sur  l'inlétêt , 
sur  les  convenances  et  sur  l'usage,  et  ils  en  raisonnent  plus  par 
théorie  que  par  pratique,  comme  d'un  sentiment  qui  leur  convient, 


DES     Hollandais.  jgS 

et  non  comme  d'une  passion  qui  les  domine;  mais  la  révolution 
de  1794  a  opéré  des  changemens  dans  leur  caractère  et  dans  leurs 
mœurs. 

Le  Hollandais  ne  dépense  jamais  tout  ce  qu'il  gagne ,  quelque  frugalité. 
mince  que  puisse  être  ce  gain.  S'il  n'avait  pas  fait  quelqu'épargne 
au  bout  de  l'année,  il  s'en  plaindrait  comme  d'une  perte  réelle,  et 
passerait  pour  uu  dissipateur.  Mais  cet  esprit  de  parcimonie  est 
aujourd'hui  moins  sensible  en  Hollande,  depuis  que  le  luxe  s'y  est. 
introduit  comme  dans  tous  les  autres  pays  de  l'Europe.  Les  fem- 
mes commencent  aussi  à  y  prendre  le  goût  du  jeu  et  de  la  galan- 
terie :  ce  dont  il  était  rare  de  voir  quelqu'exemple  par  le  passé. 
Les  marchands  et  les  artisans  imitent  le  luxe  des  Français  et  des 
Anglais  dans  leur  genre  de  vie  et  pour  l'habillement.  Les  négocians 
et  les  magistrats  retirés  des  affaires  ,  ont  aussi  adopté  le  faste  des 
autres  peuples  tant  dans  le  service  de  leur  table,  que  dans  la  cons- 
truction et  dans  l'ameublement  de  leurs  maisons. 

Il  n'est  point  de  pays  au    monde    où    l'on    patine    aussi    bien      /^<»^'^^'«' 

.■'•*■•'  _  *•  a  patiner. 

qu'en  Hollande,  et  les  femmes  mêmes  se  livrent  à  cet  exercice, 
dans  lequel  elles  montrent  autant  de  grâce  que  de  vivacité.  Nous 
en  avons  représenté  ici  quelques  figures,  qui  sont  prises  d'un  an- 
cien livre  fort  rare  publié  à  Le)  de  (i),  ainsi  que  la  barque  al- 
lant  à  voile  sur  la  glace. 

L'ancien  habillement  des  Hollandais  se  fesait  remarquer  par  Uahuiemmt. 
les  larges  caleçons  que  portaient  les  hommes,  par  les  jupes  cour- 
tes, les  casaquins  et  la  coKfure  applatie  des  femmes,  et  par  d'au- 
tres formes  de  vêtemens  et  de  parure  extravagantes,  qui  rendaient 
encore  plus  difforme  la  grosseur  naturelle  de  leur  taille.  Voyez  les 
figures  de  la  planche  26,  qui  sont  prises  également  de  l'ouvrage 
que  nous  venons  de  citer.  Mais  aujourd'hui  il  n'y  a  plus  que  les 
marins  et  les  gens  du  peuple  qui  conservent  encore  cet  ancien  ha- 
billement. 


(i)  Deiiciae  Batavicae  'variae  ^  elegantesque  picturae  omnes  Belgy 
antiquicates  ^  eu  quicquld  praettrea  in  eo  visitur  ^  repraesentanùes  ec.Ja- 
cobus  Marci  coUegiù  eu  edidit.  Lugd   Bat,  1616. 


\y' 


^91 

INDICATION    DES    MATIÈRES 

CONTENUES 

DANS    LE    COSTUME 

DES  HONGROIS;   DES  RUSSES,   DES  POLONAIS 
ET  DES  HOLLANDAIS. 


»♦< 


LE     COSTUME 


■ANCIEN    ET   MODERNE 


DES      HONGROIS 


PAR  LE  DOCTEUR  FRANÇOIS  ROSSL 


Jr  RÈcis  géographique  e£  historique  sur  la  Hongrie^  pag.  3.  Vicissitudes 

depuis  les  teins  d!  Attila  jusque  à  nous ,  pag.  7. 
Religion  et  ordres  politiques  et  civils,  pag;  12. 
jdrts  et  commerce ,  pag.  18. 
Caractère    physique   et  moral,   langue,    lettres,    sciences,    mœurs    eu 

usages  des  divers  habitans  de  la  Hongrie ,  pag.  i8. 


igS  Indication    des    mtstieres. 

LE    COSTUME 

ANCIEN    ET    MODERNE 

DE     LA     RUSSIE     D'EUROPE 

DÉCRIT 

PAR  LE  DOCTEUR  JULES  FERRARIO. 


Introduction ,  pag.  3 ,  Origine ,  agrandissement  et  forces  de  l'empire  de 

Russie ,  idem. 
Gouvernement  de  la  Russie,  pag.  n. 
Milice  russe ,  pag.  g  i . 
Religion  des  Russes ,  pag.  g8. 
Arts  et  sciences  ,  pag.   ii6. 
Costume  des  Ptusses ,  pag.  122.  , 

COSTUME    DES    POLONAIS. 

Précis  géographique  et  historique  sur  la  Pologne ,  pag.   162, 

Pieligion  ,  gouvernement ,  finances  ,  force  armée  ,  manufactures ,  com- 
merce et  lettres  ,  pag.   lyS. 

Ptépublique  et  ville  de  Cracovie  avec  ses  rnonumens.  Tombeau  de  la 
reine  Vende.,  P^S-   ^74- 

Royaume  de  Gallicia  et  de  Lodomirie  ,  pag,    176. 

Langue  polonaise  ,  pag.   177. 

Costume,  caractère  moral  et  manière  de  vivre,  pag.  178. 

LA     HOLLANDE     OU     BATAVIE 

COMPRISE    aujourd'hui 
DANS   LE   ROYAUME   DES   PAYS-BAS. 

Villes  ^  fleuves  etc.  de  la  Hollande  ,  pag.  182,  Sol,  air  fiàern.  Anciens 
habitans ,  pag.  i83.  Leur  costume  du  tems  des  Romains ,  idem. 
Mariage,  pag.  184,  Funérailles^  idem,  Religion,  idem.  Histoire 
de  leur  gouvernement  jusqu'à  présent,  idem.  Religion  ,  pag,  187. 
Sciences  et  arts  ,  pag.  188.  Comtnerce ,  pag.  191.  Navigation  etc., 
pag.  192.   Caractère.  Mœurs,  usages  et  amusemens  des  Hollandais 


199 

PLANCHES 

CONTENUES 

DANS    LE    COSTUME 

DES    HONr,ROIS,    DES    RUSSES,    DES    POLONAIS 
ET    DES    HOLT,  A  LNDAIS. 


COSTUME    DES    HONGROIS. 

Planches  I.  J^ttila,  Arpadus^  Oyula,  Geisa  etc.    .     .     .     pag.  ir,. 

II.  Bêla  ^  Ladislas ,  Marie,  Sigismond  etc.    .     .     .     .     »  12 

III.  Magnats  j  Héraut,  Archiduc  Palatin  etc.     .     .     .     »  i4 

IV.  Grand   Ecuyer ,    Magistrats   civils   ctc »  i4 

V.   Couronnement  de  la  reine .     .     .     »  i4 

YI.  Habillement  de  la  noblesse    hongroise    etc.     ...»  20 

VII.  Paysans  et  Paysannes  hongrois   etc.     .,...»  21 

COSTUME    DES    RUSSES. 

I.  ISovogorod  . ; »  12 

II.  Portraits  des  principaux   souverains  :   Rurik  ^    Igor  ^ 

Olga    etc »  12 

III,  Vue  de  Moscou »  Sa 

IV.  Mikail   Fédérovitz    Romanof,    Alexis    Mikailovitz  , 

Fédor  II ,  Alexiovitz  etc »  43 

V.   Ordres  chevaleresques ...»  49 

VI.  Pètersbourg. ;     »  62 

VII.  Strélitz ,  Garde  Polonaise,  Valaque.^  élevé  du  corps 

des  cadets  etc ^^9^ 

VIII.  Cosaques  du  Don  ^  de  l'Ukraine  ^  de  la  mer  noire  , 

de  VUral  etc .     »  96 

IX.  Kirguises  etc »  9^ 


ao  o  Planches. 

X.  Svétovide  ;  dieu  du  soleil  eu  de  la  guerre  .     .     .     .  «  io5 

XI.  Popi,  archimandrites  etc.     •     • »   m 

XII.  Mariages »   ii3 

XIII.  Funérailles.     .     .     .     i »  ii6 

XIV.  Paysans  Russes  : „  j2„ 

XV.  Slites ;     i »  i3i 

XVI.  Danse  russe ,,  j5g 

XVII.  Le  jeu  du  svayky ,  du  babky  .     .     -     .     .     .     ,     .  »  iSy 

XVIII.  Le  jeu  4u,  gorodky  ,  du  priatinky »    i38 

XIX.  Montagne  russe »     3n 

XX.  Patineurs  sur  la  glace »  i3q 

XXI.  Bains  russes    .     .  , 

*     "     ••     •» i))i4i 

XXIL  Kremlin  ,  palais  de  Pétrowski.     ...  »  iÔt 

XXIII.  nilage  russe ......'.'.'»  i6i 

XXIV.  Isba  ou  chambre  russe ;....»  i6i 

COSTUME    DES    POLONAIS. 

XXV.  Habillement  des  Polonais    .     .     .     = •»   178 

COSTUME    DES    HOLLANDAIS. 
XXVI.  Habillement  ,  slites  etc.  des  Hollandais     .     .     .     ,     »   igS 


FIN     DE     LOUVRAGE.